Elle dit, et remonta dans son appartement superbe, accompagnée de ses

femmes, et bientôt Minerve aux yeux bleus versa sur ses paupières le

doux sommeil qui fait oublier.

[Illustration]

Chant XX

FUNESTES PRÉSAGES

[Illustration]

[Illustration]

Cependant le divin Ulysse se couchait dans le vestibule--il étendait

sur le sol une peau de bœuf, et jetait par dessus plusieurs peaux de

brebis; Eurynomé, quand il fut couché, le couvrit d'un manteau. Il

reposait, éveillé, méditant en son cœur la perte des prétendants.

Bientôt les jeunes suivantes qui faisaient commerce d'amour avec les

prétendants sortirent de leurs chambres, et traversèrent le palais en

riant et se réjouissant.

A cette vue, le héros sentit son cœur bondir dans sa poitrine; dans

sa colère il se demandait s'il s'élancerait pour donner la mort à

chacune d'elle, ou s'il les laisserait s'unir d'amour une dernière

fois à ces hommes insolents. Comme une chienne tourne autour de ses

petits et aboie contre un homme qu'elle ne connaît pas, tel s'agitait

le cœur d'Ulysse, indigné de ces forfaits, et, se frappant le sein, il

gourmanda son cœur en ces termes: «Patiente, ô mon cœur! souviens-toi

que tu as supporté pis encore, le jour où le Cyclope cruel dévorait

mes braves compagnons.» Ainsi qu'un homme tourne et retourne sur

le brasier ardent un ventre de chèvre gras et sanglant qu'il veut

griller rapidement, tel Ulysse se retournait sans cesse sur sa couche.

Minerve, descendant du ciel, s'approcha de lui, et se penchant

au-dessus de sa tête, lui adressa ces mots:

--Pourquoi veiller encore et te tourmenter, ô le plus infortuné des

hommes? Te voici dans ta demeure, où se trouvent ta femme et un fils

tel que le peut désirer un père!

Ulysse lui répondit:

--Déesse, ce que tu dis est vrai; mais je cherche en mon esprit

comment, seul, j'exterminerai cette foule d'hommes audacieux.

Minerve lui dit encore:

--Aie confiance en ma prudence, et chasse de ton esprit ces pensées qui

troublent ton sommeil. Bientôt tu verras la fin de tes maux.

Elle lui versa alors le sommeil sur les paupières, puis remonta dans

l'Olympe.

Avant l'Aurore, la vertueuse Pénélope s'éveilla, et, assise sur sa

couche moelleuse, elle se mit à pleurer. Lorsque son cœur fut rassasié

de larmes, cette femme divine adressa d'abord des vœux à Diane:

--Diane, auguste fille de Zeus, plût au ciel que, me perçant le sein

d'une flèche, tu me ravisses la vie, afin que voyant encore Ulysse,

même sous la terre détestée, je ne réjouisse pas l'âme d'un homme moins

noble que lui.

Elle dit et bientôt l'Aurore au trône d'or parut. Ulysse qui avait

entendu les lamentations de Pénélope se leva; il déposa dans le palais,

sur un siège, le manteau sous lequel il avait dormi, et traîna les

peaux dans la cour; alors, les mains levées, il pria Zeus.

--Zeus, père des mortels, si c'est par votre volonté que je revois le

sol de ma patrie, faites-le-moi connaître; que quelqu'un des hommes qui

s'éveilleront dans ce palais me dise une parole inspirée des dieux, et

qu'au dehors un prodige de Zeus me soit montré.

Zeus reçut sa prière; aussitôt il fit gronder son tonnerre au-dessus de

l'Olympe brillant, et dans le palais, une femme qui broyait le grain

fit entendre des paroles prophétiques. Dans une salle voisine étaient

les meules que douze femmes faisaient tourner avec effort, préparant la

farine d'orge et de froment, cette moelle des hommes. Toutes dormaient

après avoir broyé le grain, une seule, plus faible que ses compagnes ne

reposait pas encore. Elle arrêta sa meule et prononça ces paroles:

--O Zeus qui règnes sur les hommes, tu viens de faire gronder ton

tonnerre dans un ciel sans nuage; c'est un signe à quelque mortel.

Accomplis aussi le vœu que va former une malheureuse: Puisse le festin

de ce jour être le dernier repas que prendront dans ce palais les

prétendants, eux pour qui mes genoux se brisent à la dure fatigue.

Elle dit, et le divin Ulysse se réjouit de ces deux présages que lui

envoyait Zeus, père des dieux.

Cependant les servantes s'éveillaient dans le palais d'Ulysse, elles

allumaient sur le foyer l'infatigable feu et bientôt Télémaque parut

sur le seuil. Il dit à Euryclée:

--Nourrice chérie, avez-vous honoré l'étranger dans ma maison ou

l'avez-vous laissé sans soins, car ma mère, malgré sa sagesse, de deux

mortels honore souvent étourdiment le pire et renvoie le meilleur.

La prudente Euryclée lui répondit:

--Ne l'accuse point aujourd'hui, cher enfant, car elle est sans

reproche. Assis au foyer, l'étranger a bu du vin tant qu'il en a voulu

et lui-même a dit à Pénélope qui l'interrogeait, qu'il n'avait plus

besoin de pain. Elle a ordonné ensuite aux servantes de lui dresser un

lit, mais il a refusé et c'est sur une peau de bœuf et des peaux de

brebis qu'il s'est étendu. Nous l'avons alors recouvert d'un manteau.

Elle dit et Télémaque traversant le palais, se dirigea vers l'assemblée

des Achéens, tandis qu'Euryclée donnait ses ordres aux servantes:

--Allons, pressez-vous, balayez et arrosez le palais; vous, disposez

les tapis de pourpre sur les sièges de la salle des festins; que

d'autres essuient les tables avec des éponges et lavent les cratères et

les coupes magnifiques; vous autres enfin, allez chercher de l'eau à la

fontaine et ne tardez pas à revenir; car c'est pour tous jour de fête

et les prétendants arriveront de grand matin.

Les femmes s'empressèrent; vingt d'entr'elles descendirent à la

fontaine aux eaux limpides; les autres disposèrent tout dans le palais.

Les serviteurs des Achéens arrivèrent à leur tour: ils fendirent le

bois et préparèrent le festin. Comme les femmes revenaient de la

fontaine, le pasteur Eumée amenait trois porcs gras, les plus beaux de

ses troupeaux; il les laissa paître dans l'enceinte de la demeure et

apercevant Ulysse, il le salua de ces douces paroles:

--Étranger, les Achéens te considèrent-ils aujourd'hui ou bien te

traitent-ils toujours avec mépris dans ce palais?

L'ingénieux Ulysse lui répondit:

--Eumée, puissent les dieux faire expier à ces insolents leurs outrages!

Pendant qu'ils s'entretenaient, le pasteur Mélanthée entrait dans la

cour, amenant les plus belles chèvres de ses étables; deux bergers

l'accompagnaient.

Voyant Ulysse, il lui adressa ces paroles outrageantes:

--Étranger importun, ne t'en iras-tu donc point? Tu mendies sans

pudeur; je crois que nous ne nous séparerons pas sans essayer nos bras.

Ulysse, sans lui répondre secoua la tète, sentant au fond de son cœur

la colère gronder.

Puis arriva Philétius, chef des pasteurs, qui amenait aux prétendants

une vache stérile et des grasses brebis. Philétius attacha les victimes

sous le vestibule, et s'approchant d'Eumée, il lui dit:

--Porcher, quel est cet étranger? D'où cet infortuné se vante-t-il

d'être issu? Il a grand air et ressemble vraiment au roi notre maître

plongé dans l'infortune.

Et s'approchant d'Ulysse, il lui prit la main et lui adressa ces

paroles ailées:

--Vénérable étranger, puisses-tu être heureux dans l'avenir, car

maintenant des maux t'accablent. Mon cœur s'est ému en te voyant et

mes yeux se sont remplis de larmes au souvenir d'Ulysse; car je crois

que lui aussi, couvert de haillons comme les tiens, est errant, si

toutefois la lumière du soleil brille encore pour lui. C'est lui qui me

mit tout enfant à la tête de ses bœufs, et maintenant ses troupeaux

sont innombrables. Je ne désespère pas encore revoir un jour mon maître

infortuné venir chasser les étrangers de son palais.

L'ingénieux Ulysse lui répondit:

--Bouvier, ta sagesse me paraît grande, et je te fais ici par Jupiter

le serment solennel que tu seras encore ici quand Ulysse reviendra

dans sa demeure et tes yeux le verront, si tu veux, massacrer les

prétendants qui dominent ici.

Le chef des bouviers répliqua:

--Étranger, si cette parole s'accomplissait, tu connaîtrais alors ce

qu'est ma force et ce que vaut mon bras.

C'est ainsi qu'ils s'entretenaient.

Réunis sur la belle esplanade les prétendants préparaient secrètement

la mort de Télémaque; mais en ce moment, à leur gauche, un aigle

s'éleva tenant dans ses serres une colombe timide et Anphinome leur dit

aussitôt:

--Amis, notre projet ne peut réussir, aussi, songeons au repas.

Tous alors entrèrent dans le palais d'Ulysse et apprêtèrent le festin.

Ils immolèrent des brebis superbes et de grasses chèvres, puis

égorgèrent les porcs et la grande génisse. Ils mélangèrent le vin dans

les cratères; le porcher distribua les coupes; Philétius, chef des

pasteurs, apporta le pain dans de belles corbeilles et Mélanthée versa

le vin. Alors les convives étendirent les mains vers les plats servis

devant eux.

Télémaque fit asseoir Ulysse près du seuil de pierre; il lui servit une

part d'entrailles et, lui versant du vin dans une coupe d'or, il lui

adressa ces paroles:

--Assieds-toi, ici, Étranger; bois et mange en paix; j'éloignerai de

toi les insultes, car tu es mon hôte. Vous, prétendants, contenez vos

menaces en vos cœurs.

Antinoos dit alors:

--Achéens, acceptons le discours de Télémaque, si dur qu'il soit pour

nous.

Ainsi parla Antinoos. Mais Minerve ne voulait pas que les prétendants

superbes cessassent complètement leurs railleries. Elle voulait que le

ressentiment pénétrât plus profondément encore dans le cœur d'Ulysse.

Parmi les convives se trouvait un homme fourbe qui se nommait Ctésippe,

il habitait Samé. Confiant dans ses richesses, il recherchait Pénélope.

S'adressant aux prétendants, il leur dit:

--Écoutez, illustres prétendants, cet étranger a reçu comme il

convient, une part égale à la nôtre; il ne serait ni beau, ni juste, de

frustrer les hôtes de Télémaque, mais je veux lui offrir, moi aussi,

un présent d'hospitalité afin qu'il puisse à son tour récompenser le

baigneur ou tout autre serviteur d'Ulysse.

Il dit et prenant dans une corbeille un pied de bœuf, il le lança à

Ulysse d'une main robuste. Celui-ci, inclinant un peu la tête, l'évita

et rit d'un rire amer tandis que le pied frappait le mur solide.

Télémaque alors apostropha Ctésippe en ces termes:

--Ctésippe, il est heureux pour ta vie que tu n'aies pas atteint

l'étranger, autrement, je t'aurais traversé le corps de ma lance aiguë

et, au lieu d'un hymen, ton père aurait dû célébrer tes funérailles.

Que nul d'entre vous ne se montre insolent dans ma demeure; je ne

saurais le permettre plus longtemps.

Il dit et tous gardèrent un profond silence. Enfin, Agélaüs, fils de

Damastor, prit la parole:

--Amis, permettez-moi de faire entendre une parole bienveillante à

Télémaque et à sa mère, et puisse-t-elle plaire à leur cœur! Tant que

vous espériez revoir un jour le sage Ulysse rentrer dans sa demeure,

nul ne pouvait vous reprocher de laisser attendre les prétendants dans

votre palais; mais aujourd'hui il est certain qu'il ne reviendra pas.

Va donc, Télémaque, t'asseoir auprès de ta mère, et dis-lui d'épouser

le plus noble d'entre nous, afin que tu jouisses des biens de ton père,

et qu'elle devienne, dans la demeure d'un autre époux la compagne de

celui qu'elle aura choisi.

Le sage Télémaque lui répondit:

--Agélaüs, j'en jure par Zeus, je ne retarde pas l'hymen de ma mère,

mais la honte envahirait mon cœur si, par un langage irrespectueux, je

l'obligeais à quitter ce palais. Puissent les dieux ne jamais permettre

pareille iniquité.

Ainsi parla Télémaque; Minerve alors excita parmi les prétendants

un rire inextinguible et égara leur raison. Ils riaient d'un rire

étrange, en dévorant des chairs toutes sanglantes, et leurs yeux se

remplissaient de larmes; dans leur cœur une angoisse montait. Alors le

divin Théoclymène s'écria:

--Malheureux, de quel mal mystérieux souffrez-vous? la sombre nuit

enveloppe vos têtes, elle étreint vos genoux, et vos joues sont

baignées de larmes; ces murs ruissellent de sang, l'ombre envahit cette

salle, et le soleil a disparu du ciel; une obscurité affreuse nous

environne.

A ces mots, tous essayaient de rire, et Eurymaque, prenant la parole

dit:

--Cet étranger est fou; jeunes gens, hâtez-vous de le conduire sur la

place publique puisqu'il se croit ici au sein de la nuit.

Théoclymène répliqua:

--Eurymaque, je n'ai besoin de personne pour m'aider à sortir de cette

salle où je vois fondre sur vous tous une calamité à laquelle nul

d'entre vous ne pourra se soustraire, vous qui pratiquez l'iniquité

dans la demeure du divin Ulysse.

A ces mots il sortit du palais et se rendit chez Pirée.

Alors tous les prétendants, cherchant à irriter Télémaque, se

regardaient et s'excitaient en riant; chacun de ces jeunes insolents

disait:

--Télémaque, il est difficile d'être plus malheureux en hôtes que tu

l'es: voici un misérable vagabond mendiant, inutile fardeau; et voilà

cet autre, dont la raison s'égare, qui se lève pour faire le prophète.

Si tu m'en crois, nous les jetterons tous deux sur un navire aux bonnes

planches et nous les ferons conduire chez les Siciliens afin d'en tirer

un bon prix.

Ainsi parlaient les prétendants. Télémaque n'entendait point leurs

discours, mais regardant son père en silence, il attendait le moment où

Ulysse jetterait ses mains sur ces hommes impudents.

Assise en face d'eux sur son siège magnifique, Pénélope écoutait les

propos de ces insensés. Ceux-ci avaient immolé de nouvelles victimes

et préparaient en riant un splendide festin: repas funeste, que la

déesse et le héros devaient interrompre et noyer dans le sang; car les

premiers ils avaient tramé l'iniquité.

[Illustration]

Chant XXI

L'ARC D'ULYSSE

[Illustration]

[Illustration]

Cependant Minerve inspira à la fille d'Icarios la pensée de préparer

l'arc et les haches pour ouvrir, entre les prétendants, la lutte,

prélude du massacre. Gravissant avec quelques suivantes l'escalier

élevé, Pénélope se rendit à l'appartement où étaient enfermés les

trésors du roi; là se trouvait l'arc flexible du héros et le carquois

rempli de flèches, source de larmes. C'était un présent d'Iphitus, fils

d'Eurytus, qu'Ulysse avait rencontré un jour en pays de Laconie. Ulysse

encore tout jeune, y avait été envoyé par son père pour réclamer trois

cents moutons et leurs pasteurs, que des hommes de Messène avaient

enlevés d'Ithaque sur leurs vaisseaux; de son côté, Iphitus, cherchait

douze cavales avec leurs jeunes mules qu'elles nourrissaient. Ulysse

lui fit présent d'une épée acérée et d'une forte lance en échange

de l'arc poli. Lorsque Pénélope fut arrivée devant la porte bien

travaillée, elle détacha l'anneau de la courroie, introduisit la clef

recourbée et entra. Elle détacha alors d'un clou l'arc avec l'étui et

s'assit, posant l'étui sur ses genoux. Des larmes abondantes coulaient

sur ses joues au souvenir du vaillant époux, mais, calmant sa douleur

elle se dirigea vers la salle du festin. Ses femmes la suivaient

portant les haches percées servant aux jeux d'Ulysse. Elle s'arrêta sur

le seuil, tenant devant son visage un voile brillant; deux suivantes

étaient à ses côtés. Alors s'adressant aux prétendants elle leur dit:

--Écoutez-moi, nobles prétendants, qui avez envahi cette maison pour

manger et boire sans fin ni cesse, les biens d'un maître absent, vous

n'avez d'autre prétexte à donner pour excuser votre conduite, que votre

désir de m'épouser. Eh bien, prétendants, voici la lutte que je vous

propose. Je dépose ici le grand arc du divin Ulysse; celui qui bandera

le plus facilement l'arc entre ses mains et dont la flèche traversera

les douze anneaux des haches, je le suivrai, j'abandonnerai pour lui ce

séjour de ma jeunesse, ce palais si beau, et dont je me souviendrai, je

pense, même dans mes songes.

Elle dit, et remettant à Eumée l'arc et les haches étincelantes elle

l'invita à préparer le jeu pour les prétendants. Eumée prit l'arc en

pleurant; de son coté le bouvier pleura aussi lorsqu'il aperçut l'arc

de son maître. Alors Antinoos les gourmanda en ces termes:

--Bergers stupides, cessez de pleurer devant cette femme dont le cœur

est affligé, ou bien allez pleurer dehors et laissez ici cet arc avec

lequel nous allons lutter, non sans peine, car je ne crois pas qu'il

soit facile de le bander, et il n'est personne ici, parmi tous ces

héros qui soit ce qu'était Ulysse.

Il disait ainsi, mais dans son cœur il espérait tendre l'arc et

traverser les pertuis d'airain avec sa flèche. Cependant c'était lui

qui devait recevoir le premier le trait mortel parti des mains de

l'irréprochable Ulysse.

Le divin Télémaque prenant la parole, dit:

--Grands dieux, Zeus a-t-il troublé ma raison? Voilà ma mère chérie,

si sensée, qui déclare qu'elle va quitter cette maison pour suivre un

autre époux; et moi je ris et je me réjouis en mon cœur! Eh bien!

prétendants, puisque le prix de la lutte est une femme qui n'a sa

pareille ni en Achaïe, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos, ni

dans Mycènes, ni même dans Ithaque ou dans le continent noir... vous

le savez, ai-je besoin de faire l'éloge de ma mère?.. je veux tenter,

moi aussi, l'épreuve de l'arc, et si ma flèche traverse l'airain, je

n'aurai pas la douleur de voir ma mère bien-aimée, quitter ce palais et

suivre un autre époux!

A ces mots, il jeta son manteau de pourpre, détacha son glaive aigu

et commença par placer les haches, creusant pour chacune d'elles une

fosse profonde; puis il les aligna avec un cordeau, et tassa la terre

tout autour. Tous furent saisis d'étonnement en voyant comment il les

disposait avec ordre, lui qui n'avait jamais vu ce jeu; alors revenant

vers le seuil, il prit l'arc. Trois fois il essaya de le bander, et

trois fois il n'y put parvenir; à la quatrième fois il y aurait certes

réussi, mais Ulysse lui faisant signe d'y renoncer, il s'écria:

--Je serai donc toujours faible et sans vigueur, ou trop jeune encore

pour compter sur mon bras et repousser l'homme qui m'aura attaqué?

Vous, prétendants qui m'êtes supérieurs en force, essayez de bander cet

arc, et achevons cette lutte.

Et déposant l'arc contre le montant de la porte il regagna le siège

qu'il avait quitté.

Antinoos prit alors la parole:

--Compagnons, que tous se lèvent pour lutter et viennent à la suite

l'un de l'autre en commençant par la droite, observant l'ordre dans

lequel l'échanson part pour verser le vin.

Il dit et tous approuvèrent son langage. Le premier qui se leva fut

l'aruspice Liodès, fils d'Enops; il se tenait toujours au fond de la

salle près du beau cratère, et seul s'indignait de la conduite des

prétendants. Il essaya donc de bander l'arc, mais n'y put réussir et

dit:

--Amis ce n'est pas moi qui le banderai, qu'un autre le prenne. Cet arc

sera la cause du trépas de bien des hommes vaillants, et ne vaut-il pas

mieux mourir que de vivre sans atteindre le but que nous poursuivons

tous ici? Que chacun après avoir essayé l'arc recherche la main d'une

autre Achéenne au beau voile, car Pénélope épousera celui que le destin

désignera.

Il dit et reposa l'arc; alors Antinoos l'apostropha en ces termes:

--Liodès, quelle parole s'échappe de ta bouche? Est-il sensé de dire

que cet arc sera la cause du trépas d'hommes vaillants, parce que tu ne

peux le bander? d'autres parmi nous le tendront bientôt.

Et, s'adressant alors au pasteur Mélanthée:

--Mélanthée, hâte-toi d'allumer du feu, puis apporte un pain de suif,

afin qu'après avoir chauffé l'arc et l'avoir frotté de suif, les

prétendants continuent cette lutte.

Les jeunes princes firent chauffer l'arc et l'essayèrent, mais ils ne

purent le tendre--Antinoos et Eurymaque s'abstenaient encore, eux qui

étaient de beaucoup les plus robustes.

En ce moment le bouvier et le porcher sortirent du palais. Ulysse

sortit aussitôt et les rejoignit hors des portes de la cour; là il leur

adressa ces douces paroles:

--Bouvier, et toi, porcher, dois-je vous parler comme mon cœur m'y

invite?... Que feriez-vous pour aider Ulysse, s'il revenait tout à

coup? Seriez-vous pour lui ou pour les prétendants? Dites ce que vous

conseille votre cœur.

Le pasteur de bœufs répondit:

--Si le puissant Zeus permettait qu'Ulysse revint, tu connaîtrais alors

quelle est ma force et ce que vaut mon bras!

Eumée à son tour pria de même tous les dieux pour que ce héros rentrât

dans son palais. Quand Ulysse connut leur esprit sincère, il leur dit

aussitôt:

--Je suis Ulysse! c'est moi qui après avoir souffert bien des maux

rentre dans ma patrie au bout de vingt années d'absence. Vous seuls,

de mes serviteurs avez désiré mon retour; si donc un dieu fait tomber

sous mes coups les prétendants superbes, je vous donnerai une épouse,

des biens et une maison près de mon palais, et vous serez pour moi les

compagnons et les frères de Télémaque. Et maintenant afin que votre

cœur soit persuadé, je veux vous montrer un signe manifeste; voici

la blessure que me fit jadis la blanche défense d'un sanglier, quand

j'allai sur le Parnèse avec les fils d'Autolycus.

Il dit et écarta ses haillons, leur montrant la large cicatrice: Ils se

jetèrent alors dans ses bras, baisant sa tête et ses épaules et versant

des larmes de joie. Ils auraient pleuré jusqu'au coucher du soleil si

le héros ne les eût contenus par ces mots:

--Cessez vos pleurs, de peur que quelqu'un ne vous voie et rentrons

l'un après l'autre; maintenant voici ce que vous allez faire: Les

prétendants ne voudront certes pas qu'on me laisse toucher à l'arc,

donc toi, Eumée, prends-le et remets-le dans mes mains; puis dis aux

femmes de fermer les portes solidement, et si des clameurs s'entendent

dans la salle des hommes, que toutes restent en silence à leur travail.

Toi Philétius, tu fermeras avec un lien puissant les portes de la cour.

Après ces paroles, il rentra dans la salle et retourna s'asseoir sur

le siège qu'il venait de quitter; bientôt après les deux serviteurs

rentrèrent à leur tour.

Cependant Eurymaque retournait l'arc entre ses mains, le chauffant à

l'éclat du feu, mais il ne put le tendre; alors, soupirant, il dit:

--O grands dieux! quelle douleur! non que je regrette cet hymen, car

il est d'autres Achéennes dans Ithaque, mais je gémis de nous voir

si inférieurs en force au divin Ulysse. C'est une honte pour nos

descendants.

Antinoos lui répondit:

--Eurymaque, aujourd'hui le peuple célèbre la fête sainte du dieu,

qui donc pourrait tendre l'arc? Allons, dépose-le, et laissons

debout toutes ces haches car personne n'y touchera dans le palais.

Que l'échanson nous remplisse nos coupes et que Mélanthée amène de

belles chèvres demain, et dès l'aurore nous en offrirons les cuisses à

Apollon, puis nous essayerons l'arc et terminerons cette lutte.

Ce discours plut aux prétendants qui firent de nouvelles libations;

alors le rusé Ulysse prit la parole:

--Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, vous surtout Eurymaque

et Antinoos divin, donnez-moi l'arc poli afin que j'essaie aussi la

force de mon bras et que je voie si j'ai encore ma vigueur d'autrefois.

Il dit et tous s'indignèrent. Antinoos l'apostropha en ces termes:

--Étranger misérable, de quoi te mêles-tu? Ne te suffit-il pas de

t'asseoir en paix à la table de princes illustres, de manger et boire

abondamment, d'écouter nos discours, nos entretiens; ce que nul autre

étranger, nul pauvre, ne peut se vanter de faire. Le vin doux te fait

perdre la tête, car le vin trouble l'homme qui le prend avec excès au

lieu de le boire avec mesure. Le vin a causé la perte de l'illustre

centaure Eurytion, venu chez les Lapithes; quand il eut troublé sa

raison en buvant, dans son délire il commit des crimes sous le toit

de Pirithoüs. La colère s'empara des héros qui lui coupèrent, avec

l'airain cruel, le nez et les oreilles. Il s'en alla, emportant sa

douleur en son cœur courroucé. De là naquit la querelle des Centaures

et des Lapithes, et lui-même le premier, dans son ivresse, trouva son

châtiment. Je te prédis aussi quelque malheur, Étranger, si tu touches

à cet arc, nous te jetterons sur un vaisseau qui t'emmènera chez le roi

Échétus, ce fléau des mortels auquel on n'échappe jamais. Allons bois

plutôt, et ne lutte point avec des hommes plus jeunes.

La prudente Pénélope dit à son tour:

--Antinoos, il n'est ni beau ni juste d'insulter l'hôte de Télémaque.

Crois-tu que cet étranger, s'il vient à bander l'arc d'Ulysse,

m'emmènera dans sa demeure et fera de moi sa femme? Non, cette

espérance n'est point dans son cœur. Que rien donc ne trouble la joie

de ce festin.

L'Odyssée(#52927) · 第 12 / 14 段