la masse.
— Maintenant, calculons combien nous possédons en tout: Porthos?
— Trente écus.
— Aramis?
— Dix pistoles.
— Et vous, d’Artagnan?
— Vingt-cinq.
— Cela fait en tout? dit Athos.
— Quatre cent soixante-quinze livres! dit d’Artagnan, qui comptait
comme Archimède.
— Arrivés à Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit
Porthos, plus les harnais.
— Mais nos chevaux d’escadron? dit Aramis.
— Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de maître
que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on en fera un
demi pour un des démontés, puis nous donnerons les grattures de nos
poches à d’Artagnan, qui a la main bonne, et qui ira les jouer dans le
premier tripot venu, voilà.
— Dînons donc, dit Porthos, cela refroidit.»
Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir, firent
honneur au repas, dont les restes furent abandonnés à MM. Mousqueton,
Bazin, Planchet et Grimaud.
En arrivant à Paris, d’Artagnan trouva une lettre de M. de Tréville qui
le prévenait que, sur sa demande, le roi venait de lui accorder la
faveur d’entrer dans les mousquetaires.
Comme c’était tout ce que d’Artagnan ambitionnait au monde, à part bien
entendu le désir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout joyeux chez
ses camarades, qu’il venait de quitter il y avait une demi-heure, et
qu’il trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils étaient réunis en
conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours des circonstances d’une
certaine gravité.
M. de Tréville venait de les faire prévenir que l’intention bien
arrêtée de Sa Majesté étant d’ouvrir la campagne le 1er mai, ils
eussent à préparer incontinent leurs équipages.
Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis: M. de Tréville ne
plaisantait pas sous le rapport de la discipline.
«Et à combien estimez-vous ces équipages? dit d’Artagnan.
— Oh! il n’y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire nos
comptes avec une lésinerie de Spartiates, et il nous faut à chacun
quinze cents livres.
— Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos.
— Moi, dit d’Artagnan, il me semble qu’avec mille livres chacun, il est
vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en procureur…»
Ce mot de procureur réveilla Porthos.
«Tiens, j’ai une idée! dit-il.
— C’est déjà quelque chose: moi, je n’en ai pas même l’ombre, fit
froidement Athos, mais quant à d’Artagnan, messieurs, le bonheur d’être
désormais des nôtres l’a rendu fou; mille livres! je déclare que pour
moi seul il m’en faut deux mille.
— Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c’est donc huit mille
livres qu’il nous faut pour nos équipages, sur lesquels équipages, il
est vrai, nous avons déjà les selles.
— Plus, dit Athos, en attendant que d’Artagnan qui allait remercier M.
de Tréville eût fermé la porte, plus ce beau diamant qui brille au
doigt de notre ami. Que diable! d’Artagnan est trop bon camarade pour
laisser des frères dans l’embarras, quand il porte à son médius la
rançon d’un roi.»
CHAPITRE XXIX.
LA CHASSE À L’ÉQUIPEMENT
Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement d’Artagnan,
quoique d’Artagnan, en sa qualité de garde, fût bien plus facile à
équiper que messieurs les mousquetaires, qui étaient des seigneurs;
mais notre cadet de Gascogne était, comme on a pu le voir, d’un
caractère prévoyant et presque avare, et avec cela (expliquez les
contraires) glorieux presque à rendre des points à Porthos. À cette
préoccupation de sa vanité, d’Artagnan joignait en ce moment une
inquiétude moins égoïste. Quelques informations qu’il eût pu prendre
sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu aucune nouvelle. M. de
Tréville en avait parlé à la reine; la reine ignorait où était la jeune
mercière et avait promis de la faire chercher.
Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère d’Artagnan.
Athos ne sortait pas de sa chambre; il était résolu à ne pas risquer
une enjambée pour s’équiper.
«Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis; eh bien, si au bout
de ces quinze jours je n’ai rien trouvé, ou plutôt si rien n’est venu
me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me casser la tête
d’un coup de pistolet, je chercherai une bonne querelle à quatre gardes
de Son Éminence ou à huit Anglais, et je me battrai jusqu’à ce qu’il y
en ait un qui me tue, ce qui, sur la quantité, ne peut manquer de
m’arriver. On dira alors que je suis mort pour le roi, de sorte que
j’aurai fait mon service sans avoir eu besoin de m’équiper.»
Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en hochant
la tête de haut en bas et disant:
«Je poursuivrai mon idée.»
Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien.
On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait dans
la communauté.
Les laquais, de leur côté, comme les coursiers d’Hippolyte,
partageaient la triste peine de leurs maîtres. Mousqueton faisait des
provisions de croûtes; Bazin, qui avait toujours donné dans la
dévotion, ne quittait plus les églises; Planchet regardait voler les
mouches; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait déterminer à
rompre le silence imposé par son maître, poussait des soupirs à
attendrir des pierres.
Les trois amis — car, ainsi que nous l’avons dit, Athos avait juré de
ne pas faire un pas pour s’équiper — les trois amis sortaient donc de
grand matin et rentraient fort tard. Ils erraient par les rues,
regardant sur chaque pavé pour savoir si les personnes qui y étaient
passées avant eux n’y avaient pas laissé quelque bourse. On eût dit
qu’ils suivaient des pistes, tant ils étaient attentifs partout où ils
allaient. Quand ils se rencontraient, ils avaient des regards désolés
qui voulaient dire: As-tu trouvé quelque chose?
Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et comme il
l’avait poursuivie avec persistance, il fut le premier à agir. C’était
un homme d’exécution que ce digne Porthos. D’Artagnan l’aperçut un jour
qu’il s’acheminait vers l’église Saint-Leu, et le suivit
instinctivement: il entra au lieu saint après avoir relevé sa moustache
et allongé sa royale, ce qui annonçait toujours de sa part les
intentions les plus conquérantes. Comme d’Artagnan prenait quelques
précautions pour se dissimuler, Porthos crut n’avoir pas été vu.
D’Artagnan entra derrière lui. Porthos alla s’adosser au côté d’un
pilier; d’Artagnan, toujours inaperçu, s’appuya de l’autre.
Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l’église était fort
peuplée. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les femmes:
grâce aux bons soins de Mousqueton l’extérieur était loin d’annoncer la
détresse de l’intérieur; son feutre était bien un peu râpé, sa plume
était bien un peu déteinte, ses broderies étaient bien un peu ternies,
ses dentelles étaient bien éraillées; mais dans la demi-teinte toutes
ces bagatelles disparaissaient, et Porthos était toujours le beau
Porthos.
D’Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où Porthos
et lui étaient adossés, une espèce de beauté mûre, un peu jaune, un peu
sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes noires. Les yeux de
Porthos s’abaissaient furtivement sur cette dame, puis papillonnaient
au loin dans la nef.
De son côté, la dame, qui de temps en temps rougissait, lançait avec la
rapidité de l’éclair un coup d’oeil sur le volage Porthos, et aussitôt
les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il était clair que
c’était un manège qui piquait au vif la dame aux coiffes noires, car
elle se mordait les lèvres jusqu’au sang, se grattait le bout du nez,
et se démenait désespérément sur son siège.
Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea une
seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une belle dame
qui était près du choeur, et qui non seulement était une belle dame,
mais encore une grande dame sans doute, car elle avait derrière elle un
négrillon qui avait apporté le coussin sur lequel elle était
agenouillée, et une suivante qui tenait le sac armorié dans lequel on
renfermait le livre où elle lisait sa messe.
La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le regard
de Porthos, et reconnut qu’il s’arrêtait sur la dame au coussin de
velours, au négrillon et à la suivante.
Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c’était des clignements d’yeux,
des doigts posés sur les lèvres, de petits sourires assassins qui
réellement assassinaient la belle dédaignée.
Aussi poussa-t-elle, en forme de _mea culpa_ et en se frappant la
poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, même la dame
au coussin rouge, se retourna de son côté; Porthos tint bon: pourtant
il avait bien compris, mais il fit le sourd.
La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort belle,
sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale
véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la trouva
plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet sur
d’Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de Douvres, que
son persécuteur, l’homme à la cicatrice, avait saluée du nom de Milady.
D’Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua de
suivre le manège de Porthos, qui l’amusait fort; il crut deviner que la
dame aux coiffes noires était la procureuse de la rue aux Ours,
d’autant mieux que l’église Saint-Leu n’était pas très éloignée de
ladite rue.
Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa
revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse s’était
montrée si récalcitrante à l’endroit de la bourse.
Mais, au milieu de tout cela, d’Artagnan remarqua aussi que pas une
figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce n’étaient que
chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour une jalousie
véritable, y a-t-il d’autre réalité que les illusions et les chimères?
Le sermon finit: la procureuse s’avança vers le bénitier; Porthos l’y
devança, et, au lieu d’un doigt, y mit toute la main. La procureuse
sourit, croyant que c’était pour elle que Porthos se mettait en frais:
mais elle fut promptement et cruellement détrompée: lorsqu’elle ne fut
plus qu’à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant invariablement
les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s’était levée et qui
s’approchait suivie de son négrillon et de sa fille de chambre.
Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa
main toute ruisselante du bénitier; la belle dévote toucha de sa main
effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix
et sortit de l’église.
C’en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette dame et
Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande dame, elle se
serait évanouie, mais comme elle n’était qu’une procureuse, elle se
contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentrée:
«Eh! monsieur Porthos, vous ne m’en offrez pas à moi, d’eau bénite?»
Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme
qui se réveillerait après un somme de cent ans.
«Ma… madame! s’écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte votre
mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi ladre qu’il
était? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas même aperçue
pendant les deux heures qu’a duré ce sermon?
— J’étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse; mais
vous ne m’avez pas aperçue parce que vous n’aviez d’yeux que pour la
belle dame à qui vous venez de donner de l’eau bénite.»
Porthos feignit d’être embarrassé.
«Ah! dit-il, vous avez remarqué…
— Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir.
— Oui, dit négligemment Porthos, c’est une duchesse de mes amies avec
laquelle j’ai grand-peine à me rencontrer à cause de la jalousie de son
mari, et qui m’avait fait prévenir qu’elle viendrait aujourd’hui, rien
que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier
perdu.
— Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m’offrir
le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers avec vous?
— Comment donc, madame», dit Porthos en se clignant de l’oeil à
lui-même comme un joueur qui rit de la dupe qu’il va faire.
Dans ce moment, d’Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un
regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d’oeil triomphant.
«Eh! eh! se dit-il à lui même en raisonnant dans le sens de la morale
étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui pourrait
bien être équipé pour le terme voulu.»
Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une barque
cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire, passage peu
fréquenté, enfermé d’un tourniquet à ses deux bouts. On n’y voyait, le
jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient.
«Ah! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, quand elle se fut assurée
qu’aucune personne étrangère à la population habituelle de la localité
ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur Porthos! vous êtes un
grand vainqueur, à ce qu’il paraît!
— Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?
— Et les signes de tantôt, et l’eau bénite? Mais c’est une princesse
pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa fille de
chambre!
— Vous vous trompez; mon Dieu, non, répondit Porthos, c’est tout
bonnement une duchesse.
— Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher
à grande livrée qui attendait sur son siège?»
Porthos n’avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son regard
de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.
Porthos regretta de n’avoir pas, du premier coup, fait la dame au
coussin rouge princesse.
«Ah! vous êtes l’enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit en
soupirant la procureuse.
— Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu’avec un physique comme
celui dont la nature m’a doué, je ne manque pas de bonnes fortunes.
— Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s’écria la procureuse en
levant les yeux au ciel.
— Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit Porthos; car
enfin, moi, madame, je puis dire que j’ai été votre victime, lorsque
blessé, mourant, je me suis vu abandonné des chirurgiens; moi, le
rejeton d’une famille illustre, qui m’étais fié à votre amitié, j’ai
manqué mourir de mes blessures d’abord, et de faim ensuite dans une
mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné
répondre une seule fois aux lettres brûlantes que je vous ai écrites.
— Mais, monsieur Porthos…, murmura la procureuse, qui sentait qu’à en
juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps- là, elle
était dans son tort.
— Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor…
— Je le sais bien.
— La baronne de…
— Monsieur Porthos, ne m’accablez pas.
— La duchesse de…
— Monsieur Porthos, soyez généreux!
— Vous avez raison, madame, et je n’achèverai pas.
— Mais c’est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter.
— Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre que
vous m’avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire.»
La procureuse poussa un gémissement.
«Mais c’est qu’aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à emprunter
était un peu bien forte.
— Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n’ai eu qu’à
écrire à la duchesse de… Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais
pas ce que c’est que de compromettre une femme; mais ce que je sais,
c’est que je n’ai eu qu’à lui écrire pour qu’elle m’en envoyât quinze
cents.»
La procureuse versa une larme.
«Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m’avez grandement
punie, et que si dans l’avenir vous vous retrouviez en pareille passe,
vous n’auriez qu’à vous adresser à moi.
— Fi donc, madame! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas argent,
s’il vous plaît, c’est humiliant.
— Ainsi, vous ne m’aimez plus!» dit lentement et tristement la
procureuse.
Porthos garda un majestueux silence.
«C’est ainsi que vous me répondez? Hélas! je comprends.
— Songez à l’offense que vous m’avez faite, madame: elle est restée là,
dit Porthos, en posant la main à son coeur et en l’y appuyant avec
force.
— Je la réparerai; voyons, mon cher Porthos!
— D’ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un
mouvement d’épaules plein de bonhomie; un prêt, pas autre chose. Après
tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que vous n’êtes
pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est obligé de sangsurer
les pauvres plaideurs pour en tirer quelques pauvres écus. Oh! si vous
étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce serait autre chose, et vous
seriez impardonnable.»
La procureuse fut piquée.
«Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout
coffre-fort de procureuse qu’il est, est peut-être mieux garni que
celui de toutes vos mijaurées ruinées.
— Double offense que vous m’avez faite alors, dit Porthos en dégageant
le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous êtes riche,
madame Coquenard, alors votre refus n’a plus d’excuse.
— Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu’elle s’était
laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le mot au pied de la
lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à mon aise.
— Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je vous en
prie. Vous m’avez méconnu; toute sympathie est éteinte entre nous.
— Ingrat que vous êtes!
— Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.
— Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.
— Eh! elle n’est déjà point si décharnée, que je crois!
— Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c’est la dernière:
m’aimez-vous encore?
— Hélas! madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu’il put
prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une campagne où mes
pressentiments me disent que je serai tué…
— Oh! ne dites pas de pareilles choses! s’écria la procureuse en
éclatant en sanglots.
— Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de plus en
plus.
— Dites plutôt que vous avez un nouvel amour.
— Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche, et même
je sens là, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle pour vous.
Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme vous ne le savez
pas, cette fatale campagne s’ouvre; je vais être affreusement préoccupé
de mon équipement. Puis je vais faire un voyage dans ma famille, au
fond de la Bretagne, pour réaliser la somme nécessaire à mon départ.»
Porthos remarqua un dernier combat entre l’amour et l’avarice.
«Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à l’église
a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Les
voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins longs quand on les
fait à deux.
— Vous n’avez donc point d’amis à Paris, monsieur Porthos? dit la
procureuse.
— J’ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mélancolique, mais
j’ai bien vu que je me trompais.
— Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la procureuse
dans un transport qui la surprit elle-même; revenez demain à la maison.
Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par conséquent; vous venez de
Noyon en Picardie, vous avez plusieurs procès à Paris, et pas de
procureur. Retiendrez-vous bien tout cela?
— Parfaitement, madame.
— Venez à l’heure du dîner.
— Fort bien.
— Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses
soixante-seize ans.
— Soixante-seize ans! peste! le bel âge! reprit Porthos.
— Le grand âge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le pauvre
cher homme peut me laisser veuve d’un moment à l’autre, continua la
procureuse en jetant un regard significatif à Porthos. Heureusement
que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout passé au dernier
vivant.
— Tout? dit Porthos.
— Tout.
— Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère madame Coquenard,
dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse.
— Nous sommes donc réconciliés, cher monsieur Porthos? dit-elle en
minaudant.
— Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air.
— Au revoir donc, mon traître.
— Au revoir, mon oublieuse.
— À demain, mon ange!
— À demain, flamme de ma vie!»
CHAPITRE XXX.
MILADY
D’Artagnan avait suivi Milady sans être aperçu par elle: il la vit
monter dans son carrosse, et il l’entendit donner à son cocher l’ordre
d’aller à Saint-Germain.
Il était inutile d’essayer de suivre à pied une voiture emportée au
trot de deux vigoureux chevaux. D’Artagnan revint donc rue Férou.
Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui était arrêté devant la
boutique d’un pâtissier, et qui semblait en extase devant une brioche
de la forme la plus appétissante.
Il lui donna l’ordre d’aller seller deux chevaux dans les écuries de M.
de Tréville, un pour lui d’Artagnan, l’autre pour lui Planchet, et de
venir le joindre chez Athos, — M. de Tréville, une fois pour toutes,
ayant mis ses écuries au service de d’Artagnan.
Planchet s’achemina vers la rue du Colombier, et d’Artagnan vers la rue
Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des bouteilles de ce
fameux vin d’Espagne qu’il avait rapporté de son voyage en Picardie. Il
fit signe à Grimaud d’apporter un verre pour d’Artagnan, et Grimaud
obéit comme d’habitude.
D’Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s’était passé à l’église
entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade était
probablement, à cette heure, en voie de s’équiper.
«Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien tranquille,
ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de mon harnais.
— Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l’êtes, mon cher
Athos, il n’y aurait ni princesses, ni reines à l’abri de vos traits
amoureux.
— Que ce d’Artagnan est jeune!» dit Athos en haussant les épaules.
Et il fit signe à Grimaud d’apporter une seconde bouteille.
En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte
entrebâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient là.
«Quels chevaux? demanda Athos.
— Deux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec lesquels
je vais aller faire un tour à Saint-Germain.
— Et qu’allez-vous faire à Saint-Germain?» demanda encore Athos.
Alors d’Artagnan lui raconta la rencontre qu’il avait faite dans
l’église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le
seigneur au manteau noir et à la cicatrice près de la tempe, était sa
préoccupation éternelle.
«C’est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous l’étiez de
Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dédaigneusement les épaules, comme
s’il eût pris en pitié la faiblesse humaine.
— Moi, point du tout! s’écria d’Artagnan. Je suis seulement curieux
d’éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais pourquoi, je
me figure que cette femme, tout inconnue qu’elle m’est et tout inconnu
que je lui suis, a une action sur ma vie.
— Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une femme qui
vaille la peine qu’on la cherche quand elle est perdue. Mme Bonacieux
est perdue, tant pis pour elle! qu’elle se retrouve!
— Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d’Artagnan; j’aime ma pauvre
Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle est,
fût-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des mains de ses
ennemis; mais je l’ignore, toutes mes recherches ont été inutiles. Que
voulez-vous, il faut bien se distraire.
— Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d’Artagnan; je le souhaite
de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.
— Écoutez, Athos, dit d’Artagnan, au lieu de vous tenir enfermé ici
comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous promener
avec moi à Saint-Germain.
— Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j’en ai, sinon
je vais à pied.
— Eh bien, moi, répondit d’Artagnan en souriant de la misanthropie
d’Athos, qui dans un autre l’eût certainement blessé, moi, je suis
moins fier que vous, je monte ce que je trouve. Ainsi, au revoir, mon
cher Athos.
— Au revoir», dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de
déboucher la bouteille qu’il venait d’apporter.
D’Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de
Saint-Germain.
Tout le long de la route, ce qu’Athos avait dit au jeune homme de Mme
Bonacieux lui revenait à l’esprit. Quoique d’Artagnan ne fût pas d’un
caractère fort sentimental, la jolie mercière avait fait une impression
réelle sur son coeur: comme il le disait, il était prêt à aller au bout
du monde pour la chercher. Mais le monde a bien des bouts, par cela
même qu’il est rond; de sorte qu’il ne savait de quel côté se tourner.
En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c’était que Milady.
Milady avait parlé à l’homme au manteau noir, donc elle le connaissait.
Or, dans l’esprit de d’Artagnan, c’était l’homme au manteau noir qui
avait enlevé Mme Bonacieux une seconde fois, comme il l’avait enlevée
une première. D’Artagnan ne mentait donc qu’à moitié, ce qui est bien
peu mentir, quand il disait qu’en se mettant à la recherche de Milady,
il se mettait en même temps à la recherche de Constance.
Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d’éperon
à son cheval, d’Artagnan avait fait la route et était arrivé à
Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où, dix ans plus tard,
devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort déserte, regardant
à droite et à gauche s’il ne reconnaîtrait pas quelque vestige de sa
belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée d’une jolie maison qui,
selon l’usage du temps, n’avait aucune fenêtre sur la rue, il vit
apparaître une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur
une sorte de terrasse garnie de fleurs. Planchet la reconnut le
premier. «Eh! monsieur dit-il s’adressant à d’Artagnan, ne vous
remettez-vous pas ce visage qui baye aux corneilles?
— Non, dit d’Artagnan; et cependant je suis certain que ce n’est point
la première fois que je le vois, ce visage.
— Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c’est ce pauvre Lubin, le
laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien accommodé il y
a un mois, à Calais, sur la route de la maison de campagne du
gouverneur.
— Ah! oui bien, dit d’Artagnan, et je le reconnais à cette heure.
Crois-tu qu’il te reconnaisse, toi?
— Ma foi, monsieur, il était si fort troublé que je doute qu’il ait
gardé de moi une mémoire bien nette.
— Eh bien, va donc causer avec ce garçon, dit d’Artagnan, et
informe-toi dans la conversation si son maître est mort.»
Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet ne le
reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la meilleure
intelligence du monde, tandis que d’Artagnan poussait les deux chevaux
dans une ruelle et, faisant le tour d’une maison, s’en revenait
assister à la conférence derrière une haie de coudriers.
Au bout d’un instant d’observation derrière la haie, il entendit le
bruit d’une voiture, et il vit s’arrêter en face de lui le carrosse de
Milady. Il n’y avait pas à s’y tromper. Milady était dedans. D’Artagnan
se coucha sur le cou de son cheval, afin de tout voir sans être vu.
Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna des
ordres à sa femme de chambre.
Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et vive,
véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du marchepied, sur
lequel elle était assise selon l’usage du temps, et se dirigea vers la
terrasse où d’Artagnan avait aperçu Lubin.
D’Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s’acheminer vers la
terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l’intérieur avait appelé Lubin,
de sorte que Planchet était resté seul, regardant de tous côtés par
quel chemin avait disparu d’Artagnan.
La femme de chambre s’approcha de Planchet, qu’elle prit pour Lubin, et
lui tendant un petit billet:
«Pour votre maître, dit-elle.
— Pour mon maître? reprit Planchet étonné.
— Oui, et très pressé. Prenez donc vite.»
Là-dessus elle s’enfuit vers le carrosse, retourné à l’avance du côté
par lequel il était venu; elle s’élança sur le marchepied, et le
carrosse repartit.
Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à l’obéissance
passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra
au bout de vingt pas d’Artagnan qui, ayant tout vu, allait au-devant de
lui.
«Pour vous, monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune
homme.
— Pour moi? dit d’Artagnan; en es-tu bien sûr?
— Pardieu! si j’en suis sûr; la soubrette a dit: “Pour ton maître.” Je
n’ai d’autre maître que vous; ainsi… Un joli brin de fille, ma foi, que
cette soubrette!»
D’Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots:
«Une personne qui s’intéresse à vous plus qu’elle ne peut le dire
voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans la
forêt. Demain, à l’hôtel du Champ du Drap d’Or, un laquais noir et
rouge attendra votre réponse.»
«Oh! oh! se dit d’Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît que
Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh
bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes? il n’est donc pas
mort?
— Non, monsieur, il va aussi bien qu’on peut aller avec quatre coups
d’épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allongé
quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien faible, ayant
perdu presque tout son sang. Comme je l’avais dit à monsieur, Lubin ne
m’a pas reconnu, et m’a raconté d’un bout à l’autre notre aventure.
— Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant, remonte à
cheval et rattrapons le carrosse.»
Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse
arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se tenait
à la portière.
La conversation entre Milady et le cavalier était tellement animée, que
d’Artagnan s’arrêta de l’autre côté du carrosse sans que personne autre
que la jolie soubrette s’aperçût de sa présence.
La conversation avait lieu en anglais, langue que d’Artagnan ne
comprenait pas; mais, à l’accent, le jeune homme crut deviner que la
belle Anglaise était fort en colère; elle termina par un geste qui ne
lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation: c’était
un coup d’éventail appliqué de telle force, que le petit meuble féminin
vola en mille morceaux.
Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady.
D’Artagnan pensa que c’était le moment d’intervenir; il s’approcha de
l’autre portière, et se découvrant respectueusement:
«Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il me
semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot, madame, et
je me charge de le punir de son manque de courtoisie.»
Aux premières paroles, Milady s’était retournée, regardant le jeune
homme avec étonnement, et lorsqu’il eut fini:
«Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur que
je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle
n’était point mon frère.
— Ah! excusez-moi, alors, dit d’Artagnan, vous comprenez que j’ignorais
cela, madame.
— De quoi donc se mêle cet étourneau, s’écria en s’abaissant à la
hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme son
parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?
— Étourneau vous-même, dit d’Artagnan en se baissant à son tour sur le
cou de son cheval, et en répondant de son côté par la portière; je ne
passe pas mon chemin parce qu’il me plaît de m’arrêter ici.»
Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur.
«Je vous parle français, moi, dit d’Artagnan; faites-moi donc, je vous
prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous êtes le frère
de madame, soit, mais vous n’êtes pas le mien, heureusement.»
On eût pu croire que Milady, craintive comme l’est ordinairement une
femme, allait s’interposer dans ce commencement de provocation, afin
d’empêcher que la querelle n’allât plus loin; mais, tout au contraire,
elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher:
«Touche à l’hôtel!»
La jolie soubrette jeta un regard d’inquiétude sur d’Artagnan, dont la
bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.
Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l’un de l’autre,
aucun obstacle matériel ne les séparant plus.
Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais d’Artagnan,
dont la colère déjà bouillante s’était encore augmentée en
reconnaissant en lui l’Anglais qui, à Amiens, lui avait gagné son
cheval et avait failli gagner à Athos son diamant, sauta à la bride et
l’arrêta.
«Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi,
car vous me faites l’effet d’oublier qu’il y a entre nous une petite
querelle engagée.
— Ah! ah! dit l’Anglais, c’est vous, mon maître. Il faut donc toujours
que vous jouiez un jeu ou un autre?
— Oui, et cela me rappelle que j’ai une revanche à prendre. Nous
verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la rapière
que le cornet.
— Vous voyez bien que je n’ai pas d’épée, dit l’Anglais; voulez- vous
faire le brave contre un homme sans armes?
— J’espère bien que vous en avez chez vous, répondit d’Artagnan. En
tout cas, j’en ai deux, et si vous le voulez, je vous en jouerai une.
— Inutile, dit l’Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes
d’ustensiles.
— Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d’Artagnan choisissez la plus
longue et venez me la montrer ce soir.
— Où cela, s’il vous plaît?
— Derrière le Luxembourg, c’est un charmant quartier pour les
promenades dans le genre de celle que je vous propose.
— C’est bien, on y sera.
— Votre heure?
— Six heures.
— À propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?
— Mais j’en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie
que moi.
— Trois? à merveille! comme cela se rencontre! dit d’Artagnan, c’est
juste mon compte.
— Maintenant, qui êtes-vous? demanda l’Anglais.
— Je suis M. d’Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes,
compagnie de M. des Essarts. Et vous?
— Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.
— Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit d’Artagnan,
quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir.»
Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de
Paris.
Comme il avait l’habitude de le faire en pareille occasion, d’Artagnan
descendit droit chez Athos.
Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme il
l’avait dit, que son équipement le vînt trouver.
Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de
M. de Wardes.
Athos fut enchanté lorsqu’il sut qu’il allait se battre contre un
Anglais. Nous avons dit que c’était son rêve.
On envoya chercher à l’instant même Porthos et Aramis par les laquais,
et on les mit au courant de la situation.
Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner contre le
mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un
danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son poème, s’enferma dans
le cabinet d’Athos et pria qu’on ne le dérangeât plus qu’au moment de
dégainer.
Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille.
Quant à d’Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous
verrons plus tard l’exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse
aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps,
passaient sur son visage dont ils éclairaient la rêverie.
CHAPITRE XXXI.
ANGLAIS ET FRANÇAIS
L’heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le
Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une pièce
de monnaie au chevrier pour qu’il s’écartât. Les laquais furent chargés
de faire sentinelle.
Bientôt une troupe silencieuse s’approcha du même enclos, y pénétra et
joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes d’outre-mer, les
présentations eurent lieu.
Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
seulement de surprise, mais encore d’inquiétude.
«Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis eurent
été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne nous battrons
pas avec des noms pareils; ce sont des noms de bergers, cela.
— Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux noms, dit
Athos.
— Ce qui ne nous donne qu’un plus grand désir de connaître les noms
véritables, répondit l’Anglais.
— Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos, à
telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux?
— C’est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois nous
risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat qu’avec
ses égaux.
— C’est juste», dit Athos. Et il prit à l’écart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout bas.
Porthos et Aramis en firent autant de leur côté.
«Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez- vous
assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l’épée avec moi?
— Oui, monsieur, dit l’Anglais en s’inclinant.
— Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
froidement Athos.
— Laquelle? demanda l’Anglais.
— C’est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je me
fisse connaître.
— Pourquoi cela?
— Parce qu’on me croit mort, que j’ai des raisons pour désirer qu’on ne
sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous tuer, pour que
mon secret ne coure pas les champs.»
L’Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais Athos
ne plaisantait pas le moins du monde.
«Messieurs, dit-il en s’adressant à la fois à ses compagnons et à leurs
adversaires, y sommes-nous?
— Oui, répondirent tout d’une voix Anglais et Français.
— Alors, en garde», dit Athos.
Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant, et le
combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens deux fois
ennemis.
Athos s’escrimait avec autant de calme et de méthode que s’il eût été
dans une salle d’armes.
Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence.
Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se dépêchait
en homme très pressé.
Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu’un
coup, mais, comme il l’en avait prévenu, le coup avait été mortel.
L’épée lui traversa le coeur.
Porthos, le second, étendit le sien sur l’herbe: il lui avait percé la
cuisse. Alors, comme l’Anglais, sans faire plus longue résistance, lui
avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans
son carrosse.
Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu’après avoir rompu une
cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes et
disparut aux huées des laquais.
Quant à d’Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu
défensif; puis, lorsqu’il avait vu son adversaire bien fatigué, il lui
avait, d’une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le baron, se
voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais, dans ce
mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse.
D’Artagnan fut sur lui d’un seul bond, et lui portant l’épée à la
gorge:
«Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l’Anglais, et vous êtes bien
entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l’amour de votre
soeur.»
D’Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le plan
qu’il avait arrêté d’avance, et dont le développement avait fait éclore
sur son visage les sourires dont nous avons parlé.
L’Anglais, enchanté d’avoir affaire à un gentilhomme d’aussi bonne
composition, serra d’Artagnan entre ses bras, fit mille caresses aux
trois mousquetaires, et, comme l’adversaire de Porthos était déjà
installé dans la voiture et que celui d’Aramis avait pris la poudre
d’escampette, on ne songea plus qu’au défunt.
Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l’espérance que sa
blessure n’était pas mortelle, une grosse bourse s’échappa de sa
ceinture. D’Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter.
«Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l’Anglais.
— Vous la rendrez à sa famille, dit d’Artagnan.
— Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de quinze
mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos laquais.»
D’Artagnan mit la bourse dans sa poche.
«Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l’espère, de
vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir, si vous le voulez
bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady Clarick; car je veux qu’elle
vous prenne à son tour dans ses bonnes grâces, et, comme elle n’est
point tout à fait mal en cour, peut-être dans l’avenir un mot dit par
elle ne vous serait-il point inutile.»
D’Artagnan rougit de plaisir, et s’inclina en signe d’assentiment.
Pendant ce temps, Athos s’était approché de d’Artagnan.
«Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à
l’oreille.
— Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.
— À moi? et pourquoi cela?
— Dame, vous l’avez tué: ce sont les dépouilles opimes.
— Moi, héritier d’un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez- vous?
— C’est l’habitude à la guerre, dit d’Artagnan; pourquoi ne serait-ce
pas l’habitude dans un duel?
— Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n’ai jamais fait cela.»
Porthos leva les épaules. Aramis, d’un mouvement de lèvres, approuva
Athos.
«Alors, dit d’Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord de
Winter nous a dit de le faire.
— Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais aux
laquais anglais.»
Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:
«Pour vous et vos camarades.»
Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa
Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord de
Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès de MM.
Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.
Lord de Winter, en quittant d’Artagnan, lui donna l’adresse de sa
soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à la
mode, au n° 6. D’ailleurs, il s’engageait à le venir prendre pour le
présenter. D’Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures, chez Athos.
Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon. Il
se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été mêlée
jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c’était quelque
créature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement
entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas
compte. Sa seule crainte était que Milady ne reconnût en lui l’homme de
Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu’il était des amis de M. de
Tréville, et par conséquent qu’il appartenait corps et âme au roi, ce
qui, dès lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque,
connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu
égal. Quant à ce commencement d’intrigue entre elle et le comte de
Wardes, notre présomptueux ne s’en préoccupait que médiocrement, bien
que le marquis fût jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du
cardinal. Ce n’est pas pour rien que l’on a vingt ans, et surtout que
l’on est né à Tarbes.
D’Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette flamboyante;
puis, il s’en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta
tout. Athos écouta ses projets; puis il secoua la tête, et lui
recommanda la prudence avec une sorte d’amertume.
«Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après une
autre!»
D’Artagnan sentit la vérité de ce reproche.
«J’aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j’aime Milady avec la
tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche surtout à
m’éclairer sur le rôle qu’elle joue à la cour.
— Le rôle qu’elle joue, pardieu! il n’est pas difficile à deviner
d’après tout ce que vous m’avez dit. C’est quelque émissaire du
cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous laisserez
votre tête tout bonnement.
— Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce me
semble.
— Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé pour
cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde, m’avez-vous
dit?
— Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.
— Ah! mon pauvre d’Artagnan, fit Athos.
— Écoutez, je veux m’éclairer; puis, quand je saurai ce que je désire
savoir, je m’éloignerai.
— Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos.
Lord de Winter arriva à l’heure dite, mais Athos, prévenu à temps,
passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d’Artagnan seul, et, comme
il était près de huit heures, il emmena le jeune homme.
Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de deux
excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.
Milady Clarick reçut gracieusement d’Artagnan. Son hôtel était d’une
somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des Anglais, chassés
par la guerre, quittassent la France, ou fussent sur le point de la
quitter, Milady venait de faire faire chez elle de nouvelles dépenses:
ce qui prouvait que la mesure générale qui renvoyait les Anglais ne la
regardait pas.
«Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d’Artagnan à sa soeur, un
jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et qui n’a point
voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions deux fois ennemis,
puisque c’est moi qui l’ai insulté, et que je suis anglais.
Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque amitié pour moi.»
Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible passa sur
son front, et un sourire tellement étrange apparut sur ses lèvres, que
le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson.
Le frère ne vit rien; il s’était retourné pour jouer avec le singe
favori de Milady, qui l’avait tiré par son pourpoint.
«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d’une voix dont la douceur
singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise humeur que venait
de remarquer d’Artagnan, vous avez acquis aujourd’hui des droits
éternels à ma reconnaissance.»
L’Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
détail. Milady l’écouta avec la plus grande attention; cependant on
voyait facilement, quelque effort qu’elle fît pour cacher ses
impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui
montait à la tête, et son petit pied s’agitait impatiemment sous sa
robe.
Lord de Winter ne s’aperçut de rien. Puis, lorsqu’il eut fini, il
s’approcha d’une table où étaient servis sur un plateau une bouteille
de vin d’Espagne et des verres. Il emplit deux verres et d’un signe
invita d’Artagnan à boire.
D’Artagnan savait que c’était fort désobliger un Anglais que de refuser
de toaster avec lui. Il s’approcha donc de la table, et prit le second
verre. Cependant il n’avait point perdu de vue Milady, et dans la glace
il s’aperçut du changement qui venait de s’opérer sur son visage.
Maintenant qu’elle croyait n’être plus regardée, un sentiment qui
ressemblait à de la férocité animait sa physionomie. Elle mordait son
mouchoir à belles dents.
Cette jolie petite soubrette, que d’Artagnan avait déjà remarquée,
entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter, qui
demanda aussitôt à d’Artagnan la permission de se retirer, s’excusant
sur l’urgence de l’affaire qui l’appelait, et chargeant sa soeur
d’obtenir son pardon.
D’Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et revint
près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité
surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement quelques
petites taches rouges disséminées sur son mouchoir indiquaient qu’elle
s’était mordu les lèvres jusqu’au sang.
Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail.
La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait s’être
entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n’était que son
beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de famille qui
l’avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était le seul héritier
de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait point. Tout cela
laissait voir à d’Artagnan un voile qui enveloppait quelque chose, mais
il ne distinguait pas encore sous ce voile.
Au reste, au bout d’une demi-heure de conversation, d’Artagnan était
convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le français
avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun doute à cet
égard.
D’Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de
dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon,
Milady sourit avec bienveillance. L’heure de se retirer arriva.
D’Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux des
hommes.
Sur l’escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla
doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu’aux yeux, lui
demanda pardon de l’avoir touché, d’une voix si douce, que le pardon
lui fut accordé à l’instant même.
D’Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la veille.
Lord de Winter n’y était point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois
tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre un grand intérêt à
lui, lui demanda d’où il était, quels étaient ses amis, et s’il n’avait
pas pensé quelquefois à s’attacher au service de M. le cardinal.
D’Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un garçon de
vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady; il lui fit un
grand éloge de Son Éminence, lui dit qu’il n’eût point manqué d’entrer
dans les gardes du cardinal au lieu d’entrer dans les gardes du roi,
s’il eût connu par exemple M. de Cavois au lieu de connaître M. de
Tréville.
Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda à
d’Artagnan de la façon la plus négligée du monde s’il n’avait jamais
été en Angleterre.
D’Artagnan répondit qu’il y avait été envoyé par M. de Tréville pour
traiter d’une remonte de chevaux et qu’il en avait même ramené quatre
comme échantillon.
Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois fois
les lèvres: elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré.
À la même heure que la veille d’Artagnan se retira. Dans le corridor il
rencontra encore la jolie Ketty; c’était le nom de la soubrette.
Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse bienveillance à
laquelle il n’y avait point à se tromper. Mais d’Artagnan était si
préoccupé de la maîtresse, qu’il ne remarquait absolument que ce qui
venait d’elle.
D’Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.
Chaque fois aussi, soit dans l’antichambre, soit dans le corridor, soit
sur l’escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
Mais, comme nous l’avons dit, d’Artagnan ne faisait aucune attention à
cette persistance de la pauvre Ketty.
CHAPITRE XXXII.
UN DÎNER DE PROCUREUR
Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si brillant ne
lui avait pas fait oublier le dîner auquel l’avait invité la femme du
procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier
coup de brosse par Mousqueton, et s’achemina vers la rue aux Ours, du
pas d’un homme qui est en double bonne fortune.
Son coeur battait, mais ce n’était pas, comme celui de d’Artagnan, d’un
jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui fouettait
le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux, gravir cet
escalier inconnu qu’avaient monté, un à un, les vieux écus de maître
Coquenard.
Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait vu
l’image dans ses rêves; bahut de forme longue et profonde, cadenassé,
verrouillé, scellé au sol; bahut dont il avait si souvent entendu
parler, et que les mains un peu sèches, il est vrai, mais non pas sans
élégance de la procureuse, allaient ouvrir à ses regards admirateurs.
Et puis lui, l’homme errant sur la terre, l’homme sans fortune, l’homme
sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux cabarets, aux
tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la plupart du temps de
s’en tenir aux lippées de rencontre, il allait tâter des repas de
ménage, savourer un intérieur confortable, et se laisser faire à ces
petits soins, qui, plus on est dur, plus ils plaisent, comme disent les
vieux soudards.
Venir en qualité de cousin s’asseoir tous les jours à une bonne table,
dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer quelque peu
les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le passe-dix et le
lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en leur gagnant par
manière d’honoraires, pour la leçon qu’il leur donnerait en une heure,
leurs économies d’un mois, tout cela souriait énormément à Porthos.
Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais propos qui
couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui leur ont survécu:
la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais comme, après tout, sauf
quelques accès d’économie que Porthos avait toujours trouvés fort
intempestifs, il avait vu la procureuse assez libérale, pour une
procureuse, bien entendu, il espéra rencontrer une maison montée sur un
pied flatteur.
Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes, l’abord
n’était point fait pour engager les gens: allée puante et noire,
escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels filtrait le
jour gris d’une cour voisine; au premier une porte basse et ferrée
d’énorme clous comme la porte principale du Grand- Châtelet.
Porthos heurta du doigt; un grand clerc pâle et enfoui sous une forêt
de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l’air d’un homme forcé de
respecter à la fois dans un autre la haute taille qui indique la force,
l’habit militaire qui indique l’état, et la mine vermeille qui indique
l’habitude de bien vivre.
Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand
derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le troisième.
En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonçait une
étude des plus achalandées.
Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu’à une heure, depuis midi la
procureuse avait l’oeil au guet et comptait sur le coeur et peut-être
aussi sur l’estomac de son adorateur pour lui faire devancer l’heure.
Mme Coquenard arriva donc par la porte de l’appartement, presque en
même temps que son convive arrivait par la porte de l’escalier, et
l’apparition de la digne dame le tira d’un grand embarras. Les clercs
avaient l’oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à cette gamme
ascendante et descendante, demeurait la langue muette.
«C’est mon cousin, s’écria la procureuse; entrez donc, entrez donc,
monsieur Porthos.»
Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à rire;
mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent dans leur
gravité.
On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé
l’antichambre où étaient les clercs, et l’étude où ils auraient dû
être: cette dernière chambre était une sorte de salle noire et meublée
de paperasses. En sortant de l’étude on laissa la cuisine à droite, et
l’on entra dans la salle de réception.
Toutes ces pièces qui se commandaient n’inspirèrent point à Porthos de
bonnes idées. Les paroles devaient s’entendre de loin par toutes ces
portes ouvertes; puis, en passant, il avait jeté un regard rapide et
investigateur sur la cuisine, et il s’avouait à lui-même, à la honte de
la procureuse et à son grand regret, à lui, qu’il n’y avait pas vu ce
feu, cette animation, ce mouvement qui, au moment d’un bon repas,
règnent ordinairement dans ce sanctuaire de la gourmandise.
Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il ne
témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s’avança jusqu’à lui
d’un air assez dégagé et le salua courtoisement.
«Nous sommes cousins, à ce qu’il paraît, monsieur Porthos?» dit le
procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de
canne.
Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait son
corps fluet, était vert et sec; ses petits yeux gris brillaient comme
des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche grimaçante, la seule
partie de son visage où la vie fût demeurée. Malheureusement les jambes
commençaient à refuser le service à toute cette machine osseuse; depuis
cinq ou six mois que cet affaiblissement s’était fait sentir, le digne
procureur était à peu près devenu l’esclave de sa femme.
Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître Coquenard
ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos.
«Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter Porthos,
qui, d’ailleurs, n’avait jamais compté être reçu par le mari avec
enthousiasme.
— Par les femmes, je crois?» dit malicieusement le procureur.
Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une naïveté
dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le
procureur naïf était une variété fort rare dans l’espèce, sourit un peu
et rougit beaucoup.
Maître Coquenard avait, dès l’arrivée de Porthos, jeté les yeux avec
inquiétude sur une grande armoire placée en face de son bureau de
chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu’elle ne répondît point
par la forme à celle qu’il avait vue dans ses songes, devait être le
bienheureux bahut, et il s’applaudit de ce que la réalité avait six
pieds de plus en hauteur que le rêve.
Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations
généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l’armoire sur
Porthos, il se contenta de dire:
«Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous fera
bien la grâce de dîner une fois avec nous, n’est-ce pas, madame
Coquenard!»
Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit; il
paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n’y fut pas insensible,
car elle ajouta:
«Mon cousin ne reviendra pas s’il trouve que nous le traitons mal;
mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à Paris,
et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui demandions pas
presque tous les instants dont il peut disposer jusqu’à son départ.
— Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! où êtes-vous?» murmura Coquenard.
Et il essaya de sourire.
Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était attaqué
dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire beaucoup de
reconnaissance pour sa procureuse.
Bientôt l’heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger,
grande pièce noire qui était située en face de la cuisine.
Les clercs, qui, à ce qu’il paraît, avaient senti dans la maison des
parfums inaccoutumés, étaient d’une exactitude militaire, et tenaient
en main leurs tabourets, tout prêts qu’ils étaient à s’asseoir. On les
voyait d’avance remuer les mâchoires avec des dispositions effrayantes.
«Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés, car
le saute-ruisseau n’était pas, comme on le pense bien, admis aux
honneurs de la table magistrale; tudieu! à la place de mon cousin, je
ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des naufragés qui
n’ont pas mangé depuis six semaines.»
Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme
Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler son mari
jusqu’à la table.
À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l’exemple de ses
clercs.
«Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!»
«Que diable sentent-ils donc d’extraordinaire dans ce potage?» dit
Porthos à l’aspect d’un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement
aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les îles
d’un archipel.
Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d’elle, tout le monde s’assit
avec empressement.
Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite Mme
Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans bouillon
aux clercs impatients.
En ce moment la porte de la salle à manger s’ouvrit d’elle-même en
criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut le
petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain
à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger.
Après le potage la servante apporta une poule bouillie; magnificence
qui fit dilater les paupières des convives, de telle façon qu’elles
semblaient prêtes à se fendre.
«On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le
procureur avec un sourire presque tragique; voilà certes une galanterie
que vous faites à votre cousin.»
La pauvre poule était maigre et revêtue d’une de ces grosses peaux
hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts; il fallait
qu’on l’eût cherchée bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir
où elle s’était retirée pour mourir de vieillesse.
«Diable! pensa Porthos, voilà qui est fort triste; je respecte la
vieillesse, mais j’en fais peu de cas bouillie ou rôtie.»
Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée; mais
tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui
dévoraient d’avance cette sublime poule, objet de ses mépris.
Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux grandes
pattes noires, qu’elle plaça sur l’assiette de son mari; trancha le
cou, qu’elle mit avec la tête à part pour elle-même; leva l’aile pour
Porthos, et remit à la servante, qui venait de l’apporter, l’animal qui
s’en retourna presque intact, et qui avait disparu avant que le
mousquetaire eût eu le temps d’examiner les variations que le
désappointement amène sur les visages, selon les caractères et les
tempéraments de ceux qui l’éprouvent.
Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme, dans
lequel quelques os de mouton, qu’on eût pu, au premier abord, croire
accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer.
Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les mines
lugubres devinrent des visages résignés.
Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération
d’une bonne ménagère.
Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d’une bouteille de
grès fort exiguë le tiers d’un verre à chacun des jeunes gens, s’en
versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et la
bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de Mme Coquenard.
Les jeunes gens remplissaient d’eau ce tiers de vin, puis, lorsqu’ils
avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient encore, et ils
faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait à la fin du repas à avaler
une boisson qui de la couleur du rubis était passée à celle de la
topaze brûlée.
Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu’il sentit
sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver le sien. Il
but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et qu’il reconnut pour
cet horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exercés.
Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.
«Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos?» dit Mme
Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n’en mangez pas.
«Du diable si j’en goûte!» murmura tout bas Porthos…
Puis tout haut:
«Merci, ma cousine, dit-il, je n’ai plus faim.»
Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir. Le
procureur répéta plusieurs fois:
«Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dîner
était un véritable festin; Dieu! ai-je mangé!»
Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la poule
et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande.
Porthos crut qu’on le mystifiait, et commença à relever sa moustache et
à froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard vint tout
doucement lui conseiller la patience.
Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés
inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une signification
terrible pour les clercs: sur un regard du procureur, accompagné d’un
sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement de table, plièrent
leurs serviettes plus lentement encore, puis ils saluèrent et
partirent.
«Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant», dit
gravement le procureur.
Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d’un buffet un morceau
de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu’elle avait fait
elle-même avec des amandes et du miel.
Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu’il voyait trop de mets;
Porthos se pinça les lèvres, parce qu’il voyait qu’il n’y avait pas de
quoi dîner.
Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves avait
disparu.
«Festin décidément, s’écria maître Coquenard en s’agitant sur sa
chaise, véritable festin, _epulæ epularum;_ Lucullus dîne chez
Lucullus.»
Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra
qu’avec du vin, du pain et du fromage il dînerait; mais le vin
manquait, la bouteille était vide; M. et Mme Coquenard n’eurent point
l’air de s’en apercevoir.
«C’est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu.»
Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et s’englua
les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard.
«Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah! si je n’avais
pas l’espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l’armoire de son
mari!»
Maître Coquenard, après les délices d’un pareil repas, qu’il appelait
un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos espérait que la
chose aurait lieu séance tenante et dans la localité même; mais le
procureur maudit ne voulut entendre à rien: il fallut le conduire dans
sa chambre et il cria tant qu’il ne fut pas devant son armoire, sur le
rebord de laquelle, pour plus de précaution encore, il posa ses pieds.
La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l’on commença
de poser les bases de la réconciliation.
«Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard.
— Merci, dit Porthos, je n’aime pas à abuser; d’ailleurs, il faut que
je songe à mon équipement.
— C’est vrai, dit la procureuse en gémissant… c’est ce malheureux
équipement.
— Hélas! oui, dit Porthos, c’est lui.
— Mais de quoi donc se compose l’équipement de votre corps, monsieur
Porthos?
— Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme vous
savez, sont soldats d’élite, et il leur faut beaucoup d’objets inutiles
aux gardes ou aux Suisses.
— Mais encore, détaillez-le-moi.
— Mais cela peut aller à…», dit Porthos, qui aimait mieux discuter le
total que le menu.
La procureuse attendait frémissante.
«À combien? dit-elle, j’espère bien que cela ne passe point…»
Elle s’arrêta, la parole lui manquait.
«Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents
livres; je crois même qu’en y mettant de l’économie, avec deux mille
livres je m’en tirerai.
— Bon Dieu, deux mille livres! s’écria-t-elle, mais c’est une fortune.»
Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la
comprit.
«Je demandais le détail, dit-elle, parce qu’ayant beaucoup de parents
et de pratiques dans le commerce, j’étais presque sûre d’obtenir les
choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous les payeriez
vous-même.
— Ah! ah! fit Porthos, si c’est cela que vous avez voulu dire!
— Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d’abord un
cheval?
— Oui, un cheval.
— Eh bien, justement j’ai votre affaire.
— Ah! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon cheval;
ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d’objets
qu’un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera pas,
d’ailleurs, à plus de trois cents livres.
— Trois cents livres: alors mettons trois cents livres» dit la
procureuse avec un soupir.
Porthos sourit: on se souvient qu’il avait la selle qui lui venait de
Buckingham, c’était donc trois cents livres qu’il comptait mettre
sournoisement dans sa poche.
«Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma valise;
quant aux armes, il est inutile que vous vous en préoccupiez, je les
ai.
— Un cheval pour votre laquais? reprit en hésitant la procureuse; mais
c’est bien grand seigneur, mon ami.
— Eh! madame! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un croquant,
par hasard?
— Non; je vous disais seulement qu’un joli mulet avait quelquefois
aussi bon air qu’un cheval, et qu’il me semble qu’en vous procurant un
joli mulet pour Mousqueton…
— Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j’ai vu de très
grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à mulets. Mais
alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet avec des panaches et
des grelots?
— Soyez tranquille, dit la procureuse.
— Reste la valise, reprit Porthos.
— Oh! que cela ne vous inquiète point, s’écria Mme Coquenard: mon mari
a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a une
surtout qu’il affectionnait dans ses voyages, et qui est grande à tenir
un monde.
— Elle est donc vide, votre valise? demanda naïvement Porthos.
— Assurément qu’elle est vide, répondit naïvement de son côté la
procureuse.
— Ah! mais la valise dont j’ai besoin est une valise bien garnie, ma
chère.»
Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n’avait pas encore
écrit sa scène de l’Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon.
Enfin le reste de l’équipement fut successivement débattu de la même
manière; et le résultat de la scène fut que la procureuse demanderait à
son mari un prêt de huit cents livres en argent, et fournirait le
cheval et le mulet qui auraient l’honneur de porter à la gloire Porthos
et Mousqueton.
Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que l’époque du
remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard. Celle-ci voulait
bien le retenir en lui faisant les yeux doux; mais Porthos prétexta les
exigences du service, et il fallut que la procureuse cédât le pas au
roi.
Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur.
CHAPITRE XXXIII.
SOUBRETTE ET MAÎTRESSE
Cependant, comme nous l’avons dit, malgré les cris de sa conscience et
les sages conseils d’Athos, d’Artagnan devenait d’heure en heure plus
amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas tous les jours d’aller lui
faire une cour à laquelle l’aventureux Gascon était convaincu qu’elle
ne pouvait, tôt ou tard, manquer de répondre.
Un soir qu’il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui attend
une pluie d’or, il rencontra la soubrette sous la porte cochère; mais
cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en
passant, elle lui prit doucement la main.
«Bon! fit d’Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi de
la part de sa maîtresse; elle va m’assigner quelque rendez-vous qu’on
n’aura pas osé me donner de vive voix.»
Et il regarda la belle enfant de l’air le plus vainqueur qu’il put
prendre.
«Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier…, balbutia
la soubrette.
— Parle, mon enfant, parle, dit d’Artagnan, j’écoute.
— Ici, impossible: ce que j’ai à vous dire est trop long et surtout
trop secret.
— Eh bien, mais comment faire alors?
— Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty.
— Où tu voudras, ma belle enfant.
— Alors, venez.»
Et Ketty, qui n’avait point lâché la main de d’Artagnan, l’entraîna par
un petit escalier sombre et tournant, et, après lui avoir fait monter
une quinzaine de marches, ouvrit une porte.
«Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et nous
pourrons causer.
— Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda
d’Artagnan.
— C’est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec celle de
ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle ne pourra
entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu’à minuit.»
D’Artagnan jeta un coup d’oeil autour de lui. La petite chambre était
charmante de goût et de propreté; mais, malgré lui, ses yeux se
fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la chambre
de Milady.
Ketty devina ce qui se passait dans l’âme du jeune homme et poussa un
soupir.
«Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit- elle.
— Oh! plus que je ne puis dire! j’en suis fou!»
Ketty poussa un second soupir.
«Hélas! monsieur, dit-elle, c’est bien dommage!
— Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux? demanda d’Artagnan.
— C’est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime pas du
tout.
— Hein! fit d’Artagnan, t’aurait-elle chargée de me le dire?
— Oh! non pas, monsieur! mais c’est moi qui, par intérêt pour vous, ai
pris la résolution de vous en prévenir.
— Merci, ma bonne Ketty, mais de l’intention seulement, car la
confidence, tu en conviendras, n’est point agréable.
— C’est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit,
n’est-ce pas?
— On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle enfant, ne
fût-ce que par amour-propre.
— Donc vous ne me croyez pas?
— J’avoue que jusqu’à ce que tu daignes me donner quelques preuves de
ce que tu avances…
— Que dites-vous de celle-ci?»
Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.
«Pour moi? dit d’Artagnan en s’emparant vivement de la lettre.
— Non, pour un autre.
— Pour un autre?
— Oui.
— Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan.
— Voyez l’adresse.
— M. le comte de Wardes.»
Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à
l’esprit du présomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la
pensée, il déchira l’enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en voyant
ce qu’il allait faire, ou plutôt ce qu’il faisait.
«Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?
— Moi, rien!» dit d’Artagnan, et il lut:
«Vous n’avez pas répondu à mon premier billet; êtes-vous donc
souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal
de Mme de Guise? Voici l’occasion, comte! ne la laissez pas échapper.»
D’Artagnan pâlit; il était blessé dans son amour-propre, il se crut
blessé dans son amour.
«Pauvre cher monsieur d’Artagnan! dit Ketty d’une voix pleine de
compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.
— Tu me plains, bonne petite! dit d’Artagnan.
— Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c’est que l’amour,
moi!
— Tu sais ce que c’est que l’amour? dit d’Artagnan la regardant pour la
première fois avec une certaine attention.
— Hélas! oui.
— Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de
m’aider à me venger de ta maîtresse.
— Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer?
— Je voudrais triompher d’elle, supplanter mon rival.
— Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier! dit vivement
Ketty.
— Et pourquoi cela? demanda d’Artagnan.
— Pour deux raisons.
— Lesquelles?
— La première, c’est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé.
— Qu’en sais-tu?
— Vous l’avez blessée au coeur.
— Moi! en quoi puis-je l’avoir blessée, moi qui, depuis que je la
connais, vis à ses pieds comme un esclave! parle, je t’en prie.
— Je n’avouerais jamais cela qu’à l’homme… qui lirait jusqu’au fond de
mon âme!»
D’Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille était
d’une fraîcheur et d’une beauté que bien des duchesses eussent achetées
de leur couronne.
«Ketty, dit-il, je lirai jusqu’au fond de ton âme quand tu voudras;
qu’à cela ne tienne, ma chère enfant.»
Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint rouge
comme une cerise.
«Oh! non, s’écria Ketty, vous ne m’aimez pas! C’est ma maîtresse que
vous aimez, vous me l’avez dit tout à l’heure.
— Et cela t’empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison?
— La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie par
le baiser d’abord et ensuite par l’expression des yeux du jeune homme,
c’est qu’en amour chacun pour soi.»
Alors seulement d’Artagnan se rappela les coups d’oeil languissants de
Ketty, ses rencontres dans l’antichambre, sur l’escalier, dans le
corridor, ses frôlements de main chaque fois qu’elle le rencontrait, et
ses soupirs étouffés; mais, absorbé par le désir de plaire à la grande
dame, il avait dédaigné la soubrette: qui chasse l’aigle ne s’inquiète
pas du passereau.
Mais cette fois notre Gascon vit d’un seul coup d’oeil tout le parti
qu’on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d’avouer d’une façon
si naïve ou si effrontée: interception des lettres adressées au comte
de Wardes, intelligences dans la place, entrée à toute heure dans la
chambre de Ketty, contiguë à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme
on le voit, sacrifiait déjà en idée la pauvre fille pour obtenir Milady
de gré ou de force.
«Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je te
donne une preuve de cet amour dont tu doutes?
— De quel amour? demanda la jeune fille.
— De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi.
— Et quelle est cette preuve?
— Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe
ordinairement avec ta maîtresse?
— Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.
— Eh bien, ma chère enfant, dit d’Artagnan en s’établissant dans un
fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que
j’aie jamais vue!»
Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne
demandait pas mieux que de le croire, le crut… Cependant, au grand
étonnement de d’Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine
résolution.
Le temps passe vite, lorsqu’il se passe en attaques et en défenses.
Minuit sonna, et l’on entendit presque en même temps retentir la
sonnette dans la chambre de Milady.
«Grand Dieu! s’écria Ketty, voici ma maîtresse qui m’appelle! Partez,
partez vite!»
D’Artagnan se leva, prit son chapeau comme s’il avait l’intention
d’obéir; puis, ouvrant vivement la porte d’une grande armoire au lieu
d’ouvrir celle de l’escalier, il se blottit dedans au milieu des robes
et des peignoirs de Milady.
«Que faites-vous donc?» s’écria Ketty.
D’Artagnan, qui d’avance avait pris la clef, s’enferma dans son armoire
sans répondre.
«Eh bien, cria Milady d’une voix aigre, dormez-vous donc que vous ne
venez pas quand je sonne?»
Et d’Artagnan entendit qu’on ouvrit violemment la porte de
communication.
«Me voici, Milady, me voici», s’écria Ketty en s’élançant à la
rencontre de sa maîtresse.
Toutes deux rentrèrent dans la chambre à coucher et comme la porte de
communication resta ouverte, d’Artagnan put entendre quelque temps
encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s’apaisa, et la
conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa maîtresse.
«Eh bien, dit Milady, je n’ai pas vu notre Gascon ce soir?
— Comment, madame, dit Ketty, il n’est pas venu! Serait-il volage avant
d’être heureux?
— Oh non! il faut qu’il ait été empêché par M. de Tréville ou par M.
des Essarts. Je m’y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là.
— Qu’en fera madame?
— Ce que j’en ferai!… Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet homme et
moi une chose qu’il ignore… il a manqué me faire perdre mon crédit près
de Son Éminence… Oh! je me vengerai!
— Je croyais que madame l’aimait?
— Moi, l’aimer! je le déteste! Un niais, qui tient la vie de Lord de
Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait perdre
trois cent mille livres de rente!
— C’est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son
oncle, et jusqu’à sa majorité vous auriez eu la jouissance de sa
fortune.»
D’Artagnan frissonna jusqu’à la moelle des os en entendant cette suave
créature lui reprocher, avec cette voix stridente qu’elle avait tant de
peine à cacher dans la conversation, de n’avoir pas tué un homme qu’il
l’avait vue combler d’amitié.
«Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui-même, si, je
ne sais pourquoi, le cardinal ne m’avait recommandé de le ménager.
— Oh! oui, mais madame n’a point ménagé cette petite femme qu’il
aimait.
— Oh! la mercière de la rue des Fossoyeurs: est-ce qu’il n’a pas déjà
oublié qu’elle existait? La belle vengeance, ma foi!»
Une sueur froide coulait sur le front de d’Artagnan: c’était donc un
monstre que cette femme.
Il se remit à écouter, mais malheureusement la toilette était finie.
«C’est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tâchez enfin
d’avoir une réponse à cette lettre que je vous ai donnée.
— Pour M. de Wardes? dit Ketty.
— Sans doute, pour M. de Wardes.
— En voilà un, dit Ketty, qui m’a bien l’air d’être tout le contraire
de ce pauvre M. d’Artagnan.
— Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n’aime pas les commentaires.»
D’Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de deux
verrous que mettait Milady afin de s’enfermer chez elle; de son côté,
mais le plus doucement qu’elle put, Ketty donna à la serrure un tour de
clef; d’Artagnan alors poussa la porte de l’armoire.
«O mon Dieu! dit tout bas Ketty, qu’avez-vous? et comme vous êtes pâle!
— L’abominable créature! murmura d’Artagnan.
— Silence! silence! sortez, dit Ketty; il n’y a qu’une cloison entre ma
chambre et celle de Milady, on entend de l’une tout ce qui se dit dans
l’autre!
— C’est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit d’Artagnan.
— Comment? fit Ketty en rougissant.
— Ou du moins que je sortirai… plus tard.»
Et il attira Ketty à lui; il n’y avait plus moyen de résister, la
résistance fait tant de bruit! aussi Ketty céda.
C’était un mouvement de vengeance contre Milady. D’Artagnan trouva
qu’on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des dieux.
Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contenté de cette nouvelle
conquête; mais d’Artagnan n’avait que de l’ambition et de l’orgueil.
Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu’il avait
fait de son influence sur Ketty avait été d’essayer de savoir d’elle ce
qu’était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille jura sur le
crucifix à d’Artagnan qu’elle l’ignorait complètement, sa maîtresse ne
laissant jamais pénétrer que la moitié de ses secrets; seulement, elle
croyait pouvoir répondre qu’elle n’était pas morte.
Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à Milady son crédit près
du cardinal, Ketty n’en savait pas davantage; mais cette fois,
d’Artagnan était plus avancé qu’elle: comme il avait aperçu Milady sur
un bâtiment consigné au moment où lui-même quittait l’Angleterre, il se
douta qu’il était question cette fois des ferrets de diamants.
Mais ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que la haine
véritable, la haine profonde, la haine invétérée de Milady lui venait
de ce qu’il n’avait pas tué son beau-frère.
D’Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle était de fort
méchante humeur, d’Artagnan se douta que c’était le défaut de réponse
de M. de Wardes qui l’agaçait ainsi. Ketty entra; mais Milady la reçut
fort durement. Un coup d’oeil qu’elle lança à d’Artagnan voulait dire:
Vous voyez ce que je souffre pour vous.
Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s’adoucit, elle
écouta en souriant les doux propos de d’Artagnan, elle lui donna même
sa main à baiser.
D’Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c’était un
garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout en
faisant sa cour à Milady il avait bâti dans son esprit un petit plan.
Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle pour
avoir des nouvelles. Ketty avait été fort grondée, on l’avait accusée
de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes,
et elle lui avait ordonné d’entrer chez elle à neuf heures du matin
pour y prendre une troisième lettre.
D’Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette lettre
le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que voulut son
amant: elle était folle.
Les choses se passèrent comme la veille: d’Artagnan s’enferma dans son
armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa
porte. Comme la veille d’Artagnan ne rentra chez lui qu’à cinq heures
du matin.
À onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait à la main un nouveau
billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n’essaya pas même de le
disputer à d’Artagnan; elle le laissa faire; elle appartenait corps et
âme à son beau soldat.
D’Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit:
«Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous
aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire
que je vous déteste.
«Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la
jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un
galant homme peut obtenir son pardon.»
D’Artagnan rougit et pâlit plusieurs fois en lisant ce billet.
«Oh! vous l’aimez toujours! dit Ketty, qui n’avait pas détourné un
instant les yeux du visage du jeune homme.
— Non, Ketty, tu te trompes, je ne l’aime plus; mais je veux me venger
de ses mépris.
— Oui, je connais votre vengeance; vous me l’avez dite.
— Que t’importe, Ketty! tu sais bien que c’est toi seule que j’aime.
— Comment peut-on savoir cela?
— Par le mépris que je ferai d’elle.»
Ketty soupira.
D’Artagnan prit une plume et écrivit:
«Madame, jusqu’ici j’avais douté que ce fût bien à moi que vos deux
premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais indigne d’un
pareil honneur; d’ailleurs j’étais si souffrant, que j’eusse en tout
cas hésité à y répondre.
«Mais aujourd’hui il faut bien que je croie à l’excès de vos bontés,
puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante,
m’affirme que j’ai le bonheur d’être aimé de vous.
«Elle n’a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme peut
obtenir son pardon. J’irai donc vous demander le mien ce soir à onze
heures. Tarder d’un jour serait à mes yeux, maintenant, vous faire une
nouvelle offense.
«Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.
«Comte DE WARDES.»
Ce billet était d’abord un faux, c’était ensuite une indélicatesse;
c’était même, au point de vue de nos moeurs actuelles, quelque chose
comme une infamie; mais on se ménageait moins à cette époque qu’on ne
le fait aujourd’hui. D’ailleurs d’Artagnan, par ses propres aveux,
savait Milady coupable de trahison à des chefs plus importants, et il
n’avait pour elle qu’une estime fort mince. Et cependant malgré ce peu
d’estime, il sentait qu’une passion insensée le brûlait pour cette
femme. Passion ivre de mépris, mais passion ou soif, comme on voudra.
L’intention de d’Artagnan était bien simple: par la chambre de Ketty il
arrivait à celle de sa maîtresse; il profitait du premier moment de
surprise, de honte, de terreur pour triompher d’elle; peut-être aussi
échouerait-il, mais il fallait bien donner quelque chose au hasard.
Dans huit jours la campagne s’ouvrait, et il fallait partir; d’Artagnan
n’avait pas le temps de filer le parfait amour.
«Tiens, dit le jeune homme en remettant à Ketty le billet tout cacheté,
donne cette lettre à Milady; c’est la réponse de M. de Wardes.»
La pauvre Ketty devint pâle comme la mort, elle se doutait de ce que
contenait le billet.
«Écoute, ma chère enfant, lui dit d’Artagnan, tu comprends qu’il faut
que tout cela finisse d’une façon ou de l’autre; Milady peut découvrir
que tu as remis le premier billet à mon valet, au lieu de le remettre
au valet du comte; que c’est moi qui ai décacheté les autres qui
devaient être décachetés par M. de Wardes; alors Milady te chasse, et,
tu la connais, ce n’est pas une femme à borner là sa vengeance.
— Hélas! dit Ketty, pour qui me suis-je exposée à tout cela?
— Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme, aussi
je t’en suis bien reconnaissant, je te le jure.
— Mais enfin, que contient votre billet?
— Milady te le dira.
— Ah! vous ne m’aimez pas! s’écria Ketty, et je suis bien malheureuse!»
À ce reproche il y a une réponse à laquelle les femmes se trompent
toujours; d’Artagnan répondit de manière que Ketty demeurât dans la
plus grande erreur.
Cependant elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre cette
lettre à Milady, mais enfin elle se décida, c’est tout ce que voulait
d’Artagnan.
D’ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure de
chez sa maîtresse, et qu’en sortant de chez sa maîtresse il monterait
chez elle.
Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.
CHAPITRE XXXIV.
OÙ IL EST TRAITÉ DE L’ÉQUIPEMENT D’ARAMIS ET DE PORTHOS
Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son
équipement, il n’y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On dînait
les uns sans les autres, où l’on se trouvait, ou plutôt où l’on
pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce temps
précieux, qui s’écoulait si vite. Seulement on était convenu de se
trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis d’Athos, attendu
que ce dernier, selon le serment qu’il avait fait, ne passait plus le
seuil de sa porte.
C’était le jour même où Ketty était venue trouver d’Artagnan chez lui,
jour de réunion.
À peine Ketty fut-elle sortie, que d’Artagnan se dirigea vers la rue
Férou.
Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait quelques
velléités de revenir à la soutane. Athos, selon ses habitudes, ne le
dissuadait ni ne l’encourageait. Athos était pour qu’on laissât à
chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de conseils qu’on ne les
lui demandât. Encore fallait-il les lui demander deux fois.
«En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les pas
suivre; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu’un à qui l’on
puisse faire le reproche de les avoir donnés.»
Porthos arriva un instant après d’Artagnan. Les quatre amis se
trouvaient donc réunis.
Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents: celui de
Porthos la tranquillité, celui de d’Artagnan l’espoir, celui d’Aramis
l’inquiétude, celui d’Athos l’insouciance.
Au bout d’un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa
entrevoir qu’une personne haut placée avait bien voulu se charger de le
tirer d’embarras, Mousqueton entra.
Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d’un air
fort piteux, sa présence était urgente.
«Sont-ce mes équipages? demanda Porthos.
— Oui et non, répondit Mousqueton.
— Mais enfin que veux-tu dire?…
— Venez, monsieur.»
Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.
Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte.
«Que me voulez-vous, mon ami? dit Aramis avec cette douceur de langage
que l’on remarquait en lui chaque fois que ses idées le ramenaient vers
l’église…
— Un homme attend monsieur à la maison, répondit Bazin.
— Un homme! quel homme?
— Un mendiant.
— Faites-lui l’aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un pauvre
pécheur.
— Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous serez
bien aise de le voir.
— N’a-t-il rien dit de particulier pour moi?
— Si fait. “Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver, vous
lui annoncerez que j’arrive de Tours.”
— De Tours? s’écria Aramis; messieurs, mille pardons, mais sans doute
cet homme m’apporte des nouvelles que j’attendais.»
Et, se levant aussitôt, il s’éloigna rapidement.
Restèrent Athos et d’Artagnan.
«Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu’en
pensez-vous, d’Artagnan? dit Athos.
— Je sais que Porthos était en bon train, dit d’Artagnan; et quant à
Aramis, à vrai dire, je n’en ai jamais été sérieusement inquiet: mais
vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement distribué les
pistoles de l’Anglais qui étaient votre bien légitime, qu’allez-vous
faire?
— Je suis fort content d’avoir tué ce drôle, mon enfant, vu que c’est
pain bénit que de tuer un Anglais: mais si j’avais empoché ses
pistoles, elles me pèseraient comme un remords.
— Allons donc, mon cher Athos! vous avez vraiment des idées
inconcevables.
— Passons, passons! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit
l’honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais suspects
que protège le cardinal?
— C’est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je vous
ai parlé.
— Ah! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donné des
conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de suivre.
— Je vous ai donné mes raisons.
— Oui; vous voyez là votre équipement, je crois, à ce que vous m’avez
dit.
— Point du tout! j’ai acquis la certitude que cette femme était pour
quelque chose dans l’enlèvement de Mme Bonacieux.
— Oui, et je comprends; pour retrouver une femme, vous faites la cour à
une autre: c’est le chemin le plus long, mais le plus amusant.
D’Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos; mais un point
l’arrêta: Athos était un gentilhomme sévère sur le point d’honneur, et
il y avait, dans tout ce petit plan que notre amoureux avait arrêté à
l’endroit de Milady, certaines choses qui, d’avance, il en était sûr,
n’obtiendraient pas l’assentiment du puritain; il préféra donc garder
le silence, et comme Athos était l’homme le moins curieux de la terre,
les confidences de d’Artagnan en étaient restées là.
Nous quitterons donc les deux amis, qui n’avaient rien de bien
important à se dire, pour suivre Aramis.
À cette nouvelle, que l’homme qui voulait lui parler arrivait de Tours,
nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait suivi ou plutôt
devancé Bazin; il ne fit donc qu’un saut de la rue Férou à la rue de
Vaugirard.
En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille,
aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.
«C’est vous qui me demandez? dit le mousquetaire.
— C’est-à-dire que je demande M. Aramis: est-ce vous qui vous appelez
ainsi?
— Moi-même: vous avez quelque chose à me remettre?
— Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé.
— Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en ouvrant
un petit coffret de bois d’ébène incrusté de nacre, le voici, tenez.
— C’est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais.»
En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à son
maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé presque en
même temps que lui; mais cette célérité ne lui servit pas à
grand-chose; sur l’invitation du mendiant, son maître lui fit signe de
se retirer, et force lui fut d’obéir.
Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin
d’être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l’entendre, et ouvrant
sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir, il se mit à
découdre le haut de son pourpoint, d’où il tira une lettre.
Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l’écriture, et
avec un respect presque religieux, il ouvrit l’épître qui contenait ce
qui suit:
«Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore; mais
les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans retour. Faites
votre devoir au camp; je fais le mien autre part. Prenez ce que le
porteur vous remettra; faites la campagne en beau et bon gentilhomme,
et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux noirs.
«Adieu, ou plutôt au revoir!»
Le mendiant décousait toujours; il tira une à une de ses sales habits
cent cinquante doubles pistoles d’Espagne, qu’il aligna sur la table;
puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme,
stupéfait, eût osé lui adresser une parole.
Aramis alors relut la lettre, et s’aperçut que cette lettre avait un
_post-scriptum_.
«_P.-S_. — Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et grand
d’Espagne.»
«Rêves dorés! s’écria Aramis. Oh! la belle vie! oui, nous sommes
jeunes! oui, nous aurons encore des jours heureux! Oh! à toi, mon
amour, mon sang, ma vie! tout, tout, tout, ma belle maîtresse!»
Et il baisait la lettre avec passion, sans même regarder l’or qui
étincelait sur la table.
Bazin gratta à la porte; Aramis n’avait plus de raison pour le tenir à
distance; il lui permit d’entrer.
Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu’il venait
annoncer d’Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c’était que le
mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos.
Or, comme d’Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin
oubliait de l’annoncer, il s’annonça lui-même.
«Ah! diable, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, si ce sont là les
pruneaux qu’on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment au
jardinier qui les récolte.
— Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret: c’est mon
libraire qui vient de m’envoyer le prix de ce poème en vers d’une
syllabe que j’avais commencé là-bas.
— Ah! vraiment! dit d’Artagnan; eh bien, votre libraire est généreux,
mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire.
— Comment, monsieur! s’écria Bazin, un poème se vend si cher! c’est
incroyable! Oh! monsieur! vous faites tout ce que vous voulez, vous
pouvez devenir l’égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J’aime
encore cela, moi. Un poète, c’est presque un abbé. Ah! monsieur Aramis,
mettez-vous donc poète, je vous en prie.
— Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la
conversation.»
Bazin comprit qu’il était dans son tort; il baissa la tête, et sortit.
«Ah! dit d’Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions au
poids de l’or: vous êtes bien heureux, mon ami; mais prenez garde, vous
allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque, et qui est sans
doute aussi de votre libraire.»
Aramis rougit jusqu’au blanc des yeux, renfonça sa lettre, et
reboutonna son pourpoint.
«Mon cher d’Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien,
aller trouver nos amis; et puisque je suis riche, nous recommencerons
aujourd’hui à dîner ensemble en attendant que vous soyez riches à votre
tour.
— Ma foi! dit d’Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps que nous
n’avons fait un dîner convenable; et comme j’ai pour mon compte une
expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je ne serais pas
fâché, je l’avoue, de me monter un peu la tête avec quelques bouteilles
de vieux bourgogne.
— Va pour le vieux bourgogne; je ne le déteste pas non plus», dit
Aramis, auquel la vue de l’or avait enlevé comme avec la main ses idées
de retraite.
Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour
répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre
d’ébène incrusté de nacre, où était déjà le fameux mouchoir qui lui
avait servi de talisman.
Les deux amis se rendirent d’abord chez Athos, qui, fidèle au serment
qu’il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter à dîner
chez lui: comme il entendait à merveille les détails gastronomiques,
d’Artagnan et Aramis ne firent aucune difficulté de lui abandonner ce
soin important.
Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac, ils
rencontrèrent Mousqueton, qui, d’un air piteux, chassait devant lui un
mulet et un cheval.
D’Artagnan poussa un cri de surprise, qui n’était pas exempt d’un
mélange de joie.
«Ah! mon cheval jaune! s’écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval!
— Oh! l’affreux roussin! dit Aramis.
— Eh bien, mon cher, reprit d’Artagnan, c’est le cheval sur lequel je
suis venu à Paris.
— Comment, monsieur connaît ce cheval? dit Mousqueton.
— Il est d’une couleur originale, fit Aramis; c’est le seul que j’aie
jamais vu de ce poil-là.
— Je le crois bien, reprit d’Artagnan, aussi je l’ai vendu trois écus,
et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut
certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve- t-il
entre tes mains, Mousqueton?
— Ah! dit le valet, ne m’en parlez pas, monsieur, c’est un affreux tour
du mari de notre duchesse!
— Comment cela, Mousqueton?
— Oui nous sommes vus d’un très bon oeil par une femme de qualité, la
duchesse de…; mais pardon! mon maître m’a recommandé d’être discret:
elle nous avait forcés d’accepter un petit souvenir, un magnifique
genet d’Espagne et un mulet andalou, que c’était merveilleux à voir; le
mari a appris la chose, il a confisqué au passage les deux magnifiques
bêtes qu’on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles
animaux!
— Que tu lui ramènes? dit d’Artagnan.
— Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne pouvons
point accepter de pareilles montures en échange de celles que l’on nous
avait promises.
— Non, pardieu, quoique j’eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton-d’Or;
cela m’aurait donné une idée de ce que j’étais moi- même, quand je suis
arrivé à Paris. Mais que nous ne t’arrêtions pas, Mousqueton; va faire
la commission de ton maître, va. Est-il chez lui?
— Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!»
Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que
les deux amis allaient sonner à la porte de l’infortuné Porthos.
Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n’avait garde
d’ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement.
Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont-
Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il atteignit la
rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son maître,
cheval et mulet au marteau de la porte du procureur; puis, sans
s’inquiéter de leur sort futur, il s’en revint trouver Porthos et lui
annonça que sa commission était faite.
Au bout d’un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui n’avaient
pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit en soulevant et en
laissant retomber le marteau de la porte, que le procureur ordonna à
son saute-ruisseau d’aller s’informer dans le voisinage à qui
appartenaient ce cheval et ce mulet.
Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d’abord à cette
restitution; mais bientôt la visite de Porthos l’éclaira. Le courroux
qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu’il
s’imposait, épouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n’avait
point caché à son maître qu’il avait rencontré d’Artagnan et Aramis, et
que d’Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais
sur lequel il était venu à Paris, et qu’il avait vendu trois écus.
Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le
cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait,
l’invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air
plein de majesté.
Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint- Magloire,
car elle devinait les reproches qui l’y attendaient; mais elle était
fascinée par les grandes façons de Porthos.
Tout ce qu’un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber
d’imprécations et de reproches sur la tête d’une femme, Porthos le
laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse.
«Hélas! dit-elle, j’ai fait pour le mieux. Un de nos clients est
marchand de chevaux, il devait de l’argent à l’étude, et s’est montré
récalcitrant. J’ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu’il nous
devait; il m’avait promis deux montures royales.
— Eh bien, madame, dit Porthos, s’il vous devait plus de cinq écus,
votre maquignon est un voleur.
— Il n’est pas défendu de chercher le bon marché, monsieur Porthos, dit
la procureuse cherchant à s’exprimer.
— Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre
aux autres de chercher des amis plus généreux.»
Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.
«Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, j’ai tort,
je le reconnais, je n’aurais pas dû marchander quand il s’agissait
d’équiper un cavalier comme vous!»
Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite.
La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de
duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d’or sous les
pieds.
«Arrêtez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s’écria-t-elle, arrêtez et
causons.
— Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.
— Mais, dites-moi, que demandez-vous?
— Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque
chose.»
La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l’élan de sa
douleur, elle s’écria:
«Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce que
c’est qu’un cheval? sais-je ce que c’est que des harnais?
— Il fallait vous en rapporter à moi, qui m’y connais, madame; mais
vous avez voulu ménager, et, par conséquent, prêter à usure.
— C’est un tort, monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma parole
d’honneur.
— Et comment cela? demanda le mousquetaire.
— Écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l’a
mandé. C’est pour une consultation qui durera deux heures au moins,
venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.
— À la bonne heure! voilà qui est parler, ma chère!
— Vous me pardonnez?
— Nous verrons», dit majestueusement Porthos.