Son Éminence fit une pause et reprit…

«S’il persiste, eh bien, j’espérerai dans un de ces événements qui

changent la face des États.

— Si Son Éminence voulait me citer dans l’histoire quelques-uns de ces

événements, dit Milady, peut-être partagerais-je sa confiance dans

l’avenir.

— Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu’en 1610, pour une

cause à peu près pareille à celle qui fait mouvoir le duc, le roi Henri

IV, de glorieuse mémoire, allait à la fois envahir les Flandres et

l’Italie pour frapper à la fois l’Autriche des deux côtés, eh bien,

n’est-il pas arrivé un événement qui a sauvé l’Autriche? Pourquoi le

roi de France n’aurait-il pas la même chance que l’empereur?

— Votre Éminence veut parler du coup de couteau de la rue de la

Ferronnerie?

— Justement, dit le cardinal.

— Votre Éminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac

épouvante ceux qui auraient un instant l’idée de l’imiter?

— Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays

sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux

que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me revient à cette

heure que les puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que

leurs prédicateurs le désignent comme l’Antéchrist.

— Eh bien? fit Milady.

— Eh bien, continua le cardinal d’un air indifférent, il ne s’agirait,

pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune,

adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une pareille femme peut

se rencontrer: le duc est homme à bonnes fortunes, et, s’il a semé bien

des amours par ses promesses de constance éternelle, il a dû semer bien

des haines aussi par ses éternelles infidélités.

— Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se

rencontrer.

— Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques

Clément ou de Ravaillac aux mains d’un fanatique, sauverait la France.

— Oui, mais elle serait complice d’un assassinat.

— A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément?

— Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu’on osât les

aller chercher là où ils étaient: on ne brûlerait pas le Palais de

Justice pour tout le monde, Monseigneur.

— Vous croyez donc que l’incendie du Palais de Justice a une cause

autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il eût fait

une question sans aucune importance.

— Moi, Monseigneur, répondit Milady, je ne crois rien, je cite un fait,

voilà tout, seulement, je dis que si je m’appelais Mlle de Monpensier

ou la reine Marie de Médicis, je prendrais moins de précautions que

j’en prends, m’appelant tout simplement Lady Clarick.

— C’est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?

— Je voudrais un ordre qui ratifiât d’avance tout ce que je croirai

devoir faire pour le plus grand bien de la France.

— Mais il faudrait d’abord trouver la femme que j’ai dit, et qui aurait

à se venger du duc.

— Elle est trouvée, dit Milady.

— Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira

d’instrument à la justice de Dieu.

— On le trouvera.

— Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de réclamer l’ordre que vous

demandiez tout à l’heure.

— Votre Éminence a raison, dit Milady, et c’est moi qui ai eu tort de

voir dans la mission dont elle m’honore autre chose que ce qui est

réellement, c’est-à-dire d’annoncer à Sa Grâce, de la part de Son

Éminence, que vous connaissez les différents déguisements à l’aide

desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant la fête

donnée par Mme la connétable; que vous avez les preuves de l’entrevue

accordée au Louvre par la reine à certain astrologue italien qui n’est

autre que le duc de Buckingham; que vous avez commandé un petit roman,

des plus spirituels, sur l’aventure d’Amiens, avec plan du jardin où

cette aventure s’est passée et portraits des acteurs qui y ont figuré;

que Montaigu est à la Bastille, et que la torture peut lui faire dire

des choses dont il se souvient et même des choses qu’il aurait

oubliées; enfin, que vous possédez certaine lettre de Mme de Chevreuse,

trouvée dans le logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non

seulement celle qui l’a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a

été écrite. Puis, s’il persiste malgré tout cela, comme c’est à ce que

je viens de dire que se borne ma mission, je n’aurai plus qu’à prier

Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C’est bien cela,

n’est-ce pas, Monseigneur, et je n’ai pas autre chose à faire?

— C’est bien cela, reprit sèchement le cardinal.

— Et maintenant, dit Milady sans paraître remarquer le changement de

ton du duc à son égard, maintenant que j’ai reçu les instructions de

Votre Éminence à propos de ses ennemis, Monseigneur me permettra-t-il

de lui dire deux mots des miens?

— Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.

— Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez tout

votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Éminence.

— Et lesquels? répliqua le duc.

— D’abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.

— Elle est dans la prison de Mantes.

— C’est-à-dire qu’elle y était, reprit Milady, mais la reine a surpris

un ordre du roi, à l’aide duquel elle l’a fait transporter dans un

couvent.

— Dans un couvent? dit le duc.

— Oui, dans un couvent.

— Et dans lequel?

— Je l’ignore, le secret a été bien gardé…

— Je le saurai, moi!

— Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme?

— Je n’y vois pas d’inconvénient, dit le cardinal.

— Bien; maintenant j’ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour

moi que cette petite Mme Bonacieux.

— Et lequel?

— Son amant.

— Comment s’appelle-t-il?

— Oh! Votre Éminence le connaît bien, s’écria Milady emportée par la

colère, c’est notre mauvais génie à tous deux; c’est celui qui, dans

une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a décidé la victoire

en faveur des mousquetaires du roi; c’est celui qui a donné trois coups

d’épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échouer l’affaire

des ferrets; c’est celui enfin qui, sachant que c’était moi qui lui

avais enlevé Mme Bonacieux, a juré ma mort.

— Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.

— Je veux parler de ce misérable d’Artagnan.

— C’est un hardi compagnon, dit le cardinal.

— Et c’est justement parce que c’est un hardi compagnon qu’il n’en est

que plus à craindre.

— Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec

Buckingham.

— Une preuve, s’écria Milady, j’en aurai dix.

— Eh bien, alors! c’est la chose la plus simple du monde, ayez- moi

cette preuve et je l’envoie à la Bastille.

— Bien, Monseigneur! mais ensuite?

— Quand on est à la Bastille, il n’y a pas d’ensuite, dit le cardinal

d’une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s’il m’était aussi

facile de me débarrasser de mon ennemi qu’il m’est facile de me

débarrasser des vôtres, et si c’était contre de pareilles gens que vous

me demandiez l’impunité!…

— Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour existence,

homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne l’autre.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne

veux même pas le savoir, mais j’ai le désir de vous être agréable et ne

vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous demandez à l’égard

d’une si infime créature; d’autant plus, comme vous me le dites, que ce

petit d’Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître.

— Un infâme, Monseigneur, un infâme!

— Donnez-moi donc du papier, une plume et de l’encre, dit le cardinal.

— En voici, Monseigneur.»

Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était

occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet,

ou même à l’écrire. Athos, qui n’avait pas perdu un mot de la

conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les

conduisit à l’autre bout de la chambre.

«Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu pas

écouter la fin de la conversation?

— Chut! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu tout ce

qu’il est nécessaire que nous entendions; d’ailleurs je ne vous empêche

pas d’écouter le reste, mais il faut que je sorte.

— Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te demande,

que répondrons-nous?

— Vous n’attendrez pas qu’il me demande, vous lui direz les premiers

que je suis parti en éclaireur parce que certaines paroles de notre

hôte m’ont donné à penser que le chemin n’était pas sûr; j’en toucherai

d’abord deux mots à l’écuyer du cardinal; le reste me regarde, ne vous

en inquiétez pas.

— Soyez prudent, Athos! dit Aramis.

— Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j’ai du sang-

froid.»

Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du tuyau de poêle.

Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son cheval

attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des contrevents,

convainquit en quatre mots l’écuyer de la nécessité d’une avant-garde

pour le retour, visita avec affectation l’amorce de ses pistolets, mit

l’épée aux dents et suivit, en enfant perdu, la route qui conduisait au

camp.

CHAPITRE XLV.

SCÈNE CONJUGALE

Comme l’avait prévu Athos, le cardinal ne tarda point à descendre; il

ouvrit la porte de la chambre où étaient entrés les mousquetaires, et

trouva Porthos faisant une partie de dés acharnée avec Aramis. D’un

coup d’oeil rapide, il fouilla tous les coins de la salle, et vit qu’un

de ses hommes lui manquait.

«Qu’est devenu M. Athos? demanda-t-il.

— Monseigneur, répondit Porthos, il est parti en éclaireur sur quelques

propos de notre hôte, qui lui ont fait croire que la route n’était pas

sûre.

— Et vous, qu’avez-vous fait, monsieur Porthos?

— J’ai gagné cinq pistoles à Aramis.

— Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?

— Nous sommes aux ordres de Votre Éminence.

— À cheval donc, messieurs, car il se fait tard.»

L’écuyer était à la porte, et tenait en bride le cheval du cardinal. Un

peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois chevaux

apparaissait dans l’ombre; ces deux hommes étaient ceux qui devaient

conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller à son embarquement.

L’écuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui avaient

déjà dit à propos d’Athos. Le cardinal fit un geste approbateur, et

reprit la route, s’entourant au retour des mêmes précautions qu’il

avait prises au départ.

Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l’écuyer et les deux

mousquetaires, et revenons à Athos.

Pendant une centaine de pas, il avait marché de la même allure; mais,

une fois hors de vue, il avait lancé son cheval à droite, avait fait un

détour, et était revenu à une vingtaine de pas, dans le taillis,

guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu les chapeaux

bordés de ses compagnons et la frange dorée du manteau de M. le

cardinal, il attendit que les cavaliers eussent tourné l’angle de la

route, et, les ayant perdus de vue, il revint au galop à l’auberge,

qu’on lui ouvrit sans difficulté.

L’hôte le reconnut.

«Mon officier, dit Athos, a oublié de faire à la dame du premier une

recommandation importante, il m’envoie pour réparer son oubli.

— Montez, dit l’hôte, elle est encore dans sa chambre.»

Athos profita de la permission, monta l’escalier de son pas le plus

léger, arriva sur le carré, et, à travers la porte entrouverte, il vit

Milady qui attachait son chapeau.

Il entra dans la chambre, et referma la porte derrière lui.

Au bruit qu’il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.

Athos était debout devant la porte, enveloppé dans son manteau, son

chapeau rabattu sur ses yeux.

En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady eut

peur.

«Qui êtes-vous? et que demandez-vous?» s’écria-t-elle. «Allons, c’est

bien elle!» murmura Athos.

Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il s’avança

vers Milady.

«Me reconnaissez-vous, madame?» dit-il.

Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue d’un serpent.

«Allons, dit Athos, c’est bien, je vois que vous me reconnaissez.

— Le comte de La Fère! murmura Milady en pâlissant et en reculant

jusqu’à ce que la muraille l’empêchât d’aller plus loin.

— Oui, Milady, répondit Athos, le comte de La Fère en personne, qui

revient tout exprès de l’autre monde pour avoir le plaisir de vous

voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur le

cardinal.»

Milady, dominée par une terreur inexprimable, s’assit sans proférer une

seule parole.

«Vous êtes donc un démon envoyé sur la terre? dit Athos. Votre

puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu’avec l’aide

de Dieu les hommes ont souvent vaincu les démons les plus terribles.

Vous vous êtes déjà trouvée sur mon chemin, je croyais vous avoir

terrassée, madame; mais, ou je me trompai, ou l’enfer vous a

ressuscitée.»

Milady, à ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs effroyables,

baissa la tête avec un gémissement sourd.

«Oui, l’enfer vous a ressuscitée, reprit Athos, l’enfer vous a faite

riche, l’enfer vous a donné un autre nom, l’enfer vous a presque refait

même un autre visage; mais il n’a effacé ni les souillures de votre

âme, ni la flétrissure de votre corps.»

Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancèrent des

éclairs. Athos resta assis.

«Vous me croyiez mort, n’est-ce pas, comme je vous croyais morte? et ce

nom d’Athos avait caché le comte de La Fère, comme le nom de Milady

Clarick avait caché Anne de Breuil! N’était-ce pas ainsi que vous vous

appeliez quand votre honoré frère nous a mariés? Notre position est

vraiment étrange, poursuivit Athos en riant; nous n’avons vécu jusqu’à

présent l’un et l’autre que parce que nous nous croyions morts, et

qu’un souvenir gêne moins qu’une créature, quoique ce soit chose

dévorante parfois qu’un souvenir!

— Mais enfin, dit Milady d’une voix sourde, qui vous ramène vers moi?

et que me voulez-vous?

— Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je ne

vous ai pas perdue de vue, moi!

— Vous savez ce que j’ai fait?

— Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre entrée

au service du cardinal jusqu’à ce soir.»

Un sourire d’incrédulité passa sur les lèvres pâles de Milady.

«Écoutez: c’est vous qui avez coupé les deux ferrets de diamants sur

l’épaule du duc de Buckingham; c’est vous qui avez fait enlever Mme

Bonacieux; c’est vous qui, amoureuse de de Wardes, et croyant passer la

nuit avec lui, avez ouvert votre porte à M. d’Artagnan; c’est vous qui,

croyant que de Wardes vous avait trompée, avez voulu le faire tuer par

son rival; c’est vous qui, lorsque ce rival eut découvert votre infâme

secret, avez voulu le faire tuer à son tour par deux assassins que vous

avez envoyés à sa poursuite; c’est vous qui, voyant que les balles

avaient manqué leur coup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse

lettre, pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses

amis; c’est vous, enfin, qui venez là, dans cette chambre, assise sur

cette chaise où je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu

l’engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en échange de la

promesse qu’il vous a faite de vous laisser assassiner d’Artagnan.»

Milady était livide.

«Mais vous êtes donc Satan? dit-elle.

— Peut-être, dit Athos; mais, en tout cas, écoutez bien ceci:

Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu m’importe! je

ne le connais pas: d’ailleurs c’est un Anglais; mais ne touchez pas du

bout du doigt à un seul cheveu de d’Artagnan, qui est un fidèle ami que

j’aime et que je défends, ou, je vous le jure par la tête de mon père,

le crime que vous aurez commis sera le dernier.

— M. d’Artagnan m’a cruellement offensée, dit Milady d’une voix sourde,

M. d’Artagnan mourra.

— En vérité, cela est-il possible qu’on vous offense, madame? dit en

riant Athos; il vous a offensée, et il mourra?

— Il mourra, reprit Milady; elle d’abord, lui ensuite.»

Athos fut saisi comme d’un vertige: la vue de cette créature, qui

n’avait rien d’une femme, lui rappelait des souvenirs terribles; il

pensa qu’un jour, dans une situation moins dangereuse que celle où il

se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur; son désir

de meurtre lui revint brûlant et l’envahit comme une fièvre ardente: il

se leva à son tour, porta la main à sa ceinture, en tira un pistolet et

l’arma.

Milady, pâle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée ne

put proférer qu’un son rauque qui n’avait rien de la parole humaine et

qui semblait le râle d’une bête fauve; collée contre la sombre

tapisserie, elle apparaissait, les cheveux épars, comme l’image

effrayante de la terreur.

Athos leva lentement son pistolet, étendit le bras de manière que

l’arme touchât presque le front de Milady puis, d’une voix d’autant

plus terrible qu’elle avait le calme suprême d’une inflexible

résolution:

«Madame, dit-il, vous allez à l’instant même me remettre le papier que

vous a signé le cardinal, ou, sur mon âme, je vous fais sauter la

cervelle.»

Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais elle

connaissait Athos; cependant elle resta immobile.

«Vous avez une seconde pour vous décider», dit-il.

Milady vit à la contraction de son visage que le coup allait partir;

elle porta vivement la main à sa poitrine, en tira un papier et le

tendit à Athos.

«Tenez, dit-elle, et soyez maudit!»

Athos prit le papier, repassa le pistolet à sa ceinture, s’approcha de

la lampe pour s’assurer que c’était bien celui-là, le déplia et lut:

«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du

présent a fait ce qu’il a fait.

3 _décembre_ 1627.

«Richelieu»

«Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaçant son

feutre sur sa tête, maintenant que je t’ai arraché les dents, vipère,

mords si tu peux.»

Et il sortit de la chambre sans même regarder en arrière.

À la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu’ils tenaient en

main.

«Messieurs, dit-il, l’ordre de Monseigneur, vous le savez, est de

conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe et de

ne la quitter que lorsqu’elle sera à bord.»

Comme ces paroles s’accordaient effectivement avec l’ordre qu’ils

avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d’assentiment.

Quant à Athos, il se mit légèrement en selle et partit au galop;

seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs,

piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s’arrêtant pour

écouter.

Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de plusieurs

chevaux. Il ne douta point que ce ne fût le cardinal et son escorte.

Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant, bouchonna son cheval avec

de la bruyère et des feuilles d’arbres, et vint se mettre en travers de

la route à deux cents pas du camp à peu près.

«Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperçut les cavaliers.

— C’est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.

— Oui, Monseigneur, répondit Athos. C’est lui-même.

— Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements pour la

bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous voici arrivés:

prenez la porte à gauche, le mot d’ordre est _Roi_ et _Ré_.»

En disant ces mots, le cardinal salua de la tête les trois amis, et

prit à droite suivi de son écuyer; car, cette nuit-là, lui-même

couchait au camp.

«Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal fut

hors de la portée de la voix, eh bien il a signé le papier qu’elle

demandait.

— Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.»

Et les trois amis n’échangèrent plus une seule parole jusqu’à leur

quartier, excepté pour donner le mot d’ordre aux sentinelles.

Seulement, on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître était

prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l’instant même au logis

des mousquetaires.

D’un autre côté, comme l’avait prévu Athos, Milady, en retrouvant à la

porte les hommes qui l’attendaient, ne fit aucune difficulté de les

suivre; elle avait bien eu l’envie un instant de se faire reconduire

devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une révélation de sa

part amenait une révélation de la part d’Athos: elle dirait bien

qu’Athos l’avait pendue, mais Athos dirait qu’elle était marquée; elle

pensa qu’il valait donc encore mieux garder le silence, partir

discrètement, accomplir avec son habileté ordinaire la mission

difficile dont elle s’était chargée, puis, toutes les choses accomplies

à la satisfaction du cardinal, venir lui réclamer sa vengeance.

En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures du

matin elle était au fort de La Pointe, à huit heures elle était

embarquée, et à neuf heures le bâtiment, qui, avec des lettres de

marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonne, levait

l’ancre et faisait voile pour l’Angleterre.

CHAPITRE XLVI.

LE BASTION SAINT-GERVAIS

En arrivant chez ses trois amis, d’Artagnan les trouva réunis dans la

même chambre: Athos réfléchissait, Porthos frisait sa moustache, Aramis

disait ses prières dans un charmant petit livre d’heures relié en

velours bleu.

«Pardieu, messieurs! dit-il, j’espère que ce que vous avez à me dire en

vaut la peine, sans cela je vous préviens que je ne vous pardonnerai

pas de m’avoir fait venir, au lieu de me laisser reposer après une nuit

passée à prendre et à démanteler un bastion. Ah! que n’étiez-vous là,

messieurs! il y a fait chaud!

— Nous étions ailleurs, où il ne faisait pas froid non plus! répondit

Porthos tout en faisant prendre à sa moustache un pli qui lui était

particulier.

— Chut! dit Athos.

— Oh! oh! fit d’Artagnan comprenant le léger froncement de sourcils du

mousquetaire, il paraît qu’il y a du nouveau ici.

— Aramis, dit Athos, vous avez été déjeuner avant-hier à l’auberge du

Parpaillot, je crois?

— Oui.

— Comment est-on là?

— Mais, j’y ai fort mal mangé pour mon compte, avant-hier était un jour

maigre, et ils n’avaient que du gras.

— Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n’ont pas de poisson?

— Ils disent, reprit Aramis en se remettant à sa pieuse lecture, que la

digue que fait bâtir M. le cardinal le chasse en pleine mer.

— Mais, ce n’est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit Athos;

je vous demandais si vous aviez été bien libre, et si personne ne vous

avait dérangé?

— Mais il me semble que nous n’avons pas eu trop d’importuns; oui, au

fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons assez bien au

Parpaillot.

— Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles sont

comme des feuilles de papier.»

D’Artagnan, qui était habitué aux manières de faire de son ami, et qui

reconnaissait tout de suite à une parole, à un geste, à un signe de

lui, que les circonstances étaient graves, prit le bras d’Athos et

sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en devisant avec Aramis.

En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre; Grimaud,

selon son habitude, obéit en silence; le pauvre garçon avait à peu près

fini par désapprendre de parler.

On arriva à la buvette du Parpaillot: il était sept heures du matin, le

jour commençait à paraître; les trois amis commandèrent à déjeuner, et

entrèrent dans une salle où au dire de l’hôte, ils ne devaient pas être

dérangés.

Malheureusement l’heure était mal choisie pour un conciliabule; on

venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit, et,

pour chasser l’air humide du matin, venait boire la goutte à la

buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers se

succédaient avec une rapidité qui devait très bien faire les affaires

de l’hôte, mais qui remplissait fort mal les vues des quatre amis.

Aussi répondaient-ils d’une manière fort maussade aux saluts, aux

toasts et aux _lazzi_ de leurs compagnons.

«Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle, et

nous n’avons pas besoin de cela en ce moment. D’Artagnan, racontez-nous

votre nuit; nous vous raconterons la nôtre après.

— En effet, dit un chevau-léger qui se dandinait en tenant à la main un

verre d’eau-de-vie qu’il dégustait lentement; en effet, vous étiez de

tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me semble que vous

avez eu maille à partir avec les Rochelois?»

D’Artagnan regarda Athos pour savoir s’il devait répondre à cet intrus

qui se mêlait à la conversation.

«Eh bien, dit Athos, n’entends-tu pas M. de Busigny qui te fait

l’honneur de t’adresser la parole? Raconte ce qui s’est passé cette

nuit, puisque ces messieurs désirent le savoir.

— N’avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait du rhum

dans un verre à bière.

— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan en s’inclinant, nous avons eu cet

honneur, nous avons même, comme vous avez pu l’entendre, introduit sous

un des angles un baril de poudre qui, en éclatant, a fait une fort

jolie brèche; sans compter que, comme le bastion n’était pas d’hier,

tout le reste de la bâtisse s’en est trouvé fort ébranlé.

— Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilée à son

sabre une oie qu’il apportait pour qu’on la fît cuire.

— Le bastion Saint-Gervais, répondit d’Artagnan, derrière lequel les

Rochelois inquiétaient nos travailleurs.

— Et l’affaire a été chaude?

— Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois huit ou

dix.

— Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgré l’admirable collection de

jurons que possède la langue allemande, avait pris l’habitude de jurer

en français.

— Mais il est probable, dit le chevau-léger, qu’ils vont, ce matin,

envoyer des pionniers pour remettre le bastion en état.

— Oui, c’est probable, dit d’Artagnan.

— Messieurs, dit Athos, un pari!

— Ah! woui! un bari! dit le Suisse.

— Lequel? demanda le chevau-léger.

— Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche sur les

deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la cheminée, j’en

suis. Hôtelier de malheur! une lèchefrite tout de suite, que je ne

perde pas une goutte de la graisse de cette estimable volaille.

— Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t’oie, il est très ponne

avec des gonfitures.

— Là! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous écoutons,

monsieur Athos!

— Oui, le pari! dit le chevau-léger.

— Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que mes

trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d’Artagnan et moi, nous allons

déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y tenons une heure,

montre à la main, quelque chose que l’ennemi fasse pour nous déloger.»

Porthos et Aramis se regardèrent, ils commençaient à comprendre.

«Mais, dit d’Artagnan en se penchant à l’oreille d’Athos, tu vas nous

faire tuer sans miséricorde.

— Nous sommes bien plus tués, répondit Athos, si nous n’y allons pas.

— Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa chaise et

frisant sa moustache, voici un beau pari, j’espère.

— Aussi je l’accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s’agit de fixer

l’enjeu.

— Mais vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes quatre; un

dîner à discrétion pour huit, cela vous va-t-il?

— À merveille, reprit M. de Busigny.

— Parfaitement, dit le dragon.

— Ça me fa», dit le Suisse.

Le quatrième auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait joué

un rôle muet, fit un signe de la tête en signe qu’il acquiesçait à la

proposition.

«Le déjeuner de ces messieurs est prêt, dit l’hôte.

— Eh bien, apportez-le», dit Athos.

L’hôte obéit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui

gisait dans un coin et fit le geste d’envelopper dans les serviettes

les viandes apportées.

Grimaud comprit à l’instant même qu’il s’agissait d’un déjeuner sur

l’herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les

bouteilles et prit le panier à son bras.

«Mais où allez-vous manger mon déjeuner? dit l’hôte.

— Que vous importe, dit Athos, pourvu qu’on vous le paie?»

Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.

«Faut-il vous rendre, mon officier? dit l’hôte.

— Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la

différence sera pour les serviettes.»

L’hôte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu’il l’avait cru

d’abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux

bouteilles de vin d’Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de

Champagne.

«Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien régler votre montre

sur la mienne, ou me permettre de régler la mienne sur la vôtre?

— À merveille, monsieur! dit le chevau-léger en tirant de son gousset

une fort belle montre entourée de diamants; sept heures et demie,

dit-il.

— Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que j’avance

de cinq minutes sur vous, monsieur.»

Et, saluant les assistants ébahis, les quatre jeunes gens prirent le

chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait le

panier, ignorant où il allait, mais, dans l’obéissance passive dont il

avait pris l’habitude avec Athos, ne songeait pas même à le demander.

Tant qu’ils furent dans l’enceinte du camp, les quatre amis

n’échangèrent pas une parole; d’ailleurs ils étaient suivis par les

curieux, qui, connaissant le pari engagé, voulaient savoir comment ils

s’en tireraient.

Mais une fois qu’ils eurent franchi la ligne de circonvallation et

qu’ils se trouvèrent en plein air, d’Artagnan, qui ignorait

complètement ce dont il s’agissait, crut qu’il était temps de demander

une explication.

«Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l’amitié de

m’apprendre où nous allons?

— Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.

— Mais qu’y allons-nous faire?

— Vous le savez bien, nous y allons déjeuner.

— Mais pourquoi n’avons-nous pas déjeuné au Parpaillot?

— Parce que nous avons des choses fort importantes à nous dire, et

qu’il était impossible de causer cinq minutes dans cette auberge avec

tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui accostent;

ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion, on ne viendra pas

nous déranger.

— Il me semble, dit d’Artagnan avec cette prudence qui s’alliait si

bien et si naturellement chez lui à une excessive bravoure, il me

semble que nous aurions pu trouver quelque endroit écarté dans les

dunes, au bord de la mer.

— Où l’on nous aurait vus conférer tous les quatre ensemble, de sorte

qu’au bout d’un quart d’heure le cardinal eût été prévenu par ses

espions que nous tenions conseil.

Oui, dit Aramis, Athos a raison: _Animadvertuntur in desertis_.

Un désert n’aurait pas été mal, dit Porthos, mais il s’agissait de le

trouver.

— Il n’y a pas de désert où un oiseau ne puisse passer au-dessus de la

tête, où un poisson ne puisse sauter au-dessus de l’eau, où un lapin ne

puisse partir de son gîte, et je crois qu’oiseau, poisson, lapin, tout

s’est fait espion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre notre

entreprise, devant laquelle d’ailleurs nous ne pouvons plus reculer

sans honte; nous avons fait un pari, un pari qui ne pouvait être prévu,

et dont je défie qui que ce soit de deviner la véritable cause: nous

allons, pour le gagner, tenir une heure dans le bastion. Ou nous serons

attaqués, ou nous ne le serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous

aurons tout le temps de causer et personne ne nous entendra, car je

réponds que les murs de ce bastion n’ont pas d’oreilles; si nous le

sommes, nous causerons de nos affaires tout de même, et de plus, tout

en nous défendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que

tout est bénéfice.

— Oui, dit d’Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une balle.

— Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les plus à

craindre ne sont pas celles de l’ennemi.

— Mais il me semble que pour une pareille expédition, nous aurions dû

au moins emporter nos mousquets.

— Vous êtes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d’un fardeau

inutile?

— Je ne trouve pas inutile en face de l’ennemi un bon mousquet de

calibre, douze cartouches et une poire à poudre.

— Oh! bien, dit Athos, n’avez-vous pas entendu ce qu’a dit d’Artagnan?

— Qu’a dit d’Artagnan? demanda Porthos.

— D’Artagnan a dit que dans l’attaque de cette nuit il y avait eu huit

ou dix Français de tués et autant de Rochelois.

— Après?

— On n’a pas eu le temps de les dépouiller, n’est-ce pas? attendu qu’on

avait autre chose pour le moment de plus pressé à faire.

— Eh bien?

— Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires à poudre

et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de douze

balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une centaine de

coups à tirer.

— O Athos! dit Aramis, tu es véritablement un grand homme!»

Porthos inclina la tête en signe d’adhésion.

D’Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.

Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car, voyant

que l’on continuait de marcher vers le bastion, chose dont il avait

douté jusqu’alors, il tira son maître par le pan de son habit.

«Où allons-nous?» demanda-t-il par geste.

Athos lui montra le bastion.

«Mais, dit toujours dans le même dialecte le silencieux Grimaud, nous y

laisserons notre peau.»

Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.

Grimaud posa son panier à terre et s’assit en secouant la tête.

Athos prit à sa ceinture un pistolet, regarda s’il était bien amorcé,

l’arma et approcha le canon de l’oreille de Grimaud.

Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.

Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher devant.

Grimaud obéit.

Tout ce qu’avait gagné le pauvre garçon à cette pantomime d’un instant,

c’est qu’il était passé de l’arrière-garde à l’avant- garde.

Arrivés au bastion, les quatre amis se retournèrent.

Plus de trois cents soldats de toutes armes étaient assemblés à la

porte du camp, et dans un groupe séparé on pouvait distinguer M. de

Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur.

Athos ôta son chapeau, le mit au bout de son épée et l’agita en l’air.

Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette

politesse d’un grand hourra qui arriva jusqu’à eux.

Après quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, où les avait

déjà précédés Grimaud.

CHAPITRE XLVII.

LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES

Comme l’avait prévu Athos, le bastion n’était occupé que par une

douzaine de morts tant Français que Rochelois.

«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l’expédition,

tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les

fusils et les cartouches; nous pouvons d’ailleurs causer tout en

accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant les

morts, ne nous écoutent pas.

— Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos,

après toutefois nous être assurés qu’ils n’ont rien dans leurs poches.

— Oui, dit Aramis, c’est l’affaire de Grimaud.

— Ah! bien alors, dit d’Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette

par-dessus les murailles.

— Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.

— Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà, vous devenez fou,

cher ami.

— Ne jugez pas témérairement, disent l’évangile et M. le cardinal,

répondit Athos; combien de fusils, messieurs?

— Douze, répondit Aramis.

— Combien de coups à tirer?

— Une centaine.

— C’est tout autant qu’il nous en faut; chargeons les armes.»

Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient

de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était

servi.

Athos répondit, toujours par geste, que c’était bien, et indiqua à

Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu’il se devait

tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l’ennui de la faction,

Athos lui permit d’emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille

de vin.

«Et maintenant, à table», dit Athos.

Les quatre amis s’assirent à terre, les jambes croisées, comme les

Turcs ou comme les tailleurs.

«Ah! maintenant, dit d’Artagnan, que tu n’as plus la crainte d’être

entendu, j’espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos.

— J’espère que je vous procure à la fois de l’agrément et de la gloire,

messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante;

voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas,

comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent

pour des fous ou pour des héros, deux classes d’imbéciles qui se

ressemblent assez.

— Mais ce secret? demanda d’Artagnan.

— Le secret, dit Athos, c’est que j’ai vu Milady hier soir.»

D’Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de Milady, la

main lui trembla si fort, qu’il le posa à terre pour ne pas en répandre

le contenu.

«Tu as vu ta fem…

— Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces

messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires

de ménage; j’ai vu Milady.

— Et où cela? demanda d’Artagnan.

— À deux lieues d’ici à peu près, à l’auberge du Colombier-Rouge.

— En ce cas je suis perdu, dit d’Artagnan.

— Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure, elle

doit avoir quitté les côtes de France.»

D’Artagnan respira.

«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu’est-ce donc que cette

Milady?

— Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux.

Canaille d’hôtelier! s’écria-t-il, qui nous donne du vin d’Anjou pour

du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre!

Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre

ami d’Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a

essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de

mousquet, il y a huit jours en essayant de l’empoisonner, et hier en

demandant sa tête au cardinal.

— Comment! en demandant ma tête au cardinal? s’écria d’Artagnan, pâle

de terreur.

— Ça, dit Porthos, c’est vrai comme l’évangile; je l’ai entendu de mes

deux oreilles.

— Moi aussi, dit Aramis.

— Alors, dit d’Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement,

il est inutile de lutter plus longtemps; autant que je me brûle la

cervelle et que tout soit fini!

— C’est la dernière sottise qu’il faut faire, dit Athos, attendu que

c’est la seule à laquelle il n’y ait pas de remède.

— Mais je n’en réchapperai jamais, dit d’Artagnan, avec des ennemis

pareils. D’abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes, à qui j’ai

donné trois coups d’épée; puis Milady, dont j’ai surpris le secret;

enfin, le cardinal, dont j’ai fait échouer la vengeance.

— Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes

quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les signes que nous

fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de

gens. Qu’y a-t-il, Grimaud? Considérant la gravité de la circonstance,

je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie.

Que voyez-vous?

— Une troupe.

— De combien de personnes?

— De vingt hommes.

— Quels hommes?

— Seize pionniers, quatre soldats.

— À combien de pas sont-ils?

— À cinq cents pas.

— Bon, nous avons encore le temps d’achever cette volaille et de boire

un verre de vin à ta santé, d’Artagnan!

— À ta santé! répétèrent Porthos et Aramis.

— Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos souhaits me

servent à grand-chose.

— Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de

Mahomet, et l’avenir est dans ses mains.»

Puis, avalant le contenu de son verre, qu’il posa près de lui, Athos se

leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s’approcha d’une

meurtrière.

Porthos, Aramis et d’Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il

reçut l’ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger

les armes.

Au bout d’un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une espèce

de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion

et la ville.

«Pardieu! dit Athos, c’est bien la peine de nous déranger pour une

vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles! Grimaud

n’aurait eu qu’à leur faire signe de s’en aller, et je suis convaincu

qu’ils nous eussent laissés tranquilles.

— J’en doute, observa d’Artagnan, car ils avancent fort résolument de

ce côté. D’ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un

brigadier armés de mousquets.

— C’est qu’ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.

— Ma foi! dit Aramis, j’avoue que j’ai répugnance à tirer sur ces

pauvres diables de bourgeois.

— Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques!

— En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.

— Que diable faites-vous donc? s’écria d’Artagnan, vous allez vous

faire fusiller, mon cher.»

Mais Athos ne tint aucun compte de l’avis, et, montant sur la brèche,

son fusil d’une main et son chapeau de l’autre:

«Messieurs, dit-il en s’adressant aux soldats et aux travailleurs, qui,

étonnés de son apparition, s’arrêtaient à cinquante pas environ du

bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs, nous sommes,

quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous

savez que rien n’est désagréable comme d’être dérangé quand on déjeune;

nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d’attendre

que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins

qu’il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la

rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France.

— Prends garde, Athos! s’écria d’Artagnan; ne vois-tu pas qu’ils te

mettent en joue?

— Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent

fort mal, et qui n’ont garde de me toucher.»

En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les

balles vinrent s’aplatir autour d’Athos, mais sans qu’une seule le

touchât.

Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils

étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent

tués raide, et un des travailleurs fut blessé.

«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche.

Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé

leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le brigadier et

deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite.

«Allons, messieurs, une sortie», dit Athos.

Et les quatre amis, s’élançant hors du fort, parvinrent jusqu’au champ

de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la

demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne

s’arrêteraient qu’à la ville, reprirent le chemin du bastion,

rapportant les trophées de leur victoire.

«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, reprenons

notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous?

— Je me le rappelle, dit d’Artagnan; vous disiez qu’après avoir demandé

ma tête au cardinal, milady avait quitté les côtes de France.

— C’est vrai.

— Et où va-t-elle? ajouta d’Artagnan, qui se préoccupait fort de

l’itinéraire que devrait suivre milady.

— Elle va en Angleterre, répondit Athos.

— Et dans quel but?

— Dans le but d’assassiner ou de faire assassiner Buckingham.»

D’Artagnan poussa une exclamation de surprise et d’indignation.

«Mais c’est infâme! s’écria-t-il.

— Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m’en

inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua

Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez- y une

serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles

de Rochelois voient qu’ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du

roi.»

Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait

au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre d’applaudissements

salua son apparition; la moitié du camp était aux barrières.

«Comment! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou

qu’elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.

— Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu’elle fasse du duc

ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide.»

Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu’il tenait, et dont

il venait de transvaser jusqu’à la dernière goutte dans son verre.

«Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi; il

nous avait donné de fort beaux chevaux.

— Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment

même, portait à son manteau le galon de la sienne.

— Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du

pécheur.

— _Amen_, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel

est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus,

et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre

à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au

cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de

toi et peut-être de nous.

— Mais c’est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant

son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.

— Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre

ses mains?

— Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut sans

peine, par exemple, car je mentirais.

— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus les fois que je

vous dois la vie.

— Alors c’était donc pour venir près d’elle que vous nous avez quittés?

demanda Aramis.

— Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d’Artagnan.

— La voici», dit Athos.

Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.

D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de

dissimuler le tremblement et lut:

«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du

présent a fait ce qu’il a fait.

«5 décembre 1627

«Richelieu»

«En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.

— Il faut déchirer ce papier, s’écria d’Artagnan, qui semblait lire sa

sentence de mort.

— Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et

je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.

— Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.

— Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal

qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit;

elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en

même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal

se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur

son chemin; alors, un beau matin il fera arrêter d’Artagnan, et, pour

qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à

la Bastille.

— Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes

plaisanteries, mon cher.

— Je ne plaisante pas, répondit Athos.

— Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady

serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de

huguenots, qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en

français des psaumes que nous chantons en latin?

— Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos.

— Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.

— Et moi donc! fit d’Artagnan.

— Heureusement qu’elle est loin, observa Porthos; car j’avoue qu’elle

me gênerait fort ici.

— Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.

— Elle me gêne partout, continua d’Artagnan.

— Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l’avez-vous noyée,

étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.

— Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre

sourire que d’Artagnan comprit seul.

— J’ai une idée, dit d’Artagnan.

— Voyons, dirent les mousquetaires.

— Aux armes!» cria Grimaud.

Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.

Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou

vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient

des soldats de la garnison.

«Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie

n’est pas égale.

— Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que

nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons

encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en

manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.

— Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.

— Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l’ennemi est à

portée de mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous

faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils

chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l’assaut,

nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors

nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par

un miracle d’équilibre.

— Bravo! s’écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour être

général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est

bien peu de chose auprès de vous.

— Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien

chacun votre homme.

— Je tiens le mien, dit d’Artagnan.

— Et moi le mien dit Porthos.

— Et moi idem, dit Aramis.

— Alors feu!» dit Athos.

Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, et quatre hommes

tombèrent.

Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de

charge.

Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours

envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la

faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d’avancer au

pas de course.

Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant

la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.

Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze;

une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils

sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.

«Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à

la muraille!»

Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le

canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le

vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit

horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de

poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.

«Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? demanda

Athos.

— Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.

— Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout

éclopés.»

En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de

sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c’était

tout ce qui restait de la petite troupe.

Athos regarda à sa montre.

«Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant

le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs: d’ailleurs

d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.»

Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant

les restes du déjeuner.

«Mon idée? dit d’Artagnan.

— Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.

— Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde

fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l’avertis du complot tramé

contre sa vie.

— Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.

— Et pourquoi cela? ne l’ai-je pas fait déjà?

— Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque,

M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez

faire serait taxé de trahison.»

D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.

«Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.

— Silence pour l’idée de M. Porthos! dit Aramis.

— Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que

vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne

me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et

lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.

— Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de

Porthos.

— Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la

véritable idée.

— Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de

déférence pour le jeune mousquetaire.

— Il faut prévenir la reine.

— Ah! ma foi, oui, s’écrièrent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois

que nous touchons au moyen.

— Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des

relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on

le sache au camp? D’ici à Paris il y a cent quarante lieues; notre

lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.

— Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa

Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m’en charge; je connais

à Tours une personne adroite…»

Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.

«Eh bien, vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan.

— Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais

seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que

tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le

messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les

bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu’on

arrêtera vous et votre adroite personne.

— Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham,

mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.

— Messieurs, dit d’Artagnan, ce qu’objecte Porthos est plein de sens.

— Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.

— On bat la générale.»

Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint

effectivement jusqu’à eux.

«Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit

Athos.

— Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit

Porthos.

— Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je

tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution

de prendre une douzaine de bouteilles en plus.

— Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.

— Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de

chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus

de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en

allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable.

Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.

— Dites alors.

— Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.»

Athos fit signe à son valet d’approcher.

«Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le

bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser

contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur

fusil à la main.

— O grand homme! s’écria d’Artagnan, je te comprends.

— Vous comprenez? dit Porthos.

— Et toi, comprends-tu, Grimaud?» demanda Aramis.

Grimaud fit signe que oui.

«C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.

— Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.

— C’est inutile.

— Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.

— Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-

frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.

— Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une

grande sympathie pour sa belle-soeur.

— Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que

cela n’en vaudrait que mieux.

— En ce cas nous sommes servis à souhait.

— Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait

Grimaud.

— Silence, Porthos! dit Aramis.

— Comment se nomme ce beau-frère?

— Lord de Winter.

— Où est-il maintenant?

— Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.

— Eh bien, voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est

celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa

belle-soeur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le

prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je

l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des

Filles repenties; il y fait mettre sa belle- soeur, et nous sommes

tranquilles.

— Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.

— Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous

ai donné tout ce que j’avais et je vous préviens que c’est le fond de

mon sac.

— Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous

prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.

— Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à

Londres?

— Je réponds de Bazin, dit Aramis.

— Et moi de Planchet, continua d’Artagnan.

— En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos

laquais peuvent le quitter.

— Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui nous écrivons les lettres,

nous leur donnons de l’argent, et ils partent.

— Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de

l’argent?»

Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui

s’étaient un instant éclaircis.

«Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges

qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos? c’est

une véritable armée.

— Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui

venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?»

Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait

placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port

d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à

la main.

«Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.

— C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.

— Décampons d’abord, interrompit d’Artagnan, tu comprendras après.

— Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de

desservir.

— Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui

grandissent fort visiblement et je suis de l’avis de d’Artagnan; je

crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.

— Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions

parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a

rien à dire; partons, messieurs, partons.»

Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.

Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.

«Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?

— Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis.

— Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains

de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.»

Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva

le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de

mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par

plaisir, allait s’exposer aux coups.

Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les

balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.

Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en

saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un

côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.

Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la

trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les

clameurs de tout le camp qui criait:

— Descendez, descendez!»

Athos descendit; ses camarades, qui l’attendaient avec anxiété, le

virent paraître avec joie.

— Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons;

maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait

stupide d’être tués.»

Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que

pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation

inutile, réglèrent leur pas sur le sien.

Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous

deux hors d’atteinte.

Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.

«Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je

n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.

— Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.

— Mais nos morts ne répondront pas.

— Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils

enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevront de la

plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi

il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.

— Oh! je comprends, s’écria Porthos émerveillé.

— C’est bien heureux!» dit Athos en haussant les épaules.

De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas,

poussaient des cris d’enthousiasme.

Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les

balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et

siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de

s’emparer du bastion.

«Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué?

douze?

— Ou quinze.

— Combien en avons-nous écrasé?

— Huit ou dix.

— Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait!

Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble?

— Ce n’est rien, dit d’Artagnan.

— Une balle perdue?

— Pas même.

— Qu’est-ce donc alors?»

Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce

caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des

sollicitudes de père.

«Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux

pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est

ouverte.

— Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit

dédaigneusement Athos.

— Ah çà, mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi

diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons- nous de ne pas

avoir d’argent?

— Tiens, au fait! dit Aramis.

— À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.

— Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d’Athos,

puisqu’il y a un diamant, vendons-le.

— Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.

— Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son

amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien

de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne

demande pas l’avis de Porthos, il est donné.

— Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas

d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour,

d’Artagnan peut la vendre.

— Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre

avis est?…

— De vendre le diamant, répondit Aramis.

— Eh bien, dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons

plus.»

La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les

Rochelois ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.

«Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous

voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire.

On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en

triomphe.»

En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus de

deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à

l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien

loin de soupçonner le véritable motif. On n’entendait que le cri de:

Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny était venu

le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était

perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades

avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des

poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires

inextinguibles à l’endroit des Rochelois; enfin, un tumulte si grand,

que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière,

son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.

La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de

l’enthousiasme.

«Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.

— Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un

garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au

bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux

heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois.

— Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?

— Oui, Monseigneur.

— Comment les appelle-t-on?

— Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.

— Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?

— M. d’Artagnan.

— Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes

soient à moi.»

Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin,

qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait

le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les

héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier

l’épisode de la serviette.

«C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir

cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis

d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.

— Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes:

M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.

— Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque

ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la

même compagnie.»

Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois

mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à

déjeuner le lendemain.

D’Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa

vie avait été d’être mousquetaire.

Les trois amis étaient fort joyeux.

«Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et,

comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu

lier une conversation de la plus haute importance.

— Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous

soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour

des cardinalistes.»

Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts,

et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.

M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses

offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses

d’équipement.

D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire

estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de

l’argent.

Le lendemain à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra

chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.

C’était le prix du diamant de la reine.

CHAPITRE XLVIII.

AFFAIRE DE FAMILLE

Athos avait trouvé le mot: _affaire de famille_. Une affaire de famille

n’était point soumise à l’investigation du cardinal; une affaire de

famille ne regardait personne; on pouvait s’occuper devant tout le

monde d’une affaire de famille.

Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille.

Aramis avait trouvé l’idée: les laquais.

Porthos avait trouvé le moyen: le diamant.

D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif

des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de Milady le

paralysait.

Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le

diamant.

Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan

avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de la même taille

qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par

le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait tout en double,

il avait cédé à son ami un équipement complet.

D’Artagnan eût été au comble de ses voeux, s’il n’eût point vu pointer

Milady, comme un nuage sombre à l’horizon.

Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos,

et que là on terminerait l’affaire.

D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans

toutes les rues du camp.

Le soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent: il ne restait

plus que trois choses à décider:

Ce qu’on écrirait au frère de Milady;

Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours;

Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.

Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion de Grimaud, qui

ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche; Porthos

vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre

hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant dans l’adresse de

Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat; enfin, d’Artagnan

avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle

façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne.

Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de

magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils

ne fassent longueur.

«Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra

possédât en lui seul les quatre qualités réunies.

— Mais où rencontrer un pareil laquais?

— Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.

— Prenez Mousqueton.

— Prenez Bazin.

— Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c’est déjà deux

qualités sur quatre.

— Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos

quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le

plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent.

— Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer

sur les défauts des gens et non sur leurs vertus: Monsieur l’abbé, vous

êtes un grand moraliste!

— Sans doute, répliqua Aramis; car non seulement nous avons besoin

d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car,

en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais…

— Plus bas, Aramis! dit Athos.

— C’est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le

maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils assez

dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.

— Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.

— Eh bien, mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne

somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre

une fois, répondez-en deux.

— Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était

optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il

s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et

en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera;

serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne sommes pas des enfants! Pour

aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la

France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe

pour s’embarquer; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à

Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.

— Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose

s’accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire,

parbleu! que si l’on écrit à Lord de Winter des choses par-dessus les

maisons, des horreurs du cardinal…

— Plus bas! dit Athos.

— Des intrigues et des secrets d’état, continua d’Artagnan en se

conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous

roués vifs; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit

vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille; que

nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette Milady, dès son arrivée

à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à

peu près en ces termes:

— Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.

—«Monsieur et cher ami…»

— Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé!

bravo, d’Artagnan! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu

d’être roué vif.

— Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court.

— Vous pouvez même dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort aux

convenances.

—»Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg?»

— Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c’est une allusion à la

reine mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.

— Eh bien, nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient- il de

certain petit enclos où l’on vous sauva la vie?»

— Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort

mauvais rédacteur: «Où l’on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n’est pas

digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait

reproché, offense faite.

— Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut

écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce.

— Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous

vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M.

l’abbé, cela le regarde.

— Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit

des thèses en latin, lui.

— Eh bien, soit dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais,

de par notre Saint-Père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche

à mon tour, je vous en préviens.

— Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que

tout poète a en lui-même; mais qu’on me mette au courant: j’ai bien ouï

dire, de-ci de-là, que cette belle-soeur était une coquine, j’en ai

même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal.

— Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.

— Mais, continua Aramis, le détail m’échappe.

— Et à moi aussi», dit Porthos.

D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin

Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il

n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il

pouvait parler.

«Eh bien, voici ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan: Milord, votre

belle-soeur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter

de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en

France, et ayant été…»

D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.

«Chassée par son mari, dit Athos.

— Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.

— Bah! s’écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son

beau-frère?

— Oui.

— Elle était mariée? demanda Aramis.

— Oui.

— Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule?

s’écria Porthos.

— Oui.»

Ces trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une intonation

plus sombre.

«Et qui l’a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.

— D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique,

moi et d’Artagnan, répondit Athos.

— Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis.

— Il vit encore.

— Vous en êtes sûr?

— J’en suis sûr.»

Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit

impressionné selon sa nature.

«Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence,

d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il

faut écrire d’abord.

— Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est

épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une

épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très

agréablement un procès-verbal. N’importe! taisez-vous, j’écris.»

Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à

écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme,

puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été

scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit:

«Milord,

«La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de

croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer.

Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami

de cette personne, elle vous doit de reconnaître cette amitié par

un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche

parente que vous croyez votre héritière, parce que vous ignorez

qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà

mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous

pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour

l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée car elle a de

grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce

dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»

«Eh bien, voilà qui est à merveille, dit Athos, et vous avez une plume

de secrétaire d’état, mon cher Aramis. Lord de Winter fera bonne garde

maintenant, si toutefois l’avis lui arrive; et tombât- il aux mains de

Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le

valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et

s’arrêter à Châtelleraut, ne lui donnons avec la lettre que la moitié

de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse.

Avez-vous le diamant? continua Athos.

«J’ai mieux que cela, j’ai la somme.»

Et d’Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l’or, Aramis leva les

yeux. Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta impassible.

«Combien dans ce petit sac? dit-il.

— Sept mille livres en louis de douze francs.

— Sept mille livres! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait

sept mille livres?

— Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que notre

ami d’Artagnan y ait mis du sien.

— Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas

à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le

moins que nous lui devions.

— C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.

— Eh bien, répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je fasse?

— Mais, répliqua Athos, c’est tout simple: rédiger une seconde lettre

pour cette adroite personne qui habite Tours.»

Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les

lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses

amis:

«Ma chère cousine…»

«Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!

— Cousine germaine, dit Aramis.

— Va donc pour cousine!»

Aramis continua:

«Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve pour le

bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le

point d’en finir avec les rebelles hérétiques de La Rochelle: il est

probable que le secours de la flotte anglaise n’arrivera pas même en

vue de la place; j’oserai même dire que je suis certain que M. de

Buckingham sera empêché de partir par quelque grand événement. Son

Éminence est le plus illustre politique des temps passés, du temps

présent et probablement des temps à venir. Il éteindrait le soleil si

le soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre soeur, ma

chère cousine. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne puis

me rappeler si c’était par le fer ou par le poison; seulement ce dont

je suis sûr, c’est que j’ai rêvé qu’il était mort, et, vous le savez,

mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir

bientôt.»

«À merveille! s’écria Athos, vous êtes le roi des poètes; mon cher

Aramis, vous parlez comme l’Apocalypse et vous êtes vrai comme

l’évangile. Il ne vous reste maintenant que l’adresse à mettre sur

cette lettre.

— C’est bien facile», dit Aramis.

Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit:

«À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours.

Les trois amis se regardèrent en riant: ils étaient pris.

«Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut

porter cette lettre à Tours; ma cousine ne connaît que Bazin et n’a

confiance qu’en lui: tout autre ferait échouer l’affaire. D’ailleurs

Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l’histoire, messieurs, il

sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir gardé les pourceaux;

eh bien, comme il compte se mettre d’église en même temps que moi, il

ne désespère pas à son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal:

vous comprenez qu’un homme qui a de pareilles visées ne se laissera pas

prendre, ou, s’il est pris, subira le martyre plutôt que de parler.

— Bien, bien, dit d’Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin; mais

passez-moi Planchet: Milady l’a fait jeter à la porte, certain jour,

avec force coups de bâton; or Planchet a bonne mémoire, et, je vous en

réponds, s’il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt

échiner que d’y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires,

Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu’on

choisisse Planchet, lequel d’ailleurs a déjà été à Londres avec moi et

sait dire très correctement: London, _sir, if you please_ et _my

master_ lord d’Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son

chemin en allant et en revenant.

— En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet reçoive sept cents livres

pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin, trois cents

livres pour aller et trois cents livres pour revenir; cela réduira la

somme à cinq mille livres; nous prendrons mille livres chacun pour les

employer comme bon nous semblera, et nous laisserons un fond de mille

livres que gardera l’abbé pour les cas extraordinaires ou les besoins

communs. Cela vous va-t-il?

— Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor, qui était,

comme chacun sait, le plus sage des Grecs.

— Eh bien, c’est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront; à tout

prendre, je ne suis pas fâché de conserver Grimaud: il est accoutumé à

mes façons et j’y tiens; la journée d’hier a déjà dû l’ébranler, ce

voyage le perdrait.»

On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions; il avait été

prévenu déjà par d’Artagnan, qui, du premier coup, lui avait annoncé la

gloire, ensuite l’argent, puis le danger.

«Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit Planchet, et

je l’avalerai si l’on me prend.

— Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit d’Artagnan.

— Vous m’en donnerez ce soir une copie que je saurai par coeur demain.»

D’Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire:

«Eh bien, que vous avais-je promis?»

«Maintenant, continua-t-il en s’adressant à Planchet, tu as huit jours

pour arriver près de Lord de Winter, tu as huit autres jours pour

revenir ici, en tout seize jours; si le seizième jour de ton départ, à

huit heures du soir, tu n’es pas arrivé, pas d’argent, fût-il huit

heures cinq minutes.

Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.

Prends celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une

insouciante générosité, et sois brave garçon. Songe que, si tu parles,

si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a

si grande confiance dans ta fidélité qu’il nous a répondu de toi. Mais

songe aussi que s’il arrive, par ta faute, malheur à d’Artagnan, je te

retrouverai partout, et ce sera pour t’ouvrir le ventre.

— Oh! monsieur! dit Planchet, humilié du soupçon et surtout effrayé de

l’air calme du mousquetaire.

— Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je t’écorche

vif.

— Ah! monsieur!

— Et moi, continua Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe que je

te brûle à petit feu comme un sauvage.

— Ah! monsieur!»

Et Planchet se mit à pleurer; nous n’oserions dire si ce fut de

terreur, à cause des menaces qui lui étaient faites, ou

d’attendrissement de voir quatre amis si étroitement unis.

D’Artagnan lui prit la main, et l’embrassa.

«Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela par

tendresse pour moi, mais au fond ils t’aiment.

— Ah! monsieur! dit Planchet, ou je réussirai, ou l’on me coupera en

quatre; me coupât-on en quatre, soyez convaincu qu’il n’y a pas un

morceau qui parlera.»

Il fut décidé que Planchet partirait le lendemain à huit heures du

matin, afin, comme il l’avait dit, qu’il pût, pendant la nuit,

apprendre la lettre par coeur. Il gagna juste douze heures à cet

arrangement; il devait être revenu le seizième jour, à huit heures du

soir.

Le matin, au moment où il allait monter à cheval, d’Artagnan, qui se

sentait au fond du coeur un faible pour le duc, prit Planchet à part.

«Écoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre à Lord de Winter et

qu’il l’aura lue, tu lui diras encore: “Veillez sur Sa Grâce Lord

Buckingham, car on veut l’assassiner.” Mais ceci, Planchet, vois-tu,

c’est si grave et si important, que je n’ai pas même voulu avouer à mes

amis que je te confierais ce secret, et que pour une commission de

capitaine je ne voudrais pas te l’écrire.

— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l’on peut

compter sur moi.

Et monté sur un excellent cheval, qu’il devait quitter à vingt lieues

de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le coeur un peu

serré par la triple promesse que lui avaient faite les mousquetaires,

mais du reste dans les meilleures dispositions du monde.

Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour

faire sa commission.

Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient,

comme on le comprend bien, plus que jamais l’oeil au guet, le nez au

vent et l’oreille aux écoutes. Leurs journées se passaient à essayer de

surprendre ce qu’on disait, à guetter les allures du cardinal et à

flairer les courriers qui arrivaient. Plus d’une fois un tremblement

insurmontable les prit, lorsqu’on les appela pour quelque service

inattendu. Ils avaient d’ailleurs à se garder pour leur propre sûreté;

Milady était un fantôme qui, lorsqu’il était apparu une fois aux gens,

ne les laissait pas dormir tranquillement.

Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant

selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les

quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la

convention arrêtée:

«Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine.»

Les quatre amis échangèrent un coup d’oeil joyeux: la moitié de la

besogne était faite; il est vrai que c’était la plus courte et la plus

facile.

Aramis prit, en rougissant malgré lui, la lettre, qui était d’une

écriture grossière et sans orthographe.

«Bon Dieu! s’écria-t-il en riant, décidément j’en désespère; jamais

cette pauvre Michon n’écrira comme M. de Voiture.

— Qu’est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le Suisse,

qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était

arrivée.

— Oh! mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère

charmante que j’aimais fort et à qui j’ai demandé quelques lignes de sa

main en manière de souvenir.

— Dutieu! dit le Suisse; zi zella il être auzi grante tame que son

l’égridure, fous l’être en ponne fordune, mon gamarate!

Aramis lut la lettre et la passa à Athos.

«Voyez donc ce qu’elle m’écrit, Athos», dit-il.

Athos jeta un coup d’oeil sur l’épître, et, pour faire évanouir tous

les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut:

«Mon cousin, ma soeur et moi devinons très bien les rêves, et nous en

avons même une peur affreuse; mais du vôtre, on pourra dire, je

l’espère, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et faites

que de temps en temps nous entendions parler de vous.

«Aglaé Michon.

«Et de quel rêve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s’était approché

pendant la lecture.

— Foui, te quel rêfe? dit le Suisse.

— Eh! pardieu! dit Aramis, c’est tout simple, d’un rêve que j’ai fait

et que je lui ai raconté.

— Oh! foui, par Tieu! c’être tout simple de ragonter son rêfe; mais moi

je ne rêfe jamais.

— Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien

pouvoir en dire autant que vous!

— Chamais! reprit le Suisse, enchanté qu’un homme comme Athos lui

enviât quelque chose, chamais! chamais!»

D’Artagnan, voyant qu’Athos se levait, en fit autant, prit son bras, et

sortit.

Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et

du Suisse.

Quant à Bazin, il s’alla coucher sur une botte de paille; et comme il

avait plus d’imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu

pape, le coiffait d’un chapeau de cardinal.

Mais, comme nous l’avons dit, Bazin n’avait, par son heureux retour,

enlevé qu’une partie de l’inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis.

Les jours de l’attente sont longs, et d’Artagnan surtout aurait parié

que les jours avaient maintenant quarante- huit heures. Il oubliait les

lenteurs obligées de la navigation, il s’exagérait la puissance de

Milady. Il prêtait à cette femme, qui lui apparaissait pareille à un

démon, des auxiliaires surnaturels comme elle; il s’imaginait, au

moindre bruit, qu’on venait l’arrêter, et qu’on ramenait Planchet pour

le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance autrefois

si grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette

inquiétude était si grande, qu’elle gagnait Porthos et Aramis. Il n’y

avait qu’Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger ne

s’agitait autour de lui, et qu’il respirât son atmosphère quotidienne.

Le seizième jour surtout, ces signes d’agitation étaient si visibles

chez d’Artagnan et ses deux amis, qu’ils ne pouvaient rester en place,

et qu’ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait

revenir Planchet.

«Vraiment, leur disait Athos, vous n’êtes pas des hommes, mais des

enfants, pour qu’une femme vous fasse si grand-peur! Et de quoi

s’agit-il, après tout? D’être emprisonnés! Eh bien, mais on nous tirera

de prison: on en a bien retiré Mme Bonacieux. D’être décapités? Mais

tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer

à pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis

convaincu qu’un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la

cuisse qu’un bourreau en nous coupant la tête. Demeurez donc

tranquilles; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus

tard, Planchet sera ici: il a promis d’y être, et moi j’ai très grande

foi aux promesses de Planchet, qui m’a l’air d’un fort brave garçon.

— Mais s’il n’arrive pas? dit d’Artagnan.

— Eh bien, s’il n’arrive pas, c’est qu’il aura été retardé, voilà tout.

Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une cabriole

par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu’il en ait attrapé

une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc la part des

événements. La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe

égrène en riant. Soyez philosophes comme moi, messieurs, mettez-vous à

table et buvons; rien ne fait paraître l’avenir couleur de rose comme

de le regarder à travers un verre de chambertin.

— C’est fort bien, répondit d’Artagnan; mais je suis las d’avoir à

craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de Milady.

— Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme!

— Une femme de marque!» dit Porthos avec son gros rire.

Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la

sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu’il ne put

réprimer.

Le jour s’écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais enfin

il vint; les buvettes s’emplirent de chalands; Athos, qui avait empoché

sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé

dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait donné un dîner

magnifique, un _partner_ digne de lui. Ils jouaient donc ensemble,

comme d’habitude, quand sept heures sonnèrent: on entendit passer les

patrouilles qui allaient doubler les postes; à sept heures et demie la

retraite sonna.

«Nous sommes perdus, dit d’Artagnan à l’oreille d’Athos.

— Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos en

tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la table.

Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous

coucher.»

Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d’Artagnan. Aramis venait

derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et

Porthos s’arrachait de temps en temps quelques poils de moustache en

signe de désespoir.

Mais voilà que tout à coup, dans l’obscurité, une ombre se dessine,

dont la forme est familière à d’Artagnan, et qu’une voix bien connue

lui dit:

«Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce soir.

— Planchet! s’écria d’Artagnan, ivre de joie.

— Planchet! répétèrent Porthos et Aramis.

— Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Il

avait promis d’être de retour à huit heures, et voilà les huit heures

qui sonnent. Bravo! Planchet, vous êtes un garçon de parole, et si

jamais vous quittez votre maître, je vous garde une place à mon

service.

— Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d’Artagnan.»

En même temps d’Artagnan sentit que Planchet lui glissait un billet

dans la main.

D’Artagnan avait grande envie d’embrasser Planchet au retour comme il

l’avait embrassé au départ; mais il eut peur que cette marque

d’effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût extraordinaire

à quelque passant, et il se contint.

«J’ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis.

— C’est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons.

Le billet brûlait la main de d’Artagnan: il voulait hâter le pas; mais

Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune

homme de régler sa course sur celle de son ami.

Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que

Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas

surpris, d’Artagnan, d’une main tremblante, brisa le cachet et ouvrit

la lettre tant attendue.

Elle contenait une demi-ligne, d’une écriture toute britannique et

d’une concision toute spartiate:

«_Thank you, be easy._»

Ce qui voulait dire:

«Merci, soyez tranquille.»

Athos prit la lettre des mains de d’Artagnan, l’approcha de la lampe, y

mit le feu, et ne la lâcha point qu’elle ne fût réduite en cendres.

Puis appelant Planchet:

«Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept cents

livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet comme

celui-là.

— Ce n’est pas faute que j’aie inventé bien des moyens de le serrer,

dit Planchet.

— Eh bien, dit d’Artagnan, conte-nous cela.

— Dame! c’est bien long, monsieur.

— Tu as raison, Planchet, dit Athos; d’ailleurs la retraite est battue,

et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que

les autres.

— Soit, dit d’Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet!

— Ma foi, monsieur! ce sera la première fois depuis seize jours.

— Et moi aussi! dit d’Artagnan.

— Et moi aussi! répéta Porthos.

— Et moi aussi! répéta Aramis.

— Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vérité? et moi aussi!» dit

Athos.

CHAPITRE XLIX.

FATALITÉ

Cependant Milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment

comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer

pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle

avait été insultée par d’Artagnan, menacée par Athos, et qu’elle

quittait la France sans se venger d’eux. Bientôt, cette idée était

devenue pour elle tellement insupportable, qu’au risque de ce qui

pouvait arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le

capitaine de la jeter sur la côte; mais le capitaine, pressé d’échapper

à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais,

comme la chauve- souris entre les rats et les oiseaux, avait grande

hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il

prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au

reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la

jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de

la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais en attendant, le vent

était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des

bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, Milady, toute pâle

de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes

bleuâtres du Finistère.

Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du

cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un jour pour le

débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces quatre jours aux neuf

autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels

tant d’événements importants se pouvaient passer à Londres. Elle songea

que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que

par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on

porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les

autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du

capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil.

Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait

de Portsmouth pour la France, la messagère de son Éminence entrait

triomphante dans le port.

Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire: — quatre

grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer; —

debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude de

diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui

retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major

presque aussi brillant que lui.

C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se

souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide

encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la

mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de

la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme

le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de l’Océan plus

vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute

la puissance de ces préparatifs qu’elle était chargée de détruire,

toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule

— elle femme — avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à

Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des

Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes

et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de

fumée.

On entra dans la rade; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un

petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se

donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se

dirigea vers l’échelle. Ce canot renfermait un officier, un

contremaître et huit rameurs; l’officier seul monta à bord, où il fut

reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme.

L’officier s’entretint quelques instants avec le patron, lui fit lire

un papier dont il était porteur, et, sur l’ordre du capitaine marchand,

tout l’équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut appelé sur le

pont.

Lorsque cette espèce d’appel fut fait, l’officier s’enquit tout haut du

point de départ du brik, de sa route, de ses atterrissements, et à

toutes les questions le capitaine satisfit sans hésitation et sans

difficulté. Alors l’officier commença de passer la revue de toutes les

personnes les unes après les autres, et, s’arrêtant à Milady, la

considéra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole.

Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et, comme si

c’eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il commanda une

manoeuvre que l’équipage exécuta aussitôt. Alors le bâtiment se remit

en route, toujours escorté du petit cutter, qui voguait bord à bord

avec lui, menaçant son flanc de la bouche de ses six canons tandis que

la barque suivait dans le sillage du navire, faible point près de

l’énorme masse.

Pendant l’examen que l’officier avait fait de Milady, Milady, comme on

le pense bien, l’avait de son côté dévoré du regard. Mais, quelque

habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de lire dans le coeur

de ceux dont elle avait besoin de deviner les secrets, elle trouva

cette fois un visage d’une impassibilité telle qu’aucune découverte ne

suivit son investigation. L’officier qui s’était arrêté devant elle et

qui l’avait silencieusement étudiée avec tant de soin pouvait être âgé

de vingt-cinq à vingt- six ans, était blanc de visage avec des yeux

bleu clair un peu enfoncés; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait

immobile dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accusé,

dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique,

n’est ordinairement que de l’entêtement; un front un peu fuyant, comme

il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine

ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui

couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé.

Lorsqu’on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume

épaississait encore l’obscurité et formait autour des fanaux et des

lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand

le temps menace de devenir pluvieux. L’air qu’on respirait était

triste, humide et froid.

Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.

L’officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son bagage

dans le canot; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y

descendre elle-même en lui tendant sa main.

Milady regarda cet homme et hésita.

«Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous

occuper si particulièrement de moi?

— Vous devez le voir, madame, à mon uniforme; je suis officier de la

marine anglaise, répondit le jeune homme.

— Mais enfin, est-ce l’habitude que les officiers de la marine anglaise

se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu’ils abordent dans un

port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu’à les

conduire à terre?

— Oui, Milady, c’est l’habitude, non point par galanterie, mais par

prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une

hôtellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information sur eux ils

restent sous la surveillance du gouvernement.»

Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme

le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre

Milady.

Les trois mousquetaires · 第 12 / 17 题