traits le vin noir, tout en méditant la perte des prétendants. Quand il
eut achevé son repas, Eumée remplit de nouveau la coupe d'un vin pur,
et la passa à Ulysse qui lui adressa ces paroles ailées:
--Ami, quel est donc ce maître si riche et si puissant qui a péri,
dis-tu, pour l'honneur d'Agamemnon? Parle, afin que je voie si je
connais cet homme que j'ai peut-être vu, car j'ai erré dans bien des
pays.
Le porcher lui répondit:
--Un vagabond qui a besoin de secours ne songe guère à dire la vérité,
et aucun voyageur annonçant qu'il a vu Ulysse, ne persuaderait son
épouse et son fils chéri. Toi-même, vieillard, tu inventerais aussitôt
quelque conte pour un manteau et une tunique qu'on te donnerait. Mais
hélas, les rapaces vautours ont déjà déchiré sa peau ou les poissons
l'ont dévoré dans les flots, et ses os gisent peut-être sur le sable
des rivages lointains. Je le pleure plus que ma mère et mon père, et
le regret d'Ulysse absent remplit mon âme. Étranger, j'ose à peine le
nommer, car il m'aimait grandement et il est encore pour moi le maître
chéri.
Ulysse divin lui dit alors:
--O ami, puisque ton cœur incrédule nie le retour de ton maître,
je te dirai, et non point au hasard, mais avec serment, qu'Ulysse
reviendra; et pour cette bonne nouvelle, puissé-je, le jour de son
retour, recevoir un manteau et une tunique. Jusque-là, je n'accepterai
rien; celui qui, cédant à la pauvreté, prononce des paroles menteuses,
est haïssable comme les portes de l'enfer. Par Zeus, par cette table
hospitalière, par le foyer du noble Ulysse je te le dis, il reviendra
cette année même et punira ceux qui ont outragé son épouse et son fils
chéri!
Eumée lui répondit:
--Hélas! vieillard, je n'aurai pas le plaisir de te payer cette bonne
nouvelle, car Ulysse ne reviendra jamais dans son palais. Bois donc en
paix et parlons d'autre chose. Raconte-moi plutôt tes chagrins, cher
hôte, et dis-moi qui tu es. Sur quel navire es-tu venu, car tu n'as pu
venir ici à pied?
L'ingénieux Ulysse lui dit:
--Je vais répondre avec sincérité à tes questions, et même, si nous
avions dans cette chaumière des provisions de nourriture et du vin
délicieux, je ne pourrais achever, dans une année entière le récit des
peines que mon cœur a endurées:
»Je me vante d'être un habitant de la vaste Crète; ma mère était une
esclave, et mon père, homme opulent, se nommait Castor; il était
fils d'Hylax, et m'honorait autant que ses enfants légitimes. Il
était respecté à l'égal des dieux par les Crétois, et quand la mort
fatale l'emporta, ses fils se partagèrent son héritage sans moi; je
n'eus rien, mais grâce à ma valeur, j'épousai la fille d'un homme fort
riche. Maintenant j'ai tout perdu; cependant j'espère qu'en regardant
le chaume, tu reconnaîtras la moisson. Mais le malheur me poursuit
sans relâche; Mars et Minerve m'avaient donné la force et l'audace,
et, dans les embuscades, m'élançant toujours le premier, je ne songeai
jamais à la mort. Avant de partir pour Troie, neuf fois je conduisis
des expéditions guerrières; je m'enrichis et devins puissant parmi les
Crétois. Mais Zeus résolut la funeste expédition qui causa le trépas
de tant de vaillants guerriers; je partis avec l'illustre Idoménée
pour conduire nos vaisseaux sous Ilion. Là, pendant neuf ans nous
combattîmes; la dixième année, après avoir saccagé la vaste Troie,
nous nous en retournâmes sur nos navires, mais un dieu les dispersa;
pour moi, je revins en Crète, heureux de revoir mon épouse. J'équipai
alors de nouveaux vaisseaux, car mon cœur me poussait à naviguer vers
l'Égypte. Nous abordâmes sur les rives du fleuve aux belles ondes,
l'Égyptos sacré; mes compagnons obéissant à leurs instincts violents,
dévastèrent les riantes campagnes, massacrant les hommes et emmenant
les femmes; alors s'éleva un puissant cri de désespoir, et la plaine
se remplit de guerriers. Mes compagnons se dérobèrent par une fuite
honteuse, plusieurs tombèrent sous le fer aigu. Pour moi me dépouillant
de mes armes, j'allai au-devant du roi, je pris ses genoux et je les
embrassai. Il eut pitié de moi et me fit monter sur son char; la foule
avide voulait me tuer; le roi l'écartait, craignant Zeus hospitalier.
Pendant sept ans, je restai au milieu des Égyptiens, accumulant
d'immenses richesses, lorsqu'arriva un Phénicien habile à tromper qui
me persuada de partir avec lui. Nous devions aller en Libye conduire
une cargaison, mais son but secret était de me vendre et de tirer de
moi un prix considérable. A peine notre navire se fût-il éloigné des
bords de la Crète, que Zeus, faisant gronder son tonnerre, foudroya
notre navire; nos matelots, dispersés sur l'onde en furie, semblables
à des corneilles étaient portés sur les flots autour du noir vaisseau;
une divinité leur ravit le jour du retour. Quant à moi, saisissant
entre mes mains le mât du navire qui flottait, je le tins embrassé,
et pendant neuf jours les vents m'emportèrent; le dixième jour,
j'abordai à la terre des Thesprotes. Le héros Phédon, roi de ce peuple
m'accueillit sans rançon; son fils chéri m'avait rencontré accablé de
lassitude et me soutenant de sa main, me conduisit à la demeure de son
père.
»C'est là que j'entendis parler d'Ulysse. Phédon disait l'avoir traité
à son retour dans sa patrie. Il me montra les richesses innombrables
qu'avait amassées le fils de Laërte: elles auraient pu nourrir une
famille jusqu'à la dixième génération. Ces trésors étaient déposés
dans le palais du roi; il disait qu'Ulysse, parti pour Dodone, était
allé consulter un oracle divin pour savoir comment il rentrerait
dans Ithaque, et un vaisseau à la proue azurée attendait ce héros
pour le reconduire dans sa patrie. A ce moment je quittai le roi des
Thesprotes, car il se trouva qu'un navire allait faire voile pour
Dulichium, riche en froment. Hélas! je n'étais pas au bout de mes
peines; quand le vaisseau rapide eut gagné la haute mer, les matelots
me dépouillèrent et, ne me laissant comme vêtement que ce méchant
haillon, ils me lièrent les jambes avec un câble solide. Le soir,
abordant au rivage de la haute Ithaque, ils descendirent sur la plage
pour prendre leur repas. Alors dénouant mes liens, je glissai le long
du gouvernail poli et, nageant, je gagnai bientôt la terre, près d'un
épais bois de chênes où je restai caché. C'est de là que les dieux me
conduisirent à la demeure d'un homme plein de sagesse, car mon destin
était de vivre encore.
Le pasteur de porcs lui dit alors:
--Hôte infortuné, le récit de tes souffrances m'a remué le cœur.
Cependant, pourquoi faut-il qu'à ton âge tu mentes si légèrement, car
ce que tu m'as dit au sujet d'Ulysse ne peut être la vérité. Déjà,
j'ai été trompé par les récits d'un Etolien que j'accueillis dans ma
demeure; il errait dans ces contrées après avoir tué un homme, et
affirmait qu'Ulysse était en Crète chez le roi Idoménée; il l'avait vu,
disait-il, réparant ses vaisseaux qui ramenaient d'immenses richesses
et il annonçait son retour pour l'été ou pour l'automne. Ne cherche
donc pas, toi aussi, infortuné vieillard, à me consoler par tes
mensonges.
L'ingénieux Ulysse répliqua:
--Puisque ton cœur est incrédule et que tu ne veux pas croire à mes
récits, eh bien, faisons une convention. Si ton maître revient dans sa
demeure, tu me donneras un manteau et une tunique pour me vêtir, et
tu me feras conduire à Dulichium. Mais si au contraire, ton maître ne
revient pas, ainsi que je l'annonce, ordonne alors à tes esclaves de
me précipiter d'une roche élevée afin qu'un autre mendiant craigne de
mentir.
Le pasteur de porcs lui répondit:
--Étranger, je me ferais à toujours une belle renommée de vertu parmi
les hommes, si après t'avoir offert les présents de l'hospitalité,
je te ravissais la douce vie! Mais voici venir le soir, mes bergers
bientôt seront ici; préparons-leur donc un repas succulent.
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient. Cependant, les troupeaux conduits
par leurs pasteurs, rentraient à l'étable et Eumée dit à ses
compagnons:
--Amenez-moi le plus beau d'entre vos porcs que je l'immole en
l'honneur de notre hôte qui vient des pays lointains; nous en profiterons
aussi, nous qui gardons depuis si longtemps ces porcs aux dents blanches,
tandis que d'autres dévorent impunément le fruit de nos peines.
Il dit et les pâtres amenèrent un porc magnifique âgé de cinq ans. Le
pasteur n'oublia point les dieux et fit des vœux pour le retour du divin
Ulysse dans sa demeure. Il offrit au fils de Laërte le dos entier de la
victime et réjouit ainsi le cœur de son maître.
Ulysse, prenant la parole, lui dit alors:
--Puisses-tu, cher pasteur, être aimé du puissant Jupiter comme de
moi-même, toi qui honores ainsi un mendiant de tes bienfaits?
Eumée lui répondit:
--Mange et réjouis-toi, cher hôte! Les dieux donnent ou refusent leurs
faveurs selon leur bon plaisir, car ils sont tout puissants.
Il dit, et après avoir préparé une libation de vin noir, il mit une
coupe dans les mains d'Ulysse le destructeur de villes, et le héros
s'assit devant les viandes rôties; Mésaulios, serviteur d'Eumée, leur
distribua du pain. Quand ils eurent apaisé la faim et la soif, ils se
disposèrent à gagner leur couche, car la nuit était survenue, froide
et pluvieuse; l'humide Zéphire soufflait sans relâche. Ulysse prit la
parole, voulant éprouver le pasteur et voir s'il lui donnerait son
manteau ou inviterait un de ses compagnons à lui donner le sien:
--Écoute maintenant, Eumée, et vous tous, compagnons, écoutez, car
le vin qui fait naître la folie me pousse à rompre le silence. Ah!
que ne suis-je encore aussi jeune et aussi fort que jadis, quand nous
dressâmes une embuscade sous les murs de Troie, Ulysse, Ménélas et moi!
Nous étions arrivés près de la haute muraille de la citadelle, et nous
nous dissimulions sous nos armes au milieu des roseaux. Borée poussait
sur nous une neige épaisse qui s'amassait autour de nos boucliers.
Mes compagnons avaient des manteaux et dormaient paisiblement; leurs
boucliers couvraient leurs épaules. Pour moi, qui avais oublié
sottement mon manteau, pensant que je n'aurais pas froid, je n'avais
que mon bouclier et un baudrier étincelant. Vers le matin, les astres
déclinant déjà, je poussai du coude Ulysse et je lui dis:
«--Industrieux Ulysse, le froid me dompte car j'ai laissé mon manteau
dans le camp, et je crains de ne pas rester longtemps au nombre des
vivants.»
»Ulysse habile autant pour le conseil que pour le combat, me dit à voix
basse:
«--Tais-toi maintenant, de peur que quelqu'autre des Achéens ne
t'entende.»
»Alors appuyant sa tête sur son coude il s'écria:
«--Écoutez, amis, un songe divin m'est venu pendant mon sommeil. Que
l'un de vous aille dire au fils d'Atrée d'envoyer, du camp, un plus
grand nombre de guerriers.»
»Il dit et Thoas, fils d'Andrémon, se leva aussitôt, quitta son
manteau de pourpre et se mit à courir vers les vaisseaux; pour moi,
je m'entourai avec plaisir de son vêtement, attendant que l'Aurore au
trône d'or parut.
»Ah! que ne suis-je encore jeune et fort, car sans doute quelqu'un des
pasteurs me donnerait un manteau par amitié et par respect pour un
homme brave, mais maintenant ils me méprisent parce que mon corps est
couvert de haillons.
Eumée lui répondit:
--Vieillard, ton récit est ingénieux. Tu recevras donc ce qui est dû au
malheureux qui s'est présenté en suppliant, et dès que le fils chéri
d'Ulysse sera revenu, il te donnera un manteau et une tunique et te
fera conduire où ton cœur t'invite à te rendre.
Il prépara alors, près du feu, un lit sur lequel le héros se reposa, et
Eumée le couvrit d'un manteau grand et épais dont il se servait pendant
la saison rigoureuse; puis, il prit ses armes et sortit. Ulysse se
réjouit, en voyant combien le divin porcher avait soin de ses biens en
son absence.
[Illustration]
Chant XV
RETOUR DE TÉLÉMAQUE
[Illustration]
[Illustration]
Cependant Pallas-Athéné se rendait dans la vaste Lacédémone, afin
de presser le retour du noble fils du magnanime Ulysse. Elle arriva
pendant la nuit divine et trouva Télémaque dormant avec Pisistrate dans
le vaste vestibule du palais de Ménélas; mais il ne goûtait point le
repos, car il ne pouvait s'empêcher de songer à la triste destinée
de son père illustre et, chaque nuit, son cœur restait éveillé à ces
pensées douloureuses. Minerve s'approchant de sa couche, lui dit:
--Télémaque, il n'est pas prudent de rester aussi longtemps loin
de ta demeure. Prie le vaillant Ménélas de te laisser partir, car
les prétendants de ta mère irréprochable deviennent de plus en plus
audacieux. A ton retour, évite le détroit qui sépare Samos d'Ithaque
rocailleuse: une embuscade perfide t'y attend; éloigne donc ton navire
de ces îles et vogue pendant la nuit. Dès que tu toucheras Ithaque,
dirige tes compagnons vers la ville, et toi-même, va trouver Eumée, le
pasteur de ta maison; c'est lui qui annoncera à la sage Pénélope ton
retour de Pylos.
A ces mots, Minerve regagna l'Olympe élevé, et Télémaque réveilla le
fils de Nestor:
--Pisistrate, éveille-toi; attelons nos coursiers et mettons-nous en
route.
Le fils de Nestor lui répondit:
--Télémaque, il ne nous est point possible de songer à voyager par
cette nuit sombre; attendons l'aurore et que le belliqueux Ménélas
apporte ses présents et nous congédie avec de douces paroles.
Il dit; bientôt l'aurore parut et Ménélas quittait la couche d'Hélène
aux cheveux d'or et se dirigeait vers le portique occupé par ses hôtes,
lorsque Télémaque, l'apercevant, vint au-devant de lui, et lui adressa
ces paroles:
--Fils d'Atrée, chef des peuples, laisse-moi retourner dans ma patrie,
car je sens dans mon cœur le désir de revoir mon foyer chéri.
Ménélas lui répondit avec douceur:
--Cher enfant, puisque tel est ton désir, je ne te retiendrai pas,
car je trouve aussi blâmable de retenir un hôte malgré lui, que de le
presser de s'éloigner. Attends cependant que j'apporte les présents que
je veux déposer dans ton char, et qu'auparavant, dans le palais nous
fassions un repas convenable.
Le sage Télémaque lui répliqua:
--Ménélas, fils de Zeus, je désire retourner aujourd'hui même dans mes
domaines, car en partant, je n'ai laissé à personne la garde de mes
biens.
Alors Ménélas donna l'ordre à son épouse de préparer un festin
magnifique, puis il choisit une grande coupe et un cratère d'argent
pour les offrir à Télémaque. Hélène à son tour, prit dans ses coffres
un voile très riche, dont les broderies étincelaient comme des étoiles.
Ménélas, s'adressant alors à Télémaque, lui dit:
--Puisse Zeus protéger ton retour! Voici un cratère d'argent
artistement travaillé: c'est l'ouvrage de Vulcain. Phédime, roi des
Sidoniens me le donna jadis; à mon tour, je t'en fais présent.
A ces mots, Ménélas mit la coupe magnifique dans les mains de
Télémaque, et Mégapenthès déposa devant lui le cratère d'argent
du héros Phédime. Puis Hélène aux belles joues, apportant le voile
superbe, dit au fils d'Ulysse:
--Moi aussi, cher enfant, je veux te donner un présent comme un
souvenir des mains d'Hélène afin que tu l'offres un jour à l'épouse que
choisira ton cœur; jusque-là, confie-le à ta mère chérie. Puisses-tu
maintenant rentrer plein de joie dans ta patrie bien-aimée!
Elle dit et lui remit le voile qu'il reçut avec bonheur. Pisistrate
déposa sur le char les présents magnifiques qu'il contemplait avec
admiration.
Ménélas les conduisit ensuite dans le palais où un festin leur fut
servi. Puis le noble Télémaque et le fils de Nestor attelèrent les
coursiers et montèrent sur le char sculpté. Ménélas, tenant une coupe
d'or remplie d'un vin généreux, s'adressa aux deux héros, but en leur
honneur et leur dit:
--Jeunes héros, portez mes souhaits à l'illustre Nestor, pasteur des
peuples; car il fut pour moi un père plein de bienveillance, pendant
que nous combattions devant Troie.
Le sage Télémaque lui répondit:
--Fils de Zeus, nous lui porterons tes souhaits, selon ton désir. Ah!
que ne puis-je, de retour à Ithaque, dire à Ulysse que je reviens
d'auprès de toi, comblé d'amitiés et de riches présents!
En ce moment, passait au-dessus de leurs têtes un aigle portant dans
ses serres une oie blanche qu'il avait enlevée dans la basse-cour;
hommes et femmes le suivaient en poussant des cris, mais il s'élança à
la droite des chevaux et tous se réjouirent à la vue de ce présage.
Pisistrate le premier, prit la parole:
--Ménélas, fils de Zeus, vois si c'est à nous ou bien à toi que la
volonté d'un dieu se manifeste!
Ménélas médita un instant, mais Hélène au long voile, le prévenant,
parla en ces termes:
--Ecoutez-moi, je vais vous dire ce que les Immortels m'inspirent:
Comme cet aigle enlève sa proie dans une maison, ainsi Ulysse revenant
dans sa demeure se vengera; peut-être même est-il déjà dans son palais,
méditant la perte des prétendants.
Le sage Télémaque lui répondit:
--Puisse Zeus accomplir ces choses! Je t'adresserai alors des vœux
chaque jour comme à une divinité!
Il dit et fouetta ses chevaux qui s'élancèrent rapides, et, dévorant
l'espace, ils gagnèrent bientôt la plaine immense.
Vers le soir, quand les routes se couvrent de ténèbres, ils arrivèrent
à Phérès, où Dioclès leur offrit les présents de l'hospitalité.
A l'Aurore divine, ils remontèrent sur le char sculpté et bientôt ils
aperçurent la haute cité de Pylos. Alors Télémaque dit à Pisistrate:
--Fils de Nestor, ne me conduis pas plus loin, mais laisse-moi
regagner mon vaisseau, car je crains que ton noble père dans son désir
de me fêter, ne me retienne malgré moi dans son palais.
Il dit, et Pisistrate accédant à son désir, tourna les coursiers vers
le rivage, auprès du navire rapide; il exhorta alors Télémaque et lui
adressa ces paroles ailées:
--Hâte-toi de partir avant que j'arrive au palais, car je connais l'âme
généreuse de mon noble père. Il viendrait lui-même t'inviter à rester
et ne s'en retournerait certainement pas sans toi.
Il dit et lançant vers Pylos ses chevaux à la belle crinière, il gagna
rapidement la ville.
Cependant Télémaque pressait ses compagnons. Il implorait Minerve
et lui offrait un sacrifice, lorsqu'un homme, venant d'une terre
lointaine, s'approcha de lui. C'était un devin fuyant Argos, parce
qu'il avait commis un meurtre. S'adressant à Télémaque, et le
suppliant, il lui dit:
--Ami, je te conjure par ta tête et celles de tes compagnons de me dire
qui tu es, et quel est le nom de ta patrie?
Le sage Télémaque lui répliqua:
--Je suis le fils d'Ulysse, roi d'Ithaque qui peut-être a péri d'une
triste mort; c'est pour m'informer de mon père absent que je suis monté
avec mes compagnons sur ce noir vaisseau.
L'homme lui répondit:
--Je suis le devin Théoclymène, fuyant ma patrie, pour avoir tué un
de mes concitoyens. Accueille-moi sur ton navire, car je crains la
vengeance des parents de ma victime.
Télémaque dit alors:
--Je ne te repousserai pas; suis-moi donc et une fois dans mon pays,
nous te traiterons selon nos moyens.
A ces mots, ils montèrent tous deux sur le vaisseau au tillac élevé.
Les matelots déployèrent aussitôt les voiles blanches et Minerve leur
envoya un vent favorable.
Cependant Ulysse et le pasteur Eumée prenaient le repas du soir dans
la cabane du porcher; avec eux mangeaient les gardiens des troupeaux.
Quand ils eurent apaisé la faim et la soif, Ulysse, voulant éprouver
l'hospitalité de son hôte, lui dit:
--Eumée, et vous ses compagnons, écoutez-moi. Dès l'aurore, je veux
aller mendier à la ville, afin de ne point vous être à charge; mais
donnez-moi un guide qui me conduira là-bas. J'irai seul ensuite par la
ville, afin de voir si quelqu'un me tendra une coupe et un morceau de
pain. Je me rendrai à la demeure d'Ulysse pour offrir mes services,
car, je te le dirai, nul mortel ne peut rivaliser avec moi pour
allumer du feu, fendre du bois, découper des viandes et verser le vin;
toutes choses que l'humble peut faire pour le service des nobles.
Eumée, poussant un profond soupir, lui dit:
--Hélas, Étranger, quelle pensée est entrée dans ton esprit? Les
serviteurs ne sont point de ta sorte: ils sont jeunes et couverts
de vêtements brillants. Reste plutôt; ta présence ici n'importune
personne, et quand le fils chéri d'Ulysse sera de retour, il te donnera
une tunique pour te vêtir et te fera conduire où ton cœur t'invite à
te rendre.
Le patient Ulysse répliqua:
--Eumée, puisse Zeus te chérir comme je te chéris, car tu as apaisé
ma terrible misère. Rien n'est plus affreux pour l'homme que d'errer,
vagabond et rongé de funestes soucis pour son ventre misérable. Puisque
tu m'exhortes à rester, parle-moi alors de la mère du divin Ulysse et
de ce père, qu'en partant il laissa sur le seuil de la vieillesse.
Dis-moi s'ils vivent encore sous les rayons du doux soleil.
Le divin porcher lui répondit:
--Étranger, voici la vérité: Laërte tous les jours adresse à Zeus ses
prières, lui demandant que la vie abandonne son corps de vieillard, car
il pleure un fils chéri et une prudente épouse que la noire mort lui a
enlevés. Tant qu'elle vécut, il m'était doux de m'entretenir avec elle
de Climène au long voile, sa noble fille, la plus jeune de ses enfants.
Elle nous avait élevés ensemble et me chérissait presque autant
qu'elle. Quand tous deux, nous atteignîmes la jeunesse aimable, Climène
épousa un habitant de Samos, et moi je fus envoyé à la campagne.
Maintenant, je ne puis plus entendre les douces paroles ni recevoir
les bienfaits de ma maîtresse, qui réjouissaient toujours l'âme de son
serviteur.
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Comment, toi aussi, pasteur Eumée, tu as erré, jeune enfant loin de
ta patrie? Raconte-moi en toute sincérité si ta ville aux larges rues
a été saccagée, ou si des hommes cruels t'ont pris sur leur navire,
t'arrachant à tes brebis et à tes bœufs, pour te vendre au maître de
cette maison?
Le chef des pasteurs lui dit alors:
--Etranger, puisque tu veux bien m'interroger, écoute-moi donc en
silence et en buvant gaîment le vin pur. Les nuits sont longues
maintenant, et d'ailleurs un trop long sommeil est nuisible à ton âge.
Quant à vous autres, gardiens des troupeaux, si votre cœur vous y
invite, allez dormir, et dès que paraîtra l'Aurore, vous accompagnerez
les troupeaux de vos maîtres. Pour nous, buvant et mangeant, passons
les longues heures de la nuit à nous charmer par des récits, et,
puisque tu le désires, je vais te raconter mes infortunes:
»Tu as sans doute entendu parler d'une île nommée Syrie, voisine
d'Ortygie? Elle est peu populeuse, mais fertile et riche en pâturages,
et surtout féconde en vin et en froment. Deux villes se partagent ses
richesses, et mon père Ctésius, fils d'Ormène, régnait sur toutes les
deux.
»Un jour des Phéniciens, navigateurs illustres, mais fourbes, amenèrent
une riche cargaison sur un vaisseau à la poupe azurée. Dans la
maison de mon père, était une belle Phénicienne, habile aux ouvrages
brillants. Un de ces rusés Phéniciens la séduisit, tandis que près
de leur profond navire elle allait laver du linge. Il s'unit à elle,
partageant sa couche, et la dompta par l'amour qui égare l'esprit des
femmes, même de la plus vertueuse. Il lui demanda ensuite qui elle
était et d'où elle venait.
»--Je suis de Sidon, riche en airain, répondit-elle; mon père est
l'opulent Arybas. Des pirates de Taphos m'ont enlevée, tandis que je
revenais de la campagne, et me vendirent au maître de cette maison.
»Le Phénicien séducteur lui dit aussitôt:
»--Veux-tu revenir avec nous dans ta patrie, car ton père et ta mère
sont encore vivants, et leurs richesses sont renommées.
»La jeune femme lui répondit:
»--Je le veux bien si toutefois vous vous engagez par serment à me
ramener dans ma maison.
»Elle dit, et tous les matelots firent le serment qu'elle exigeait.
Alors la femme reprit:
»--Et maintenant, que nul de vos compagnons, s'il me rencontre dans
la rue, ne m'adresse la parole. Pressez l'achat de vos provisions et,
quand votre vaisseau sera prêt à partir, qu'un messager m'avertisse
aussitôt; j'apporterai l'or qui se trouvera sous ma main, comme prix de
mon passage, auquel j'ajouterai de bon cœur un autre prix encore, car
je soigne dans le palais le fils de mon maître. De cet enfant, que je
vous amènerai sur votre vaisseau, vous pouvez tirer bon parti en le
vendant chez des peuples étrangers.