toute autre circonstance, Mme Bonacieux se fût enfuie d’épouvante; mais
elle était toute à sa jalousie.
«Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une énergie dont on
l’eût crue incapable, avez-vous été ou êtes-vous sa maîtresse?
— Oh! non! s’écria Milady avec un accent qui n’admettait pas le doute
sur sa vérité, jamais! jamais!
— Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous
êtes-vous écriée ainsi?
— Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui était déjà remise de
son trouble, et qui avait retrouvé toute sa présence d’esprit.
— Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.
— Vous ne comprenez pas que M. d’Artagnan étant mon ami, il m’avait
prise pour confidente?
— Vraiment!
— Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlèvement de la petite
maison de Saint-Germain, son désespoir, celui de ses amis, leurs
recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez- vous pas
que je m’en étonne, quand, sans m’en douter, je me trouve en face de
vous, de vous dont nous avons parlé si souvent ensemble, de vous qu’il
aime de toute la force de son âme, de vous qu’il m’avait fait aimer
avant que je vous eusse vue? Ah! chère Constance, je vous trouve donc,
je vous vois donc enfin!»
Et Milady tendit ses bras à Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce
qu’elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu’un instant
auparavant elle avait crue sa rivale, qu’une amie sincère et dévouée.
«Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s’écria-t-elle en se laissant aller
sur son épaule, je l’aime tant!»
Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les forces
de Milady eussent été à la hauteur de sa haine, Mme Bonacieux ne fût
sortie que morte de cet embrassement. Mais, ne pouvant pas l’étouffer,
elle lui sourit.
«O chère belle! chère bonne petite! dit Milady, que je suis heureuse de
vous voir! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant ces mots, elle la
dévorait effectivement du regard. Oui, c’est bien vous. Ah! d’après ce
qu’il m’a dit, je vous reconnais à cette heure, je vous reconnais
parfaitement.»
La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait
d’affreusement cruel derrière le rempart de ce front pur, derrière ces
yeux si brillants où elle ne lisait que de l’intérêt et de la
compassion.
«Alors vous savez ce que j’ai souffert, dit Mme Bonacieux, puisqu’il
vous a dit ce qu’il souffrait; mais souffrir pour lui, c’est du
bonheur.»
Milady reprit machinalement:
«Oui, c’est du bonheur.»
Elle pensait à autre chose.
«Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche à son terme;
demain, ce soir peut-être, je le reverrai, et alors le passé n’existera
plus.
— Ce soir? demain? s’écria Milady tirée de sa rêverie par ces paroles,
que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de lui?
— Je l’attends lui-même.
— Lui-même; d’Artagnan, ici!
— Lui-même.
— Mais, c’est impossible! il est au siège de La Rochelle avec le
cardinal; il ne reviendra à Paris qu’après la prise de la ville.
— Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu’il y a quelque chose
d’impossible à mon d’Artagnan, le noble et loyal gentilhomme!
— Oh! je ne puis vous croire!
— Eh bien, lisez donc!» dit, dans l’excès de son orgueil et de sa joie,
la malheureuse jeune femme en présentant une lettre à Milady.
«L’écriture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-même Milady. Ah!
j’étais bien sûre qu’ils avaient des intelligences de ce côté-là!»
Et elle lut avidement ces quelques lignes:
«Ma chère enfant, tenez-vous prête; notre ami vous verra bientôt, et il
ne vous verra que pour vous arracher de la prison où votre sûreté
exigeait que vous fussiez cachée: préparez-vous donc au départ et ne
désespérez jamais de nous.
«Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidèle comme
toujours, dites-lui qu’on lui est bien reconnaissant quelque part
de l’avis qu’il a donné.»
«Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est précise. Savez-vous quel est
cet avis?
— Non. Je me doute seulement qu’il aura prévenu la reine de quelque
nouvelle machination du cardinal.
— Oui, c’est cela sans doute!» dit Milady en rendant la lettre à Mme
Bonacieux et en laissant retomber sa tête pensive sur sa poitrine.
En ce moment on entendit le galop d’un cheval.
«Oh! s’écria Mme Bonacieux en s’élançant à la fenêtre, serait-ce déjà
lui?»
Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise; tant de
choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que pour la première
fois la tête lui manquait.
«Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?»
Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
«Hélas, non! dit Mme Bonacieux, c’est un homme que je ne connais pas,
et qui cependant a l’air de venir ici; oui, il ralentit sa course, il
s’arrête à la porte, il sonne.
Milady sauta hors de son lit.
«Vous êtes bien sûre que ce n’est pas lui? dit-elle.
— Oh! oui, bien sûre!
— Vous avez peut-être mal vu.
— Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je
le reconnaîtrais, lui!
Milady s’habillait toujours.
«N’importe! cet homme vient ici, dites-vous?
— Oui, il est entré.
— C’est ou pour vous ou pour moi.
— Oh! mon Dieu, comme vous semblez agitée!
— Oui, je l’avoue, je n’ai pas votre confiance, je crains tout du
cardinal.
— Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!»
Effectivement, la porte s’ouvrit, et la supérieure entra.
«Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle à Milady.
— Oui, c’est moi, répondit celle-ci, et, tâchant de ressaisir son
sang-froid, qui me demande?
— Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du
cardinal.
— Et qui veut me parler? demanda Milady.
— Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
— Alors faites entrer, madame, je vous prie.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque mauvaise
nouvelle?
— J’en ai peur.
— Je vous laisse avec cet étranger, mais aussitôt son départ, si vous
le permettez, je reviendrai.
— Comment donc! je vous en prie.»
La supérieure et Mme Bonacieux sortirent.
Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte; un instant après on
entendit le bruit d’éperons qui retentissaient sur les escaliers, puis
les pas se rapprochèrent, puis la porte s’ouvrit, et un homme parut.
Milady jeta un cri de joie: cet homme c’était le comte de Rochefort,
l’âme damnée de Son Éminence.
CHAPITRE LXII.
DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
«Ah! s’écrièrent ensemble Rochefort et Milady, c’est vous!
— Oui, c’est moi.
— Et vous arrivez…? demanda Milady.
— De La Rochelle, et vous?
— D’Angleterre.
— Buckingham?
— Mort ou blessé dangereusement; comme je partais sans avoir rien pu
obtenir de lui, un fanatique venait de l’assassiner.
— Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien heureux! et
qui satisfera Son Éminence! L’avez-vous prévenue?
— Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici?
— Son Éminence, inquiète, m’a envoyé à votre recherche.
— Je suis arrivée d’hier seulement.
— Et qu’avez-vous fait depuis hier?
— Je n’ai pas perdu mon temps.
— Oh! je m’en doute bien!
— Savez-vous qui j’ai rencontré ici?
— Non.
— Devinez.
— Comment voulez-vous?…
— Cette jeune femme que la reine a tirée de prison.
— La maîtresse du petit d’Artagnan?
— Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.
— Eh bien, dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller de pair
avec l’autre, M. le cardinal est en vérité un homme privilégié.
— Comprenez-vous mon étonnement, continua Milady, quand je me suis
trouvée face à face avec cette femme?
— Vous connaît-elle?
— Non.
— Alors elle vous regarde comme une étrangère?»
Milady sourit.
«Je suis sa meilleure amie!
— Sur mon honneur, dit Rochefort, il n’y a que vous, ma chère comtesse,
pour faire de ces miracles-là.
— Et bien m’en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce qui se
passe?
— Non.
— On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de la
reine.
— Vraiment? et qui cela?
— D’Artagnan et ses amis.
— En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer
à la Bastille.
— Pourquoi n’est-ce point déjà fait?
— Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une
faiblesse que je ne comprends pas.
— Vraiment?
— Oui.
— Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre conversation
à l’auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces quatre hommes;
dites-lui qu’après son départ l’un d’eux est monté et m’a arraché par
violence le sauf-conduit qu’il m’avait donné; dites-lui qu’ils avaient
fait prévenir Lord de Winter de mon passage en Angleterre; que, cette
fois encore, ils ont failli faire échouer ma mission, comme ils ont
fait échouer celle des ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes,
deux seulement sont à craindre, d’Artagnan et Athos; dites-lui que le
troisième, Aramis, est l’amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser
vivre celui-là, on sait son secret, il peut être utile; quant au
quatrième, Porthos, c’est un sot, un fat et un niais, qu’il ne s’en
occupe même pas.
— Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La
Rochelle.
— Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a reçue
de Mme de Chevreuse, et qu’elle a eu l’imprudence de me communiquer, me
porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en campagne pour
la venir enlever.
— Diable! comment faire?
— Que vous a dit le cardinal à mon égard?
— De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et,
quand il saura ce que vous avez fait, il avisera à ce que vous devez
faire.
— Je dois donc rester ici? demanda Milady.
— Ici ou dans les environs.
— Vous ne pouvez m’emmener avec vous?
— Non, l’ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez être
reconnue, et votre présence, vous le comprenez, compromettrait Son
Éminence, surtout après ce qui vient de se passer là-bas. Seulement,
dites-moi d’avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je
sache toujours où vous retrouver.
— Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.
— Pourquoi?
— Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d’un moment à l’autre.
— C’est vrai; mais alors cette petite femme va échapper à Son Éminence?
— Bah! dit Milady avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle, vous
oubliez que je suis sa meilleure amie.
— Ah! c’est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l’endroit de cette
femme…
— Qu’il soit tranquille.
— Voilà tout?
— Il saura ce que cela veut dire.
— Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?
— Repartir à l’instant même; il me semble que les nouvelles que vous
reportez valent bien la peine que l’on fasse diligence.
— Ma chaise s’est cassée en entrant à Lillers.
— À merveille!
— Comment, à merveille?
— Oui, j’ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.
— Et comment partirai-je, alors?
— À franc étrier.
— Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.
— Qu’est-ce que cela?
— On les fera. Après?
— Après: en passant à Lillers, vous me renvoyez la chaise avec ordre à
votre domestique de se mettre à ma disposition.
— Bien.
— Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal?
— J’ai mon plein pouvoir.
— Vous le montrez à l’abbesse, et vous dites qu’on viendra me chercher,
soit aujourd’hui, soit demain, et que j’aurai à suivre la personne qui
se présentera en votre nom.
— Très bien!
— N’oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à l’abbesse.
— À quoi bon?
— Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j’inspire de la
confiance à cette pauvre petite Mme Bonacieux.
— C’est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce
qui est arrivé?
— Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire,
répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier se perd.
— Vous avez raison; seulement que je sache où vous retrouver, que je
n’aille pas courir inutilement dans les environs.
— C’est juste, attendez.
— Voulez-vous une carte?
— Oh! je connais ce pays à merveille.
— Vous? quand donc y êtes-vous venue?
— J’y ai été élevée.
— Vraiment?
— C’est bon à quelque chose, vous le voyez, que d’avoir été élevée
quelque part.
— Vous m’attendrez donc…?
— Laissez-moi réfléchir un instant; eh! tenez, à Armentières.
— Qu’est-ce que cela, Armentières?
— Une petite ville sur la Lys! je n’aurai qu’à traverser la rivière et
je suis en pays étranger.
— À merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la
rivière qu’en cas de danger.
— C’est bien entendu.
— Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes?
— Vous n’avez pas besoin de votre laquais?
— Non.
— C’est un homme sûr?
— À l’épreuve.
— Donnez-le-moi; personne ne le connaît, je le laisse à l’endroit que
je quitte, et il vous conduit où je suis.
— Et vous dites que vous m’attendez à Argentières?
— À Armentières, répondit Milady.
— Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je
l’oublie; ce n’est pas compromettant, un nom de ville, n’est-ce pas?
— Eh, qui sait? N’importe, dit Milady en écrivant le nom sur une
demi-feuille de papier, je me compromets.
— Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier, qu’il
plia et qu’il enfonça dans la coiffe de son feutre; d’ailleurs, soyez
tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je
perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant
est-ce tout?
— Je le crois.
— Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien
avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord de Winter
prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d’Artagnan et Athos à la
Bastille; Aramis l’amant de Mme de Chevreuse; Porthos un fat; Mme
Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le plus tôt possible;
mettre mon laquais à votre disposition; faire de vous une victime du
cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon; Armentières sur
les bords de la Lys. Est-ce cela?
— En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. À
propos, ajoutez une chose…
— Laquelle?
— J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent,
dites qu’il m’est permis de me promener dans ces bois; qui sait?
j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
— Vous pensez à tout.
— Et vous, vous oubliez une chose…
— Laquelle?
— C’est de me demander si j’ai besoin d’argent.
— C’est juste, combien voulez-vous?
— Tout ce que vous aurez d’or.
— J’ai cinq cents pistoles à peu près.
— J’en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz vos
poches.
— Voilà, comtesse.
— Bien, mon cher comte! et vous partez…?
— Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel
j’enverrai chercher un cheval de poste.
— À merveille! Adieu, chevalier!
— Adieu, comtesse!
— Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
— Recommandez-moi à Satan», répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval; cinq
heures après il passait à Arras.
Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan,
et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre
mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.
CHAPITRE LXIII.
UNE GOUTTE D’EAU
À peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle trouva
Milady le visage riant.
«Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc arrivé; ce
soir ou demain le cardinal vous envoie prendre?
— Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.
— Je l’ai entendu de la bouche même du messager.
— Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady.
— Me voici.
— Attendez que je m’assure si personne ne nous écoute.
— Pourquoi toutes ces précautions?
— Vous allez le savoir.»
Milady se leva et alla à la porte, l’ouvrit, regarda dans le corridor,
et revint se rasseoir près de Mme Bonacieux.
«Alors, dit-elle, il a bien joué son rôle.
— Qui cela?
— Celui qui s’est présenté à l’abbesse comme l’envoyé du cardinal.
— C’était donc un rôle qu’il jouait?
— Oui, mon enfant.
— Cet homme n’est donc pas…
— Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c’est mon frère.
— Votre frère! s’écria Mme Bonacieux.
— Eh bien, il n’y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant; si vous
le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et vous aussi
peut-être.
— Oh! mon Dieu!
— Écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait à mon secours
pour m’enlever ici de force, s’il le fallait, a rencontré l’émissaire
du cardinal qui venait me chercher; il l’a suivi. Arrivé à un endroit
du chemin solitaire et écarté, il a mis l’épée à la main en sommant le
messager de lui remettre les papiers dont il était porteur; le messager
a voulu se défendre, mon frère l’a tué.
— Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.
— C’était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de
substituer la ruse à la force: il a pris les papiers, il s’est présenté
ici comme l’émissaire du cardinal lui-même, et dans une heure ou deux,
une voiture doit venir me prendre de la part de Son Éminence.
— Je comprends; cette voiture, c’est votre frère qui vous l’envoie.
— Justement; mais ce n’est pas tout: cette lettre que vous avez reçue,
et que vous croyez de Mme Chevreuse…
— Eh bien?
— Elle est fausse.
— Comment cela?
— Oui, fausse: c’est un piège pour que vous ne fassiez pas de
résistance quand on viendra vous chercher.
— Mais c’est d’Artagnan qui viendra.
— Détrompez-vous, d’Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La
Rochelle.
— Comment savez-vous cela?
— Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de
mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru avoir
affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris.
— Oh! mon Dieu! ma tête se perd au milieu de ce chaos d’iniquités. Je
sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en portant ses mains à
son front, je deviendrais folle!
— Attendez…
— Quoi?
— J’entends le pas d’un cheval, c’est celui de mon frère qui repart; je
veux lui dire un dernier adieu, venez.»
Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l’y rejoindre.
La jeune femme y alla.
Rochefort passait au galop.
«Adieu, frère», s’écria Milady.
Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout
courant, fit à Milady un signe amical de la main.
«Ce bon Georges!» dit-elle en refermant la fenêtre avec une expression
de visage pleine d’affection et de mélancolie.
Et elle revint s’asseoir à sa place, comme si elle eût été plongée dans
des réflexions toutes personnelles.
«Chère dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais que me
conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus d’expérience que
moi, parlez, je vous écoute.
— D’abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que d’Artagnan et
ses amis viennent véritablement à votre secours.
— Oh! c’eût été trop beau! s’écria Mme Bonacieux, et tant de bonheur
n’est pas fait pour moi!
— Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question de
temps, une espèce de course à qui arrivera le premier. Si ce sont vos
amis qui l’emportent en rapidité, vous êtes sauvée; si ce sont les
satellites du cardinal, vous êtes perdue.
— Oh! oui, oui, perdue sans miséricorde! Que faire donc? que faire?
— Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel…
— Lequel, dites?
— Ce serait d’attendre, cachée dans les environs, et de s’assurer ainsi
quels sont les hommes qui viendront vous demander.
— Mais où attendre?
— Oh! ceci n’est point une question: moi-même je m’arrête et je me
cache à quelques lieues d’ici en attendant que mon frère vienne me
rejoindre; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous
attendons ensemble.
— Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière.
— Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous
croira pas très pressée de me suivre.
— Eh bien?
— Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez
sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois; le
domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un
signe au postillon, et nous partons au galop.
— Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient?
— Ne le saurons-nous pas?
— Comment?
— Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon
frère, à qui, je vous l’ai dit, nous pouvons nous fier; il prend un
déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les émissaires du
cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c’est M. d’Artagnan et ses
amis, il les amène où nous sommes.
— Il les connaît donc?
— Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi!
— Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est pour le
mieux; mais ne nous éloignons pas d’ici.
— À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière
par exemple, et à la première alerte, nous sortons de France.
— Et d’ici là, que faire?
— Attendre.
— Mais s’ils arrivent?
— La voiture de mon frère arrivera avant eux.
— Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; à dîner ou à
souper, par exemple?
— Faites une chose.
— Laquelle?
— Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins
possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.
— Le permettra-t-elle?
— Quel inconvénient y a-t-il à cela?
— Oh! très bien, de cette façon nous ne nous quitterons pas un instant!
— Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je me sens
la tête lourde, je vais faire un tour au jardin.
— Allez, et où vous retrouverai-je?
— Ici dans une heure.
— Ici dans une heure; oh! vous êtes bonne et je vous remercie.
— Comment ne m’intéresserais-je pas à vous? Quand vous ne seriez pas
belle et charmante, n’êtes-vous pas l’amie d’un de mes meilleurs amis!
— Cher d’Artagnan, oh! comme il vous remerciera!
— Je l’espère bien. Allons! tout est convenu, descendons.
— Vous allez au jardin?
— Oui.
— Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.
— À merveille! merci.»
Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant sourire.
Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde; car ses projets
mal classés s’y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait besoin
d’être seule pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Elle voyait
vaguement dans l’avenir; mais il lui fallait un peu de silence et de
quiétude pour donner à toutes ses idées, encore confuses, une forme
distincte, un plan arrêté.
Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever Mme Bonacieux, de la
mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s’en faire un
otage. Milady commençait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses
ennemis mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle,
d’acharnement.
D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue
était proche et ne pouvait manquer d’être terrible.
Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir Mme
Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan;
c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait;
c’était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir
sûrement de bonnes conditions.
Or, ce point était arrêté: Mme Bonacieux, sans défiance, la suivait;
une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile de lui faire
croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au
plus, Rochefort serait de retour; pendant ces quinze jours, d’ailleurs,
elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire pour se venger des quatre
amis. Elle ne s’ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus
doux passe-temps que les événements pussent accorder à une femme de son
caractère: une bonne vengeance à perfectionner.
Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et classait dans sa
tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon général, qui
prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout près,
selon les chances de la bataille, à marcher en avant ou à battre en
retraite.
Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait;
c’était celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait naturellement
consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble.
En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui
s’arrêtait a la porte.
«Entendez-vous? dit-elle.
— Oui, le roulement d’une voiture.
— C’est celle que mon frère nous envoie.
— Oh! mon Dieu!
— Voyons, du courage!»
On sonna à la porte du couvent, Milady ne s’était pas trompée.
«Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez bien
quelques bijoux que vous désirez emporter.
— J’ai ses lettres, dit-elle.
— Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous
souperons à la hâte, peut-être voyagerons-nous une partie de la nuit,
il faut prendre des forces.
— Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, le
coeur m’étouffe, je ne puis marcher.
— Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart d’heure vous
êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire, c’est pour lui que
vous le faites.
— Oh! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul
mot; allez, je vous rejoins.»
Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de Rochefort,
et lui donna ses instructions.
Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires
paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du couvent,
et allait attendre Milady à un petit village qui était situé de l’autre
côté du bois. Dans ce cas, Milady traversait le jardin et gagnait le
village à pied; nous l’avons dit déjà, Milady connaissait à merveille
cette partie de la France.
Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il
était convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous prétexte de
lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon si elle en avait,
Milady répéta devant elle au laquais toute la dernière partie de ses
instructions.
Milady fit quelques questions sur la voiture: c’était une chaise
attelée de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de
Rochefort devait la précéder en courrier.
C’était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n’eût des
soupçons: la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner dans
une autre femme une telle perfidie; d’ailleurs le nom de la comtesse de
Winter, qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était
parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’une femme eût eu une
part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.
«Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est
prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit qu’on me vient chercher de
la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres; prenez la
moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.
— Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons.»
Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre
de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet.
«Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit qui
vient; au point du jour nous serons arrivées dans notre retraite, et
nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez
quelque chose.»
Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses
lèvres dans son verre.
«Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses lèvres,
faites comme moi.»
Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta
suspendue: elle venait d’entendre sur la route comme le roulement
lointain d’un galop qui allait s’approchant; puis, presque en même
temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.
Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d’orage réveille au milieu
d’un beau rêve; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis que Mme
Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne
point tomber.
On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait
toujours se rapprochant.
«Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit?
— Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang- froid
terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire.»
Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une
statue.
Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de
cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore, c’est que la
route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on
eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers.
Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait
juste assez clair pour qu’elle pût reconnaître ceux qui venaient.
Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux
galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis huit
cavaliers; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de
cheval.
Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête
elle reconnut d’Artagnan.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, qu’y a-t-il donc?
— C’est l’uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à
perdre! s’écria Milady. Fuyons, fuyons!
— Oui, oui, fuyons», répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir faire un
pas, clouée qu’elle était à sa place par la terreur.
On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.
«Venez donc! mais venez donc! s’écriait Milady en essayant de traîner
la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons fuir encore,
j’ai la clef, mais hâtons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard.»
Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux.
Milady essaya de la soulever et de l’emporter, mais elle ne put en
venir à bout.
En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des
mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de feu
retentirent.
«Une dernière fois, voulez-vous venir? s’écria Milady.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent;
vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.
— Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais», s’écria Milady.
Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux; d’un bond, éperdue,
elle courut à la table, versa dans le verre de Mme Bonacieux le contenu
d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière.
C’était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt.
Puis, prenant le verre d’une main ferme:
«Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez.»
Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but
machinalement.
«Ah! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en
reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma foi!
on fait ce qu’on peut.»
Et elle s’élança hors de l’appartement.
Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était comme
ces gens qui rêvent qu’on les poursuit et qui essayent vainement de
marcher.
Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la
porte; à chaque instant Mme Bonacieux s’attendait à voir reparaître
Milady, qui ne reparaissait pas.
Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son
front brûlant.
Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait, le bruit
des bottes et des éperons retentit par les escaliers; il se faisait un
grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu
desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.
Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élança vers la porte,
elle avait reconnu la voix de d’Artagnan.
«D’Artagnan! d’Artagnan! s’écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par ici.
— Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon
Dieu!»
Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu’elle ne
s’ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre; Mme
Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un
mouvement.
D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et
tomba à genoux devant sa maîtresse, Athos repassa le sien à sa
ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les
remirent au fourreau.
«Oh! d’Artagnan! mon bien-aimé d’Artagnan! tu viens donc enfin, tu ne
m’avais pas trompée, c’est bien toi!
— Oui, oui, Constance! réunis!
— Oh! _elle_ avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais
sourdement; je n’ai pas voulu fuir; oh! comme j’ai bien fait, comme je
suis heureuse!»
À ce mot, _elle_, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout
à coup.
«_Elle!_ qui, _elle?_ demanda d’Artagnan.
— Mais ma compagne; celle qui, par amitié pour moi, voulait me
soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous prenant pour des gardes
du cardinal, vient de s’enfuir.
— Votre compagne, s’écria d’Artagnan, devenant plus pâle que le voile
blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc parler?
— De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit
votre amie, d’Artagnan; d’une femme à qui vous avez tout raconté.
— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous donc
pas son nom?
— Si fait, on l’a prononcé devant moi, attendez… mais c’est étrange…
oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n’y vois plus.
— À moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan,
elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd connaissance!»
Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa
voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d’eau; mais il
s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout
devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur,
regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus
horrible.
«Oh! disait Athos, oh! non, c’est impossible! Dieu ne permettrait pas
un pareil crime.
— De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau!
«Pauvre femme, pauvre femme!» murmurait Athos d’une voix brisée.
Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan.
«Elle revient à elle! s’écria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon Dieu!
je te remercie!
— Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! à qui ce verre vide?
— À moi, monsieur…, répondit la jeune femme d’une voix mourante.
— Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre?
— _Elle_.
— Mais, qui donc, _elle?_
— Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de Winter…»
Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos
domina tous les autres.
En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une douleur
sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et
d’Aramis.
D’Artagnan saisit les mains d’Athos avec une angoisse difficile à
décrire.
«Et quoi! dit-il, tu crois…»
Sa voix s’éteignit dans un sanglot.
«Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu’au sang.
— D’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Mme Bonacieux, où es-tu? ne me quitte
pas, tu vois bien que je vais mourir.»
D’Artagnan lâcha les mains d’Athos, qu’il tenait encore entre ses mains
crispées, et courut à elle.
Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient
déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait son corps, la
sueur coulait sur son front.
«Au nom du Ciel! courez appeler Porthos, Aramis; demandez du secours!
— Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de
contrepoison.
— Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du secours!»
Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme
entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute son âme
était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant, elle appuya
ses lèvres sur les siennes.
«Constance! Constance!» s’écria d’Artagnan.
Un soupir s’échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant celle de
d’Artagnan; ce soupir, c’était cette âme si chaste et si aimante qui
remontait au ciel.
D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras.
Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi pâle
et aussi glacé qu’elle.
Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de
la croix.
En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pâle que ceux
qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit Mme
Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui.
Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes
catastrophes.
«Je ne m’étais pas trompé, dit-il, voilà M. d’Artagnan, et vous êtes
ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis.»
Ceux dont les noms venaient d’être prononcés regardaient l’étranger
avec étonnement, il leur semblait à tous trois le reconnaître.
«Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la recherche
d’une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par
ici, car j’y vois un cadavre!»
Les trois amis restèrent muets; seulement la voix comme le visage leur
rappelait un homme qu’ils avaient déjà vu; cependant, ils ne pouvaient
se souvenir dans quelles circonstances.
«Messieurs, continua l’étranger, puisque vous ne voulez pas reconnaître
un homme qui probablement vous doit la vie deux fois, il faut bien que
je me nomme; je suis Lord de Winter, le beau- frère de cette femme.»
Les trois amis jetèrent un cri de surprise.
Athos se leva et lui tendit la main.
«Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous êtes des nôtres.
— Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit Lord de
Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l’ai
manquée de vingt minutes à Saint-Omer; enfin, à Lillers, j’ai perdu sa
trace. J’allais au hasard, m’informant à tout le monde, quand je vous
ai vus passer au galop; j’ai reconnu M. d’Artagnan. Je vous ai appelés,
vous ne m’avez pas répondu; j’ai voulu vous suivre, mais mon cheval
était trop fatigué pour aller du même train que les vôtres. Et
cependant il paraît que malgré la diligence que vous avez faite, vous
êtes encore arrivés trop tard!
— Vous voyez, dit Athos en montrant à Lord de Winter Mme Bonacieux
morte et d’Artagnan que Porthos et Aramis essayaient de rappeler à la
vie.
— Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement Lord de Winter.
— Non, heureusement, répondit Athos, M. d’Artagnan n’est qu’évanoui.
— Ah! tant mieux!» dit Lord de Winter.
En effet, en ce moment d’Artagnan rouvrit les yeux.
Il s’arracha des bras de Porthos et d’Aramis et se jeta comme un
insensé sur le corps de sa maîtresse.
Athos se leva, marcha vers son ami d’un pas lent et solennel,
l’embrassa tendrement, et, comme il éclatait en sanglots, il lui dit de
sa voix si noble et si persuasive:
«Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les
vengent!
— Oh! oui, dit d’Artagnan, oui! si c’est pour la venger, je suis prêt à
te suivre!»
Athos profita de ce moment de force que l’espoir de la vengeance
rendait à son malheureux ami pour faire signe à Porthos et à Aramis
d’aller chercher la supérieure.
Les deux amis la rencontrèrent dans le corridor, encore toute troublée
et tout éperdue de tant d’événements; elle appela quelques religieuses,
qui, contre toutes les habitudes monastiques, se trouvèrent en présence
de cinq hommes.
«Madame, dit Athos en passant le bras de d’Artagnan sous le sien, nous
abandonnons à vos soins pieux le corps de cette malheureuse femme. Ce
fut un ange sur la terre avant d’être un ange au ciel. Traitez-la comme
une de vos soeurs; nous reviendrons un jour prier sur sa tombe.»
D’Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d’Athos et éclata en
sanglots.
«Pleure, dit Athos, pleure, coeur plein d’amour, de jeunesse et de vie!
Hélas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!»
Et il entraîna son ami, affectueux comme un père, consolant comme un
prêtre, grand comme l’homme qui a beaucoup souffert.
Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la bride,
s’avancèrent vers la ville de Béthune, dont on apercevait le faubourg,
et ils s’arrêtèrent devant la première auberge qu’ils rencontrèrent.
«Mais, dit d’Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme?
— Plus tard, dit Athos, j’ai des mesures à prendre.
— Elle nous échappera, reprit le jeune homme, elle nous échappera,
Athos, et ce sera ta faute.
— Je réponds d’elle», dit Athos.
D’Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami, qu’il
baissa la tête et entra dans l’auberge sans rien répondre.
Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien à l’assurance
d’Athos.
Lord de Winter croyait qu’il parlait ainsi pour engourdir la douleur de
d’Artagnan.
«Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu’il se fut assuré qu’il y avait
cinq chambres de libres dans l’hôtel, retirons-nous chacun chez soi;
d’Artagnan a besoin d’être seul pour pleurer et vous pour dormir. Je me
charge de tout, soyez tranquilles.
— Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s’il y a quelque
mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde: c’est ma
belle-soeur.
— Et moi, dit Athos, c’est ma femme.
D’Artagnan tressaillit, car il comprit qu’Athos était sûr de sa
vengeance, puisqu’il révélait un pareil secret; Porthos et Aramis se
regardèrent en pâlissant. Lord de Winter pensa qu’Athos était fou.
«Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien
qu’en ma qualité de mari cela me regarde. Seulement, d’Artagnan, si
vous ne l’avez pas perdu, remettez-moi ce papier qui s’est échappé du
chapeau de cet homme et sur lequel est écrit le nom de la ville…
— Ah! dit d’Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main…
— Tu vois bien, dit Athos, qu’il y a un Dieu dans le ciel!»
CHAPITRE LXIV.
L’HOMME AU MANTEAU ROUGE
Le désespoir d’Athos avait fait place à une douleur concentrée, qui
rendait plus lucides encore les brillantes facultés d’esprit de cet
homme.
Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu’il avait faite
et de la responsabilité qu’il avait prise, il se retira le dernier dans
sa chambre, pria l’hôte de lui procurer une carte de la province, se
courba dessus, interrogea les lignes tracées, reconnut que quatre
chemins différents se rendaient de Béthune à Armentières, et fit
appeler les valets.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent les
ordres clairs, ponctuels et graves d’Athos.
Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à
Armentières, chacun par une route différente. Planchet, le plus
intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait disparu
la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré, et qui était
accompagnée, on se le rappelle, du domestique de Rochefort.
Athos mit les valets en campagne d’abord, parce que, depuis que ces
hommes étaient à son service et à celui de ses amis, il avait reconnu
en chacun d’eux des qualités différentes et essentielles.
Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de
défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de sympathie chez ceux
auxquels ils s’adressent.
Enfin, Milady connaissait les maîtres, tandis qu’elle ne connaissait
pas les valets; au contraire, les valets connaissaient parfaitement
Milady.
Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain à onze heures à
l’endroit indiqué; s’ils avaient découvert la retraite de Milady, trois
resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à Béthune pour
prévenir Athos et servir de guide aux quatre amis.
Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour.
Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s’enveloppa dans
son manteau et sortit de l’hôtel; il était dix heures à peu près. À dix
heures du soir, on le sait, en province les rues sont peu fréquentées.
Athos cependant cherchait visiblement quelqu’un à qui il pût adresser
une question. Enfin il rencontra un passant attardé, s’approcha de lui,
lui dit quelques paroles; l’homme auquel il s’adressait recula avec
terreur, cependant il répondit aux paroles du mousquetaire par une
indication. Athos offrit à cet homme une demi-pistole pour
l’accompagner, mais l’homme refusa.
Athos s’enfonça dans la rue que l’indicateur avait désignée du doigt;
mais, arrivé à un carrefour, il s’arrêta de nouveau, visiblement
embarrassé. Cependant, comme, plus qu’aucun autre lieu, le carrefour
lui offrait la chance de rencontrer quelqu’un, il s’y arrêta. En effet,
au bout d’un instant, un veilleur de nuit passa. Athos lui répéta la
même question qu’il avait déjà faite à la première personne qu’il avait
rencontrée, le veilleur de nuit laissa apercevoir la même terreur,
refusa à son tour d’accompagner Athos, et lui montra de la main le
chemin qu’il devait suivre.
Athos marcha dans la direction indiquée et atteignit le faubourg situé
à l’extrémité de la ville opposée à celle par laquelle lui et ses
compagnons étaient entrés. Là il parut de nouveau inquiet et
embarrassé, et s’arrêta pour la troisième fois.
Heureusement un mendiant passa, qui s’approcha d’Athos pour lui
demander l’aumône. Athos lui proposa un écu pour l’accompagner où il
allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la pièce
d’argent qui brillait dans l’obscurité, il se décida et marcha devant
Athos.
Arrivé à l’angle d’une rue, il lui montra de loin une petite maison
isolée, solitaire, triste; Athos s’en approcha, tandis que le mendiant,
qui avait reçu son salaire, s’en éloignait à toutes jambes.
Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la
couleur rougeâtre dont cette maison était peinte; aucune lumière ne
paraissait à travers les gerçures des contrevents, aucun bruit ne
pouvait faire supposer qu’elle fût habitée, elle était sombre et muette
comme un tombeau.
Trois fois Athos frappa sans qu’on lui répondît. Au troisième coup
cependant des pas intérieurs se rapprochèrent; enfin la porte
s’entrebâilla, et un homme de haute taille, au teint pâle, aux cheveux
et à la barbe noire, parut.
Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis l’homme à la
haute taille fit signe au mousquetaire qu’il pouvait entrer. Athos
profita à l’instant même de la permission, et la porte se referma
derrière lui.
L’homme qu’Athos était venu chercher si loin et qu’il avait trouvé avec
tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, où il était occupé à
retenir avec des fils de fer les os cliquetants d’un squelette. Tout le
corps était déjà rajusté: la tête seule était posée sur une table.
Tout le reste de l’ameublement indiquait que celui chez lequel on se
trouvait s’occupait de sciences naturelles: il y avait des bocaux
pleins de serpents, étiquetés selon les espèces; des lézards desséchés
reluisaient comme des émeraudes taillées dans de grands cadres de bois
noir; enfin, des bottes d’herbes sauvages, odoriférantes et sans doute
douées de vertus inconnues au vulgaire des hommes, étaient attachées au
plafond et descendaient dans les angles de l’appartement.
Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l’homme à la haute taille
habitait seul cette maison.
Athos jeta un coup d’oeil froid et indifférent sur tous les objets que
nous venons de décrire, et, sur l’invitation de celui qu’il venait
chercher, il s’assit près de lui.
Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu’il
réclamait de lui; mais à peine eut-il exposé sa demande, que l’inconnu,
qui était resté debout devant le mousquetaire, recula de terreur et
refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier sur lequel étaient
écrites deux lignes accompagnées d’une signature et d’un sceau, et le
présenta à celui qui donnait trop prématurément ces signes de
répugnance. L’homme à la grande taille eut à peine lu ces deux lignes,
vu la signature et reconnu le sceau, qu’il s’inclina en signe qu’il
n’avait plus aucune objection à faire, et qu’il était prêt à obéir.
Athos n’en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit, reprit en
s’en allant le chemin qu’il avait suivi pour venir, rentra dans l’hôtel
et s’enferma chez lui.
Au point du jour, d’Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce qu’il
fallait faire.
«Attendre», répondit Athos.
Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les
mousquetaires que l’enterrement de la victime de Milady aurait lieu à
midi. Quant à l’empoisonneuse, on n’en avait pas eu de nouvelles;
seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le sable duquel on
avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait retrouvé la porte
fermée; quant à la clé, elle avait disparu.
À l’heure indiquée, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent au
couvent: les cloches sonnaient à toute volée, la chapelle était
ouverte, la grille du choeur était fermée. Au milieu du choeur, le
corps de la victime, revêtue de ses habits de novice, était exposé. De
chaque côté du choeur et derrière des grilles s’ouvrant sur le couvent
était toute la communauté des Carmélites, qui écoutait de là le service
divin et mêlait son chant au chant des prêtres, sans voir les profanes
et sans être vue d’eux.
À la porte de la chapelle, d’Artagnan sentit son courage qui fuyait de
nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos avait disparu.
Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s’était fait conduire au
jardin; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme qui
avait laissé une trace sanglante partout où elle avait passé, il
s’avança jusqu’à la porte qui donnait sur le bois, se la fit ouvrir, et
s’enfonça dans la forêt.
Alors tous ses doutes se confirmèrent: le chemin par lequel la voiture
avait disparu contournait la forêt. Athos suivit le chemin quelque
temps les yeux fixés sur le sol; de légères taches de sang, qui
provenaient d’une blessure faite ou à l’homme qui accompagnait la
voiture en courrier, ou à l’un des chevaux, piquetaient le chemin. Au
bout de trois quarts de lieue à peu près, à cinquante pas de Festubert,
une tache de sang plus large apparaissait; le sol était piétiné par les
chevaux. Entre la forêt et cet endroit dénonciateur, un peu en arrière
de la terre écorchée, on retrouvait la même trace de petits pas que
dans le jardin; la voiture s’était arrêtée.
En cet endroit, Milady était sortie du bois et était montée dans la
voiture.
Satisfait de cette découverte qui confirmait tous ses soupçons, Athos
revint à l’hôtel et trouva Planchet qui l’attendait avec impatience.
Tout était comme l’avait prévu Athos.
Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqué les taches de
sang, comme Athos il avait reconnu l’endroit où les chevaux s’étaient
arrêtés; mais il avait poussé plus loin qu’Athos, de sorte qu’au
village de Festubert, en buvant dans une auberge, il avait, sans avoir
eu besoin de questionner, appris que la veille, à huit heures et demie
du soir, un homme blessé, qui accompagnait une dame qui voyageait dans
une chaise de poste, avait été obligé de s’arrêter, ne pouvant aller
plus loin. L’accident avait été mis sur le compte de voleurs qui
auraient arrêté la chaise dans le bois. L’homme était resté dans le
village, la femme avait relayé et continué son chemin.
Planchet se mit en quête du postillon qui avait conduit la chaise, et
le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu’à Fromelles, et de
Fromelles elle était partie pour Armentières. Planchet prit la
traverse, et à sept heures du matin il était à Armentières.
Il n’y avait qu’un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet alla s’y
présenter comme un laquais sans place qui cherchait une condition. Il
n’avait pas causé dix minutes avec les gens de l’auberge, qu’il savait
qu’une femme seule était arrivée à onze heures du soir, avait pris une
chambre, avait fait venir le maître d’hôtel et lui avait dit qu’elle
désirerait demeurer quelque temps dans les environs.
Planchet n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Il courut au
rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les plaça en
sentinelles à toutes les issues de l’hôtel, et vint trouver Athos, qui
achevait de recevoir les renseignements de Planchet, lorsque ses amis
rentrèrent.
Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage
d’Aramis.
«Que faut-il faire? demanda d’Artagnan.
— Attendre», répondit Athos.
Chacun se retira chez soi.
À huit heures du soir, Athos donna l’ordre de seller les chevaux, et
fit prévenir Lord de Winter et ses amis qu’ils eussent à se préparer
pour l’expédition.
En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et les
mit en état. Athos descendit le premier et trouva d’Artagnan déjà à
cheval et s’impatientant.
«Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu’un.»
Les quatre cavaliers regardèrent autour d’eux avec étonnement, car ils
cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce quelqu’un qui
pouvait leur manquer.
En ce moment Planchet amena le cheval d’Athos, le mousquetaire sauta
légèrement en selle.
«Attendez-moi, dit-il, je reviens.»
Et il partit au galop.
Un quart d’heure après, il revint effectivement accompagné d’un homme
masqué et enveloppé d’un grand manteau rouge.
Lord de Winter et les trois mousquetaires s’interrogèrent du regard.
Nul d’entre eux ne put renseigner les autres, car tous ignoraient ce
qu’était cet homme. Cependant ils pensèrent que cela devait être ainsi,
puisque la chose se faisait par l’ordre d’Athos.
À neuf heures, guidée par Planchet, la petite cavalcade se mit en
route, prenant le chemin qu’avait suivi la voiture.
C’était un triste aspect que celui de ces six hommes courant en
silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir,
sombres comme le châtiment.
CHAPITRE LXV.
LE JUGEMENT
C’était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel,
voilant la clarté des étoiles; la lune ne devait se lever qu’à minuit.
Parfois, à la lueur d’un éclair qui brillait à l’horizon, on apercevait
la route qui se déroulait blanche et solitaire; puis, l’éclair éteint,
tout rentrait dans l’obscurité.
À chaque instant, Athos invitait d’Artagnan, toujours à la tête de la
petite troupe, à reprendre son rang qu’au bout d’un instant il
abandonnait de nouveau; il n’avait qu’une pensée, c’était d’aller en
avant, et il allait.
On traversa en silence le village de Festubert, où était resté le
domestique blessé, puis on longea le bois de Richebourg; arrivés à
Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit à gauche.
Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient
essayé d’adresser la parole à l’homme au manteau rouge; mais à chaque
interrogation qui lui avait été faite, il s’était incliné sans
répondre. Les voyageurs avaient alors compris qu’il y avait quelque
raison pour que l’inconnu gardât le silence, et ils avaient cessé de
lui adresser la parole.
D’ailleurs, l’orage grossissait, les éclairs se succédaient rapidement,
le tonnerre commençait à gronder, et le vent, précurseur de l’ouragan,
sifflait dans la plaine, agitant les plumes des cavaliers.
La cavalcade prit le grand trot.
Un peu au-delà de Fromelles, l’orage éclata; on déploya les manteaux;
il restait encore trois lieues à faire: on les fit sous des torrents de
pluie.
D’Artagnan avait ôté son feutre et n’avait pas mis son manteau; il
trouvait plaisir à laisser ruisseler l’eau sur son front brûlant et sur
son corps agité de frissons fiévreux.
Au moment où la petite troupe avait dépassé Goskal et allait arriver à
la poste, un homme, abrité sous un arbre, se détacha du tronc avec
lequel il était resté confondu dans l’obscurité, et s’avança jusqu’au
milieu de la route, mettant son doigt sur ses lèvres.
Athos reconnut Grimaud.
«Qu’y a-t-il donc? s’écria d’Artagnan, aurait-elle quitté Armentières?»
Grimaud fit de sa tête un signe affirmatif. D’Artagnan grinça des
dents.
«Silence, d’Artagnan! dit Athos, c’est moi qui me suis chargé de tout,
c’est donc à moi d’interroger Grimaud.
— Où est-elle?» demanda Athos.
Grimaud étendit la main dans la direction de la Lys.
«Loin d’ici?» demanda Athos.
Grimaud présenta à son maître son index plié.
«Seule?» demanda Athos.
Grimaud fit signe que oui.
«Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d’ici, dans la
direction de la rivière.
— C’est bien, dit d’Artagnan, conduis-nous, Grimaud.»
Grimaud prit à travers champs, et servit de guide à la cavalcade.
Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau, que l’on
traversa à gué.
À la lueur d’un éclair, on aperçut le village d’Erquinghem.
«Est-ce là?» demanda d’Artagnan.
Grimaud secoua la tête en signe de négation.
«Silence donc!» dit Athos.
Et la troupe continua son chemin.
Un autre éclair brilla; Grimaud étendit le bras, et à la lueur bleuâtre
du serpent de feu on distingua une petite maison isolée, au bord de la
rivière, à cent pas d’un bac. Une fenêtre était éclairée.
«Nous y sommes», dit Athos.
En ce moment, un homme couché dans le fossé se leva, c’était
Mousqueton; il montra du doigt la fenêtre éclairée.
«Elle est là, dit-il.
— Et Bazin? demanda Athos.
— Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte.
— Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs.» Athos sauta à
bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de Grimaud, et
s’avança vers la fenêtre après avoir fait signe au reste de la troupe
de tourner du côté de la porte.
La petite maison était entourée d’une haie vive, de deux ou trois pieds
de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu’à la fenêtre privée de
contrevents, mais dont les demi-rideaux étaient exactement tirés.
Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil pût dépasser la
hauteur des rideaux.
À la lueur d’une lampe, il vit une femme enveloppée d’une mante de
couleur sombre, assise sur un escabeau, près d’un feu mourant: ses
coudes étaient posés sur une mauvaise table, et elle appuyait sa tête
dans ses deux mains blanches comme l’ivoire.
On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre passa sur
les lèvres d’Athos, il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien celle
qu’il cherchait.
En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tête, vit, collé à la
vitre, le visage pâle d’Athos, et poussa un cri.
Athos comprit qu’il était reconnu, poussa la fenêtre du genou et de la
main, la fenêtre céda, les carreaux se rompirent.
Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la chambre.
Milady courut à la porte et l’ouvrit; plus pâle et plus menaçant encore
qu’Athos, d’Artagnan était sur le seuil.
Milady recula en poussant un cri. D’Artagnan, croyant qu’elle avait
quelque moyen de fuir et craignant qu’elle ne leur échappât, tira un
pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.
«Remets cette arme à sa place, d’Artagnan, dit-il, il importe que cette
femme soit jugée et non assassinée. Attends encore un instant,
d’Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs.»
D’Artagnan obéit, car Athos avait la voix solennelle et le geste
puissant d’un juge envoyé par le Seigneur lui-même. Aussi, derrière
d’Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, Lord de Winter et l’homme au
manteau rouge.
Les quatre valets gardaient la porte et la fenêtre.
Milady était tombée sur sa chaise les mains étendues, comme pour
conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frère, elle
jeta un cri terrible.
«Que demandez-vous? s’écria Milady.
— Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s’est appelée
d’abord la comtesse de La Fère, puis Lady de Winter, baronne de
Sheffield.
— C’est moi, c’est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur, que me
voulez-vous?
— Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez libre
de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d’Artagnan, à
vous d’accuser le premier.»
D’Artagnan s’avança.
«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir
empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir.»
Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.
«Nous attestons», dirent d’un seul mouvement les deux mousquetaires.
D’Artagnan continua.
«Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme d’avoir voulu
m’empoisonner moi-même, dans du vin qu’elle m’avait envoyé de Villeroi,
avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes amis; Dieu m’a
sauvé; mais un homme est mort à ma place, qui s’appelait Brisemont.
— Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis.
— Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme de m’avoir
poussé au meurtre du baron de Wardes; et, comme personne n’est là pour
attester la vérité de cette accusation, je l’atteste, moi.
«J’ai dit.»
Et d’Artagnan passa de l’autre côté de la chambre avec Porthos et
Aramis.
«À vous, Milord!» dit Athos.
Le baron s’approcha à son tour.
«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir
fait assassiner le duc de Buckingham.
— Le duc de Buckingham assassiné? s’écrièrent d’un seul cri tous les
assistants.
— Oui, dit le baron, assassiné! Sur la lettre d’avis que vous m’aviez
écrite, j’avais fait arrêter cette femme, et je l’avais donnée en garde
à un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le
poignard dans la main, elle lui a fait tuer le duc, et dans ce moment
peut-être Felton paie de sa tête le crime de cette furie.»
Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces crimes
encore inconnus.
«Ce n’est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frère, qui vous avait
faite son héritière, est mort en trois heures d’une étrange maladie qui
laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur, comment votre
mari est-il mort?
— Horreur! s’écrièrent Porthos et Aramis.
— Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon frère, je
demande justice contre vous, et je déclare que si on ne me la fait pas,
je me la ferai.»
Et Lord de Winter alla se ranger près de d’Artagnan, laissant la place
libre à un autre accusateur.
Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de
rappeler ses idées confondues par un vertige mortel.
«À mon tour, dit Athos, tremblant lui-même comme le lion tremble à
l’aspect du serpent, à mon tour. J’épousai cette femme quand elle était
jeune fille, je l’épousai malgré toute ma famille; je lui donnai mon
bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m’aperçus que cette femme
était flétrie: cette femme était marquée d’une fleur de lis sur
l’épaule gauche.
— Oh! dit Milady en se levant, je défie de retrouver le tribunal qui a
prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de retrouver celui qui
l’a exécutée.
— Silence, dit une voix. À ceci, c’est à moi de répondre!»
Et l’homme au manteau rouge s’approcha à son tour.
«Quel est cet homme, quel est cet homme?» s’écria Milady suffoquée par
la terreur et dont les cheveux se dénouèrent et se dressèrent sur sa
tête livide comme s’ils eussent été vivants.
Tous les yeux se tournèrent sur cet homme, car à tous, excepté à Athos,
il était inconnu.
Encore Athos le regardait-il avec autant de stupéfaction que les
autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en quelque
chose à l’horrible drame qui se dénouait en ce moment.
Après s’être approché de Milady, d’un pas lent et solennel, de manière
que la table seule le séparât d’elle, l’inconnu ôta son masque.
Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage pâle
encadré de cheveux et de favoris noirs, dont la seule expression était
une impassibilité glacée, puis tout à coup:
«Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu’au mur; non,
non, c’est une apparition infernale! ce n’est pas lui! à moi! à moi!»
s’écria-t-elle d’une voix rauque en se retournant vers la muraille,
comme si elle eût pu s’y ouvrir un passage avec ses mains.
«Mais qui êtes-vous donc? s’écrièrent tous les témoins de cette scène.
— Demandez-le à cette femme, dit l’homme au manteau rouge, car vous
voyez bien qu’elle m’a reconnu, elle.
— Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille!» s’écria Milady en proie
à une terreur insensée et se cramponnant des mains à la muraille pour
ne pas tomber.
Tout le monde s’écarta, et l’homme au manteau rouge resta seul debout
au milieu de la salle.
«Oh! grâce! grâce! pardon!» s’écria la misérable en tombant à genoux.
L’inconnu laissa le silence se rétablir.
«Je vous le disais bien qu’elle m’avait reconnu! reprit-il. Oui, je
suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire.»
Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les paroles
avec une avide anxiété.
«Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu’elle
est belle aujourd’hui. Elle était religieuse au couvent des
bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au coeur simple et croyant
desservait l’église de ce couvent; elle entreprit de le séduire et y
réussit, elle eût séduit un saint.
«Leurs voeux à tous deux étaient sacrés, irrévocables; leur liaison ne
pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle obtint de lui
qu’ils quitteraient le pays; mais pour quitter le pays, pour fuir
ensemble, pour gagner une autre partie de la France, où ils pussent
vivre tranquilles parce qu’ils seraient inconnus, il fallait de
l’argent; ni l’un ni l’autre n’en avait. Le prêtre vola les vases
sacrés, les vendit; mais comme ils s’apprêtaient à partir ensemble, ils
furent arrêtés tous deux.
«Huit jours après, elle avait séduit le fils du geôlier et s’était
sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la
flétrissure. J’étais le bourreau de la ville de Lille, comme dit cette
femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs,
c’était mon frère!
«Je jurai alors que cette femme qui l’avait perdu, qui était plus que
sa complice, puisqu’elle l’avait poussé au crime, partagerait au moins
le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la
poursuivis, je l’atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même
flétrissure que j’avais imprimée à mon frère.
«Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s’échapper à
son tour, on m’accusa de complicité, et l’on me condamna à rester en
prison à sa place tant qu’il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon
pauvre frère ignorait ce jugement; il avait rejoint cette femme, ils
avaient fui ensemble dans le Berry; et là, il avait obtenu une petite
cure. Cette femme passait pour sa soeur.
«Le seigneur de la terre sur laquelle était située l’église du curé vit
cette prétendue soeur et en devint amoureux, amoureux au point qu’il
lui proposa de l’épouser. Alors elle quitta celui qu’elle avait perdu
pour celui qu’elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère…»
Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c’était le véritable nom,
et qui fit signe de la tête que tout ce qu’avait dit le bourreau était
vrai.
«Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d’une
existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon
pauvre frère revint à Lille, et apprenant l’arrêt qui m’avait condamné
à sa place, se constitua prisonnier et se pendit le même soir au
soupirail de son cachot.
«Au reste, c’est une justice à leur rendre, ceux qui m’avaient condamné
me tinrent parole. À peine l’identité du cadavre fut-elle constatée
qu’on me rendit ma liberté.
«Voilà le crime dont je l’accuse, voilà la cause pour laquelle je l’ai
marquée.
— Monsieur d’Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez
contre cette femme?
— La peine de mort, répondit d’Artagnan.
— Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous
réclamez contre cette femme?
— La peine de mort, reprit Lord de Winter.
— Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses juges,
quelle est la peine que vous portez contre cette femme?
— La peine de mort», répondirent d’une voix sourde les deux
mousquetaires.
Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges
en se traînant sur ses genoux.
Athos étendit la main vers elle.
«Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos
crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous
savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez
mourir.»
À ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de
toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent; elle
sentit qu’une main puissante et implacable la saisissait par les
cheveux et l’entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne
l’homme: elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de
la chaumière.
Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière
elle. Les valets suivirent leurs maîtres et la chambre resta solitaire
avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui
brûlait tristement sur la table.
CHAPITRE LXVI.
L’EXÉCUTION
Il était minuit à peu près; la lune, échancrée par sa décroissance et
ensanglantée par les dernières traces de l’orage, se levait derrière la
petite ville d’Armentières, qui détachait sur sa lueur blafarde la
silhouette sombre de ses maisons et le squelette de son haut clocher
découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une
rivière d’étain fondu; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse
noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros
nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la
nuit. À gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes
immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri
aigu, périodique et monotone. Çà et là dans la plaine, à droite et à
gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient
quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes
accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa
largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait
comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l’eau en deux parties.
Pas un souffle de vent ne passait dans l’atmosphère alourdie. Un
silence de mort écrasait toute la nature; le sol était humide et
glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées
jetaient leur parfum avec plus d’énergie.
Deux valets traînaient Milady, qu’ils tenaient chacun par un bras; le
bourreau marchait derrière, et Lord de Winter, d’Artagnan, Athos,
Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisaient Milady du côté de la rivière. Sa bouche
était muette; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence,
suppliant tour à tour chacun de ceux qu’elle regardait.
Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux valets:
«Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite; mais si
vous me livrez à vos maîtres, j’ai ici près des vengeurs qui vous
feront payer cher ma mort.»
Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s’approcha vivement, Lord
de Winter en fit autant.
«Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus
sûrs.»
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de
Mousqueton.
Arrivés au bord de l’eau, le bourreau s’approcha de Milady et lui lia
les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s’écrier:
«Vous êtes des lâches, vous êtes des misérables assassins, vous vous
mettez à dix pour égorger une femme; prenez garde, si je ne suis point
secourue, je serai vengée.
— Vous n’êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n’appartenez
pas à l’espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l’enfer et que
nous allons y faire rentrer.
— Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention que
celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin.
— Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit
l’homme au manteau rouge en frappant sur sa large épée; c’est le
dernier juge, voilà tout: _Nachrichter_, comme disent nos voisins les
Allemands.»
Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou
trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en
s’envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
«Mais si je suis coupable, si j’ai commis les crimes dont vous
m’accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous
n’êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
— Je vous avais proposé Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi
n’avez-vous pas voulu?
— Parce que je ne veux pas mourir! s’écria Milady en se débattant,
parce que je suis trop jeune pour mourir!
— La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore
que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d’Artagnan.
— J’entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit Milady.
— Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et vous en êtes sortie
pour perdre mon frère.»
Milady poussa un cri d’effroi, et tomba sur ses genoux.
Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l’emporter vers le
bateau.
«Oh! mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me noyer!»
Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d’Artagnan, qui
d’abord était le plus acharné à la poursuite de Milady, se laissa aller
sur une souche, et pencha la tête, se bouchant les oreilles avec les
paumes de ses mains; et cependant, malgré cela, il l’entendait encore
menacer et crier.
D’Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui manqua.
«Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir à ce
que cette femme meure ainsi!»
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s’était reprise à une
lueur d’espérance.
«D’Artagnan! d’Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t’ai aimé!»
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos, brusquement, tira son épée, se mit sur son chemin.
«Si vous faites un pas de plus, d’Artagnan, dit-il, nous croiserons le
fer ensemble.
D’Artagnan tomba à genoux et pria.
«Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
— Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis
bon catholique, je crois fermement être juste en accomplissant ma
fonction sur cette femme.
— C’est bien.»
Athos fit un pas vers Milady.
«Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m’avez fait; je vous
pardonne mon avenir brisé, mon honneur perdu, mon amour souillé et mon
salut à jamais compromis par le désespoir où vous m’avez jeté. Mourez
en paix.»
Lord de Winter s’avança à son tour.
«Je vous pardonne, dit-il, l’empoisonnement de mon frère, l’assassinat
de Sa Grâce Lord Buckingham; je vous pardonne la mort du pauvre Felton,
je vous pardonne vos tentatives sur ma personne. Mourez en paix.
— Et moi, dit d’Artagnan, pardonnez-moi, madame, d’avoir, par une
fourberie indigne d’un gentilhomme, provoqué votre colère; et, en
échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos
vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous.
Mourez en paix!
— _I am lost!_ murmura en anglais Milady. _I must die._»
Alors elle se releva d’elle-même, jeta tout autour d’elle un de ces
regards clairs qui semblaient jaillir d’un oeil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta et n’entendit rien.
Elle n’avait autour d’elle que des ennemis.
«Où vais-je mourir? dit-elle.
— Sur l’autre rive», répondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le
pied pour la suivre, Athos lui remit une somme d’argent.
«Tenez, dit-il, voici le prix de l’exécution; que l’on voie bien que
nous agissons en juges.
— C’est bien, dit le bourreau; et que maintenant, à son tour, cette
femme sache que je n’accomplis pas mon métier, mais mon devoir.»
Et il jeta l’argent dans la rivière.
Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la
coupable et l’exécuteur; tous les autres demeurèrent sur la rive
droite, où ils étaient tombés à genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet
d’un nuage pâle qui surplombait l’eau en ce moment.
On le vit aborder sur l’autre rive; les personnages se dessinaient en
noir sur l’horizon rougeâtre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait
ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement à terre et
prit la fuite.
Mais le sol était humide; en arrivant au haut du talus, elle glissa et
tomba sur ses genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le Ciel
lui refusait son secours et resta dans l’attitude où elle se trouvait,
la tête inclinée et les mains jointes.
Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux
bras, un rayon de lune se refléta sur la lame de sa large épée, les
deux bras retombèrent; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri
de la victime, puis une masse tronquée s’affaissa sous le coup.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y
coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le
chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son
fardeau au-dessus de la rivière:
«Laissez passer la justice de Dieu!» cria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma
sur lui.
Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris; ils
étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir ils
allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.
«Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes- vous
bien amusés dans votre excursion?
— Prodigieusement», répondit Athos, les dents serrées.
CHAPITRE LXVII.
CONCLUSION
Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu’il avait faite au
cardinal de quitter Paris pour revenir à La Rochelle, sortit de sa
capitale tout étourdi encore de la nouvelle qui venait de s’y répandre
que Buckingham venait d’être assassiné.
Quoique prévenue que l’homme qu’elle avait tant aimé courait un danger,
la reine, lorsqu’on lui annonça cette mort, ne voulut pas la croire; il
lui arriva même de s’écrier imprudemment:
«C’est faux! il vient de m’écrire.»
Mais le lendemain il lui fallut bien croire à cette fatale nouvelle; La
Porte, retenu comme tout le monde en Angleterre par les ordres du roi
Charles Ier, arriva porteur du dernier et funèbre présent que
Buckingham envoyait à la reine.
La joie du roi avait été très vive; il ne se donna pas la peine de la
dissimuler et la fit même éclater avec affectation devant la reine.
Louis XIII, comme tous les coeurs faibles, manquait de générosité.
Mais bientôt le roi redevint sombre et mal portant: son front n’était
pas de ceux qui s’éclaircissent pour longtemps; il sentait qu’en
retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et cependant il y
retournait.
Le cardinal était pour lui le serpent fascinateur et il était, lui,
l’oiseau qui voltige de branche en branche sans pouvoir lui échapper.
Aussi le retour vers La Rochelle était-il profondément triste. Nos
quatre amis surtout faisaient l’étonnement de leurs camarades; ils
voyageaient ensemble, côte à côte, l’oeil sombre et la tête baissée.
Athos relevait seul de temps en temps son large front; un éclair
brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses lèvres, puis,
pareil à ses camarades, il se laissait de nouveau aller à ses rêveries.
Aussitôt l’arrivée de l’escorte dans une ville, dès qu’ils avaient
conduit le roi à son logis, les quatre amis se retiraient ou chez eux
ou dans quelque cabaret écarté, où ils ne jouaient ni ne buvaient;
seulement ils parlaient à voix basse en regardant avec attention si nul
ne les écoutait.
Un jour que le roi avait fait halte sur la route pour voler la pie, et
que les quatre amis, selon leur habitude, au lieu de suivre la chasse,
s’étaient arrêtés dans un cabaret sur la grande route, un homme, qui
venait de La Rochelle à franc étrier, s’arrêta à la porte pour boire un
verre de vin, et plongea son regard dans l’intérieur de la chambre où
étaient attablés les quatre mousquetaires.
«Holà! monsieur d’Artagnan! dit-il, n’est-ce point vous que je vois
là-bas?»
D’Artagnan leva la tête et poussa un cri de joie. Cet homme qu’il
appelait son fantôme, c’était son inconnu de Meung, de la rue des
Fossoyeurs et d’Arras.
D’Artagnan tira son épée et s’élança vers la porte.
Mais cette fois, au lieu de fuir, l’inconnu s’élança à bas de son
cheval, et s’avança à la rencontre de d’Artagnan.
«Ah! monsieur, dit le jeune homme, je vous rejoins donc enfin; cette
fois vous ne m’échapperez pas.
— Ce n’est pas mon intention non plus, monsieur, car cette fois je vous
cherchais; au nom du roi, je vous arrête et dis que vous ayez à me
rendre votre épée, monsieur, et cela sans résistance; il y va de la
tête, je vous en avertis.
— Qui êtes-vous donc? demanda d’Artagnan en baissant son épée, mais
sans la rendre encore.
— Je suis le chevalier de Rochefort, répondit l’inconnu, l’écuyer de M.
le cardinal de Richelieu, et j’ai ordre de vous ramener à Son Éminence.
— Nous retournons auprès de Son Éminence, monsieur le chevalier, dit
Athos en s’avançant, et vous accepterez bien la parole de M.
d’Artagnan, qu’il va se rendre en droite ligne à La Rochelle.
— Je dois le remettre entre les mains des gardes qui le ramèneront au
camp.
— Nous lui en servirons, monsieur, sur notre parole de gentilshommes;
mais sur notre parole de gentilshommes aussi, ajouta Athos en fronçant
le sourcil, M. d’Artagnan ne nous quittera pas.»
Le chevalier de Rochefort jeta un coup d’oeil en arrière et vit que
Porthos et Aramis s’étaient placés entre lui et la porte; il comprit
qu’il était complètement à la merci de ces quatre hommes.
«Messieurs, dit-il, si M. d’Artagnan veut me rendre son épée, et
joindre sa parole à la vôtre, je me contenterai de votre promesse de
conduire M. d’Artagnan au quartier de Mgr le cardinal.
— Vous avez ma parole, monsieur, dit d’Artagnan, et voici mon épée.
— Cela me va d’autant mieux, ajouta Rochefort, qu’il faut que je
continue mon voyage.
— Si c’est pour rejoindre Milady, dit froidement Athos, c’est inutile,
vous ne la retrouverez pas.
— Qu’est-elle donc devenue? demanda vivement Rochefort.
— Revenez au camp et vous le saurez.»
Rochefort demeura un instant pensif, puis, comme on n’était plus qu’à
une journée de Surgères, jusqu’où le cardinal devait venir au-devant du
roi, il résolut de suivre le conseil d’Athos et de revenir avec eux.
D’ailleurs ce retour lui offrait un avantage, c’était de surveiller
lui-même son prisonnier.
On se remit en route.
Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, on arriva à Surgères. Le
cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le roi y échangèrent
force caresses, se félicitèrent de l’heureux hasard qui débarrassait la
France de l’ennemi acharné qui ameutait l’Europe contre elle. Après
quoi, le cardinal, qui avait été prévenu par Rochefort que d’Artagnan
était arrêté, et qui avait hâte de le voir, prit congé du roi en
l’invitant à venir voir le lendemain les travaux de la digue qui
étaient achevés.
En revenant le soir à son quartier du pont de La Pierre, le cardinal
trouva debout, devant la porte de la maison qu’il habitait, d’Artagnan
sans épée et les trois mousquetaires armés.
Cette fois, comme il était en force, il les regarda sévèrement, et fit
signe de l’oeil et de la main à d’Artagnan de le suivre.
D’Artagnan obéit.
«Nous t’attendrons, d’Artagnan», dit Athos assez haut pour que le
cardinal l’entendit.
Son Éminence fronça le sourcil, s’arrêta un instant, puis continua son
chemin sans prononcer une seule parole.
D’Artagnan entra derrière le cardinal, et Rochefort derrière
d’Artagnan; la porte fut gardée.
Son Éminence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet, et
fit signe à Rochefort d’introduire le jeune mousquetaire.
Rochefort obéit et se retira.
D’Artagnan resta seul en face du cardinal; c’était sa seconde entrevue
avec Richelieu, et il avoua depuis qu’il avait été bien convaincu que
ce serait la dernière.
Richelieu resta debout, appuyé contre la cheminée, une table était
dressée entre lui et d’Artagnan.
«Monsieur, dit le cardinal, vous avez été arrêté par mes ordres.
— On me l’a dit, Monseigneur.
— Savez-vous pourquoi?
— Non, Monseigneur; car la seule chose pour laquelle je pourrais être
arrêté est encore inconnue de Son Éminence.»
Richelieu regarda fixement le jeune homme.
«Oh! Oh! dit-il, que veut dire cela?
— Si Monseigneur veut m’apprendre d’abord les crimes qu’on m’impute, je
lui dirai ensuite les faits que j’ai accomplis.
— On vous impute des crimes qui ont fait choir des têtes plus hautes
que la vôtre, monsieur! dit le cardinal.
— Lesquels, Monseigneur? demanda d’Artagnan avec un calme qui étonna le
cardinal lui-même.
— On vous impute d’avoir correspondu avec les ennemis du royaume, on
vous impute d’avoir surpris les secrets de l’État, on vous impute
d’avoir essayé de faire avorter les plans de votre général.
— Et qui m’impute cela, Monseigneur? dit d’Artagnan, qui se doutait que
l’accusation venait de Milady: une femme flétrie par la justice du
pays, une femme qui a épousé un homme en France et un autre en
Angleterre, une femme qui a empoisonné son second mari et qui a tenté
de m’empoisonner moi-même!
— Que dites-vous donc là? Monsieur, s’écria le cardinal étonné, et de
quelle femme parlez-vous ainsi?
— De Milady de Winter, répondit d’Artagnan; oui, de Milady de Winter,
dont, sans doute, Votre Éminence ignorait tous les crimes lorsqu’elle
l’a honorée de sa confiance.
— Monsieur, dit le cardinal, si Milady de Winter a commis les crimes
que vous dites, elle sera punie.
— Elle l’est, Monseigneur.
— Et qui l’a punie?
— Nous.
— Elle est en prison?
— Elle est morte.
— Morte! répéta le cardinal, qui ne pouvait croire à ce qu’il
entendait: morte! n’avez-vous pas dit qu’elle était morte?
— Trois fois elle avait essayé de me tuer, et je lui avais pardonné,
mais elle a tué la femme que j’aimais. Alors, mes amis et moi, nous
l’avons prise, jugée et condamnée.»
D’Artagnan alors raconta l’empoisonnement de Mme Bonacieux dans le
couvent des Carmélites de Béthune, le jugement de la maison isolée,
l’exécution sur les bords de la Lys.
Un frisson courut par tout le corps du cardinal, qui cependant ne
frissonnait pas facilement.
Mais tout à coup, comme subissant l’influence d’une pensée muette, la
physionomie du cardinal, sombre jusqu’alors, s’éclaircit peu à peu et
arriva à la plus parfaite sérénité.
«Ainsi, dit-il avec une voix dont la douceur contrastait avec la
sévérité de ses paroles, vous vous êtes constitués juges, sans penser
que ceux qui n’ont pas mission de punir et qui punissent sont des
assassins!
— Monseigneur, je vous jure que je n’ai pas eu un instant l’intention
de défendre ma tête contre vous. Je subirai le châtiment que Votre
Éminence voudra bien m’infliger. Je ne tiens pas assez à la vie pour
craindre la mort.
— Oui, je le sais, vous êtes un homme de coeur, monsieur, dit le
cardinal avec une voix presque affectueuse; je puis donc vous dire
d’avance que vous serez jugé, condamné même.
— Un autre pourrait répondre à Votre Éminence qu’il a sa grâce dans sa
poche; moi je me contenterai de vous dire: «Ordonnez, Monseigneur, je
suis prêt.»
— Votre grâce? dit Richelieu surpris.
— Oui, Monseigneur, dit d’Artagnan.
— Et signée de qui? du roi?»
Et le cardinal prononça ces mots avec une singulière expression de
mépris.
«Non, de Votre Éminence.
— De moi? vous êtes fou, monsieur?
— Monseigneur reconnaîtra sans doute son écriture.»
Et d’Artagnan présenta au cardinal le précieux papier qu’Athos avait
arraché à Milady, et qu’il avait donné à d’Artagnan pour lui servir de
sauvegarde.
Son Éminence prit le papier et lut d’une voix lente et en appuyant sur
chaque syllabe:
«C’est par mon ordre et pour le bien de État que le porteur du présent
a fait ce qu’il a fait.
«Au camp de la Rochelle, ce 5 août 1628.
«Richelieu.»
Le cardinal, après avoir lu ces deux lignes, tomba dans une rêverie
profonde, mais il ne rendit pas le papier à d’Artagnan.
«Il médite de quel genre de supplice il me fera mourir, se dit tout bas
d’Artagnan; eh bien, ma foi! il verra comment meurt un gentilhomme.»
Le jeune mousquetaire était en excellente disposition pour trépasser
héroïquement.
Richelieu pensait toujours, roulait et déroulait le papier dans ses
mains. Enfin il leva la tête, fixa son regard d’aigle sur cette
physionomie loyale, ouverte, intelligente, lut sur ce visage sillonné
de larmes toutes les souffrances qu’il avait endurées depuis un mois,
et songea pour la troisième ou quatrième fois combien cet enfant de
vingt et un ans avait d’avenir, et quelles ressources son activité, son
courage et son esprit pouvaient offrir à un bon maître.
D’un autre côté, les crimes, la puissance, le génie infernal de Milady
l’avaient plus d’une fois épouvanté. Il sentait comme une joie secrète
d’être à jamais débarrassé de ce complice dangereux.
Il déchira lentement le papier que d’Artagnan lui avait si
généreusement remis.
«Je suis perdu», dit en lui-même d’Artagnan.
Et il s’inclina profondément devant le cardinal en homme qui dit:
«Seigneur, que votre volonté soit faite!»
Le cardinal s’approcha de la table, et, sans s’asseoir, écrivit
quelques lignes sur un parchemin dont les deux tiers étaient déjà
remplis et y apposa son sceau.
«Ceci est ma condamnation, dit d’Artagnan; il m’épargne l’ennui de la
Bastille et les lenteurs d’un jugement. C’est encore fort aimable à
lui.»
«Tenez, monsieur, dit le cardinal au jeune homme, je vous ai pris un
blanc-seing et je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce brevet:
vous l’écrirez vous-même.»
D’Artagnan prit le papier en hésitant et jeta les yeux dessus.
C’était une lieutenance dans les mousquetaires.
D’Artagnan tomba aux pieds du cardinal.
«Monseigneur, dit-il, ma vie est à vous; disposez-en désormais; mais
cette faveur que vous m’accordez, je ne la mérite pas: j’ai trois amis
qui sont plus méritants et plus dignes…
— Vous êtes un brave garçon, d’Artagnan, interrompit le cardinal en lui
frappant familièrement sur l’épaule, charmé qu’il était d’avoir vaincu
cette nature rebelle. Faites de ce brevet ce qu’il vous plaira.
Seulement rappelez-vous que, quoique le nom soit en blanc, c’est à vous
que je le donne.
— Je ne l’oublierai jamais, répondit d’Artagnan. Votre Éminence peut en
être certaine.»
Le cardinal se retourna et dit à haute voix:
«Rochefort!»
Le chevalier, qui sans doute était derrière la porte entra aussitôt.
«Rochefort, dit le cardinal, vous voyez M. d’Artagnan; je le reçois au
nombre de mes amis; ainsi donc que l’on s’embrasse et que l’on soit
sage si l’on tient à conserver sa tête.
Rochefort et d’Artagnan s’embrassèrent du bout des lèvres; mais le
cardinal était là, qui les observait de son oeil vigilant.
Ils sortirent de la chambre en même temps.
«Nous nous retrouverons, n’est-ce pas, monsieur?
— Quand il vous plaira, fit d’Artagnan.
— L’occasion viendra, répondit Rochefort.
— Hein?» fit Richelieu en ouvrant la porte.
Les deux hommes se sourirent, se serrèrent la main et saluèrent Son
Éminence.
«Nous commencions à nous impatienter, dit Athos.
— Me voilà, mes amis! répondit d’Artagnan, non seulement libre, mais en
faveur.
— Vous nous conterez cela?
— Dès ce soir.»
En effet, dès le soir même d’Artagnan se rendit au logis d’Athos, qu’il
trouva en train de vider sa bouteille de vin d’Espagne, occupation
qu’il accomplissait religieusement tous les soirs.
Il lui raconta ce qui s’était passé entre le cardinal et lui, et tirant
le brevet de sa poche:
«Tenez, mon cher Athos, voilà, dit-il, qui vous revient tout
naturellement.»
Athos sourit de son doux et charmant sourire.
«Amis, dit-il, pour Athos c’est trop; pour le comte de La Fère, c’est
trop peu. Gardez ce brevet, il est à vous; hélas, mon Dieu! vous l’avez
acheté assez cher.»
D’Artagnan sortit de la chambre d’Athos, et entra dans celle de
Porthos.
Il le trouva vêtu d’un magnifique habit, couvert de broderies
splendides, et se mirant dans une glace.
«Ah! ah! dit Porthos, c’est vous, cher ami! comment trouvez-vous que ce
vêtement me va?
— À merveille, dit d’Artagnan, mais je viens vous proposer un habit qui
vous ira mieux encore.
— Lequel? demanda Porthos.
— Celui de lieutenant aux mousquetaires.
D’Artagnan raconta à Porthos son entrevue avec le cardinal, et tirant
le brevet de sa poche:
«Tenez, mon cher, dit-il, écrivez votre nom là-dessus, et soyez bon
chef pour moi.
Porthos jeta les yeux sur le brevet, et le rendit à d’Artagnan, au
grand étonnement du jeune homme.
«Oui, dit-il, cela me flatterait beaucoup, mais je n’aurais pas assez
longtemps à jouir de cette faveur. Pendant notre expédition de Béthune,
le mari de ma duchesse est mort; de sorte que, mon cher, le coffre du
défunt me tendant les bras, j’épouse la veuve. Tenez, j’essayais mon
habit de noce; gardez la lieutenance, mon cher, gardez.»
Et il rendit le brevet à d’Artagnan.
Le jeune homme entra chez Aramis.
Il le trouva agenouillé devant un prie-Dieu, le front appuyé contre son
livre d’heures ouvert.
Il lui raconta son entrevue avec le cardinal, et tirant pour la
troisième fois son brevet de sa poche:
«Vous, notre ami, notre lumière, notre protecteur invisible, dit- il,
acceptez ce brevet; vous l’avez mérité plus que personne, par votre
sagesse et vos conseils toujours suivis de si heureux résultats.
— Hélas, cher ami! dit Aramis, nos dernières aventures m’ont dégoûté
tout à fait de la vie d’homme d’épée. Cette fois, mon parti est pris
irrévocablement, après le siège j’entre chez les lazaristes. Gardez ce
brevet, d’Artagnan, le métier des armes vous convient, vous serez un
brave et aventureux capitaine.»
D’Artagnan, l’oeil humide de reconnaissance et brillant de joie, revint
à Athos, qu’il trouva toujours attablé et mirant son dernier verre de
malaga à la lueur de la lampe.
«Eh bien, dit-il, eux aussi m’ont refusé.
— C’est que personne, cher ami, n’en était plus digne que vous.»
Il prit une plume, écrivit sur le brevet le nom de d’Artagnan, et le
lui remit.
«Je n’aurai donc plus d’amis, dit le jeune homme, hélas! plus rien, que
d’amers souvenirs…»
Et il laissa tomber sa tête entre ses deux mains, tandis que deux
larmes roulaient le long de ses joues.
«Vous êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le
temps de se changer en doux souvenirs!»