Monseigneur, dit d’Artagnan, voici ce qui m’est arrivé…

— Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui indiquait

qu’il connaissait l’histoire aussi bien que celui qui voulait la lui

raconter; vous étiez recommandé à M. de Tréville, n’est-ce pas?

— Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse affaire de

Meung…

— La lettre avait été perdue, reprit l’Éminence; oui, je sais cela;

mais M. de Tréville est un habile physionomiste qui connaît les hommes

à la première vue, et il vous a placé dans la compagnie de son

beau-frère, M. des Essarts, en vous laissant espérer qu’un jour ou

l’autre vous entreriez dans les mousquetaires.

— Monseigneur est parfaitement renseigné, dit d’Artagnan.

Depuis ce temps-là, il vous est arrivé bien des choses: vous vous êtes

promené derrière les Chartreux, un jour qu’il eût mieux valu que vous

fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un voyage aux eaux

de Forges; eux se sont arrêtés en route; mais vous, vous avez continué

votre chemin. C’est tout simple, vous aviez des affaires en Angleterre.

— Monseigneur, dit d’Artagnan tout interdit, j’allais…

— À la chasse, à Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne. Je

sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. À votre retour,

vous avez été reçu par une auguste personne, et je vois avec plaisir

que vous avez conservé le souvenir qu’elle vous a donné.»

— D’Artagnan porta la main au diamant qu’il tenait de la reine, et en

tourna vivement le chaton en dedans; mais il était trop tard.

«Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois, reprit le

cardinal; il allait vous prier de passer au palais; cette visite vous

ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.

— Monseigneur, je craignais d’avoir encouru la disgrâce de Votre

Éminence.

— Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos

supérieurs avec plus d’intelligence et de courage que ne l’eût fait un

autre, encourir ma disgrâce quand vous méritiez des éloges! Ce sont les

gens qui n’obéissent pas que je punis, et non pas ceux qui, comme vous,

obéissent… trop bien… Et, la preuve, rappelez-vous la date du jour où

je vous avais fait dire de me venir voir, et cherchez dans votre

mémoire ce qui est arrivé le soir même.»

C’était le soir même qu’avait eu lieu l’enlèvement de Mme Bonacieux.

D’Artagnan frissonna; et il se rappela qu’une demi- heure auparavant la

pauvre femme était passée près de lui, sans doute encore emportée par

la même puissance qui l’avait fait disparaître.

«Enfin, continua le cardinal, comme je n’entendais pas parler de vous

depuis quelque temps, j’ai voulu savoir ce que vous faisiez.

D’ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez remarqué

vous-même combien vous avez été ménagé dans toutes les circonstances.

D’Artagnan s’inclina avec respect.

«Cela, continua le cardinal, partait non seulement d’un sentiment

d’équité naturelle, mais encore d’un plan que je m’étais tracé à votre

égard.

D’Artagnan était de plus en plus étonné.

«Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous reçûtes ma première

invitation; mais vous n’êtes pas venu. Heureusement, rien n’est perdu

pour ce retard, et aujourd’hui vous allez l’entendre. Asseyez-vous là,

devant moi, monsieur d’Artagnan: vous êtes assez bon gentilhomme pour

ne pas écouter debout.»

Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui était si

étonné de ce qui se passait, que, pour obéir, il attendit un second

signe de son interlocuteur.

«Vous êtes brave, monsieur d’Artagnan, continua l’Éminence; vous êtes

prudent, ce qui vaut mieux. J’aime les hommes de tête et de coeur, moi;

ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les hommes de coeur,

j’entends les hommes de courage; mais, tout jeune que vous êtes, et à

peine entrant dans le monde, vous avez des ennemis puissants: si vous

n’y prenez garde, ils vous perdront!

— Hélas! Monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien

facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyés, tandis que

moi je suis seul!

— Oui, c’est vrai; mais, tout seul que vous êtes, vous avez déjà fait

beaucoup, et vous ferez encore plus, je n’en doute pas. Cependant, vous

avez, je le crois, besoin d’être guidé dans l’aventureuse carrière que

vous avez entreprise; car, si je ne me trompe, vous êtes venu à Paris

avec l’ambitieuse idée de faire fortune.

— Je suis dans l’âge des folles espérances, Monseigneur, dit

d’Artagnan.

— Il n’y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et vous

êtes homme d’esprit. Voyons, que diriez-vous d’une enseigne dans mes

gardes, et d’une compagnie après la campagne?

— Ah! Monseigneur!

— Vous acceptez, n’est-ce pas?

— Monseigneur, reprit d’Artagnan d’un air embarrassé.

— Comment, vous refusez? s’écria le cardinal avec étonnement.

— Je suis dans les gardes de Sa Majesté, Monseigneur, et je n’ai point

de raisons d’être mécontent.

— Mais il me semble, dit l’Éminence, que mes gardes, à moi, sont aussi

les gardes de Sa Majesté, et que, pourvu qu’on serve dans un corps

français, on sert le roi.

— Monseigneur, Votre Éminence a mal compris mes paroles.

— Vous voulez un prétexte, n’est-ce pas? Je comprends. Eh bien, ce

prétexte, vous l’avez. L’avancement, la campagne qui s’ouvre,

l’occasion que je vous offre, voilà pour le monde; pour vous, le besoin

de protections sûres; car il est bon que vous sachiez, monsieur

d’Artagnan, que j’ai reçu des plaintes graves contre vous, vous ne

consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits au service du roi.»

D’Artagnan rougit.

«Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse de

papiers, j’ai là tout un dossier qui vous concerne; mais avant de le

lire, j’ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme de résolution et

vos services bien dirigés, au lieu de vous mener à mal pourraient vous

rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez, et décidez-vous.

— Votre bonté me confond, Monseigneur, répondit d’Artagnan, et je

reconnais dans Votre Éminence une grandeur d’âme qui me fait petit

comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet de lui

parler franchement…»

D’Artagnan s’arrêta.

«Oui, parlez.

— Eh bien, je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont aux

mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une

fatalité inconcevable, sont à Votre Éminence; je serais donc mal venu

ici et mal regardé là-bas, si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur.

— Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre pas ce

que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire de dédain.

— Monseigneur, Votre Éminence est cent fois trop bonne pour moi, et au

contraire je pense n’avoir point encore fait assez pour être digne de

ses bontés. Le siège de La Rochelle va s’ouvrir, Monseigneur; je

servirai sous les yeux de Votre Éminence, et si j’ai le bonheur de me

conduire à ce siège de telle façon que je mérite d’attirer ses regards,

eh bien, après j’aurai au moins derrière moi quelque action d’éclat

pour justifier la protection dont elle voudra bien m’honorer. Toute

chose doit se faire à son temps, Monseigneur; peut-être plus tard

aurai-je le droit de me donner, à cette heure j’aurais l’air de me

vendre.

— C’est-à-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le cardinal

avec un ton de dépit dans lequel perçait cependant une sorte d’estime;

demeurez donc libre et gardez vos haines et vos sympathies.

— Monseigneur…

— Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous

comprenez, on a assez de défendre ses amis et de les récompenser, on ne

doit rien à ses ennemis, et cependant je vous donnerai un conseil:

tenez-vous bien, monsieur d’Artagnan, car, du moment que j’aurai retiré

ma main de dessus vous, je n’achèterai pas votre vie pour une obole.

— J’y tâcherai, Monseigneur, répondit le Gascon avec une noble

assurance.

— Songez plus tard, et à un certain moment, s’il vous arrive malheur,

dit Richelieu avec intention, que c’est moi qui ai été vous chercher,

et que j’ai fait ce que j’ai pu pour que ce malheur ne vous arrivât

pas.

— J’aurai, quoi qu’il arrive, dit d’Artagnan en mettant la main sur sa

poitrine et en s’inclinant, une éternelle reconnaissance à Votre

Éminence de ce qu’elle fait pour moi en ce moment.

— Eh bien donc! comme vous l’avez dit, monsieur d’Artagnan, nous nous

reverrons après la campagne; je vous suivrai des yeux; car je serai

là-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt à d’Artagnan une

magnifique armure qu’il devait endosser, et à notre retour, eh bien,

nous compterons!

— Ah! Monseigneur, s’écria d’Artagnan, épargnez-moi le poids de votre

disgrâce; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que j’agis en

galant homme.

— Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une fois ce

que je vous ai dit aujourd’hui, je vous promets de vous le dire.»

Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible; elle

consterna d’Artagnan plus que n’eût fait une menace, car c’était un

avertissement. Le cardinal cherchait donc à le préserver de quelque

malheur qui le menaçait. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais d’un

geste hautain, le cardinal le congédia.

D’Artagnan sortit; mais à la porte le coeur fut prêt à lui manquer, et

peu s’en fallut qu’il ne rentrât. Cependant la figure grave et sévère

d’Athos lui apparut: s’il faisait avec le cardinal le pacte que

celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le

renierait.

Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l’influence d’un

caractère vraiment grand sur tout ce qui l’entoure.

D’Artagnan descendit par le même escalier qu’il était entré, et trouva

devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui attendaient son

retour et qui commençaient à s’inquiéter. D’un mot d’Artagnan les

rassura, et Planchet courut prévenir les autres postes qu’il était

inutile de monter une plus longue garde, attendu que son maître était

sorti sain et sauf du Palais- Cardinal.

Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s’informèrent des causes de cet

étrange rendez-vous; mais d’Artagnan se contenta de leur dire que M. de

Richelieu l’avait fait venir pour lui proposer d’entrer dans ses gardes

avec le grade d’enseigne, et qu’il avait refusé.

«Et vous avez eu raison», s’écrièrent d’une seule voix Porthos et

Aramis.

Athos tomba dans une profonde rêverie et ne répondit rien. Mais

lorsqu’il fut seul avec d’Artagnan:

«Vous avez fait ce que vous deviez faire, d’Artagnan, dit Athos, mais

peut-être avez-vous eu tort.»

D’Artagnan poussa un soupir; car cette voix répondait à une voix

secrète de son âme, qui lui disait que de grands malheurs

l’attendaient.

La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ; d’Artagnan

alla faire ses adieux à M. de Tréville. À cette heure on croyait encore

que la séparation des gardes et des mousquetaires serait momentanée, le

roi tenant son parlement le jour même et devant partir le lendemain. M.

de Tréville se contenta donc de demander à d’Artagnan s’il avait besoin

de lui, mais d’Artagnan répondit fièrement qu’il avait tout ce qu’il

lui fallait.

La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de M. des

Essarts et de la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville, qui

avaient fait amitié ensemble. On se quittait pour se revoir quand il

plairait à Dieu et s’il plaisait à Dieu. La nuit fut donc des plus

bruyantes, comme on peut le penser, car, en pareil cas, on ne peut

combattre l’extrême préoccupation que par l’extrême insouciance.

Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se quittèrent:

les mousquetaires coururent à l’hôtel de M. de Tréville, les gardes à

celui de M. des Essarts. Chacun des capitaines conduisit aussitôt sa

compagnie au Louvre, où le roi passait sa revue.

Le roi était triste et paraissait malade, ce qui lui ôtait un peu de sa

haute mine. En effet, la veille, la fièvre l’avait pris au milieu du

parlement et tandis qu’il tenait son lit de justice. Il n’en était pas

moins décidé à partir le soir même; et, malgré les observations qu’on

lui avait faites, il avait voulu passer sa revue, espérant, par le

premier coup de vigueur, vaincre la maladie qui commençait à s’emparer

de lui.

La revue passée, les gardes se mirent seuls en marche, les

mousquetaires ne devant partir qu’avec le roi, ce qui permit à Porthos

d’aller faire, dans son superbe équipage, un tour dans la rue aux Ours.

La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau

cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi; elle lui

fit signe de descendre et de venir auprès d’elle. Porthos était

magnifique; ses éperons résonnaient, sa cuirasse brillait, son épée lui

battait fièrement les jambes. Cette fois les clercs n’eurent aucune

envie de rire, tant Porthos avait l’air d’un coupeur d’oreilles.

Le mousquetaire fut introduit près de M. Coquenard, dont le petit oeil

gris brilla de colère en voyant son cousin tout flambant neuf.

Cependant une chose le consola intérieurement; c’est qu’on disait

partout que la campagne serait rude: il espérait tout doucement, au

fond du coeur, que Porthos y serait tué.

Porthos présenta ses compliments à maître Coquenard et lui fit ses

adieux; maître Coquenard lui souhaita toutes sortes de prospérités.

Quant à Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses larmes; mais on ne

tira aucune mauvaise conséquence de sa douleur, on la savait fort

attachée à ses parents, pour lesquels elle avait toujours eu de

cruelles disputes avec son mari.

Mais les véritables adieux se firent dans la chambre de Mme Coquenard:

ils furent déchirants.

Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita un

mouchoir en se penchant hors de la fenêtre, à croire qu’elle voulait se

précipiter. Porthos reçut toutes ces marques de tendresse en homme

habitué à de pareilles démonstrations. Seulement, en tournant le coin

de la rue, il souleva son feutre et l’agita en signe d’adieu.

De son côté, Aramis écrivait une longue lettre. À qui? Personne n’en

savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait partir le soir

même pour Tours, attendait cette lettre mystérieuse.

Athos buvait à petits coups la dernière bouteille de son vin d’Espagne.

Pendant ce temps, d’Artagnan défilait avec sa compagnie.

En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour regarder

gaiement la Bastille; mais, comme c’était la Bastille seulement qu’il

regardait, il ne vit point Milady, qui, montée sur un cheval isabelle,

le désignait du doigt à deux hommes de mauvaise mine qui s’approchèrent

aussitôt des rangs pour le reconnaître. Sur une interrogation qu’ils

firent du regard, Milady répondit par un signe que c’était bien lui.

Puis, certaine qu’il ne pouvait plus y avoir de méprise dans

l’exécution de ses ordres, elle piqua son cheval et disparut.

Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, à la sortie du

faubourg Saint-Antoine, montèrent sur des chevaux tout préparés qu’un

domestique sans livrée tenait en les attendant.

CHAPITRE XLI.

LE SIÈGE DE LA ROCHELLE

Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du

règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du

cardinal. Il est donc intéressant, et même nécessaire, que nous en

disions quelques mots; plusieurs détails de ce siège se liant

d’ailleurs d’une manière trop importante à l’histoire que nous avons

entrepris de raconter, pour que nous les passions sous silence.

Les vues politiques du cardinal, lorsqu’il entreprit ce siège, étaient

considérables. Exposons-les d’abord, puis nous passerons aux vues

particulières qui n’eurent peut-être pas sur Son Éminence moins

d’influence que les premières.

Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme places

de sûreté, il ne restait plus que La Rochelle. Il s’agissait donc de

détruire ce dernier boulevard du calvinisme, levain dangereux, auquel

se venaient incessamment mêler des ferments de révolte civile ou de

guerre étrangère.

Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toute nation,

soldats de fortune de toute secte accouraient au premier appel sous les

drapeaux des protestants et s’organisaient comme une vaste association

dont les branches divergeaient à loisir sur tous les points de

l’Europe.

La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine des

autres villes calvinistes, était donc le foyer des dissensions et des

ambitions. Il y avait plus, son port était la dernière porte ouverte

aux Anglais dans le royaume de France; et en la fermant à l’Angleterre,

notre éternelle ennemie, le cardinal achevait l’oeuvre de Jeanne d’Arc

et du duc de Guise.

Aussi Bassompierre, qui était à la fois protestant et catholique,

protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint-

Esprit; Bassompierre, qui était allemand de naissance et français de

coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement particulier au

siège de La Rochelle, disait-il, en chargeant à la tête de plusieurs

autres seigneurs protestants comme lui:

«Vous verrez, messieurs, que nous serons assez bêtes pour prendre La

Rochelle!»

Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l’île de Ré lui

présageait les dragonnades des Cévennes; la prise de La Rochelle était

la préface de la révocation de l’édit de Nantes.

Mais nous l’avons dit, à côté de ces vues du ministre niveleur et

simplificateur, et qui appartiennent à l’histoire, le chroniqueur est

bien forcé de reconnaître les petites visées de l’homme amoureux et du

rival jaloux.

Richelieu, comme chacun sait, avait été amoureux de la reine; cet amour

avait-il chez lui un simple but politique ou était-ce tout

naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne

d’Autriche à ceux qui l’entouraient, c’est ce que nous ne saurions

dire; mais en tout cas on a vu, par les développements antérieurs de

cette histoire, que Buckingham l’avait emporté sur lui, et que, dans

deux ou trois circonstances et particulièrement dans celles des

ferrets, il l’avait, grâce au dévouement des trois mousquetaires et au

courage de d’Artagnan, cruellement mystifié.

Il s’agissait donc pour Richelieu, non seulement de débarrasser la

France d’un ennemi, mais de se venger d’un rival; au reste, la

vengeance devait être grande et éclatante, et digne en tout d’un homme

qui tient dans sa main, pour épée de combat, les forces de tout un

royaume.

Richelieu savait qu’en combattant l’Angleterre il combattait

Buckingham, qu’en triomphant de l’Angleterre il triomphait de

Buckingham, enfin qu’en humiliant l’Angleterre aux yeux de l’Europe il

humiliait Buckingham aux yeux de la reine.

De son côté Buckingham, tout en mettant en avant l’honneur de

l’Angleterre, était mû par des intérêts absolument semblables à ceux du

cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance particulière: sous

aucun prétexte, Buckingham n’avait pu rentrer en France comme

ambassadeur, il voulait y rentrer comme conquérant.

Il en résulte que le véritable enjeu de cette partie, que les deux plus

puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux hommes

amoureux, était un simple regard d’Anne d’Autriche.

Le premier avantage avait été au duc de Buckingham: arrivé inopinément

en vue de l’île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux et vingt mille

hommes à peu près, il avait surpris le comte de Toiras, qui commandait

pour le roi dans l’île; il avait, après un combat sanglant, opéré son

débarquement.

Relatons en passant que dans ce combat avait péri le baron de Chantal;

le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille de dix-huit

mois.

Cette petite fille fut depuis Mme de Sévigné.

Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec la

garnison, et jeta une centaine d’hommes dans un petit fort qu’on

appelait le fort de La Prée.

Cet événement avait hâté les résolutions du cardinal; et en attendant

que le roi et lui pussent aller prendre le commandement du siège de La

Rochelle, qui était résolu, il avait fait partir Monsieur pour diriger

les premières opérations, et avait fait filer vers le théâtre de la

guerre toutes les troupes dont il avait pu disposer.

C’était de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie

notre ami d’Artagnan.

Le roi, comme nous l’avons dit, devait suivre, aussitôt son lit de

justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin, il

s’était senti pris par la fièvre; il n’en avait pas moins voulu partir,

mais, son état empirant, il avait été forcé de s’arrêter à Villeroi.

Or, où s’arrêtait le roi s’arrêtaient les mousquetaires; il en

résultait que d’Artagnan, qui était purement et simplement dans les

gardes, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses bons amis

Athos, Porthos et Aramis; cette séparation, qui n’était pour lui qu’une

contrariété, fût certes devenue une inquiétude sérieuse s’il eût pu

deviner de quels dangers inconnus il était entouré.

Il n’en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La

Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l’année 1627.

Tout était dans le même état: le duc de Buckingham et ses Anglais,

maîtres de l’île de Ré, continuaient d’assiéger mais sans succès, la

citadelle de Saint-Martin et le fort de La Prée, et les hostilités avec

La Rochelle étaient commencées depuis deux ou trois jours à propos d’un

fort que le duc d’Angoulême venait de faire construire près de la

ville.

Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur

logement aux Minimes.

Mais nous le savons, d’Artagnan, préoccupé de l’ambition de passer aux

mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades; il se

trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions.

Ses réflexions n’étaient pas riantes: depuis un an qu’il était arrivé à

Paris, il s’était mêlé aux affaires publiques; ses affaires privées

n’avaient pas fait grand chemin comme amour et comme fortune.

Comme amour, la seule femme qu’il eût aimée était Mme Bonacieux, et Mme

Bonacieux avait disparu sans qu’il pût découvrir encore ce qu’elle

était devenue.

Comme fortunes il s’était fait, lui chétif, ennemi du cardinal,

c’est-à-dire d’un homme devant lequel tremblaient les plus grands du

royaume, à commencer par le roi.

Cet homme pouvait l’écraser, et cependant il ne l’avait pas fait: pour

un esprit aussi perspicace que l’était d’Artagnan, cette indulgence

était un jour par lequel il voyait dans un meilleur avenir.

Puis, il s’était fait encore un autre ennemi moins à craindre,

pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n’être pas à

mépriser: cet ennemi, c’était Milady.

En échange de tout cela il avait acquis la protection et la

bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine était, par

le temps qui courait, une cause de plus de persécution; et sa

protection, on le sait, protégeait fort mal: témoins Chalais et Mme

Bonacieux.

Ce qu’il avait donc gagné de plus clair dans tout cela c’était le

diamant de cinq ou six mille livres qu’il portait au doigt; et encore

ce diamant, en supposant que d’Artagnan dans ses projets d’ambition,

voulût le garder pour s’en faire un jour un signe de reconnaissance

près de la reine n’avait en attendant, puisqu’il ne pouvait s’en

défaire, pas plus de valeur que les cailloux qu’il foulait à ses pieds.

Nous disons «que les cailloux qu’il foulait à ses pieds», car

d’Artagnan faisait ces réflexions en se promenant solitairement sur un

joli petit chemin qui conduisait du camp au village d’Angoutin; or ces

réflexions l’avaient conduit plus loin qu’il ne croyait, et le jour

commençait à baisser, lorsqu’au dernier rayon du soleil couchant il lui

sembla voir briller derrière une haie le canon d’un mousquet.

D’Artagnan avait l’oeil vif et l’esprit prompt, il comprit que le

mousquet n’était pas venu là tout seul et que celui qui le portait ne

s’était pas caché derrière une haie dans des intentions amicales. Il

résolut donc de gagner au large, lorsque de l’autre côté de la route,

derrière un rocher, il aperçut l’extrémité d’un second mousquet.

C’était évidemment une embuscade.

Le jeune homme jeta un coup d’oeil sur le premier mousquet et vit avec

une certaine inquiétude qu’il s’abaissait dans sa direction, mais

aussitôt qu’il vit l’orifice du canon immobile il se jeta ventre à

terre. En même temps le coup partit, il entendit le sifflement d’une

balle qui passait au-dessus de sa tête.

Il n’y avait pas de temps à perdre, d’Artagnan se redressa d’un bond,

et au même moment la balle de l’autre mousquet fit voler les cailloux à

l’endroit même du chemin où il s’était jeté la face contre terre.

D’Artagnan n’était pas un de ces hommes inutilement braves qui

cherchent une mort ridicule pour qu’on dise d’eux qu’ils n’ont pas

reculé d’un pas, d’ailleurs il ne s’agissait plus de courage ici,

d’Artagnan était tombé dans un guet-apens.

«S’il y a un troisième coup, se dit-il, je suis un homme perdu!»

Et aussitôt prenant ses jambes à son cou, il s’enfuit dans la direction

du camp, avec la vitesse des gens de son pays si renommés pour leur

agilité; mais, quelle que fût la rapidité de sa course, le premier qui

avait tiré, ayant eu le temps de recharger son arme, lui tira un second

coup si bien ajusté, cette fois, que la balle traversa son feutre et le

fit voler à dix pas de lui.

Cependant, comme d’Artagnan n’avait pas d’autre chapeau, il ramassa le

sien tout en courant, arriva fort essoufflé et fort pâle, dans son

logis, s’assit sans rien dire à personne et se mit à réfléchir.

Cet événement pouvait avoir trois causes:

La première et la plus naturelle pouvait être une embuscade des

Rochelois, qui n’eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de Sa

Majesté, d’abord parce que c’était un ennemi de moins, et que cet

ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.

D’Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et secoua la

tête. La balle n’était pas une balle de mousquet, c’était une balle

d’arquebuse; la justesse du coup lui avait déjà donné l’idée qu’il

avait été tiré par une arme particulière: ce n’était donc pas une

embuscade militaire, puisque la balle n’était pas de calibre.

Ce pouvait être un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle qu’au

moment même où il avait, grâce à ce bienheureux rayon de soleil, aperçu

le canon du fusil, il s’étonnait de la longanimité de Son Éminence à

son égard.

Mais d’Artagnan secoua la tête. Pour les gens vers lesquels elle

n’avait qu’à étendre la main, Son Éminence recourait rarement à de

pareils moyens.

Ce pouvait être une vengeance de Milady.

Ceci, c’était plus probable.

Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le costume des

assassins; il s’était éloigné d’eux si rapidement, qu’il n’avait eu le

loisir de rien remarquer.

«Ah! mes pauvres amis, murmura d’Artagnan, où êtes-vous? et que vous me

faites faute!»

D’Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il se

réveilla en sursaut, se figurant qu’un homme s’approchait de son lit

pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que l’obscurité eût

amené aucun incident.

Mais d’Artagnan se douta bien que ce qui était différé n’était pas

perdu.

D’Artagnan resta toute la journée dans son logis; il se donna pour

excuse, vis-à-vis de lui-même, que le temps était mauvais.

Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs. Le duc d’Orléans

visitait les postes. Les gardes coururent aux armes, d’Artagnan prit

son rang au milieu de ses camarades.

Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers

supérieurs s’approchèrent de lui pour lui faire leur cour, M. des

Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.

Au bout d’un instant il parut à d’Artagnan que M. des Essarts lui

faisait signe de s’approcher de lui: il attendit un nouveau geste de

son supérieur, craignant de se tromper, mais ce geste s’étant

renouvelé, il quitta les rangs et s’avança pour prendre l’ordre.

«Monsieur va demander des hommes de bonne volonté pour une mission

dangereuse, mais qui fera honneur à ceux qui l’auront accomplie, et je

vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prêt.

— Merci, mon capitaine!» répondit d’Artagnan, qui ne demandait pas

mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant général.

En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et

avaient repris un bastion dont l’armée royaliste s’était emparée deux

jours auparavant; il s’agissait de pousser une reconnaissance perdue

pour voir comment l’armée gardait ce bastion.

Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur éleva la voix et

dit:

«Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires

conduits par un homme sûr.

— Quant à l’homme sûr, je l’ai sous la main, Monseigneur, dit M. des

Essarts en montrant d’Artagnan; et quant aux quatre ou cinq

volontaires, Monseigneur n’a qu’à faire connaître ses intentions, et

les hommes ne lui manqueront pas.

— Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire tuer avec moi!»

dit d’Artagnan en levant son épée.

Deux de ses camarades aux gardes s’élancèrent aussitôt, et deux soldats

s’étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé était

suffisant; d’Artagnan refusa donc tous les autres, ne voulant pas faire

de passe-droit à ceux qui avaient la priorité.

On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelois l’avaient

évacué ou s’ils y avaient laissé garnison; il fallait donc examiner le

lieu indiqué d’assez près pour vérifier la chose.

D’Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la tranchée: les

deux gardes marchaient au même rang que lui et les soldats venaient

par-derrière.

Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant de revêtements, jusqu’à une

centaine de pas du bastion! Là, d’Artagnan, en se retournant, s’aperçut

que les deux soldats avaient disparu.

Il crut qu’ayant eu peur ils étaient restés en arrière et continua

d’avancer.

Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à soixante pas à peu

près du bastion.

On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné.

Les trois enfants perdus délibéraient s’ils iraient plus avant, lorsque

tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de pierre, et une

douzaine de balles vinrent siffler autour de d’Artagnan et de ses deux

compagnons.

Ils savaient ce qu’ils voulaient savoir: le bastion était gardé. Une

plus longue station dans cet endroit dangereux eût donc été une

imprudence inutile; d’Artagnan et les deux gardes tournèrent le dos et

commencèrent une retraite qui ressemblait à une fuite.

En arrivant à l’angle de la tranchée qui allait leur servir de rempart,

un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la poitrine. L’autre,

qui était sain et sauf, continua sa course vers le camp.

D’Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et s’inclina

vers lui pour le relever et l’aider à rejoindre les lignes; mais en ce

moment deux coups de fusil partirent: une balle cassa la tête du garde

déjà blessé, et l’autre vint s’aplatir sur le roc après avoir passé à

deux pouces de d’Artagnan.

Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait venir

du bastion, qui était masqué par l’angle de la tranchée. L’idée des

deux soldats qui l’avaient abandonné lui revint à l’esprit et lui

rappela ses assassins de la surveille; il résolut donc cette fois de

savoir à quoi s’en tenir, et tomba sur le corps de son camarade comme

s’il était mort.

Il vit aussitôt deux têtes qui s’élevaient au-dessus d’un ouvrage

abandonné qui était à trente pas de là: c’étaient celles de nos deux

soldats. D’Artagnan ne s’était pas trompé: ces deux hommes ne l’avaient

suivi que pour l’assassiner, espérant que la mort du jeune homme serait

mise sur le compte de l’ennemi.

Seulement, comme il pouvait n’être que blessé et dénoncer leur crime,

ils s’approchèrent pour l’achever; heureusement, trompés par la ruse de

d’Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs fusils.

Lorsqu’ils furent à dix pas de lui, d’Artagnan, qui en tombant avait eu

grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à coup et d’un

bond se trouva près d’eux.

Les assassins comprirent que s’ils s’enfuyaient du côté du camp sans

avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui; aussi leur première

idée fut-elle de passer à l’ennemi. L’un d’eux prit son fusil par le

canon, et s’en servit comme d’une massue: il en porta un coup terrible

à d’Artagnan, qui l’évita en se jetant de côté, mais par ce mouvement

il livra passage au bandit, qui s’élança aussitôt vers le bastion.

Comme les Rochelois qui le gardaient ignoraient dans quelle intention

cet homme venait à eux, ils firent feu sur lui et il tomba frappé d’une

balle qui lui brisa l’épaule.

Pendant ce temps, d’Artagnan s’était jeté sur le second soldat,

l’attaquant avec son épée; la lutte ne fut pas longue, ce misérable

n’avait pour se défendre que son arquebuse déchargée; l’épée du garde

glissa contre le canon de l’arme devenue inutile et alla traverser la

cuisse de l’assassin, qui tomba. D’Artagnan lui mit aussitôt la pointe

du fer sur la gorge.

«Oh! ne me tuez pas! s’écria le bandit; grâce, grâce, mon officier! et

je vous dirai tout.

— Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins? demanda

le jeune homme en retenant son bras.

— Oui; si vous estimez que l’existence soit quelque chose quand on a

vingt-deux ans comme vous et qu’on peut arriver à tout, étant beau et

brave comme vous l’êtes.

— Misérable! dit d’Artagnan, voyons, parle vite, qui t’a chargé de

m’assassiner?

— Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appelle Milady.

— Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?

— Mon camarade la connaissait et l’appelait ainsi, c’est à lui qu’elle

a eu affaire et non pas à moi; il a même dans sa poche une lettre de

cette personne qui doit avoir pour vous une grande importance, à ce que

je lui ai entendu dire.

— Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens?

— Il m’a proposé de faire le coup à nous deux et j’ai accepté.

— Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition?

— Cent louis.

— Eh bien, à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime

que je vaux quelque chose; cent louis! c’est une somme pour deux

misérables comme vous: aussi je comprends que tu aies accepté, et je te

fais grâce, mais à une condition!

— Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n’était pas

fini.

— C’est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a dans

sa poche.

— Mais, s’écria le bandit, c’est une autre manière de me tuer; comment

voulez-vous que j’aille chercher cette lettre sous le feu du bastion?

— Il faut pourtant que tu te décides à l’aller chercher, ou je te jure

que tu vas mourir de ma main.

— Grâce, monsieur, pitié! au nom de cette jeune dame que vous aimez,

que vous croyez morte peut-être, et qui ne l’est pas! s’écria le bandit

en se mettant à genoux et s’appuyant sur sa main, car il commençait à

perdre ses forces avec son sang.

— Et d’où sais-tu qu’il y a une jeune femme que j’aime, et que j’ai cru

cette femme morte? demanda d’Artagnan.

— Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.

— Tu vois bien alors qu’il faut que j’aie cette lettre, dit d’Artagnan;

ainsi donc plus de retard, plus d’hésitation, ou quelle que soit ma

répugnance à tremper une seconde fois mon épée dans le sang d’un

misérable comme toi, je le jure par ma foi d’honnête homme…»

Et à ces mots d’Artagnan fit un geste si menaçant, que le blessé se

releva.

«Arrêtez! arrêtez! s’écria-t-il reprenant courage à force de terreur,

j’irai… j’irai!…»

D’Artagnan prit l’arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et le

poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe de son

épée.

C’était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur le

chemin qu’il parcourait une longue trace de sang, pâle de sa mort

prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu’au corps de son

complice qui gisait à vingt pas de là!

La terreur était tellement peinte sur son visage couvert d’une froide

sueur, que d’Artagnan en eut pitié; et que, le regardant avec mépris:

«Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la différence qu’il y a entre

un homme de coeur et un lâche comme toi; reste, j’irai.»

Et d’un pas agile, l’oeil au guet, observant les mouvements de

l’ennemi, s’aidant de tous les accidents de terrain, d’Artagnan parvint

jusqu’au second soldat.

Il y avait deux moyens d’arriver à son but: le fouiller sur la place,

ou l’emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le fouiller

dans la tranchée.

D’Artagnan préféra le second moyen et chargea l’assassin sur ses

épaules au moment même où l’ennemi faisait feu.

Une légère secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient les

chairs, un dernier cri, un frémissement d’agonie prouvèrent à

d’Artagnan que celui qui avait voulu l’assassiner venait de lui sauver

la vie.

D’Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé

aussi pâle qu’un mort.

Aussitôt il commença l’inventaire: un portefeuille de cuir, une bourse

où se trouvait évidemment une partie de la somme que le bandit avait

reçue, un cornet et des dés formaient l’héritage du mort.

Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la bourse au

blessé et ouvrit avidement le portefeuille.

Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre

suivante: c’était celle qu’il était allé chercher au risque de sa vie:

«Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu’elle est

maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n’auriez jamais dû la

laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l’homme; sinon, vous

savez que j’ai la main longue et que vous payeriez cher les cent louis

que vous avez à moi.»

Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait de

Milady. En conséquence, il la garda comme pièce à conviction, et, en

sûreté derrière l’angle de la tranchée, il se mit à interroger le

blessé. Celui-ci confessa qu’il s’était chargé avec son camarade, le

même qui venait d’être tué, d’enlever une jeune femme qui devait sortir

de Paris par la barrière de La Villette, mais que, s’étant arrêtés à

boire dans un cabaret, ils avaient manqué la voiture de dix minutes.

«Mais qu’eussiez-vous fait de cette femme? demanda d’Artagnan avec

angoisse.

— Nous devions la remettre dans un hôtel de la place Royale, dit le

blessé.

— Oui! oui! murmura d’Artagnan, c’est bien cela, chez Milady

elle-même.»

Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de

vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui

l’aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour,

puisqu’elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces

renseignements au cardinal.

Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de joie

bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où la pauvre

Mme Bonacieux expiait son dévouement, et qu’elle l’avait tirée de cette

prison. Alors la lettre qu’il avait reçue de la jeune femme et son

passage sur la route de Chaillot, passage pareil à une apparition, lui

furent expliqués.

Dès lors, ainsi qu’Athos l’avait prédit, il était possible de retrouver

Mme Bonacieux, et un couvent n’était pas imprenable.

Cette idée acheva de lui remettre la clémence au coeur. Il se retourna

vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les expressions diverses

de son visage, et lui tendant le bras:

«Allons, lui dit-il, je ne veux pas t’abandonner ainsi. Appuie-toi sur

moi et retournons au camp.

— Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité,

mais n’est-ce point pour me faire pendre?

— Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.»

Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds de

son sauveur; mais d’Artagnan, qui n’avait plus aucun motif de rester si

près de l’ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa

reconnaissance.

Le garde qui était revenu à la première décharge des Rochelois avait

annoncé la mort de ses quatre compagnons. On fut donc à la fois fort

étonné et fort joyeux dans le régiment, quand on vit reparaître le

jeune homme sain et sauf.

D’Artagnan expliqua le coup d’épée de son compagnon par une sortie

qu’il improvisa. Il raconta la mort de l’autre soldat et les périls

qu’ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l’occasion d’un véritable

triomphe. Toute l’armée parla de cette expédition pendant un jour, et

Monsieur lui en fit faire ses compliments.

Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense, la

belle action de d’Artagnan eut pour résultat de lui rendre la

tranquillité qu’il avait perdue. En effet, d’Artagnan croyait pouvoir

être tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l’un était tué et

l’autre dévoué à ses intérêts.

Cette tranquillité prouvait une chose, c’est que d’Artagnan ne

connaissait pas encore Milady.

CHAPITRE XLII.

LE VIN D’ANJOU

Après des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa

convalescence commençait à se répandre dans le camp; et comme il avait

grande hâte d’arriver en personne au siège, on disait qu’aussitôt qu’il

pourrait remonter à cheval, il se remettrait en route.

Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d’un jour à l’autre, il

allait être remplacé dans son commandement, soit par le duc

d’Angoulême, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se disputaient

le commandement, faisait peu de choses, perdait ses journées en

tâtonnements, et n’osait risquer quelque grande entreprise pour chasser

les Anglais de l’île de Ré, où ils assiégeaient toujours la citadelle

Saint-Martin et le fort de La Prée, tandis que, de leur côté, les

Français assiégeaient La Rochelle.

D’Artagnan, comme nous l’avons dit, était redevenu plus tranquille,

comme il arrive toujours après un danger passé, et quand le danger

semble évanoui; il ne lui restait qu’une inquiétude, c’était de

n’apprendre aucune nouvelle de ses amis.

Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut

expliqué par cette lettre, datée de Villeroi:

«Monsieur d’Artagnan,

«MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie

chez moi, et s’être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit, que

le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour

quelques jours; mais j’accomplis les ordres qu’ils m’ont donnés, de

vous envoyer douze bouteilles de mon vin d’Anjou, dont ils ont fait

grand cas: ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur vin

favori.

«Je l’ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect,

«Votre serviteur très humble et très obéissant,

«Godeau,

«Hôtelier de messieurs les mousquetaires.»

«À la bonne heure! s’écria d’Artagnan, ils pensent à moi dans leurs

plaisirs comme je pensais à eux dans mon ennui; bien certainement que

je boirai à leur santé et de grand coeur; mais je n’y boirai pas seul.»

Et d’Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait plus

amitié qu’avec les autres, afin de les inviter à boire avec lui le

délicieux petit vin d’Anjou qui venait d’arriver de Villeroi. L’un des

deux gardes était invité pour le soir même, et l’autre invité pour le

lendemain; la réunion fut donc fixée au surlendemain.

D’Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin à la

buvette des gardes, en recommandant qu’on les lui gardât avec soin;

puis, le jour de la solennité, comme le dîner était fixé pour l’heure

de midi, d’Artagnan envoya, dès neuf heures, Planchet pour tout

préparer.

Planchet, tout fier d’être élevé à la dignité de maître d’hôtel, songea

à tout apprêter en homme intelligent; à cet effet il s’adjoignit le

valet d’un des convives de son maître, nommé Fourreau, et ce faux

soldat qui avait voulu tuer d’Artagnan, et qui, n’appartenant à aucun

corps, était entré à son service ou plutôt à celui de Planchet, depuis

que d’Artagnan lui avait sauvé la vie.

L’heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent place et

les mets s’alignèrent sur la table. Planchet servait la serviette au

bras, Fourreau débouchait les bouteilles, et Brisemont, c’était le nom

du convalescent, transvasait dans des carafons de verre le vin qui

paraissait avoir déposé par effet des secousses de la route. De ce vin,

la première bouteille était un peu trouble vers la fin, Brisemont versa

cette lie dans un verre, et d’Artagnan lui permit de la boire; car le

pauvre diable n’avait pas encore beaucoup de forces.

Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le premier

verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup le canon retentit au fort

Louis et au fort Neuf; aussitôt les gardes, croyant qu’il s’agissait de

quelque attaque imprévue, soit des assiégés, soit des Anglais,

sautèrent sur leurs épées; d’Artagnan, non moins leste, fit comme eux,

et tous trois sortirent en courant, afin de se rendre à leurs postes.

Mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu’ils se trouvèrent fixés

sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi! Vive M. le

cardinal! retentissaient de tous côtés, et les tambours battaient dans

toutes les directions.

En effet, le roi, impatient comme on l’avait dit, venait de doubler

deux étapes, et arrivait à l’instant même avec toute sa maison et un

renfort de dix mille hommes de troupe; ses mousquetaires le précédaient

et le suivaient. D’Artagnan, placé en haie avec sa compagnie, salua

d’un geste expressif ses amis, qui lui répondirent des yeux, et M. de

Tréville, qui le reconnut tout d’abord.

La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt dans

les bras l’un de l’autre.

«Pardieu! s’écria d’Artagnan, il n’est pas possible de mieux arriver,

et les viandes n’auront pas encore eu le temps de refroidir! n’est-ce

pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se tournant vers les deux

gardes, qu’il présenta à ses amis.

— Ah! ah! il paraît que nous banquetions, dit Porthos.

— J’espère, dit Aramis, qu’il n’y a pas de femmes à votre dîner!

— Est-ce qu’il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda Athos.

— Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d’Artagnan.

— Notre vin? fit Athos étonné.

— Oui, celui que vous m’avez envoyé.

— Nous vous avons envoyé du vin?

— Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d’Anjou?

— Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.

— Le vin que vous préférez.

— Sans doute, quand je n’ai ni champagne ni chambertin.

— Eh bien, à défaut de champagne et de chambertin, vous vous

contenterez de celui-là.

— Nous avons donc fait venir du vin d’Anjou, gourmet que nous sommes?

dit Porthos.

— Mais non, c’est le vin qu’on m’a envoyé de votre part.

— De notre part? firent les trois mousquetaires.

— Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoyé du vin?

— Non, et vous, Porthos?

— Non, et vous, Athos?

— Non.

— Si ce n’est pas vous, dit d’Artagnan, c’est votre hôtelier.

— Notre hôtelier?

— Eh oui! votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires.

— Ma foi, qu’il vienne d’où il voudra, n’importe, dit Porthos,

goûtons-le, et, s’il est bon, buvons-le.

— Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source inconnue.

— Vous avez raison, Athos, dit d’Artagnan. Personne de vous n’a chargé

l’hôtelier Godeau de m’envoyer du vin?

— Non! et cependant il vous en a envoyé de notre part?

— Voici la lettre!» dit d’Artagnan.

Et il présenta le billet à ses camarades.

«Ce n’est pas son écriture! s’écria Athos, je la connais, c’est moi

qui, avant de partir, ai réglé les comptes de la communauté.

— Fausse lettre, dit Porthos; nous n’avons pas été consignés.

— D’Artagnan, demanda Aramis d’un ton de reproche, comment avez- vous

pu croire que nous avions fait du bruit?…»

D’Artagnan pâlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses membres.

«Tu m’effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes

occasions, qu’est-il donc arrivé?

— Courons, courons, mes amis! s’écria d’Artagnan, un horrible soupçon

me traverse l’esprit! serait-ce encore une vengeance de cette femme?»

Ce fut Athos qui pâlit à son tour.

D’Artagnan s’élança vers la buvette, les trois mousquetaires et les

deux gardes l’y suivirent.

Le premier objet qui frappa la vue de d’Artagnan en entrant dans la

salle à manger, fut Brisemont étendu par terre et se roulant dans

d’atroces convulsions.

Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui porter

secours; mais il était évident que tout secours était inutile: tous les

traits du moribond étaient crispés par l’agonie.

«Ah! s’écria-t-il en apercevant d’Artagnan, ah! c’est affreux, vous

avez l’air de me faire grâce et vous m’empoisonnez!

— Moi! s’écria d’Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc là?

— Je dis que c’est vous qui m’avez donné ce vin, je dis que c’est vous

qui m’avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous venger de

moi, je dis que c’est affreux!

— N’en croyez rien, Brisemont, dit d’Artagnan, n’en croyez rien; je

vous jure, je vous proteste…

— Oh! mais Dieu est là! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu’il souffre un

jour ce que je souffre!

— Sur l’évangile, s’écria d’Artagnan en se précipitant vers le

moribond, je vous jure que j’ignorais que ce vin fût empoisonné et que

j’allais en boire comme vous.

— Je ne vous crois pas», dit le soldat.

Et il expira dans un redoublement de tortures.

«Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les

bouteilles et qu’Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu’on

allât chercher un confesseur.

— O mes amis! dit d’Artagnan, vous venez encore une fois de me sauver

la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs. Messieurs,

continua-t-il en s’adressant aux gardes, je vous demanderai le silence

sur toute cette aventure; de grands personnages pourraient avoir trempé

dans ce que vous avez vu, et le mal de tout cela retomberait sur nous.

— Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah! monsieur!

que je l’ai échappé belle!

— Comment, drôle, s’écria d’Artagnan, tu allais donc boire mon vin?

— À la santé du roi, monsieur, j’allais en boire un pauvre verre, si

Fourreau ne m’avait pas dit qu’on m’appelait.

— Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je voulais

l’éloigner pour boire tout seul!

— Messieurs, dit d’Artagnan en s’adressant aux gardes, vous comprenez

qu’un pareil festin ne pourrait être que fort triste après ce qui vient

de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses et remettez la partie à

un autre jour, je vous prie.»

Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de d’Artagnan,

et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer seuls, ils se

retirèrent.

Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans témoins,

ils se regardèrent d’un air qui voulait dire que chacun comprenait la

gravité de la situation.

«D’abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c’est une mauvaise

compagnie qu’un mort, mort de mort violente.

— Planchet, dit d’Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce pauvre

diable. Qu’il soit enterré en terre sainte. Il avait commis un crime,

c’est vrai, mais il s’en était repenti.»

Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et à

Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.

L’hôte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit des

oeufs à la coque et de l’eau, qu’Athos alla puiser lui-même à la

fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au courant

de la situation.

«Eh bien, dit d’Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c’est une

guerre à mort.»

Athos secoua la tête.

«Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit elle?

— J’en suis sûr.

— Cependant je vous avoue que je doute encore.

— Mais cette fleur de lis sur l’épaule?

— C’est une Anglaise qui aura commis quelque méfait en France, et qu’on

aura flétrie à la suite de son crime.

— Athos, c’est votre femme, vous dis-je, répétait d’Artagnan, ne vous

rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se ressemblent?

— J’aurais cependant cru que l’autre était morte, je l’avais si bien

pendue.»

Ce fut d’Artagnan qui secoua la tête à son tour.

«Mais enfin, que faire? dit le jeune homme.

— Le fait est qu’on ne peut rester ainsi avec une épée éternellement

suspendue au-dessus de sa tête, dit Athos, et qu’il faut sortir de

cette situation.

— Mais comment?

— Écoutez, tâchez de la rejoindre et d’avoir une explication avec elle;

dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme de ne jamais

rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre vous; de votre côté

serment solennel de rester neutre à mon égard: sinon, je vais trouver

le chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau,

j’ameute la cour contre vous, je vous dénonce comme flétrie, je vous

fais mettre en jugement, et si l’on vous absout, eh bien, je vous tue,

foi de gentilhomme! au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien

enragé.

— J’aime assez ce moyen, dit d’Artagnan, mais comment la joindre?

— Le temps, cher ami, le temps amène l’occasion, l’occasion c’est la

martingale de l’homme: plus on a engagé, plus l’on gagne quand on sait

attendre.

— Oui, mais attendre entouré d’assassins et d’empoisonneurs…

— Bah! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu’à présent, Dieu nous gardera

encore.

— Oui, nous; nous d’ailleurs, nous sommes des hommes, et, à tout

prendre, c’est notre état de risquer notre vie: mais elle! ajouta- t-il

à demi-voix.

— Qui elle? demanda Athos.

— Constance.

— Mme Bonacieux! ah! c’est juste, fit Athos; pauvre ami! j’oubliais que

vous étiez amoureux.

— Eh bien, mais, dit Aramis, n’avez-vous pas vu par la lettre même que

vous avez trouvée sur le misérable mort qu’elle était dans un couvent?

On est très bien dans un couvent, et aussitôt le siège de La Rochelle

terminé, je vous promets que pour mon compte…

— Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos voeux

tendent à la religion.

— Je ne suis mousquetaire que par intérim, dit humblement Aramis.

— Il paraît qu’il y a longtemps qu’il n’a reçu des nouvelles de sa

maîtresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention, nous

connaissons cela.

— Eh bien, dit Porthos, il me semble qu’il y aurait un moyen bien

simple.

— Lequel? demanda d’Artagnan.

— Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.

— Oui.

— Eh bien, aussitôt le siège fini, nous l’enlevons de ce couvent.

— Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.

— C’est juste, dit Porthos.

— Mais, j’y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher d’Artagnan,

que c’est la reine qui a fait choix de ce couvent pour elle?

— Oui, je le crois du moins.

— Eh bien, mais Porthos nous aidera là-dedans.

— Et comment cela, s’il vous plaît?

— Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle doit

avoir le bras long.

— Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la crois

cardinaliste et elle ne doit rien savoir.

— Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d’en avoir des nouvelles.

— Vous, Aramis, s’écrièrent les trois amis, vous, et comment cela?

— Par l’aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié…», dit

Aramis en rougissant.

Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achevé leur

modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir même:

d’Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires

rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer leur

logis.

CHAPITRE XLIII.

L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE

À peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se trouver

en face de l’ennemi, et qui, à meilleur droit que le cardinal,

partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes les

dispositions, d’abord pour chasser les Anglais de l’île de Ré, ensuite

pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré lui, il fut retardé

par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et

Schomberg, contre le duc d’Angoulême.

MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et

réclamaient leur droit de commander l’armée sous les ordres du roi;

mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du

coeur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frères

en religion, poussait au contraire le duc d’Angoulême, que le roi, à

son instigation, avait nommé lieutenant général. Il en résulta que,

sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l’armée,

on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier:

Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu

jusqu’à Dompierre; le duc d’Angoulême à l’est, depuis Dompierre jusqu’à

Périgny; et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu’à Angoutin.

Le logis de Monsieur était à Dompierre.

Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie.

Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La Pierre,

dans une simple maison sans aucun retranchement.

De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc

d’Angoulême, et le cardinal, M. de Schomberg.

Aussitôt cette organisation établie, on s’était occupé de chasser les

Anglais de l’île.

La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute

chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne mangeant que

des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient force malades dans

leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à cette époque de l’année sur

toutes les côtes de l’océan, mettait tous les jours quelque petit

bâtiment à mal; et la plage, depuis la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la

tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte des débris de

pinasses, de roberges et de felouques; il en résultait que, même les

gens du roi se tinssent- ils dans leur camp, il était évident qu’un

jour ou l’autre Buckingham, qui ne demeurait dans l’île de Ré que par

entêtement, serait obligé de lever le siège.

Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp

ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu’il fallait en finir et

donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.

Notre intention n’étant pas de faire un journal de siège, mais au

contraire de n’en rapporter que les événements qui ont trait à

l’histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux

mots que l’entreprise réussit au grand étonnement du roi et à la grande

gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à pied, battus

dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l’île de Loix, furent

obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille

hommes parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenant-colonels, deux

cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, quatre

pièces de canon et soixante drapeaux qui furent apportés à Paris par

Claude de Saint-Simon, et suspendus en grande pompe aux voûtes de

Notre-Dame.

Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par toute

la France.

Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir, du

moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.

Mais, comme nous venons de le dire, le repos n’était que momentané.

Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et l’on

avait acquis la preuve d’une ligue entre l’Empire, l’Espagne,

l’Angleterre et la Lorraine.

Cette ligue était dirigée contre la France.

De plus, dans le logis de Buckingham, qu’il avait été forcé

d’abandonner plus précipitamment qu’il ne l’avait cru, on avait trouvé

des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, à ce qu’assure M. le

cardinal dans ses mémoires, compromettaient fort Mme de Chevreuse, et

par conséquent la reine.

C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on

n’est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les

ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour, et

occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands

royaumes de l’Europe.

Le cardinal connaissait l’activité et surtout la haine de Buckingham;

si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence

était perdue: la politique espagnole et la politique autrichienne

avaient leurs représentants dans le cabinet du Louvre, où elles

n’avaient encore que des partisans; lui Richelieu, le ministre

français, le ministre national par excellence, était perdu. Le roi,

qui, tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant

hait son maître, l’abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de

la reine; il était donc perdu, et peut-être la France avec lui. Il

fallait parer à tout cela.

Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus nombreux, se

succéder nuit et jour dans cette petite maison du pont de La Pierre, où

le cardinal avait établi sa résidence.

C’étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu’il était facile

de reconnaître qu’ils appartenaient surtout à l’église militante; des

femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges

trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies;

enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui

sentaient l’homme de qualité à une lieue à la ronde.

Puis encore d’autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le

bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné.

Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c’était

elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin

d’avoir le cas échéant le droit d’user de représailles; mais il ne faut

croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent leurs

ennemis.

Ce qui n’empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus acharnés

détracteurs n’ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire

force courses nocturnes tantôt pour communiquer au duc d’Angoulême des

ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt

pour aller conférer avec quelque messager qu’il ne voulait pas qu’on

laissât entrer chez lui.

De leur côté les mousquetaires qui n’avaient pas grand-chose à faire au

siège n’étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie. Cela leur

était d’autant plus facile, à nos trois compagnons surtout, qu’étant

des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de

s’attarder et de rester après la fermeture du camp avec des permissions

particulières.

Or, un soir que d’Artagnan, qui était de tranchée, n’avait pu les

accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de

bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de

leurs pistolets, revenaient tous trois d’une buvette qu’Athos avait

découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie, et qu’on

appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui conduisait au camp,

tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l’avons dit, de peur

d’embuscade, lorsqu’à un quart de lieue à peu près du village de

Boisnar ils crurent entendre le pas d’une cavalcade qui venait à eux;

aussitôt tous trois s’arrêtèrent, serrés l’un contre l’autre, et

attendirent, tenant le milieu de la route: au bout d’un instant, et

comme la lune sortait justement d’un nuage, ils virent apparaître au

détour d’un chemin deux cavaliers qui, en les apercevant, s’arrêtèrent

à leur tour, paraissant délibérer s’ils devaient continuer leur route

ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux

trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix

ferme:

«Qui vive?

— Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.

— Ce n’est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou nous

chargeons.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors une voix

vibrante qui paraissait avoir l’habitude du commandement.

— C’est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit

Athos, que voulez-vous faire, messieurs?

— Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement; répondez

à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance.

— Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celui

qui les interrogeait en avait le droit.

— Quelle compagnie?

— Compagnie de Tréville.

— Avancez à l’ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites

ici, à cette heure.»

Les trois compagnons s’avancèrent, l’oreille un peu basse, car tous

trois maintenant étaient convaincus qu’ils avaient affaire à plus fort

qu’eux; on laissa, au reste, à Athos le soin de porter la parole.

Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu,

était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à Porthos et

à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s’avança seul.

«Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous avions

affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.

— Votre nom? dit l’officier, qui se couvrait une partie du visage avec

son manteau.

— Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se révolter

contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous

avez le droit de m’interroger.

— Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son

manteau de manière à avoir le visage découvert.

— Monsieur le cardinal! s’écria le mousquetaire stupéfait.

— Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence.

— Athos», dit le mousquetaire.

Le cardinal fit un signe à l’écuyer, qui se rapprocha.

«Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne veux

pas qu’on sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous

serons sûrs qu’ils ne le diront à personne.

— Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez- nous

donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons

garder un secret.»

Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.

«Vous avez l’oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais

maintenant, écoutez ceci: ce n’est point par défiance que je vous prie

de me suivre, c’est pour ma sûreté: sans doute vos deux compagnons sont

MM. Porthos et Aramis?

— Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux mousquetaires

restés en arrière s’approchaient, le chapeau à la main.

— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais: je sais

que vous n’êtes pas tout à fait de mes amis, et j’en suis fâché, mais

je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes, et qu’on peut

se fier à vous. Monsieur Athos, faites-moi donc l’honneur de

m’accompagner, vous et vos deux amis, et alors j’aurai une escorte à

faire envie à Sa Majesté, si nous la rencontrons.»

Les trois mousquetaires s’inclinèrent jusque sur le cou de leurs

chevaux.

«Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de nous

emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des visages

affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle

au Colombier-Rouge.

— Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je n’aime pas

les querelleurs, vous le savez!

— C’est justement pour cela que j’ai l’honneur de prévenir Votre

Éminence de ce qui vient d’arriver; car elle pourrait l’apprendre par

d’autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes

en faute.

— Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le cardinal

en fronçant le sourcil.

— Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d’épée dans le

bras, ce qui ne l’empêchera pas, comme Votre Éminence peut le voir, de

monter à l’assaut demain, si Votre Éminence ordonne l’escalade.

— Mais vous n’êtes pas hommes à vous laisser donner des coups d’épée

ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez

bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez que j’ai le droit

de donner l’absolution.

— Moi, Monseigneur, dit Athos, je n’ai pas même mis l’épée à la main,

mais j’ai pris celui à qui j’avais affaire à bras-le-corps et je l’ai

jeté par la fenêtre; il paraît qu’en tombant, continua Athos avec

quelque hésitation, il s’est cassé la cuisse.

— Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?

— Moi, Monseigneur, sachant que le duel est défendu, j’ai saisi un

banc, et j’en ai donné à l’un de ces brigands un coup qui, je crois,

lui a brisé l’épaule.

— Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?

— Moi, Monseigneur, comme je suis d’un naturel très doux et que,

d’ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le

point de rentrer dans les ordres, je voulais séparer mes camarades,

quand un de ces misérables m’a donné traîtreusement un coup d’épée à

travers le bras gauche: alors la patience m’a manqué, j’ai tiré mon

épée à mon tour, et comme il revenait à la charge, je crois avoir senti

qu’en se jetant sur moi il se l’était passée au travers du corps: je

sais bien qu’il est tombé seulement, et il m’a semblé qu’on l’emportait

avec ses deux compagnons.

— Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour

une dispute de cabaret, vous n’y allez pas de main morte; et à propos

de quoi était venue la querelle?

— Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu’il y avait une

femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer

la porte.

— Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?

— Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j’ai eu l’honneur de

dire à Votre Éminence que ces misérables étaient ivres.

— Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec une

certaine inquiétude.

— Nous ne l’avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.

— Vous ne l’avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le cardinal;

vous avez bien fait de défendre l’honneur d’une femme, et, comme c’est

à l’auberge du Colombier-Rouge que je vais moi- même, je saurai si vous

m’avez dit la vérité.

— Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour

sauver notre tête, nous ne ferions pas un mensonge.

— Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, je

n’en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer la

conversation, cette dame était donc seule?

— Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos; mais,

comme malgré le bruit ce cavalier ne s’est pas montré, il est à

présumer que c’est un lâche.

— Ne jugez pas témérairement, dit l’évangile», répliqua le cardinal.

Athos s’inclina.

«Et maintenant, messieurs, c’est bien, continua Son Éminence, je sais

ce que je voulais savoir; suivez-moi.»

Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s’enveloppa

de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, se

tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.

On arriva bientôt à l’auberge silencieuse et solitaire; sans doute

l’hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en conséquence il

avait renvoyé les importuns.

Dix pas avant d’arriver à la porte, le cardinal fit signe à son écuyer

et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout sellé était

attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine

façon.

Un homme enveloppé d’un manteau sortit aussitôt et échangea quelques

rapides paroles avec le cardinal; après quoi il remonta à cheval et

repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi celle de Paris.

«Avancez, messieurs, dit le cardinal.

— Vous m’avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en s’adressant

aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas à moi que notre rencontre de

ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant, suivez-moi.»

Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent autant;

le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, les

trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs aux contrevents.

L’hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal

n’était qu’un officier venant visiter une dame.

«Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs puissent

m’attendre près d’un bon feu?» dit le cardinal.

L’hôte ouvrit la porte d’une grande salle, dans laquelle justement on

venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente

cheminée.

«J’ai celle-ci, répondit-il.

— C’est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez

m’attendre; je ne serai pas plus d’une demi-heure.»

Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du

rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples renseignements,

monta l’escalier en homme qui n’a pas besoin qu’on lui indique son

chemin.

CHAPITRE XLIV.

DE L’UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE

Il était évident que, sans s’en douter, et mus seulement par leur

caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de

rendre service à quelqu’un que le cardinal honorait de sa protection

particulière.

Maintenant quel était ce quelqu’un? C’est la question que se firent

d’abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu’aucune des réponses

que pouvait leur faire leur intelligence n’était satisfaisante, Porthos

appela l’hôte et demanda des dés.

Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer. Athos

se promena en réfléchissant.

En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant

le tuyau du poêle rompu par la moitié et dont l’autre extrémité donnait

dans la chambre supérieure, et à chaque fois qu’il passait et

repassait, il entendait un murmure de paroles qui finit par fixer son

attention. Athos s’approcha, et il distingua quelques mots qui lui

parurent sans doute mériter un si grand intérêt qu’il fit signe à ses

compagnons de se taire, restant lui- même courbé l’oreille tendue à la

hauteur de l’orifice inférieur.

«Écoutez, Milady, disait le cardinal, l’affaire est importante:

asseyez-vous là et causons.

— Milady! murmura Athos.

— J’écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit une

voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.

— Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est à moi,

vous attend à l’embouchure de la Charente, au fort de La Pointe; il

mettra à la voile demain matin.

— Il faut alors que je m’y rende cette nuit?

— À l’instant même, c’est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes

instructions. Deux hommes que vous trouverez à la porte en sortant vous

serviront d’escorte; vous me laisserez sortir le premier, puis une

demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.

— Oui, Monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous voulez

bien me charger; et comme je tiens à continuer de mériter la confiance

de Votre Éminence, daignez me l’exposer en termes clairs et précis,

afin que je ne commette aucune erreur.»

Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs;

il était évident que le cardinal mesurait d’avance les termes dans

lesquels il allait parler, et que Milady recueillait toutes ses

facultés intellectuelles pour comprendre les choses qu’il allait dire

et les graver dans sa mémoire quand elles seraient dites.

Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de fermer la

porte en dedans et pour leur faire signe de venir écouter avec lui.

Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une

chaise pour chacun d’eux, et une chaise pour Athos. Tous trois

s’assirent alors, leurs têtes rapprochées et l’oreille au guet.

«Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à

Londres, vous irez trouver Buckingham.

— Je ferai observer à Son Éminence, dit Milady, que depuis l’affaire

des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m’a toujours soupçonnée,

Sa Grâce se défie de moi.

— Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s’agit-il plus de capter sa

confiance, mais de se présenter franchement et loyalement à lui comme

négociatrice.

— Franchement et loyalement, répéta Milady avec une indicible

expression de duplicité.

— Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton; toute

cette négociation doit être faite à découvert.

— Je suivrai à la lettre les instructions de Son Éminence, et j’attends

qu’elle me les donne.

— Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que je

sais tous les préparatifs qu’il fait mais que je ne m’en inquiète

guère, attendu qu’au premier mouvement qu’il risquera, je perds la

reine.

— Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d’accomplir la menace

qu’elle lui fait?

— Oui, car j’ai des preuves.

— Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.

— Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-

Robert et du marquis de Beautru sur l’entrevue que le duc a eu chez Mme

la connétable avec la reine, le soir que Mme la connétable a donné une

fête masquée; vous lui direz, afin qu’il ne doute de rien, qu’il y est

venu sous le costume du grand mogol que devait porter le chevalier de

Guise, et qu’il a acheté à ce dernier moyennant la somme de trois mille

pistoles.

— Bien, Monseigneur.

— Tous les détails de son entrée au Louvre et de sa sortie pendant la

nuit où il s’est introduit au palais sous le costume d’un diseur de

bonne aventure italien me sont connus; vous lui direz, pour qu’il ne

doute pas encore de l’authenticité de mes renseignements, qu’il avait

sous son manteau une grande robe blanche semée de larmes noires, de

têtes de mort et d’os en sautoir: car, en cas de surprise, il devait se

faire passer pour le fantôme de la Dame blanche qui, comme chacun le

sait, revient au Louvre chaque fois que quelque grand événement va

s’accomplir.

— Est-ce tout, Monseigneur?

— Dites-lui que je sais encore tous les détails de l’aventure d’Amiens,

que j’en ferai faire un petit roman, spirituellement tourné, avec un

plan du jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scène

nocturne.

— Je lui dirai cela.

— Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est à la

Bastille, qu’on n’a surpris aucune lettre sur lui, c’est vrai, mais que

la torture peut lui faire dire ce qu’il sait, et même… ce qu’il ne sait

pas.

— À merveille.

— Enfin ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu’elle a mise à

quitter l’île de Ré, oublia dans son logis certaine lettre de Mme de

Chevreuse qui compromet singulièrement la reine, en ce qu’elle prouve

non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis du roi, mais encore

qu’elle conspire avec ceux de la France. Vous avez bien retenu tout ce

que je vous ai dit, n’est-ce pas?

— Votre Éminence va en juger: le bal de Mme la connétable; la nuit du

Louvre; la soirée d’Amiens; l’arrestation de Montaigu; la lettre de Mme

de Chevreuse.

— C’est cela, dit le cardinal, c’est cela: vous avez une bien heureuse

mémoire, Milady.

— Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d’adresser ce compliment

flatteur, si malgré toutes ces raisons le duc ne se rend pas et

continue de menacer la France?

— Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un niais, reprit

Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens paladins, il

n’a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S’il

sait que cette guerre peut coûter l’honneur et peut-être la liberté à

la dame de ses pensées, comme il dit, je vous réponds qu’il y regardera

à deux fois.

— Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait qu’elle

voulait voir clair jusqu’au bout, dans la mission dont elle allait être

chargée, cependant s’il persiste?

— S’il persiste, dit le cardinal…, ce n’est pas probable.

— C’est possible, dit Milady.

— S’il persiste…»

Les trois mousquetaires · 第 11 / 17 题