«Diable! pensa Porthos en s’éloignant, il me semble que je me rapproche
enfin du bahut de maître Coquenard.»
CHAPITRE XXXV.
LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d’Artagnan, arriva
enfin.
D’Artagnan, comme d’habitude, se présenta vers les neuf heures chez
Milady. Il la trouva d’une humeur charmante; jamais elle ne l’avait si
bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d’oeil que son billet avait
été remis, et ce billet faisait son effet.
Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une mine
charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais, hélas! la
pauvre fille était si triste, qu’elle ne s’aperçut même pas de la
bienveillance de Milady.
D’Artagnan regardait l’une après l’autre ces deux femmes, et il était
forcé de s’avouer que la nature s’était trompée en les formant; à la
grande dame elle avait donné une âme vénale et vile, à la soubrette
elle avait donné le coeur d’une duchesse.
À dix heures Milady commença à paraître inquiète, d’Artagnan comprit ce
que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se levait, se
rasseyait, souriait à d’Artagnan d’un air qui voulait dire: Vous êtes
fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez!
D’Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main à
baiser; le jeune homme sentit qu’elle la lui serrait et comprit que
c’était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance
à cause de son départ.
«Elle l’aime diablement», murmura-t-il. Puis il sortit.
Cette fois Ketty ne l’attendait aucunement, ni dans l’antichambre, ni
dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que d’Artagnan
trouvât tout seul l’escalier et la petite chambre.
Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait.
Elle entendit entrer d’Artagnan, mais elle ne releva point la tête; le
jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle éclata en
sanglots.
Comme l’avait présumé d’Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait,
dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante; puis, en récompense
de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui
avait donné une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la
bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte, dégorgeant
trois ou quatre pièces d’or sur le tapis.
La pauvre fille, à la voix de d’Artagnan, releva la tête. D’Artagnan
lui-même fut effrayé du bouleversement de son visage; elle joignit les
mains d’un air suppliant, mais sans oser dire une parole.
Si peu sensible que fût le coeur de d’Artagnan, il se sentit attendri
par cette douleur muette; mais il tenait trop à ses projets et surtout
à celui-ci, pour rien changer au programme qu’il avait fait d’avance.
Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui
présenta son action comme une simple vengeance.
Cette vengeance, au reste, devenait d’autant plus facile, que Milady,
sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait recommandé à Ketty
d’éteindre toutes les lumières dans l’appartement, et même dans sa
chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours
dans l’obscurité.
Au bout d’un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre.
D’Artagnan s’élança aussitôt dans son armoire. À peine y était-il
blotti que la sonnette se fit entendre.
Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte ouverte;
mais la cloison était si mince, que l’on entendait à peu près tout ce
qui se disait entre les deux femmes.
Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les
moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec de
Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait répondu,
quelle était l’expression de son visage, s’il paraissait bien amoureux;
et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de faire bonne
contenance, répondait d’une voix étouffée dont sa maîtresse ne
remarquait même pas l’accent douloureux, tant le bonheur est égoïste.
Enfin, comme l’heure de son entretien avec le comte approchait, Milady
fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de rentrer
dans sa chambre, et d’introduire de Wardes aussitôt qu’il se
présenterait.
L’attente de Ketty ne fut pas longue. À peine d’Artagnan eut-il vu par
le trou de la serrure de son armoire que tout l’appartement était dans
l’obscurité, qu’il s’élança de sa cachette au moment même où Ketty
refermait la porte de communication.
«Qu’est-ce que ce bruit? demanda Milady.
— C’est moi, dit d’Artagnan à demi-voix; moi, le comte de Wardes.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n’a pas même pu attendre
l’heure qu’il avait fixée lui-même!
— Eh bien, dit Milady d’une voix tremblante, pourquoi n’entre-t- il
pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends!»
À cet appel, d’Artagnan éloigna doucement Ketty et s’élança dans la
chambre de Milady.
Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c’est celle de
l’amant qui reçoit sous un nom qui n’est pas le sien des protestations
d’amour qui s’adressent à son heureux rival.
D’Artagnan était dans une situation douloureuse qu’il n’avait pas
prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque autant
que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre
voisine.
«Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant
tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de l’amour
que vos regards et vos paroles m’ont exprimé chaque fois que nous nous
sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh! demain, demain, je veux
quelque gage de vous qui me prouve que vous pensez à moi, et comme vous
pourriez m’oublier, tenez.»
Et elle passa une bague de son doigt à celui de d’Artagnan.
D’Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady: c’était
un magnifique saphir entouré de brillants.
Le premier mouvement de d’Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady
ajouta:
«Non, non; gardez cette bague pour l’amour de moi. Vous me rendez
d’ailleurs, en l’acceptant, ajouta-t-elle d’une voix émue, un service
bien plus grand que vous ne sauriez l’imaginer.»
«Cette femme est pleine de mystères», murmura en lui-même d’Artagnan.
En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour
dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il était
venu, mais elle ajouta:
«Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!»
Le monstre, c’était lui.
«Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore
souffrir?
— Oui, beaucoup, dit d’Artagnan, qui ne savait trop que répondre.
— Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi, et
cruellement!»
«Peste! se dit d’Artagnan, le moment des confidences n’est pas encore
venu.»
Il fallut quelque temps à d’Artagnan pour se remettre de ce petit
dialogue: mais toutes les idées de vengeance qu’il avait apportées
s’étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une
incroyable puissance, il la haïssait et l’adorait à la fois, il n’avait
jamais cru que deux sentiments si contraires pussent habiter dans le
même coeur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque
sorte diabolique.
Cependant une heure venait de sonner; il fallut se séparer; d’Artagnan,
au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu’un vif regret de
s’éloigner, et, dans l’adieu passionné qu’ils s’adressèrent
réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine
suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques mots à
d’Artagnan lorsqu’il passerait dans sa chambre; mais Milady le
reconduisit elle-même dans l’obscurité et ne le quitta que sur
l’escalier.
Le lendemain au matin, d’Artagnan courut chez Athos. Il était engagé
dans une si singulière aventure qu’il voulait lui demander conseil. Il
lui raconta tout: Athos fronça plusieurs fois le sourcil.
«Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais vous
n’en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voilà d’une façon ou
d’une autre une ennemie terrible sur les bras.»
Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir
entouré de diamants qui avait pris au doigt de d’Artagnan la place de
la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin.
«Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d’étaler aux
regards de ses amis un si riche présent.
— Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.
— Elle est belle, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
— Magnifique! répondit Athos; je ne croyais pas qu’il existât deux
saphirs d’une si belle eau. L’avez-vous donc troquée contre votre
diamant?
— Non, dit d’Artagnan; c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt
de ma belle Française: car, quoique je ne le lui aie point demandé, je
suis convaincu qu’elle est née en France.
— Cette bague vous vient de Milady? s’écria Athos avec une voix dans
laquelle il était facile de distinguer une grande émotion.
— D’elle-même; elle me l’a donnée cette nuit.
— Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.
— La voici», répondit d’Artagnan en la tirant de son doigt.
Athos l’examina et devint très pâle, puis il l’essaya à l’annulaire de
sa main gauche; elle allait à ce doigt comme si elle eût été faite pour
lui. Un nuage de colère et de vengeance passa sur le front
ordinairement calme du gentilhomme.
«Il est impossible que ce soit la même, dit-il; comment cette bague se
trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et cependant il est
bien difficile qu’il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance.
— Connaissez-vous cette bague? demanda d’Artagnan.
— J’avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je me
trompais.»
Et il la rendit à d’Artagnan, sans cesser cependant de la regarder.
«Tenez, dit-il au bout d’un instant, d’Artagnan, ôtez cette bague de
votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle de si
cruels souvenirs, que je n’aurais pas ma tête pour causer avec vous. Ne
veniez-vous pas me demander des conseils, ne me disiez-vous point que
vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez faire?… Mais attendez…
rendez-moi ce saphir: celui dont je voulais parler doit avoir une de
ses faces éraillée par suite d’un accident.»
D’Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à Athos.
Athos tressaillit:
«Tenez, dit-il, voyez, n’est-ce pas étrange?»
Et il montrait à d’Artagnan cette égratignure qu’il se rappelait devoir
exister.
«Mais de qui vous venait ce saphir, Athos?
— De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le dis,
c’est un vieux bijou… qui ne devait jamais sortir de la famille.
— Et vous l’avez… vendu? demanda avec hésitation d’Artagnan.
— Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l’ai donné pendant
une nuit d’amour, comme il vous a été donné à vous.»
D’Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans l’âme de
Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et inconnues.
Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche.
«Écoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je vous
aime, d’Artagnan; j’aurais un fils que je ne l’aimerais pas plus que
vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne la connais
pas, mais une espèce d’intuition me dit que c’est une créature perdue,
et qu’il y a quelque chose de fatal en elle.
— Et vous avez raison, dit d’Artagnan. Aussi, je m’en sépare; je vous
avoue que cette femme m’effraie moi-même.
— Aurez-vous ce courage? dit Athos.
— Je l’aurai, répondit d’Artagnan, et à l’instant même.
— Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme en
serrant la main du Gascon avec une affection presque paternelle; que
Dieu veuille que cette femme, qui est à peine entrée dans votre vie,
n’y laisse pas une trace funeste!»
Et Athos salua d’Artagnan de la tête, en homme qui veut faire
comprendre qu’il n’est pas fâché de rester seul avec ses pensées.
En rentrant chez lui d’Artagnan trouva Ketty, qui l’attendait. Un mois
de fièvre n’eût pas plus changé la pauvre enfant qu’elle ne l’était
pour cette nuit d’insomnie et de douleur.
Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa maîtresse
était folle d’amour, ivre de joie: elle voulait savoir quand le comte
lui donnerait une seconde entrevue.
Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de
d’Artagnan.
Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils de
son ami joints aux cris de son propre coeur l’avaient déterminé,
maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance satisfaite, à ne
plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit donc une plume et
écrivit la lettre suivante:
«Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous: depuis
ma convalescence j’ai tant d’occupations de ce genre qu’il m’a fallu y
mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j’aurai l’honneur de
vous en faire part.
«Je vous baise les mains.
«Comte de Wardes.»
Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre
Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir comme une
dernière ressource pour l’équipement?
On aurait tort au reste de juger les actions d’une époque au point de
vue d’une autre époque. Ce qui aujourd’hui serait regardé comme une
honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple
et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient
en général entretenir par leurs maîtresses.
D’Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut d’abord
sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en la relisant
une seconde fois.
Ketty ne pouvait croire à ce bonheur: d’Artagnan fut forcé de lui
renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par
écrit; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady, le danger
que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa maîtresse, elle
n’en revint pas moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes.
Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs d’une
rivale.
Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que Ketty
avait mis à l’apporter, mais au premier mot qu’elle lut, elle devint
livide; puis elle froissa le papier; puis elle se retourna avec un
éclair dans les yeux du côté de Ketty.
«Qu’est-ce que cette lettre? dit-elle.
— Mais c’est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute
tremblante.
— Impossible! s’écria Milady; impossible qu’un gentilhomme ait écrit à
une femme une pareille lettre!»
Puis tout à coup tressaillant:
«Mon Dieu! dit-elle, saurait-il…» Et elle s’arrêta.
Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre: elle voulut faire
un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l’air; mais elle ne put
qu’étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et elle tomba sur un
fauteuil.
Ketty crut qu’elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son
corsage. Mais Milady se releva vivement:
«Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur moi?
— J’ai pensé que madame se trouvait mal et j’ai voulu lui porter
secours, répondit la suivante tout épouvantée de l’expression terrible
qu’avait prise la figure de sa maîtresse.
— Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette? Quand
on m’insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez-vous!»
Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir.
CHAPITRE XXXVI.
RÊVE DE VENGEANCE
Le soir Milady donna l’ordre d’introduire M. d’Artagnan aussitôt qu’il
viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui raconta
tout ce qui s’était passé la veille: d’Artagnan sourit; cette jalouse
colère de Milady, c’était sa vengeance.
Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle renouvela
l’ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle l’attendit
inutilement.
Le lendemain Ketty se présenta chez d’Artagnan, non plus joyeuse et
alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire triste à
mourir.
D’Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu’elle avait; mais celle- ci,
pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui remit.
Cette lettre était de l’écriture de Milady: seulement cette fois elle
était bien à l’adresse de d’Artagnan et non à celle de M. de Wardes.
Il l’ouvrit et lut ce qui suit:
«Cher monsieur d’Artagnan, c’est mal de négliger ainsi ses amis,
surtout au moment où l’on va les quitter pour si longtemps. Mon
beau-frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier inutilement. En
sera-t-il de même ce soir?
«Votre bien reconnaissante,
«Lady Clarick.»
«C’est tout simple, dit d’Artagnan, et je m’attendais à cette lettre.
Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes.
— Est-ce que vous irez? demanda Ketty.
— Écoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à s’excuser à
ses propres yeux de manquer à la promesse qu’il avait faite à Athos, tu
comprends qu’il serait impolitique de ne pas se rendre à une invitation
si positive. Milady, en ne me voyant pas revenir, ne comprendrait rien
à l’interruption de mes visites, elle pourrait se douter de quelque
chose, et qui peut dire jusqu’où irait la vengeance d’une femme de
cette trempe?
— Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez présenter les choses de façon que
vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour; et
si cette fois vous alliez lui plaire sous votre véritable nom et votre
vrai visage, ce serait bien pis que la première fois!»
L’instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui
allait arriver.
D’Artagnan la rassura du mieux qu’il put et lui promit de rester
insensible aux séductions de Milady.
Il lui fit répondre qu’il était on ne peut plus reconnaissant de ses
bontés et qu’il se rendrait à ses ordres; mais il n’osa lui écrire de
peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de Milady,
déguiser suffisamment son écriture.
À neuf heures sonnant, d’Artagnan était place Royale. Il était évident
que les domestiques qui attendaient dans l’antichambre étaient
prévenus, car aussitôt que d’Artagnan parut, avant même qu’il eût
demandé si Milady était visible, un d’eux courut l’annoncer.
«Faites entrer», dit Milady d’une voix brève, mais si perçante que
d’Artagnan l’entendit de l’antichambre.
On l’introduisit.
«Je n’y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour personne.»
Le laquais sortit.
D’Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle était pâle et avait
les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l’insomnie. On avait
avec intention diminué le nombre habituel des lumières, et cependant la
jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces de la fièvre qui
l’avait dévorée depuis deux jours.
D’Artagnan s’approcha d’elle avec sa galanterie ordinaire; elle fit
alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais physionomie plus
bouleversée ne démentit sourire plus aimable.
Aux questions que d’Artagnan lui fit sur sa santé:
«Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise.
— Mais alors, dit d’Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin de
repos sans doute et je vais me retirer.
— Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d’Artagnan, votre
aimable compagnie me distraira.»
«Oh! oh! pensa d’Artagnan, elle n’a jamais été si charmante,
défions-nous.»
Milady prit l’air le plus affectueux qu’elle put prendre, et donna tout
l’éclat possible à sa conversation. En même temps cette fièvre qui
l’avait abandonnée un instant revenait rendre l’éclat à ses yeux, le
coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres. D’Artagnan retrouva la
Circé qui l’avait déjà enveloppé de ses enchantements. Son amour, qu’il
croyait éteint et qui n’était qu’assoupi, se réveilla dans son coeur.
Milady souriait et d’Artagnan sentait qu’il se damnerait pour ce
sourire.
Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de ce
qu’il avait fait contre elle.
Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à d’Artagnan
s’il avait une maîtresse.
«Hélas! dit d’Artagnan de l’air le plus sentimental qu’il put prendre,
pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille question, à
moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne soupire que par
vous et pour vous!»
Milady sourit d’un étrange sourire.
«Ainsi vous m’aimez? dit-elle.
— Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point aperçue?
— Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus ils
sont difficiles à prendre.
— Oh! les difficultés ne m’effraient pas, dit d’Artagnan; il n’y a que
les impossibilités qui m’épouvantent.
— Rien n’est impossible, dit Milady, à un véritable amour.
— Rien, madame?
— Rien», reprit Milady.
«Diable! reprit d’Artagnan à part lui, la note est changée.
Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et
serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir pareil
à celui qu’elle m’a donné me prenant pour de Wardes?»
D’Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady.
«Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour dont
vous parlez?
— Tout ce qu’on exigerait de moi. Qu’on ordonne, et je suis prêt.
— À tout?
— À tout! s’écria d’Artagnan qui savait d’avance qu’il n’avait pas
grand-chose à risquer en s’engageant ainsi.
— Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant son
fauteuil de la chaise de d’Artagnan.
— Je vous écoute, madame», dit celui-ci.
Milady resta un instant soucieuse et comme indécise puis paraissant
prendre une résolution:
«J’ai un ennemi, dit-elle.
— Vous, madame! s’écria d’Artagnan jouant la surprise, est-ce possible,
mon Dieu? belle et bonne comme vous l’êtes!
— Un ennemi mortel.
— En vérité?
— Un ennemi qui m’a insultée si cruellement que c’est entre lui et moi
une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire?»
D’Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en voulait
venir.
«Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie vous
appartiennent comme mon amour.
— Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu’amoureux…»
Elle s’arrêta.
«Eh bien? demanda d’Artagnan.
— Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès
aujourd’hui de parler d’impossibilités.
— Ne m’accablez pas de mon bonheur», s’écria d’Artagnan en se
précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu’on lui
abandonnait.
— Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses dents, et
je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double sot, lame d’épée
vivante!
— Tombe volontairement entre mes bras après m’avoir raillé si
effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d’Artagnan de son
côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer par ma
main.»
D’Artagnan releva la tête.
«Je suis prêt, dit-il.
— Vous m’avez donc comprise, cher monsieur d’Artagnan! dit Milady.
— Je devinerais un de vos regards.
— Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s’est déjà acquis
tant de renommée?
— À l’instant même.
Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je connais
les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?
— Vous savez la seule réponse que je désire, dit d’Artagnan, la seule
qui soit digne de vous et de moi!»
Et il l’attira doucement vers lui.
Elle résista à peine.
«Intéressé! dit-elle en souriant.
— Ah! s’écria d’Artagnan véritablement emporté par la passion que cette
femme avait le don d’allumer dans son coeur, ah! c’est que mon bonheur
me paraît invraisemblable, et qu’ayant toujours peur de le voir
s’envoler comme un rêve, j’ai hâte d’en faire une réalité.
— Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur.
— Je suis à vos ordres, dit d’Artagnan.
— Bien sûr? fit Milady avec un dernier doute.
— Nommez-moi l’infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
— Qui vous dit que j’ai pleuré? dit-elle.
— Il me semblait…
— Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.
— Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s’appelle.
— Songez que son nom c’est tout mon secret.
— Il faut cependant que je sache son nom.
— Oui, il le faut; voyez si j’ai confiance en vous!
— Vous me comblez de joie. Comment s’appelle-t-il?
— Vous le connaissez.
— Vraiment?
— Oui.
— Ce n’est pas un de mes amis? reprit d’Artagnan en jouant l’hésitation
pour faire croire à son ignorance.
— Si c’était un de vos amis, vous hésiteriez donc?» s’écria Milady. Et
un éclair de menace passa dans ses yeux.
«Non, fût-ce mon frère!» s’écria d’Artagnan comme emporté par
l’enthousiasme.
Notre Gascon s’avançait sans risque; car il savait où il allait.
«J’aime votre dévouement, dit Milady.
— Hélas! n’aimez-vous que cela en moi? demanda d’Artagnan.
— Je vous aime aussi, vous», dit-elle en lui prenant la main.
Et l’ardente pression fit frissonner d’Artagnan, comme si, par le
toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même.
«Vous m’aimez, vous! s’écria-t-il. Oh! si cela était, ce serait à en
perdre la raison.»
Et il l’enveloppa de ses deux bras. Elle n’essaya point d’écarter ses
lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
Ses lèvres étaient froides: il sembla à d’Artagnan qu’il venait
d’embrasser une statue.
Il n’en était pas moins ivre de joie, électrisé d’amour, il croyait
presque à la tendresse de Milady; il croyait presque au crime de de
Wardes. Si de Wardes eût été en ce moment sous sa main, il l’eût tué.
Milady saisit l’occasion.
«Il s’appelle…, dit-elle à son tour.
— De Wardes, je le sais, s’écria d’Artagnan.
— Et comment le savez-vous?» demanda Milady en lui saisissant les deux
mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu’au fond de son âme.
D’Artagnan sentit qu’il s’était laissé emporter, et qu’il avait fait
une faute.
«Dites, dites, mais dites donc! répétait Milady, comment le savez-
vous?
— Comment je le sais? dit d’Artagnan.
— Oui.
— Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où j’étais, a
montré une bague qu’il a dit tenir de vous.
— Le misérable!» s’écria Milady.
L’épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu’au fond du coeur
de d’Artagnan.
«Eh bien? continua-t-elle.
— Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d’Artagnan en se
donnant des airs de don Japhet d’Arménie.
— Merci, mon brave ami! s’écria Milady; et quand serai-je vengée?
— Demain, tout de suite, quand vous voudrez.»
Milady allait s’écrier: «Tout de suite»; mais elle réfléchit qu’une
pareille précipitation serait peu gracieuse pour d’Artagnan.
D’ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils à
donner à son défenseur, pour qu’il évitât les explications devant
témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot de
d’Artagnan.
«Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort.
— Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas. C’est un
lâche.
— Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J’en sais
quelque chose, moi.
— Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n’avez pas eu à
vous plaindre de la fortune.
— La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me trahir
demain.
— Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant.
— Non, je n’hésite pas, Dieu m’en garde; mais serait-il juste de me
laisser aller à une mort possible sans m’avoir donné au moins un peu
plus que de l’espoir?»
Milady répondit par un coup d’oeil qui voulait dire:
«N’est-ce que cela? parlez donc.»
Puis, accompagnant le coup d’oeil de paroles explicatives.
«C’est trop juste, dit-elle tendrement.
— Oh! vous êtes un ange, dit le jeune homme.
— Ainsi, tout est convenu? dit-elle.
— Sauf ce que je vous demande, chère âme!
— Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma tendresse?
— Je n’ai pas de lendemain pour attendre.
— Silence; j’entends mon frère: il est inutile qu’il vous trouve ici.»
Elle sonna; Ketty parut.
«Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte dérobée,
et revenez à onze heures; nous achèverons cet entretien: Ketty vous
introduira chez moi.»
La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces paroles.
«Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, à demeurer immobile comme une
statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir, à onze heures,
vous avez entendu!»
«Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa d’Artagnan:
c’est une habitude prise.»
Milady lui tendit une main qu’il baisa tendrement.
«Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux reproches de
Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; décidément cette femme est une
grande scélérate: prenons garde.»
CHAPITRE XXXVII.
LE SECRET DE MILADY
D’Artagnan était sorti de l’hôtel au lieu de monter tout de suite chez
Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune fille, et
cela pour deux raisons: la première parce que de cette façon il évitait
les reproches, les récriminations, les prières; la seconde, parce qu’il
n’était pas fâché de lire un peu dans sa pensée, et, s’il était
possible, dans celle de cette femme.
Tout ce qu’il y avait de plus clair là-dedans, c’est que d’Artagnan
aimait Milady comme un fou et qu’elle ne l’aimait pas le moins du
monde. Un instant d’Artagnan comprit que ce qu’il aurait de mieux à
faire serait de rentrer chez lui et d’écrire à Milady une longue lettre
dans laquelle il lui avouerait que lui et de Wardes étaient jusqu’à
présent absolument le même, que par conséquent il ne pouvait s’engager,
sous peine de suicide, à tuer de Wardes. Mais lui aussi était éperonné
d’un féroce désir de vengeance; il voulait posséder à son tour cette
femme sous son propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait
avoir une certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.
Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant de
dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l’appartement de Milady,
qu’on apercevait à travers les jalousies; il était évident que cette
fois la jeune femme était moins pressée que la première de rentrer dans
sa chambre.
Enfin la lumière disparut.
Avec cette lueur s’éteignit la dernière irrésolution dans le coeur de
d’Artagnan; il se rappela les détails de la première nuit, et, le coeur
bondissant, la tête en feu, il rentra dans l’hôtel et se précipita dans
la chambre de Ketty.
La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres,
voulut arrêter son amant; mais Milady, l’oreille au guet, avait entendu
le bruit qu’avait fait d’Artagnan: elle ouvrit la porte.
«Venez», dit-elle.
Tout cela était d’une si incroyable imprudence, d’une si monstrueuse
effronterie, qu’à peine si d’Artagnan pouvait croire à ce qu’il voyait
et à ce qu’il entendait. Il croyait être entraîné dans quelqu’une de
ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rêve.
Il ne s’élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction que
l’aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux.
Ketty s’élança à son tour contre la porte.
La jalousie, la fureur, l’orgueil offensé, toutes les passions enfin
qui se disputent le coeur d’une femme amoureuse la poussaient à une
révélation; mais elle était perdue si elle avouait avoir donné les
mains à une pareille machination; et, par- dessus tout, d’Artagnan
était perdu pour elle. Cette dernière pensée d’amour lui conseilla
encore ce dernier sacrifice.
D’Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses voeux: ce
n’était plus un rival qu’on aimait en lui, c’était lui-même qu’on avait
l’air d’aimer. Une voix secrète lui disait bien au fond du coeur qu’il
n’était qu’un instrument de vengeance que l’on caressait en attendant
qu’il donnât la mort, mais l’orgueil, mais l’amour-propre, mais la
folie faisaient taire cette voix, étouffaient ce murmure. Puis notre
Gascon, avec la dose de confiance que nous lui connaissons, se
comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, au bout du compte, on
ne l’aimerait pas, lui aussi, pour lui-même.
Il s’abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut
plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l’avait un instant
épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant
tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même. Deux
heures à peu près s’écoulèrent ainsi.
Cependant les transports des deux amants se calmèrent; Milady, qui
n’avait point les mêmes motifs que d’Artagnan pour oublier, revint la
première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures qui
devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une rencontre
étaient bien arrêtées d’avance dans son esprit.
Mais d’Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours,
s’oublia comme un sot et répondit galamment qu’il était bien tard pour
s’occuper de duels à coups d’épée.
Cette froideur pour les seuls intérêts qui l’occupassent effraya
Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.
Alors d’Artagnan, qui n’avait jamais sérieusement pensé à ce duel
impossible, voulut détourner la conversation, mais il n’était plus de
force.
Milady le contint dans les limites qu’elle avait tracées d’avance avec
son esprit irrésistible et sa volonté de fer.
D’Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de renoncer,
en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu’elle avait formés.
Mais aux premiers mots qu’il dit, la jeune femme tressaillit et
s’éloigna.
«Auriez-vous peur, cher d’Artagnan? dit-elle d’une voix aiguë et
railleuse qui résonna étrangement dans l’obscurité.
— Vous ne le pensez pas, chère âme! répondit d’Artagnan; mais enfin, si
ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous ne le pensez?
— En tout cas dit gravement Milady, il m’a trompée, et du moment où il
m’a trompée il a mérité la mort.
— Il mourra donc, puisque vous le condamnez!» dit d’Artagnan d’un ton
si ferme, qu’il parut à Milady l’expression d’un dévouement à toute
épreuve.
Aussitôt elle se rapprocha de lui.
Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais
d’Artagnan croyait être près d’elle depuis deux heures à peine lorsque
le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit la chambre de
sa lueur blafarde.
Alors Milady, voyant que d’Artagnan allait la quitter, lui rappela la
promesse qu’il lui avait faite de la venger de de Wardes.
«Je suis tout prêt, dit d’Artagnan, mais auparavant je voudrais être
certain d’une chose.
— De laquelle? demanda Milady.
— C’est que vous m’aimez.
— Je vous en ai donné la preuve, ce me semble.
— Oui, aussi je suis à vous corps et âme.
— Merci, mon brave amant! mais de même que je vous ai prouvé mon amour,
vous me prouverez le vôtre à votre tour, n’est-ce pas?
— Certainement. Mais si vous m’aimez comme vous me le dites, reprit
d’Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?
— Que puis-je craindre?
— Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.
— Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine
épée.
— Vous ne préféreriez donc point, reprit d’Artagnan, un moyen qui vous
vengerait de même tout en rendant inutile le combat.»
Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des premiers
rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement
funeste.
«Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant.
— Non, je n’hésite pas; mais c’est que ce pauvre comte de Wardes me
fait vraiment peine depuis que vous ne l’aimez plus, et il me semble
qu’un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre
amour, qu’il n’a pas besoin d’autre châtiment.
— Qui vous dit que je l’aie aimé? demanda Milady.
— Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en
aimez un autre, dit le jeune homme d’un ton caressant, et je vous le
répète, je m’intéresse au comte.
— Vous? demanda Milady.
— Oui moi.
— Et pourquoi vous?
— Parce que seul je sais…
— Quoi?
— Qu’il est loin d’être ou plutôt d’avoir été aussi coupable envers
vous qu’il le paraît.
— En vérité! dit Milady d’un air inquiet; expliquez-vous, car je ne
sais vraiment ce que vous voulez dire.»
Et elle regardait d’Artagnan, qui la tenait embrassée avec des yeux qui
semblaient s’enflammer peu à peu.
«Oui, je suis galant homme, moi! dit d’Artagnan décidé à en finir; et
depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder,
car je le possède, n’est-ce pas?…
— Tout entier, continuez.
— Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse.
— Un aveu?
— Si j’eusse douté de votre amour je ne l’eusse pas fait; mais vous
m’aimez, ma belle maîtresse? n’est-ce pas, vous m’aimez?
— Sans doute.
— Alors si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous,
vous me pardonnerez?
— Peut-être!»
D’Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu’il pût prendre, de
rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci l’écarta.
«Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu?
— Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans cette
même chambre, n’est-ce pas?
— Moi, non! cela n’est pas, dit Milady d’un ton de voix si ferme et
d’un visage si impassible, que si d’Artagnan n’eût pas eu une certitude
si parfaite, il eût douté.
— Ne mentez pas, mon bel ange, dit d’Artagnan en souriant, ce serait
inutile.
— Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!
— Oh! rassurez-vous, vous n’êtes point coupable envers moi, et je vous
ai déjà pardonné!
— Après, après?
— De Wardes ne peut se glorifier de rien.
— Pourquoi? Vous m’avez dit vous-même que cette bague…
— Cette bague, mon amour, c’est moi qui l’ai. Le comte de Wardes de
jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne.»
L’imprudent s’attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit
orage qui se résoudrait en larmes; mais il se trompait étrangement, et
son erreur ne fut pas longue.
Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’un
violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit.
Il faisait alors presque grand jour.
D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour
implorer son pardon; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle
essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les
épaules et sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches,
d’Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lis,
cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.
«Grand Dieu!» s’écria d’Artagnan en lâchant le peignoir.
Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit.
Mais Milady se sentait dénoncée par l’effroi même de d’Artagnan. Sans
doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son secret,
secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui.
Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une
panthère blessée.
«Ah! misérable, dit-elle, tu m’as lâchement trahie, et de plus tu as
mon secret! Tu mourras!»
Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette,
l’ouvrit d’une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit poignard
à manche d’or, à la lame aiguë et mince et revint d’un bond sur
d’Artagnan à demi nu.
Quoique le jeune homme fût brave, on le sait, il fut épouvanté de cette
figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement, de ces joues
pâles et de ces lèvres sanglantes; il recula jusqu’à la ruelle, comme
il eût fait à l’approche d’un serpent qui eût rampé vers lui, et son
épée se rencontrant sous sa main souillée de sueur, il la tira du
fourreau.
Mais sans s’inquiéter de l’épée, Milady essaya de remonter sur le lit
pour le frapper, et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle sentit la pointe
aiguë sur sa gorge.
Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains mais d’Artagnan
l’écarta toujours de ses étreintes et, la lui présentant tantôt aux
yeux, tantôt à la poitrine, il se laissa glisser à bas du lit,
cherchant pour faire retraite la porte qui conduisait chez Ketty.
Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d’horribles transports,
rugissant d’une façon formidable.
Cependant cela ressemblait à un duel, aussi d’Artagnan se remettait
petit à petit.
«Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez- vous, ou
je vous dessine une seconde fleur de lis sur l’autre épaule.
— Infâme! infâme!» hurlait Milady.
Mais d’Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la
défensive.
Au bruit qu’ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller à
lui, lui s’abritant derrière les meubles pour se garantir d’elle, Ketty
ouvrit la porte. D’Artagnan, qui avait sans cesse manoeuvré pour se
rapprocher de cette porte, n’en était plus qu’à trois pas. D’un seul
élan il s’élança de la chambre de Milady dans celle de la suivante, et,
rapide comme l’éclair, il referma la porte, contre laquelle il s’appuya
de tout son poids tandis que Ketty poussait les verrous.
Alors Milady essaya de renverser l’arc-boutant qui l’enfermait dans sa
chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d’une femme; puis,
lorsqu’elle sentit que c’était chose impossible, elle cribla la porte
de coups de poignard, dont quelques-uns traversèrent l’épaisseur du
bois.
Chaque coup était accompagné d’une imprécation terrible.
«Vite, vite, Ketty, dit d’Artagnan à demi-voix lorsque les verrous
furent mis, fais-moi sortir de l’hôtel, ou si nous lui laissons le
temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.
— Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout nu.
— C’est vrai, dit d’Artagnan, qui s’aperçut alors seulement du costume
dans lequel il se trouvait, c’est vrai; habille-moi comme tu pourras,
mais hâtons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et de la mort!»
Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l’affubla d’une
robe à fleurs, d’une large coiffe et d’un mantelet; elle lui donna des
pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis elle
l’entraîna par les degrés. Il était temps, Milady avait déjà sonné et
réveillé tout l’hôtel. Le portier tira le cordon à la voix de Ketty au
moment même où Milady, à demi nue de son côté, criait par la fenêtre:
«N’ouvrez pas!»
CHAPITRE XXXVIII.
COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT
Le jeune homme s’enfuit tandis qu’elle le menaçait encore d’un geste
impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, Milady tomba évanouie
dans sa chambre.
D’Artagnan était tellement bouleversé, que, sans s’inquiéter de ce que
deviendrait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout en courant, et
ne s’arrêta que devant la porte d’Athos. L’égarement de son esprit, la
terreur qui l’éperonnait, les cris de quelques patrouilles qui se
mirent à sa poursuite, et les huées de quelques passants qui, malgré
l’heure peu avancée, se rendaient à leurs affaires, ne firent que
précipiter sa course.
Il traversa la cour, monta les deux étages d’Athos et frappa à la porte
à tout rompre.
Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D’Artagnan s’élança
avec tant de force dans l’antichambre qu’il faillit le culbuter en
entrant.
Malgré le mutisme habituel du pauvre garçon, cette fois la parole lui
revint.
«Hé, là, là! s’écria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que
demandez-vous, drôlesse?»
D’Artagnan releva ses coiffes et dégagea ses mains de dessous son
mantelet; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre
diable s’aperçut qu’il avait affaire à un homme.
Il crut alors que c’était quelque assassin.
«Au secours! à l’aide! au secours! s’écria-t-il.
— Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d’Artagnan, ne me
reconnais-tu pas? Où est ton maître?
— Vous, monsieur d’Artagnan! s’écria Grimaud épouvanté. Impossible.
— Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de chambre, je
crois que vous vous permettez de parler.
— Ah! monsieur! c’est que…
— Silence.»
Grimaud se contenta de montrer du doigt d’Artagnan à son maître.
Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu’il était, il
partit d’un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange qu’il
avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur les
souliers; manches retroussées et moustaches raides d’émotion.
«Ne riez pas, mon ami, s’écria d’Artagnan; de par le Ciel ne riez pas,
car, sur mon âme, je vous le dis, il n’y a point de quoi rire.»
Et il prononça ces mots d’un air si solennel et avec une épouvante si
vraie qu’Athos lui prit aussitôt les mains en s’écriant:
«Seriez-vous blessé, mon ami? vous êtes bien pâle!
— Non, mais il vient de m’arriver un terrible événement. Êtes- vous
seul, Athos?
— Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure?
— Bien, bien.»
Et d’Artagnan se précipita dans la chambre d’Athos.
«Hé, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les
verrous pour n’être pas dérangés. Le roi est-il mort? avez-vous tué M.
le cardinal? vous êtes tout renversé; voyons, voyons, dites, car je
meurs véritablement d’inquiétude.
— Athos, dit d’Artagnan se débarrassant de ses vêtements de femme et
apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire
incroyable, inouïe.
— Prenez d’abord cette robe de chambre», dit le mousquetaire à son ami.
D’Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une autre
tant il était encore ému.
«Eh bien? dit Athos.
— Eh bien, répondit d’Artagnan en se courbant vers l’oreille d’Athos et
en baissant la voix, Milady est marquée d’une fleur de lis à l’épaule.
— Ah! cria le mousquetaire comme s’il eût reçu une balle dans le coeur.
— Voyons, dit d’Artagnan, êtes-vous sûr que l’_autre_ soit bien morte?
— L’_autre?_ dit Athos d’une voix si sourde, qu’à peine si d’Artagnan
l’entendit.
— Oui, celle dont vous m’avez parlé un jour à Amiens.»
Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses mains.
«Celle-ci, continua d’Artagnan, est une femme de vingt-six à vingt-huit
ans.
— Blonde, dit Athos, n’est-ce pas?
— Oui.
— Des yeux clairs, d’une clarté étrange, avec des cils et sourcils
noirs?
— Oui.
— Grande, bien faite? Il lui manque une dent près de l’oeillère gauche.
— Oui.
— La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacée par
les couches de pâte qu’on y applique.
— Oui.
— Cependant vous dites qu’elle est anglaise!
— On l’appelle Milady, mais elle peut être française. Malgré cela, Lord
de Winter n’est que son beau-frère.
— Je veux la voir, d’Artagnan.
— Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer, elle est
femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer.
— Elle n’osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même.
— Elle est capable de tout! L’avez-vous jamais vue furieuse?
— Non, dit Athos.
— Une tigresse, une panthère! Ah! mon cher Athos! j’ai bien peur
d’avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible!»
D’Artagnan raconta tout alors: la colère insensée de Milady et ses
menaces de mort.
«Vous avez raison, et, sur mon âme, je donnerais ma vie pour un cheveu,
dit Athos. Heureusement, c’est après-demain que nous quittons Paris;
nous allons, selon toute probabilité, à La Rochelle, et une fois
partis…
— Elle vous suivra jusqu’au bout du monde, Athos, si elle vous
reconnaît; laissez donc sa haine s’exercer sur moi seul.
— Ah! mon cher! que m’importe qu’elle me tue! dit Athos; est-ce que par
hasard vous croyez que je tiens à la vie?
— Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos! cette femme
est l’espion du cardinal, j’en suis sûr!
— En ce cas, prenez garde à vous. Si le cardinal ne vous a pas dans une
haute admiration pour l’affaire de Londres, il vous a en grande haine;
mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous reprocher
ostensiblement, et qu’il faut que haine se satisfasse, surtout quand
c’est une haine de cardinal, prenez garde à vous! Si vous sortez, ne
sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos précautions: méfiez-vous de
tout enfin, même de votre ombre.
— Heureusement, dit d’Artagnan, qu’il s’agit seulement d’aller jusqu’à
après-demain soir sans encombre, car une fois à l’armée nous n’aurons
plus, je l’espère, que des hommes à craindre.
— En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion, et je
vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des Fossoyeurs,
je vous accompagne.
— Mais si près que ce soit d’ici, reprit d’Artagnan, je ne puis y
retourner comme cela.
— C’est juste», dit Athos. Et il tira la sonnette.
Grimaud entra.
Athos lui fit signe d’aller chez d’Artagnan, et d’en rapporter des
habits.
Grimaud répondit par un autre signe qu’il comprenait parfaitement et
partit.
«Ah çà! mais voilà qui ne nous avance pas pour l’équipement, cher ami,
dit Athos; car, si je ne m’abuse, vous avez laissé toute votre défroque
chez Milady, qui n’aura sans doute pas l’attention de vous la
retourner. Heureusement que vous avez le saphir.
— Le saphir est à vous, mon cher Athos! ne m’avez-vous pas dit que
c’était une bague de famille?
— Oui, mon père l’acheta deux mille écus, à ce qu’il me dit autrefois;
il faisait partie des cadeaux de noces qu’il fit à ma mère; et il est
magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que j’étais, plutôt que de
garder cette bague comme une relique sainte, je la donnai à mon tour à
cette misérable.
— Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends que
vous devez tenir.
— Moi, reprendre cette bague, après qu’elle a passé par les mains de
l’infâme! jamais: cette bague est souillée, d’Artagnan.
— Vendez-la donc.
— Vendre un diamant qui vient de ma mère! je vous avoue que je
regarderais cela comme une profanation.
— Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier d’écus. Avec
cette somme vous serez au-dessus de vos affaires, puis, au premier
argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et vous la reprendrez
lavée de ses anciennes taches, car elle aura passé par les mains des
usuriers.»
Athos sourit.
«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d’Artagnan; vous
relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans
l’affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une
condition!
— Laquelle?
— C’est qu’il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus pour
moi.
— Y songez-vous, Athos? je n’ai pas besoin du quart de cette somme, moi
qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me la procurerai.
Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez
que j’ai une bague aussi.
— À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens,
moi, à la mienne; du moins j’ai cru m’en apercevoir.
— Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non
seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand
danger; c’est non seulement un diamant précieux, mais c’est encore un
talisman enchanté.
— Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites.
Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre, vous toucherez la
moitié de la somme qu’on nous donnera sur elle ou je la jette dans la
Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez
complaisant pour nous la rapporter.
— Eh bien, donc, j’accepte!» dit d’Artagnan.
En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet; celui-ci, inquiet
de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait
profité de la circonstance et apportait les habits lui-même.
D’Artagnan s’habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux furent
prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d’un homme qui met en
joue; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s’apprêta à
accompagner son maître.
Athos et d’Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans incident à
la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il regarda
d’Artagnan d’un air goguenard.
«Eh, mon cher locataire! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une belle
jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez,
n’aiment pas qu’on les fasse attendre!
— C’est Ketty!» s’écria d’Artagnan.
Et il s’élança dans l’allée.
Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa
porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès qu’elle
l’aperçut:
«Vous m’avez promis votre protection, vous m’avez promis de me sauver
de sa colère, dit-elle; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez perdue!
— Oui, sans doute, dit d’Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais
qu’est-il arrivé après mon départ?
— Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu’elle a poussés, les laquais sont
accourus; elle était folle de colère; tout ce qu’il existe
d’imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j’ai pensé qu’elle
se rappellerait que c’était par ma chambre que vous aviez pénétré dans
la sienne, et qu’alors elle songerait que j’étais votre complice; j’ai
pris le peu d’argent que j’avais, mes hardes les plus précieuses, et je
me suis sauvée.
— Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars après- demain.
— Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi quitter
Paris, faites-moi quitter la France.
— Je ne puis cependant pas t’emmener avec moi au siège de La Rochelle,
dit d’Artagnan.
— Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame de
votre connaissance: dans votre pays, par exemple.
— Ah! ma chère amie! dans mon pays les dames n’ont point de femmes de
chambre. Mais, attends, j’ai ton affaire. Planchet, va me chercher
Aramis: qu’il vienne tout de suite. Nous avons quelque chose de très
important à lui dire.
— Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me semble que
sa marquise…
— La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari,
dit d’Artagnan en riant. D’ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer rue
aux Ours, n’est-ce pas, Ketty?
— Je demeurerai où l’on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois bien
cachée et que l’on ne sache pas où je suis.
— Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par conséquent
que tu n’es plus jalouse de moi…
— Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous aimerai
toujours.»
«Où diable la constance va-t-elle se nicher?» murmura Athos.
«Moi aussi, dit d’Artagnan, moi aussi, je t’aimerai toujours, sois
tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j’attache une grande
importance à la question que je te fais: n’aurais-tu jamais entendu
parler d’une jeune dame qu’on aurait enlevée pendant une nuit.
— Attendez donc… Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce que vous
aimez encore cette femme?
— Non, c’est un de mes amis qui l’aime. Tiens, c’est Athos que voilà.
— Moi! s’écria Athos avec un accent pareil à celui d’un homme qui
s’aperçoit qu’il va marcher sur une couleuvre.
— Sans doute, vous! fit d’Artagnan en serrant la main d’Athos. Vous
savez bien l’intérêt que nous prenons tous à cette pauvre petite Mme
Bonacieux. D’ailleurs Ketty ne dira rien: n’est-ce pas, Ketty? Tu
comprends, mon enfant, continua d’Artagnan, c’est la femme de cet
affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici.
— Oh! mon Dieu! s’écria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu qu’il
ne m’ait pas reconnue!
— Comment, reconnue! tu as donc déjà vu cet homme?
— Il est venu deux fois chez Milady.
— C’est cela. Vers quelle époque?
— Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près.
— Justement.
— Et hier soir il est revenu.
— Hier soir.
— Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même.
— Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau d’espions! Et
tu crois qu’il t’a reconnue, Ketty?
— J’ai baissé ma coiffe en l’apercevant, mais peut-être était-il trop
tard.
— Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et voyez
s’il est toujours sur sa porte.»
Athos descendit et remonta bientôt.
«Il est parti, dit-il, et la maison est fermée.
— Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons sont en
ce moment au colombier.
— Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que
Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
— Un instant! Et Aramis que nous avons envoyé chercher!
— C’est juste, dit Athos, attendons Aramis.
En ce moment Aramis entra.
On lui exposa l’affaire, et on lui dit comment il était urgent que
parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à Ketty.
Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant:
«Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d’Artagnan?
— Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
— Eh bien, Mme de Bois-Tracy m’a demandé, pour une de ses amies qui
habite la province, je crois, une femme de chambre sûre; et si vous
pouvez, mon cher d’Artagnan, me répondre de mademoiselle…
— Oh! monsieur, s’écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en
certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
— Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.»
Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu’il cacheta avec une
bague, et donna le billet à Ketty.
«Maintenant, mon enfant, dit d’Artagnan, tu sais qu’il ne fait pas
meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous nous
retrouverons dans des jours meilleurs.
— Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu
que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je
vous aime aujourd’hui.»
«Serment de joueur», dit Athos pendant que d’Artagnan allait reconduire
Ketty sur l’escalier.
Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant
rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet pour
garder la maison.
Aramis rentra chez lui, et Athos et d’Artagnan s’inquiétèrent du
placement du saphir.
Comme l’avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents
pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que si on voulait la
lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des
boucles d’oreilles, il en donnerait jusqu’à cinq cents pistoles.
Athos et d’Artagnan, avec l’activité de deux soldats et la science de
deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout
l’équipement du mousquetaire. D’ailleurs Athos était de bonne
composition et grand seigneur jusqu’au bout des ongles. Chaque fois
qu’une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans essayer même
d’en rabattre. D’Artagnan voulait bien là-dessus faire ses
observations, mais Athos lui posait la main sur l’épaule en souriant,
et d’Artagnan comprenait que c’était bon pour lui, petit gentilhomme
gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d’un
prince.
Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du jais,
aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui prenait six ans.
Il l’examina et le trouva sans défaut. On le lui fit mille livres.
Peut-être l’eût-il eu pour moins; mais tandis que d’Artagnan discutait
sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la
table.
Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents
livres.
Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achetées, il
ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles d’Athos. D’Artagnan
offrit à son ami de mordre une bouchée dans la part qui lui revenait,
quitte à lui rendre plus tard ce qu’il lui aurait emprunté.
Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules.
«Combien le juif donnait-il du saphir pour l’avoir en toute propriété?
demanda Athos.
— Cinq cents pistoles.
— C’est-à-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour vous,
cent pistoles pour moi. Mais c’est une véritable fortune, cela, mon
ami, retournez chez le juif.
— Comment, vous voulez…
— Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes souvenirs;
puis nous n’aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, de sorte
que nous perdrions deux mille livres à ce marché. Allez lui dire que la
bague est à lui, d’Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles.
— Réfléchissez, Athos.
— L’argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir
faire des sacrifices. Allez, d’Artagnan, allez; Grimaud vous
accompagnera avec son mousqueton.»
Une demi-heure après, d’Artagnan revint avec les deux mille livres et
sans qu’il lui fût arrivé aucun accident.
Ce fut ainsi qu’Athos trouva dans son ménage des ressources auxquelles
il ne s’attendait pas.
CHAPITRE XXXIX.
UNE VISION
À quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos. Leurs
préoccupations sur l’équipement avaient tout à fait disparu, et chaque
visage ne conservait plus l’expression que de ses propres et secrètes
inquiétudes; car derrière tout bonheur présent est cachée une crainte à
venir.
Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l’adresse de
d’Artagnan.
L’une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli cachet
de cire verte sur lequel était empreinte une colombe rapportant un
rameau vert.
L’autre était une grande épître carrée et resplendissante des armes
terribles de Son Éminence le cardinal-duc.
À la vue de la petite lettre, le coeur de d’Artagnan bondit, car il
avait cru reconnaître l’écriture; et quoiqu’il n’eût vu cette écriture
qu’une fois, la mémoire en était restée au plus profond de son coeur.
Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement.
«Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures à sept
heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec soin dans
les carrosses qui passeront, mais si vous tenez à votre vie et à celle
des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un
mouvement qui puisse faire croire que vous avez reconnu celle qui
s’expose à tout pour vous apercevoir un instant.»
Pas de signature.
«C’est un piège, dit Athos, n’y allez pas, d’Artagnan.
— Cependant, dit d’Artagnan, il me semble bien reconnaître l’écriture.
— Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos; à six ou sept heures,
dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait déserte: autant
que vous alliez vous promener dans la forêt de Bondy.
— Mais si nous y allions tous! dit d’Artagnan; que diable! on ne nous
dévorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus, les
chevaux; plus, les armes.
— Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit Porthos.
— Mais si c’est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette femme
désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez, d’Artagnan: ce
qui est mal de la part d’un gentilhomme.
— Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s’avancera.
— Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d’un carrosse qui
marche au galop.
— Bah! dit d’Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le
carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce sera
toujours autant d’ennemis de moins.
— Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos armes
d’ailleurs.
— Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et
nonchalant.
— Comme vous voudrez, dit Athos.
— Messieurs, dit d’Artagnan, il est quatre heures et demie, et nous
avons le temps à peine d’être à six heures sur la route de Chaillot.
— Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous verrait
pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter, messieurs.
— Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l’oubliez; il me semble
que le cachet indique cependant qu’elle mérite bien d’être ouverte:
quant à moi, je vous déclare, mon cher d’Artagnan, que je m’en soucie
bien plus que du petit brimborion que vous venez tout doucement de
glisser sur votre coeur.»
D’Artagnan rougit.
«Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut Son
Éminence.»
Et d’Artagnan décacheta la lettre et lut:
«M. d’Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu au
Palais-Cardinal ce soir à huit heures.
«La Houdinière,
«Capitaine des gardes.»
«Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant que
l’autre.
— J’irai au second en sortant du premier, dit d’Artagnan: l’un est pour
sept heures, l’autre pour huit; il y aura temps pour tout.
— Hum! je n’irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut manquer
à un rendez-vous donné par une dame; mais un gentilhomme prudent peut
s’excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence, surtout lorsqu’il a
quelque raison de croire que ce n’est pas pour y recevoir des
compliments.
— Je suis de l’avis d’Aramis, dit Porthos.
— Messieurs, répondit d’Artagnan, j’ai déjà reçu par M. de Cavois
pareille invitation de Son Éminence, je l’ai négligée, et le lendemain
il m’est arrivé un grand malheur! Constance a disparu; quelque chose
qui puisse advenir, j’irai.
— Si c’est un parti pris, dit Athos, faites.
— Mais la Bastille? dit Aramis.
— Bah! vous m’en tirerez, reprit d’Artagnan.
— Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb admirable et
comme si c’était la chose la plus simple, sans doute nous vous en
tirerons; mais, en attendant, comme nous devons partir après-demain,
vous feriez mieux de ne pas risquer cette Bastille.
— Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée,
attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires
derrière nous; si nous voyons sortir quelque voiture à portière fermée
et à demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps que nous
n’avons eu maille à partir avec les gardes de M. le cardinal, et M. de
Tréville doit nous croire morts.
— Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être général
d’armée; que dites-vous du plan, messieurs?
— Admirable! répétèrent en choeur les jeunes gens.
— Eh bien, dit Porthos, je cours à l’hôtel, je préviens nos camarades
de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera sur la place du
Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites seller les chevaux par
les laquais.
— Mais moi, je n’ai pas de cheval, dit d’Artagnan; mais je vais en
faire prendre un chez M. de Tréville.
— C’est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
— Combien en avez-vous donc? demanda d’Artagnan.
— Trois, répondit en souriant Aramis.
— Mon cher! dit Athos, vous êtes certainement le poète le mieux monté
de France et de Navarre.
— Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois chevaux,
n’est-ce pas? je ne comprends pas même que vous ayez acheté trois
chevaux.
— Aussi, je n’en ai acheté que deux, dit Aramis.
— Le troisième vous est donc tombé du ciel?
— Non, le troisième m’a été amené ce matin même par un domestique sans
livrée qui n’a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui m’a
affirmé avoir reçu l’ordre de son maître…
— Ou de sa maîtresse, interrompit d’Artagnan.
— La chose n’y fait rien, dit Aramis en rougissant… et qui m’a affirmé,
dis-je, avoir reçu l’ordre de sa maîtresse de mettre ce cheval dans mon
écurie sans me dire de quelle part il venait.
— Il n’y a qu’aux poètes que ces choses-là arrivent, reprit gravement
Athos.
— Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d’Artagnan; lequel des deux
chevaux monterez-vous: celui que vous avez acheté, ou celui qu’on vous
a donné?
— Celui que l’on m’a donné sans contredit; vous comprenez, d’Artagnan,
que je ne puis faire cette injure…
— Au donateur inconnu, reprit d’Artagnan.
— Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos.
— Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile?
— À peu près.
— Et vous l’avez choisi vous-même?
— Et avec le plus grand soin; la sûreté du cavalier, vous le savez,
dépend presque toujours de son cheval!
— Eh bien, cédez-le-moi pour le prix qu’il vous a coûté!
— J’allais vous l’offrir, mon cher d’Artagnan, en vous donnant tout le
temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette bagatelle.
— Et combien vous coûte-t-il?
— Huit cents livres.
— Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d’Artagnan en
tirant la somme de sa poche; je sais que c’est la monnaie avec laquelle
on vous paie vos poèmes.
— Vous êtes donc en fonds? dit Aramis.
— Riche, richissime, mon cher!»
Et d’Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.
«Envoyez votre selle à l’Hôtel des Mousquetaires, et l’on vous amènera
votre cheval ici avec les nôtres.
— Très bien; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous.»
Un quart d’heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou sur
un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval d’Auvergne,
petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et d’orgueil.
En même temps Aramis apparut à l’autre bout de la rue monté sur un
superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan, tenant
en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c’était la monture de
d’Artagnan.
Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte: Athos et d’Artagnan
les regardaient par la fenêtre.
«Diable! dit Aramis, vous avez là un superbe cheval, mon cher Porthos.
— Oui, répondit Porthos; c’est celui qu’on devait m’envoyer tout
d’abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué l’autre;
mais le mari a été puni depuis et j’ai obtenu toute satisfaction.»
Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les
montures de leurs maîtres; d’Artagnan et Athos descendirent, se mirent
en selle près de leurs compagnons, et tous quatre se mirent en marche:
Athos sur le cheval qu’il devait à sa femme, Aramis sur le cheval qu’il
devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu’il devait à sa
procureuse, et d’Artagnan sur le cheval qu’il devait à sa bonne
fortune, la meilleure maîtresse qui soit.
Les valets suivirent.
Comme l’avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si Mme
Coquenard s’était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu voir quel
grand air il avait sur son beau genet d’Espagne, elle n’aurait pas
regretté la saignée qu’elle avait faite au coffre- fort de son mari.
Près du Louvre les quatre amis rencontrèrent M. de Tréville qui
revenait de Saint-Germain; il les arrêta pour leur faire compliment sur
leur équipage, ce qui en un instant amena autour d’eux quelques
centaines de badauds.
D’Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville de
la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est bien
entendu que de l’autre il n’en souffla point mot.
M. de Tréville approuva la résolution qu’il avait prise, et l’assura
que, si le lendemain il n’avait pas reparu, il saurait bien le
retrouver, lui, partout où il serait.
En ce moment, l’horloge de la Samaritaine sonna six heures; les quatre
amis s’excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de M. de
Tréville.
Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour
commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient;
d’Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses regards
jusqu’au fond des carrosses, et n’y apercevait aucune figure de
connaissance.
Enfin, après un quart d’heure d’attente et comme le crépuscule tombait
tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route
de Sèvres; un pressentiment dit d’avance à d’Artagnan que cette voiture
renfermait la personne qui lui avait donné rendez-vous: le jeune homme
fut tout étonné lui-même de sentir son coeur battre si violemment.
Presque aussitôt une tête de femme sortit par la portière, deux doigts
sur la bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer
un baiser; d’Artagnan poussa un léger cri de joie, cette femme, ou
plutôt cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité
d’une vision, était Mme Bonacieux.
Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation faite,
d’Artagnan lança son cheval au galop et en quelques bonds rejoignit la
voiture; mais la glace de la portière était hermétiquement fermée: la
vision avait disparu.
D’Artagnan se rappela alors cette recommandation: «Si vous tenez à
votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez immobile
et comme si vous n’aviez rien vu.»
Il s’arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre femme qui
évidemment s’était exposée à un grand péril en lui donnant ce
rendez-vous.
La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train,
s’enfonça dans Paris et disparut.
D’Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que
penser. Si c’était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris, pourquoi
ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d’un coup d’oeil,
pourquoi ce baiser perdu? Si d’un autre côté ce n’était pas elle, ce
qui était encore bien possible, car le peu de jour qui restait rendait
une erreur facile, si ce n’était pas elle, ne serait-ce pas le
commencement d’un coup de main monté contre lui avec l’appât de cette
femme pour laquelle on connaissait son amour?
Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient
parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais aucun
d’eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L’avis d’Athos, au
reste, fut que c’était bien elle; mais moins préoccupé que d’Artagnan
de ce joli visage, il avait cru voir une seconde tête, une tête d’homme
au fond de la voiture.
«S’il en est ainsi, dit d’Artagnan, ils la transportent sans doute
d’une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette
pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais?
— Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls
qu’on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en savez
quelque chose ainsi que moi, n’est-ce pas? Or, si votre maîtresse n’est
pas morte, si c’est elle que nous venons de voir, vous la retrouverez
un jour ou l’autre. Et peut-être, mon Dieu, ajouta-t-il avec un accent
misanthropique qui lui était propre, peut être plus tôt que vous ne
voudrez.»
Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d’une
vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de d’Artagnan
lui rappelèrent qu’il avait une visite à faire, tout en lui faisant
observer qu’il était encore temps de s’en dédire.
Mais d’Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis dans sa
tête qu’il irait au Palais-Cardinal, et qu’il saurait ce que voulait
lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de résolution.
On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva les
douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant leurs
camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était question.
D’Artagnan était fort connu dans l’honorable corps des mousquetaires du
roi, où l’on savait qu’il prendrait un jour sa place; on le regardait
donc d’avance comme un camarade. Il résulta de ces antécédents que
chacun accepta de grand coeur la mission pour laquelle il était convié;
d’ailleurs il s’agissait, selon toute probabilité, de jouer un mauvais
tour à M. le cardinal et à ses gens, et pour de pareilles expéditions,
ces dignes gentilshommes étaient toujours prêts.
Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de l’un,
donna le second à Aramis et le troisième à Porthos, puis chaque groupe
alla s’embusquer en face d’une sortie.
D’Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale.
Quoiqu’il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n’était pas
sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa conduite
avec Milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et il se doutait
des relations politiques qui existaient entre cette femme et le
cardinal; de plus, de Wardes, qu’il avait si mal accommodé, était des
fidèles de Son Éminence, et d’Artagnan savait que si Son Éminence était
terrible à ses ennemis, elle était fort attachée à ses amis.
«Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui n’est
pas douteux, et s’il m’a reconnu, ce qui est probable, je dois me
regarder à peu près comme un homme condamné, disait d’Artagnan en
secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu jusqu’aujourd’hui? C’est
tout simple, Milady aura porté plainte contre moi avec cette hypocrite
douleur qui la rend si intéressante, et ce dernier crime aura fait
déborder le vase.
«Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne me
laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie des
mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule la
guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France, et
devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté.
D’Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d’excellentes qualités, mais
les femmes te perdront!»
Il en était à cette triste conclusion lorsqu’il entra dans
l’antichambre. Il remit sa lettre à l’huissier de service qui le fit
passer dans la salle d’attente et s’enfonça dans l’intérieur du palais.
Dans cette salle d’attente étaient cinq ou six gardes de M. le
cardinal, qui, reconnaissant d’Artagnan et sachant que c’était lui qui
avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d’un singulier sourire.
Ce sourire parut à d’Artagnan d’un mauvais augure; seulement, comme
notre Gascon n’était pas facile à intimider, ou que plutôt, grâce à un
grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne laissait pas voir
facilement ce qui se passait dans son âme, quand ce qui s’y passait
ressemblait à de la crainte, il se campa fièrement devant MM. les
gardes et attendit la main sur la hanche, dans une attitude qui ne
manquait pas de majesté.
L’huissier rentra et fit signe à d’Artagnan de le suivre. Il sembla au
jeune homme que les gardes, en le regardant s’éloigner, chuchotaient
entre eux.
Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une
bibliothèque, et se trouva en face d’un homme assis devant un bureau et
qui écrivait.
L’huissier l’introduisit et se retira sans dire une parole. D’Artagnan
resta debout et examina cet homme.
D’Artagnan crut d’abord qu’il avait affaire à quelque juge examinant
son dossier, mais il s’aperçut que l’homme de bureau écrivait ou plutôt
corrigeait des lignes d’inégales longueurs, en scandant des mots sur
ses doigts; il vit qu’il était en face d’un poète. Au bout d’un
instant, le poète ferma son manuscrit sur la couverture duquel était
écrit: MIRAME, _tragédie en cinq actes_, et leva la tête.
D’Artagnan reconnut le cardinal.
CHAPITRE XL.
LE CARDINAL
Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa main, et
regarda un instant le jeune homme. Nul n’avait l’oeil plus profondément
scrutateur que le cardinal de Richelieu, et d’Artagnan sentit ce regard
courir par ses veines comme une fièvre.
Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre à la main, et
attendant le bon plaisir de Son Éminence, sans trop d’orgueil, mais
aussi sans trop d’humilité.
«Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d’Artagnan du Béarn?
— Oui, Monseigneur, répondit le jeune homme.
— Il y a plusieurs branches de d’Artagnan à Tarbes et dans les
environs, dit le cardinal, à laquelle appartenez-vous?
— Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion avec le
grand roi Henri, père de Sa Gracieuse Majesté.
— C’est bien cela. C’est vous qui êtes parti, il y a sept à huit mois à
peu près, de votre pays, pour venir chercher fortune dans la capitale?
— Oui, Monseigneur.
— Vous êtes venu par Meung, où il vous est arrivé quelque chose, je ne
sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.