plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme
Lady Clarick, et cette mesure…
— Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez inutilement de
vous y soustraire.
— Je vous suivrai donc, monsieur.»
Et acceptant la main de l’officier, elle commença de descendre
l’échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la
suivit; un grand manteau était étendu à la poupe, l’officier la fit
asseoir sur le manteau et s’assit près d’elle.
«Nagez», dit-il aux matelots.
Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne
frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de
l’eau.
Au bout de cinq minutes on touchait à terre.
L’officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady.
Une voiture attendait.
«Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.
— Oui, madame, répondit l’officier.
— L’hôtellerie est donc bien loin?
— À l’autre bout de la ville.
— Allons», dit Milady.
Et elle monta résolument dans la voiture.
L’officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés
derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa place près de
Milady et referma la portière.
Aussitôt, sans qu’aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui
indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans
les rues de la ville.
Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière à
réflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement
disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture
et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui
se présentaient à son esprit.
Cependant, au bout d’un quart d’heure, étonnée de la longueur du
chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait.
On n’apercevait plus de maisons; des arbres apparaissaient dans les
ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les
autres.
Milady frissonna.
«Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur», dit-elle.
Le jeune officier garda le silence.
«Je n’irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez;
je vous en préviens, monsieur!»
Cette menace n’obtint aucune réponse.
«Oh! c’est trop fort! s’écria Milady, au secours! au secours!»
Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de rouler
avec rapidité; l’officier semblait une statue.
Milady regarda l’officier avec une de ces expressions terribles,
particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet; la
colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre.
Le jeune homme resta impassible.
Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.
«Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez
en sautant.»
Milady se rassit écumante; l’officier se pencha, la regarda à son tour
et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée
par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit
qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme; elle rasséréna
ses traits, et d’une voix gémissante:
«Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre
gouvernement, si c’est à un ennemi que je dois attribuer la violence
que l’on me fait?
— On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le
résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre
avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.
— Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?
— C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir.
— Et, sur votre honneur, vous n’avez aucun sujet de haine contre moi?
— Aucun, je vous le jure.»
II y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la
voix du jeune homme, que Milady fut rassurée.
Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s’arrêta devant
une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château
sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur
un sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu’elle reconnut
pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée.
La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s’arrêta dans une cour
sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit,
le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à Milady,
qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme.
«Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d’elle et en ramenant
ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je
suis prisonnière; mais ce ne sera pas pour longtemps, j’en suis sûre,
ajouta-t-elle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m’en sont
garants.»
Si flatteur que fût le compliment, l’officier ne répondit rien; mais,
tirant de sa ceinture un petit sifflet d’argent pareil à celui dont se
servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois
fois, sur trois modulations différentes: alors plusieurs hommes
parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous
une remise.
Puis l’officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa
prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même
visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte
basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond,
conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de
pierre; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après
l’introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait
sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre
destinée à Milady.
D’un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses
moindres détails.
C’était une chambre dont l’ameublement était à la fois bien propre pour
une prison et bien sévère pour une habitation d’homme libre; cependant,
des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte
décidaient le procès en faveur de la prison.
Un instant toute la force d’âme de cette créature, trempée cependant
aux sources les plus vigoureuses, l’abandonna; elle tomba sur un
fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque
instant à voir entrer un juge pour l’interroger.
Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui
apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et
se retirèrent sans rien dire.
L’officier présidait à tous ces détails avec le même calme que Milady
lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui- même, et se
faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet.
On eût dit qu’entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée
n’existait pas ou devenait inutile.
Enfin Milady n’y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:
«Au nom du Ciel, monsieur! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se
passe? Fixez mes irrésolutions; j’ai du courage pour tout danger que je
prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je
ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux et ces portes? suis-je
prisonnière, quel crime ai-je commis?
— Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J’ai
reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce
château: cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité
d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là
se termine, du moins jusqu’à présent, la charge que j’avais à remplir
près de vous, le reste regarde une autre personne.
— Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne
pouvez-vous me dire son nom?…»
En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons;
quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se
rapprocha de la porte.
«Cette personne, la voici, madame», dit l’officier en démasquant le
passage, et en se rangeant dans l’attitude du respect et de la
soumission.
En même temps, la porte s’ouvrit; un homme parut sur le seuil.
Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir
entre ses doigts.
Milady crut reconnaître cette ombre dans l’ombre, elle s’appuya d’une
main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller
au-devant d’une certitude.
Alors l’étranger s’avança lentement; et, à mesure qu’il s’avançait en
entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se
reculait involontairement.
Puis, lorsqu’elle n’eut plus aucun doute:
«Eh quoi! mon frère! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est
vous?
— Oui, belle dame! répondit Lord de Winter en faisant un salut moitié
courtois, moitié ironique, moi-même.
— Mais alors, ce château?
— Est à moi.
— Cette chambre?
— C’est la vôtre.
— Je suis donc votre prisonnière?
— À peu près.
— Mais c’est un affreux abus de la force!
— Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme
il convient de faire entre un frère et une soeur.»
Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier
attendait ses derniers ordres:
«C’est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous,
monsieur Felton.»
CHAPITRE L.
CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR
Pendant le temps que Lord de Winter mit à fermer la porte, à pousser un
volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle- soeur, Milady,
rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité, et
découvrit toute la trame qu’elle n’avait pas même pu entrevoir, tant
qu’elle ignorait en quelles mains elle était tombée. Elle connaissait
son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc-chasseur, joueur
intrépide, entreprenant près des femmes, mais d’une force inférieure à
la sienne à l’endroit de l’intrigue. Comment avait-il pu découvrir son
arrivée? la faire saisir? Pourquoi la retenait-il?
Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la
conversation qu’elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des
oreilles étrangères; mais elle ne pouvait admettre qu’il eût pu creuser
une contre-mine si prompte et si hardie.
Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre
n’eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir deviné que c’était
elle qui avait coupé les deux ferrets, et se venger de cette petite
trahison; mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès
contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un
sentiment de jalousie.
Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu’on
voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l’avenir.
Toutefois, et en tout cas, elle s’applaudit d’être tombée entre les
mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt
qu’entre celles d’un ennemi direct et intelligent.
«Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d’enjouement,
décidée qu’elle était à tirer de la conversation, malgré toute la
dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les
éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à
venir.
— Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit Lord de
Winter, malgré la résolution que vous m’aviez si souvent manifestée à
Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la
Grande-Bretagne?»
Milady répondit à une question par une autre question.
«Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m’avez fait
guetter assez sévèrement pour être d’avance prévenu non seulement de
mon arrivée, mais encore du jour, de l’heure et du port où j’arrivais.»
Lord de Winter adopta la même tactique que Milady, pensant que, puisque
sa belle-soeur l’employait, ce devait être la bonne.
«Mais, dites-moi vous-même, ma chère soeur, reprit-il, ce que vous
venez faire en Angleterre.
— Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien elle
aggravait, par cette réponse, les soupçons qu’avait fait naître dans
l’esprit de son beau-frère la lettre de d’Artagnan, et voulant
seulement capter la bienveillance de son auditeur par un mensonge.
— Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter.
— Sans doute, vous voir. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela?
— Et vous n’avez pas, en venant en Angleterre, d’autre but que de me
voir?
— Non.
— Ainsi, c’est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de
traverser la Manche?
— Pour vous seul.
— Peste! quelle tendresse, ma soeur!
— Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady du ton
de la plus touchante naïveté.
— Et même ma seule héritière, n’est-ce pas?» dit à son tour Lord de
Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.
Quelque puissance qu’elle eût sur elle-même, Milady ne put s’empêcher
de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières paroles qu’il
avait dites, Lord de Winter avait posé la main sur le bras de sa soeur,
ce tressaillement ne lui échappa point.
En effet, le coup était direct et profond. La première idée qui vint à
l’esprit de Milady fut qu’elle avait été trahie par Ketty, et que
celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle
avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa suivante; elle
se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu’elle avait faite
contre d’Artagnan, lorsqu’il avait sauvé la vie de son beau-frère.
«Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et faire
parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il quelque sens
inconnu caché sous vos paroles?
— Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente bonhomie;
vous avez le désir de me voir, et vous venez en Angleterre. J’apprends
ce désir, ou plutôt je me doute que vous l’éprouvez, et afin de vous
épargner tous les ennuis d’une arrivée nocturne dans un port, toutes
les fatigues d’un débarquement, j’envoie un de mes officiers au-devant
de vous; je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce
château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où,
pour que notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais
préparer une chambre. Qu’y a-t-il dans tout ce que je dis là de plus
étonnant que dans ce que vous m’avez dit?
— Non, ce que je trouve d’étonnant, c’est que vous ayez été prévenu de
mon arrivée.
— C’est cependant la chose la plus simple, ma chère soeur: n’avez-vous
pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans
la rade, envoyé en avant et afin d’obtenir son entrée dans le port, un
petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d’équipage?
Je suis commandant du port, on m’a apporté ce livre, j’y ai reconnu
votre nom. Mon coeur m’a dit ce que vient de me confier votre bouche,
c’est-à-dire dans quel but vous vous exposiez aux dangers d’une mer si
périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j’ai envoyé
mon cutter au- devant de vous. Vous savez le reste.»
Milady comprit que Lord de Winter mentait et n’en fut que plus
effrayée.
«Mon frère, continua-t-elle, n’est-ce pas Milord Buckingham que je vis
sur la jetée, le soir, en arrivant?
— Lui-même. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit Lord
de Winter: vous venez d’un pays où l’on doit beaucoup s’occuper de lui,
et je sais que ses armements contre la France préoccupent fort votre
ami le cardinal.
— Mon ami le cardinal! s’écria Milady, voyant que, sur ce point comme
sur l’autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.
— N’est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron; ah!
pardon, je le croyais; mais nous reviendrons à Milord duc plus tard, ne
nous écartons point du tour sentimental que la conversation avait pris:
vous veniez, disiez-vous, pour me voir?
— Oui.
— Eh bien, je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et que
nous nous verrions tous les jours.
— Dois-je donc demeurer éternellement ici? demanda Milady avec un
certain effroi.
— Vous trouveriez-vous mal logée, ma soeur? demandez ce qui vous
manque, et je m’empresserai de vous le faire donner.
— Mais je n’ai ni mes femmes ni mes gens…
— Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre premier
mari avait monté votre maison; quoique je ne sois que votre beau-frère,
je vous la monterai sur un pied pareil.
— Mon premier mari! s’écria Milady en regardant Lord de Winter avec des
yeux effarés.
— Oui, votre mari français; je ne parle pas de mon frère. Au reste, si
vous l’avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui écrire et il
me ferait passer des renseignements à ce sujet.»
Une sueur froide perla sur le front de Milady.
«Vous raillez, dit-elle d’une voix sourde.
— En ai-je l’air? demanda le baron en se relevant et en faisant un pas
en arrière.
— Ou plutôt vous m’insultez, continua-t-elle en pressant de ses mains
crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur ses poignets.
— Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mépris; en vérité,
madame, croyez-vous que ce soit possible?
— En vérité, monsieur, dit Milady, vous êtes ou ivre ou insensé; sortez
et envoyez-moi une femme.
— Des femmes sont bien indiscrètes, ma soeur! ne pourrais-je pas vous
servir de suivante? de cette façon tous nos secrets resteraient en
famille.
— Insolent! s’écria Milady, et, comme mue par un ressort, elle bondit
sur le baron, qui l’attendait avec impassibilité, mais une main
cependant sur la garde de son épée.
— Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l’habitude d’assassiner les
gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce contre
vous.
— Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l’effet d’être
assez lâche pour porter la main sur une femme.
— Peut-être que oui, d’ailleurs j’aurais mon excuse: ma main ne serait
pas la première main d’homme qui se serait posée sur vous, j’imagine.»
Et le baron indiqua d’un geste lent et accusateur l’épaule gauche de
Milady, qu’il toucha presque du doigt.
Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans l’angle de
la chambre, comme une panthère qui veut s’acculer pour s’élancer.
«Oh! rugissez tant que vous voudrez, s’écria Lord de Winter, mais
n’essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose tournerait
à votre préjudice: il n’y a pas ici de procureurs qui règlent d’avance
les successions, il n’y a pas de chevalier errant qui vienne me
chercher querelle pour la belle dame que je retiens prisonnière; mais
je tiens tout prêts des juges qui disposeront d’une femme assez éhontée
pour venir se glisser, bigame, dans le lit de Lord de Winter, mon frère
aîné, et ces juges, je vous en préviens, vous enverront à un bourreau
qui vous fera les deux épaules pareilles.»
Les yeux de Milady lançaient de tels éclairs, que quoiqu’il fût homme
et armé devant une femme désarmée il sentit le froid de la peur se
glisser jusqu’au fond de son âme; il n’en continua pas moins, mais avec
une fureur croissante:
«Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous eût été
doux d’hériter de moi; mais, sachez-le d’avance, vous pouvez me tuer ou
me faire tuer, mes précautions sont prises, pas un penny de ce que je
possède ne passera dans vos mains. N’êtes-vous pas déjà assez riche,
vous qui possédez près d’un million, et ne pouviez-vous vous arrêter
dans votre route fatale, si vous ne faisiez le mal que pour la
jouissance infinie et suprême de le faire? Oh! tenez, je vous le dis,
si la mémoire de mon frère ne m’était sacrée, vous iriez pourrir dans
un cachot d’État ou rassasier à Tyburn la curiosité des matelots; je me
tairai, mais vous, supportez tranquillement votre captivité; dans
quinze ou vingt jours je pars pour La Rochelle avec l’armée; mais la
veille de mon départ, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai
partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez
tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la
cervelle à la première tentative que vous risquerez pour revenir en
Angleterre ou sur le continent.»
Milady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux enflammés.
«Oui, mais à cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez dans
ce château: les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes,
les barreaux en sont solides; d’ailleurs votre fenêtre donne à pic sur
la mer: les hommes de mon équipage, qui me sont dévoués à la vie et à
la mort, montent la garde autour de cet appartement, et surveillent
tous les passages qui conduisent à la cour; puis arrivée à la cour, il
vous resterait encore trois grilles à traverser. La consigne est
précise: un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’on fait
feu sur vous; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je
l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah!
vos traits reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance:
Quinze jours, vingt jours dites-vous, bah! d’ici là, j’ai l’esprit
inventif, il me viendra quelque idée; j’ai l’esprit infernal, et je
trouverai quelque victime. D’ici à quinze jours, vous dites- vous, je
serai hors d’ici. Ah! ah! essayez!»
Milady se voyant devinée s’enfonça les ongles dans la chair pour
dompter tout mouvement qui eût pu donner à sa physionomie une
signification quelconque, autre que celle de l’angoisse.
Lord de Winter continua:
«L’officier qui commande seul ici en mon absence, vous l’avez vu, donc
vous le connaissez déjà, sait, comme vous voyez, observer une consigne,
car vous n’êtes pas, je vous connais, venue de Portsmouth ici sans
avoir essayé de le faire parler. Qu’en dites- vous? une statue de
marbre eût-elle été plus impassible et plus muette? Vous avez déjà
essayé le pouvoir de vos séductions sur bien des hommes, et
malheureusement vous avez toujours réussi; mais essayez sur celui-là,
pardieu! si vous en venez à bout, je vous déclare le démon lui-même.»
Il alla vers la porte et l’ouvrit brusquement.
«Qu’on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et je
vais vous recommander à lui.»
Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange, pendant lequel
on entendit le bruit d’un pas lent et régulier qui se rapprochait;
bientôt, dans l’ombre du corridor, on vit se dessiner une forme
humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons déjà fait
connaissance s’arrêta sur le seuil, attendant les ordres du baron.
«Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la porte.»
Le jeune officier entra.
«Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune, elle
est belle, elle a toutes les séductions de la terre, eh bien, c’est un
monstre qui, à vingt-cinq ans, s’est rendu coupable d’autant de crimes
que vous pouvez en lire en un an dans les archives de nos tribunaux; sa
voix prévient en sa faveur, sa beauté sert d’appât aux victimes, son
corps même paye ce qu’elle a promis, c’est une justice à lui rendre;
elle essayera de vous séduire, peut-être même essayera-t-elle de vous
tuer. Je vous ai tiré de la misère, Felton, je vous ai fait nommer
lieutenant, je vous ai sauvé la vie une fois, vous savez à quelle
occasion; je suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami;
non seulement un bienfaiteur, mais un père; cette femme est revenue en
Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent entre
mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami Felton, John,
mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette femme; jure sur ton
salut de la conserver pour le châtiment qu’elle a mérité. John Felton,
je me fie à ta parole; John Felton, je crois à ta loyauté.
— Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de toute la
haine qu’il put trouver dans son coeur, Milord, je vous jure qu’il sera
fait comme vous désirez.»
Milady reçut ce regard en victime résignée: il était impossible de voir
une expression plus soumise et plus douce que celle qui régnait alors
sur son beau visage. À peine si Lord de Winter lui- même reconnut la
tigresse qu’un instant auparavant il s’apprêtait à combattre.
«Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John, continua
le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à
vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser
la parole.
— Il suffit, Milord, j’ai juré.
— Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car vous
êtes jugée par les hommes.»
Milady laissa tomber sa tête comme si elle se fût sentie écrasée par ce
jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste à Felton, qui
sortit derrière lui et ferma la porte.
Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d’un
soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache à la ceinture et son
mousquet à la main.
Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car elle
songea qu’on l’examinait peut-être par la serrure; puis lentement elle
releva sa tête, qui avait repris une expression formidable de menace et
de défi, courut écouter à la porte, regarda par la fenêtre, et revenant
s’enterrer dans un vaste fauteuil, elle songea.
CHAPITRE LI.
OFFICIER
Cependant le cardinal attendait des nouvelles d’Angleterre, mais aucune
nouvelle n’arrivait, si ce n’est fâcheuse et menaçante.
Si bien que La Rochelle fût investie, si certain que pût paraître le
succès, grâce aux précautions prises et surtout à la digue qui ne
laissait plus pénétrer aucune barque dans la ville assiégée, cependant
le blocus pouvait durer longtemps encore; et c’était un grand affront
pour les armes du roi et une grande gêne pour M. le cardinal, qui
n’avait plus, il est vrai, à brouiller Louis XIII avec Anne d’Autriche,
la chose était faite, mais à raccommoder M. de Bassompierre, qui était
brouillé avec le duc d’Angoulême.
Quant à Monsieur, qui avait commencé le siège, il laissait au cardinal
le soin de l’achever.
La ville, malgré l’incroyable persévérance de son maire, avait tenté
une espèce de mutinerie pour se rendre; le maire avait fait pendre les
émeutiers. Cette exécution calma les plus mauvaises têtes, qui se
décidèrent alors à se laisser mourir de faim. Cette mort leur
paraissait toujours plus lente et moins sûre que le trépas par
strangulation.
De leur côté, de temps en temps, les assiégeants prenaient des
messagers que les Rochelois envoyaient à Buckingham ou des espions que
Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l’un et l’autre cas le procès
était vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot: Pendu! On invitait
le roi à venir voir la pendaison. Le roi venait languissamment, se
mettait en bonne place pour voir l’opération dans tous ses détails:
cela le distrayait toujours un peu et lui faisait prendre le siège en
patience, mais cela ne l’empêchait pas de s’ennuyer fort, de parler à
tout moment de retourner à Paris; de sorte que si les messagers et les
espions eussent fait défaut, Son Éminence, malgré toute son
imagination, se fût trouvée fort embarrassée.
Néanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas: le
dernier espion que l’on avait pris était porteur d’une lettre. Cette
lettre disait bien à Buckingham que la ville était à toute extrémité;
mais, au lieu d’ajouter: «Si votre secours n’arrive pas avant quinze
jours, nous nous rendrons», elle ajoutait tout simplement: «Si votre
secours n’arrive pas avant quinze jours, nous serons tous morts de faim
quand il arrivera.»
Les Rochelois n’avaient donc espoir qu’en Buckingham. Buckingham était
leur Messie. Il était évident que si un jour ils apprenaient d’une
manière certaine qu’il ne fallait plus compter sur Buckingham, avec
l’espoir leur courage tomberait.
Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles
d’Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait pas.
La question d’emporter la ville de vive force, débattue souvent dans le
conseil du roi, avait toujours été écartée; d’abord La Rochelle
semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu’il eût dit, savait bien
que l’horreur du sang répandu en cette rencontre, où Français devaient
combattre contre Français, était un mouvement rétrograde de soixante
ans imprimé à la politique, et le cardinal était, à cette époque, ce
qu’on appelle aujourd’hui un homme de progrès. En effet, le sac de La
Rochelle, l’assassinat de trois ou quatre mille huguenots qui se
fussent fait tuer ressemblaient trop, en 1628, au massacre de la
Saint-Barthélémy, en 1572; et puis, par-dessus tout cela, ce moyen
extrême, auquel le roi, bon catholique, ne répugnait aucunement, venait
toujours échouer contre cet argument des généraux assiégeants: La
Rochelle est imprenable autrement que par la famine.
Le cardinal ne pouvait écarter de son esprit la crainte où le jetait sa
terrible émissaire, car il avait compris, lui aussi, les proportions
étranges de cette femme, tantôt serpent, tantôt lion. L’avait-elle
trahi? était-elle morte? Il la connaissait assez, en tout cas, pour
savoir qu’en agissant pour lui ou contre lui, amie ou ennemie, elle ne
demeurait pas immobile sans de grands empêchements. C’était ce qu’il ne
pouvait savoir.
Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady: il avait deviné dans
le passé de cette femme de ces choses terribles que son manteau rouge
pouvait seul couvrir; et il sentait que, pour une cause ou pour une
autre, cette femme lui était acquise, ne pouvant trouver qu’en lui un
appui supérieur au danger qui la menaçait.
Il résolut donc de faire la guerre tout seul et de n’attendre tout
succès étranger que comme on attend une chance heureuse. Il continua de
faire élever la fameuse digue qui devait affamer La Rochelle; en
attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse ville, qui renfermait
tant de misère profonde et tant d’héroïques vertus, et, se rappelant le
mot de Louis XI, son prédécesseur politique, comme lui-même était le
prédécesseur de Robespierre, il murmura cette maxime du compère de
Tristan: «Diviser pour régner.»
Henri IV, assiégeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles du
pain et des vivres; le cardinal fit jeter des petits billets par
lesquels il représentait aux Rochelois combien la conduite de leurs
chefs était injuste, égoïste et barbare; ces chefs avaient du blé en
abondance, et ne le partageaient pas; ils adoptaient cette maxime, car
eux aussi avaient des maximes, que peu importait que les femmes, les
enfants et les vieillards mourussent, pourvu que les hommes qui
devaient défendre leurs murailles restassent forts et bien portants.
Jusque-là, soit dévouement, soit impuissance de réagir contre elle,
cette maxime, sans être généralement adoptée, était cependant passée de
la théorie à la pratique; mais les billets vinrent y porter atteinte.
Les billets rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces
vieillards qu’on laissait mourir étaient leurs fils, leurs épouses et
leurs pères; qu’il serait plus juste que chacun fût réduit à la misère
commune, afin qu’une même position fit prendre des résolutions
unanimes.
Ces billets firent tout l’effet qu’en pouvait attendre celui qui les
avait écrits, en ce qu’ils déterminèrent un grand nombre d’habitants à
ouvrir des négociations particulières avec l’armée royale.
Mais au moment où le cardinal voyait déjà fructifier son moyen et
s’applaudissait de l’avoir mis en usage, un habitant de La Rochelle,
qui avait pu passer à travers les lignes royales, Dieu sait comment,
tant était grande la surveillance de Bassompierre, de Schomberg et du
duc d’Angoulême, surveillés eux-mêmes par le cardinal, un habitant de
La Rochelle, disons-nous, entra dans la ville, venant de Portsmouth et
disant qu’il avait vu une flotte magnifique prête à mettre à la voile
avant huit jours. De plus, Buckingham annonçait au maire qu’enfin la
grande ligue contre la France allait se déclarer, et que le royaume
allait être envahi à la fois par les armées anglaises, impériales et
espagnoles. Cette lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on
en afficha des copies aux angles des rues, et ceux-là mêmes qui avaient
commencé d’ouvrir des négociations les interrompirent, résolus
d’attendre ce secours si pompeusement annoncé.
Cette circonstance inattendue rendit à Richelieu ses inquiétudes
premières, et le força malgré lui à tourner de nouveau les yeux de
l’autre côté de la mer.
Pendant ce temps, exempte des inquiétudes de son seul et véritable
chef, l’armée royale menait joyeuse vie; les vivres ne manquaient pas
au camp, ni l’argent non plus; tous les corps rivalisaient d’audace et
de gaieté. Prendre des espions et les pendre, faire des expéditions
hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer des folies, les
exécuter froidement, tel était le passe-temps qui faisait trouver
courts à l’armée ces jours si longs, non seulement pour les Rochelois,
rongés par la famine et l’anxiété, mais encore pour le cardinal qui les
bloquait si vivement.
Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le dernier
gendarme de l’armée, promenait son regard pensif sur ces ouvrages, si
lents au gré de son désir, qu’élevaient sous son ordre les ingénieurs
qu’il faisait venir de tous les coins du royaume de France, s’il
rencontrait un mousquetaire de la compagnie de Tréville, il
s’approchait de lui, le regardait d’une façon singulière, et ne le
reconnaissant pas pour un de nos quatre compagnons, il laissait aller
ailleurs son regard profond et sa vaste pensée.
Un jour où, rongé d’un mortel ennui, sans espérance dans les
négociations avec la ville, sans nouvelles d’Angleterre, le cardinal
était sorti sans autre but que de sortir, accompagné seulement de
Cahusac et de La Houdinière, longeant les grèves et mêlant l’immensité
de ses rêves à l’immensité de l’océan, il arriva au petit pas de son
cheval sur une colline du haut de laquelle il aperçut derrière une
haie, couchés sur le sable et prenant au passage un de ces rayons de
soleil si rares à cette époque de l’année, sept hommes entourés de
bouteilles vides. Quatre de ces hommes étaient nos mousquetaires
s’apprêtant à écouter la lecture d’une lettre que l’un d’eux venait de
recevoir. Cette lettre était si importante, qu’elle avait fait
abandonner sur un tambour des cartes et des dés.
Les trois autres s’occupaient à décoiffer une énorme dame-jeanne de vin
de Collioure; c’étaient les laquais de ces messieurs.
Le cardinal, comme nous l’avons dit, était de sombre humeur, et rien,
quand il était dans cette situation d’esprit, ne redoublait sa
maussaderie comme la gaieté des autres. D’ailleurs, il avait une
préoccupation étrange, c’était de croire toujours que les causes mêmes
de sa tristesse excitaient la gaieté des étrangers. Faisant signe à La
Houdinière et à Cahusac de s’arrêter, il descendit de cheval et
s’approcha de ces rieurs suspects, espérant qu’à l’aide du sable qui
assourdissait ses pas, et de la haie qui voilait sa marche, il pourrait
entendre quelques mots de cette conversation qui lui paraissait si
intéressante; à dix pas de la haie seulement il reconnut le babil
gascon de d’Artagnan, et comme il savait déjà que ces hommes étaient
des mousquetaires, il ne douta pas que les trois autres ne fussent ceux
qu’on appelait les inséparables, c’est-à-dire Athos, Porthos et Aramis.
On juge si son désir d’entendre la conversation s’augmenta de cette
découverte; ses yeux prirent une expression étrange, et d’un pas de
chat-tigre il s’avança vers la haie; mais il n’avait pu saisir encore
que des syllabes vagues et sans aucun sens positif, lorsqu’un cri
sonore et bref le fit tressaillir et attira l’attention des
mousquetaires.
«Officier! cria Grimaud.
— Vous parlez, je crois, drôle», dit Athos se soulevant sur un coude et
fascinant Grimaud de son regard flamboyant.
Aussi Grimaud n’ajouta-t-il point une parole, se contentant de tendre
le doigt indicateur dans la direction de la haie et dénonçant par ce
geste le cardinal et son escorte.
D’un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et saluèrent
avec respect.
Le cardinal semblait furieux.
«Il paraît qu’on se fait garder chez messieurs les mousquetaires!
dit-il. Est-ce que l’Anglais vient par terre, ou serait-ce que les
mousquetaires se regardent comme des officiers supérieurs?
— Monseigneur, répondit Athos, car au milieu de l’effroi général lui
seul avait conservé ce calme et ce sang-froid de grand seigneur qui ne
le quittaient jamais, Monseigneur, les mousquetaires, lorsqu’ils ne
sont pas de service, ou que leur service est fini, boivent et jouent
aux dés, et ils sont des officiers très supérieurs pour leurs laquais.
— Des laquais! grommela le cardinal, des laquais qui ont la consigne
d’avertir leurs maîtres quand passe quelqu’un, ce ne sont point des
laquais, ce sont des sentinelles.
— Son Éminence voit bien cependant que si nous n’avions point pris
cette précaution, nous étions exposés à la laisser passer sans lui
présenter nos respects et lui offrir nos remerciements pour la grâce
qu’elle nous a faite de nous réunir. D’Artagnan, continua Athos, vous
qui tout à l’heure demandiez cette occasion d’exprimer votre
reconnaissance à Monseigneur, la voici venue, profitez-en.
Ces mots furent prononcés avec ce flegme imperturbable qui distinguait
Athos dans les heures du danger, et cette excessive politesse qui
faisait de lui dans certains moments un roi plus majestueux que les
rois de naissance.
D’Artagnan s’approcha et balbutia quelques paroles de remerciements,
qui bientôt expirèrent sous le regard assombri du cardinal.
«N’importe, messieurs, continua le cardinal sans paraître le moins du
monde détourné de son intention première par l’incident qu’Athos avait
soulevé; n’importe, messieurs, je n’aime pas que de simples soldats,
parce qu’ils ont l’avantage de servir dans un corps privilégié, fassent
ainsi les grands seigneurs, et la discipline est la même pour eux que
pour tout le monde.»
Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et, s’inclinant
en signe d’assentiment, il reprit à son tour:
«La discipline, Monseigneur, n’a en aucune façon, je l’espère, été
oubliée par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru que,
n’étant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps comme bon
nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son Éminence ait
quelque ordre particulier à nous donner, nous sommes prêts à lui obéir.
Monseigneur voit, continua Athos en fronçant le sourcil, car cette
espèce d’interrogatoire commençait à l’impatienter, que, pour être
prêts à la moindre alerte, nous sommes sortis avec nos armes.»
Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau près
du tambour sur lequel étaient les cartes et les dés.
«Que Votre Éminence veuille croire, ajouta d’Artagnan, que nous nous
serions portés au-devant d’elle si nous eussions pu supposer que
c’était elle qui venait vers nous en si petite compagnie.»
Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les lèvres.
«Savez-vous de quoi vous avez l’air, toujours ensemble, comme vous
voilà, armés comme vous êtes, et gardés par vos laquais? dit le
cardinal, vous avez l’air de quatre conspirateurs.
— Oh! quant à ceci, Monseigneur, c’est vrai, dit Athos, et nous
conspirons, comme Votre Éminence a pu le voir l’autre matin, seulement
c’est contre les Rochelois.
— Eh! messieurs les politiques, reprit le cardinal en fronçant le
sourcil à son tour, on trouverait peut-être dans vos cervelles le
secret de bien des choses qui sont ignorées, si on pouvait y lire comme
vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachée quand vous m’avez vu
venir.»
Le rouge monta à la figure d’Athos, il fit un pas vers Son Éminence.
«On dirait que vous nous soupçonnez réellement, Monseigneur, et que
nous subissons un véritable interrogatoire; s’il en est ainsi, que
Votre Éminence daigne s’expliquer, et nous saurons du moins à quoi nous
en tenir.
— Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal, d’autres
que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont répondu.
— Aussi, Monseigneur, ai-je dit à Votre Éminence qu’elle n’avait qu’à
questionner, et que nous étions prêts à répondre.
— Quelle était cette lettre que vous alliez lire, monsieur Aramis, et
que vous avez cachée?
— Une lettre de femme, Monseigneur.
— Oh! je conçois, dit le cardinal, il faut être discret pour ces sortes
de lettres; mais cependant on peut les montrer à un confesseur, et,
vous le savez, j’ai reçu les ordres.
— Monseigneur, dit Athos avec un calme d’autant plus terrible qu’il
jouait sa tête en faisant cette réponse, la lettre est d’une femme,
mais elle n’est signée ni Marion de Lorme, ni Mme d’Aiguillon.»
Le cardinal devint pâle comme la mort, un éclair fauve sortit de ses
yeux; il se retourna comme pour donner un ordre à Cahusac et à La
Houdinière. Athos vit le mouvement; il fit un pas vers les mousquetons,
sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixés en hommes mal
disposés à se laisser arrêter. Le cardinal était, lui, troisième; les
mousquetaires, y compris les laquais, étaient sept: il jugea que la
partie serait d’autant moins égale, qu’Athos et ses compagnons
conspiraient réellement; et, par un de ces retours rapides qu’il tenait
toujours à sa disposition, toute sa colère se fondit dans un sourire.
«Allons, allons! dit-il, vous êtes de braves jeunes gens, fiers au
soleil, fidèles dans l’obscurité; il n’y a pas de mal à veiller sur soi
quand on veille si bien sur les autres; messieurs, je n’ai point oublié
la nuit où vous m’avez servi d’escorte pour aller au Colombier-Rouge;
s’il y avait quelque danger à craindre sur la route que je vais suivre,
je vous prierais de m’accompagner; mais, comme il n’y en a pas, restez
où vous êtes, achevez vos bouteilles, votre partie et votre lettre.
Adieu, messieurs.»
Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, il les salua
de la main et s’éloigna.
Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux sans
dire un seul mot jusqu’à ce qu’il eût disparu.
Puis ils se regardèrent.
Tous avaient la figure consternée, car malgré l’adieu amical de Son
Éminence, ils comprenaient que le cardinal s’en allait la rage dans le
coeur.
Athos seul souriait d’un sourire puissant et dédaigneux. Quand le
cardinal fut hors de la portée de la voix et de la vue:
«Ce Grimaud a crié bien tard!» dit Porthos, qui avait grande envie de
faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu’un.
Grimaud allait répondre pour s’excuser. Athos leva le doigt et Grimaud
se tut.
«Auriez-vous rendu la lettre, Aramis? dit d’Artagnan.
— Moi, dit Aramis de sa voix la plus flûtée, j’étais décidé: s’il avait
exigé que la lettre lui fût remise, je lui présentais la lettre d’une
main, et de l’autre je lui passais mon épée au travers du corps.
— Je m’y attendais bien, dit Athos; voilà pourquoi je me suis jeté
entre vous et lui. En vérité, cet homme est bien imprudent de parler
ainsi à d’autres hommes; on dirait qu’il n’a jamais eu affaire qu’à des
femmes et à des enfants.
— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je vous admire, mais cependant nous
étions dans notre tort, après tout.
— Comment, dans notre tort! reprit Athos. À qui donc cet air que nous
respirons? à qui cet océan sur lequel s’étendent nos regards? à qui ce
sable sur lequel nous étions couchés? à qui cette lettre de votre
maîtresse? Est-ce au cardinal? Sur mon honneur, cet homme se figure que
le monde lui appartient: vous étiez là, balbutiant, stupéfait, anéanti;
on eût dit que la Bastille se dressait devant vous et que la
gigantesque Méduse vous changeait en pierre. Est-ce que c’est
conspirer, voyons, que d’être amoureux? Vous êtes amoureux d’une femme
que le cardinal a fait enfermer, vous voulez la tirer des mains du
cardinal; c’est une partie que vous jouez avec Son Éminence: cette
lettre c’est votre jeu; pourquoi montreriez-vous votre jeu à votre
adversaire? cela ne se fait pas. Qu’il le devine, à la bonne heure!
nous devinons bien le sien, nous!
— Au fait, dit d’Artagnan, c’est plein de sens, ce que vous dites là,
Athos.
— En ce cas, qu’il ne soit plus question de ce qui vient de se passer,
et qu’Aramis reprenne la lettre de sa cousine où M. le cardinal l’a
interrompue.»
Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochèrent de
lui, et les trois laquais se groupèrent de nouveau auprès de la
dame-jeanne.
«Vous n’aviez lu qu’une ligne ou deux, dit d’Artagnan, reprenez donc la
lettre à partir du commencement.
«Volontiers», dit Aramis.
«Mon cher cousin, je crois bien que je me déciderai à partir pour
Stenay, où ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le couvent
des Carmélites; cette pauvre enfant s’est résignée, elle sait qu’elle
ne peut vivre autre part sans que le salut de son âme soit en danger.
Cependant, si les affaires de notre famille s’arrangent comme nous le
désirons, je crois qu’elle courra le risque de se damner, et qu’elle
reviendra près de ceux qu’elle regrette, d’autant plus qu’elle sait
qu’on pense toujours à elle. En attendant, elle n’est pas trop
malheureuse: tout ce qu’elle désire c’est une lettre de son prétendu.
Je sais bien que ces sortes de denrées passent difficilement par les
grilles; mais, après tout, comme je vous en ai donné des preuves, mon
cher cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette
commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et éternel souvenir.
Elle a eu un instant de grande inquiétude; mais enfin elle est quelque
peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis là-bas afin qu’il ne
s’y passe rien d’imprévu.
«Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus
souvent que vous pourrez, c’est-à-dire toutes les fois que vous
croirez pouvoir le faire sûrement. Je vous embrasse.
«Marie Michon.»
«Oh! que ne vous dois-je pas, Aramis? s’écria d’Artagnan. Chère
Constance! j’ai donc enfin de ses nouvelles; elle vit, elle est en
sûreté dans un couvent, elle est à Stenay! Où prenez-vous Stenay,
Athos?
— Mais à quelques lieues des frontières; une fois le siège levé, nous
pourrons aller faire un tour de ce côté.
— Et ce ne sera pas long, il faut l’espérer, dit Porthos, car on a, ce
matin, pendu un espion, lequel a déclaré que les Rochelois en étaient
aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu’après avoir mangé le cuir
ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce qui leur restera après,
à moins de se manger les uns les autres.
— Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d’excellent vin de
Bordeaux, qui, sans avoir à cette époque la réputation qu’il a
aujourd’hui, ne la méritait pas moins; pauvres sots! comme si la
religion catholique n’était pas la plus avantageuse et la plus agréable
des religions! C’est égal, reprit-il après avoir fait claquer sa langue
contre son palais, ce sont de braves gens. Mais que diable faites-vous
donc, Aramis? continua Athos; vous serrez cette lettre dans votre
poche?
— Oui, dit d’Artagnan, Athos a raison, il faut la brûler; encore, qui
sait si M. le cardinal n’a pas un secret pour interroger les cendres?
— Il doit en avoir un, dit Athos.
— Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos.
— Venez ici, Grimaud», dit Athos.
Grimaud se leva et obéit.
«Pour vous punir d’avoir parlé sans permission, mon ami, vous allez
manger ce morceau de papier, puis, pour vous récompenser du service que
vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de vin; voici la
lettre d’abord, mâchez avec énergie.»
Grimaud sourit, et, les yeux fixés sur le verre qu’Athos venait de
remplir bord à bord, il broya le papier et l’avala.
«Bravo, maître Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci; bien, je
vous dispense de dire merci.»
Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais ses
yeux levés au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura cette
douce occupation, un langage qui, pour être muet, n’en était pas moins
expressif.
«Et maintenant, dit Athos, à moins que M. le cardinal n’ait
l’ingénieuse idée de faire ouvrir le ventre à Grimaud, je crois que
nous pouvons être à peu près tranquilles.»
Pendant ce temps, Son Éminence continuait sa promenade mélancolique en
murmurant entre ses moustaches:
«Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi.»
CHAPITRE LII.
PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Revenons à Milady, qu’un regard jeté sur les côtes de France nous a
fait perdre de vue un instant.
Nous la retrouverons dans la position désespérée où nous l’avons
laissée, se creusant un abîme de sombres réflexions, sombre enfer à la
porte duquel elle a presque laissé l’espérance: car pour la première
fois elle doute, pour la première fois elle craint.
Dans deux occasions sa fortune lui a manqué, dans deux occasions elle
s’est vue découverte et trahie, et dans ces deux occasions, c’est
contre le génie fatal envoyé sans doute par le Seigneur pour la
combattre qu’elle a échoué: d’Artagnan l’a vaincue, elle, cette
invincible puissance du mal.
Il l’a abusée dans son amour, humiliée dans son orgueil, trompée dans
son ambition, et maintenant voilà qu’il la perd dans sa fortune, qu’il
l’atteint dans sa liberté, qu’il la menace même dans sa vie. Bien plus,
il a levé un coin de son masque, cette égide dont elle se couvre et qui
la rend si forte.
D’Artagnan a détourné de Buckingham, qu’elle hait, comme elle hait tout
ce qu’elle a aimé, la tempête dont le menaçait Richelieu dans la
personne de la reine. D’Artagnan s’est fait passer pour de Wardes, pour
lequel elle avait une de ces fantaisies de tigresse, indomptables comme
en ont les femmes de ce caractère. D’Artagnan connaît ce terrible
secret qu’elle a juré que nul ne connaîtrait sans mourir. Enfin, au
moment où elle vient d’obtenir un blanc-seing à l’aide duquel elle va
se venger de son ennemi, le blanc-seing lui est arraché des mains, et
c’est d’Artagnan qui la tient prisonnière et qui va l’envoyer dans
quelque immonde Botany- Bay, dans quelque Tyburn infâme de l’océan
Indien.
Car tout cela lui vient de d’Artagnan sans doute; de qui viendraient
tant de hontes amassées sur sa tête, sinon de lui? Lui seul a pu
transmettre à Lord de Winter tous ces affreux secrets, qu’il a
découverts les uns après les autres par une sorte de fatalité. Il
connaît son beau-frère, il lui aura écrit.
Que de haine elle distille! Là, immobile, et les yeux ardents et fixes
dans son appartement désert, comme les éclats de ses rugissements
sourds, qui parfois s’échappent avec sa respiration du fond de sa
poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui monte, gronde,
mugit et vient se briser, comme un désespoir éternel et impuissant,
contre les rochers sur lesquels est bâti ce château sombre et
orgueilleux! Comme, à la lueur des éclairs que sa colère orageuse fait
briller dans son esprit, elle conçoit contre Mme Bonacieux, contre
Buckingham, et surtout contre d’Artagnan, de magnifiques projets de
vengeance, perdus dans les lointains de l’avenir!
Oui, mais pour se venger il faut être libre, et pour être libre, quand
on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des barreaux,
trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener à bout un homme
patient et fort mais devant lesquelles doivent échouer les irritations
fébriles d’une femme. D’ailleurs, pour faire tout cela il faut avoir le
temps, des mois, des années, et elle… elle a dix ou douze jours, à ce
que lui a dit Lord de Winter, son fraternel et terrible geôlier.
Et cependant, si elle était un homme, elle tenterait tout cela, et
peut-être réussirait-elle: pourquoi donc le Ciel s’est-il ainsi trompé,
en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat!
Aussi les premiers moments de la captivité ont été terribles: quelques
convulsions de rage qu’elle n’a pu vaincre ont payé sa dette de
faiblesse féminine à la nature. Mais peu à peu elle a surmonté les
éclats de sa folle colère, les frémissements nerveux qui ont agité son
corps ont disparu, et maintenant elle s’est repliée sur elle-même comme
un serpent fatigué qui se repose.
«Allons, allons; j’étais folle de m’emporter ainsi, dit-elle en
plongeant dans la glace, qui reflète dans ses yeux son regard brûlant,
par lequel elle semble s’interroger elle-même. Pas de violence, la
violence est une preuve de faiblesse. D’abord je n’ai jamais réussi par
ce moyen: peut-être, si j’usais de ma force contre des femmes,
aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par
conséquent de les vaincre; mais c’est contre des hommes que je lutte,
et je ne suis qu’une femme pour eux. Luttons en femme, ma force est
dans ma faiblesse.»
Alors, comme pour se rendre compte à elle-même des changements qu’elle
pouvait imposer à sa physionomie si expressive et si mobile, elle lui
fit prendre à la fois toutes les expressions, depuis celle de la colère
qui crispait ses traits, jusqu’à celle du plus doux, du plus affectueux
et du plus séduisant sourire. Puis ses cheveux prirent successivement
sous ses mains savantes les ondulations qu’elle crut pouvoir aider aux
charmes de son visage. Enfin elle murmura, satisfaite d’elle-même:
«Allons, rien n’est perdu. Je suis toujours belle.»
Il était huit heures du soir à peu près. Milady aperçut un lit; elle
pensa qu’un repos de quelques heures rafraîchirait non seulement sa
tête et ses idées, mais encore son teint. Cependant, avant de se
coucher, une idée meilleure lui vint. Elle avait entendu parler de
souper. Déjà elle était depuis une heure dans cette chambre, on ne
pouvait tarder à lui apporter son repas. La prisonnière ne voulut pas
perdre de temps, et elle résolut de faire, dès cette même soirée,
quelque tentative pour sonder le terrain, en étudiant le caractère des
gens auxquels sa garde était confiée.
Une lumière apparut sous la porte; cette lumière annonçait le retour de
ses geôliers. Milady, qui s’était levée, se rejeta vivement sur son
fauteuil, la tête renversée en arrière, ses beaux cheveux dénoués et
épars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles froissées, une main sur son
coeur et l’autre pendante.
On ouvrit les verrous, la porte grinça sur ses gonds, des pas
retentirent dans la chambre et s’approchèrent.
«Posez là cette table», dit une voix que la prisonnière reconnut pour
celle de Felton.
L’ordre fut exécuté.
«Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle»,
continua Felton.
Ce double ordre que donna aux mêmes individus le jeune lieutenant
prouva à Milady que ses serviteurs étaient les mêmes hommes que ses
gardiens, c’est-à-dire des soldats.
Les ordres de Felton étaient, au reste, exécutés avec une silencieuse
rapidité qui donnait une bonne idée de l’état florissant dans lequel il
maintenait la discipline.
Enfin, Felton, qui n’avait pas encore regardé Milady, se retourna vers
elle.
«Ah! ah! dit-il, elle dort, c’est bien: à son réveil elle soupera.»
Et il fit quelques pas pour sortir.
«Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoïque que son chef, et qui
s’était approché de Milady, cette femme ne dort pas.
— Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc, alors?
— Elle est évanouie; son visage est très pâle, et j’ai beau écouter, je
n’entends pas sa respiration.
— Vous avez raison, dit Felton après avoir regardé Milady de la place
où il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez prévenir Lord de
Winter que sa prisonnière est évanouie, car je ne sais que faire, le
cas n’ayant pas été prévu.»
Le soldat sortit pour obéir aux ordres de son officier; Felton s’assit
sur un fauteuil qui se trouvait par hasard près de la porte et attendit
sans dire une parole, sans faire un geste. Milady possédait ce grand
art, tant étudié par les femmes, de voir à travers ses longs cils sans
avoir l’air d’ouvrir les paupières: elle aperçut Felton qui lui
tournait le dos, elle continua de le regarder pendant dix minutes à peu
près, et pendant ces dix minutes, l’impassible gardien ne se retourna
pas une seule fois.
Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par sa
présence, une nouvelle force à son geôlier: sa première épreuve était
perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses ressources;
en conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et soupira
faiblement.
À ce soupir, Felton se retourna enfin.
«Ah! vous voici réveillée, madame! dit-il, je n’ai donc plus affaire
ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous appellerez.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j’ai souffert!» murmura Milady avec cette
voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses antiques,
charmait tous ceux qu’elle voulait perdre.
Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus
gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu’elle avait lorsqu’elle
était couchée.
Felton se leva.
«Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le matin
à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à huit heures.
Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer vos heures au lieu
de celles que je vous propose, et, sur ce point, on se conformera à vos
désirs.
— Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et triste
chambre? demanda Milady.
— Une femme des environs a été prévenue, elle sera demain au château,
et viendra toutes les fois que vous désirerez sa présence.
— Je vous rends grâce, monsieur», répondit humblement la prisonnière.
Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment où il
allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le corridor,
suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de
l’évanouissement de Milady. Il tenait à la main un flacon de sels. «Eh
bien! qu’est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d’une voix
railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à sortir.
Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée? Pardieu, Felton, mon
enfant, tu n’as donc pas vu qu’on te prenait pour un novice et qu’on te
jouait le premier acte d’une comédie dont nous aurons sans doute le
plaisir de suivre tous les développements?
— Je l’ai bien pensé, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la
prisonnière est femme, après tout, j’ai voulu avoir les égards que tout
homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour
lui-même.»
Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton passaient
comme une glace par toutes ses veines.
«Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment étalés,
cette peau blanche et ce langoureux regard ne t’ont pas encore séduit,
coeur de pierre?
— Non, Milord, répondit l’impassible jeune homme, et croyez-moi bien,
il faut plus que des manèges et des coquetteries de femme pour me
corrompre.
— En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre chose
et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l’imagination féconde et
le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le premier.»
Et à ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton et
l’emmena en riant.
«Oh! je trouverai bien ce qu’il te faut, murmura Milady entre ses
dents; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat converti qui
t’es taillé ton uniforme dans un froc.»
«À propos, reprit de Winter en s’arrêtant sur le seuil de la porte, il
ne faut pas, Milady, que cet échec vous ôte l’appétit. Tâtez de ce
poulet et de ces poissons que je n’ai pas fait empoisonner, sur
l’honneur. Je m’accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit
pas hériter de moi, j’ai en lui pleine et entière confiance. Faites
comme moi. Adieu, chère soeur! à votre prochain évanouissement.»
C’était tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se crispèrent
sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses yeux suivirent
le mouvement de la porte qui se fermait derrière Lord de Winter et
Felton; et, lorsqu’elle se vit seule, une nouvelle crise de désespoir
la prit; elle jeta les yeux sur la table, vit briller un couteau,
s’élança et le saisit; mais son désappointement fut cruel: la lame en
était ronde et d’argent flexible.
Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, et la porte se
rouvrit.
«Ah! ah! s’écria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave
Felton, vois-tu ce que je t’avais dit: ce couteau, c’était pour toi;
mon enfant, elle t’aurait tué; vois-tu, c’est un de ses travers, de se
débarrasser ainsi, d’une façon ou de l’autre, des gens qui la gênent.
Si je t’eusse écouté, le couteau eût été pointu et d’acier: alors plus
de Felton, elle t’aurait égorgé et, après toi, tout le monde. Vois
donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau.»
En effet, Milady tenait encore l’arme offensive dans sa main crispée,
mais ces derniers mots, cette suprême insulte, détendirent ses mains,
ses forces et jusqu’à sa volonté.
Le couteau tomba par terre.
«Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond dégoût
qui retentit jusqu’au fond du coeur de Milady, vous avez raison et
c’est moi qui avais tort.»
Et tous deux sortirent de nouveau.
Mais cette fois, Milady prêta une oreille plus attentive que la
première fois, et elle entendit leurs pas s’éloigner et s’éteindre dans
le fond du corridor.
«Je suis perdue, murmura-t-elle, me voilà au pouvoir de gens sur
lesquels je n’aurai pas plus de prise que sur des statues de bronze ou
de granit; ils me savent par coeur et sont cuirassés contre toutes mes
armes.
«Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l’ont décidé.»
En effet, comme l’indiquait cette dernière réflexion, ce retour
instinctif à l’espérance, dans cette âme profonde la crainte et les
sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se mit à
table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin d’Espagne, et sentit
revenir toute sa résolution.
Avant de se coucher elle avait déjà commenté, analysé, retourné sur
toutes leurs faces, examiné sous tous les points, les paroles, les pas,
les gestes, les signes et jusqu’au silence de ses geôliers, et de cette
étude profonde, habile et savante, il était résulté que Felton était, à
tout prendre, le plus vulnérable de ses deux persécuteurs.
Un mot surtout revenait à l’esprit de la prisonnière:
«Si je t’eusse écouté», avait dit Lord de Winter à Felton.
Donc Felton avait parlé en sa faveur, puisque Lord de Winter n’avait
pas voulu écouter Felton.
«Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié
dans son âme; de cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera.
«Quant à l’autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu’il a à
attendre de moi si jamais je m’échappe de ses mains, il est donc
inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c’est autre chose; c’est
un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux; celui-là, il y a moyen
de le perdre.»
Et Milady se coucha et s’endormit le sourire sur les lèvres; quelqu’un
qui l’eût vue dormant eût dit une jeune fille rêvant à la couronne de
fleurs qu’elle devait mettre sur son front à la prochaine fête.
CHAPITRE LIII.
DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait à son
supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant sous la hache
du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance.
Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était encore au
lit. Felton était dans le corridor: il amenait la femme dont il avait
parlé la veille, et qui venait d’arriver; cette femme entra et
s’approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.
Milady était habituellement pâle; son teint pouvait donc tromper une
personne qui la voyait pour la première fois.
«J’ai la fièvre, dit-elle; je n’ai pas dormi un seul instant pendant
toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez- vous plus
humaine qu’on ne l’a été hier avec moi? Tout ce que je demande, au
reste, c’est la permission de rester couchée.
— Voulez-vous qu’on appelle un médecin?» dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle
aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de Lord de Winter
redoublerait; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer que la maladie
était feinte, et Milady après avoir perdu la première partie ne voulait
pas perdre la seconde.
«Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon? ces messieurs ont
déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans doute de
même aujourd’hui; car depuis hier soir, on a eu le temps de prévenir le
docteur.
— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel
traitement vous voulez suivre.
— Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voilà tout,
que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.
— Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigué de ces plaintes
éternelles.
— Oh! non, non! s’écria Milady, non, monsieur, ne l’appelez pas, je
vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de rien, ne l’appelez
pas.»
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante
dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la
chambre.
«Il est ému», pensa Milady.
«Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez _réellement_, on
enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce sera
tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous n’aurons rien à
nous reprocher.»
Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur son
oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire; puis
voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit; la femme le
suivit. Lord de Winter ne parut pas.
«Je crois que je commence à voir clair», murmura Milady avec une joie
sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui
pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure.
Deux heures s’écoulèrent.
«Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons- nous
et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je n’ai que dix jours, et
ce soir il y en aura deux d’écoulés.
En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait apporté
son déjeuner; or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir
enlever la table, et qu’en ce moment elle reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si
Milady avait ou non touché au repas, fit un signe pour qu’on emportât
hors de la chambre la table, que l’on apportait ordinairement toute
servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et
résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.
Felton s’approcha d’elle et dit:
«Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la
privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être
pénible: il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l’ordinaire
de _votre messe_, et voici un livre qui en contient le rituel.»
À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de
laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots, _votre
messe_, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady leva la
tête et regarda plus attentivement l’officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée,
à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui,
elle reconnut un de ces sombres puritains qu’elle avait rencontrés si
souvent tant à la cour du roi Jacques qu’à celle du roi de France, où,
malgré le souvenir de la Saint- Barthélémy, ils venaient parfois
chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie
seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes
qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.
Ces deux mots, _votre messe_, et un simple coup d’oeil jeté sur Felton,
lui avaient en effet révélé toute l’importance de la réponse qu’elle
allait faire.
Mais avec cette rapidité d’intelligence qui lui était particulière,
cette réponse toute formulée se présenta sur ses lèvres:
«Moi! dit-elle avec un accent de dédain monté à l’unisson de celui
qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi, monsieur,
_ma messe!_ Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne
suis pas de sa religion, et c’est un piège qu’il veut me tendre!
— Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda Felton avec un
étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put cacher
entièrement.
— Je le dirai, s’écria Milady avec une exaltation feinte, le jour où
j’aurai assez souffert pour ma foi.»
Le regard de Felton découvrit à Milady toute l’étendue de l’espace
qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard seul
avait parlé.
«Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton
d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains; eh bien, que mon
Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu! voilà la réponse que je
vous prie de faire à Lord de Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle
en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si
elle eût dû être souillée par cet attouchement, vous pouvez le
remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes
doublement complice de Lord de Winter, complice dans sa persécution,
complice dans son hérésie.»
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de
répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif. Lord de
Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps
pendant toute la journée de se tracer son plan de conduite; elle le
reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages.
«Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en face de
celui qu’occupait Milady et en étendant nonchalamment ses pieds sur le
foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie!
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous sommes vus,
nous avons changé de religion; auriez-vous épousé un troisième mari
protestant, par hasard?
— Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnière avec majesté, car je
vous déclare que j’entends vos paroles, mais que je ne les comprends
pas.
— Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout; j’aime mieux
cela, reprit en ricanant Lord de Winter.
— Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
froidement Milady.
— Oh! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal.
— Oh! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse, Milord, que
vos débauches et vos crimes en feraient foi.
— Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline, vous parlez de
crimes, Lady Macbeth! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien
impudente.
— Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous écoute, monsieur,
répondit froidement Milady, et que vous voulez intéresser vos geôliers
et vos bourreaux contre moi.
— Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur un ton
poétique, et la comédie d’hier tourne ce soir à la tragédie. Au reste,
dans huit jours vous serez où vous devez être et ma tâche sera achevée.
— Tâche infâme! tâche impie! reprit Milady avec l’exaltation de la
victime qui provoque son juge.
— Je crois, ma parole d’honneur, dit de Winter en se levant, que la
drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la
puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c’est mon vin
d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce pas? mais, soyez
tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse et n’aura pas de
suites.»
Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque était une
habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu un mot de
toute cette scène.
Milady avait deviné juste.
«Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent, au
contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne sera plus
temps de les éviter.»
Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent; on apporta le souper,
et l’on trouva Milady occupée à faire tout haut ses prières, prières
qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de son second mari,
puritain des plus austères. Elle semblait en extase et ne parut pas
même faire attention à ce qui se passait autour d’elle. Felton fit
signe qu’on ne la dérangeât point, et lorsque tout fut en état il
sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc ses
prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était de
sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et paraissait
écouter.
Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se releva, se mit
à table, mangea peu et ne but que de l’eau.
Une heure après on vint enlever la table, mais Milady remarqua que
cette fois Felton n’accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce
sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l’eût
dénoncée.
Elle laissa encore s’écouler une demi-heure, et comme en ce moment tout
faisait silence dans le vieux château, comme on n’entendait que
l’éternel murmure de la houle, cette respiration immense de l’océan, de
sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet
de ce psaume alors en entière faveur près des puritains:
Seigneur, si tu nous abandonnes,
C’est pour voir si nous sommes forts;
Mais ensuite c’est toi qui donnes
De ta céleste main la palme à nos efforts.
Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup;
mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient pas de poésie.
Tout en chantant, Milady écoutait: le soldat de garde à sa porte
s’était arrêté comme s’il eût été changé en pierre. Milady put donc
juger de l’effet qu’elle avait produit.
Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment
inexprimables; il lui sembla que les sons se répandaient au loin sous
les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le coeur de ses
geôliers. Cependant il paraît que le soldat en sentinelle, zélé
catholique sans doute, secoua le charme, car à travers la porte:
«Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme un _De
profondis_, et si, outre l’agrément d’être en garnison ici, il faut
encore y entendre de pareilles choses, ce sera à n’y point tenir.
— Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour celle de
Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle? Vous a-t-on ordonné d’empêcher
cette femme de chanter? Non. On vous a dit de la garder, de tirer sur
elle si elle essayait de fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la, mais
ne changez rien à la consigne.»
Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady, mais
cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair, et, sans
paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait pas perdu un mot,
elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l’étendue et
toute la séduction que le démon y avait mis:
Pour tant de pleurs et de misère,
Pour mon exil et pour mes fers,
J’ai ma jeunesse, ma prière,
Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts.
Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime, donnait à la
poésie rude et inculte de ces psaumes une magie et une expression que
les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de
leurs frères et qu’ils étaient forcés d’orner de toutes les ressources
de leur imagination: Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait
les trois Hébreux dans la fournaise.
Milady continua:
Mais le jour de la délivrance
Viendra pour nous, Dieu juste et fort;
Et s’il trompe notre espérance,
Il nous reste toujours le martyre et la mort.
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça de mettre
toute son âme, acheva de porter le désordre dans le coeur du jeune
officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le vit apparaître
pâle comme toujours, mais les yeux ardents et presque égarés.
«Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
— Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j’oubliais que mes chants
ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans doute offensé
dans vos croyances; mais c’était sans le vouloir, je vous jure;
pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui
certainement est involontaire.»
Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse dans laquelle
elle semblait plongée donnait une telle expression à sa physionomie,
que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout à l’heure il croyait
seulement entendre.
«Oui, oui, répondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens qui
habitent ce château.»
Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence de
ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au plus
profond de son coeur.
«Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la douceur
qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation qu’elle put
imprimer à son maintien.
— Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la nuit
surtout.»
Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver
longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança hors de son
appartement.
«Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
bouleversent l’âme; cependant on finit par s’y accoutumer: sa voix est
si belle!»
CHAPITRE LIV.
TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Felton était venu; mais il y avait encore un pas à faire: il fallait le
retenir, ou plutôt il fallait qu’il restât tout seul; et Milady ne
voyait encore qu’obscurément le moyen qui devait la conduire à ce
résultat.
Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui parler
aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande séduction était dans
sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme des tons, depuis
la parole humaine jusqu’au langage céleste.
Et cependant, malgré toute cette séduction, Milady pouvait échouer, car
Felton était prévenu, et cela contre le moindre hasard. Dès lors, elle
surveilla toutes ses actions, toutes ses paroles, jusqu’au plus simple
regard de ses yeux, jusqu’à son geste, jusqu’à sa respiration, qu’on
pouvait interpréter comme un soupir. Enfin, elle étudia tout comme fait
un habile comédien à qui l’on vient de donner un rôle nouveau dans un
emploi qu’il n’a pas l’habitude de tenir.
Vis-à-vis de Lord de Winter sa conduite était plus facile; aussi
avait-elle été arrêtée dès la veille. Rester muette et digne en sa
présence, de temps en temps l’irriter par un dédain affecté, par un mot
méprisant, le pousser à des menaces et à des violences qui faisaient un
contraste avec sa résignation à elle, tel était son projet. Felton
verrait: peut-être ne dirait-il rien; mais il verrait.
Le matin, Felton vint comme d’habitude; mais Milady le laissa présider
à tous les apprêts du déjeuner sans lui adresser la parole. Aussi, au
moment où il allait se retirer, eut-elle une lueur d’espoir; car elle
crut que c’était lui qui allait parler; mais ses lèvres remuèrent sans
qu’aucun son sortît de sa bouche, et, faisant un effort sur lui-même,
il renferma dans son coeur les paroles qui allaient s’échapper de ses
lèvres, et sortit.
Vers midi, Lord de Winter entra.
Il faisait une assez belle journée d’hiver, et un rayon de ce pâle
soleil d’Angleterre qui éclaire, mais qui n’échauffe pas, passait à
travers les barreaux de la prison.
Milady regardait par la fenêtre, et fit semblant de ne pas entendre la
porte qui s’ouvrait.
«Ah! ah! dit Lord de Winter, après avoir fait de la comédie, après
avoir fait de la tragédie, voilà que nous faisons de la mélancolie.»
La prisonnière ne répondit pas.
«Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez bien
être en liberté sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon navire,
fendre les flots de cette mer verte comme de l’émeraude; vous voudriez
bien, soit sur terre, soit sur l’océan, me dresser une de ces bonnes
petites embuscades comme vous savez si bien les combiner. Patience!
patience! Dans quatre jours, le rivage vous sera permis, la mer vous
sera ouverte, plus ouverte que vous ne le voudrez, car dans quatre
jours l’Angleterre sera débarrassée de vous.»
Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:
«Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angélique suavité de geste et
d’intonation, pardonnez à cet homme, comme je lui pardonne moi- même.
— Oui, prie, maudite, s’écria le baron, ta prière est d’autant plus
généreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d’un homme qui ne
pardonnera pas.»
Et il sortit.
Au moment où il sortait, un regard perçant glissa par la porte
entrebâillée, et elle aperçut Felton qui se rangeait rapidement pour
n’être pas vu d’elle.
Alors elle se jeta à genoux et se mit à prier.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause je
souffre, donnez-moi donc la force de souffrir.»
La porte s’ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de
n’avoir pas entendu, et d’une voix pleine de larmes, elle continua:
«Dieu vengeur! Dieu de bonté! laisserez-vous s’accomplir les affreux
projets de cet homme!»
Alors, seulement, elle feignit d’entendre le bruit des pas de Felton
et, se relevant rapide comme la pensée, elle rougit comme si elle eût
été honteuse d’avoir été surprise à genoux.
«Je n’aime point à déranger ceux qui prient, madame, dit gravement
Felton; ne vous dérangez donc pas pour moi, je vous en conjure.
— Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d’une voix
suffoquée par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je ne priais
pas.
— Pensez-vous donc, madame, répondit Felton de sa même voix grave,
quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit d’empêcher
une créature de se prosterner devant son Créateur? À Dieu ne plaise!
D’ailleurs le repentir sied bien aux coupables; quelque crime qu’il ait
commis, un coupable m’est sacré aux pieds de Dieu.
— Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui eût désarmé l’ange du
jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le suis! Dites que
je suis condamnée, monsieur, à la bonne heure; mais vous le savez, Dieu
qui aime les martyrs, permet que l’on condamne quelquefois les
innocents.
— Fussiez-vous condamnée, fussiez-vous martyre, répondit Felton, raison
de plus pour prier, et moi-même je vous aiderai de mes prières.
— Oh! vous êtes un juste, vous, s’écria Milady en se précipitant à ses
pieds; tenez, je n’y puis tenir plus longtemps, car je crains de
manquer de force au moment où il me faudra soutenir la lutte et
confesser ma foi, écoutez donc la supplication d’une femme au
désespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n’est pas question de cela,
je ne vous demande qu’une grâce, et, si vous me l’accordez, je vous
bénirai dans ce monde et dans l’autre.
— Parlez au maître, madame, dit Felton; je ne suis heureusement chargé,
moi, ni de pardonner ni de punir, et c’est à plus haut que moi que Dieu
a remis cette responsabilité.
— À vous, non, à vous seul. Écoutez-moi, plutôt que de contribuer à ma
perte, plutôt que de contribuer à mon ignominie.
— Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru cette
ignominie, il faut la subir en l’offrant à Dieu.
— Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle
d’ignominie, vous croyez que je parle d’un châtiment quelconque, de la
prison ou de la mort! Plût au Ciel! que m’importent, à moi, la mort ou
la prison!
— C’est moi qui ne vous comprends plus, madame.
— Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur, répondit
la prisonnière avec un sourire de doute.
— Non, madame, sur l’honneur d’un soldat, sur la foi d’un chrétien!
— Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.
— Je les ignore.
— Impossible, vous son confident!
— Je ne mens jamais, madame.
— Oh! il se cache trop peu cependant pour qu’on ne les devine pas.
— Je ne cherche à rien deviner, madame; j’attends qu’on me confie, et à
part ce qu’il m’a dit devant vous, Lord de Winter ne m’a rien confié.
— Mais, s’écria Milady avec un incroyable accent de vérité, vous n’êtes
donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu’il me destine à une
honte que tous les châtiments de la terre ne sauraient égaler en
horreur?
— Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de Winter
n’est pas capable d’un tel crime.»
«Bon, dit Milady en elle-même, sans savoir ce que c’est, il appelle
cela un crime!»
Puis tout haut:
«L’ami de l’infâme est capable de tout.
— Qui appelez-vous l’infâme? demanda Felton.
— Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes à qui un semblable nom puisse
convenir?
— Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les regards
s’enflammèrent.
— Que les païens, les gentils et les infidèles appellent duc de
Buckingham, reprit Milady; je n’aurais pas cru qu’il y aurait eu un
Anglais dans toute l’Angleterre qui eût eu besoin d’une si longue
explication pour reconnaître celui dont je voulais parler!
— La main du Seigneur est étendue sur lui, dit Felton, il n’échappera
pas au châtiment qu’il mérite.»
Felton ne faisait qu’exprimer à l’égard du duc le sentiment
d’exécration que tous les Anglais avaient voué à celui que les
catholiques eux-mêmes appelaient l’exacteur, le concussionnaire, le
débauché, et que les puritains appelaient tout simplement Satan.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Milady, quand je vous supplie
d’envoyer à cet homme le châtiment qui lui est dû, vous savez que ce
n’est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la délivrance de
tout un peuple que j’implore.
— Le connaissez-vous donc?» demanda Felton.
«Enfin, il m’interroge», se dit en elle-même Milady au comble de la
joie d’en être arrivée si vite à un si grand résultat.
«Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur
éternel.»
Et Milady se tordit les bras comme arrivée au paroxysme de la douleur.
Felton sentit sans doute en lui-même que sa force l’abandonnait, et il
fit quelques pas vers la porte; la prisonnière, qui ne le perdait pas
de vue, bondit à sa poursuite et l’arrêta.
«Monsieur! s’écria-t-elle, soyez bon, soyez clément, écoutez ma prière:
ce couteau que la fatale prudence du baron m’a enlevé, parce qu’il sait
l’usage que j’en veux faire; oh! écoutez-moi jusqu’au bout! ce couteau,
rendez-le moi une minute seulement, par grâce, par pitié! J’embrasse
vos genoux; voyez, vous fermerez la porte, ce n’est pas à vous que j’en
veux: Dieu! vous en vouloir, à vous, le seul être juste, bon et
compatissant que j’aie rencontré! à vous, mon sauveur peut-être! une
minute, ce couteau, une minute, une seule, et je vous le rends par le
guichet de la porte; rien qu’une minute, monsieur Felton, et vous
m’aurez sauvé l’honneur!
— Vous tuer! s’écria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses mains
des mains de la prisonnière; vous tuer!
— J’ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se
laissant tomber affaissée sur le parquet, j’ai dit mon secret! il sait
tout! mon Dieu, je suis perdue!»
Felton demeurait debout, immobile et indécis.
«Il doute encore, pensa Milady, je n’ai pas été assez vraie.»
On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de Lord de
Winter. Felton le reconnut aussi et s’avança vers la porte.
Milady s’élança.
«Oh! pas un mot, dit-elle d’une voix concentrée, pas un mot de tout ce
que je vous ai dit à cet homme, ou je suis perdue, et c’est vous,
vous…»
Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu’on
n’entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa belle
main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement Milady, qui
alla tomber sur une chaise longue.
Lord de Winter passa devant la porte sans s’arrêter, et l’on entendit
le bruit des pas qui s’éloignaient.
Felton, pâle comme la mort, resta quelques instants l’oreille tendue et
écoutant, puis quand le bruit se fut éteint tout à fait, il respira
comme un homme qui sort d’un songe, et s’élança hors de l’appartement.
«Ah! dit Milady en écoutant à son tour le bruit des pas de Felton, qui
s’éloignaient dans la direction opposée à ceux de Lord de Winter, enfin
tu es donc à moi!»
Puis son front se rembrunit.
«S’il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui sait
bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau entre les
mains, et il verra bien que tout ce grand désespoir n’était qu’un jeu.»
Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle n’avait
été si belle.
«Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas.»
Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.
— Monsieur, lui dit Milady, votre présence est-elle un accessoire
obligé de ma captivité, et ne pourriez-vous pas m’épargner ce surcroît
de tortures que me causent vos visites?
— Comment donc, chère soeur! dit de Winter, ne m’avez-vous pas
sentimentalement annoncé, de cette jolie bouche si cruelle pour moi
aujourd’hui, que vous veniez en Angleterre à cette seule fin de me voir
tout à votre aise, jouissance dont, me disiez-vous, vous ressentiez si
vivement la privation, que vous avez tout risqué pour cela, mal de mer,
tempête, captivité! eh bien, me voilà, soyez satisfaite; d’ailleurs,
cette fois ma visite a un motif.»
Milady frissonna, elle crut que Felton avait parlé; jamais de sa vie,
peut-être, cette femme, qui avait éprouvé tant d’émotions puissantes et
opposées, n’avait senti battre son coeur si violemment.
Elle était assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira à son côté
et s’assit auprès d’elle, puis prenant dans sa poche un papier qu’il
déploya lentement:
«Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espèce de passeport
que j’ai rédigé moi-même et qui vous servira désormais de numéro
d’ordre dans la vie que je consens à vous laisser.»
Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut:
«Ordre de conduire à…» Le nom est en blanc, interrompit de Winter: si
vous avez quelque préférence, vous me l’indiquerez; et pour peu que ce
soit à un millier de lieues de Londres, il sera fait droit à votre
requête. Je reprends donc: «Ordre de conduire à… la nommée Charlotte
Backson, flétrie par la justice du royaume de France, mais libérée
après châtiment; elle demeurera dans cette résidence, sans jamais s’en
écarter de plus de trois lieues. En cas de tentative d’évasion, la
peine de mort lui sera appliquée. Elle touchera cinq shillings par jour
pour son logement et sa nourriture.»
«Cet ordre ne me concerne pas, répondit froidement Milady, puisqu’un
autre nom que le mien y est porté.
— Un nom! Est-ce que vous en avez un?
— J’ai celui de votre frère.
— Vous vous trompez, mon frère n’est que votre second mari, et le
premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du nom
de Charlotte Backson. Non?… vous ne voulez pas?… vous gardez le
silence? C’est bien! vous serez écrouée sous le nom de Charlotte
Backson.»
Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n’était plus par
affectation, mais par terreur: elle crut l’ordre prêt à être exécuté:
elle pensa que Lord de Winter avait avancé son départ; elle crut
qu’elle était condamnée à partir le soir même. Tout dans son esprit fut
donc perdu pendant un instant, quand tout à coup elle s’aperçut que
l’ordre n’était revêtu d’aucune signature.
La joie qu’elle ressentit de cette découverte fut si grande, qu’elle ne
put la cacher.
«Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s’aperçut de ce qui se passait en
elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout n’est
pas perdu, puisque cet acte n’est pas signé; on me le montre pour
m’effrayer, voilà tout. Vous vous trompez: demain cet ordre sera envoyé
à Lord Buckingham; après-demain il reviendra signé de sa main et revêtu
de son sceau, et vingt-quatre heures après, c’est moi qui vous en
réponds, il recevra son commencement d’exécution. Adieu, madame, voilà
tout ce que j’avais à vous dire.
— Et moi je vous répondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir, que cet
exil sous un nom supposé sont une infamie.
— Aimez-vous mieux être pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous le
savez, les lois anglaises sont inexorables sur l’abus que l’on fait du
mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou plutôt le nom
de mon frère se trouve mêlé dans tout cela, je risquerai le scandale
d’un procès public pour être sûr que du coup je serai débarrassé de
vous.»
Milady ne répondit pas, mais devint pâle comme un cadavre.
«Oh! je vois que vous aimez mieux la pérégrination. À merveille,
madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages forment la
jeunesse. Ma foi! vous n’avez pas tort, après tout, et la vie est
bonne. C’est pour cela que je ne me soucie pas que vous me l’ôtiez.
Reste donc à régler l’affaire des cinq shillings; je me montre un peu
parcimonieux, n’est-ce pas? cela tient à ce que je ne me soucie pas que
vous corrompiez vos gardiens. D’ailleurs il vous restera toujours vos
charmes pour les séduire. Usez-en si votre échec avec Felton ne vous a
pas dégoûtée des tentatives de ce genre.»
«Felton n’a point parlé, se dit Milady à elle-même, rien n’est perdu
alors.»
«Et maintenant, madame, à vous revoir. Demain je viendrai vous annoncer
le départ de mon messager.»
Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.
Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre
jours lui suffiraient pour achever de séduire Felton.
Une idée terrible lui vint alors, c’est que Lord de Winter enverrait
peut-être Felton lui-même pour faire signer l’ordre à Buckingham; de
cette façon Felton lui échappait, et pour que la prisonnière réussît il
fallait la magie d’une séduction continue.
Cependant, comme nous l’avons dit, une chose la rassurait: Felton
n’avait pas parlé.
Elle ne voulut point paraître émue par les menaces de Lord de Winter,
elle se mit à table et mangea.
Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit à genoux, et répéta
tout haut ses prières. Comme la veille, le soldat cessa de marcher et
s’arrêta pour l’écouter.
Bientôt elle entendit des pas plus légers que ceux de la sentinelle qui
venaient du fond du corridor et qui s’arrêtaient devant sa porte.
«C’est lui», dit-elle.
Et elle commença le même chant religieux qui la veille avait si
violemment exalté Felton.
Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eût vibré plus
harmonieuse et plus déchirante que jamais, la porte resta close. Il
parut bien à Milady, dans un des regards furtifs qu’elle lançait sur le
petit guichet, apercevoir à travers le grillage serré les yeux ardents
du jeune homme mais, que ce fût une réalité ou une vision, cette fois
il eut sur lui-même la puissance de ne pas entrer.
Seulement, quelques instants après qu’elle eût fini son chant
religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les mêmes pas
qu’elle avait entendus s’approcher s’éloignèrent lentement et comme à
regret.
CHAPITRE LV.
QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva debout,
montée sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde tissée à
l’aide de quelques mouchoirs de batiste déchirés en lanières tressées
les unes avec les autres et attachées bout à bout; au bruit que fit
Felton en ouvrant la porte, Milady sauta légèrement à bas de son
fauteuil, et essaya de cacher derrière elle cette corde improvisée,
qu’elle tenait à la main.
Le jeune homme était plus pâle encore que d’habitude, et ses yeux
rougis par l’insomnie indiquaient qu’il avait passé une nuit fiévreuse.
Cependant son front était armé d’une sérénité plus austère que jamais.
Il s’avança lentement vers Milady, qui s’était assise, et prenant un
bout de la tresse meurtrière que par mégarde ou à dessein peut- être
elle avait laissée passer:
«Qu’est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement.
— Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression douloureuse
qu’elle savait si bien donner à son sourire, l’ennui est l’ennemi
mortel des prisonniers, je m’ennuyais et je me suis amusée à tresser
cette corde.»
Felton porta les yeux vers le point du mur de l’appartement devant
lequel il avait trouvé Milady debout sur le fauteuil où elle était
assise maintenant, et au-dessus de sa tête il aperçut un crampon doré,
scellé dans le mur, et qui servait à accrocher soit des hardes, soit
des armes.
Il tressaillit, et la prisonnière vit ce tressaillement; car,
quoiqu’elle eût les yeux baissés, rien ne lui échappait.
«Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il.
— Que vous importe? répondit Milady.
— Mais, reprit Felton, je désire le savoir.
— Ne m’interrogez pas, dit la prisonnière, vous savez bien qu’à nous
autres, véritables chrétiens, il nous est défendu de mentir.
— Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez, ou
plutôt ce que vous alliez faire, vous alliez achever l’oeuvre fatale
que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si notre Dieu
défend le mensonge, il défend bien plus sévèrement encore le suicide.
— Quand Dieu voit une de ses créatures persécutée injustement, placée
entre le suicide et le déshonneur, croyez-moi, monsieur, répondit
Milady d’un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne le suicide:
car, alors, le suicide c’est le martyre.
— Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel,
expliquez-vous.
— Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de
fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les dénoncer
à mon persécuteur: non, monsieur; d’ailleurs, que vous importe la vie
ou la mort d’une malheureuse condamnée? vous ne répondez que de mon
corps, n’est-ce pas? et pourvu que vous représentiez un cadavre, qu’il
soit reconnu pour le mien, on ne vous en demandera pas davantage, et
peut-être, même, aurez-vous double récompense.
— Moi, madame, moi! s’écria Felton, supposer que j’accepterais jamais
le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous dites.
— Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en
s’exaltant, tout soldat doit être ambitieux, n’est-ce pas? vous êtes
lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de
capitaine.
— Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ébranlé, pour que vous me
chargiez d’une pareille responsabilité devant les hommes et devant
Dieu? Dans quelques jours vous allez être loin d’ici, madame, votre vie
ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec un soupir, alors vous
en ferez ce que vous voudrez.
— Ainsi, s’écria Milady comme si elle ne pouvait résister à une sainte
indignation, vous, un homme pieux, vous que l’on appelle un juste, vous
ne demandez qu’une chose: c’est de n’être point inculpé, inquiété pour
ma mort!
— Je dois veiller sur votre vie, madame, et j’y veillerai.
— Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle déjà si
j’étais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le Seigneur lui
donnera-t-il, si je suis innocente?
— Je suis soldat, madame, et j’accomplis les ordres que j’ai reçus.
— Croyez-vous qu’au jour du jugement dernier Dieu séparera les
bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je tue mon
corps, et vous vous faites l’agent de celui qui veut tuer mon âme!
— Mais, je vous le répète, reprit Felton ébranlé, aucun danger ne vous
menace, et je réponds de Lord de Winter comme de moi-même.
— Insensé! s’écria Milady, pauvre insensé, qui ose répondre d’un autre
homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu hésitent à
répondre d’eux-mêmes, et qui se range du parti le plus fort et le plus
heureux, pour accabler la plus faible et la plus malheureuse!
— Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au fond
du coeur la justesse de cet argument: prisonnière, vous ne recouvrerez
pas par moi la liberté, vivante, vous ne perdrez pas par moi la vie.
— Oui, s’écria Milady, mais je perdrai ce qui m’est bien plus cher que
la vie, je perdrai l’honneur, Felton; et c’est vous, vous que je ferai
responsable devant Dieu et devant les hommes de ma honte et de mon
infamie.»
Cette fois Felton, tout impassible qu’il était ou qu’il faisait
semblant d’être, ne put résister à l’influence secrète qui s’était déjà
emparée de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la plus
candide vision, la voir tour à tour éplorée et menaçante, subir à la
fois l’ascendant de la douleur et de la beauté, c’était trop pour un
visionnaire, c’était trop pour un cerveau miné par les rêves ardents de
la foi extatique, c’était trop pour un coeur corrodé à la fois par
l’amour du Ciel qui brûle, par la haine des hommes qui dévore.
Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des
passions opposées qui brûlaient avec le sang dans les veines du jeune
fanatique; et, pareille à un général habile qui, voyant l’ennemi prêt à
reculer, marche sur lui en poussant un cri de victoire, elle se leva,
belle comme une prêtresse antique, inspirée comme une vierge chrétienne
et, le bras étendu, le col découvert, les cheveux épars retenant d’une
main sa robe pudiquement ramenée sur sa poitrine, le regard illuminé de
ce feu qui avait déjà porté le désordre dans les sens du jeune
puritain, elle marcha vers lui, s’écriant sur un air véhément, de sa
voix si douce, à laquelle, dans l’occasion, elle donnait un accent
terrible:
Livre à Baal sa victime.
Jette aux lions le martyr:
Dieu te fera repentir!…
Je crie à lui de l’abîme.
Felton s’arrêta sous cette étrange apostrophe, et comme pétrifié.
«Qui êtes-vous, qui êtes-vous? s’écria-t-il en joignant les mains;
êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers,
êtes-vous ange ou démon, vous appelez-vous Eloa ou Astarté?
— Ne m’as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un démon,
je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta croyance, voilà
tout.
— Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je crois.
— Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de Bélial
qu’on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me laisses aux
mains de mes ennemis, de l’ennemi de l’Angleterre, de l’ennemi de Dieu?
Tu crois, et cependant tu me livres à celui qui remplit et souille le
monde de ses hérésies et de ses débauches, à cet infâme Sardanapale que
les aveugles nomment le duc de Buckingham et que les croyants appellent
l’Antéchrist.
— Moi, vous livrer à Buckingham! moi! que dites-vous là?
— Ils ont des yeux, s’écria Milady, et ils ne verront pas; ils ont des
oreilles, et ils n’entendront point.
— Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert de
sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je reconnais la
voix qui me parle dans mes rêves; oui, je reconnais les traits de
l’ange qui m’apparaît chaque nuit, criant à mon âme qui ne peut dormir:
“Frappe, sauve l’Angleterre, sauve-toi, car tu mourras sans avoir
désarmé Dieu!” Parlez, parlez! s’écria Felton, je puis vous comprendre
à présent.»
Un éclair de joie terrible, mais rapide comme la pensée, jaillit des
yeux de Milady.
Si fugitive qu’eût été cette lueur homicide, Felton la vit et
tressaillit comme si cette lueur eût éclairé les abîmes du coeur de
cette femme.
Felton se rappela tout à coup les avertissements de Lord de Winter, les
séductions de Milady, ses premières tentatives lors de son arrivée; il
recula d’un pas et baissa la tête, mais sans cesser de la regarder:
comme si, fasciné par cette étrange créature, ses yeux ne pouvaient se
détacher de ses yeux.
Milady n’était point femme à se méprendre au sens de cette hésitation.
Sous ses émotions apparentes, son sang-froid glacé ne l’abandonnait
point. Avant que Felton lui eût répondu et qu’elle fût forcée de
reprendre cette conversation si difficile à soutenir sur le même accent
d’exaltation, elle laissa retomber ses mains, et, comme si la faiblesse
de la femme reprenait le dessus sur l’enthousiasme de l’inspirée:
«Mais, non, dit-elle, ce n’est pas à moi d’être la Judith qui délivrera
Béthulie de cet Holopherne. Le glaive de l’éternel est trop lourd pour
mon bras. Laissez-moi donc fuir le déshonneur par la mort, laissez-moi
me réfugier dans le martyre. Je ne vous demande ni la liberté, comme
ferait une coupable, ni la vengeance, comme ferait une païenne.
Laissez-moi mourir, voilà tout. Je vous supplie, je vous implore à
genoux; laissez-moi mourir, et mon dernier soupir sera une bénédiction
pour mon sauveur.»
À cette voix douce et suppliante, à ce regard timide et abattu, Felton
se rapprocha. Peu à peu l’enchanteresse avait revêtu cette parure
magique qu’elle reprenait et quittait à volonté, c’est-à- dire la
beauté, la douceur, les larmes et surtout l’irrésistible attrait de la
volupté mystique, la plus dévorante des voluptés.
«Hélas! dit Felton, je ne puis qu’une chose, vous plaindre si vous me
prouvez que vous êtes une victime! Mais Lord de Winter a de cruels
griefs contre vous. Vous êtes chrétienne, vous êtes ma soeur en
religion; je me sens entraîné vers vous, moi qui n’ai aimé que mon
bienfaiteur, moi qui n’ai trouvé dans la vie que des traîtres et des
impies. Mais vous, madame, vous si belle en réalité, vous si pure en
apparence, pour que Lord de Winter vous poursuive ainsi, vous avez donc
commis des iniquités?
— Ils ont des yeux, répéta Milady avec un accent d’indicible douleur,
et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils n’entendront point.
— Mais, alors, s’écria le jeune officier, parlez, parlez donc!
— Vous confier ma honte! s’écria Milady avec le rouge de la pudeur au
visage, car souvent le crime de l’un est la honte de l’autre; vous
confier ma honte, à vous homme, moi femme! Oh! continua-t-elle en
ramenant pudiquement sa main sur ses beaux yeux, oh! jamais, jamais je
ne pourrai!
— À moi, à un frère!» s’écria Felton.
Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune officier
prit pour du doute, et qui cependant n’était que de l’observation et
surtout la volonté de fasciner.
Felton, à son tour suppliant, joignit les mains.
«Eh bien, dit Milady, je me fie à mon frère, j’oserai!»
En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette fois le
terrible beau-frère de Milady ne se contenta point, comme il avait fait
la veille, de passer devant la porte et de s’éloigner, il s’arrêta,
échangea deux mots avec la sentinelle, puis la porte s’ouvrit et il
parut.
Pendant ces deux mots échangés, Felton s’était reculé vivement, et
lorsque Lord de Winter entra, il était à quelques pas de la
prisonnière.
Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la
prisonnière au jeune officier:
«Voilà bien longtemps, John, dit-il, que vous êtes ici; cette femme
vous a-t-elle raconté ses crimes? alors je comprends la durée de
l’entretien.»
Felton tressaillit, et Milady sentit qu’elle était perdue si elle ne
venait au secours du puritain décontenancé.
«Ah! vous craignez que votre prisonnière ne vous échappe! dit- elle, eh
bien, demandez à votre digne geôlier quelle grâce, à l’instant même, je
sollicitais de lui.
— Vous demandiez une grâce? dit le baron soupçonneux.
— Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.
— Et quelle grâce, voyons? demanda Lord de Winter.
— Un couteau qu’elle me rendra par le guichet, une minute après l’avoir
reçu, répondit Felton.
— Il y a donc quelqu’un de caché ici que cette gracieuse personne
veuille égorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et
méprisante.
— Il y a moi, répondit Milady.
— Je vous ai donné le choix entre l’Amérique et Tyburn, reprit Lord de
Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez- moi, encore
plus sûre que le couteau.»
Felton pâlit et fit un pas en avant, en songeant qu’au moment où il
était entré, Milady tenait une corde.
«Vous avez raison, dit celle-ci, et j’y avais déjà pensé; puis elle
ajouta d’une voix sourde: j’y penserai encore.»
Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os;
probablement Lord de Winter aperçut ce mouvement.
«Méfie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis reposé sur toi,
prends garde! Je t’ai prévenu! D’ailleurs, aie bon courage, mon enfant,
dans trois jours nous serons délivrés de cette créature, et où je
l’envoie, elle ne nuira plus à personne.
— Vous l’entendez!» s’écria Milady avec éclat, de façon que le baron
crût qu’elle s’adressait au Ciel et que Felton comprît que c’était à
lui.
Felton baissa la tête et rêva.
Le baron prit l’officier par le bras en tournant la tête sur son
épaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu’à ce qu’il fût sorti.
«Allons, allons, dit la prisonnière lorsque la porte se fut refermée,
je ne suis pas encore si avancée que je le croyais. Winter a changé sa
sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce que c’est que le désir
de la vengeance, et comme ce désir forme l’homme! Quant à Felton, il
hésite. Ah! ce n’est pas un homme comme ce d’Artagnan maudit. Un
puritain n’adore que les vierges, et il les adore en joignant les
mains. Un mousquetaire aime les femmes, et il les aime en joignant les
bras.»
Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait bien que
la journée ne se passerait pas sans qu’elle revit Felton. Enfin, une
heure après la scène que nous venons de raconter, elle entendit que
l’on parlait bas à la porte, puis bientôt la porte s’ouvrit, et elle
reconnut Felton.
Le jeune homme s’avança rapidement dans la chambre en laissant la porte
ouverte derrière lui et en faisant signe à Milady de se taire; il avait
le visage bouleversé.
«Que me voulez-vous? dit-elle.
— Écoutez, répondit Felton à voix basse, je viens d’éloigner la
sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu’on sache que je suis venu,
pour vous parler sans qu’on puisse entendre ce que je vous dis. Le
baron vient de me raconter une histoire effroyable.»
Milady prit son sourire de victime résignée, et secoua la tête.
«Ou vous êtes un démon, continua Felton, ou le baron, mon bienfaiteur,
mon père, est un monstre. Je vous connais depuis quatre jours, je
l’aime depuis dix ans, lui; je puis donc hésiter entre vous deux: ne
vous effrayez pas de ce que je vous dis, j’ai besoin d’être convaincu.
Cette nuit, après minuit, je viendrai vous voir, vous me convaincrez.
— Non, Felton, non, mon frère, dit-elle, le sacrifice est trop grand,
et je sens qu’il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous perdez pas
avec moi. Ma mort sera bien plus éloquente que ma vie, et le silence du
cadavre vous convaincra bien mieux que les paroles de la prisonnière.
— Taisez-vous, madame, s’écria Felton, et ne me parlez pas ainsi; je
suis venu pour que vous me promettiez sur l’honneur, pour que vous me
juriez sur ce que vous avez de plus sacré, que vous n’attenterez pas à
votre vie.
— Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi n’a
le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait tenir.
— Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu’au moment où vous
m’aurez revu. Si, lorsque vous m’aurez revu, vous persistez encore, eh
bien, alors, vous serez libre, et moi-même je vous donnerai l’arme que
vous m’avez demandée.
— Eh bien, dit Milady, pour vous j’attendrai.
— Jurez-le.
— Je le jure par notre Dieu. Êtes-vous content?
— Bien, dit Felton, à cette nuit!»
Et il s’élança hors de l’appartement, referma la porte, et attendit en
dehors, la demi-pique du soldat à la main, comme s’il eût monté la
garde à sa place.
Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.
Alors, à travers le guichet dont elle s’était rapprochée, Milady vit le
jeune homme se signer avec une ferveur délirante et s’en aller par le
corridor avec un transport de joie.
Quant à elle, elle revint à sa place, un sourire de sauvage mépris sur
les lèvres, et elle répéta en blasphémant ce nom terrible de Dieu, par
lequel elle avait juré sans jamais avoir appris à le connaître.
«Mon Dieu! dit-elle, fanatique insensé! mon Dieu! c’est moi, moi et
celui qui m’aidera à me venger.»
CHAPITRE LVI.
CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Cependant Milady en était arrivée à un demi-triomphe, et le succès
obtenu doublait ses forces.
Il n’était pas difficile de vaincre, ainsi qu’elle l’avait fait
jusque-là, des hommes prompts à se laisser séduire, et que l’éducation
galante de la cour entraînait vite dans le piège; Milady était assez
belle pour ne pas trouver de résistance de la part de la chair, et elle
était assez adroite pour l’emporter sur tous les obstacles de l’esprit.
Mais, cette fois, elle avait à lutter contre une nature sauvage,
concentrée, insensible à force d’austérité; la religion et la pénitence
avaient fait de Felton un homme inaccessible aux séductions ordinaires.
Il roulait dans cette tête exaltée des plans tellement vastes, des
projets tellement tumultueux, qu’il n’y restait plus de place pour
aucun amour, de caprice ou de matière, ce sentiment qui se nourrit de
loisir et grandit par la corruption. Milady avait donc fait brèche,
avec sa fausse vertu, dans l’opinion d’un homme prévenu horriblement
contre elle, et par sa beauté, dans le coeur et les sens d’un homme
chaste et pur. Enfin, elle s’était donné la mesure de ses moyens,
inconnus d’elle-même jusqu’alors, par cette expérience faite sur le
sujet le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre à
son étude.
Bien des fois néanmoins pendant la soirée elle avait désespéré du sort
et d’elle-même; elle n’invoquait pas Dieu, nous le savons, mais elle
avait foi dans le génie du mal, cette immense souveraineté qui règne
dans tous les détails de la vie humaine, et à laquelle, comme dans la
fable arabe, un grain de grenade suffit pour reconstruire un monde
perdu.
Milady, bien préparée à recevoir Felton, put dresser ses batteries pour
le lendemain. Elle savait qu’il ne lui restait plus que deux jours,
qu’une fois l’ordre signé par Buckingham (et Buckingham le signerait
d’autant plus facilement, que cet ordre portait un faux nom, et qu’il
ne pourrait reconnaître la femme dont il était question), une fois cet
ordre signé, disons-nous, le baron la faisait embarquer sur-le-champ,
et elle savait aussi que les femmes condamnées à la déportation usent
d’armes bien moins puissantes dans leurs séductions que les prétendues
femmes vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la
voix de la mode vante l’esprit et qu’un reflet d’aristocratie dore de
ses lueurs enchantées. Être une femme condamnée à une peine misérable
et infamante n’est pas un empêchement à être belle, mais c’est un
obstacle à jamais redevenir puissante. Comme tous les gens d’un mérite
réel, Milady connaissait le milieu qui convenait à sa nature, à ses
moyens. La pauvreté lui répugnait, l’abjection la diminuait des deux
tiers de sa grandeur. Milady n’était reine que parmi les reines; il
fallait à sa domination le plaisir de l’orgueil satisfait. Commander
aux êtres inférieurs était plutôt une humiliation qu’un plaisir pour
elle.
Certes, elle fût revenue de son exil, elle n’en doutait pas un seul
instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer? Pour une
nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les jours qu’on
n’occupe point à monter sont des jours néfastes; qu’on trouve donc le
mot dont on doive nommer les jours qu’on emploie à descendre! Perdre un
an, deux ans, trois ans, c’est-à-dire une éternité; revenir quand
d’Artagnan, heureux et triomphant, aurait, lui et ses amis, reçu de la
reine la récompense qui leur était bien acquise pour les services
qu’ils lui avaient rendus, c’étaient là de ces idées dévorantes qu’une
femme comme Milady ne pouvait supporter. Au reste, l’orage qui grondait
en elle doublait sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa
prison, si son corps eût pu prendre un seul instant les proportions de
son esprit.
Puis ce qui l’aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c’était le
souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son silence
le cardinal défiant, inquiet, soupçonneux, le cardinal, non seulement
son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent,
mais encore le principal instrument de sa fortune et de sa vengeance à
venir? Elle le connaissait, elle savait qu’à son retour, après un
voyage inutile, elle aurait beau arguer de la prison, elle aurait beau
exalter les souffrances subies, le cardinal répondrait avec ce calme
railleur du sceptique puissant à la fois par la force et par le génie:
«Il ne fallait pas vous laisser prendre!»
Alors Milady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa
pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât jusqu’à
elle au fond de l’enfer où elle était tombée; et comme un serpent qui
roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à lui-même de sa
force, elle enveloppait d’avance Felton dans les mille replis de son
inventive imagination.