»--O amis, vous n'êtes point sans avoir l'expérience des dangers.

Souvenez-vous que par ma sagesse et ma prudence vous avez échappé au

Cyclope cruel qui nous avait enfermés dans sa sombre caverne. Le danger

qui nous menace est certes moins terrible, obéissez donc à mes ordres:

continuez à frapper de vos rames le flot profond, Zeus aura pitié de

nous. Toi, pilote, dirige le vaisseau vers cet écueil afin d'éviter ces

vagues menaçantes et d'échapper au malheur.

»Je dis, et tous obéirent. Je ne parlai point de Scylla, ce fléau

inévitable, de peur que mes compagnons terrifiés, n'abandonnassent

leurs rames. A ce moment, oubliant les recommandations de Circé, je

saisis deux longs javelots et, téméraire, je m'avançai sur le tillac du

vaisseau, espérant apercevoir Scylla; hélas! mes yeux se fatiguèrent

vainement à parcourir le sombre écueil!

»Craintifs, nous traversions le détroit, car d'un côté était Scylla

cruelle, et de l'autre, Charybde, qui engloutissait l'onde salée.

Lorsqu'elle la vomissait avec un bruit terrible, la mer mugissait comme

une chaudière sur un feu ardent, et l'écume jaillissait jusqu'à la cime

des rochers. La pâle crainte s'empara de nous et pendant que, terrifiés

et redoutant le trépas, nous regardions le gouffre, Scylla saisit sur

le navire six de mes compagnons. Je les vis disparaître, m'appelant à

leur aide. Comme un pêcheur armé d'un long roseau saisit un poisson et

le jette palpitant sur le rivage, ainsi ces infortunés, se débattant,

étaient emportés vers le rocher. Tandis que le monstre les dévorait à

l'entrée de sa caverne, dans leur détresse, ils tendaient les mains

vers nous. Jamais spectacle plus affreux ne s'offrit à mes regards.

»Ayant enfin évité le double écueil, la terrible Charybde et la funeste

Scylla, nous arrivâmes bientôt en vue de l'île du dieu magnifique. De

mon navire, j'entendais les mugissements des génisses et les bêlements

des brebis. Et alors, me souvenant des paroles du Thébain Tirésias et

de Circé d'Ea, je dis à mes compagnons:

»--Écoutez mes paroles, chers compagnons, Tirésias et Circé m'ont

recommandé par dessus tout, d'éviter l'île du Soleil qui réjouit les

mortels, car un malheur plus cruel que tous les autres nous y attend.

Poussons donc au-delà de cette île notre noir vaisseau.

»Aussitôt Euryloque fit entendre ces paroles amères:

»--Ulysse, tes membres ne se lassent point, car ils sont de fer, et

tu es cruel puisque tu refuses à tes compagnons épuisés de sommeil

d'aborder à cette île. Sur la sombre mer, les nuits sont terribles;

préparons notre repas sur ce rivage, nous tenant près du rapide

vaisseau, et, dès l'Aurore, nous reprendrons la mer.

»Ainsi parla Euryloque, et mes compagnons l'approuvèrent. Je lui

adressai alors avec colère ces paroles rapides.

»--Euryloque, je cède à la violence; mais au moins, jurez-moi par

un serment redoutable qu'aucun de vous, dans un égarement funeste,

n'immolera ni génisses, ni brebis sacrées?

»Ils firent aussitôt le serment exigé, puis descendant sur le rivage,

ils préparèrent le repas du soir. La faim et la soif apaisées, ils

versèrent des larmes au souvenir de leurs chers compagnons dévorés

par Scylla, mais bientôt le doux sommeil descendit sur eux. Pendant

la nuit, Zeus souleva des nuées et déchaîna une tempête violente, et

quand parut l'Aurore, nous fîmes entrer notre vaisseau dans une grotte

profonde. Alors, réunissant mes compagnons, je leur dis:

»--Mes amis, notre vaisseau est abondamment pourvu de vivres et de

boissons, respectons donc les troupeaux sacrés du Soleil qui voit

toutes choses.

»Leur cœur généreux fut persuadé. Pendant un mois le Notus ne cessa

de souffler, alternant avec l'Eurus. Tant qu'ils eurent des vivres,

mes compagnons s'abstinrent de toucher aux génisses, mais lorsque les

provisions furent épuisées, ils se mirent en quête de quelque proie:

oiseaux, poissons, tout ce qui tombait dans leurs mains armées de

l'hameçon recourbé, car la faim les tourmentait. Alors je m'éloignai

du rivage afin de supplier les dieux de m'indiquer la voie du retour,

mais un doux sommeil s'empara de moi, et Euryloque, profitant de mon

absence, donna à mes compagnons un conseil funeste:

»--Compagnons, écoutez mes paroles, le malheur nous accable, et, de

tous les destins, le plus triste est de périr par la faim! Choisissons

donc les plus belles des génisses du Soleil et sacrifions-les aux

Immortels. Si nous arrivons dans Ithaque chérie, nous élèverons alors

au Soleil Hypérion un temple magnifique, mais si ce dieu, irrité de

la perte de ses génisses aux cornes superbes, veut anéantir notre

vaisseau, j'aime mieux perdre la vie au milieu des flots que de me

consumer dans une île déserte!

»Ainsi parla Euryloque, et mes compagnons l'approuvèrent. Alors

chassant devant eux les belles génisses au large front qui paissaient

non loin du vaisseau à la proue azurée, ils les égorgèrent et firent

les libations aux Immortels, puis coupant les chairs par morceaux,

ils garnirent leurs broches. En ce moment, je m'éveillai et repris le

chemin du rivage. Une douce odeur de viande rôtie parvint jusqu'à moi.

Alors gémissant, j'élevai la voix vers les dieux immortels:

»--Puissant Zeus et vous tous, Immortels bienheureux, c'est pour ma

perte que vous m'avez envoyé le perfide sommeil, car mes compagnons,

pendant ce temps, ont commis un horrible forfait.

»Aussitôt Lampétie au long voile, messagère rapide, annonça au Soleil

que nous avions égorgé ses génisses. Celui-ci, le cœur plein de

courroux, parla ainsi parmi les Immortels:

»--Zeus puissant et vous tous, dieux immortels, si vous ne punissez pas

les compagnons d'Ulysse pour leurs forfaits, je m'enfoncerai dans la

demeure de Pluton et j'éclairerai les morts.

»L'Assembleur de nuées lui répondit:

»--Soleil, continue de briller pour les mortels; bientôt, de ma foudre,

je briserai le navire de ces insensés au milieu de la noire mer.

»J'appris ces choses de Calypso à la belle chevelure qui, elle-même,

les tenait de Mercure, le messager des dieux. Pendant six jours, mes

compagnons mangèrent les plus belles génisses du Soleil; le septième,

le vent ayant cessé de souffler, nous lançâmes notre vaisseau sur la

mer profonde. Quand nous n'aperçûmes plus que le ciel et la mer, Zeus

poussa une nuée sombre sur nos têtes, et Zéphir retentissant brisa nos

agrès. Mes compagnons furent jetés hors du navire: semblables à des

corneilles, ils étaient portés par les flots autour du noir vaisseau,

et un dieu leur ravit le retour.

»Dans un tourbillon, le navire fut brisé; pour moi m'appuyant sur des

débris, j'errai au gré des vents funestes.

»Bientôt Zéphir cessa de souffler, et le Notus lui succédant, il me

ramena devant la redoutable Scylla et l'affreuse Charybde. Au moment où

celle-ci engloutit l'onde salée, je saisis le vert figuier qui pousse

sur l'écueil et je m'y cramponnai comme la chauve-souris, abandonnant

mon radeau. Je restai là, attendant le retour des débris de mon navire

qui bientôt se montrèrent à moi sortant du gouffre de Charybde.

J'étendis les mains et me laissai tomber avec bruit sur les poutres

longues, puis je m'assis et ramai avec les deux mains. Zeus, prenant

pitié de moi, ne voulut pas que Scylla m'aperçut, autrement je n'eusse

pas échappé à la Parque funeste.

»Pendant neuf jours, je fus porté sur les flots; la dixième nuit, les

dieux me permirent d'aborder à l'île d'Ogygie qu'habite la divine

Calypso à la belle chevelure, déesse redoutable, mais à la douce voix.

Elle m'accueillit et me combla de soins... Mais pourquoi te raconter

encore ces choses? car hier déjà je te les ai dites et je n'aime point

à revenir une seconde fois sur le même récit.»

[Illustration]

Chant XIII

RETOUR A ITHAQUE

[Illustration]

[Illustration]

Il dit et tous, silencieux, restaient sous le charme de son récit;

enfin Alcinoüs prit la parole:

--Ulysse, puisque le destin a voulu que tu viennes dans ma demeure,

je pense que c'est un présage du retour dans ta patrie. Quant à

vous, nobles Phéaciens, qui buvez sans cesse dans mon palais le vin

noir en écoutant l'aède illustre, voici ce que je désire de vous:

Dans ce coffre sont renfermés des vêtements pour l'Etranger, de l'or

artistement travaillé et tous les présents que les riches Phéaciens ont

apportés. Eh! bien, que chacun de nous donne encore un trépied d'airain

et un bassin d'or.

Ainsi parla Alcinoüs, et chacun reprit le chemin de sa demeure pour

dormir et préparer les nouveaux présents.

Dès l'aurore, les Phéaciens s'empressèrent d'apporter au vaisseau

l'airain brillant, et tout le jour durant, Alcinoüs lui-même disposa

ces présents dans le navire. Le soir venu, tous le suivirent dans

son palais pour préparer le repas. De même que l'homme qui conduit

sous le soleil brûlant la charrue solide aspire au repos et désire le

repas du soir, de même Ulysse se réjouit quand le soleil disparut à

l'horizon. Prenant alors la parole parmi les Phéaciens amis de la rame

et s'adressant surtout à Alcinoüs, il dit:

--Puissant Alcinoüs, illustre entre les Phéaciens, achevons ces

libations, puis laissez-moi partir, car tout ce que mon cœur désirait

est accompli. Je ne souhaite plus maintenant que de retrouver dans

ma demeure l'épouse irréprochable, et mes amis pleins de vie! Pour

vous, puissiez-vous faire la joie de vos femmes et de vos enfants, et

puissent les dieux vous combler de joie et écarter de vous le malheur!

Tous l'approuvèrent et admirèrent ses nobles paroles. Alcinoüs alors

s'adressant à son héraut, lui dit:

--Pontonoüs, verse le vin pur à tous ceux qui se trouvent dans ce

palais, afin qu'ayant adressé à Zeus nos prières, nous reconduisions

notre hôte chéri dans sa patrie.

Il dit. Pontonoüs versa le vin doux comme le miel et tous firent des

libations aux dieux immortels. Ulysse divin se leva aussi, mit une

large coupe dans les mains d'Arété, et lui dit ces paroles ailées:

--Sois heureuse, ô reine, jusqu'à la mort, que je voudrais lointaine

pour toi, pour tes enfants et pour le roi ton époux.

Ayant ainsi parlé, Ulysse franchit le seuil, et Alcinoüs le fit

conduire par un héraut à son vaisseau rapide. Arété lui envoya trois

de ses femmes: l'une portait une robe éclatante de blancheur et une

tunique, la seconde portait le coffre solide et l'autre le pain et le

vin délicieux.

Les nobles Phéaciens formaient l'escorte du héros, puis les compagnons

d'Ulysse préparèrent sur le tillac du vaisseau un lit moëlleux; les

rameurs prirent place à leurs bancs, soulevèrent l'onde avec leurs

rames, et le navire s'éloigna du rivage. Pendant ce temps, le doux

sommeil, semblable à la mort, descendit sur les paupières d'Ulysse.

Rapide comme l'épervier, le vaisseau glissait sur l'onde tranquille, et

quand parut l'étoile brillante qui précède l'Aurore, le navire touchait

aux rives d'Ithaque. Les Phéaciens entrèrent dans le port qu'ils

connaissaient, et le vaisseau s'échoua sur le sable jusqu'à moitié

de sa carène, car grande était l'impulsion donnée par les rameurs.

Alors les Phéaciens déposèrent Ulysse tout endormi sur la grève, puis

débarquèrent ses trésors qu'ils placèrent près de lui, et reprirent

ensuite le chemin de Schérie.

Cependant Neptune n'oubliait point son courroux, il interrogea Jupiter

et lui dit:

--Zeus, père tout puissant, je ne serai donc plus jamais honoré parmi

les dieux immortels, puisque les Phéaciens eux-mêmes ne me respectent

plus. Il n'était cependant pas dans mon cœur d'empêcher complètement

Ulysse de voir le jour du retour et voici que les Phéaciens l'ont

déposé dans Ithaque après lui avoir fait des présents plus nombreux que

ceux qu'il aurait rapportés d'Ilion s'il n'eût pas éprouvé de revers.

Zeus, assembleur de nuages, répondit:

--Neptune, quelle parole as-tu prononcée? Les dieux ne te méprisent

point et si quelque mortel, confiant dans sa force, ne t'honore pas, il

t'est facile d'en tirer la vengeance qui satisfait le cœur.

Neptune répliqua:

--Je ferai ainsi que tu le dis, Dieu des sombres nuées, et pour que les

Phéaciens se souviennent de ma colère, je veux détruire aujourd'hui le

superbe vaisseau qui portait Ulysse et je recouvrirai leur ville d'une

grande montagne.

Zeus lui répondit:

--Ami, ce qui me semble préférable pour ta vengeance, c'est lorsque les

Phéaciens apercevront depuis la ville leur navire près du port, de le

transformer en un rocher semblable à un vaisseau à la proue recourbée,

afin que tous soient frappés de surprise; puis de couvrir leur ville

d'une grande montagne.

A ces mots, Neptune se dirigea vers Schérie.

Pendant ce temps le noir vaisseau, poussé par un vent favorable,

approchait du rivage. Neptune alors, le frappant du creux de la main,

le changea en un rocher qu'il enracina dans le sol, puis il s'éloigna.

Mais les Phéaciens habiles à la rame échangeaient entre eux des paroles

ailées. Chacun parlait ainsi à son voisin:

--Hélas! qui donc a enchaîné dans la mer ce vaisseau rapide qui déjà

touchait au rivage?

Ils disaient ainsi et Alcinoüs prit la parole au milieu d'eux:

--O grands dieux, voilà donc l'accomplissement des prophéties de

mon père! Il disait que Neptune, irrité contre nous parce que nous

servons de guides aux voyageurs, ferait périr un de nos solides

vaisseaux, et qu'il couvrirait notre ville d'une immense montagne. Mais

allons, obéissez à mon conseil: cessez de reconduire les voyageurs et

sacrifions à Neptune douze taureaux choisis parmi les plus beaux, afin

qu'il ait pitié de notre cité.

Il dit, et les Phéaciens effrayés, préparèrent les sacrifices, et les

chefs, debout devant l'autel, adressèrent des prières à Neptune.

Cependant Ulysse s'éveillant sur le rivage d'Ithaque, ne reconnut point

la terre de sa patrie. Minerve avait répandu un nuage autour de lui,

car elle désirait l'instruire elle-même, afin qu'il punît toutes les

insolences des prétendants. Ulysse donc, gémissant, frappa ses cuisses

et, désespéré, dit en soupirant:

--Hélas! sur quelle terre les Phéaciens m'ont-ils déposé? Ils m'avaient

promis cependant de me conduire dans la haute Ithaque! Que Zeus les

punisse pour m'avoir abandonné sur ce rivage! Et maintenant que

ferai-je des richesses qui sont auprès de moi? Mais allons, je veux

examiner ces présents, afin de voir s'ils n'ont rien oublié dans leur

vaisseau creux.

Il dit, et se mit à compter les trépieds magnifiques, les bassins d'or

et les riches vêtements. Rien ne manquait, mais il n'en gémissait pas

moins sur son triste sort. Minerve alors s'approcha de lui, prenant la

figure d'un jeune et beau pasteur de brebis. A la vue de ce berger,

Ulysse se réjouit, et venant à sa rencontre, il lui adressa ces paroles

ailées:

--Puisque c'est toi, ami, que je rencontre le premier dans cette

contrée, réjouis-toi et puisses-tu ne pas m'aborder avec une intention

mauvaise! Je te supplie comme un dieu et j'embrasse tes genoux,

sauve-moi et sauve ces richesses et dis-moi quelle est cette terre.

Est-ce une île ou bien le rivage d'un continent fertile qui s'incline

vers la mer!

Minerve aux yeux bleus lui répondit:

--O étranger, il faut que tu viennes de bien loin ou que tu sois

insensé pour me demander le nom de cette terre; elle n'est cependant

point complètement ignorée; de nombreux mortels la connaissent, aussi

bien ceux qui habitent du côté de l'aurore, que ceux qui habitent

au couchant ténébreux; elle est rude assurément et difficile aux

coursiers, mais point misérable, car le blé et le vin y viennent en

abondance sous la rosée féconde; elle est nourricière de chèvres et de

bœufs et ses sources, jamais taries, arrosent des forêts magnifiques.

Aussi, noble Etranger, le nom d'Ithaque est connu jusqu'à Troie, si

éloignée cependant de la terre achéenne.

A ces mots, le divin Ulysse, ému dans son cœur, se réjouit, heureux

de revoir la terre de la patrie; alors dissimulant sa joie, il adressa

à son tour à Minerve ces paroles menteuses, mais pleines de prudence:

--J'ai entendu parler d'Ithaque dans la vaste Crète d'où j'arrive

aujourd'hui avec les trésors que tu vois; j'en ai laissé autant à mes

enfants, et je fuis parce que j'ai tué le fils d'Idoménée, Orsiloque

aux pieds agiles. Il voulut me ravir le butin qui m'échut à Troie et

pour lequel j'avais enduré tant de maux. Par une nuit sombre, Orsiloque

revenant des champs avec un compagnon, je l'immolai de mon airain aigu,

et fuyant sur un vaisseau des Phéaciens, je les suppliai de me déposer

à Pylos ou dans la divine Elide, en échange d'une part de mon butin. Un

vent impétueux nous égarant de notre route, nous abordâmes à ce rivage

inconnu, sur lequel ils me déposèrent avec mes richesses.

La déesse aux yeux bleus sourit et le caressa de sa main. Elle avait

repris les traits d'une femme belle et divine, et elle lui dit ces

paroles ailées:

--Bien fin serait celui qui te surpasserait en stratagèmes de toutes

sortes, homme opiniâtre, insatiable en ruses! Dans ta patrie même, tu

ne devais pas renoncer à ces discours astucieux qui toujours te sont

chers, mais laissons là ces propos inutiles, car si tu es supérieur

aux hommes par ta sagesse, je suis renommée parmi les dieux pour mes

inventions. Toi-même, tu n'as pas reconnu Pallas-Athéné, qui cependant

te protège et t'a rendu cher aux Phéaciens. Je suis venu ici pour

t'aider de mes conseils.

Ulysse lui répondit:

--Je sais que tu as toujours été bienveillante pour moi et si tu ne te

railles pas de moi aujourd'hui, apprends-moi si vraiment je suis de

retour dans ma patrie?

Minerve répliqua aussitôt:

--Une pensée de défiance est toujours dans ton cœur. Viens donc, car

je veux te persuader que tu es bien sur le sol de ton Ithaque chérie:

Vois là-bas le port de Phorcys et ici, à son extrémité, l'olivier aux

longues feuilles; tout auprès se trouve la grotte délicieuse où souvent

tu sacrifias aux Nymphes; vois encore là-bas le Nérite revêtu de sa

chevelure de forêts.

Et Minerve dissipant le nuage, la patrie aimée apparut aux yeux du

héros divin. Il embrassa la terre féconde, puis éleva les mains et

adressa aux Nymphes cette prière:

--Filles de Jupiter! Naïades chéries que je croyais ne revoir jamais,

je vous salue aujourd'hui, et je vous offrirai encore, comme jadis, des

présents, si Zeus me donne de vivre et fait croître en force mon fils

bien-aimé!

La déesse lui dit alors:

--Aie courage et ne garde nul souci dans ton âme. Hâtons-nous de

déposer tes richesses dans cette grotte divine, puis délibérons sur ce

que nous allons faire.

Elle dit et Ulysse se hâta de transporter ses trésors dans la grotte

profonde devant laquelle Minerve plaça une pierre pour en fermer

l'entrée. Puis tous deux, assis sous l'olivier sacré, méditaient la

perte des prétendants superbes. La déesse aux yeux bleus parla la

première:

--Noble fils de Laërte, cherche en ton cœur comment tu appesantiras

tes mains sur les prétendants impudents qui, depuis trois ans, règnent

dans ton palais et recherchent ton épouse divine, dont l'âme soupire

après ton retour.

L'ingénieux Ulysse lui répondit:

--Grands dieux! comme Agamemnon, devrais-je donc trouver dans mon

palais une mort affreuse? Mais ô Déesse! puisque tu m'as instruit

de tout, reste auprès de moi; inspire-moi et donne-moi la force et

l'audace, comme jadis sous les remparts de Troie. Avec toi, vierge aux

yeux bleus, je combattrais sans crainte contre trois cents guerriers.

Minerve lui dit alors:

--Je serai avec toi quand le moment sera venu. Pour l'instant je vais

te rendre méconnaissable aux mortels. Je vieillirai ton corps vigoureux

et ta tête altière; je te vêtirai de haillons sordides et je rougirai

tes yeux si beaux jusqu'à ce jour. Ainsi tu paraîtras hideux aux

prétendants, à ton épouse et à ton fils. Mais tout d'abord, songe à te

rendre auprès du pasteur, gardien de tes porcs, qui t'a conservé son

cœur. Tu le trouveras faisant paître son troupeau près du rocher du

Corbeau et de la fontaine Arétuse; là tes porcs mangent le gland doux

et boivent l'eau noire. Interroge-le sur toutes choses, pendant qu'à

Lacédémone j'irai chercher ton fils chéri.

Ulysse lui répondit:

--Fallait-il donc que Télémaque, souffrant pour moi des douleurs

innombrables, errât sur la mer profonde pendant que d'autres dévoraient

mes biens?

Minerve, le rassurant, lui dit:

--Que son sort n'afflige point ta pensée! Je l'ai moi-même conduit à

Sparte, où, dans la demeure du fils d'Atrée, il vit dans l'abondance.

Sans doute, les prétendants brûlent de la faire périr à son retour,

mais ces choses ne s'accompliront point.

A ces mots, Minerve toucha Ulysse de sa baguette; elle rida sa peau,

fit tomber ses cheveux blonds et lui donna l'aspect d'un vieillard

cassé par l'âge; elle rougit ses beaux yeux et le couvrit d'un haillon

misérable, puis elle jeta sur ses épaules la dépouille usée d'une biche

rapide; elle lui donna un bâton et une besace hideuse. Alors ils se

séparèrent, et la déesse se rendit dans la riche Lacédémone pour en

ramener Télémaque.

[Illustration]

Chant XIV

EUMÉE

[Illustration]

[Illustration]

Ulysse s'éloignant du rivage, prit à travers les bois un sentier abrupt

pour gagner la demeure du pasteur de porcs qui veillait avec zèle sur

les biens qui lui étaient confiés.

Il le trouva assis près de la haute étable que le pasteur avait bâtie

lui-même, ainsi que douze autres étables pour coucher les porcs;

dans chacune, cinquante truies fécondes reposaient; les mâles moins

nombreux étaient parqués dehors. Malgré les rapaces prétendants qui

diminuaient le troupeau pour leurs festins, il en restait encore trois

cent soixante; quatre chiens semblables à des lions les gardaient: l'un

d'eux conduisait chaque jour à la ville les porcs qui devaient servir

aux repas des prétendants.

En ce moment, Eumée ajustait à ses pieds une chaussure taillée dans un

cuir de bœuf de belle couleur. Soudain, les chiens apercevant Ulysse,

se précipitèrent sur lui en aboyant, mais le pasteur, laissant tomber

le cuir de ses mains, s'élança et les chassa à coups de pierre, puis il

dit à son maître:

--Vieillard, peu s'en est fallu que mes chiens, te déchirant, me

couvrissent de honte. Les dieux cependant ne m'ont point épargné les

chagrins et les larmes; je pleure un maître divin, dont je soigne

les troupeaux que d'autres dévorent, tandis que peut-être, lui-même

manquant de nourriture, erre dans les champs, si toutefois la lumière

du soleil brille encore pour lui. Viens dans ma chaumière et quand tu

auras réconforté ton cœur tu me diras, ô vieillard, quelles infortunes

tu as endurées.

Le divin pasteur fit entrer Ulysse dans sa demeure, et il lui fit un

siège sur un monceau de branches épaisses qu'il recouvrit de la peau

velue d'une chèvre sauvage. Ulysse se réjouit de cet accueil et adressa

ces paroles à Eumée:

--Que Zeus t'accorde ce que tu désires, cher hôte, pour ta réception

hospitalière.

Le pasteur Eumée lui répondit:

--Étranger, les pauvres sont des envoyés de Zeus et il n'est pas permis

de mépriser son hôte. Un serviteur cependant ne peut offrir qu'un

don léger, surtout quand un jeune maître commande. Si le maître dont

j'attends toujours le retour eût vieilli en ces lieux, il m'aurait

enrichi en me donnant un champ, une maison et une épouse chérie, en

juste récompense de mes peines, puisque j'ai fait prospérer ses biens.

Mais hélas! il est mort comme aurait dû périr la race d'Hélène qui a

causé le trépas de tant de héros! Il était allé sous Ilion riche en

coursiers, combattre les Troyens pour l'honneur du fils d'Atrée.

Il dit, et relevant sa tunique, il se dirigea vers l'étable et prit

deux jeunes porcs pour les mettre à la broche. Quand ils furent rôtis,

il les mit devant Ulysse. Puis il remplit une coupe d'un vin doux comme

le miel, et s'asseyant en face du héros, pour l'encourager il lui

adressa ces paroles:

--Cher hôte, mange maintenant ces jeunes chairs laissées aux

serviteurs, car c'est aux prétendants que sont réservés les porcs les

plus gras et les plus succulents. Mon maître a d'immenses richesses:

douze troupeaux de gros bétail, autant de brebis, autant d'étables à

porcs, autant d'étables de chèvres que font paître les pasteurs. Chaque

jour, chacun d'eux porte aux prétendants la fleur de son troupeau; pour

moi, je surveille les porcs et je choisis le plus beau pour le leur

envoyer.

L'Odyssée(#52927) · 第 7 / 14 段