avait indiqué Circé, je creusai une fosse d'une coudée dans tous
les sens, au-dessus de laquelle nous égorgeâmes les victimes. Après
avoir accompli les prières que m'avait enseignées la déesse, je vis
apparaître en foule, du fond de l'Erèbe, les âmes des morts: de jeunes
garçons, des vieillards accablés de misères, de tendres vierges au
cœur affligé, puis, des guerriers tués dans les combats. Tous se
pressaient autour de la fosse et la pâle terreur s'emparait de moi;
alors tirant du fourreau mon glaive tranchant, je ne permis pas aux
ombres vaines de s'approcher du sang des victimes avant que j'eusse
interrogé Tirésias. Mais l'âme de mon compagnon Elpénor s'avança la
première et, plein de pitié, je lui adressai ces paroles ailées:
»--Elpénor, comment es-tu descendu dans le séjour des ombres plus vite
que moi venant sur mon vaisseau rapide?
»Il me répondit en gémissant:
»--Noble fils de Laërte, ma funeste destinée et le vin délicieux de
Circé, que je bus à l'excès, ont causé ma perte. Maintenant je t'en
supplie, souviens-toi de moi à ton retour dans l'île d'Ea; brûle mon
corps avec les armes que je portais, puis, élève sur le rivage de
la blanche mer un tombeau sur lequel tu planteras la rame dont je
me servais parmi tes compagnons, alors mon âme sera apaisée dans sa
douleur éternelle.
»Je lui dis alors:
»--Infortuné, j'accomplirai tes désirs.
»Pendant que nous échangions ces tristes paroles, s'avança l'ombre de
ma mère Anticlée, fille du magnanime Autolycus. Je l'avais laissée
vivante à mon départ pour la sainte Ilion; à sa vue mon cœur fut saisi
de douleur; cependant malgré mon impatience de lui parler, je ne lui
permis pas de s'approcher du sang avant d'avoir interrogé Tirésias:
L'âme du Thébain Tirésias arriva, tenant un sceptre d'or. Il me
reconnut et me dit:
»--Fils de Laërte, infortuné Ulysse, pourquoi donc as-tu quitté la
lumière du divin soleil pour venir dans ce séjour de tristesse? Mais
écarte de la fosse ton glaive acéré, afin que, buvant le sang noir, je
te parle selon la vérité.
»Je m'écartai de la fosse et quand il eut goûté le sang, il me parla en
ces termes:
»--Glorieux Ulysse, tu aspires aux joies du retour, mais Neptune te
le rendra difficile; il ne peut oublier que c'est toi qui as ravi la
vue du Cyclope Polyphème, son fils chéri. Cependant tu reverras ton
Ithaque aimée, si tes compagnons et toi respectez les troupeaux sacrés
du soleil quand vous aborderez dans Thrinacrie la divine. Si, au
contraire, oubliant mes paroles, vous égorgez les saintes génisses, je
te prédis alors la perte de ton vaisseau et celle de tes compagnons,
et ce ne sera que plus tard, sur un navire étranger que tu rentreras
seul dans Ithaque, trouvant ta maison en proie au malheur, car des
hommes audacieux dévoreront ton bien et rechercheront ta divine épouse:
mais tu puniras leurs outrages. Alors, pars de nouveau, emportant avec
toi une large rame; marche jusqu'à ce que tu arrives chez des peuples
ignorant le sel dans les aliments et ne connaissant pas les navires aux
flancs rouges et aux rames rapides qui sont les ailes des vaisseaux.
Lorsque tu rencontreras un voyageur qui te dira que tu portes un van
sur ton épaule glorieuse, alors, fiche en terre la large rame et offre
à Neptune de beaux sacrifices qui apaiseront son courroux. Et après une
vieillesse heureuse, entourée de l'affection de tes peuples, la douce
mort viendra te visiter.
»Quand il eut fini de parler, je lui dis encore:
»--Tirésias, telle est certainement la volonté des dieux, mais
dis-moi, n'est-ce point ici l'âme de ma mère que je vois silencieuse
auprès de ce sang? Elle n'ose ni me regarder, ni m'adresser la parole.
Que dois-je faire pour qu'elle me reconnaisse?
»Il me dit aussitôt:
»--Celles d'entre les ombres que tu laisseras approcher du sang te
reconnaîtront et te diront la vérité; celles que tu en empêcheras
retourneront sur leurs pas.
»A ces mots, l'âme de Tirésias s'éloigna. J'attendis que ma mère fût
venue et qu'elle eût bu le sang noir. Elle me reconnut aussitôt et, en
gémissant, m'adressa ces paroles:
»--Mon enfant, comment es-tu descendu, quoique plein de vie, dans cette
nuit profonde? Viens-tu d'Ilion et n'as-tu point encore revu Ithaque,
ni ton épouse, ni ton palais?
»Je lui dis:
»--Mère chérie, je suis descendu chez Pluton pour consulter l'âme
de Tirésias, et, depuis mon départ de Troie, j'erre accablé de
souffrances. Mais dis-moi, depuis quand la mort t'a-t-elle domptée?
Parle-moi aussi de mon père et du fils que j'ai laissé? Que fait mon
épouse? Conserve-t-elle fidèlement tous mes biens ou quelque prétendant
illustre a-t-il obtenu sa main?
»Elle me répondit:
»--Elle passe à t'attendre ses jours et ses nuits dans les larmes.
Personne n'occupe ton trône, et Télémaque cultive paisiblement tes
domaines. Quant à ton père, il préfère les champs à la ville; son lit
n'est point recouvert de tapis brillants; l'hiver, il dort avec ses
serviteurs dans la cendre du foyer et quand vient la saison des fleurs,
les feuilles tombées forment sa couche sur le sol fécond de ses vignes.
Sans cesse il gémit sur ton sort et la pénible vieillesse fond sur lui.
Pour moi, noble Ulysse, le souvenir de ta tendresse, le désespoir de
t'avoir perdu, m'ont ravi la douce vie.
»Dans ma douleur et le cœur brûlant de l'embrasser, trois fois je
m'élançai et trois fois elle s'envola de mes mains, semblable à une
ombre ou à un rêve. Alors je lui dis ces paroles ailées:
»--O ma mère, pourquoi fuir ton fils? Je voudrais prendre tes mains
chéries et me rassasier de larmes amères. Proserpine n'a-t-elle donc
envoyé qu'une vaine image pour me faire souffrir plus encore?
»Ma mère vénérée me répondit:
»--Hélas! malheureux enfant, Proserpine ne se joue point de toi, car je
ne suis plus qu'une âme légère comme un songe. Retourne au plus vite à
la lumière afin qu'un jour, tu puisses redire mes paroles à ton épouse.
»Alors se présentèrent à moi des épouses et des filles de héros.
Elles s'assemblèrent nombreuses autour de la fosse, et pour les
interroger chacune, je ne les laissai point boire toutes ensemble le
sang noir. La première fut la noble Tyro, fille de l'irréprochable
Salmonée; elle avait été l'épouse de Créthée, fils d'Eole. Elle me
raconta qu'elle avait aimé un Fleuve, le divin Enipée; elle aimait
ses eaux limpides, et Neptune prenant la figure de ce fleuve, dénoua
sa ceinture de vierge et accomplit avec elle les travaux de l'amour,
puis il lui dit: «--Femme, réjouis-toi; tu mettras au jour de beaux
enfants; maintenant, retourne dans ta demeure et sois discrète, car je
suis Neptune qui ébranle la terre.» Et il plongea dans la mer agitée.
Tyro mit au monde Pélias et Nélée. Elle donna encore d'autres enfants
à Créthée: Eson, Phérès et Amythaon qui combattaient à cheval. Je vis
ensuite Antiope, fille d'Asopus qui se vantait d'avoir dormi dans les
bras de Jupiter; ses deux fils, Amphion et Zéthus fondèrent Thèbes aux
sept portes. Après celle-ci, je vis Alcmène, femme d'Amphitryon, mère
de l'invincible Hercule, qu'elle eut de Jupiter; puis Mégare, fille de
Créon, qu'épousa le fils d'Amphitryon, infatigable en vigueur. Je vis
aussi la belle Epicaste, mère d'Œdipe, qui, dans son ignorance, s'unit
à son fils; celui-ci l'épousa après avoir égorgé son père. Je vis
encore Chloris que jadis Nélée épousa pour sa beauté. Elle mit au monde
d'illustres enfants: Nestor, Chronius et Périclymène superbe, ainsi que
la noble Péro, tant admirée des mortels. Je vis Léda, épouse de Tyndare
qui enfanta Castor et Pollux. Après elle, je vis l'épouse d'Aloée,
Iphimédie, qui s'unit à Neptune. Elle enfanta Otus et l'illustre
Ephialte, les plus grands et les plus beaux mortels nourris par la
terre féconde. A l'âge de neuf ans, leur taille avait neuf brasses de
hauteur; menaçant les Immortels, ils tentèrent de mettre l'Ossa sur
l'Olympe et le vert Pélion sur l'Ossa afin d'escalader le ciel; mais
Apollon à la belle chevelure les fit périr tous deux. Puis, je vis
Phèdre et Procris, et la belle Ariade, fille de Minos, puis enfin Méra,
Clymène et l'odieuse Eriphyle, qui, pour de l'or précieux, trahit son
époux. Mais je ne saurais vous nommer toutes les épouses et les filles
de héros qui m'apparurent, car la nuit divine serait consumée tout
entière avant la fin de mon récit; il est temps de dormir. Les dieux et
vous, nobles Phéaciens, pourvoiront à mon départ.»
Il dit et tous les convives charmés gardaient le silence; seule, Arété
aux bras blancs prit la parole et dit:
--Phéaciens, cet homme ne vous semble-t-il pas être par la beauté et la
sagesse de son esprit, un hôte qui nous fait grand honneur? Avant de le
congédier, ne lui ménagez pas les présents magnifiques que renferment
vos palais.
Echénéus, le plus âgé des héros, dit alors:
--Amis, notre sage reine parle selon la convenance, obéissez-lui: mais
qu'Alcinoüs le premier en donne l'exemple.
Alcinoüs, s'adressant à Ulysse, lui dit:
--Que notre hôte, malgré son impatience du retour, se résigne cependant
à rester jusqu'à demain afin que je rassemble mes présents.
Le prudent Ulysse lui répondit:
--Puissant Alcinoüs, si vous m'engagiez à rester parmi vous une année
entière pour préparer mon retour et me faire de plus riches présents,
j'y consentirais volontiers, car il me serait plus agréable de rentrer
dans Ithaque les mains plus remplies.
Alcinoüs lui dit aussitôt:
--Ingénieux Ulysse, tu as le charme de la parole et la sagesse de
la pensée, et tu nous as raconté avec l'art de l'aède divin, tes
souffrances et celles des Argiens; mais la nuit est longue et il n'est
point temps encore de dormir; dis-nous d'autres récits merveilleux:
As-tu vu, dans la demeure de Pluton quelques-uns de tes compagnons, de
ceux qui ont trouvé le trépas sous Ilion? Il me semble que je resterais
à t'entendre ainsi jusqu'à l'aurore, si tu voulais continuer le récit
de tes infortunes.
Le divin Ulysse lui répondit:
--Illustre Alcinoüs, il est un temps pour dormir et il en est un pour
les longs entretiens, mais puisque c'est ton désir, je ne refuserai
point de te raconter des maux plus terribles encore, et aussi comment
mes compagnons périrent dans la suite, victimes des artifices d'une
méchante femme....
»Quand la chaste Proserpine eut dispersé les âmes des épouses des
héros, l'ombre désolée d'Agamemnon s'avança vers moi entourée des âmes
de ceux qui avaient trouvé la mort dans le palais d'Egisthe. Ayant bu
le sang noir, il me reconnut aussitôt, et, versant des torrents de
larmes, il me tendait les mains pour m'embrasser. Emu de pitié, je
pleurai en le voyant et je lui dis:
»--O glorieux fils d'Atrée, comment la mort t'a-t-elle dompté? As-tu
péri sur tes vaisseaux ou tes ennemis t'ont-ils frappé à terre?
»Il me répondit en gémissant:
»--Noble fils de Laërte, c'est Egisthe qui a préparé mon trépas, aidé
de mon épouse infâme. Ils m'ont tué pendant un festin, comme on tue un
bœuf dans l'étable. Autour de moi, mes compagnons furent massacrés
comme des pourceaux aux dents blanches. Tu aurais gémi en ton cœur si
tu avais vu comment, autour du cratère et des tables chargées de mets,
nous étions étendus sur le sol ruisselants de sang. J'entendais la voix
lamentable de la fille de Priam, la douce Cassandre, que l'impudente
Clytemnestre à la face de chienne, tuait à mes côtés; mourant, je
saisis mon épée, mais l'infâme s'éloigna et je descendis chez Pluton.
»Il dit et je m'écriai:
»--O grands dieux! Zeus a frappé cruellement la race d'Atrée par la
perfidie de ses femmes, car par milliers les Grecs sont morts pour
Hélène, et pendant ce temps, Clytemnestre préparait son crime!
»Il me répondit tristement:
»--Ne te fie donc jamais à aucune femme. Pourtant, ce n'est pas toi,
Ulysse, qui recevra la mort de la main de ton épouse: la vertueuse
Pénélope ne connaît que de sages pensées. Quand nous partîmes pour
Troie, elle donnait encore le sein à ton fils qui, aujourd'hui, doit
s'asseoir parmi les hommes, et son père pourra l'embrasser, car cela
est juste, tandis que mon épouse ne m'a pas même laissé la joie de voir
mon fils. Sais-tu s'il vit encore, et s'il est à Sparte ou dans la
sablonneuse Pylos?
»Je lui dis alors:
»--Fils d'Atrée, j'ignore ces choses, et il n'est pas bon de parler en
vain.
»Pendant que nous échangions ces tristes paroles, nous versions des
larmes abondantes.
»Ensuite s'avancèrent les âmes d'Achille, fils de Pelée, de Patrocle,
de l'irréprochable Antiloque et d'Ajax. Achille aux pieds légers me
reconnut, et se lamentant, il me dit ces paroles ailées:
»--Ingénieux Ulysse, quelle œuvre plus grande encore médite ton cœur,
pour que tu aies osé descendre chez Pluton?
»Je lui répondis:
»--Achille, le plus brave des Achéens, je suis venu pour consulter
Tirésias et apprendre de lui le moyen de rentrer dans Ithaque escarpée,
car j'erre encore en vain et je souffre de maux nombreux. Nul homme
n'a été plus heureux que toi, Achille, car durant ta vie, les héros
t'honoraient et ici maintenant tu règnes sur les ombres.
»Il me dit aussitôt:
»--Glorieux Ulysse, ne cherche pas à me consoler de ma mort; j'aimerais
mieux, en modeste cultivateur, servir un homme pauvre que de régner sur
les morts. Mais parle-moi de mon noble fils. Vous a-t-il suivi à la
guerre? Et l'irréprochable Pelée, garde-t-il encore le sceptre parmi
les Myrmidons?
»Je lui répondis en ces termes:
»--Non, je ne sais rien de l'irréprochable Pelée; mais quant à ton
fils chéri, Néoptolème, c'est moi qui l'amenai de Scyros, vers les
Achéens aux belles cnémides. Dans nos conseils, il parlait toujours
le premier, et ses discours étaient sages; seuls Nestor et moi
l'emportions sur lui. Mais lorsque nous combattions, devançant la foule
des guerriers, il ne le cédait à personne en valeur. C'est lui qui
perça de son fer le vaillant Eurypyle, fils de Télèphe. Je commandais
aux guerriers enfermés dans le cheval qu'avait fabriqué Epéus; tous
tremblaient et essuyaient leurs larmes, mais jamais je ne vis pâlir
le front de Néoptolème. Quand nous eûmes dévasté la cité de Priam, il
reçut sa part glorieuse du butin et s'en retourna sain et sauf dans sa
patrie.
»Je dis et l'âme d'Achille s'éloigna à travers les prairies
d'asphodèles, joyeuse d'apprendre que son fils était un illustre
guerrier.
»D'autres âmes affligées se tenaient encore auprès de moi et chacune
m'interrogeait; seule, l'âme d'Ajax restait à l'écart. Elle ne pouvait
oublier la victoire que je remportai sur elle quand la divine Thétis
mit au concours les armes de son fils. Je lui adressai ces douces
paroles:
»--Ajax, tu ne peux donc oublier ton courroux contre moi? Noble fils de
Télamon, dompte ta colère et entends mes paroles.
»Il ne me répondit point et se retira dans l'Erèbe, parmi la foule des
ombres. Puis, je vis Minos et j'aperçus l'énorme Orion; je vis aussi
Tityus, fils de la Terre très glorieuse, gisant sur le sol. Son corps
couvrait neuf arpents; deux vautours lui rongeaient les entrailles
et ses mains ne pouvaient les repousser, car il avait fait violence
à Latone, épouse de Zeus, lorsque traversant la riante Panopée, elle
se rendait à Pytho. Je vis aussi Tantale, debout dans un lac dont
l'eau touchait à son menton, et qui, tourmenté par la soif ardente, ne
pouvait boire, car chaque fois que le vieillard se baissait pour se
désaltérer, l'onde fugitive disparaissait aussitôt sous la noire terre.
Des arbres chargés de fruits délicieux s'inclinaient sur sa tête, mais
c'est en vain qu'il voulait les saisir: le vent les emportait jusqu'aux
sombres nuées. Je vis encore Sisyphe, poussant de ses mains une pierre
énorme vers le haut de la montagne; mais quand elle allait atteindre
le sommet, trahissant ses efforts, elle redescendait dans la plaine.
Sisyphe recommençait toujours et la sueur coulait de ses membres. Je
vis aussi Hercule ou plutôt son image, car ce héros, époux de la belle
Hébé, goûte les joies de l'immortalité. Dès qu'il m'eût reconnu, il
m'adressa ces paroles ailées:
»--Fils de Laërte, tu traînes une destinée cruelle, semblable à celle
que je supportais moi-même sous les rayons du soleil, car j'étais alors
soumis aux lois d'un mortel plus faible que moi et qui m'imposait de
rudes travaux. Un jour, il m'envoya dans ces lieux pour enlever le
chien, n'imaginant pas de travail plus pénible pour moi; je saisis le
monstre et l'entraînai hors du palais de Pluton, car Mercure et Minerve
me protégeaient.
»Ayant dit ces mots, il s'éloigna. J'attendis encore espérant voir
peut-être quelqu'un des héros morts anciennement: Thésée, Pirithoüs ou
quelque glorieux rejeton des dieux. Mais, autour de moi, s'assembla la
foule innombrable des morts et la crainte pâle me saisit. Je regagnai
aussitôt mon vaisseau, ordonnant à mes compagnons de prendre place sur
leurs bancs. Le flot nous porta, et au travail de la rame, succéda la
brise divine.
[Illustration]
Chant XII
CHARYBDE ET SCYLLA
[Illustration]
[Illustration]
»Quand notre vaisseau, traversant la vaste mer, eut regagné l'île d'Ea,
nous le tirâmes sur le sable et nous nous endormîmes en attendant
l'aurore. Dès qu'elle parut, j'envoyai mes compagnons au palais de
Circé pour chercher le cadavre d'Elpénor, et, le cœur affligé, nous
l'ensevelîmes sur le rivage, puis nous plantâmes sur le haut du tertre
sa large rame.
»Nos devoirs accomplis, Circé apprenant notre retour, accourut avec
ses suivantes qui portaient du pain, des viandes rôties et du vin
délicieux. Debout au milieu d'elles, la déesse divine entre toutes,
nous dit:
»--Infortunés deux fois mortels, puisque vivants vous êtes entrés dans
la demeure de Pluton, goûtez ces mets et buvez ce vin jusqu'à la fin du
jour. Demain, vous voguerez de nouveau, et je vous enseignerai votre
route.
»Elle dit, et durant tout le jour jusqu'au coucher du soleil, nous
savourâmes des mets abondants et bûmes un vin digne des dieux. La nuit
venue, Circé me conduisit loin de mes chers compagnons, et, se couchant
près de moi, elle m'interrogea sur chaque chose, puis elle me dit
encore:
»--Maintenant que tu as accompli ces choses, écoute ce que je vais te
dire. Tu arriveras d'abord chez les Sirènes charmeuses qui séduisent
les hommes. L'imprudent qui les approche ne voit plus jamais le jour
du retour, car les Sirènes, couchées dans les prairies fleuries, le
charment par leurs chants harmonieux; mais autour d'elles s'amoncellent
les cadavres de leurs victimes. Pousse au large ton vaisseau et, avec
de la cire molle, bouche les oreilles de tes compagnons afin qu'aucun
d'eux ne les entende. Mais si toi-même, tu veux les écouter, alors
fais-toi lier au mât de ton vaisseau: ainsi sans danger, tu pourras
les entendre. Mais si tu supplies tes compagnons de te délier, que
ceux-ci te chargent de liens encore plus nombreux. Quand tu auras
dépassé le séjour des Sirènes, deux routes s'offriront à toi: d'un côté
se dressent des rochers contre lesquels se brise le flot impétueux
d'Amphitrite aux yeux d'azur: ce sont les Roches-Errantes. Aucun oiseau
ne les franchit impunément, pas même les colombes timides portant à
Zeus l'ambroisie divine, car toujours la roche unie en enlève une,
mais aussitôt l'auguste dieu en envoie une nouvelle pour compléter le
nombre. Aucun vaisseau n'a pu encore s'en approcher sans être victime
du flot dévorant; seul _Argo_, conduit par Jason, protégé de Junon,
a pu franchir ces écueils. De l'autre côté sont deux roches; l'une
atteint le ciel de sa cime aiguë qu'enveloppe la nuée sombre; en
aucune saison, les ténèbres ne se dissipent; aucun mortel ne saurait
l'atteindre, eut-il vingt pieds et vingt mains, car sa roche en est
escarpée et polie. Dans le flanc du rocher se trouve une caverne sombre
tournée vers l'Érèbe. Ulysse, dirige alors sur elle ton vaisseau
creux: c'est la demeure de Scylla, monstre funeste dont la voix est
semblable à celle d'un jeune homme. Ses pieds sont au nombre de douze
et six têtes à triple rangée de dents meurtrières surmontent six cous
formidables. Son corps apparaît à moitié, sortant de la caverne
profonde; elle porte ses regards autour des rochers et saisit les
dauphins et les énormes poissons que nourrit Amphitrite retentissante.
Aucun nautonier ne peut se vanter de lui échapper sans dommage, car
toujours, de chacune de ses têtes, elle enlève un homme sur le vaisseau
qui s'aventure dans ces parages. Quand à l'autre roche, Ulysse, tu la
verras plus bas, à une portée de trait: un figuier vert la couronne.
Au-dessous, la divine Charybde engloutit l'eau noire, chaque jour,
et trois fois chaque jour elle la rejette. Évite d'être près d'elle
lorsqu'elle l'engloutit. Approche plutôt ton vaisseau de Scylla, car il
vaut mieux regretter six compagnons que de les pleurer tous.
»Elle dit et, plein d'angoisse, je la questionnai:
»--Déesse, parle avec franchise; puis-je éviter la funeste Charybde et
repousser Scylla avant qu'elle ne ravisse mes compagnons?
»Circé me dit alors:
»--Imprudent, tu ne céderas même pas aux Immortels! Scylla est un
monstre impérissable, et le plus sûr est de fuir au loin, car si tu
veux la combattre près de son écueil, elle t'enlèvera une seconde fois
autant d'hommes qu'elle a de têtes. Au contraire, pousse ton vaisseau
rapidement et invoque Crataïs, mère de Scylla; elle l'empêchera de
s'élancer de nouveau sur vous. Tu arriveras alors dans l'île de
Thrinacrie où paissent les génisses et les brebis grasses du Soleil.
Des déesses sont leurs bergères: Phaéthuse et Lampétie, filles du
Soleil et de Néera divine. Si tu respectes les génisses aux cornes
recourbées, vous rentrerez certainement dans Ithaque, mais si au
contraire, tu ne les respectes pas, je te prédis la perte de ton navire
et de tes compagnons et, toi-même, tu ne reverras ta patrie que tard et
misérablement.
»Elle dit et l'aurore au trône d'or parut aussitôt. Circé divine entre
les déesses, prit congé de moi; alors j'excitai mes compagnons à
prendre place sur leurs bancs, et de leurs rames, ils frappèrent en
cadence la blanche mer. La déesse à la belle chevelure fit souffler
un vent favorable qui gonflait les voiles de notre navire à la proue
azurée, et, tandis que le pilote dirigeait le vaisseau, je dis à mes
compagnons:
»--O mes amis, il est bon que vous connaissiez les prophéties de la
divine Circé. Elle nous exhorte d'abord à éviter les chants et la
prairie fleurie des Sirènes charmeuses; elle m'invite à écouter seul,
leurs voix, mais auparavant vous m'attacherez debout contre le mât du
navire avec une chaîne solide, et si je vous ordonne et vous supplie de
me détacher, vous me chargerez alors de liens plus nombreux.
»Pendant que je découvrais ainsi chaque chose à mes compagnons, notre
vaisseau arriva promptement à l'île des Sirènes. Tout à coup le vent
tomba, une divinité endormit les flots. Aussitôt pliant les voiles,
les rameurs firent blanchir l'onde sous leurs rames polies. Pour moi,
prenant une boule de cire que je pétris dans mes mains robustes, j'en
coupai, de mon airain tranchant, de petits morceaux avec lesquels
je bouchai successivement les oreilles de tous mes compagnons; puis
ceux-ci me lièrent au mât du vaisseau. Quand nous fûmes à la distance
où la voix peut se faire entendre, les Sirènes nous ayant aperçu,
commencèrent leurs chants harmonieux: «Ulysse tant vanté, grande gloire
des Achéens, arrête ici ton navire et viens à nous. Nul encore n'a
passé devant cette île sans avoir écouté nos voix charmeresses et les
récits divins des travaux que les Grecs ont accomplis sous la vaste
Troie! Car nous connaissons tout ce qui se passe sur la terre féconde.»
Ainsi parlaient les Sirènes et mon cœur brûlait de les entendre. D'un
signe de mes sourcils, j'ordonnai à mes compagnons de me détacher,
mais évitant mon regard, ils se courbèrent davantage sur leurs rames,
et, Périmède et Euryloque se levant, me chargèrent de liens plus
nombreux. Quand nous fûmes éloigné de ces lieux, mes compagnons ôtèrent
la cire dont j'avais bouché leurs oreilles et me débarrassèrent de mes
liens.
»A peine avions-nous dépassé l'île, que nous aperçûmes une sombre fumée
couronnant des vagues immenses, et nous entendîmes un grand fracas.
D'effroi, mes compagnons laissèrent échapper leurs rames; je les
exhortai alors par de douces paroles: