Achéens partirent pour Ilion avec le noble Ulysse mon époux. Ce
jour-là, mettant sa main dans la mienne il me parla ainsi: «Femme, je
pense que beaucoup d'Achéens aux belles cnémides ne verront pas le jour
du retour, car les Troyens sont belliqueux et montent des coursiers
aux pieds rapides qui décident des batailles. J'ignore le destin que
me réservent les dieux. Mais toi, aie soin de mon père et de ma mère
en ce palais, et quand ton fils verra son menton se couvrir de barbe,
alors marie-toi avec celui qui trouvera le chemin de ton cœur et
quitte cette maison.» Aujourd'hui ces choses s'accomplissent et la nuit
approche où cet hymen odieux sera mon partage. Cependant, je ne puis
m'empêcher de dire que telle n'était pas autrefois la manière d'agir
des prétendants qui recherchaient une femme vertueuse; ils venaient,
les mains chargées de présents, mais ne dévoraient pas le bien d'autrui.
Elle dit, et Ulysse admirait son esprit et sa sagesse.
Antinoos, prenant la parole dit à Pénélope:
--Fille d'Icarios, reçois donc les présents que chacun de nous
t'offrira, car il n'est pas bien de refuser des dons. Quant à nous,
nous ne retournerons dans nos demeures que le jour où tu auras choisi
un époux parmi nous.
Ainsi parla Antinoos, et ce langage plut aux Achéens; chacun envoya
son héraut pour chercher des présents. Celui d'Antinoos apporta un
voile magnifique, brodé avec art; douze agrafes étaient adaptées à
leurs anneaux d'or. Eurymaque offrit à Pénélope un collier d'or d'un
admirable travail, et Eurydamas des boucles d'oreilles dont chacune
soutenait trois perles limpides et pures comme l'étoile du matin.
Gisandre, fils du roi Polyctor, et tous les autres Grecs apportèrent
également de superbes présents; puis la divine Pénélope, accompagnée
de ses suivantes remonta dans ses appartements chargée de ces dons
magnifiques.
Cependant les prétendants, joyeux, se livraient à la danse et au chant.
Bientôt la nuit survint; on disposa alors trois foyers de lumière pour
éclairer la salle du festin. Des servantes entretenaient tour à tour
la lumière. Ulysse leur adressa la parole en ces termes:
--Servantes d'Ulysse, allez dans les appartements de votre auguste
reine tourner le fuseau, ou de vos mains agiles, peigner la laine. Moi,
je me chargerai de surveiller les lumières, et quand même les convives
voudraient attendre l'Aurore au trône d'or, ils ne me lasseront pas,
car je suis accoutumé à la patience.
Il dit, et les servantes se regardant entre elles, se mirent à rire;
Mélantho aux belles joues l'injuria grossièrement. Elle était fille
de Dolius; Pénélope l'avait élevée et la choyait comme son enfant,
mais insensible à la douleur de sa maîtresse, elle aimait Eurymaque et
partageait quelquefois sa couche. S'adressant à Ulysse, elle lui dit:
--Étranger misérable, il faut que ton esprit soit troublé pour
discourir avec tant d'audace en présence de ces héros. Tu es ivre ou
insensé ou peut-être es-tu fier d'avoir vaincu le mendiant Iros.
Prends garde qu'un plus fort que lui ne te jette hors de ce palais!
Ulysse la regardant en dessous, lui dit:
--Chienne impudente, je vais répéter tes paroles à Télémaque afin qu'il
te coupe en morceaux.
Les femmes, pensant que ces propos étaient sérieux, s'enfuirent pleines
d'épouvante. Pour lui, riant en lui-même, il resta près des brasiers,
mais ses yeux se fixaient sur les prétendants; dans son esprit
s'agitaient des pensées de vengeance, et Minerve voulant que la douleur
descendit encore plus profondément dans son cœur, excitait ces hommes
superbes à se railler de lui. Eurymaque prit la parole le premier et
pour bafouer Ulysse et provoquer le rire chez ses compagnons, il leur
dit:
--Prétendants de l'illustre reine, c'est sans doute par l'intervention
d'un dieu que cet homme est venu dans la demeure d'Ulysse. Voyez,
cette tête sans un seul cheveu, ne nous éclaire-t-elle pas mieux qu'un
de ces flambeaux?
Puis s'adressant au destructeur de villes, il lui dit:
--Étranger, voudrais-tu entrer à mon service pour travailler dans mon
domaine? Je te fournirais le pain et les vêtements, mais je pense que
tu préfères mendier parmi le peuple pour remplir ton ventre insatiable?
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Eurymaque, si nous luttions tous deux à qui sera le plus dur au
travail dans une prairie, étant tous deux à jeun jusqu'à la nuit
sombre, et que nous eussions une faux bien recourbée, avec de l'herbe
devant nous, nous verrions ce que nous pourrions faire; ou bien si nous
avions à conduire une paire de bœufs vigoureux et quatre arpents à
labourer, tu verrais si je sais creuser mon sillon bien droit. Enfin
si le fils de Saturne soulevait aujourd'hui la guerre et que j'eusse
un bouclier, deux javelots et un casque d'airain bien adapté à mes
tempes, tu me verrais combattre aux premiers rangs, et tu n'oserais
parler de ma voracité. Mais tu m'outrages et ton cœur est sans pitié,
tu te crois fort parce que tu vis au milieu de lâches. Si Ulysse
revenait, les larges portes de son palais seraient trop étroites pour
toi, fuyant devant sa lance.
Il dit et Eurymaque courroucé, le regardant en dessous lui adressa ces
paroles ailées:
--Misérable, il faut que le vin se soit emparé de ton esprit pour que
tu oses prononcer ces audacieuses paroles. Es-tu donc si fier d'avoir
vaincu Iros le vagabond?
En disant ces mots, il saisit un escabeau pour le lancer à Ulysse;
celui-ci, pour l'éviter, se plaça derrière Amphinome. L'escabeau
atteignit un échanson qui fut renversé dans la poussière, laissant
échapper l'aiguière de ses mains. Un grand tumulte remplit le palais,
et chacun disait en regardant son voisin:
--Pourquoi les dieux ont-ils permis à ce vagabond de venir jusques ici
troubler nos festins? Voilà que maintenant nous nous querellons pour
des mendiants!
Alors Télémaque prenant la parole, leur dit:
--Hommes étonnants, vous ne pouvez même plus cacher en votre cœur les
effets du vin pur sur votre esprit! Allez plutôt dormir chez vous;
cependant je ne renvoie personne.
Il dit et tous se mordaient les lèvres, admirant l'assurance de
Télémaque.
Cependant Amphinome, glorieux fils du roi Nisus, et petit-fils
d'Arétès, leur adressa ces paroles:
--Amis, apaisez votre colère; ne maltraitez ni l'Étranger, ni les
serviteurs qui sont sous le toit du divin Ulysse. Allons, que l'échanson
nous offre des coupes pour les dernières libations et regagnons ensuite
nos demeures.
Il dit et le héraut Mulios, serviteur d'Amphinome, remplit les coupes;
puis tous se retirèrent pour se livrer au sommeil.
[Illustration]
Chant XIX
EURYCLÉE
[Illustration]
[Illustration]
Ulysse était resté dans la salle, méditant avec Minerve la mort des
prétendants; bientôt il adressa à Télémaque ces paroles ailées:
--Télémaque, enlevons maintenant toutes ces armes de guerre et si les
prétendants t'interrogent, amuse-les par de douces paroles: «Je les ai
placées à l'abri de la fumée, leur diras-tu, car elles ne sont plus ce
qu'elles étaient jadis quand Ulysse les laissa à son départ pour Troie;
et une divinité m'a mis au cœur une crainte: il se pourrait qu'une
querelle s'élevât entre vous et que sous l'influence d'un vin généreux,
vous ne troubliez le festin, car le fer attire l'homme.»
Il dit, et Télémaque pour exécuter les ordres de son père bien-aimé
appela d'abord la nourrice Euryclée:
--Nourrice, va fermer les portes du palais et veille à ce que les
femmes ne sortent pas de leur appartement pendant que je vais porter
dans ma chambre les belles armes de mon père qui se ternissent dans la
salle du festin.
La bonne Euryclée lui répondit:
--Plût au ciel, cher enfant, que la sagesse te pousse enfin à soigner
tes biens! Mais voyons, qui portera le flambeau si tu ne veux pas de
servante pour t'éclairer?
Le sage Télémaque lui répondit:
--Ne t'inquiète pas, bonne Euryclée, ce sera l'étranger que voici.
Il dit, et Euryclée s'empressa de fermer les portes du palais
magnifique.
Pendant ce temps, Ulysse et son noble fils transportèrent les casques
brillants, les boucliers arrondis et les lances acérées. Minerve
marchait devant eux, tenant un flambeau d'or répandant une lumière
éclatante. Alors Télémaque dit à son père:
--O mon père, quel est le prodige qui frappe mes yeux? Une lumière
étincelante illumine ces salles; ce ne peut être qu'un dieu qui nous
éclaire.
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Ne m'interroge point, garde ces choses dans ton esprit. Maintenant
va te reposer; pour moi, je resterai ici, afin d'éprouver encore les
servantes et ta mère; dans son affliction, Pénélope m'interrogera sur
chaque chose.
Il dit, et Télémaque se rendit dans sa chambre pour se livrer au doux
sommeil.
Cependant le prudent Ulysse restait dans le palais, méditant avec
Minerve le trépas des prétendants.
La prudente Pénélope sortit bientôt de son appartement, semblable à
Diane ou à Vénus aux cheveux d'or. Ses femmes avancèrent pour elle
auprès du feu le siège où elle avait coutume de s'asseoir; il était
orné d'ivoire et d'argent et c'était l'œuvre de l'habile Iconalius;
il y avait ajouté, pour les pieds, un escabeau qui tenait au siège
lui-même, et sur lequel on étendait une grande peau de brebis. Ce fut
là que s'assit la prudente Pénélope; les suivantes aux bras blancs
débarrassèrent les tables des restes nombreux qui les souillaient
et enlevèrent les coupes dans lesquelles avaient bu les princes
orgueilleux; puis elles ranimèrent les brasiers. Cependant Mélantho
aux belles joues, apostrophant Ulysse une seconde fois, lui dit:
--Vagabond importun, es-tu donc ici pour épier les femmes? Sors au plus
vite ou sinon, te frappant d'un tison ardent, nous te chasserons.
Ulysse, la regardant avec colère lui dit:
--C'est parce que je suis couvert de haillons que tu t'acharnes sur
moi. Cependant je fus riche autrefois; crains aussi, femme, de perdre
un jour ta beauté, ta jeunesse ou que ta maîtresse, s'apercevant de tes
méfaits, ne te jette à la porte.
Il dit, et Pénélope, l'entendant, gourmanda sa servante en ces termes:
--Chienne impudente, je te ferai payer de ta tête ton audace, car tu
avais entendu de ma bouche même, mon désir d'interroger cet étranger
sur mon époux.
Puis s'adressant à Eurynomé:
--Apporte un siège recouvert d'une peau de brebis pour cet étranger
que je veux questionner.
Elle dit, et Ulysse, s'étant assis, elle lui adressa ces paroles:
--Étranger, dis-moi d'abord où se trouve ta patrie et quels sont tes
parents?
L'ingénieux Ulysse répondit:
--O femme! ta gloire s'élève jusqu'au ciel comme celle d'un roi
respectant les dieux, mais ne m'interroge ni sur mon origine, ni sur
ma patrie. Ces souvenirs remplissent mon âme de nouvelles douleurs;
que me sert de m'asseoir sous un toit étranger pour pleurer et pour
gémir? On ne gagne rien à soupirer sans cesse, et en voyant mes larmes,
tes femmes ou toi-même croiront que c'est le vin qui provoque cet
attendrissement.
La prudente Pénélope lui dit alors:
--Étranger, les Immortels m'ont ravi ma beauté le jour où les Argiens
partirent avec Ulysse, mon époux. Maintenant la tristesse m'accable,
car tous ceux qui commandent dans la haute Ithaque me recherchent en
mariage malgré moi et ruinent ma maison. Dans ma douleur, je ne puis
m'occuper ni des étrangers, ni des suppliants. Je pleure Ulysse et
mon cœur chéri se consume dans les regrets. Les prétendants pressent
mon hymen et j'en suis réduite à tramer des ruses pour déjouer leurs
projets. Une divinité m'inspira d'abord de tisser un voile sans fin,
et je leur tenais ce discours: «Jeunes gens qui prétendez à ma main,
puisque le divin Ulysse est mort, ne pressez point mon hymen; attendez
que j'aie terminé ce voile funèbre que je destine au héros Laërte. Les
femmes achéennes ne me pardonneraient point de laisser sans linceul
cet homme de bien.» Je disais ainsi et leur cœur était persuadé;
j'ourdissais le jour cette toile sans fin que, la nuit venue, je
défaisais à la lueur des flambeaux. C'est ainsi que pendant trois ans,
j'échappai aux poursuites, mais la quatrième année, les prétendants
avertis par mes servantes, chiennes impudentes qui me trahissaient,
vinrent me surprendre et m'adressèrent des paroles de reproche. Voilà
comment je fus obligée de terminer cette toile et aujourd'hui je ne
puis éviter cet hymen. Mes parents me pressent de prendre un époux et
mon fils s'indigne de voir consumer ses biens. Maintenant, étranger,
dis-moi ton origine, car tu n'es pas né d'un chêne antique, ni d'un
rocher?
Ulysse lui répondit:
--Vénérable épouse d'Ulysse, ma douleur redouble à tes questions, mais
je vais y répondre cependant. Il est au milieu de la mer infertile
une île que l'on nomme la Crète. Quatre-vingt-dix villes se partagent
sa population nombreuse. Là sont les Achéens, les Crétois magnanimes,
les Cydoniens, les Doriens et les divins Pélasges. Parmi les cités se
trouve Gnosse, où Minos régna neuf ans. Il était le père de mon père,
le magnamine Deucalion. Deucalion m'engendra ainsi que le puissant
Idoménée. J'étais le plus jeune; je reçus le nom d'Ethon. Idoménée
partit pour Ilion avec les Atrides sur des vaisseaux recourbés, et
ce fut en Crète que je vis Ulysse auquel j'offris les présents de
l'hospitalité. Les nobles Achéens restèrent douze jours dans notre île,
retenus par le souffle puissant de Borée qui ne permettait même pas de
rester debout sur le sol; le treizième jour le vent tomba et ils mirent
à la voile.
C'est ainsi que dans ses discours Ulysse donnait à ses mensonges
l'apparence de la vérité et Pénélope en l'écoutant, versait des larmes
abondantes. Comme la neige poussée par Zéphire et qui s'est amoncelée
sur les cimes des montagnes, fond au souffle tiède de l'Eurus, ainsi
les belles joues de Pénélope fondaient sous les pleurs qu'elle
répandait au souvenir de l'époux bien-aimé. Ulysse, ému dans son cœur
cachait ses larmes; ses yeux restaient immobiles comme s'ils eussent
été d'airain. Bientôt Pénélope lui dit:
--Étranger, je veux maintenant te mettre à l'épreuve pour savoir si
vraiment tu as reçu dans ton palais mon époux et ses divins compagnons.
Dis-moi quels vêtements il portait et quels compagnons le suivaient?
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--O femme, la réponse est difficile, car voilà vingt ans qu'il s'est
éloigné de ma patrie. Voici cependant ce dont mon esprit se souvient:
Le divin Ulysse portait un double manteau de pourpre, l'agrafe était
d'or avec deux anneaux; une broderie sur le devant représentait un
chien tenant entre ses pattes un faon tacheté; chacun admirait cette
broderie. Je remarquai aussi la tunique d'Ulysse, au tissu mince comme
une pelure d'oignon sec, et qui brillait comme le soleil; toutes les
femmes la contemplaient avec admiration. Cependant je ne sais pas si
Ulysse portait ces vêtements dans sa patrie ou s'il les avait reçus
de quelque ami depuis son départ. Il était accompagné d'un héraut à
la peau noire, aux cheveux crépus, aux épaules voûtées; son nom était
Eurybate. Ulysse semblait l'honorer particulièrement.
Il dit, et la douleur de Pénélope en fut plus grande encore, car elle
avait reconnu les signes qu'Ulysse venait de décrire exactement.
Refoulant ses larmes, elle dit à son époux:
--Étranger, tu as dis vrai, et tu seras désormais honoré et chéri dans
cette demeure: c'est moi en effet qui avais donné ces vêtements que
tu as dépeints; je les apportai pliés de ma chambre, et j'y mis cette
agrafe brillante dont tu parles. Hélas, Ulysse ne reviendra plus dans
son Ithaque aimée, car c'est sous des auspices funestes qu'il est parti
pour cette Ilion abhorrée.
Ulysse lui répondit alors:
--Vénérable épouse du fils de Laërte, retiens tes larmes qui
flétrissent ton beau corps. Cesse de gémir et écoute mes paroles, je
vais te dire ce que j'ai appris du retour d'Ulysse: Il est vivant, non
loin d'ici dans le fertile pays des Thesprotes, il ramène d'immenses et
magnifiques trésors recueillis dans cette cité, mais il a perdu près de
Thrinacrie la sacrée ses compagnons et son navire à la proue azurée.
Bientôt il sera de retour, j'en fais le serment. Ulysse reviendra ici
cette année même, à la fin de ce mois ou au commencement de l'autre.
Pénélope répliqua:
--Étranger, puisse cette parole s'accomplir; tu éprouverais bientôt
mon amitié, en recevant de moi de nombreux présents; mais hélas! je ne
crois plus au retour d'Ulysse. Maintenant, femmes, baignez le vieillard
et dressez-lui un lit avec de chaudes couvertures afin qu'à l'abri du
froid, il attende l'Aurore au trône d'or. Demain vous le parfumerez
après l'avoir baigné de nouveau, et, assis dans le palais auprès de
Télémaque, il s'occupera du festin: malheur à qui oserait le maltraiter!
Le divin Ulysse lui répondit:
--Épouse vénérable du fils de Laërte, les lits aux tapis brillants
me sont devenus odieux depuis que je me suis éloigné des montagnes
neigeuses de la Crète. La couche de l'indigent m'est échue en partage
et je ne laisserai laver mes pieds par aucune de tes suivantes, à
moins qu'il n'y en ait parmi elles quelqu'une d'âgée et de fidèle? De
celle-là, je ne refuserai point les soins.
La prudente Pénélope lui dit aussitôt:
--Cher étranger, j'ai une vieille servante dont le cœur est rempli de
sagesse; c'est elle qui a nourri et élevé l'infortuné Ulysse. Allons,
lève-toi, sage Euryclée, et lave les pieds de cet étranger qui est du
même âge que ton maître; tels sont sans doute aujourd'hui les pieds
d'Ulysse et telles ses mains, car l'homme vieillit vite au sein du
malheur.
Alors la vieille Euryclée s'approcha d'Ulysse et lui dit en versant des
larmes brûlantes:
--Un grand nombre d'étrangers malheureux sont venus dans ce palais,
mais je ne crois pas avoir vu personne qui ressemblât à Ulysse autant
que toi, infortuné! Aussi, j'obéis de grand cœur à l'ordre de la fille
d'Icarios.
Ulysse lui dit alors:
--Bonne vieille, tous ceux qui nous ont vus l'un et l'autre disent que
nous nous ressemblons fort, comme tu l'as si justement remarqué.
Euryclée prit un bassin d'airain brillant et s'approcha d'Ulysse qui
s'était assis près du foyer, mais il tournait le dos à la lumière,
car il craignait que la vieille nourrice ne vît la cicatrice qu'il
avait à la jambe. Pendant qu'elle baignait son maître, soudain elle
reconnut cette blessure que lui avait faite jadis la dent blanche d'un
sanglier, lorsqu'il était allé sur le Parnèse visiter Autolycus, le
noble père de sa mère. Autolycus venant un jour à Ithaque dans le temps
que sa fille, épouse de Laërte, venait d'accoucher d'un fils, Euryclée
déposa l'enfant sur ses genoux et lui dit: «Autolycus, donne toi-même
un nom à l'enfant chéri de ta fille.» Il répondit: «Que son nom soit
Ulysse, et quand il aura grandi, qu'il vienne sur le Parnèse, je le
renverrai comblé de présents.» Ulysse ayant grandi vint chez son aïeul,
et pendant une chasse au sanglier, il fut blessé au-dessus du genou.
Or Euryclée, ayant senti la cicatrice sous la paume de sa main, la
reconnut au toucher; elle laissa échapper le pied du héros, la jambe
retomba dans le bassin; l'airain retentit et l'eau se répandit sur le
sol. Alors la joie et la douleur étreignirent son cœur, ses yeux se
remplirent de larmes et sa voix s'arrêta dans sa gorge. Enfin, lui
prenant le menton dans ses mains, elle s'écria:
--Oui, tu es bien Ulysse, mon cher enfant, et mes yeux ne t'avaient
pas reconnu!
Elle dit et voulut faire signe à Pénélope, mais la reine ne la vit
pas, car Minerve détourna son attention; alors Ulysse la saisissant et
l'attirant vers lui, prononça ces paroles rapides:
--Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri sur ton
sein? Puisque tu m'as reconnu, ne me trahis pas, et que personne dans
ce palais n'apprenne mon retour. Car je te le déclare, toi-même ne
serais pas épargnée, bien que tu sois ma nourrice, quand je mettrai à
mort les autres femmes de service.
La prudente Euryclée lui répondit:
--Cher enfant, quelle parole s'est échappée de tes lèvres? Tu sais
combien mon âme est forte. Mais si jamais un dieu fait tomber sous
tes coups les prétendants insolents, je te désignerai les femmes qui
déshonorent ta maison.
L'ingénieux Ulysse lui dit alors:
--Nourrice, pourquoi me les nommer, je saurai les reconnaître, mais
garde-moi le secret, et laisse faire les dieux.
La vieille nourrice sortit pour chercher un autre bain, et lorsqu'elle
l'eut baigné et arrosé de parfum, Ulysse avança de nouveau son siège
auprès du feu, et couvrit sa jambe de ses haillons. Pénélope lui dit
alors:
--Étranger, je veux t'interroger encore avant que le doux sommeil
s'empare de nos esprits et nous fasse oublier nos chagrins. Pour moi,
les dieux m'ont donné en partage des douleurs sans trève: le jour je
soupire et me désole, et la nuit je m'étends sur ma couche, et mon
cœur est assiégé par des pensées amères et de cruels regrets. De même
que la fille de Pandarée, la jeune Aédon, assise parmi les feuilles,
chante doucement le retour du printemps et pleure en même temps le fils
bien-aimé du roi Zéthus, Ityle, qu'elle tua par erreur avec l'airain
cruel: de même mon cœur est partagé par deux sentiments, incertaine si
je resterai avec mon fils, reine dans ce palais et respectant la couche
divine de mon époux, ou si je suivrai l'un des Princes qui recherchent
ma main? Mon fils est grand, aujourd'hui, et souhaite peut-être que je
m'éloigne, car il voit avec peine les prétendants dévorer son héritage.
Mais allons, explique-moi ce songe que je viens de faire, écoute:
J'ai dans ma maison vingt oies qui mangent le froment trempé d'eau,
et je me plais à les contempler. J'ai rêvé qu'un grand aigle au bec
recourbé, venu de la montagne, les immolait et que leurs corps gisaient
dans le palais. Puis l'aigle reprit son vol rapide. Je pleurais et
je gémissais, bien que ce fût un songe, et les Achéennes à la belle
chevelure s'éveillaient autour de moi, tandis que je poussais des cris
lamentables parce que l'aigle avait fait périr mes oies, il revint
alors, et se perchant sur le bord du toit, il prit une voix humaine
pour me calmer et me dire:
«Aie confiance, fille de l'illustre Icarios, ceci n'est point un songe,
mais une heureuse réalité. Les oies sont les prétendants, moi, l'aigle;
je suis ton époux revenu pour frapper d'un cruel trépas ces hommes
insolents.» Il dit, et le doux sommeil m'abandonna. Alors regardant de
tous côtés, je vis les oies qui mangeaient le froment auprès de l'auge
comme auparavant.
L'ingénieux Ulysse lui répondit aussitôt:
--O femme, il n'est pas possible d'expliquer ce songe autrement
qu'Ulysse lui-même te l'a expliqué: c'est-à-dire que le trépas des
prétendants est assuré, et que nul d'entre eux n'échappera à la mort.
La prudente Pénélope lui répliqua:
--Étranger, les songes sont obscurs, et tous ne s'accomplissent pas
pour les hommes. Il y a deux portes pour les songes légers: l'une est
de corne, l'autre d'ivoire. Ceux qui franchissent l'ivoire brillant
sont trompeurs, mais ceux qui sortent par la corne polie prédisent
la vérité au mortel qu'ils ont visité. Pour moi, je n'ose croire que
celui-ci soit venu de là, ce serait une trop grande joie pour mon
fils et pour moi. Mais hélas, au contraire, voici venir l'aurore de
malheur qui m'éloignera de la maison d'Ulysse; car je vais proposer le
combat des haches, celui qu'Ulysse aimait à offrir à ses hôtes dans
son palais; il dressait douze haches perforées, l'une à la suite de
l'autre, comme les étais d'une carène, puis, d'une grande distance,
il lançait une flèche à travers tous les trous. J'imposerai donc aux
prétendants cette lutte, et celui qui bandera le plus facilement l'arc
entre ses mains, et dont la flèche traversera les douze haches, je le
suivrai, j'abandonnerai pour lui cette demeure de ma jeunesse, ce
palais si beau dont je me souviendrai, je pense, même dans mes songes!
Ulysse lui répondit:
--Vénérable épouse d'Ulysse, ne tarde pas à exécuter ce projet, car
l'ingénieux fils de Laërte sera de retour en ces lieux avant que la
main d'un de ces hommes ait bandé l'arc poli et que leur flèche ait
traversé l'airain.
Pénélope, se levant de son siège lui dit:
--A t'écouter, noble Étranger, on oublierait le sommeil, mais il est
temps de me retirer--je vais reposer sur ma couche solitaire, qui est
devenue pour moi un lit de douleurs depuis le départ d'Ulysse pour la
funeste Ilion. De ton côté, dors ici même, et fais-toi une couche par
terre, ou bien mes suivantes te dresseront un lit.