Cependant le temps s’écoulait, les heures les unes après les autres

semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup du battant

d’airain retentissait sur le coeur de la prisonnière. À neuf heures,

Lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda la fenêtre et les

barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la cheminée et les

portes, sans que, pendant cette longue et minutieuse visite, ni lui ni

Milady prononçassent une seule parole.

Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était devenue

trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en colère sans

effet.

«Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous sauverez pas

encore cette nuit!»

À dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut son

pas. Elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine celui de

l’amant de son coeur, et cependant Milady détestait et méprisait à la

fois ce faible fanatique.

Ce n’était point l’heure convenue, Felton n’entra point.

Deux heures après et comme minuit sonnait, la sentinelle fut relevée.

Cette fois c’était l’heure: aussi, à partir de ce moment, Milady

attendit-elle avec impatience.

La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le corridor.

Au bout de dix minutes Felton vint.

Milady prêta l’oreille.

«Écoutez, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prétexte ne

t’éloigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernière un soldat a

été puni par Milord pour avoir quitté son poste un instant, et

cependant c’est moi qui, pendant sa courte absence, avais veillé à sa

place.

— Oui, je le sais, dit le soldat.

— Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta- t-il,

je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de cette

femme, qui a, j’en ai peur, de sinistres projets sur elle- même et que

j’ai reçu l’ordre de surveiller.»

«Bon, murmura Milady, voilà l’austère puritain qui ment!»

Quant au soldat, il se contenta de sourire.

«Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n’êtes pas malheureux d’être

chargé de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorisé à

regarder jusque dans son lit.»

Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut réprimandé le

soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa conscience

murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler.

«Si j’appelle, dit-il, viens; de même que si l’on vient, appelle- moi.

— Oui, mon lieutenant», dit le soldat.

Felton entra chez Milady. Milady se leva.

«Vous voilà? dit-elle.

— Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.

— Vous m’avez promis autre chose encore.

— Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgré son empire sur

lui-même, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur son

front.

— Vous avez promis de m’apporter un couteau, et de me le laisser après

notre entretien.

— Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n’y a pas de situation,

si terrible qu’elle soit, qui autorise une créature de Dieu à se donner

la mort. J’ai réfléchi que jamais je ne devais me rendre coupable d’un

pareil péché.

— Ah! vous avez réfléchi! dit la prisonnière en s’asseyant sur son

fauteuil avec un sourire de dédain; et moi aussi j’ai réfléchi.

— À quoi?

— Que je n’avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa parole.

— O mon Dieu! murmura Felton.

— Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.

— Voilà le couteau! dit Felton tirant de sa poche l’arme que, selon sa

promesse, il avait apportée, mais qu’il hésitait à remettre à sa

prisonnière.

— Voyons-le, dit Milady.

— Pour quoi faire?

— Sur l’honneur, je vous le rends à l’instant même; vous le poserez sur

cette table; et vous resterez entre lui et moi.

Felton tendit l’arme à Milady, qui en examina attentivement la trempe,

et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.

«Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci est

en bel et bon acier; vous êtes un fidèle ami, Felton.»

Felton reprit l’arme et la posa sur la table comme il venait d’être

convenu avec sa prisonnière.

Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.

«Maintenant, dit-elle, écoutez-moi.»

La recommandation était inutile: le jeune officier se tenait debout

devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer.

«Felton, dit Milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si

votre soeur, la fille de votre père, vous disait: «Jeune encore, assez

belle par malheur, on m’a fait tomber dans un piège, j’ai résisté; on a

multiplié autour de moi les embûches, les violences, j’ai résisté; on a

blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j’adore, parce que

j’appelais à mon secours ce Dieu et cette religion, j’ai résisté; alors

on m’a prodigué les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on

a voulu à tout jamais flétrir mon corps; enfin…»

Milady s’arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres.

«Enfin, dit Felton, enfin qu’a-t-on fait?

— Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu’on ne

pouvait vaincre: un soir, on mêla à mon eau un narcotique puissant; à

peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber peu à peu dans

une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans défiance, une crainte vague

me saisit et j’essayai de lutter contre le sommeil; je me levai, je

voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes

refusèrent de me porter; il me semblait que le plafond s’abaissait sur

ma tête et m’écrasait de son poids; je tendis les bras, j’essayai de

parler, je ne pus que pousser des sons inarticulés; un engourdissement

irrésistible s’emparait de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que

j’allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras

débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus crier, ma

langue était glacée; Dieu ne me vit ni ne m’entendit sans doute, et je

glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la

mort.

«De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s’écoula

pendant sa durée, je n’eus aucun souvenir; la seule chose que je me

rappelle, c’est que je me réveillai couchée dans une chambre ronde,

dont l’ameublement était somptueux, et dans laquelle le jour ne

pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste, aucune porte ne

semblait y donner entrée: on eût dit une magnifique prison.

«Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me trouvais

et de tous les détails que je rapporte, mon esprit semblait lutter

inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je

ne pouvais m’arracher; j’avais des perceptions vagues d’un espace

parcouru, du roulement d’une voiture, d’un rêve horrible dans lequel

mes forces se seraient épuisées; mais tout cela était si sombre et si

indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient appartenir à

une autre vie que la mienne et cependant mêlée à la mienne par une

fantastique dualité.

«Quelque temps, l’état dans lequel je me trouvais me sembla si étrange,

que je crus que je faisais un rêve. Je me levai chancelante, mes habits

étaient près de moi, sur une chaise: je ne me rappelai ni m’être

dévêtue, ni m’être couchée. Alors peu à peu la réalité se présenta à

moi pleine de pudiques terreurs: je n’étais plus dans la maison que

j’habitais; autant que j’en pouvais juger par la lumière du soleil, le

jour était déjà aux deux tiers écoulé! c’était la veille au soir que je

m’étais endormie; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre

heures. Que s’était-il passé pendant ce long sommeil?

«Je m’habillai aussi rapidement qu’il me fut possible. Tous mes

mouvements lents et engourdis attestaient que l’influence du narcotique

n’était point encore entièrement dissipée. Au reste, cette chambre

était meublée pour recevoir une femme; et la coquette la plus achevée

n’eût pas eu un souhait à former, qu’en promenant son regard autour de

l’appartement elle n’eût vu son souhait accompli.

«Certes, je n’étais pas la première captive qui s’était vue enfermée

dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez, Felton, plus la

prison était belle, plus je m’épouvantais.

«Oui, c’était une prison, car j’essayai vainement d’en sortir. Je

sondai tous les murs afin de découvrir une porte, partout les murs

rendirent un son plein et mat.

«Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une

issue quelconque; il n’y en avait pas: je tombai écrasée de fatigue et

de terreur sur un fauteuil.

«Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes

terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester où j’étais

assise; il me semblait que j’étais entourée de dangers inconnus, dans

lesquels j’allais tomber à chaque pas. Quoique je n’eusse rien mangé

depuis la veille, mes craintes m’empêchaient de ressentir la faim.

«Aucun bruit du dehors, qui me permît de mesurer le temps, ne venait

jusqu’à moi; je présumai seulement qu’il pouvait être sept ou huit

heures du soir; car nous étions au mois d’octobre, et il faisait nuit

entière.

«Tout à coup, le cri d’une porte qui tourne sur ses gonds me fit

tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l’ouverture vitrée du

plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m’aperçus avec

terreur qu’un homme était debout à quelques pas de moi.

«Une table à deux couverts, supportant un souper tout préparé, s’était

dressée comme par magie au milieu de l’appartement.

«Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré

mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa bouche,

me fit comprendre qu’il l’avait accompli la nuit précédente.

— L’infâme! murmura Felton.

— Oh! oui, l’infâme! s’écria Milady, voyant l’intérêt que le jeune

officier, dont l’âme semblait suspendue à ses lèvres, prenait à cet

étrange récit; oh! oui, l’infâme! il avait cru qu’il lui suffisait

d’avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que tout fût dit; il

venait, espérant que j’accepterais ma honte, puisque ma honte était

consommée; il venait m’offrir sa fortune en échange de mon amour.

«Tout ce que le coeur d’une femme peut contenir de superbe mépris et de

paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme; sans doute, il était

habitué à de pareils reproches; car il m’écouta calme, souriant, et les

bras croisés sur la poitrine; puis, lorsqu’il crut que j’avais tout

dit, il s’avança vers moi; je bondis vers la table, je saisis un

couteau, je l’appuyai sur ma poitrine.

«Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous aurez

encore ma mort à vous reprocher.»

«Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute ma

personne, cette vérité de geste, de pose et d’accent, qui porte la

conviction dans les âmes les plus perverses, car il s’arrêta.

«Votre mort! me dit-il; oh! non, vous êtes une trop charmante maîtresse

pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le bonheur de

vous posséder une seule fois seulement. Adieu, ma toute belle!

j’attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que vous soyez dans de

meilleures dispositions.»

«À ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui

éclairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans

l’obscurité. Le même bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme se

reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de nouveau,

et je me retrouvai seule.

«Ce moment fut affreux; si j’avais encore quelques doutes sur mon

malheur, ces doutes s’étaient évanouis dans une désespérante réalité:

j’étais au pouvoir d’un homme que non seulement je détestais, mais que

je méprisais; d’un homme capable de tout, et qui m’avait déjà donné une

preuve fatale de ce qu’il pouvait oser.

— Mais quel était donc cet homme? demanda Felton.

— Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit, car

à minuit à peu près, la lampe s’était éteinte, et je m’étais retrouvée

dans l’obscurité. Mais la nuit se passa sans nouvelle tentative de mon

persécuteur; le jour vint: la table avait disparu; seulement, j’avais

encore le couteau à la main.

«Ce couteau c’était tout mon espoir.

«J’étais écrasée de fatigue; l’insomnie brûlait mes yeux; je n’avais

pas osé dormir un seul instant: le jour me rassura, j’allai me jeter

sur mon lit sans quitter le couteau libérateur que je cachai sous mon

oreiller.

«Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie.

«Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une faim

dévorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures que je

n’avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et quelques fruits;

puis, me rappelant le narcotique mêlé à l’eau que j’avais bue, je ne

touchai point à celle qui était sur la table, et j’allai remplir mon

verre à une fontaine de marbre scellée dans le mur, au-dessus de ma

toilette.

«Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins quelque

temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes craintes, cette fois,

n’étaient pas fondées: je passai la journée sans rien éprouver qui

ressemblât à ce que je redoutais.

«J’avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu’on ne

s’aperçût point de ma défiance.

«Le soir vint, et avec lui l’obscurité; cependant, si profonde qu’elle

fût, mes yeux commençaient à s’y habituer; je vis, au milieu des

ténèbres, la table s’enfoncer dans le plancher; un quart d’heure après,

elle reparut portant mon souper; un instant après, grâce à la même

lampe, ma chambre s’éclaira de nouveau.

«J’étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était

impossible de mêler aucun somnifère: deux oeufs et quelques fruits

composèrent mon repas; puis, j’allai puiser un verre d’eau à ma

fontaine protectrice, et je le bus.

«Aux premières gorgées, il me sembla qu’elle n’avait plus le même goût

que le matin: un soupçon rapide me prit, je m’arrêtai; mais j’en avais

déjà avalé un demi-verre.

«Je jetai le reste avec horreur, et j’attendis, la sueur de l’épouvante

au front.

«Sans doute quelque invisible témoin m’avait vue prendre de l’eau à

cette fontaine, et avait profité de ma confiance même pour mieux

assurer ma perte si froidement résolue, si cruellement poursuivie.

«Une demi-heure ne s’était pas écoulée, que les mêmes symptômes se

produisirent; seulement, comme cette fois je n’avais bu qu’un

demi-verre d’eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de m’endormir

tout à fait, je tombai dans un état de somnolence qui me laissait le

sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout en m’ôtant la force

ou de me défendre ou de fuir.

«Je me traînai vers mon lit, pour y chercher la seule défense qui me

restât, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu’au chevet: je

tombai à genoux, les mains cramponnées à l’une des colonnes du pied;

alors, je compris que j’étais perdue.»

Felton pâlit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout son

corps.

«Et ce qu’il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix altérée

comme si elle eût encore éprouvé la même angoisse qu’en ce moment

terrible, c’est que, cette fois, j’avais la conscience du danger qui me

menaçait; c’est que mon âme, je puis le dire, veillait dans mon corps

endormi; c’est que je voyais, c’est que j’entendais: il est vrai que

tout cela était comme dans un rêve; mais ce n’en était que plus

effrayant.

«Je vis la lampe qui remontait et qui peu à peu me laissait dans

l’obscurité; puis j’entendis le cri si bien connu de cette porte,

quoique cette porte ne se fût ouverte que deux fois.

«Je sentis instinctivement qu’on s’approchait de moi: on dit que le

malheureux perdu dans les déserts de l’Amérique sent ainsi l’approche

du serpent.

«Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une incroyable

énergie de volonté je me relevai même, mais pour retomber aussitôt… et

retomber dans les bras de mon persécuteur.

— Dites-moi donc quel était cet homme?» s’écria le jeune officier.

Milady vit d’un seul regard tout ce qu’elle inspirait de souffrance à

Felton, en pesant sur chaque détail de son récit; mais elle ne voulait

lui faire grâce d’aucune torture. Plus profondément elle lui briserait

le coeur, plus sûrement il la vengerait. Elle continua donc comme si

elle n’eût point entendu son exclamation, ou comme si elle eût pensé

que le moment n’était pas encore venu d’y répondre.

«Seulement, cette fois, ce n’était plus à une espèce de cadavre inerte,

sans aucun sentiment, que l’infâme avait affaire. Je vous l’ai dit:

sans pouvoir parvenir à retrouver l’exercice complet de mes facultés,

il me restait le sentiment de mon danger: je luttai donc de toutes mes

forces et sans doute j’opposai, tout affaiblie que j’étais, une longue

résistance, car je l’entendis s’écrier:

«Ces misérables puritaines! je savais bien qu’elles lassaient leurs

bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs séducteurs.«

«Hélas! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps, je

sentis mes forces qui s’épuisaient, et cette fois ce ne fut pas de mon

sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement.»

Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu’une espèce de

rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de

marbre, et sa main cachée sous son habit déchirait sa poitrine.

«Mon premier mouvement, en revenant à moi, fui de chercher sous mon

oreiller ce couteau que je n’avais pu atteindre; s’il n’avait point

servi à la défense, il pouvait au moins servir à l’expiation.

«Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint. J’ai

juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai promis la

vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.

— L’idée vous vint de vous venger de cet homme, n’est-ce pas? s’écria

Felton.

— Eh bien, oui! dit Milady: cette idée n’était pas d’une chrétienne, je

le sais; sans doute cet éternel ennemi de notre âme, ce lion rugissant

sans cesse autour de nous la soufflait à mon esprit. Enfin, que vous

dirai-je, Felton? continua Milady du ton d’une femme qui s’accuse d’un

crime, cette idée me vint et ne me quitta plus sans doute. C’est de

cette pensée homicide que je porte aujourd’hui la punition.

— Continuez, continuez, dit Felton, j’ai hâte de vous voir arriver à la

vengeance.

— Oh! je résolus qu’elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne

doutais pas qu’il ne revînt la nuit suivante. Dans le jour je n’avais

rien à craindre.

«Aussi, quand vint l’heure du déjeuner, je n’hésitai pas à manger et à

boire: j’étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien

prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre le jeûne

du soir.

«Seulement je cachai un verre d’eau soustraite à mon déjeuner, la soif

ayant été ce qui m’avait le plus fait souffrir quand j’étais demeurée

quarante-huit heures sans boire ni manger.

«La journée s’écoula sans avoir d’autre influence sur moi que de

m’affermir dans la résolution prise: seulement j’eus soin que mon

visage ne trahît en rien la pensée de mon coeur, car je ne doutais pas

que je ne fusse observée; plusieurs fois même je sentis un sourire sur

mes lèvres. Felton, je n’ose pas vous dire à quelle idée je souriais,

vous me prendriez en horreur…

— Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j’écoute et que

j’ai hâte d’arriver.

— Le soir vint, les événements ordinaires s’accomplirent; pendant

l’obscurité, comme d’habitude, mon souper fut servi, puis la lampe

s’alluma, et je me mis à table.

«Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me verser de

l’eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j’avais conservée dans

mon verre, la substitution, au reste, fut faite assez adroitement pour

que mes espions, si j’en avais, ne conçussent aucun soupçon.

«Après le souper, je donnai les mêmes marques d’engourdissement que la

veille; mais cette fois, comme si je succombais à la fatigue ou comme

si je me familiarisais avec le danger, je me traînai vers mon lit, et

je fis semblant de m’endormir.

«Cette fois, j’avais retrouvé mon couteau sous l’oreiller, et tout en

feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignée.

«Deux heures s’écoulèrent sans qu’il se passât rien de nouveau: cette

fois, ô mon Dieu! qui m’eût dit cela la veille? je commençais à

craindre qu’il ne vînt pas.

«Enfin, je vis la lampe s’élever doucement et disparaître dans les

profondeurs du plafond; ma chambre s’emplit de ténèbres, mais je fis un

effort pour percer du regard l’obscurité.

«Dix minutes à peu près se passèrent. Je n’entendais d’autre bruit que

celui du battement de mon coeur.

«J’implorais le Ciel pour qu’il vînt.

«Enfin j’entendis le bruit si connu de la porte qui s’ouvrait et se

refermait; j’entendis, malgré l’épaisseur du tapis, un pas qui faisait

crier le parquet; je vis, malgré l’obscurité, une ombre qui approchait

de mon lit.

— Hâtez-vous, hâtez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que chacune de

vos paroles me brûle comme du plomb fondu!

— Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je me

rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait

sonné; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai sur

moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de moi,

étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri

de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine.

«Le misérable! il avait tout prévu: sa poitrine était couverte d’une

cotte de mailles; le couteau s’émoussa.

«Ah! ah! s’écria-t-il en me saisissant le bras et en m’arrachant l’arme

qui m’avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma belle puritaine!

mais c’est plus que de la haine, cela, c’est de l’ingratitude! Allons,

allons, calmez-vous, ma belle enfant! j’avais cru que vous étiez

adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force:

vous ne m’aimez pas, j’en doutais avec ma fatuité ordinaire; maintenant

j’en suis convaincu. Demain, vous serez libre.»

«Je n’avais qu’un désir, c’était qu’il me tuât.

«— Prenez garde! lui dis-je, car ma liberté c’est votre déshonneur.

«— Expliquez-vous, ma belle sibylle.

«— Oui, car, à peine sortie d’ici, je dirai tout, je dirai la violence

dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je dénoncerai ce

palais d’infamie; vous êtes bien haut placé, Milord, mais tremblez!

Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi il y a Dieu.»

«Si maître qu’il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un

mouvement de colère. Je ne pouvais voir l’expression de son visage,

mais j’avais senti frémir son bras sur lequel était posée ma main.

«— Alors, vous ne sortirez pas d’ici, dit-il.

«— Bien, bien! m’écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera aussi

celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si un fantôme

qui accuse n’est pas plus terrible encore qu’un vivant qui menace!

«— On ne vous laissera aucune arme.

«— Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute créature

qui a le courage de s’en servir. Je me laisserai mourir de faim.

«— Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu’une

pareille guerre? Je vous rends la liberté à l’instant même, je vous

proclame une vertu, je vous surnomme la _Lucrèce de l’Angleterre_.

«— Et moi je dis que vous en êtes le Sextus, moi je vous dénonce aux

hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu; et s’il faut que, comme

Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai.

«— Ah! ah! dit mon ennemi d’un ton railleur, alors c’est autre chose.

Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera,

et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre faute.»

«À ces mots, il se retira, j’entendis s’ouvrir et se refermer la porte,

et je restai abîmée, moins encore, je l’avoue, dans ma douleur, que

dans la honte de ne m’être pas vengée.

«Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain

s’écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins parole,

et je ne mangeai ni ne bus; j’étais, comme je le lui avais dit, résolue

à me laisser mourir de faim.

«Je passai le jour et la nuit en prière, car j’espérais que Dieu me

pardonnerait mon suicide.

«La seconde nuit la porte s’ouvrit; j’étais couchée à terre sur le

parquet, les forces commençaient à m’abandonner.

«Au bruit je me relevai sur une main.

«Eh bien, me dit une voix qui vibrait d’une façon trop terrible à mon

oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous un peu

adoucie et paierons nous notre liberté d’une seule promesse de silence?

«Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n’aime pas

les puritains, je leur rends justice, ainsi qu’aux puritaines, quand

elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je

ne vous en demande pas davantage.

«— Sur la croix! m’écriai-je en me relevant, car à cette voix abhorrée

j’avais retrouvé toutes mes forces; sur la croix! je jure que nulle

promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la bouche; sur la

croix! je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, comme un

larron d’honneur, comme un lâche; sur la croix! je jure, si jamais je

parviens à sortir d’ici, de demander vengeance contre vous au genre

humain entier.

«— Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je n’avais

pas encore entendu, j’ai un moyen suprême, que je n’emploierai qu’à la

dernière extrémité, de vous fermer la bouche ou du moins d’empêcher

qu’on ne croie à un seul mot de ce que vous direz.»

«Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire.

«Il vit que c’était entre nous désormais une guerre éternelle, une

guerre à mort.

«Écoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et la

journée de demain; réfléchissez: promettez de vous taire, la richesse,

la considération, les honneurs mêmes vous entoureront; menacez de

parler, et je vous condamne à l’infamie.

«— Vous! m’écriai-je, vous!

«— À l’infamie éternelle, ineffaçable!

«— Vous!» répétai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais

insensé!

«Oui, moi! reprit-il.

«— Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas qu’à vos

yeux je me brise la tête contre la muraille!

«— C’est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir!

«— À demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant le

tapis de rage…»

Felton s’appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de

démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit.

CHAPITRE LVII.

UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE

Après un moment de silence employé par Milady à observer le jeune homme

qui l’écoutait, elle continua son récit:

«Il y avait près de trois jours que je n’avais ni bu ni mangé, je

souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des nuages

qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux: c’était le

délire.

«Le soir vint; j’étais si faible, qu’à chaque instant je m’évanouissais

et à chaque fois que je m’évanouissais je remerciais Dieu, car je

croyais que j’allais mourir.

«Au milieu de l’un de ces évanouissements, j’entendis la porte

s’ouvrir; la terreur me rappela à moi.

«Mon persécuteur entra suivi d’un homme masqué, il était masqué

lui-même; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant que

l’enfer a donné à sa personne pour le malheur de l’humanité.

«Eh bien, me dit-il, êtes-vous décidée à me faire le serment que je

vous ai demandé?

«Vous l’avez dit, les puritains n’ont qu’une parole: la mienne, vous

l’avez entendue, c’est de vous poursuivre sur la terre au tribunal des

hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!

«Ainsi, vous persistez?

«Je le jure devant ce Dieu qui m’entend: je prendrai le monde entier à

témoin de votre crime, et cela jusqu’à ce que j’aie trouvé un vengeur.

«Vous êtes une prostituée, dit-il d’une voix tonnante, et vous subirez

le supplice des prostituées! Flétrie aux yeux du monde que vous

invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n’êtes ni coupable ni

folle!»

«Puis s’adressant à l’homme qui l’accompagnait:

«Bourreau, dit-il, fais ton devoir.»

— Oh! son nom, son nom! s’écria Felton; son nom, dites-le-moi!

— Alors, malgré mes cris, malgré ma résistance, car je commençais à

comprendre qu’il s’agissait pour moi de quelque chose de pire que la

mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de

ses étreintes, et suffoquée par les sanglots, presque sans connaissance

invoquant Dieu, qui ne m’écoutait pas, je poussai tout à coup un

effroyable cri de douleur et de honte; un fer brûlant, un fer rouge, le

fer du bourreau, s’était imprimé sur mon épaule.»

Felton poussa un rugissement.

«Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majesté de reine, —

tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre pour la

jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d’un scélérat.

Apprenez à connaître le coeur des hommes, et désormais faites-vous

moins facilement l’instrument de leurs injustes vengeances.»

Milady d’un geste rapide ouvrit sa robe, déchira la batiste qui

couvrait son sein, et, rouge d’une feinte colère et d’une honte jouée,

montra au jeune homme l’empreinte ineffaçable qui déshonorait cette

épaule si belle.

«Mais, s’écria Felton, c’est une fleur de lis que je vois là!

— Et voilà justement où est l’infamie, répondit Milady. La flétrissure

d’Angleterre!… il fallait prouver quel tribunal me l’avait imposée, et

j’aurais fait un appel public à tous les tribunaux du royaume; mais la

flétrissure de France… oh! par elle, j’étais bien réellement flétrie.»

C’en était trop pour Felton.

Pâle, immobile, écrasé par cette révélation effroyable, ébloui par la

beauté surhumaine de cette femme qui se dévoilait à lui avec une

impudeur qu’il trouva sublime, il finit par tomber à genoux devant elle

comme faisaient les premiers chrétiens devant ces pures et saintes

martyres que la persécution des empereurs livrait dans le cirque à la

sanguinaire lubricité des populaces. La flétrissure disparut, la beauté

seule resta.

«Pardon, pardon! s’écria Felton, oh! pardon!»

Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.

«Pardon de quoi? demanda-t-elle.

— Pardon de m’être joint à vos persécuteurs.»

Milady lui tendit la main.

«Si belle, si jeune!» s’écria Felton en couvrant cette main de baisers.

Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d’un esclave font un

roi.

Felton était puritain: il quitta la main de cette femme pour baiser ses

pieds.

Il ne l’aimait déjà plus, il l’adorait.

Quand cette crise fut passée, quand Milady parut avoir recouvré son

sang-froid, qu’elle n’avait jamais perdu; lorsque Felton eut vu se

refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d’amour qu’on ne lui

cachait si bien que pour les lui faire désirer plus ardemment:

«Ah! maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à vous demander,

c’est le nom de votre véritable bourreau; car pour moi il n’y en a

qu’un; l’autre était l’instrument, voilà tout.

— Eh quoi, frère! s’écria Milady, il faut encore que je te le nomme, et

tu ne l’as pas deviné?

— Quoi! reprit Felton, lui!… encore lui!… toujours lui!… Quoi! le vrai

coupable…

— Le vrai coupable, dit Milady, c’est le ravageur de l’Angleterre, le

persécuteur des vrais croyants, le lâche ravisseur de l’honneur de tant

de femmes, celui qui pour un caprice de son coeur corrompu va faire

verser tant de sang à deux royaumes, qui protège les protestants

aujourd’hui et qui les trahira demain…

— Buckingham! c’est donc Buckingham!» s’écria Felton exaspéré.

Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n’eût pu

supporter la honte que lui rappelait ce nom.

«Buckingham, le bourreau de cette angélique créature! s’écria Felton.

Et tu ne l’as pas foudroyé, mon Dieu! et tu l’as laissé noble, honoré,

puissant pour notre perte à tous!

— Dieu abandonne qui s’abandonne lui-même, dit Milady.

— Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux

maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut donc

que la vengeance humaine prévienne la justice céleste!

— Les hommes le craignent et l’épargnent.

— Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l’épargnerai pas!…»

Milady sentit son âme baignée d’une joie infernale.

«Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, demanda Felton,

se trouve-t-il mêlé à tout cela?

— Écoutez, Felton, reprit Milady, car à côté des hommes lâches et

méprisables, il est encore des natures grandes et généreuses. J’avais

un fiancé, un homme que j’aimais et qui m’aimait; un coeur comme le

vôtre, Felton, un homme comme vous. Je vins à lui et je lui racontai

tout, il me connaissait, celui-là, et ne douta point un instant.

C’était un grand seigneur, c’était un homme en tout point l’égal de

Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement son épée, s’enveloppa

de son manteau et se rendit à Buckingham Palace.

— Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils hommes ce

ne soit pas l’épée qu’il faille employer, mais le poignard.

— Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme ambassadeur en

Espagne, où il allait demander la main de l’infante pour le roi Charles

Ier, qui n’était alors que prince de Galles. Mon fiancé revint.

«Écoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par

conséquent, il échappe à ma vengeance; mais en attendant soyons unis,

comme nous devions l’être, puis rapportez-vous-en à Lord de Winter pour

soutenir son honneur et celui de sa femme.»

— Lord de Winter! s’écria Felton.

— Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout

comprendre, n’est-ce pas? Buckingham resta plus d’un an absent. Huit

jours avant son arrivée, Lord de Winter mourut subitement, me laissant

sa seule héritière. D’où venait le coup? Dieu, qui sait tout, le sait

sans doute, moi je n’accuse personne…

— Oh! quel abîme, quel abîme! s’écria Felton.

— Lord de Winter était mort sans rien dire à son frère. Le secret

terrible devait être caché à tous, jusqu’à ce qu’il éclatât comme la

foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu avec peine ce

mariage de son frère aîné avec une jeune fille sans fortune. Je sentis

que je ne pouvais attendre d’un homme trompé dans ses espérances

d’héritage aucun appui. Je passai en France résolue à y demeurer

pendant tout le reste de ma vie. Mais toute ma fortune est en

Angleterre; les communications fermées par la guerre, tout me manqua:

force fut alors d’y revenir; il y a six jours j’abordais à Portsmouth.

— Eh bien? dit Felton.

— Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à Lord

de Winter, déjà prévenu contre moi, et lui dit que sa belle- soeur

était une prostituée, une femme flétrie. La voix pure et noble de mon

mari n’était plus là pour me défendre. Lord de Winter crut tout ce

qu’on lui dit, avec d’autant plus de facilité qu’il avait intérêt à le

croire. Il me fit arrêter, me conduisit ici, me remit sous votre garde.

Vous savez le reste: après-demain il me bannit, il me déporte;

après-demain il me relègue parmi les infâmes. Oh! la trame est bien

ourdie, allez! le complot est habile et mon honneur n’y survivra pas.

Vous voyez bien qu’il faut que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce

couteau!»

Et à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, Milady se

laissa aller débile et languissante entre les bras du jeune officier,

qui, ivre d’amour, de colère et de voluptés inconnues, la reçut avec

transport, la serra contre son coeur, tout frissonnant à l’haleine de

cette bouche si belle, tout éperdu au contact de ce sein si palpitant.

«Non, non, dit-il; non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour

triompher de tes ennemis.»

Milady le repoussa lentement de la main en l’attirant du regard; mais

Felton, à son tour, s’empara d’elle, l’implorant comme une Divinité.

«Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses paupières,

oh! la mort plutôt que la honte; Felton, mon frère, mon ami, je t’en

conjure!

— Non, s’écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée!

— Felton, je porte malheur à tout ce qui m’entoure! Felton,

abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!

— Eh bien, nous mourrons donc ensemble!» s’écria-t-il en appuyant ses

lèvres sur celles de la prisonnière.

Plusieurs coups retentirent à la porte; cette fois, Milady le repoussa

réellement.

«Écoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c’en est fait, nous

sommes perdus!

— Non, dit Felton, c’est la sentinelle qui me prévient seulement qu’une

ronde arrive.

— Alors, courez à la porte et ouvrez vous-même.»

Felton obéit; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son âme.

Il se trouva en face d’un sergent commandant une patrouille de

surveillance.

«Eh bien, qu’y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.

— Vous m’aviez dit d’ouvrir la porte si j’entendais crier au secours,

dit le soldat, mais vous aviez oublié de me laisser la clef; je vous ai

entendu crier sans comprendre ce que vous disiez, j’ai voulu ouvrir la

porte, elle était fermée en dedans, alors j’ai appelé le sergent.

— Et me voilà», dit le sergent.

Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix.

Milady comprit que c’était à elle de s’emparer de la situation, elle

courut à la table et prit le couteau qu’y avait déposé Felton:

«Et de quel droit voulez-vous m’empêcher de mourir? dit-elle.

— Grand Dieu!» s’écria Felton en voyant le couteau luire à sa main.

En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor.

Le baron, attiré par le bruit, en robe de chambre, son épée sous le

bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.

«Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie; vous le

voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j’avais

indiquées; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas.»

Milady comprit qu’elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une

preuve immédiate et terrible de son courage.

«Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber

sur ceux qui le font couler!»

Felton jeta un cri et se précipita vers elle; il était trop tard:

Milady s’était frappée. Mais le couteau avait rencontré, heureusement,

nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui, à cette époque,

défendait comme une cuirasse la poitrine des femmes; il avait glissé en

déchirant la robe, et avait pénétré de biais entre la chair et les

côtes.

La robe de Milady n’en fut pas moins tachée de sang en une seconde.

Milady était tombée à la renverse et semblait évanouie.

Felton arracha le couteau.

«Voyez, Milord, dit-il d’un air sombre, voici une femme qui était sous

ma garde et qui s’est tuée!

— Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n’est pas morte,

les démons ne meurent pas si facilement, soyez tranquille et allez

m’attendre chez moi.

— Mais, Milord…

— Allez, je vous l’ordonne.»

À cette injonction de son supérieur, Felton obéit; mais, en sortant, il

mit le couteau dans sa poitrine.

Quant à Lord de Winter, il se contenta d’appeler la femme qui servait

Milady et, lorsqu’elle fut venue, lui recommandant la prisonnière

toujours évanouie, il la laissa seule avec elle.

Cependant, comme à tout prendre, malgré ses soupçons, la blessure

pouvait être grave, il envoya, à l’instant même, un homme à cheval

chercher un médecin.

CHAPITRE LVIII.

ÉVASION

Comme l’avait pensé Lord de Winter, la blessure de Milady n’était pas

dangereuse; aussi dès qu’elle se trouva seule avec la femme que le

baron avait fait appeler et qui se hâtait de la déshabiller,

rouvrit-elle les yeux.

Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce n’étaient

pas choses difficiles pour une comédienne comme Milady; aussi la pauvre

femme fut-elle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses

instances, elle s’obstina à la veiller toute la nuit.

Mais la présence de cette femme n’empêchait pas Milady de songer.

Il n’y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à

elle: un ange apparût-il au jeune homme pour accuser Milady, il le

prendrait certainement, dans la disposition d’esprit où il se trouvait,

pour un envoyé du démon.

Milady souriait à cette pensée, car Felton, c’était désormais sa seule

espérance, son seul moyen de salut.

Mais Lord de Winter pouvait l’avoir soupçonné, mais Felton maintenant

pouvait être surveillé lui-même.

Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva; mais depuis le

temps où Milady s’était frappée, la blessure s’était déjà refermée: le

médecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la profondeur; il

reconnut seulement au pouls de la malade que le cas n’était point

grave.

Le matin, Milady, sous prétexte qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et

qu’elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui veillait près

d’elle.

Elle avait une espérance, c’est que Felton arriverait à l’heure du

déjeuner, mais Felton ne vint pas.

Ses craintes s’étaient-elles réalisées? Felton, soupçonné par le baron,

allait-il lui manquer au moment décisif? Elle n’avait plus qu’un jour:

Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour le 23 et l’on

était arrivé au matin du 22.

Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu’à l’heure du

dîner.

Quoiqu’elle n’eût pas mangé le matin, le dîner fut apporté à l’heure

habituelle; Milady s’aperçut alors avec effroi que l’uniforme des

soldats qui la gardaient était changé.

Alors elle se hasarda à demander ce qu’était devenu Felton. On lui

répondit que Felton était monté à cheval il y avait une heure, et était

parti.

Elle s’informa si le baron était toujours au château; le soldat

répondit que oui, et qu’il avait ordre de le prévenir si la prisonnière

désirait lui parler.

Milady répondit qu’elle était trop faible pour le moment, et que son

seul désir était de demeurer seule.

Le soldat sortit, laissant le dîner servi.

Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés, on se

défiait donc de Felton.

C’était le dernier coup porté à la prisonnière.

Restée seule, elle se leva; ce lit où elle se tenait par prudence et

pour qu’on la crût gravement blessée, la brûlait comme un brasier

ardent. Elle jeta un coup d’oeil sur la porte: le baron avait fait

clouer une planche sur le guichet; il craignait sans doute que, par

cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen diabolique,

à séduire les gardes.

Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer à ses transports

sans être observée: elle parcourait la chambre avec l’exaltation d’une

folle furieuse ou d’une tigresse enfermée dans une cage de fer. Certes,

si le couteau lui fût resté, elle eût songé, non plus à se tuer

elle-même, mais, cette fois, à tuer le baron.

À six heures, Lord de Winter entra; il était armé jusqu’aux dents. Cet

homme, dans lequel, jusque-là, Milady n’avait vu qu’un gentleman assez

niais, était devenu un admirable geôlier: il semblait tout prévoir,

tout deviner, tout prévenir.

Un seul regard jeté sur Milady lui apprit ce qui se passait dans son

âme.

«Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd’hui; vous

n’avez plus d’armes, et d’ailleurs je suis sur mes gardes. Vous aviez

commencé à pervertir mon pauvre Felton: il subissait déjà votre

infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous verra plus,

tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous partirez. J’avais

fixé l’embarquement au 24, mais j’ai pensé que plus la chose serait

rapprochée, plus elle serait sûre. Demain à midi j’aurai l’ordre de

votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que ce

soit avant d’être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la

cervelle, et il en a l’ordre; si, sur le navire, vous dites un mot à

qui que ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine

vous fait jeter à la mer, c’est convenu. Au revoir, voilà ce que pour

aujourd’hui j’avais à vous dire. Demain je vous reverrai pour vous

faire mes adieux!»

Et sur ces paroles le baron sortit.

Milady avait écouté toute cette menaçante tirade le sourire du dédain

sur les lèvres, mais la rage dans le coeur.

On servit le souper; Milady sentit qu’elle avait besoin de forces, elle

ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui

s’approchait menaçante, car de gros nuages roulaient au ciel, et des

éclairs lointains annonçaient un orage.

L’orage éclata vers les dix heures du soir: Milady sentait une

consolation à voir la nature partager le désordre de son coeur; la

foudre grondait dans l’air comme la colère dans sa pensée, il lui

semblait que la rafale, en passant, échevelait son front comme les

arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles; elle

hurlait comme l’ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de

la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer.

Tout à coup elle entendit frapper à une vitre, et, à la lueur d’un

éclair, elle vit le visage d’un homme apparaître derrière les barreaux.

Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit.

«Felton! s’écria-t-elle, je suis sauvée!

— Oui, dit Felton! mais silence, silence! il me faut le temps de scier

vos barreaux. Prenez garde seulement qu’ils ne vous voient par le

guichet.

— Oh! c’est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton, reprit

Milady, ils ont fermé le guichet avec une planche.

— C’est bien, Dieu les a rendus insensés! dit Felton.

— Mais que faut-il que je fasse? demanda Milady.

— Rien, rien; refermez la fenêtre seulement. Couchez-vous, ou, du

moins, mettez-vous dans votre lit tout habillée; quand j’aurai fini, je

frapperai aux carreaux. Mais pourrez-vous me suivre?

— Oh! oui.

— Votre blessure?

— Me fait souffrir, mais ne m’empêche pas de marcher.

— Tenez-vous donc prête au premier signal.»

Milady referma la fenêtre, éteignit la lampe, et alla, comme le lui

avait recommandé Felton, se blottir dans son lit. Au milieu des

plaintes de l’orage, elle entendait le grincement de la lime contre les

barreaux, et, à la lueur de chaque éclair, elle apercevait l’ombre de

Felton derrière les vitres.

Elle passa une heure sans respirer, haletante, la sueur sur le front,

et le coeur serré par une épouvantable angoisse à chaque mouvement

qu’elle entendait dans le corridor.

Il y a des heures qui durent une année.

Au bout d’une heure, Felton frappa de nouveau.

Milady bondit hors de son lit et alla ouvrir. Deux barreaux de moins

formaient une ouverture à passer un homme.

«Êtes-vous prête? demanda Felton.

— Oui. Faut-il que j’emporte quelque chose?

— De l’or, si vous en avez.

— Oui, heureusement on m’a laissé ce que j’en avais.

— Tant mieux, car j’ai usé tout le mien pour fréter une barque.

— Prenez», dit Milady en mettant aux mains de Felton un sac plein d’or.

Felton prit le sac et le jeta au pied du mur.

«Maintenant, dit-il, voulez-vous venir?

— Me voici.»

Milady monta sur un fauteuil et passa tout le haut de son corps par la

fenêtre: elle vit le jeune officier suspendu au-dessus de l’abîme par

une échelle de corde.

Pour la première fois, un mouvement de terreur lui rappela qu’elle

était femme.

Le vide l’épouvantait.

«Je m’en étais douté, dit Felton.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Milady, je descendrai les yeux

fermés.

— Avez-vous confiance en moi? dit Felton.

— Vous le demandez?

— Rapprochez vos deux mains; croisez-les, c’est bien.»

Felton lui lia les deux poignets avec son mouchoir, puis par- dessus le

mouchoir, avec une corde.

«Que faites-vous? demanda Milady avec surprise.

— Passez vos bras autour de mon cou et ne craignez rien.

— Mais je vous ferai perdre l’équilibre, et nous nous briserons tous

les deux.

— Soyez tranquille, je suis marin.»

Il n’y avait pas une seconde à perdre; Milady passa ses deux bras

autour du cou de Felton et se laissa glisser hors de la fenêtre.

Felton se mit à descendre les échelons lentement et un à un. Malgré la

pesanteur des deux corps, le souffle de l’ouragan les balançait dans

l’air.

Tout à coup Felton s’arrêta.

«Qu’y a-t-il? demanda Milady.

— Silence, dit Felton, j’entends des pas.

— Nous sommes découverts!»

Il se fit un silence de quelques instants.

«Non, dit Felton, ce n’est rien.

— Mais enfin quel est ce bruit?

— Celui de la patrouille qui va passer sur le chemin de ronde.

— Où est le chemin de ronde?

— Juste au-dessous de nous.

— Elle va nous découvrir.

— Non, s’il ne fait pas d’éclairs.

— Elle heurtera le bas de l’échelle.

— Heureusement elle est trop courte de six pieds.

— Les voilà, mon Dieu!

— Silence!»

Tous deux restèrent suspendus, immobiles et sans souffle, à vingt pieds

du sol; pendant ce temps les soldats passaient au-dessous riant et

causant.

Il y eut pour les fugitifs un moment terrible.

La patrouille passa; on entendit le bruit des pas qui s’éloignait, et

le murmure des voix qui allait s’affaiblissant.

«Maintenant, dit Felton, nous sommes sauvés.»

Milady poussa un soupir et s’évanouit.

Felton continua de descendre. Parvenu au bas de l’échelle, et lorsqu’il

ne sentit plus d’appui pour ses pieds, il se cramponna avec ses mains;

enfin, arrivé au dernier échelon il se laissa pendre à la force des

poignets et toucha la terre. Il se baissa, ramassa le sac d’or et le

prit entre ses dents.

Puis il souleva Milady dans ses bras, et s’éloigna vivement du côté

opposé à celui qu’avait pris la patrouille. Bientôt il quitta le chemin

de ronde, descendit à travers les rochers, et, arrivé au bord de la

mer, fit entendre un coup de sifflet.

Un signal pareil lui répondit, et, cinq minutes après, il vit

apparaître une barque montée par quatre hommes.

La barque s’approcha aussi près qu’elle put du rivage, mais il n’y

avait pas assez de fond pour qu’elle pût toucher le bord; Felton se mit

à l’eau jusqu’à la ceinture, ne voulant confier à personne son précieux

fardeau.

Heureusement la tempête commençait à se calmer, et cependant la mer

était encore violente; la petite barque bondissait sur les vagues comme

une coquille de noix.

«Au sloop, dit Felton, et nagez vivement.»

Les quatre hommes se mirent à la rame; mais la mer était trop grosse

pour que les avirons eussent grande prise dessus.

Toutefois on s’éloignait du château; c’était le principal. La nuit

était profondément ténébreuse, et il était déjà presque impossible de

distinguer le rivage de la barque, à plus forte raison n’eût-on pas pu

distinguer la barque du rivage.

Un point noir se balançait sur la mer.

C’était le sloop.

Pendant que la barque s’avançait de son côté de toute la force de ses

quatre rameurs, Felton déliait la corde, puis le mouchoir qui liait les

mains de Milady.

Puis, lorsque ses mains furent déliées, il prit de l’eau de la mer et

la lui jeta au visage.

Milady poussa un soupir et ouvrit les yeux.

«Où suis-je? dit-elle.

— Sauvée, répondit le jeune officier.

— Oh! sauvée! sauvée! s’écria-t-elle. Oui, voici le ciel, voici la mer!

Cet air que je respire, c’est celui de la liberté. Ah!… merci, Felton,

merci!»

Le jeune homme la pressa contre son coeur.

«Mais qu’ai-je donc aux mains? demanda Milady; il me semble qu’on m’a

brisé les poignets dans un étau.»

En effet, Milady souleva ses bras: elle avait les poignets meurtris.

«Hélas! dit Felton en regardant ces belles mains et en secouant

doucement la tête.

— Oh! ce n’est rien, ce n’est rien! s’écria Milady: maintenant je me

rappelle!»

Milady chercha des yeux autour d’elle.

«Il est là», dit Felton en poussant du pied le sac d’or.

On s’approchait du sloop. Le marin de quart héla la barque, la barque

répondit.

«Quel est ce bâtiment? demanda Milady.

— Celui que j’ai frété pour vous.

— Où va-t-il me conduire?

— Où vous voudrez, pourvu que, moi, vous me jetiez à Portsmouth.

— Qu’allez-vous faire à Portsmouth? demanda Milady.

— Accomplir les ordres de Lord de Winter, dit Felton avec un sombre

sourire.

— Quels ordres? demanda Milady.

— Vous ne comprenez donc pas? dit Felton.

— Non; expliquez-vous, je vous en prie.

— Comme il se défiait de moi, il a voulu vous garder lui-même, et m’a

envoyé à sa place faire signer à Buckingham l’ordre de votre

déportation.

— Mais s’il se défiait de vous, comment vous a-t-il confié cet ordre?

— Étais-je censé savoir ce que je portais?

— C’est juste. Et vous allez à Portsmouth?

— Je n’ai pas de temps à perdre: c’est demain le 23, et Buckingham part

demain avec la flotte.

— Il part demain, pour où part-il?

— Pour La Rochelle.

— Il ne faut pas qu’il parte! s’écria Milady, oubliant sa présence

d’esprit accoutumée.

— Soyez tranquille, répondit Felton, il ne partira pas.»

Milady tressaillit de joie; elle venait de lire au plus profond du

coeur du jeune homme: la mort de Buckingham y était écrite en toutes

lettres.

«Felton…, dit-elle, vous êtes grand comme Judas Macchabée! Si vous

mourez, je meurs avec vous: voilà tout ce que je puis vous dire.

— Silence! dit Felton, nous sommes arrivés.»

En effet, on touchait au sloop.

Felton monta le premier à l’échelle et donna la main à Milady, tandis

que les matelots la soutenaient, car la mer était encore fort agitée.

Un instant après ils étaient sur le pont.

«Capitaine, dit Felton, voici la personne dont je vous ai parlé, et

qu’il faut conduire saine et sauve en France.

— Moyennant mille pistoles, dit le capitaine.

— Je vous en ai donné cinq cents.

— C’est juste, dit le capitaine.

— Et voilà les cinq cents autres, reprit Milady, en portant la main au

sac d’or.

— Non, dit le capitaine, je n’ai qu’une parole, et je l’ai donnée à ce

jeune homme; les cinq cents autres pistoles ne me sont dues qu’en

arrivant à Boulogne.

— Et nous y arriverons?

— Sains et saufs, dit le capitaine, aussi vrai que je m’appelle Jack

Buttler.

— Eh bien, dit Milady, si vous tenez votre parole, ce n’est pas cinq

cents, mais mille pistoles que je vous donnerai.

— Hurrah pour vous alors, ma belle dame, cria le capitaine, et puisse

Dieu m’envoyer souvent des pratiques comme Votre Seigneurie!

— En attendant, dit Felton, conduisez-nous dans la petite baie de

Chichester, en avant de Portsmouth; vous savez qu’il est convenu que

vous nous conduirez là.»

Le capitaine répondit en commandant la manoeuvre nécessaire, et vers

les sept heures du matin le petit bâtiment jetait l’ancre dans la baie

désignée.

Pendant cette traversée, Felton avait tout raconté à Milady: comment,

au lieu d’aller à Londres, il avait frété le petit bâtiment, comment il

était revenu, comment il avait escaladé la muraille en plaçant dans les

interstices des pierres, à mesure qu’il montait, des crampons, pour

assurer ses pieds, et comment enfin, arrivé aux barreaux, il avait

attaché l’échelle, Milady savait le reste.

De son côté, Milady essaya d’encourager Felton dans son projet, mais

aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, elle vit bien que le

jeune fanatique avait plutôt besoin d’être modéré que d’être affermi.

Il fut convenu que Milady attendrait Felton jusqu’à dix heures; si à

dix heures il n’était pas de retour, elle partirait.

Alors, en supposant qu’il fût libre, il la rejoindrait en France, au

couvent des Carmélites de Béthune.

CHAPITRE LIX.

CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628

Felton prit congé de Milady comme un frère qui va faire une simple

promenade prend congé de sa soeur en lui baisant la main.

Toute sa personne paraissait dans son état de calme ordinaire:

seulement une lueur inaccoutumée brillait dans ses yeux, pareille à un

reflet de fièvre; son front était plus pâle encore que de coutume; ses

dents étaient serrées, et sa parole avait un accent bref et saccadé qui

indiquait que quelque chose de sombre s’agitait en lui.

Tant qu’il resta sur la barque qui le conduisait à terre, il demeura le

visage tourné du côté de Milady, qui, debout sur le pont, le suivait

des yeux. Tous deux étaient assez rassurés sur la crainte d’être

poursuivis: on n’entrait jamais dans la chambre de Milady avant neuf

heures; et il fallait trois heures pour venir du château à Londres.

Felton mit pied à terre, gravit la petite crête qui conduisait au haut

de la falaise, salua Milady une dernière fois, et prit sa course vers

la ville.

Au bout de cent pas, comme le terrain allait en descendant, il ne

pouvait plus voir que le mât du sloop.

Il courut aussitôt dans la direction de Portsmouth, dont il voyait en

face de lui, à un demi-mille à peu près, se dessiner dans la brume du

matin les tours et les maisons.

Au-delà de Portsmouth, la mer était couverte de vaisseaux dont on

voyait les mâts, pareils à une forêt de peupliers dépouillés par

l’hiver, se balancer sous le souffle du vent.

Felton, dans sa marche rapide, repassait ce que dix années de

méditations ascétiques et un long séjour au milieu des puritains lui

avaient fourni d’accusations vraies ou fausses contre le favori de

Jacques VI et de Charles Ier.

Lorsqu’il comparait les crimes publics de ce ministre, crimes

éclatants, crimes européens, si on pouvait le dire, avec les crimes

privés et inconnus dont l’avait chargé Milady, Felton trouvait que le

plus coupable des deux hommes que renfermait Buckingham était celui

dont le public ne connaissait pas la vie. C’est que son amour si

étrange, si nouveau, si ardent, lui faisait voir les accusations

infâmes et imaginaires de Lady de Winter, comme on voit au travers d’un

verre grossissant, à l’état de monstres effroyables, des atomes

imperceptibles en réalité auprès d’une fourmi.

La rapidité de sa course allumait encore son sang: l’idée qu’il

laissait derrière lui, exposée à une vengeance effroyable, la femme

qu’il aimait ou plutôt qu’il adorait comme une sainte, l’émotion

passée, sa fatigue présente, tout exaltait encore son âme au-dessus des

sentiments humains.

Il entra à Portsmouth vers les huit heures du matin; toute la

population était sur pied; le tambour battait dans les rues et sur le

port; les troupes d’embarquement descendaient vers la mer.

Felton arriva au palais de l’Amirauté, couvert de poussière et

ruisselant de sueur; son visage, ordinairement si pâle, était pourpre

de chaleur et de colère. La sentinelle voulut le repousser; mais Felton

appela le chef du poste, et tirant de sa poche la lettre dont il était

porteur:

«Message pressé de la part de Lord de Winter», dit-il.

Au nom de Lord de Winter, qu’on savait l’un des plus intimes de Sa

Grâce, le chef de poste donna l’ordre de laisser passer Felton, qui, du

reste, portait lui-même l’uniforme d’officier de marine.

Felton s’élança dans le palais.

Au moment où il entrait dans le vestibule un homme entrait aussi,

poudreux, hors d’haleine, laissant à la porte un cheval de poste qui en

arrivant tomba sur les deux genoux.

Felton et lui s’adressèrent en même temps à Patrick, le valet de

chambre de confiance du duc. Felton nomma le baron de Winter, l’inconnu

ne voulut nommer personne, et prétendit que c’était au duc seul qu’il

pouvait se faire connaître. Tous deux insistaient pour passer l’un

avant l’autre.

Patrick, qui savait que Lord de Winter était en affaires de service et

en relations d’amitié avec le duc, donna la préférence à celui qui

venait en son nom. L’autre fut forcé d’attendre, et il fut facile de

voir combien il maudissait ce retard.

Le valet de chambre fit traverser à Felton une grande salle dans

laquelle attendaient les députés de La Rochelle conduits par le prince

de Soubise, et l’introduisit dans un cabinet où Buckingham, sortant du

bain, achevait sa toilette, à laquelle, cette fois comme toujours, il

accordait une attention extraordinaire.

«Le lieutenant Felton, dit Patrick, de la part de Lord de Winter.

— De la part de Lord de Winter! répéta Buckingham, faites entrer.»

Felton entra. En ce moment Buckingham jetait sur un canapé une riche

robe de chambre brochée d’or, pour endosser un pourpoint de velours

bleu tout brodé de perles.

«Pourquoi le baron n’est-il pas venu lui-même? demanda Buckingham, je

l’attendais ce matin.

— Il m’a chargé de dire à Votre Grâce, répondit Felton, qu’il

regrettait fort de ne pas avoir cet honneur, mais qu’il en était

empêché par la garde qu’il est obligé de faire au château.

— Oui, oui, dit Buckingham, je sais cela, il a une prisonnière.

— C’est justement de cette prisonnière que je voulais parler à Votre

Grâce, reprit Felton.

— Eh bien, parlez.

— Ce que j’ai à vous dire ne peut être entendu que de vous, Milord.

— Laissez-nous, Patrick, dit Buckingham, mais tenez-vous à portée de la

sonnette; je vous appellerai tout à l’heure.»

Patrick sortit.

«Nous sommes seuls, monsieur, dit Buckingham, parlez.

— Milord, dit Felton, le baron de Winter vous a écrit l’autre jour pour

vous prier de signer un ordre d’embarquement relatif à une jeune femme

nommée Charlotte Backson.

— Oui, monsieur, et je lui ai répondu de m’apporter ou de m’envoyer cet

ordre et que je le signerais.

— Le voici, Milord.

— Donnez», dit le duc.

Et, le prenant des mains de Felton, il jeta sur le papier un coup

d’oeil rapide. Alors, s’apercevant que c’était bien celui qui lui était

annoncé, il le posa sur la table, prit une plume et s’apprêta à signer.

«Pardon, Milord, dit Felton arrêtant le duc, mais Votre Grâce sait-elle

que le nom de Charlotte Backson n’est pas le véritable nom de cette

jeune femme?

— Oui, monsieur, je le sais, répondit le duc en trempant la plume dans

l’encrier.

— Alors, Votre Grâce connaît son véritable nom? demanda Felton d’une

voix brève.

— Je le connais.»

Le duc approcha la plume du papier.

«Et, connaissant ce véritable nom, reprit Felton, Monseigneur signera

tout de même?

— Sans doute, dit Buckingham, et plutôt deux fois qu’une.

— Je ne puis croire, continua Felton d’une voix qui devenait de plus en

plus brève et saccadée, que Sa Grâce sache qu’il s’agit de Lady de

Winter…

— Je le sais parfaitement, quoique je sois étonné que vous le sachiez,

vous!

— Et Votre Grâce signera cet ordre sans remords?»

Buckingham regarda le jeune homme avec hauteur.

«Ah çà, monsieur, savez-vous bien, lui dit-il, que vous me faites là

d’étranges questions, et que je suis bien simple d’y répondre?

— Répondez-y, Monseigneur, dit Felton, la situation est plus grave que

vous ne le croyez peut-être.»

Buckingham pensa que le jeune homme, venant de la part de Lord de

Winter, parlait sans doute en son nom et se radoucit.

«Sans remords aucun, dit-il, et le baron sait comme moi que Milady de

Winter est une grande coupable, et que c’est presque lui faire grâce

que de borner sa peine à l’extradition.»

Le duc posa sa plume sur le papier.

«Vous ne signerez pas cet ordre, Milord! dit Felton en faisant un pas

vers le duc.

— Je ne signerai pas cet ordre, dit Buckingham, et pourquoi?

— Parce que vous descendrez en vous-même, et que vous rendrez justice à

Milady.

— On lui rendra justice en l’envoyant à Tyburn, dit Buckingham; Milady

est une infâme.

— Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous

demande sa liberté.

— Ah çà, dit Buckingham, êtes-vous fou de me parler ainsi?

— Milord, excusez-moi! je parle comme je puis; je me contiens.

Cependant, Milord, songez à ce que vous allez faire, et craignez

d’outrepasser la mesure!

— Plaît-il?… Dieu me pardonne! s’écria Buckingham, mais je crois qu’il

me menace!

— Non, Milord, je prie encore, et je vous dis: une goutte d’eau suffit

pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le

châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes.

— Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d’ici et vous

rendre aux arrêts sur-le-champ.

— Vous allez m’écouter jusqu’au bout, Milord. Vous avez séduit cette

jeune fille, vous l’avez outragée, souillée; réparez vos crimes envers

elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai pas autre chose de

vous.

— Vous n’exigerez pas? dit Buckingham regardant Felton avec étonnement

et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu’il venait de

prononcer.

— Milord, continua Felton s’exaltant à mesure qu’il parlait, Milord,

prenez garde, toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités; Milord,

vous avez abusé de la puissance royale que vous avez presque usurpée;

Milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu; Dieu vous punira

plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd’hui.

— Ah! ceci est trop fort!» cria Buckingham en faisant un pas vers la

porte.

Felton lui barra le passage.

«Je vous le demande humblement, dit-il, signez l’ordre de mise en

liberté de Lady de Winter; songez que c’est la femme que vous avez

déshonorée.

— Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j’appelle et vous fais

mettre aux fers.

— Vous n’appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la

sonnette placée sur un guéridon incrusté d’argent; prenez garde,

Milord, vous voilà entre les mains de Dieu.

— Dans les mains du diable, vous voulez dire, s’écria Buckingham en

élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler

directement.

— Signez, Milord, signez la liberté de Lady de Winter, dit Felton en

poussant un papier vers le duc.

— De force! vous moquez-vous? holà, Patrick!

— Signez, Milord!

— Jamais!

— Jamais!

— À moi», cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée.

Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout

ouvert et caché dans son pourpoint le couteau dont s’était frappée

Milady; d’un bond il fut sur le duc.

En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:

«Milord, une lettre de France!

— De France!» s’écria Buckingham, oubliant tout en pensant de qui lui

venait cette lettre.

Felton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau

jusqu’au manche.

«Ah! traître! cria Buckingham, tu m’as tué…

— Au meurtre!» hurla Patrick.

Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir, et, voyant la porte

libre, s’élança dans la chambre voisine, qui était celle où

attendaient, comme nous l’avons dit, les députés de La Rochelle, la

traversa tout en courant et se précipita vers l’escalier; mais, sur la

première marche, il rencontra Lord de Winter, qui, le voyant pâle,

égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou

en s’écriant:

«Je le savais, je l’avais deviné et j’arrive trop tard d’une minute!

oh! malheureux que je suis!»

Felton ne fit aucune résistance; Lord de Winter le remit aux mains des

gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une

petite terrasse dominant la mer, et il s’élança dans le cabinet de

Buckingham.

Au cri poussé par le duc, à l’appel de Patrick, l’homme que Felton

avait rencontré dans l’antichambre se précipita dans le cabinet.

Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main

crispée.

«La Porte, dit le duc d’une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa

part?

— Oui, Monseigneur, répondit le fidèle serviteur d’Anne d’Autriche,

mais trop tard peut-être.

— Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne laissez

entrer personne: oh! je ne saurai pas ce qu’elle me fait dire! mon

Dieu, je me meurs!»

Et le duc s’évanouit.

Cependant, Lord de Winter, les députés, les chefs de l’expédition, les

officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa

chambre; partout des cris de désespoir retentissaient. La nouvelle qui

emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt

partout et se répandit par la ville.

Un coup de canon annonça qu’il venait de se passer quelque chose de

nouveau et d’inattendu.

Lord de Winter s’arrachait les cheveux.

«Trop tard d’une minute! s’écriait-il, trop tard d’une minute! oh! mon

Dieu, mon Dieu, quel malheur!»

En effet, on était venu lui dire à sept heures du matin qu’une échelle

de corde flottait à une des fenêtres du château; il avait couru

aussitôt à la chambre de Milady, avait trouvé la chambre vide et la

fenêtre ouverte, les barreaux sciés, il s’était rappelé la

recommandation verbale que lui avait fait transmettre d’Artagnan par

son messager, il avait tremblé pour le duc, et, courant à l’écurie,

sans prendre le temps de faire seller son cheval, avait sauté sur le

premier venu, était accouru ventre à terre, et sautant à bas dans la

cour, avait monté précipitamment l’escalier, et, sur le premier degré,

avait, comme nous l’avons dit, rencontré Felton.

Cependant le duc n’était pas mort: il revint à lui, rouvrit les yeux,

et l’espoir rentra dans tous les coeurs.

«Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte.

«Ah! c’est vous, de Winter! vous m’avez envoyé ce matin un singulier

fou, voyez l’état dans lequel il m’a mis!

— Oh! Milord! s’écria le baron, je ne m’en consolerai jamais.

— Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant

la main, je ne connais pas d’homme qui mérite d’être regretté pendant

toute la vie d’un autre homme; mais laisse-nous, je t’en prie.»

Le baron sortit en sanglotant.

Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick.

On cherchait un médecin, qu’on ne pouvait trouver.

«Vous vivrez, Milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du

duc, le messager d’Anne d’Autriche.

— Que m’écrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de

sang et domptant, pour parler de celle qu’il aimait, d’atroces

douleurs, que m’écrivait-elle? Lis-moi sa lettre.

— Oh! Milord! fit La Porte.

— Obéis, La Porte; ne vois-tu pas que je n’ai pas de temps à perdre?»

La Porte rompit le cachet et plaça le parchemin sous les yeux du duc;

mais Buckingham essaya vainement de distinguer l’écriture.

«Lis donc, dit-il, lis donc, je n’y vois plus; lis donc! car bientôt

peut-être je n’entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a

écrit.»

La Porte ne fit plus de difficulté, et lut:

«Milord,

«Par ce que j’ai, depuis que je vous connais, souffert par vous et

pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos,

d’interrompre les grands armements que vous faites contre la France

et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est

la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause

cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et

pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous,

Milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas.

«Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du

moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.

«Votre affectionnée,

«Anne.»

Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette

lecture; puis, lorsqu’elle fut finie, comme s’il eût trouvé dans cette

lettre un amer désappointement:

«N’avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte?

demanda-t-il.

— Si fait, Monseigneur: la reine m’avait chargé de vous dire de veiller

sur vous, car elle avait eu avis qu’on voulait vous assassiner.

— Et c’est tout, c’est tout? reprit Buckingham avec impatience.

— Elle m’avait encore chargé de vous dire qu’elle vous aimait toujours.

— Ah! fit Buckingham, Dieu soit loué! ma mort ne sera donc pas pour

elle la mort d’un étranger!…»

La Porte fondit en larmes.

«Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de

diamants.»

Patrick apporta l’objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir

appartenu à la reine.

«Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en

perles.»

Patrick obéit encore.

«Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j’eusse à

elle, ce coffret d’argent, et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa

Majesté; et pour dernier souvenir… (il chercha autour de lui quelque

objet précieux)… vous y joindrez…»

Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne

rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant

encore du sang vermeil étendu sur la lame.

«Et vous y joindrez ce couteau», dit le duc en serrant la main de La

Porte.

Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d’argent, y laissa

tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu’il ne pouvait plus

parler; puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n’avait

plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet.

Patrick poussa un grand cri.

Buckingham voulut sourire une dernière fois; mais la mort arrêta sa

pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d’amour.

En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré; il était déjà à bord

du vaisseau amiral, on avait été obligé d’aller le chercher là.

Il s’approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne,

et la laissa retomber.

«Tout est inutile, dit-il, il est mort.

— Mort, mort!» s’écria Patrick.

À ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut que

consternation et que tumulte.

Aussitôt que Lord de Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton,

que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais.

«Misérable! dit-il au jeune homme qui, depuis la mort de Buckingham,

avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus

l’abandonner; misérable! qu’as-tu fait?

— Je me suis vengé, dit-il.

— Toi! dit le baron; dis que tu as servi d’instrument à cette femme

maudite; mais je te le jure, ce crime sera son dernier crime.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et

j’ignore de qui vous voulez parler, Milord; j’ai tué M. de Buckingham

parce qu’il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine: je

l’ai puni de son injustice, voilà tout.»

De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne

savait que penser d’une pareille insensibilité.

Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. À

chaque bruit qu’il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les

pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses bras pour s’accuser

et se perdre avec lui.

Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer,

que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière; avec ce

regard d’aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n’aurait vu

qu’un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se

dirigeait vers les côtes de France.

Il pâlit, porta la main à son coeur, qui se brisait, et comprit toute

la trahison.

«Une dernière grâce, Milord! dit-il au baron.

— Laquelle? demanda celui-ci.

— Quelle heure est-il?»

Le baron tira sa montre.

«Neuf heures moins dix minutes», dit-il.

Milady avait avancé son départ d’une heure et demie dès qu’elle avait

entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait

donné l’ordre de lever l’ancre.

La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte.

«Dieu l’a voulu», dit Felton avec la résignation du fanatique, mais

cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il

croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie

allait être sacrifiée.

De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout.

«Sois puni seul d’abord, misérable, dit Lord de Winter à Felton, qui se

laissait entraîner les yeux tournés vers la mer; mais je te jure, sur

la mémoire de mon frère que j’aimais tant, que ta complice n’est pas

sauvée.»

Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.

Quant à de Winter, il descendit rapidement l’escalier et se rendit au

port.

CHAPITRE LX.

EN FRANCE

La première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant

cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les

Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur

cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout

son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortit

jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se

chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui- même le départ.

Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre

l’ambassadeur de Danemark, qui avait pris congé, et l’ambassadeur

ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue

les navires des Indes que Charles Ier avait fait restituer aux

Provinces-Unies.

Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après

l’événement, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires

étaient déjà sortis du port: l’un emmenant, comme nous le savons,

Milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée

dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du

vaisseau amiral.

Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et

comment il partit.

Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle;

seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être

encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito

passer les fêtes de Saint-Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal

de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le

cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand

plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour

vers le 15 septembre.

M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son portemanteau, et

comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même

l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans

dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte.

Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de

Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut

alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait accordée le

cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires; sans cette

circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses

compagnons partaient.

On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris avait

pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se rencontrant

au couvent de Béthune avec Milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme

nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon,

cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour

qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à Mme Bonacieux de

sortir du couvent et de se retirer soit en Lorraine, soit en Belgique.

La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après,

Aramis avait reçu cette lettre:

«Mon cher cousin,

«Voici l’autorisation de ma soeur à retirer notre petite servante

du couvent de Béthune, dont vous pensez que l’air est mauvais pour

elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir,

car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve

d’être utile plus tard.

«Je vous embrasse.

«Marie Michon.»

À cette lettre était jointe une autorisation ainsi conçue:

«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne

qui lui remettra ce billet la novice qui était entrée dans son couvent

sous ma recommandation et sous mon patronage.

«Au Louvre, le 10 août 1628.

«Anne.»

On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une

lingère qui appelait la reine sa soeur avaient égayé la verve des

jeunes gens; mais Aramis, après avoir rougi deux ou trois fois jusqu’au

blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos, avait prié ses

amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était

dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme

intermédiaire dans ces sortes d’affaires.

Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre

mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient: l’ordre de

tirer Mme Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il est vrai

que cet ordre ne leur servirait pas à grand-chose tant qu’ils seraient

au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France; aussi

d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en lui

confiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette

nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi

allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et

qu’ils faisaient partie de l’escorte.

La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et

l’on partit le 16 au matin.

Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi

et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes

démonstrations d’amitié.

Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le

plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris

pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voler la pie, passe-temps

dont le goût lui avait autrefois été inspiré par de Luynes, et pour

lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les

vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arrivait, se réjouissaient

fort de ce bon temps; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan

surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que

Porthos expliquait ainsi:

«Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de

vous quelque part.»

Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M.

de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours,

à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu

public, sous peine de la Bastille.

Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à

nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours

au lieu de quatre et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus,

car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et par complaisance

encore, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin.

«Eh, mon Dieu, disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait

jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour

une chose bien simple: en deux jours, et en crevant deux ou trois

chevaux (peu m’importe: j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets

la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que

je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à

Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à

La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitié

par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons

fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que

nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue

inutilement; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une

expédition aussi simple.»

À ceci Athos répondit tranquillement:

«Nous aussi, nous avons de l’argent; car je n’ai pas encore bu tout à

fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait

mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais

songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre que son accent

donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le

cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène

le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes,

d’Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette

femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous

soyons en nombre suffisant!

— Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan; que craignez-vous donc,

mon Dieu?

— Tout!» répondit Athos.

D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui

d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on

continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une

seule parole.

Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait

de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse d’Or pour boire un verre

de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de

relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de

Paris. Au moment où il passait de la grande porte dans la rue, le vent

entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois

d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au

moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur ses

yeux.

D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et

laissa tomber son verre.

«Qu’avez-vous, monsieur? dit Planchet… Oh! là, accourez, messieurs,

voilà mon maître qui se trouve mal!»

Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se

trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la

porte.

«Eh bien, où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.

— C’est lui! s’écria d’Artagnan, pâle de colère et la sueur sur le

front, c’est lui! laissez-moi le rejoindre!

— Mais qui, lui? demanda Athos.

— Lui, cet homme!

— Quel homme?

— Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque

j’étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait l’horrible

femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je

cherchais quand j’ai provoqué Athos, celui que j’ai vu le matin du jour

où Mme Bonacieux a été enlevée! l’homme de Meung enfin! je l’ai vu,

c’est lui! Je l’ai reconnu quand le vent a entrouvert son manteau.

— Diable! dit Athos rêveur.

— En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le

rattraperons.

— Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous

allons; qu’il a un cheval frais et que nos chevaux sont fatigués; que

par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de

le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme.

— Eh! monsieur! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh!

monsieur, voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau! Eh!

monsieur! eh!

— Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!

— Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!

Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite,

rentra dans la cour de l’hôtel: d’Artagnan déplia le papier.

«Eh bien? demandèrent ses amis en l’entourant.

— Rien qu’un mot! dit d’Artagnan.

— Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.

—«_Armentières_», lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela!

— Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s’écria Athos.

— Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan,

peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. À cheval, mes amis, à

cheval!»

Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune.

CHAPITRE LXI.

LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE

Les grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination qui

leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper à tous

les dangers, jusqu’au moment que la Providence, lassée, a marqué pour

l’écueil de leur fortune impie.

Il en était ainsi de Milady: elle passa au travers des croiseurs des

deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident.

En débarquant à Portsmouth, Milady était une Anglaise que les

persécutions de la France chassaient de La Rochelle; débarquée à

Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour une

Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la haine

qu’ils avaient conçue contre la France.

Milady avait d’ailleurs le plus efficace des passeports: sa beauté, sa

grande mine et la générosité avec laquelle elle répandait les pistoles.

Affranchie des formalités d’usage par le sourire affable et les

manières galantes d’un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main,

elle ne resta à Boulogne que le temps de mettre à la poste une lettre

ainsi conçue:

«À Son Éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp

devant La Rochelle.

«Monseigneur, que Votre Éminence se rassure, Sa Grâce le duc de

Buckingham ne _partira point_ pour la France.

«Boulogne, 25 au soir.

«Milady de ***

«_P.-S._ — Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent

des Carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres.»

Effectivement, le même soir, Milady se mit en route; la nuit la prit:

elle s’arrêta et coucha dans une auberge; puis, le lendemain, à cinq

heures du matin, elle partit, et trois heures après, elle entra à

Béthune.

Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites et y entra aussitôt.

La supérieure vint au-devant d’elle; Milady lui montra l’ordre du

cardinal, l’abbesse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner.

Tout le passé s’était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le

regard fixé vers l’avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui

réservait le cardinal, qu’elle avait si heureusement servi, sans que

son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire. Les passions

toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l’apparence de

ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le

feu, tantôt le noir opaque de la tempête, et qui ne laissent d’autres

traces sur la terre que la dévastation et la mort.

Après le déjeuner, l’abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu de

distraction au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire

connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.

Milady voulait plaire à l’abbesse; or, c’était chose facile à cette

femme si réellement supérieure; elle essaya d’être aimable: elle fut

charmante et séduisit la bonne supérieure par sa conversation si variée

et par les grâces répandues dans toute sa personne.

L’abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les

histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu’aux extrémités du

royaume et qui, surtout, ont tant de peine à franchir les murs des

couvents, au seuil desquels viennent expirer les bruits du monde.

Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues

aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle

avait constamment vécu, elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse

des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions

outrées du roi, elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et

des dames de la cour, que l’abbesse connaissait parfaitement de nom,

toucha légèrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant

beaucoup pour qu’on parlât un peu.

Mais l’abbesse se contenta d’écouter et de sourire, le tout sans

répondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de récit l’amusait

fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la conversation sur le

cardinal.

Mais elle était fort embarrassée; elle ignorait si l’abbesse était

royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un milieu prudent; mais

l’abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore,

se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois

que la voyageuse prononçait le nom de Son Éminence.

Milady commença à croire qu’elle s’ennuierait fort dans le couvent;

elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir de suite à quoi

s’en tenir. Voulant voir jusqu’où irait la discrétion de cette bonne

abbesse, elle se mit à dire un mal, très dissimulé d’abord, puis très

circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec Mme

d’Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes

galantes.

L’abbesse écouta plus attentivement, s’anima peu à peu et sourit.

«Bon, dit Milady, elle prend goût à mon discours; si elle est

cardinaliste, elle n’y met pas de fanatisme au moins.»

Alors elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses

ennemis. L’abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni

désapprouver.

Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse était plutôt

royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant de plus en

plus.

«Je suis fort ignorante de toutes ces matières-là, dit enfin l’abbesse,

mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehors des

intérêts du monde où nous nous trouvons placées, nous avons des

exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là; et l’une de nos

pensionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M.

le cardinal.

— Une de vos pensionnaires, dit Milady; oh! mon Dieu! pauvre femme, je

la plains alors.

— Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre: prison, menaces,

mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, après tout, reprit

l’abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs plausibles pour

agir ainsi, et quoiqu’elle ait l’air d’un ange, il ne faut pas toujours

juger les gens sur la mine.»

«Bon! dit Milady à elle-même, qui sait! je vais peut-être découvrir

quelque chose ici, je suis en veine.»

Et elle s’appliqua à donner à son visage une expression de candeur

parfaite.

«Hélas! dit Milady, je le sais; on dit cela, qu’il ne faut pas croire

aux physionomies; mais à quoi croira-t-on cependant, si ce n’est au

plus bel ouvrage du Seigneur? Quant à moi, je serai trompée toute ma

vie peut-être; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage

m’inspirera de la sympathie.

— Vous seriez donc tentée de croire, dit l’abbesse, que cette jeune

femme est innocente?

— M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle; il y a

certaines vertus qu’il poursuit plus sévèrement que certains forfaits.

— Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l’abbesse.

— Et sur quoi? demanda Milady avec naïveté.

— Mais sur le langage que vous tenez.

— Que trouvez-vous d’étonnant à ce langage? demanda en souriant Milady.

— Vous êtes l’amie du cardinal, puisqu’il vous envoie ici, et

cependant…

— Et cependant j’en dis du mal, reprit Milady, achevant la pensée de la

supérieure.

— Au moins n’en dites-vous pas de bien.

— C’est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais sa

victime.

— Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à moi?…

— Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont il me

fera tirer par quelques-uns de ses satellites.

— Mais pourquoi n’avez-vous pas fui?

— Où irais-je? croyez-vous qu’il y ait un endroit de la terre où ne

puisse atteindre le cardinal, s’il veut se donner la peine de tendre la

main? Si j’étais un homme, à la rigueur cela serait possible encore;

mais une femme, que voulez-vous que fasse une femme? Cette jeune

pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle?

— Non, c’est vrai; mais elle, c’est autre chose, je la crois retenue en

France par quelque amour.

— Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n’est pas tout à

fait malheureuse.

— Ainsi, dit l’abbesse en regardant Milady avec un intérêt croissant,

c’est encore une pauvre persécutée que je vois?

— Hélas, oui, dit Milady.

L’abbesse regarda un instant Milady avec inquiétude, comme si une

nouvelle pensée surgissait dans son esprit.

«Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en balbutiant.

— Moi, s’écria Milady, moi, protestante! Oh! non, j’atteste le Dieu qui

nous entend que je suis au contraire fervente catholique.

— Alors, madame, dit l’abbesse en souriant, rassurez-vous; la maison où

vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce

qu’il faudra pour vous faire chérir la captivité. Il y a plus, vous

trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de

quelque intrigue de cour. Elle est aimable, gracieuse.

— Comment la nommez-vous?

— Elle m’a été recommandée par quelqu’un de très haut placé, sous le

nom de Ketty. Je n’ai pas cherché à savoir son autre nom.

— Ketty! s’écria Milady; quoi! vous êtes sûre?…

— Qu’elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaîtriez- vous?»

Milady sourit à elle-même et à l’idée qui lui était venue que cette

jeune femme pouvait être son ancienne camérière. Il se mêlait au

souvenir de cette jeune fille un souvenir de colère, et un désir de

vengeance avait bouleversé les traits de Milady, qui reprirent au reste

presque aussitôt l’expression calme et bienveillante que cette femme

aux cent visages leur avait momentanément fait perdre.

«Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me sens

déjà une si grande sympathie? demanda Milady.

— Mais, ce soir, dit l’abbesse, dans la journée même. Mais vous voyagez

depuis quatre jours, m’avez-vous dit vous-même; ce matin vous vous êtes

levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez-vous et

dormez, à l’heure du dîner nous vous réveillerons.»

Quoique Milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue qu’elle

était par toutes les excitations qu’une aventure nouvelle faisait

éprouver à son coeur avide d’intrigues, elle n’en accepta pas moins

l’offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours elle avait passé

par tant d’émotions diverses que, si son corps de fer pouvait encore

soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos.

Elle prit donc congé de l’abbesse et se coucha, doucement bercée par

les idées de vengeance auxquelles l’avait tout naturellement ramenée le

nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que

lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise.

Elle avait réussi, elle pourrait donc se venger de d’Artagnan.

Une seule chose épouvantait Milady, c’était le souvenir de son mari! le

comte de La Fère, qu’elle avait cru mort ou du moins expatrié, et

qu’elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d’Artagnan.

Mais aussi, s’il était l’ami de d’Artagnan, il avait dû lui prêter

assistance dans toutes les menées à l’aide desquelles la reine avait

déjoué les projets de Son Éminence; s’il était l’ami de d’Artagnan, il

était l’ennemi du cardinal; et sans doute elle parviendrait à

l’envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle comptait

étouffer le jeune mousquetaire.

Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour Milady; aussi,

bercée par elles, s’endormit-elle bientôt.

Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit.

Elle ouvrit les yeux, et vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme

aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard

plein d’une bienveillante curiosité.

La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue; toutes

deux s’examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en échangeant

les compliments d’usage: toutes deux étaient fort belles, mais de

beautés tout à fait différentes. Cependant Milady sourit en

reconnaissant qu’elle l’emportait de beaucoup sur la jeune femme en

grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai que l’habit de

novice que portait la jeune femme n’était pas très avantageux pour

soutenir une lutte de ce genre.

L’abbesse les présenta l’une à l’autre; puis, lorsque cette formalité

fut remplie, comme ses devoirs l’appelaient à l’église, elle laissa les

deux jeunes femmes seules.

La novice, voyant Milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais

Milady la retint.

«Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous

voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais

cependant un peu, je vous l’avoue, pour le temps que j’ai à passer ici?

— Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d’avoir mal

choisi mon temps: vous dormiez, vous êtes fatiguée.

— Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un

bon réveil. Ce réveil, vous me l’avez donné; laissez-moi en jouir tout

à mon aise.»

Et lui prenant la main, elle l’attira sur un fauteuil qui était près de

son lit.

La novice s’assit.

«Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que je

suis ici, sans l’ombre d’une distraction, vous arrivez, votre présence

allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà que, selon toute

probabilité, d’un moment à l’autre je vais quitter le couvent!

— Comment! dit Milady, vous sortez bientôt?

— Du moins je l’espère, dit la novice avec une expression de joie

qu’elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.

— Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du cardinal,

continua Milady; c’eût été un motif de plus de sympathie entre nous.

— Ce que m’a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez

aussi une victime de ce méchant cardinal?

— Chut! dit Milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui; tous mes

malheurs viennent d’avoir dit à peu près ce que vous venez de dire,

devant une femme que je croyais mon amie et qui m’a trahie. Et vous

êtes aussi, vous, la victime d’une trahison?

— Non, dit la novice, mais de mon dévouement à une femme que j’aimais,

pour qui j’eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore.

— Et qui vous a abandonnée, c’est cela!

— J’ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois

jours j’ai acquis la preuve du contraire, et j’en remercie Dieu; il

m’aurait coûté de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame,

continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que si vous

vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous.

— Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie

de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais venue?…

— Oh! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où

vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si belle!

— Cela n’empêche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de

manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et

persécutée.

— Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel,

voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien que l’on a fait

plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur

pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez

rencontrée: car, si je sors d’ici, eh bien, j’aurai quelques amis

puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi

se mettre en campagne pour vous.

— Oh! quand j’ai dit que j’étais seule, dit Milady, espérant faire

parler la novice en parlant d’elle-même, ce n’est pas faute d’avoir

aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances

tremblent elles-mêmes devant le cardinal: la reine elle-même n’ose pas

soutenir contre le terrible ministre; j’ai la preuve que Sa Majesté,

malgré son excellent coeur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner

à la colère de Son Éminence les personnes qui l’avaient servie.

— Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces

personnes-là; mais il ne faut pas en croire l’apparence: plus elles

sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au moment où

elles y pensent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir.

— Hélas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne.

— Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous

parlez d’elle ainsi! s’écria la novice avec enthousiasme.

— C’est-à-dire, reprit Milady, poussée dans ses retranchements,

qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur de la connaître; mais

je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je connais M. de

Putange; j’ai connu en Angleterre M. Dujart; je connais M. de Tréville.

— M. de Tréville! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville?

— Oui, parfaitement, beaucoup même.

— Le capitaine des mousquetaires du roi?

— Le capitaine des mousquetaires du roi.

— Oh! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous

allons être des connaissances achevées, presque des amies; si vous

connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui?

— Souvent! dit Milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que

le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqu’au bout.

— Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires?

— Tous ceux qu’il reçoit habituellement! répondit Milady, pour laquelle

cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.

— Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez

qu’ils seront de mes amis.

— Mais, dit Milady embarrassée, je connais M. de Louvigny, M. de

Courtivron, M. de Férussac.»

La novice la laissa dire; puis, voyant qu’elle s’arrêtait:

«Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?»

Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était

couchée, et, si maîtresse qu’elle fût d’elle-même, ne put s’empêcher de

pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la

dévorant du regard.

«Quoi! qu’avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai- je

donc dit quelque chose qui vous ait blessée?

— Non, mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi j’ai connu ce

gentilhomme, et qu’il me paraît étrange de trouver quelqu’un qui le

connaisse beaucoup.

— Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses amis:

MM. Porthos et Aramis!

— En vérité! eux aussi je les connais! s’écria Milady, qui sentit le

froid pénétrer jusqu’à son coeur.

— Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons

et francs compagnons; que ne vous adressez-vous à eux, si vous avez

besoin d’appui?

— C’est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis liée réellement avec aucun

d’eux; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler par un de

leurs amis, M. d’Artagnan.

— Vous connaissez M. d’Artagnan!» s’écria la novice à son tour, en

saisissant la main de Milady et en la dévorant des yeux.

Puis, remarquant l’étrange expression du regard de Milady:

«Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?

— Mais, reprit Milady embarrassée, mais à titre d’ami.

— Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez été sa maîtresse.

— C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria Milady à son tour.

— Moi! dit la novice.

— Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux.»

La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.

«Oh! ne niez pas! répondez, reprit Milady.

— Eh bien, oui, madame! je l’aime, dit la novice; sommes-nous rivales?»

Les trois mousquetaires · 第 14 / 17 题