»--Si personne ne te fait violence, tu ne saurais éviter une maladie

envoyée par Zeus; adresse donc tes prières au divin Neptune, ton père.»

»Disant ainsi, ils s'éloignèrent, et je riais en mon cœur de voir

comment ma ruse habile les avait trompés. Le Cyclope, aveuglé et

hurlant de douleur, tâtant avec les mains, enleva la pierre qui fermait

la caverne, puis il s'assit à l'entrée et étendit les bras pour saisir

celui d'entre nous qui chercherait à sortir. Réfléchissant au meilleur

moyen de me soustraire à la mort ainsi que mes compagnons, voici le

parti auquel je m'arrêtai: Des béliers beaux et grands, à la noire

toison se trouvaient dans l'étable; prenant des osiers flexibles,

sur lesquels dormait le Cyclope monstrueux, j'en liai les béliers

trois par trois; celui du milieu portait un de mes compagnons sous

lui, les deux autres placés de chaque côté le protégeaient. Gardant

pour moi le plus grand des béliers, je le saisis par sa laine et me

glissai sous son ventre velu, attendant avec anxiété l'aurore divine.

Quand elle parut, les troupeaux avec hâte sortirent de la caverne. Le

Cyclope méfiant, tâta le dos de tous les béliers, mais l'insensé ne put

découvrir mes compagnons liés sous leurs ventres touffus; celui qui me

portait, sortit le dernier. Polyphème, le caressant de la main, lui dit:

»--Cher bélier, pourquoi sors-tu le dernier du troupeau? Jusqu'à

présent tu étais toujours le premier à brouter les tendres fleurs des

prairies, et le premier tu arrivais au courant des rivières; tu étais

le premier le soir à rentrer à l'étable: regretterais-tu l'œil de ton

maître? Un homme méchant, aidé de ses compagnons perfides, ayant dompté

mes sens par le vin, m'a ôté la vue. Mais Personne n'échappera pas au

trépas et sa mort soulagera mon cœur altéré.»

»Il dit, et le bélier franchit la porte. Arrivé à quelque distance de

la caverne, me dégageant, je m'empressai de délier mes compagnons.

Alors, d'un pas rapide, nous poussâmes les gras troupeaux devant

nous, regagnant notre vaisseau. Notre arrivée fut douce à nos amis,

mais ils se lamentèrent sur le sort de nos compagnons. D'un signe de

mes sourcils, je leur défendis de pleurer, et j'ordonnai d'embarquer

aussitôt ces troupeaux à la belle toison. Prenant place à leurs bancs,

mes rameurs frappèrent la blanche mer de leurs rames, et, quand nous

fûmes à la distance d'où la voix peut encore se faire entendre,

j'adressai au monstre hideux ces paroles rapides:

»--Cyclope, tu pensais dévorer dans ta caverne profonde les compagnons

d'un homme sans vigueur. Le juste châtiment de tes forfaits devait

t'atteindre, toi qui ne craignais pas de manger tes hôtes dans ta

demeure; c'est pourquoi les dieux t'ont puni par ma main.

»Je dis et sa colère redoublant, il arracha le sommet d'une haute

montagne qu'il jeta à l'avant du vaisseau à la proue azurée. La mer

bouillonna et le flot nous ramena vers l'île; avec une perche longue,

j'éloignai le navire du rivage, puis, d'un signe de tête, j'ordonnai

à mes compagnons de ramer avec vigueur. Quand nous fûmes éloignés

de nouveau, je voulus encore parler au Cyclope, mais mes compagnons

cherchèrent à me retenir par des paroles caressantes:

»--Insensé, pourquoi veux-tu irriter cet homme sauvage? S'il entendait

encore des cris ou des paroles, il briserait notre navire avec une

roche aiguë, car son bras sait atteindre au loin.

»Ils dirent ainsi, mais ne persuadèrent pas mon cœur magnanime et je

m'écriai:

»--Cyclope, si quelque mortel t'interroge sur ta hideuse cécité dis-lui

que c'est Ulysse, roi d'Ithaque qui t'a privé de la vue.

»Alors gémissant, il s'écria:

»--Grands dieux, voilà l'accomplissement des prédictions de Télème,

fils d'Euryme. Il m'annonça qu'un jour la main d'Ulysse me priverait de

la vue. Je m'attendais à voir un mortel revêtu d'une force immense et

voilà qu'un homme misérable et sans vigueur m'arrache la lumière après

m'avoir dompté par le vin. Allons reviens, Ulysse, afin que je t'offre

les présents de l'hospitalité et que j'invite Neptune à t'accorder le

retour, car je suis son fils et seul il me guérira.

»Il dit, mais je lui répondis en ces termes:

»--Si seulement je pouvais t'arracher la vie et t'envoyer chez Pluton,

comme il est sûr que Neptune ne guérira pas ton œil.

»Je dis et il adressa alors cette prière au puissant Neptune:

«--Neptune à la chevelure azurée, écoute-moi. S'il est vrai que tu te

glorifies d'être mon père, fais qu'Ulysse, le destructeur de villes,

n'aborde pas dans sa patrie; mais si le destin veut qu'il revoie sa

terre chérie, qu'il n'y arrive que misérable et trouve le malheur dans

sa maison.»

»Telle fut sa prière: Neptune l'entendit. Le Cyclope alors, soulevant

une pierre plus grande encore que la première, la lança au delà du

navire à la proue azurée. Le vaisseau, poussé par le flot puissant,

faillit de nouveau toucher le rivage.

»Quand nous arrivâmes à l'île où nos compagnons nous attendaient

toujours, nous tirâmes notre vaisseau sur la plage et nous fîmes

le partage des troupeaux du Cyclope. M'étant réservé le bélier, je

l'immolai à Zeus qui assemble les nues, mais le dieu n'accueillit pas

mon sacrifice. Le lendemain, nous partîmes. Mes compagnons assis sur

leurs bancs, frappèrent de leurs rames la blanche mer; nous continuâmes

notre route contents d'avoir échappé au trépas, mais cependant le cœur

affligé de la perte de nos chers compagnons.

[Illustration]

Chant X

CIRCÉ

[Illustration]

[Illustration]

»Nous arrivâmes à l'île flottante d'Eolie habitée par Eole, fils

d'Hippotas; six filles et six fils ont reçu le jour dans son palais; il

a donné ses filles pour épouses à ses fils, et près de leur père chéri

et de leur mère vénérée, ils sont sans cesse en festins.

»Eole m'accueillit amicalement. Pendant un mois, je restai dans son

palais, lui faisant le récit de mes aventures. Quand je pris congé de

lui, il prépara tout pour mon départ et me fit don d'une outre faite

avec la peau d'un bœuf de neuf ans dans laquelle il avait enfermé

les vents mugissants, car Neptune l'avait fait le dispensateur des

vents. Avec une chaîne d'argent, il enchaîna cette outre au fond de

notre navire afin qu'aucun souffle ne pût s'en échapper, ne laissant

en liberté que le doux Zéphir pour conduire notre vaisseau. Hélas, sa

volonté ne devait pas s'accomplir, et notre imprudence devait nous

être funeste. Pendant neuf jours nous naviguâmes, et, le dixième, nous

apercevions déjà notre terre chérie, quand un profond sommeil s'empara

de moi. J'étais au gouvernail que je n'avais voulu confier à aucun de

mes compagnons. Ceux-ci s'entretenaient des présents magnifiques que

contenait le vaisseau et chacun disait ainsi, causant à son voisin:

«--Que cet homme est aimé des mortels dont il visite les villes. Il

ramène de Troie un riche butin, et nous qui avons accompli les mêmes

travaux, nous revenons dans nos foyers les mains vides. Et maintenant,

voici qu'Eole bienveillant l'a comblé de présents. Voyons combien cette

outre renferme d'or et d'argent!» Ils dirent et l'esprit pernicieux

l'emporta. Ils délièrent l'outre, et les vents, déchaînés, fondirent

sur nous.

»Me réveillant, désespéré, je m'étendis dans mon vaisseau, tandis que

l'ouragan terrible poussait mes navires vers l'île d'Eolie, sur le

rivage de laquelle nous vînmes bientôt échouer. Alors prenant avec moi

un héraut je me dirigeai vers le palais d'Eole; celui-ci était à table

au milieu de ses enfants; nous apercevant, il nous interrogea plein de

surprise:

»--Comment se peut-il que tu sois revenu, Ulysse, car j'avais tout

préparé pour que tu puisses regagner ta patrie?

»Le cœur affligé, je lui répondis:

»--Un perfide sommeil et de méchants compagnons m'ont perdu, mais je

t'en supplie, viens à mon secours, car tu en as le pouvoir.

»Je cherchais à l'attendrir par de douces paroles, mais il me répondit

avec violence:

»--O le plus méprisable des mortels, quitte cette île au plus vite, car

je ne puis accueillir un homme détesté des dieux!

»Malgré mes gémissements, il me chassa de sa demeure. Nous reprîmes la

mer, le cœur attristé, et pendant six jours les matelots ramèrent,

brisés de fatigue. Le septième, nous arrivâmes à la haute cité de

Lamos, Télépyle, ville des Lestrygons, où le berger rentrant son

troupeau appelle un autre berger pour faire sortir le sien. Là, un

homme ne cédant point au sommeil gagnerait un double salaire en

faisant paître tour à tour ses bœufs ou ses blanches brebis. Les

nuits sont si courtes que le jour présent est voisin du jour qui vient.

»Nous pénétrâmes dans un port magnifique où régnait un calme parfait;

c'est là que mes compagnons arrêtèrent leurs vaisseaux recourbés;

seul je laissai le mien en dehors du port, puis je montai sur une

hauteur avec deux compagnons auxquels j'adjoignis un héraut, et je

leur ordonnai d'aller reconnaître les peuples qui mangeaient les

fruits de cette terre. Ils suivirent une route unie et, près des murs

de la ville, ils rencontrèrent une jeune fille qui puisait de l'eau

à la belle fontaine d'Artacie. C'était la noble fille du Lestrygon

Antiphate; ils lui demandèrent quel était le roi de ce pays; aussitôt,

elle leur indiqua la demeure de son père. Dans un palais magnifique

ils trouvèrent une femme grande comme une montagne et à sa vue ils

furent frappés de terreur: c'était la femme d'Antiphate. Elle appela

son époux qui leur prépara une mort déplorable:--ayant saisi un de

mes compagnons il le réserva pour en faire un repas--les deux autres

prirent la fuite. Mais Antiphate poussant un cri perçant, les robustes

Lestrygons accoururent en foule, semblables non à des hommes, mais

à des géants.--Détachant des rochers énormes, ils écrasèrent nos

vaisseaux, et nos malheureux compagnons, bientôt exterminés, furent

emportés, leur chair devant servir à de cruels festins. Voyant cela,

je coupai avec mon épée le câble de mon navire, j'excitai mes matelots

à se courber sur les rames pour échapper à la mort, et bientôt nous

fuîmes, rapides, sur la mer divine.

»Heureux d'avoir évité la Parque funeste, mais attristés de la perte

de nos compagnons, nous arrivâmes dans l'île d'Éa, habitée par la

redoutable Circé à la belle chevelure. Cette déesse, sœur d'Eétès,

est fille du Soleil et de Persé que l'Océan enfanta. Nous descendîmes

à terre et pendant deux jours nous restâmes étendus sur la plage,

accablés par la fatigue et la douleur.

»Mais le troisième jour, m'éloignant du vaisseau, je gravis une

hauteur, cherchant à découvrir quelque indice d'habitation. J'aperçus

de la fumée s'élevant du palais de Circé, au milieu d'une épaisse forêt

de chênes. Je repris aussitôt le chemin du rivage, et un dieu, prenant

pitié de moi, mit sur ma route un cerf aux cornes élevées; de mon trait

d'airain je le frappai à l'échine et il tomba dans la poussière; alors

tressant des osiers flexibles, j'en fis une corde dont je liai les

pieds de la bête monstrueuse, et, m'appuyant sur ma lance, j'emportai

le cerf jusqu'au rivage, où, par de douces paroles, j'exhortai mes

compagnons, toujours étendus sur le sable de la plage:

»--Amis, le jour où nous devrons descendre dans la demeure de Pluton

n'est point encore arrivé. Venez donc, songeons à nous nourrir et ne

nous laissons pas tourmenter par la faim.

»Je dis, et mes compagnons attristés découvrirent leur visage. Ils

admirèrent le cerf, car la bête était énorme. Ayant charmé leurs yeux

et lavé leurs mains, ils préparèrent un repas magnifique. Ainsi tout le

jour nous mangeâmes des viandes abondantes et bûmes du vin pur.

»Dès l'aurore, réunissant mes compagnons, je leur dis:

»--Ecoutez mes paroles, amis, quoique le malheur vous accable. De la

hauteur escarpée où j'étais monté hier, mes yeux ont aperçu de la fumée

à travers les chênes épais: il serait bon que quelques-uns d'entre nous

allassent reconnaître ce pays.

»Mais au souvenir du Lestrygon cruel et du Cyclope anthropophage, ils

se lamentaient et versaient des torrents de larmes.

»Alors, les partageant en deux bandes, je donnai le commandement

de la première à Euryloque et je pris celui de la deuxième. Nous

agitâmes les sorts dans un casque d'airain; le nom d'Euryloque sortit

le premier. Il se mit donc en route et vingt-deux compagnons le

suivirent en pleurant. Ils arrivèrent bientôt au palais de Circé; tout

autour étaient des loups et des lions. Ceux-ci ne s'élancèrent point

contre les guerriers, car Circé les avait charmés par des breuvages

subtils. Comme on voit le chien flatter son maître, ainsi les lions

puissants caressaient mes compagnons épouvantés. Du seuil du palais ils

entendirent Circé à la belle chevelure chanter d'une voix harmonieuse,

en tissant une toile divine. Politès, guerrier respecté de mes

compagnons, leur tint alors ce discours:

»--Amis, c'est une déesse ou une mortelle qui fait entendre ces chants

délicieux. Appelons sans retard.

»Il dit, et tous appelèrent.

»Circé entendant leurs voix, les invita à entrer et les imprudents la

suivirent dans son palais. Euryloque seul resta en arrière, soupçonnant

quelque piège. La déesse les fit asseoir et mélangea pour eux dans du

vin de Pramne, du fromage, de la farine et du miel nouveau, et elle

ajouta à ce mets un charme funeste. Alors, les frappant de sa baguette,

elle les poussa dans l'étable des pourceaux, dont ils eurent la tête,

la voix, les soies et le corps; leur intelligence seule resta complète

comme auparavant. Malgré leurs larmes, Circé jeta devant eux des faînes

et des glands, et les fruits du cornouiller, nourriture habituelle des

pourceaux.

»Euryloque revint en hâte annoncer le triste sort de ses compagnons.

Dans sa douleur, il ne pouvait prononcer une seule parole, et c'est en

pleurant qu'il nous fit connaître le sort de ces infortunés. Alors,

suspendant à mon épaule ma grande épée, et prenant mon arc, j'ordonnai

à Euryloque de me conduire par le même chemin. M'embrassant les genoux

et gémissant, il me dit ces paroles ailées:

»--Fils de Zeus, je t'en supplie, laisse-moi ici, car toi-même tu ne

reviendras pas, ni aucun de tes compagnons. Si tu m'en crois, fuyons au

plus vite; nous pouvons encore éviter le mortel destin.

»Je lui répondis:

»--Euryloque, reste près du vaisseau noir; quant à moi, j'irai, car la

nécessité puissante m'y pousse.

»A ces mots, je me dirigeai vers la demeure de l'enchanteresse Circé.

Près de son palais, Mercure, sous les traits d'un jeune homme au visage

ayant la grâce de l'adolescence, m'adressa ces mots:

»--Où donc vas-tu de nouveau, ô infortuné? Tes compagnons sont enfermés

comme des pourceaux dans une étable obscure; vas-tu les délivrer et ne

crains-tu pas plutôt d'y rester comme eux? Cependant je veux te sauver.

Prends cette plante salutaire qui éloignera de toi les pernicieux

artifices de Circé à la longue chevelure, et quand elle t'aura frappé

de sa baguette, jette-toi sur cette déesse l'épée haute. Saisie de

crainte, elle t'invitera alors à partager sa couche. Songe à ne pas

refuser, si tu veux délivrer tes compagnons, mais auparavant, fais-lui

jurer par le grand serment des bienheureux, qu'une fois dépouillé de

tes armes, elle ne te retirera ni le courage, ni la vigueur.

»Il dit, et arracha de terre une fleur blanche que les dieux appellent

Moly, et, me l'ayant donnée, il regagna l'Olympe à la haute cime.

»Agité de mille pensées, j'arrivai à la porte du palais de Circé, et

là, je poussai le cri d'appel; la déesse m'ouvrit sa porte. J'entrai,

plein de tristesse; elle me fit asseoir sur un siège travaillé avec

art et m'apporta dans une coupe d'or un breuvage auquel était mélangé

le charme subtil. Je le bus; puis elle me frappa de sa baguette en

prononçant ces mots:

»--Va maintenant te coucher dans l'étable à porcs avec tes compagnons.

«Elle dit; mais tirant mon glaive pointu, je m'élançai sur elle comme

pour la tuer. Circé, poussant un grand cri, me prit les genoux, et

suppliante, me dit ces paroles rapides:

»--Qui es-tu donc pour que ce breuvage ne t'ait point charmé? Es-tu

peut-être le rusé Ulysse dont le meurtrier d'Argus m'annonça tant

de fois le passage à son retour de Troie? Allons, remets ton épée

au fourreau et viens dans ma couche. Les caresses de l'amour nous

inspireront une mutuelle confiance.

»Je lui répondis:

»--Comment pourrai-je être doux pour toi, quand, dans ton palais

mes compagnons sont au milieu de tes pourceaux, et si tu m'invites

maintenant à entrer dans ta couche, c'est pour m'enlever le courage et

la vigueur. Je ne consentirai à prendre place à tes côtés, déesse, que

si tu me jures, par le serment redoutable, que tu ne médites aucun

nouveau malheur.

»Elle fit aussitôt le serment des Immortels et je montai sur le lit

magnifique de Circé à la belle chevelure...

»Pendant ce temps, quatre nymphes, filles des sources, des bois et des

fleuves sacrés, s'empressaient dans le palais. L'une étendit sur des

sièges des tapis de pourpre; une autre disposa des tables d'argent sur

lesquelles elle plaça des corbeilles d'or; la troisième mélangea le vin

doux comme le miel et le distribua dans des coupes d'or, et la dernière

prépara le bain tiède qui délivre de la fatigue. Une intendante apporta

le pain et des mets nombreux. Mais rien ne plaisait à mon cœur, car

mon âme était occupée d'autres pensées.

»Alors Circé, s'approchant de moi, me dit ces paroles ailées:

»--Ulysse, quel soupçon ronge ton cœur que tu ne touches ni à la

nourriture, ni à la boisson?

»Je lui répondis:

»--O Circé, quel homme juste voudrait goûter à la nourriture et à la

boisson, avant d'avoir délivré ses amis et de les voir autour de lui?

Si ton invitation est sincère, délivre mes compagnons bien-aimés.

»La déesse alors, traversant son palais, ouvrit les portes de l'étable

et fit sortir mes compagnons. Ils arrivèrent devant nous, semblables

à des porcs de neuf ans. Circé, allant de l'un à l'autre, les frotta

d'un philtre divin et ils redevinrent hommes, plus jeunes, plus beaux

et plus grands qu'auparavant. En me reconnaissant, de douces larmes

mouillèrent leurs yeux; le palais retentit de leurs cris joyeux, et la

divine Circé, émue elle-même, me dit ces paroles:

»--Noble fils de Laërte, divin Ulysse, retourne à ton vaisseau rapide,

tire-le sur la terre ferme; cache dans les grottes du rivage tes

richesses, et ramène sans retard tes compagnons fidèles.

»Persuadé par ces paroles, je revins au rivage où je trouvai mes

compagnons qui, à ma vue, versèrent des torrents de larmes et

m'adressèrent ces paroles rapides:

»--Fils de Zeus, ton retour nous cause autant de joie que si nous

étions en vue d'Ithaque, notre patrie. Dis-nous maintenant ce que sont

devenus nos autres compagnons?

»Par de douces paroles, je les réconfortai:

»--Hâtez-vous de tirer notre vaisseau sur terre et de cacher dans des

grottes nos trésors et nos agrès, puis venez dans la sainte demeure de

Circé où nous jouirons d'une inépuisable abondance.

»Ils obéirent à mes paroles; Euryloque seul, voulant les retenir, leur

dit:

»--Pauvres insensés, où allez-vous? Ignorez-vous que l'artificieuse

déesse vous transformera en pourceaux? N'oubliez pas que c'est par

l'imprudence de l'audacieux Ulysse que le Cyclope cruel a fait périr

nos compagnons chéris!

»Il dit et je délibérais en mon cœur, si, de mon épée, je lui

trancherais la tête quoiqu'il fût mon très proche parent, quand, par de

douces paroles, mes compagnons me calmèrent:

»--Noble Ulysse, si tu l'ordonnes, qu'il reste le gardien du vaisseau,

et toi, guide-nous vers la demeure de la divine Circé.

»Nous partîmes et Euryloque lui-même nous suivit de loin, car ma menace

terrible l'avait épouvanté.

»Pendant ce temps-là, Circé baignait avec soin nos autres compagnons et

les parfumait d'essences fines; nous les trouvâmes vêtus de tuniques

superbes et assis à un festin somptueux. La déesse venant au-devant de

moi, me dit:

»--Noble Ulysse, fertile en inventions, oublie tes souffrances;

viens, mange ces mets et bois ce vin jusqu'à ce que, dans ton âme et

dans celle de tes compagnons, soient rentrés le courage, la force et

l'énergie!

»Elle dit et notre cœur se réjouit.

»Nous restâmes dans son palais une année entière, savourant des

mets abondants et buvant des vins délicieux. Mais quand les mois se

consumèrent et que les saisons firent leur révolution, mes compagnons

bien-aimés, m'appelant au milieu d'eux, me dirent:

»--Divin Ulysse, as-tu donc oublié la terre chérie de ta patrie? Ne

veux-tu donc plus revoir ta haute demeure sur le sol de la rocailleuse

Ithaque?

»En mon cœur généreux j'étais persuadé, et, quand le soir fut venu,

étant monté sur la couche d'amour de la divine Circé, j'embrassai ses

genoux et lui adressai ces paroles ailées:

»O déesse, mon cœur se consume, et mes compagnons se lamentent! Ne te

souviens-tu plus de la promesse que tu m'as faite de voir le jour du

retour dans Ithaque chérie?

»Circé, émue, me dit alors:

»--Noble Ulysse, ne prolonge pas davantage, contre ton cœur, ton

séjour dans mon palais; mais auparavant, tu dois accomplir un autre

voyage: rends-toi dans la demeure de Pluton et de l'auguste Proserpine,

afin de consulter l'âme du Thébain Tirésias, dont l'ombre a conservé

toute sa lucidité!

»Assis sur sa couche, je pleurais et mon âme se brisait, cependant, je

lui dis ces paroles:

»--O Circé, qui donc me guidera dans ce voyage? Personne encore n'a

pénétré chez Pluton sur un noir vaisseau!

»La déesse me répondit:

»--Cher Ulysse, tu n'as nul besoin de guide; dresse sur ton vaisseau

la blanche voile et Borée te conduira. Arrivé au terme de l'Océan, près

d'un rivage aux peupliers élevés et aux saules stériles, consacrés

à Proserpine, aborde et gagne le séjour humide de Pluton. Là est le

Pyriphlégéthon et le Cocyte, bras du Styx; ils coulent dans l'Achéron;

un rocher sépare leurs eaux retentissantes. Approche-toi alors et

creuse une fosse d'une coudée dans tous les sens, répands sur ses bords

des libations en l'honneur des morts: de l'eau miellée d'abord, puis du

vin doux et enfin par-dessus, jette de la farine baignée d'eau; puis

invoque les ombres vaines des morts et promets qu'à ton retour dans

Ithaque tu immoleras une vache stérile et que tu sacrifieras à Tirésias

un bélier remarquable parmi tes troupeaux. Après avoir adressé tes

vœux aux morts illustres, égorge un bélier et une noire brebis; alors

te tournant vers l'Erèbe, et étendant les mains vers le fleuve, les

ombres accourront en foule. Le divin Tirésias s'approchera de toi et

il t'enseignera ta route sur la mer poissonneuse.

»Elle dit et quand la rose Aurore apparut, je me revêtis d'une tunique

et d'un manteau. La déesse elle-même se couvrit d'une robe légère et

gracieuse et mit un voile sur sa tête. Pour moi, allant réveiller mes

compagnons, je leur adressai ces paroles encourageantes:

»--O amis! secouez le doux sommeil! nous allons partir! Circé elle-même

nous le conseille.

»Je dis et leur noble cœur fut rempli de joie. Cependant, je ne devais

pas ramener tous mes chers compagnons. Elpénor, le plus jeune de tous,

imprudent et inhabile à la guerre, appesanti par le vin qu'il avait bu

la veille, s'était endormi sur le toit élevé, cherchant la fraîcheur;

ayant entendu le tumulte joyeux du départ, il se leva soudain et,

l'esprit troublé, oubliant l'escalier il se précipita sur le sol et son

âme descendit chez Pluton.

«Réunissant mes compagnons, je leur tins ce discours:

»--Avant que nous reprenions le chemin de nos foyers, Circé nous

indique une autre route. Elle nous envoie consulter l'âme du Thébain

Tirésias dans la demeure de Pluton et de l'auguste Proserpine.

»A ces mots, ils pleuraient et s'arrachaient les cheveux, tout en se

dirigeant vers le rapide navire. Pendant ce temps, Circé, invisible à

nos yeux, vint attacher près du vaisseau à la poupe azurée un bélier

blanc et de noires brebis.

[Illustration]

Chant XI

ULYSSE AUX ENFERS

[Illustration]

[Illustration]

»Nous lançâmes notre vaisseau sur la mer mouvante après avoir embarqué

le bélier et les brebis, et, poussés par un vent favorable, nous

atteignîmes, au coucher du soleil, les limites de l'Océan profond. Là

se trouve la ville des Cimmériens que ne contemple jamais le soleil; la

sombre nuit y règne, éternelle.

L'Odyssée(#52927) · 第 5 / 14 段