— Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de

toutes façons, dit d’Artagnan; vous savez le proverbe: “Malheureux au

jeu, heureux en amour.” Vous êtes trop heureux en amour pour que le jeu

ne se venge pas; mais que vous importent, à vous, les revers de la

fortune! n’avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n’avez-vous pas

votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide?

— Eh bien, voyez, mon cher d’Artagnan, comme je joue de guignon,

répondit Porthos de l’air le plus dégagé du monde! je lui ai écrit de

m’envoyer quelque cinquante louis dont j’avais absolument besoin, vu la

position où je me trouvais…

— Eh bien?

— Eh bien, il faut qu’elle soit dans ses terres, car elle ne m’a pas

répondu.

— Vraiment?

— Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante

encore que la première; mais vous voilà, mon très cher, parlons de

vous. Je commençais, je vous l’avoue, à être dans une certaine

inquiétude sur votre compte.

— Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu’il paraît, mon

cher Porthos, dit d’Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines

et les bouteilles vides.

— Couci-couci! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre jours que

l’impertinent m’a monté son compte, et que je les ai mis à la porte,

son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une façon de

vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez,

craignant toujours d’être forcé dans la position, je suis armé

jusqu’aux dents.

— Cependant, dit en riant d’Artagnan, il me semble que de temps en

temps vous faites des sorties.»

Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.

«Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable foulure me

retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des

vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu’il nous

arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles.

— Mousqueton, dit d’Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service.

— Lequel, monsieur?

— C’est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me trouver

assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu’il me fît jouir des

mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.

— Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d’un air modeste, rien de plus

facile. Il s’agit d’être adroit, voilà tout. J’ai été élevé à la

campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu

braconnier.

— Et le reste du temps, que faisait-il?

— Monsieur, il pratiquait une industrie que j’ai toujours trouvée assez

heureuse.

— Laquelle?

— Comme c’était au temps des guerres des catholiques et des huguenots,

et qu’il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les

huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il

s’était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d’être tantôt

catholique, tantôt huguenot. Or il se promenait habituellement, son

escopette sur l’épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et

quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante

l’emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans

la direction du voyageur; puis, lorsqu’il était à dix pas de lui, il

entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l’abandon que

le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire

que lorsqu’il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d’un zèle

catholique si ardent, qu’il ne comprenait pas comment, un quart d’heure

auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre

sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis catholique, mon père,

fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot.

— Et comment a fini ce digne homme? demanda d’Artagnan.

— Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il s’était

trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à

qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux; de sorte

qu’ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre; puis ils

vinrent se vanter de la belle équipée qu’ils avaient faite dans le

cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi.

— Et que fîtes-vous? dit d’Artagnan.

— Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant de

ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla

s’embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur celui du

protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait à

chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père

qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion

différente.

— En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir

été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que, dans ses

moments perdus, le brave homme était braconnier?

— Oui, monsieur, et c’est lui qui m’a appris à nouer un collet et à

placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j’ai vu que notre

gredin d’hôte nous nourrissait d’un tas de grosses viandes bonnes pour

des manants, et qui n’allaient point à deux estomacs aussi débilités

que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout

en me promenant dans le bois de M. le Prince, j’ai tendu des collets

dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d’eau de Son

Altesse, j’ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que

maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut

s’en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d’anguilles, tous

aliments légers et sains, convenables pour des malades.

— Mais le vin, dit d’Artagnan, qui fournit le vin? c’est votre hôte?

— C’est-à-dire, oui et non.

— Comment, oui et non?

— Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu’il a cet honneur.

— Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses

instructives.

— Voici, monsieur. Le hasard a fait que j’ai rencontré dans mes

pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre

autres le Nouveau Monde.

— Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles qui

sont sur ce secrétaire et sur cette commode?

— Patience, monsieur, chaque chose viendra à son tour.

— C’est juste, Mousqueton; je m’en rapporte à vous, et j’écoute.

— Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l’avait accompagné

dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, de sorte

que nous nous liâmes d’autant plus rapidement qu’il y avait entre nous

de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse

par-dessus tout, de sorte qu’il me racontait comment, dans les plaines

de pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec

de simples noeuds coulants qu’ils jettent au cou de ces terribles

animaux. D’abord, je ne voulais pas croire qu’on pût en arriver à ce

degré d’adresse, de jeter à vingt ou trente pas l’extrémité d’une corde

où l’on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la

vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à

chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me

livrai à cet exercice, et comme la nature m’a doué de quelques

facultés, aujourd’hui je jette le lasso aussi bien qu’aucun homme du

monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien garnie,

mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave a un

soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme je sais

maintenant où est le bon coin, j’y puise. Voici, monsieur, comment le

Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les bouteilles qui sont

sur cette commode et sur ce secrétaire. Maintenant, voulez-vous goûter

notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez.

— Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de déjeuner.

— Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous

déjeunerons, nous, d’Artagnan nous racontera ce qu’il est devenu

lui-même, depuis dix jours qu’il nous a quittés.

— Volontiers», dit d’Artagnan.

Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de

convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes

dans le malheur, d’Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été

forcé de s’arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé Athos se

débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l’accusaient

d’être un faux-monnayeur, et comment, lui, d’Artagnan, avait été forcé

de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu’en

Angleterre.

Mais là s’arrêta la confidence de d’Artagnan; il annonça seulement qu’à

son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux

magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses

compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui

était destiné était déjà installé dans l’écurie de l’hôtel.

En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux

étaient suffisamment reposés, et qu’il serait possible d’aller coucher

à Clermont.

Comme d’Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu’il lui

tardait d’avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la

main au malade, et le prévint qu’il allait se mettre en route pour

continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la

même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l’hôtel

du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant.

Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui

permettrait pas de s’éloigner d’ici là. D’ailleurs il fallait qu’il

restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.

D’Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et après avoir

recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à

l’hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d’un de ses

chevaux de main.

CHAPITRE XXVI.

LA THÈSE D’ARAMIS

D’Artagnan n’avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa

procureuse. C’était un garçon fort sage que notre Béarnais, si jeune

qu’il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire tout ce que

lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu qu’il n’y a pas

d’amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret

intéresse l’orgueil; puis on a toujours une certaine supériorité morale

sur ceux dont on sait la vie.

Or d’Artagnan, dans ses projets d’intrigue à venir, et décidé qu’il

était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune,

d’Artagnan n’était pas fâché de réunir d’avance dans sa main les fils

invisibles à l’aide desquels il comptait les mener.

Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait

le coeur: il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait

lui donner le prix de son dévouement; mais, hâtons-nous de le dire,

cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son

bonheur perdu que de la crainte qu’il éprouvait qu’il n’arrivât malheur

à cette pauvre femme. Pour lui, il n’y avait pas de doute, elle était

victime d’une vengeance du cardinal et comme on le sait, les vengeances

de Son Éminence étaient terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant

les yeux du ministre, c’est ce qu’il ignorait lui-même et sans doute ce

que lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l’eût

trouvé chez lui.

Rien ne fait marcher le temps et n’abrège la route comme une pensée qui

absorbe en elle-même toutes les facultés de l’organisation de celui qui

pense. L’existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont cette

pensée est le rêve. Par son influence, le temps n’a plus de mesure,

l’espace n’a plus de distance. On part d’un lieu, et l’on arrive à un

autre, voilà tout. De l’intervalle parcouru, rien ne reste présent à

votre souvenir qu’un brouillard vague dans lequel s’effacent mille

images confuses d’arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie

à cette hallucination que d’Artagnan franchit, à l’allure que voulut

prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de

Crèvecoeur, sans qu’en arrivant dans ce village il se souvînt d’aucune

des choses qu’il avait rencontrées sur sa route.

Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le

cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il

s’arrêta à la porte.

Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut;

d’Artagnan était physionomiste, il enveloppa d’un coup d’oeil la grosse

figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu’il n’avait pas

besoin de dissimuler avec elle et qu’il n’avait rien à craindre de la

part d’une si joyeuse physionomie.

«Ma bonne dame, lui demanda d’Artagnan, pourriez-vous me dire ce qu’est

devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici il y a

une douzaine de jours?

— Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable,

bien fait?

— De plus, blessé à l’épaule.

— C’est cela!

— Justement.

— Eh bien, monsieur, il est toujours ici.

— Ah! pardieu, ma chère dame, dit d’Artagnan en mettant pied à terre et

en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la

vie; où est-il, ce cher Aramis, que je l’embrasse? car, je l’avoue,

j’ai hâte de le revoir.

— Pardon, monsieur, mais je doute qu’il puisse vous recevoir en ce

moment.

— Pourquoi cela? est-ce qu’il est avec une femme?

— Jésus! que dites-vous là! le pauvre garçon! Non, monsieur, il n’est

pas avec une femme.

— Et avec qui est-il donc?

— Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d’Amiens.

— Mon Dieu! s’écria d’Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal?

— Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la grâce

l’a touché et il s’est décidé à entrer dans les ordres.

— C’est juste, dit d’Artagnan, j’avais oublié qu’il n’était

mousquetaire que par intérim.

— Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?

— Plus que jamais.

— Eh bien, monsieur n’a qu’à prendre l’escalier à droite dans la cour,

au second, n° 5.»

D’Artagnan s’élança dans la direction indiquée et trouva un de ces

escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd’hui dans les

cours des anciennes auberges. Mais on n’arrivait pas ainsi chez le

futur abbé; les défilés de la chambre d’Aramis étaient gardés ni plus

ni moins que les jardins d’Aramis; Bazin stationnait dans le corridor

et lui barra le passage avec d’autant plus d’intrépidité qu’après bien

des années d’épreuve, Bazin se voyait enfin près d’arriver au résultat

qu’il avait éternellement ambitionné.

En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme

d’Église, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu

dans l’avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour

prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune

homme que le moment ne pouvait tarder l’avait seule retenu au service

d’un mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait

manquer de perdre son âme.

Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette

fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à

la douleur morale avait produit l’effet si longtemps désiré: Aramis,

souffrant à la fois du corps et de l’âme, avait enfin arrêté sur la

religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un

avertissement du Ciel le double accident qui lui était arrivé,

c’est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à

l’épaule.

On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait,

être plus désagréable à Bazin que l’arrivée de d’Artagnan, laquelle

pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui

l’avaient si longtemps entraîné. Il résolut donc de défendre bravement

la porte; et comme, trahi par la maîtresse de l’auberge, il ne pouvait

dire qu’Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant

que ce serait le comble de l’indiscrétion que de déranger son maître

dans la pieuse conférence qu’il avait entamée depuis le matin, et qui,

au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.

Mais d’Artagnan ne tint aucun compte de l’éloquent discours de maître

Bazin, et comme il ne se souciait pas d’entamer une polémique avec le

valet de son ami, il l’écarta tout simplement d’une main, et de l’autre

il tourna le bouton de la porte n° 5.

La porte s’ouvrit, et d’Artagnan pénétra dans la chambre.

Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d’une espèce de coiffure

ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis

devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d’énormes

in-folio; à sa droite était assis le supérieur des jésuites, et à sa

gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne

laissaient pénétrer qu’un jour mystérieux, ménagé pour une béate

rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l’oeil quand on

entre dans la chambre d’un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune

homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de

peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce

monde, Bazin avait fait main basse sur l’épée, les pistolets, le

chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de

toute espèce.

Mais, en leur lieu et place, d’Artagnan crut apercevoir dans un coin

obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la

muraille.

Au bruit que fit d’Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et

reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne

parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son

esprit était détaché des choses de la terre.

«Bonjour, cher d’Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux de

vous voir.

— Et moi aussi, dit d’Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr

que ce soit à Aramis que je parle.

— À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire douter?

— J’avais peur de me tromper de chambre, et j’ai cru d’abord entrer

dans l’appartement de quelque homme Église; puis une autre erreur m’a

pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs: c’est que vous ne

fussiez gravement malade.»

Les deux hommes noirs lancèrent sur d’Artagnan, dont ils comprirent

l’intention, un regard presque menaçant; mais d’Artagnan ne s’en

inquiéta pas.

«Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d’Artagnan; car,

d’après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez

à ces messieurs.»

Aramis rougit imperceptiblement.

«Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le jure;

et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous

voyant sain et sauf.

— Ah! il y vient enfin! pensa d’Artagnan, ce n’est pas malheureux.

— Car, monsieur, qui est mon ami, vient d’échapper à un rude danger,

continua Aramis avec onction, en montrant de la main d’Artagnan aux

deux ecclésiastiques.

— Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s’inclinant à l’unisson.

— Je n’y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur

rendant leur salut à son tour.

— Vous arrivez à propos, cher d’Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en

prenant part à la discussion, l’éclairer de vos lumières. M. le

principal d’Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons

sur certaines questions théologiques dont l’intérêt nous captive depuis

longtemps; je serais charmé d’avoir votre avis.

— L’avis d’un homme d’épée est bien dénué de poids, répondit

d’Artagnan, qui commençait à s’inquiéter de la tournure que prenaient

les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de

ces messieurs.»

Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.

«Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux; voici

de quoi il s’agit: M. le principal croit que ma thèse doit être surtout

dogmatique et didactique.

— Votre thèse! vous faites donc une thèse?

— Sans doute, répondit le jésuite; pour l’examen qui précède

l’ordination, une thèse est de rigueur.

— L’ordination! s’écria d’Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui

avaient dit successivement l’hôtesse et Bazin,… l’ordination!»

Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu’il

avait devant lui.

«Or», continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose

gracieuse que s’il eût été dans une ruelle et en examinant avec

complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu’il

tenait en l’air pour en faire descendre le sang: «or, comme vous l’avez

entendu, d’Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût

dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu’elle fût idéale. C’est donc

pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n’a point encore été

traité, dans lequel je reconnais qu’il y a matière à de magnifiques

développements.

_«Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est.»_

D’Artagnan, dont nous connaissons l’érudition, ne sourcilla pas plus à

cette citation qu’à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos

des présents qu’il prétendait que d’Artagnan avait reçus de M. de

Buckingham.

«Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité: les

deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand

ils donnent la bénédiction.

— Admirable sujet! s’écria le jésuite.

— Admirable et dogmatique!» répéta le curé qui, de la force de

d’Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le

jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un

écho.

Quant à d’Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à

l’enthousiasme des deux hommes noirs.

«Oui, admirable! _prorsus admirabile_! continua Aramis, mais qui exige

une étude approfondie des Pères et des Écritures. Or j’ai avoué à ces

savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des

corps de garde et le service du roi m’avaient fait un peu négliger

l’étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, _facilius natans_, dans

un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce

que la morale est à la métaphysique en philosophie.»

D’Artagnan s’ennuyait profondément, le curé aussi.

«Voyez quel exorde! s’écria le jésuite.

— _Exordium_, répéta le curé pour dire quelque chose.

— _Quemadmodum minter cœlorum immensitatem._»

Aramis jeta un coup d’oeil de côté sur d’Artagnan, et il vit que son

ami bâillait à se démonter la mâchoire.

«Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d’Artagnan goûtera

plus vivement nos paroles.

— Oui, je suis fatigué de la route, dit d’Artagnan, et tout ce latin

m’échappe.

— D’accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé,

transporté d’aise, tournait sur d’Artagnan un regard plein de

reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu’on tirerait de cette glose.

— Moïse, serviteur de Dieu… il n’est que serviteur, entendez- vous

bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux bras,

tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit avec les

deux mains. D’ailleurs, que dit l’Évangile: _imponite manus_, et non

pas _manum_. Imposez les mains, et non pas la main.

— Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste.

— À saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,

continua le jésuite: _Porrige digitos_. Présentez les doigts; y

êtes-vous maintenant?

— Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile.

— Les doigts! reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les doigts. Le

pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts

bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un

pour le Saint-Esprit.»

Tout le monde se signa; d’Artagnan crut devoir imiter cet exemple.

«Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois

pouvoirs divins; le reste, _ordines inferiores_ de la hiérarchie

ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les

plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent

avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts

bénissants. Voilà le sujet simplifié, _Argumentum omni denudatum

ornamento_. Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de

la taille de celui-ci.»

Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome

in-folio qui faisait plier la table sous son poids.

D’Artagnan frémit.

«Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais

en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J’avais choisi ce

texte; dites-moi, cher d’Artagnan, s’il n’est point de votre goût: _Non

inutile est desiderium in oblatione_, ou mieux encore: un peu de regret

ne messied pas dans une offrande au Seigneur.

— Halte-là! s’écria le jésuite, car cette thèse frise l’hérésie; il y a

une proposition presque semblable dans l’_Augustinus_ de l’hérésiarque

Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du

bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez vers les fausses

doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!

— Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête.

— Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil

mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des

demi-pélagiens.

— Mais, mon révérend…, reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle

d’arguments qui lui tombait sur la tête.

— Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps

de parler, que l’on doit regretter le monde lorsqu’on s’offre à Dieu?

écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter

le monde, c’est regretter le diable: voilà ma conclusion.

— C’est la mienne aussi, dit le curé.

— Mais de grâce!… dit Aramis.

— _Desideras diabolum_, infortuné! s’écria le jésuite.

— Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en

gémissant, ne regrettez pas le diable, c’est moi qui vous en supplie.»

D’Artagnan tournait à l’idiotisme; il lui semblait être dans une maison

de fous, et qu’il allait devenir fou comme ceux qu’il voyait. Seulement

il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se

parlait devant lui.

«Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle

commençait à percer un peu d’impatience, je ne dis pas que je regrette;

non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas

orthodoxe…»

Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.

«Non, mais convenez au moins qu’on a mauvaise grâce de n’offrir au

Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison,

d’Artagnan?

— Je le crois pardieu bien!» s’écria celui-ci.

Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.

«Voici mon point de départ, c’est un syllogisme: le monde ne manque pas

d’attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice; or

l’Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au Seigneur.

— Cela est vrai, dirent les antagonistes.

— Et puis, continua Aramis en se pinçant l’oreille pour la rendre

rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis

j’ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture

l’an passé, et duquel ce grand homme m’a fait mille compliments.

— Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite.

— Un rondeau! dit machinalement le curé.

— Dites, dites, s’écria d’Artagnan, cela nous changera quelque peu.

— Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c’est de la théologie

en vers.

— Diable! fit d’Artagnan.

— Le voici, dit Aramis d’un petit air modeste qui n’était pas exempt

d’une certaine teinte d’hypocrisie:

Vous qui pleurez un passé plein de charmes,

Et qui traînez des jours infortunés,

Tous vos malheurs se verront terminés,

Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes,

Vous qui pleurez.

D’Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son

opinion.

«Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en

effet saint Augustin? _Severus sit clericorum sermo_.

— Oui, que le sermon soit clair! dit le curé.

— Or, se hâta d’interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se

fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout; elle aura le

succès d’une plaidoirie de maître Patru.

— Plaise à Dieu! s’écria Aramis transporté.

— Vous le voyez, s’écria le jésuite, le monde parle encore en vous à

haute voix, _altissima voce_. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et

je tremble que la grâce ne soit point efficace.

— Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.

— Présomption mondaine!

— Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.

— Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?

— Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je vais

donc la continuer, et demain j’espère que vous serez satisfait des

corrections que j’y aurai faites d’après vos avis.

— Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des

dispositions excellentes.

— Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n’avons

pas à craindre qu’une partie du grain soit tombée sur la pierre,

l’autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le

reste, _aves cœli comederunt illam_.

— Que la peste t’étouffe avec ton latin! dit d’Artagnan, qui se sentait

au bout de ses forces.

— Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.

— À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez d’être une

des lumières de l’Église; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas

un feu dévorant.»

D’Artagnan, qui pendant une heure s’était rongé les ongles

d’impatience, commençait à attaquer la chair.

Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d’Artagnan, et

s’avancèrent vers la porte. Bazin, qui s’était tenu debout et qui avait

écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s’élança

vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha

respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.

Aramis les conduisit jusqu’au bas de l’escalier et remonta aussitôt

près de d’Artagnan qui rêvait encore.

Restés seuls, les deux amis gardèrent d’abord un silence embarrassé;

cependant il fallait que l’un des deux le rompît le premier, et comme

d’Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami:

«Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées

fondamentales.

— Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à

l’heure.

— Oh! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous m’en

avez déjà ouï parler, n’est-ce pas, mon ami?

— Sans doute, mais je vous avoue que j’ai cru que vous plaisantiez.

— Avec ces sortes de choses! Oh! d’Artagnan!

— Dame! on plaisante bien avec la mort.

— Et l’on a tort, d’Artagnan: car la mort, c’est la porte qui conduit à

la perdition ou au salut.

— D’accord; mais, s’il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis; vous

devez en avoir assez pour le reste de la journée: quant à moi, j’ai à

peu près oublié le peu de latin que je n’ai jamais su; puis, je vous

l’avouerai, je n’ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j’ai une

faim de tous les diables.

— Nous dînerons tout à l’heure, cher ami; seulement, vous vous

rappellerez que c’est aujourd’hui vendredi; or, dans un pareil jour, je

ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter

de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits.

— Qu’entendez-vous par tétragones? demanda d’Artagnan avec inquiétude.

— J’entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous j’ajouterai des

oeufs, et c’est une grave infraction à la règle, car les oeufs sont

viande, puisqu’ils engendrent le poulet.

— Ce festin n’est pas succulent, mais n’importe; pour rester avec vous,

je le subirai.

— Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s’il ne

profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme.

— Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos

amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de déserteur, je

vous en préviens.

— Je n’entre pas en religion, j’y rentre. C’est Église que j’avais

désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence

pour prendre la casaque de mousquetaire.

— Moi, je n’en sais rien.

— Vous ignorez comment j’ai quitté le séminaire?

— Tout à fait.

— Voici mon histoire; d’ailleurs les Écritures disent: «Confessez-vous

les uns aux autres», et je me confesse à vous, d’Artagnan.

— Et moi, je vous donne l’absolution d’avance, vous voyez que je suis

bon homme.

— Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.

— Alors, dites, je vous écoute.

— J’étais donc au séminaire depuis l’âge de neuf ans, j’en avais vingt

dans trois jours, j’allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je

me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec

plaisir — on est jeune, que voulez-vous! on est faible, — un officier

qui me voyait d’un oeil jaloux lire les vies des saints à la maîtresse

de la maison, entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce

soir-là, j’avais traduit un épisode de Judith, et je venais de

communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de

compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La

pose, qui était quelque peu abandonnée, je l’avoue, blessa cet

officier; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière

moi, et me rejoignant:

«— Monsieur l’abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne?

«— Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n’ayant jamais

osé m’en donner.

«— Eh bien, écoutez-moi, monsieur l’abbé, si vous retournez dans la

maison où je vous ai rencontré ce soir, j’oserai, moi.»

«Je crois que j’eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui

me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me

tus.

«L’officier attendait cette réponse, et voyant qu’elle tardait, il se

mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au

séminaire.

«Je suis bon gentilhomme et j’ai le sang vif, comme vous avez pu le

remarquer, mon cher d’Artagnan; l’insulte était terrible, et, tout

inconnue qu’elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer

au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais

pas suffisamment préparé pour l’ordination, et, sur ma demande, on

remit la cérémonie à un an.

«J’allai trouver le meilleur maître d’armes de Paris, je fis condition

avec lui pour prendre une leçon d’escrime chaque jour, et chaque jour,

pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le jour anniversaire de

celui où j’avais été insulté, j’accrochai ma soutane à un clou, je pris

un costume complet de cavalier, et je me rendis à un bal que donnait

une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme.

C’était rue des Francs- Bourgeois, tout près de la Force.

«En effet, mon officier y était; je m’approchai de lui, comme il

chantait un lai d’amour en regardant tendrement une femme, et je

l’interrompis au beau milieu du second couplet.

«— Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans

certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups

de canne, s’il me prend fantaisie de vous désobéir?»

«L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit:

«— Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.

«— Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et

qui traduit Judith en vers.

«— Ah! ah! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant; que me

voulez-vous?

«— Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de

promenade avec moi.

«— Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand

plaisir.

«— Non, pas demain matin, s’il vous plaît, tout de suite.

«— Si vous l’exigez absolument…

«— Mais oui, je l’exige.

«— Alors, sortons. Mesdames, dit l’officier, ne vous dérangez pas. Le

temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier

couplet.»

«Nous sortîmes.

«Je le menai rue Payenne, juste à l’endroit où un an auparavant, heure

pour heure, il m’avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il

faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l’épée à la main, et à la

première passe, je le tuai roide.

— Diable! fit d’Artagnan.

— Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur

chanteur, et qu’on le trouva rue Payenne avec un grand coup d’épée au

travers du corps, on pensa que c’était moi qui l’avait accommodé ainsi,

et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de

renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette

époque, et Porthos, qui m’avait, en dehors de mes leçons d’escrime,

appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque

de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué au siège d’Arras,

et l’on m’accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu’aujourd’hui le

moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l’église

— Et pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier et que demain? Que vous est-il

donc arrivé aujourd’hui, qui vous donne de si méchantes idées?

— Cette blessure, mon cher d’Artagnan, m’a été un avertissement du

Ciel.

— Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis sûr

qu’aujourd’hui ce n’est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir.

— Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.

— Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante,

une blessure faite par une femme.»

L’oeil d’Aramis étincela malgré lui.

«Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne

parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! avoir des

chagrins d’amour? _Vanitas vanitatum_! Me serais-je donc, à votre avis,

retourné la cervelle, et pour qui? pour quelque grisette, pour quelque

fille de chambre, à qui j’aurais fait la cour dans une garnison, fi!

— Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées

plus haut.

— Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d’ambition? un pauvre

mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se

trouve grandement déplacé dans le monde!

— Aramis, Aramis! s’écria d’Artagnan en regardant son ami avec un air

de doute.

— Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine

d’humiliations et de douleurs, continua-t-il en s’assombrissant; tous

les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la

main de l’homme, surtout les fils d’or. O mon cher d’Artagnan! reprit

Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d’amertume, croyez-moi,

cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière

joie des malheureux; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace

de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches font

du sang d’un daim blessé.

— Hélas, mon cher Aramis, dit d’Artagnan en poussant à son tour un

profond soupir, c’est mon histoire à moi-même que vous faites là.

— Comment?

— Oui, une femme que j’aimais, que j’adorais, vient de m’être enlevée

de force. Je ne sais pas où elle est, où on l’a conduite; elle est

peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.

— Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu’elle ne vous a

pas quitté volontairement; que si vous n’avez point de ses nouvelles,

c’est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que…

— Tandis que…

— Rien, reprit Aramis, rien.

— Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c’est un parti pris, une

résolution arrêtée?

— À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd’hui, demain vous ne serez

plus pour moi qu’une ombre; où plutôt même, vous n’existerez plus.

Quant au monde, c’est un sépulcre et pas autre chose.

— Diable! c’est fort triste ce que vous me dites là.

— Que voulez-vous! ma vocation m’attire, elle m’enlève.

D’Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:

«Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j’eusse voulu vous

parler de vous, de nos amis.

— Et moi, dit d’Artagnan, j’eusse voulu vous parler de vous-même, mais

je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites fi; les

amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.

— Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.

— N’en parlons donc plus, dit d’Artagnan, et brûlons cette lettre qui,

sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre

grisette ou de votre fille de chambre.

— Quelle lettre? s’écria vivement Aramis.

— Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu’on m’a

remise pour vous.

— Mais de qui cette lettre?

— Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir; la

fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de

retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante,

aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne

de duchesse.

— Que dites-vous là?

— Tiens, je l’aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en faisant

semblant de chercher. Heureusement que le monde est un sépulcre, que

les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l’amour

est un sentiment dont vous faites fi!

— Ah! d’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Aramis, tu me fais mourir!

— Enfin, la voici!» dit d’Artagnan.

Et il tira la lettre de sa poche.

Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora, son

visage rayonnait.

«Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le

messager.

— Merci, d’Artagnan! s’écria Aramis presque en délire. Elle a été

forcée de retourner à Tours; elle ne m’est pas infidèle, elle m’aime

toujours. Viens, mon ami, viens que je t’embrasse, le bonheur

m’étouffe!»

Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint

Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui avaient

roulé sur le parquet.

En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l’omelette.

«Fuis, malheureux! s’écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage;

retourne d’où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux

entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l’ail et

quatre bouteilles de vieux bourgogne.»

Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce

changement, laissa mélancoliquement glisser l’omelette dans les

épinards, et les épinards sur le parquet.

«Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit

d’Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: _Non inutile

desiderium in oblatione_.

— Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d’Artagnan,

buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu

ce qu’on fait là-bas.»

CHAPITRE XXVII.

LA FEMME D’ATHOS

«Il reste maintenant à savoir des nouvelles d’Athos, dit d’Artagnan au

fringant Aramis, quand il l’eut mis au courant de ce qui s’était passé

dans la capitale depuis leur départ, et qu’un excellent dîner leur eut

fait oublier à l’un sa thèse, à l’autre sa fatigue.

— Croyez-vous donc qu’il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis. Athos

est si froid, si brave et manie si habilement son épée.

— Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et

l’adresse d’Athos, mais j’aime mieux sur mon épée le choc des lances

que celui des bâtons, je crains qu’Athos n’ait été étrillé par de la

valetaille, les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas

tôt. Voilà pourquoi, je vous l’avoue, je voudrais repartir le plus tôt

possible.

— Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente

guère en état de monter à cheval. Hier, j’essayai de la discipline que

vous voyez sur ce mur et la douleur m’empêcha de continuer ce pieux

exercice.

— C’est qu’aussi, mon cher ami, on n’a jamais vu essayer de guérir un

coup d’escopette avec des coups de martinet; mais vous étiez malade, et

la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse.

— Et quand partez-vous?

— Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et

demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.

— À demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous devez

avoir besoin de repos.»

Le lendemain, lorsque d’Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa

fenêtre.

«Que regardez-vous donc là? demanda d’Artagnan.

— Ma foi! J’admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons

d’écurie tiennent en bride; c’est un plaisir de prince que de voyager

sur de pareilles montures.

— Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l’un

de ces chevaux est à vous.

— Ah! bah, et lequel?

— Celui des trois que vous voudrez: je n’ai pas de préférence.

— Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi?

— Sans doute.

— Vous voulez rire, d’Artagnan.

— Je ne ris plus depuis que vous parlez français.

— C’est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette

selle chevillée d’argent?

— À vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre

cheval qui caracole est à Athos.

— Peste! ce sont trois bêtes superbes.

— Je suis flatté qu’elles soient de votre goût.

— C’est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?

— À coup sûr, ce n’est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas

d’où ils viennent, et songez seulement qu’un des trois est votre

propriété.

— Je prends celui que tient le valet roux.

— À merveille!

— Vive Dieu! s’écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma

douleur; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah!

sur mon âme, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez çà, et à l’instant

même.»

Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.

«Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et

chargez mes pistolets! dit Aramis.

— Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d’Artagnan: il

y a des pistolets chargés dans vos fontes.»

Bazin soupira.

«Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d’Artagnan; on gagne le

royaume des cieux dans toutes les conditions.

— Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque larmoyant;

il fût devenu évêque et peut-être cardinal.

— Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi sert

d’être homme d’Église, je te prie? on n’évite pas pour cela d’aller

faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la première

campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing; et M. de

Nogaret de La Valette, qu’en dis-tu? il est cardinal aussi, demande à

son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie.

— Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé dans

le monde aujourd’hui.»

Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient

descendus.

«Tiens-moi l’étrier, Bazin», dit Aramis.

Et Aramis s’élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaire;

mais après quelques voltes et quelques courbettes du noble animal, son

cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu’il pâlit

et chancela. D’Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne

l’avait pas perdu des yeux, s’élança vers lui, le retint dans ses bras

et le conduisit à sa chambre.

«C’est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j’irai seul à la

recherche d’Athos.

— Vous êtes un homme d’airain, lui dit Aramis.

— Non, j’ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre en

m’attendant? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les

bénédictions, hein?»

Aramis sourit.

«Je ferai des vers, dit-il.

— Oui, des vers parfumés à l’odeur du billet de la suivante de Mme de

Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera. Quant

au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux

manoeuvres.

— Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt

à vous suivre.»

Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d’Artagnan, après avoir

recommandé son ami à Bazin et à l’hôtesse, trottait dans la direction

d’Amiens.

Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il?

La position dans laquelle il l’avait laissé était critique; il pouvait

bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front, lui

arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments

de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé, et partant le

moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses sympathies.

Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L’air

noble et distingué d’Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient

de temps en temps de l’ombre où il se tenait volontairement enfermé,

cette inaltérable égalité d’humeur qui en faisait le plus facile

compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure

qu’on eût appelée aveugle si elle n’eût été le résultat du plus rare

sang-froid, tant de qualités attiraient plus que l’estime, plus que

l’amitié de d’Artagnan, elles attiraient son admiration.

En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l’élégant et noble

courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir

avantageusement la comparaison; il était de taille moyenne, mais cette

taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que, plus

d’une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier le géant

dont la force physique était devenue proverbiale parmi les

mousquetaires; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton

dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable de

grandeur et de grâce; ses mains, dont il ne prenait aucun soin,

faisaient le désespoir d’Aramis, qui cultivait les siennes à grand

renfort de pâte d’amandes et d’huile parfumée; le son de sa voix était

pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis, ce qu’il y avait

d’indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit,

c’était cette science délicate du monde et des usages de la plus

brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à

son insu dans ses moindres actions.

S’agissait-il d’un repas, Athos l’ordonnait mieux qu’aucun homme du

monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui avaient

faits ses ancêtres ou qu’il s’était faits lui-même. S’agissait-il de

science héraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles du

royaume, leur généalogie, leurs alliances, leurs armes et l’origine de

leurs armes. L’étiquette n’avait pas de minuties qui lui fussent

étrangères, il savait quels étaient les droits des grands

propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et

un jour il avait, en causant de ce grand art, étonné le roi Louis XIII

lui-même, qui cependant y était passé maître.

Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à cheval et

faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son éducation avait

été si peu négligée, même sous le rapport des études scolastiques, si

rares à cette époque chez les gentilshommes, qu’il souriait aux bribes

de latin que détachait Aramis, et qu’avait l’air de comprendre Porthos;

deux ou trois fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était

arrivé, lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de

remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa probité

était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre

transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les

amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec

le septième commandement de Dieu. C’était donc un homme fort

extraordinaire qu’Athos.

Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature si

belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie

matérielle, comme les vieillards tournent vers l’imbécillité physique

et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces heures étaient

fréquentes, s’éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son côté

brillant disparaissait comme dans une profonde nuit.

Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête

basse, l’oeil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait

pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud,

qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le regard atone de son

maître jusqu’à son moindre désir, qu’il satisfaisait aussitôt. La

réunion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là, un

mot, échappé avec un violent effort, était tout le contingent qu’Athos

fournissait à la conversation. En échange, Athos à lui seul buvait

comme quatre, et cela sans qu’il y parût autrement que par un

froncement de sourcil plus indiqué et par une tristesse plus profonde.

D’Artagnan, dont nous connaissons l’esprit investigateur et pénétrant,

n’avait, quelque intérêt qu’il eût à satisfaire sa curiosité sur ce

sujet, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni en noter les

occurrences. Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne

faisait aucune démarche qui ne fût connue de tous ses amis.

On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette tristesse,

car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que

ce remède, comme nous l’avons dit, rendait plus sombre encore. On ne

pouvait attribuer cet excès d’humeur noire au jeu, car, au contraire de

Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les

variations de la chance, Athos, lorsqu’il avait gagné, demeurait aussi

impassible que lorsqu’il avait perdu. On l’avait vu, au cercle des

mousquetaires, gagner un soir trois mille pistoles, les perdre jusqu’au

ceinturon brodé d’or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent

louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d’une

demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans

que sa conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d’être

calme et agréable.

Ce n’était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une

influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette

tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de

l’année; juin et juillet étaient les mois terribles d’Athos.

Pour le présent, il n’avait pas de chagrin, il haussait les épaules

quand on lui parlait de l’avenir; son secret était donc dans le passé,

comme on l’avait dit vaguement à d’Artagnan.

Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore

plus intéressant l’homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans

l’ivresse la plus complète, n’avaient rien révélé, quelle que fût

l’adresse des questions dirigées contre lui.

«Eh bien, pensait d’Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à

cette heure, et mort par ma faute, car c’est moi qui l’ai entraîné dans

cette affaire, dont il ignorait l’origine, dont il ignorera le résultat

et dont il ne devait tirer aucun profit.

— Sans compter, monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons

probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié: “Au large,

d’Artagnan! je suis pris.” Et après avoir déchargé ses deux pistolets,

quel bruit terrible il faisait avec son épée! On eût dit vingt hommes,

ou plutôt vingt diables enragés!»

Et ces mots redoublaient l’ardeur de d’Artagnan, qui excitait son

cheval, lequel n’ayant pas besoin d’être excité emportait son cavalier

au galop.

Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens; à onze heures et demie,

on était à la porte de l’auberge maudite.

D’Artagnan avait souvent médité contre l’hôte perfide une de ces bonnes

vengeances qui consolent, rien qu’en espérance. Il entra donc dans

l’hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de

l’épée et faisant siffler sa cravache de la main droite.

«Me reconnaissez-vous? dit-il à l’hôte, qui s’avançait pour le saluer.

— Je n’ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les yeux

encore éblouis du brillant équipage avec lequel d’Artagnan se

présentait.

— Ah! vous ne me connaissez pas!

— Non, Monseigneur.

— Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu’avez-vous fait de

ce gentilhomme à qui vous eûtes l’audace, voici quinze jours passés à

peu près, d’intenter une accusation de fausse monnaie?»

L’hôte pâlit, car d’Artagnan avait pris l’attitude la plus menaçante,

et Planchet se modelait sur son maître.

«Ah! Monseigneur, ne m’en parlez pas, s’écria l’hôte de son ton de voix

le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j’ai payé cette faute! Ah!

malheureux que je suis!

— Ce gentilhomme, vous dis-je, qu’est-il devenu?

— Daignez m’écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons,

asseyez-vous, par grâce!»

D’Artagnan, muet de colère et d’inquiétude, s’assit, menaçant comme un

juge. Planchet s’adossa fièrement à son fauteuil.

«Voici l’histoire, Monseigneur, reprit l’hôte tout tremblant, car je

vous reconnais à cette heure; c’est vous qui êtes parti quand j’eus ce

malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez.

— Oui, c’est moi; ainsi vous voyez bien que vous n’avez pas de grâce à

attendre si vous ne dites pas toute la vérité.

— Aussi veuillez m’écouter, et vous la saurez tout entière.

— J’écoute.

— J’avais été prévenu par les autorités qu’un faux-monnayeur célèbre

arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous

déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux,

vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m’avait été dépeint.

— Après, après? dit d’Artagnan, qui reconnut bien vite d’où venait le

signalement si exactement donné.

— Je pris donc, d’après les ordres de l’autorité, qui m’envoya un

renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de

m’assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs.

— Encore! dit d’Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur échauffait

terriblement les oreilles.

— Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais elles sont

justement mon excuse. L’autorité m’avait fait peur, et vous savez qu’un

aubergiste doit ménager l’autorité.

— Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il? qu’est-il devenu?

Est-il mort? est-il vivant?

— Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous

savez, et dont votre départ précipité, ajouta l’hôte avec une finesse

qui n’échappa point à d’Artagnan, semblait autoriser l’issue. Ce

gentilhomme votre ami se défendit en désespéré. Son valet, qui, par un

malheur imprévu, avait cherché querelle aux gens de l’autorité,

déguisés en garçons d’écurie…

— Ah! misérable! s’écria d’Artagnan, vous étiez tous d’accord, et je ne

sais à quoi tient que je ne vous extermine tous!

— Hélas! non, Monseigneur, nous n’étions pas tous d’accord, et vous

l’allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point l’appeler par

le nom honorable qu’il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom),

monsieur votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses

deux coups de pistolet, battit en retraite en se défendant avec son

épée dont il estropia encore un de mes hommes, et d’un coup du plat de

laquelle il m’étourdit.

— Mais, bourreau, finiras-tu? dit d’Artagnan. Athos, que devient Athos?

— En battant en retraite, comme j’ai dit à Monseigneur, il trouva

derrière lui l’escalier de la cave, et comme la porte était ouverte, il

tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on était sûr de le

retrouver là, on le laissa libre.

— Oui, dit d’Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on ne

cherchait qu’à l’emprisonner.

— Juste Dieu! à l’emprisonner, Monseigneur? il s’emprisonna bien

lui-même, je vous le jure. D’abord il avait fait de rude besogne, un

homme était tué sur le coup et deux autres étaient blessés grièvement.

Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs camarades, et

jamais je n’ai plus entendu parler ni des uns, ni des autres. Moi-même,

quand je repris mes sens, j’allai trouver M. le gouverneur, auquel je

racontai tout ce qui s’était passé, et auquel je demandai ce que je

devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l’air de tomber

des nues; il me dit qu’il ignorait complètement ce que je voulais dire,

que les ordres qui m’étaient parvenus n’émanaient pas de lui et que si

j’avais le malheur de dire à qui que ce fût qu’il était pour quelque

chose dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que

je m’étais trompé, monsieur, que j’avais arrêté l’un pour l’autre, et

que celui qu’on devait arrêter était sauvé.

— Mais Athos? s’écria d’Artagnan, dont l’impatience se doublait de

l’abandon où l’autorité laissait la chose; Athos, qu’est-il devenu?

— Comme j’avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit

l’aubergiste, je m’acheminai vers la cave afin de lui rendre sa

liberté. Ah! monsieur, ce n’était plus un homme, c’était un diable. À

cette proposition de liberté, il déclara que c’était un piège qu’on lui

tendait et qu’avant de sortir il entendait imposer ses conditions. Je

lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise

position où je m’étais mis en portant la main sur un mousquetaire de Sa

Majesté, je lui dis que j’étais prêt à me soumettre à ses conditions.

«— D’abord, dit-il, je veux qu’on me rende mon valet tout armé.»

«On s’empressa d’obéir à cet ordre; car vous comprenez bien, monsieur,

que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M.

Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu’il ne parle pas beaucoup),

M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu’il était; alors,

son maître l’ayant reçu, rebarricada la porte et nous ordonna de rester

dans notre boutique.

— Mais enfin, s’écria d’Artagnan, où est-il? où est Athos?

— Dans la cave, monsieur.

— Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là?

— Bonté divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave! vous ne

savez donc pas ce qu’il y fait, dans la cave! Ah! si vous pouviez l’en

faire sortir, monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie,

vous adorerais comme mon patron.

— Alors il est là, je le retrouverai là?

— Sans doute, monsieur, il s’est obstiné à y rester. Tous les jours, on

lui passe par le soupirail du pain au bout d’une fourche, et de la

viande quand il en demande; mais, hélas! ce n’est pas de pain et de

viande qu’il fait la plus grande consommation. Une fois, j’ai essayé de

descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une terrible

fureur. J’ai entendu le bruit de ses pistolets qu’il armait et de son

mousqueton qu’armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions

quelles étaient leurs intentions, le maître a répondu qu’ils avaient

quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu’ils les tireraient

jusqu’au dernier plutôt que de permettre qu’un seul de nous mît le pied

dans la cave. Alors, monsieur, j’ai été me plaindre au gouverneur,

lequel m’a répondu que je n’avais que ce que je méritais, et que cela

m’apprendrait à insulter les honorables seigneurs qui prenaient gîte

chez moi.

— De sorte que, depuis ce temps?… reprit d’Artagnan ne pouvant

s’empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.

— De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci, nous

menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car, monsieur, il faut

que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave; il y a

notre vin en bouteilles et notre vin en pièce, la bière, l’huile et les

épices, le lard et les saucissons; et comme il nous est défendu d’y

descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le manger aux

voyageurs qui nous arrivent, de sorte que tous les jours notre

hôtellerie se perd. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et

nous sommes ruinés.

— Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine, que

nous étions gens de qualité et non faussaires, dites?

— Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l’hôte. Mais tenez, tenez,

le voilà qui s’emporte.

— Sans doute qu’on l’aura troublé, dit d’Artagnan.

— Mais il faut bien qu’on le trouble, s’écria l’hôte; il vient de nous

arriver deux gentilshommes anglais.

— Eh bien?

— Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, monsieur;

ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M.

Athos la permission d’entrer pour satisfaire ces messieurs; et il aura

refusé comme de coutume. Ah! bonté divine! voilà le sabbat qui

redouble!»

D’Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la cave;

il se leva et, précédé de l’hôte qui se tordait les mains, et suivi de

Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il s’approcha du lieu de

la scène.

Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une longue

course et mouraient de faim et de soif.

«Mais c’est une tyrannie, s’écriaient-ils en très bon français, quoique

avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas laisser à ces

bonnes gens l’usage de leur vin. Ça, nous allons enfoncer la porte, et

s’il est trop enragé, eh bien! nous le tuerons.

— Tout beau, messieurs! dit d’Artagnan en tirant ses pistolets de sa

ceinture; vous ne tuerez personne, s’il vous plaît.

— Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d’Athos, qu’on les

laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons

voir.»

Tout braves qu’ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se

regardèrent en hésitant; on eût dit qu’il y avait dans cette cave un de

ces ogres faméliques, gigantesques héros des légendes populaires, et

dont nul ne force impunément la caverne.

Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent honte

de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq ou six

marches dont se composait l’escalier et donna dans la porte un coup de

pied à fendre une muraille.

«Planchet, dit d’Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de

celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!

messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en donner!

— Mon Dieu, s’écria la voix creuse d’Athos, j’entends d’Artagnan, ce me

semble.

— En effet, dit d’Artagnan en haussant la voix à son tour, c’est

moi-même, mon ami.

— Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs

de portes.»

Les gentilshommes avaient mis l’épée à la main, mais ils se trouvaient

pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore; mais, comme la

première fois, l’orgueil l’emporta, et un second coup de pied fit

craquer la porte dans toute sa hauteur.

«Range-toi, d’Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais

tirer.

— Messieurs, dit d’Artagnan, que la réflexion n’abandonnait jamais,

messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous engagez là dans

une mauvaise affaire, et vous allez être criblés. Voici mon valet et

moi qui vous lâcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de la

cave; puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami

et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les

miennes. Tout à l’heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole.

— S’il en reste», grogna la voix railleuse d’Athos.

L’hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine.

«Comment, s’il en reste! murmura-t-il.

— Que diable! il en restera, reprit d’Artagnan; soyez donc tranquille,

à eux deux ils n’auront pas bu toute la cave. Messieurs, remettez vos

épées au fourreau.

— Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.

— Volontiers.»

Et d’Artagnan donna l’exemple. Puis, se retournant vers Planchet, il

lui fit signe de désarmer son mousqueton.

Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au

fourreau. On leur raconta l’histoire de l’emprisonnement d’Athos. Et

comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à l’hôtelier.

«Maintenant, messieurs, dit d’Artagnan, remontez chez vous, et, dans

dix minutes, je vous réponds qu’on vous y portera tout ce que vous

pourrez désirer.»

Les Anglais saluèrent et sortirent.

«Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d’Artagnan,

ouvrez-moi la porte, je vous en prie.

— À l’instant même», dit Athos.

Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de poutres

gémissantes: c’étaient les contrescarpes et les bastions d’Athos, que

l’assiégé démolissait lui-même.

Un instant après, la porte s’ébranla, et l’on vit paraître la tête pâle

d’Athos qui, d’un coup d’oeil rapide, explorait les environs.

D’Artagnan se jeta à son cou et l’embrassa tendrement puis il voulut

l’entraîner hors de ce séjour humide, alors il s’aperçut qu’Athos

chancelait.

«Vous êtes blessé? lui dit-il.

— Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais

homme n’a mieux fait ce qu’il fallait pour cela. Vive Dieu! mon hôte,

il faut que j’en aie bu au moins pour ma part cent cinquante

bouteilles.

— Miséricorde! s’écria l’hôte, si le valet en a bu la moitié du maître

seulement, je suis ruiné.

— Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis

le même ordinaire que moi; il a bu à la pièce seulement; tenez, je

crois qu’il a oublié de remettre le fosset. Entendez- vous? cela

coule.»

D’Artagnan partit d’un éclat de rire qui changea le frisson de l’hôte

en fièvre chaude.

En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le

mousqueton sur l’épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres

des tableaux de Rubens. Il était arrosé par-devant et par- derrière

d’une liqueur grasse que l’hôte reconnut pour être sa meilleure huile

d’olive.

Le cortège traversa la grande salle et alla s’installer dans la

meilleure chambre de l’auberge, que d’Artagnan occupa d’autorité.

Pendant ce temps, l’hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes

dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un

affreux spectacle les attendait.

Au-delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour

sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles

vides entassées selon toutes les règles de l’art stratégique, on voyait

çà et là, nageant dans les mares d’huile et de vin, les ossements de

tous les jambons mangés, tandis qu’un amas de bouteilles cassées

jonchait tout l’angle gauche de la cave et qu’un tonneau, dont le

robinet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières

gouttes de son sang. L’image de la dévastation et de la mort, comme dit

le poète de l’Antiquité, régnait là comme sur un champ de bataille.

Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient à peine.

Alors les hurlements de l’hôte et de l’hôtesse percèrent la voûte de la

cave, d’Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas même la tête.

Mais à la douleur succéda la rage. L’hôte s’arma d’une broche et, dans

son désespoir, s’élança dans la chambre où les deux amis s’étaient

retirés.

«Du vin! dit Athos en apercevant l’hôte.

— Du vin! s’écria l’hôte stupéfait, du vin! mais vous m’en avez bu pour

plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti!

— Bah! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif.

— Si vous vous étiez contentés de boire, encore; mais vous avez cassé

toutes les bouteilles.

— Vous m’avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C’est votre faute.

— Toute mon huile est perdue!

— L’huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait bien

que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites.

— Tous mes saucissons rongés!

— Il y a énormément de rats dans cette cave.

— Vous allez me payer tout cela, cria l’hôte exaspéré.

— Triple drôle!» dit Athos en se soulevant. Mais il retomba aussitôt;

il venait de donner la mesure de ses forces. D’Artagnan vint à son

secours en levant sa cravache.

L’hôte recula d’un pas et se mit à fondre en larmes.

«Cela vous apprendra, dit d’Artagnan, à traiter d’une façon plus

courtoise les hôtes que Dieu vous envoie.

— Dieu…, dites le diable!

— Mon cher ami, dit d’Artagnan, si vous nous rompez encore les

oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave,

et nous verrons si véritablement le dégât est aussi grand que vous le

dites.

— Eh bien, oui, messieurs, dit l’hôte, j’ai tort, je l’avoue; mais à

tout péché miséricorde; vous êtes des seigneurs et je suis un pauvre

aubergiste, vous aurez pitié de moi.

— Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le coeur, et

les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes

futailles. On n’est pas si diable qu’on en a l’air. Voyons, viens ici

et causons.»

L’hôte s’approcha avec inquiétude.

«Viens, te dis-je, et n’aie pas peur, continua Athos. Au moment où

j’allais te payer, j’avais posé ma bourse sur la table.

— Oui, Monseigneur.

— Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle?

— Déposée au greffe, Monseigneur: on avait dit que c’était de la fausse

monnaie.

— Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante pistoles.

— Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu’il tient.

Si c’était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l’espoir; mais

malheureusement ce sont de bonnes pièces.

— Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas,

d’autant plus qu’il ne me reste pas une livre.

— Voyons, dit d’Artagnan, l’ancien cheval d’Athos, où est-il?

— À l’écurie.

— Combien vaut-il?

— Cinquante pistoles tout au plus.

— Il en vaut quatre-vingts; prends-le, et que tout soit dit.

— Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet? et sur

quoi ferai-je la campagne? sur Grimaud?

— Je t’en amène un autre, dit d’Artagnan.

— Un autre?

— Et magnifique! s’écria l’hôte.

— Alors, s’il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux,

et à boire!

— Duquel? demanda l’hôte tout à fait rasséréné.

— De celui qui est au fond, près des lattes; il en reste encore

vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute.

Montez-en six.

— Mais c’est un foudre que cet homme! dit l’hôte à part lui; s’il reste

seulement quinze jours ici, et qu’il paie ce qu’il boira, je rétablirai

mes affaires.

— Et n’oublie pas, continua d’Artagnan, de monter quatre bouteilles du

pareil aux deux seigneurs anglais.

— Maintenant, dit Athos, en attendant qu’on nous apporte du vin,

conte-moi, d’Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons.»

D’Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son lit

avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux théologiens.

Comme il achevait, l’hôte rentra avec les bouteilles demandées et un

jambon qui, heureusement pour lui, était resté hors de la cave.

«C’est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de d’Artagnan,

voilà pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami, qu’avez-vous et

que vous est-il arrivé personnellement? Je vous trouve un air sinistre.

— Hélas! dit d’Artagnan, c’est que je suis le plus malheureux de nous

tous, moi!

— Toi malheureux, d’Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu

malheureux? Dis-moi cela.

— Plus tard, dit d’Artagnan.

— Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je suis

ivre, d’Artagnan? Retiens bien ceci: je n’ai jamais les idées plus

nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles.»

D’Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.

Athos l’écouta sans sourciller; puis, lorsqu’il eut fini:

«Misères que tout cela, dit Athos, misères!»

C’était le mot d’Athos.

«Vous dites toujours misères! mon cher Athos, dit d’Artagnan; cela vous

sied bien mal, à vous qui n’avez jamais aimé.»

L’oeil mort d’Athos s’enflamma soudain, mais ce ne fut qu’un éclair, il

redevint terne et vague comme auparavant.

«C’est vrai, dit-il tranquillement, je n’ai jamais aimé, moi.

— Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d’Artagnan, que vous avez

tort d’être dur pour nous autres coeurs tendres.

— Coeurs tendres, coeurs percés, dit Athos.

— Que dites-vous?

— Je dis que l’amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la mort!

Vous êtes bien heureux d’avoir perdu, croyez-moi, mon cher d’Artagnan.

Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de perdre toujours.

— Elle avait l’air de si bien m’aimer!

— Elle en avait l’air.

— Oh! elle m’aimait.

— Enfant! il n’y a pas un homme qui n’ait cru comme vous que sa

maîtresse l’aimait, et il n’y a pas un homme qui n’ait été trompé par

sa maîtresse.

— Excepté vous, Athos, qui n’en avez jamais eu.

— C’est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n’en ai jamais

eu, moi. Buvons!

— Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d’Artagnan, instruisez-moi,

soutenez-moi; j’ai besoin de savoir et d’être consolé.

— Consolé de quoi?

— De mon malheur.

— Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules; je serais

curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire

d’amour.

— Arrivée à vous?

— Ou à un de mes amis, qu’importe!

— Dites, Athos, dites.

— Buvons, nous ferons mieux.

— Buvez et racontez.

— Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre,

les deux choses vont à merveille ensemble.

— J’écoute», dit d’Artagnan.

Athos se recueillit, et, à mesure qu’il se recueillait, d’Artagnan le

voyait pâlir; il en était à cette période de l’ivresse où les buveurs

vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut sans dormir. Ce

somnambulisme de l’ivresse avait quelque chose d’effrayant.

«Vous le voulez absolument? demanda-t-il.

— Je vous en prie, dit d’Artagnan.

— Qu’il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes

amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un

sourire sombre; un des comtes de ma province, c’est-à-dire du Berry,

noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq

ans d’une jeune fille de seize, belle comme les amours. À travers la

naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de

femme, mais de poète; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait

dans un petit bourg, près de son frère qui était curé. Tous deux

étaient arrivés dans le pays: ils venaient on ne savait d’où; mais en

la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas

à leur demander d’où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne

extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la

séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le maître; qui

serait venu à l’aide de deux étrangers, de deux inconnus?

Malheureusement il était honnête homme, il l’épousa. Le sot, le niais,

l’imbécile!

— Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait? demanda d’Artagnan.

— Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son château, et en fit la

première dame de sa province; et il faut lui rendre justice, elle

tenait parfaitement son rang.

— Eh bien? demanda d’Artagnan.

— Eh bien, un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua

Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et

s’évanouit; le comte s’élança à son secours, et comme elle étouffait

dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit

l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan? dit Athos

avec un grand éclat de rire.

— Puis-je le savoir? demanda d’Artagnan.

— Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée!»

Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.

«Horreur! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là?

— La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre fille avait

volé.

— Et que fit le comte?

— Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de

justice basse et haute: il acheva de déchirer les habits de la

comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.

— Ciel! Athos! un meurtre! s’écria d’Artagnan.

— Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort. Mais on

me laisse manquer de vin, ce me semble.»

Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha

de sa bouche et la vida d’un seul trait, comme il eût fait d’un verre

ordinaire.

Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains; d’Artagnan demeura

devant lui, saisi d’épouvante.

«Cela m’a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos

en se relevant et sans songer à continuer l’apologue du comte. Dieu

vous en accorde autant! Buvons!

— Ainsi elle est morte? balbutia d’Artagnan.

— Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle, cria

Athos, nous ne pouvons plus boire!

— Et son frère? ajouta timidement d’Artagnan.

— Son frère? reprit Athos.

— Oui, le prêtre?

— Ah! je m’en informai pour le faire pendre à son tour; mais il avait

pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.

— A-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable?

— C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un

digne homme qui avait fait semblant d’être curé peut-être pour marier

sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d’Artagnan, tout étourdi de cette

horrible aventure.

— Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en

coupant une tranche qu’il mit sur l’assiette du jeune homme. Quel

malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui- là dans

la cave! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus.»

D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’eût

rendu fou; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant

de s’endormir.

«Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en

pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs!…»

CHAPITRE XXVIII.

RETOUR

D’Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d’Athos;

cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans cette

demi-révélation; d’abord elle avait été faite par un homme tout à fait

ivre à un homme qui l’était à moitié, et cependant, malgré ce vague que

fait monter au cerveau la fumée de deux ou trois bouteilles de

bourgogne, d’Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, avait

chaque parole d’Athos aussi présente à son esprit que si, à mesure

qu’elles étaient tombées de sa bouche, elles s’étaient imprimées dans

son esprit. Tout ce doute ne lui donna qu’un plus vif désir d’arriver à

une certitude, et il passa chez son ami avec l’intention bien arrêtée

de renouer sa conversation de la veille mais il trouva Athos de sens

tout à fait rassis, c’est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable

des hommes.

Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui une poignée de

main, alla le premier au-devant de sa pensée.

«J’étais bien ivre hier, mon cher d’Artagnan, dit-il, j’ai senti cela

ce matin à ma langue, qui était encore fort épaisse, et à mon pouls qui

était encore fort agité; je parie que j’ai dit mille extravagances.»

Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui

l’embarrassa.

«Mais non pas, répliqua d’Artagnan, et, si je me le rappelle bien, vous

n’avez rien dit que de fort ordinaire.

— Ah! vous m’étonnez! Je croyais vous avoir raconté une histoire des

plus lamentables.»

Et il regardait le jeune homme comme s’il eût voulu lire au plus

profond de son coeur.

«Ma foi! dit d’Artagnan, il paraît que j’étais encore plus ivre que

vous, puisque je ne me souviens de rien.»

Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:

«Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a son

genre d’ivresse, triste ou gaie, moi j’ai l’ivresse triste, et, quand

une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes les histoires

lugubres que ma sotte nourrice m’a inculquées dans le cerveau. C’est

mon défaut; défaut capital, j’en conviens; mais, à cela près, je suis

bon buveur.»

Athos disait cela d’une façon si naturelle, que d’Artagnan fut ébranlé

dans sa conviction.

«Oh! c’est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant de

ressaisir la vérité, c’est donc cela que je me souviens, comme, au

reste, on se souvient d’un rêve, que nous avons parlé de pendus.

— Ah! vous voyez bien, dit Athos en pâlissant et cependant en essayant

de rire, j’en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar, à moi.

— Oui, oui, reprit d’Artagnan, et voilà la mémoire qui me revient; oui,

il s’agissait… attendez donc… il s’agissait d’une femme.

— Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c’est ma grande

histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là, c’est que je

suis ivre mort.

— Oui, c’est cela, dit d’Artagnan, l’histoire de la femme blonde,

grande et belle, aux yeux bleus.

— Oui, et pendue.

— Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua

d’Artagnan en regardant fixement Athos.

— Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand on ne

sait plus ce que l’on dit, reprit Athos en haussant les épaules, comme

s’il se fût pris lui-même en pitié. Décidément, je ne veux plus me

griser, d’Artagnan, c’est une trop mauvaise habitude.»

D’Artagnan garda le silence.

Puis Athos, changeant tout à coup de conversation:

«À propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m’avez amené.

— Est-il de votre goût? demanda d’Artagnan.

— Oui, mais ce n’était pas un cheval de fatigue.

— Vous vous trompez; j’ai fait avec lui dix lieues en moins d’une heure

et demie, et il n’y paraissait pas plus que s’il eût fait le tour de la

place Saint-Sulpice.

— Ah çà, vous allez me donner des regrets.

— Des regrets?

— Oui, je m’en suis défait.

— Comment cela?

— Voici le fait: ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous

dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire; j’étais encore tout

hébété de notre débauche d’hier; je descendis dans la grande salle, et

j’avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval à un maquignon, le

sien étant mort hier d’un coup de sang. Je m’approchai de lui, et comme

je vis qu’il offrait cent pistoles d’un alezan brûlé: «Par Dieu, lui

dis-je, mon gentilhomme, moi aussi j’ai un cheval à vendre.

«— Et très beau même, dit-il, je l’ai vu hier, le valet de votre ami le

tenait en main.

«— Trouvez-vous qu’il vaille cent pistoles?

«— Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là?

«— Non, mais je vous le joue.

«— Vous me le jouez?

«— Oui.

«— À quoi?

«— Aux dés.»

«Ce qui fut dit fut fait; et j’ai perdu le cheval. Ah! mais par

exemple, continua Athos, j’ai regagné le caparaçon.»

D’Artagnan fit une mine assez maussade.

«Cela vous contrarie? dit Athos.

— Mais oui, je vous l’avoue, reprit d’Artagnan; ce cheval devait servir

à nous faire reconnaître un jour de bataille; c’était un gage, un

souvenir. Athos, vous avez eu tort.

— Eh! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le mousquetaire; je

m’ennuyais à périr, moi, et puis, d’honneur, je n’aime pas les chevaux

anglais. Voyons, s’il ne s’agit que d’être reconnu par quelqu’un, eh

bien, la selle suffira; elle est assez remarquable. Quant au cheval,

nous trouverons quelque excuse pour motiver sa disparition. Que diable!

un cheval est mortel; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin.»

D’Artagnan ne se déridait pas.

«Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir à

ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.

— Qu’avez-vous donc fait encore?

— Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup, l’idée

me vint de jouer le vôtre.

— Oui, mais vous vous en tîntes, j’espère, à l’idée?

— Non pas, je la mis à exécution à l’instant même.

— Ah! par exemple! s’écria d’Artagnan inquiet.

— Je jouai, et je perdis.

— Mon cheval?

— Votre cheval; sept contre huit; faute d’un point…, vous connaissez le

proverbe.

— Athos, vous n’êtes pas dans votre bon sens, je vous jure!

— Mon cher, c’était hier, quand je vous contais mes sottes histoires,

qu’il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le perdis donc avec

tous les équipages et harnais possibles.

— Mais c’est affreux!

— Attendez donc, vous n’y êtes point, je ferais un joueur excellent, si

je ne m’entêtais pas; mais je m’entête, c’est comme quand je bois; je

m’entêtai donc…

— Mais que pûtes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?

— Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui brille à

votre doigt, et que j’avais remarqué hier.

— Ce diamant! s’écria d’Artagnan, en portant vivement la main à sa

bague.

— Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon

propre compte, je l’avais estimé mille pistoles.

— J’espère, dit sérieusement d’Artagnan à demi mort de frayeur, que

vous n’avez aucunement fait mention de mon diamant?

— Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait notre

seule ressource; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos

chevaux, et, de plus, l’argent pour faire la route.

— Athos, vous me faites frémir! s’écria d’Artagnan.

— Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel l’avait

aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à votre doigt

une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu’on y fasse attention!

Impossible!

— Achevez, mon cher; achevez! dit d’Artagnan, car, d’honneur! avec

votre sang-froid, vous me faites mourir!

— Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles

chacune.

— Ah! vous voulez rire et m’éprouver? dit d’Artagnan que la colère

commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans

_l’Iliade_.

— Non, je ne plaisante pas, mordieu! j’aurais bien voulu vous y voir,

vous! il y avait quinze jours que je n’avais envisagé face humaine et

que j’étais là à m’abrutir en m’abouchant avec des bouteilles.

— Ce n’est point une raison pour jouer mon diamant, cela? répondit

d’Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse.

— Écoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en dix

coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize coups!

Le nombre 13 m’a toujours été fatal, c’était le 13 du mois de juillet

que…

— Ventrebleu! s’écria d’Artagnan en se levant de table, l’histoire du

jour lui faisant oublier celle de la veille.

— Patience, dit Athos, j’avais un plan. L’Anglais était un original, je

l’avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud m’avait averti

qu’il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui

joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en dix portions.

— Ah! pour le coup! dit d’Artagnan éclatant de rire malgré lui.

— Grimaud lui-même, entendez-vous cela! et avec les dix parts de

Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le diamant.

Dites maintenant que la persistance n’est pas une vertu.

— Ma foi, c’est très drôle! s’écria d’Artagnan consolé et se tenant les

côtes de rire.

— Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitôt à jouer

sur le diamant.

— Ah! diable, dit d’Artagnan assombri de nouveau.

— J’ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis

mon cheval, puis reperdu. Bref, j’ai rattrapé votre harnais, puis le

mien. Voilà où nous en sommes. C’est un coup superbe; aussi je m’en

suis tenu là.»

D’Artagnan respira comme si on lui eût enlevé l’hôtellerie de dessus la

poitrine.

«Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.

— Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien.

— Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?

— J’ai une idée sur eux.

— Athos, vous me faites frémir.

— Écoutez, vous n’avez pas joué depuis longtemps, vous, d’Artagnan?

— Et je n’ai point l’envie de jouer.

— Ne jurons de rien. Vous n’avez pas joué depuis longtemps, disais-je,

vous devez donc avoir la main bonne.

— Eh bien, après?

— Eh bien, l’Anglais et son compagnon sont encore là. J’ai remarqué

qu’ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous paraissez tenir à

votre cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre

cheval.

— Mais il ne voudra pas un seul harnais.

— Jouez les deux, pardieu! je ne suis point un égoïste comme vous, moi.

— Vous feriez cela? dit d’Artagnan indécis, tant la confiance d’Athos

commençait à le gagner à son insu.

— Parole d’honneur, en un seul coup.

— Mais c’est qu’ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à

conserver les harnais.

— Jouez votre diamant, alors.

— Oh! ceci, c’est autre chose; jamais, jamais.

— Diable! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet; mais

comme cela a déjà été fait, l’Anglais ne voudrait peut-être plus.

— Décidément, mon cher Athos, dit d’Artagnan, j’aime mieux ne rien

risquer.

— C’est dommage, dit froidement Athos, l’Anglais est cousu de pistoles.

Eh! mon Dieu, essayez un coup, un coup est bientôt joué.

— Et si je perds?

— Vous gagnerez.

— Mais si je perds?

— Eh bien, vous donnerez les harnais.

— Va pour un coup», dit d’Artagnan.

Athos se mit en quête de l’Anglais et le trouva dans l’écurie, où il

examinait les harnais d’un oeil de convoitise. L’occasion était bonne.

Il fit ses conditions: les deux harnais contre un cheval ou cent

pistoles, à choisir. L’Anglais calcula vite: les deux harnais valaient

trois cents pistoles à eux deux; il topa.

D’Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois; sa

pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire:

«Voilà un triste coup, compagnon; vous aurez les chevaux tout

harnachés, monsieur.»

L’Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les dés, il

les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de la victoire;

d’Artagnan s’était détourné pour cacher sa mauvaise humeur.

«Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup de dés

est extraordinaire, et je ne l’ai vu que quatre fois dans ma vie: deux

as!»

L’Anglais regarda et fut saisi d’étonnement, d’Artagnan regarda et fut

saisi de plaisir.

«Oui, continua Athos, quatre fois seulement: une fois chez M. de

Créquy; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon château de…

quand j’avais un château; une troisième fois chez M. de Tréville, où il

nous surprit tous; enfin une quatrième fois au cabaret, où il échut à

moi et où je perdis sur lui cent louis et un souper.

— Alors, monsieur reprend son cheval, dit l’Anglais.

— Certes, dit d’Artagnan.

— Alors il n’y a pas de revanche?

— Nos conditions disaient: pas de revanche, vous vous le rappelez?

— C’est vrai; le cheval va être rendu à votre valet, monsieur.

— Un moment, dit Athos; avec votre permission, monsieur, je demande à

dire un mot à mon ami.

— Dites.»

Athos tira d’Artagnan à part.

«Eh bien, lui dit d’Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu veux

que je joue, n’est-ce pas?

— Non, je veux que vous réfléchissiez.

— À quoi?

— Vous allez reprendre le cheval, n’est-ce pas?

— Sans doute.

— Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles; vous savez que vous

avez joué les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à votre choix.

— Oui.

— Je prendrais les cent pistoles.

— Eh bien, moi, je prends le cheval.

— Et vous avez tort, je vous le répète; que ferons-nous d’un cheval

pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe; nous aurions l’air des

deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères; vous ne pouvez pas

m’humilier en chevauchant près de moi, en chevauchant sur ce magnifique

destrier. Moi, sans balancer un seul instant, je prendrais les cent

pistoles, nous avons besoin d’argent pour revenir à Paris.

— Je tiens à ce cheval, Athos.

— Et vous avez tort, mon ami; un cheval prend un écart, un cheval bute

et se couronne, un cheval mange dans un râtelier où a mangé un cheval

morveux: voilà un cheval ou plutôt cent pistoles perdues; il faut que

le maître nourrisse son cheval, tandis qu’au contraire cent pistoles

nourrissent leur maître.

— Mais comment reviendrons-nous?

— Sur les chevaux de nos laquais, pardieu! on verra toujours bien à

l’air de nos figures que nous sommes gens de condition.

— La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu’Aramis et

Porthos caracoleront sur leurs chevaux!

— Aramis! Porthos! s’écria Athos, et il se mit à rire.

— Quoi? demanda d’Artagnan, qui ne comprenait rien à l’hilarité de son

ami.

— Bien, bien, continuons, dit Athos.

— Ainsi, votre avis…?

— Est de prendre les cent pistoles, d’Artagnan; avec les cent pistoles

nous allons festiner jusqu’à la fin du mois; nous avons essuyé des

fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un peu.

— Me reposer! oh! non, Athos, aussitôt à Paris je me mets à la

recherche de cette pauvre femme.

— Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile pour cela

que de bons louis d’or? Prenez les cent pistoles, mon ami, prenez les

cent pistoles.»

D’Artagnan n’avait besoin que d’une raison pour se rendre. Celle- là

lui parut excellente. D’ailleurs, en résistant plus longtemps, il

craignait de paraître égoïste aux yeux d’Athos; il acquiesça donc et

choisit les cent pistoles, que l’Anglais lui compta sur- le-champ.

Puis l’on ne songea plus qu’à partir. La paix signée avec l’aubergiste,

outre le vieux cheval d’Athos, coûta six pistoles; d’Artagnan et Athos

prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se

mirent en route à pied, portant les selles sur leurs têtes.

Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les

devants sur leurs valets et arrivèrent à Crèvecoeur. De loin ils

aperçurent Aramis mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et regardant,

comme _ma soeur Anne_, poudroyer l’horizon.

«Holà, eh! Aramis! que diable faites-vous donc là? crièrent les deux

amis.

— Ah! c’est vous, d’Artagnan, c’est vous Athos, dit le jeune homme; je

songeais avec quelle rapidité s’en vont les biens de ce monde, et mon

cheval anglais, qui s’éloignait et qui vient de disparaître au milieu

d’un tourbillon de poussière, m’était une vivante image de la fragilité

des choses de la terre. La vie elle- même peut se résoudre en trois

mots: _Erat, est, fuit_.

— Cela veut dire au fond? demanda d’Artagnan, qui commençait à se

douter de la vérité.

— Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe: soixante

louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut faire au trot

cinq lieues à l’heure.»

D’Artagnan et Athos éclatèrent de rire.

«Mon cher d’Artagnan, dit Aramis, ne m’en veuillez pas trop, je vous

prie: nécessité n’a pas de loi; d’ailleurs je suis le premier puni,

puisque cet infâme maquignon m’a volé cinquante louis au moins. Ah!

vous êtes bons ménagers, vous autres! vous venez sur les chevaux de vos

laquais et vous faites mener vos chevaux de luxe en main, doucement et

à petites journées.»

Au même instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait sur

la route d’Amiens, s’arrêta, et l’on vit sortir Grimaud et Planchet

leurs selles sur la tête. Le fourgon retournait à vide vers Paris, et

les deux laquais s’étaient engagés, moyennant leur transport, à

désaltérer le voiturier tout le long de la route.

«Qu’est-ce que cela? dit Aramis en voyant ce qui se passait; rien que

les selles?

— Comprenez-vous maintenant? dit Athos.

— Mes amis, c’est exactement comme moi. J’ai conservé le harnais, par

instinct. Holà, Bazin! portez mon harnais neuf auprès de celui de ces

messieurs.

— Et qu’avez-vous fait de vos curés? demanda d’Artagnan.

— Mon cher, je les ai invités à dîner le lendemain, dit Aramis: il y a

ici du vin exquis, cela soit dit en passant; je les ai grisés de mon

mieux; alors le curé m’a défendu de quitter la casaque, et le jésuite

m’a prié de le faire recevoir mousquetaire.

— Sans thèse! cria d’Artagnan, sans thèse! je demande la suppression de

la thèse, moi!

— Depuis lors, continua Aramis, je vis agréablement. J’ai commencé un

poème en vers d’une syllabe; c’est assez difficile, mais le mérite en

toutes choses est dans la difficulté. La matière est galante, je vous

lirai le premier chant, il a quatre cents vers et dure une minute.

— Ma foi, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, qui détestait presque autant

les vers que le latin, ajoutez au mérite de la difficulté celui de la

brièveté, et vous êtes sûr au moins que votre poème aura deux mérites.

— Puis, continua Aramis, il respire des passions honnêtes, vous verrez.

Ah çà, mes amis, nous retournons donc à Paris? Bravo, je suis prêt;

nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez pas

qu’il me manquait, ce grand niais-là? Ce n’est pas lui qui aurait vendu

son cheval, fût-ce contre un royaume. Je voudrais déjà le voir sur sa

bête et sur sa selle. Il aura, j’en suis sûr, l’air du grand mogol.»

On fit une halte d’une heure pour faire souffler les chevaux; Aramis

solda son compte, plaça Bazin dans le fourgon avec ses camarades, et

l’on se mit en route pour aller retrouver Porthos.

On le trouva debout, moins pâle que ne l’avait vu d’Artagnan à sa

première visite, et assis à une table où, quoiqu’il fût seul, figurait

un dîner de quatre personnes; ce dîner se composait de viandes

galamment troussées, de vins choisis et de fruits superbes.

«Ah! pardieu! dit-il en se levant, vous arrivez à merveille, messieurs,

j’en étais justement au potage, et vous allez dîner avec moi.

— Oh! oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas Mousqueton qui a pris au lasso

de pareilles bouteilles, puis voilà un fricandeau piqué et un filet de

boeuf…

— Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n’affaiblit comme ces

diables de foulures; avez-vous eu des foulures, Athos?

— Jamais; seulement je me rappelle que dans notre échauffourée de la

rue Férou je reçus un coup d’épée qui, au bout de quinze ou dix-huit

jours, m’avait produit exactement le même effet.

— Mais ce dîner n’était pas pour vous seul, mon cher Porthos? dit

Aramis.

— Non, dit Porthos; j’attendais quelques gentilshommes du voisinage qui

viennent de me faire dire qu’ils ne viendraient pas; vous les

remplacerez et je ne perdrai pas au change. Holà, Mousqueton! des

sièges, et que l’on double les bouteilles!

— Savez-vous ce que nous mangeons ici? dit Athos au bout de dix

minutes.

— Pardieu! répondit d’Artagnan, moi je mange du veau piqué aux cardons

et à la moelle.

— Et moi des filets d’agneau, dit Porthos.

— Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.

— Vous vous trompez tous, messieurs, répondit Athos, vous mangez du

cheval.

— Allons donc! dit d’Artagnan.

— Du cheval!» fit Aramis avec une grimace de dégoût.

Porthos seul ne répondit pas.

«Oui, du cheval; n’est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval?

Peut-être même les caparaçons avec!

— Non, messieurs, j’ai gardé le harnais, dit Porthos.

— Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis: on dirait que nous nous

sommes donné le mot.

— Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes

visiteurs, et je n’ai pas voulu les humilier!

— Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n’est-ce pas? reprit

d’Artagnan.

— Toujours, répondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la province,

un des gentilshommes que j’attendais aujourd’hui à dîner, m’a paru le

désirer si fort que je le lui ai donné.

— Donné! s’écria d’Artagnan.

— Oh! mon Dieu! oui, donné! c’est le mot, dit Porthos; car il valait

certainement cent cinquante louis, et le ladre n’a voulu me le payer

que quatre-vingts.

— Sans la selle? dit Aramis.

— Oui, sans la selle.

— Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c’est encore Porthos qui

a fait le meilleur marché de nous tous.»

Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout saisi;

mais on lui expliqua bientôt la raison de cette hilarité, qu’il

partagea bruyamment selon sa coutume.

«De sorte que nous sommes tous en fonds? dit d’Artagnan.

— Mais pas pour mon compte, dit Athos; j’ai trouvé le vin d’Espagne

d’Aramis si bon, que j’en ai fait charger une soixantaine de bouteilles

dans le fourgon des laquais: ce qui m’a fort désargenté.

— Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j’avais donné jusqu’à mon

dernier sou à l’église de Montdidier et aux jésuites d’Amiens; que

j’avais pris en outre des engagements qu’il m’a fallu tenir, des messes

commandées pour moi et pour vous, messieurs, que l’on dira, messieurs,

et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions à merveille.

— Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu’elle ne m’a rien

coûté? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle j’ai été

obligé de faire venir le chirurgien deux fois par jour, lequel m’a fait

payer ses visites double sous prétexte que cet imbécile de Mousqueton

avait été se faire donner une balle dans un endroit qu’on ne montre

ordinairement qu’aux apothicaires; aussi je lui ai bien recommandé de

ne plus se faire blesser là.

— Allons, allons, dit Athos, en échangeant un sourire avec d’Artagnan

et Aramis, je vois que vous vous êtes conduit grandement à l’égard du

pauvre garçon: c’est d’un bon maître.

— Bref, continua Porthos, ma dépense payée, il me restera bien une

trentaine d’écus.

— Et à moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.

— Allons, allons, dit Athos, il paraît que nous sommes les Crésus de la

société. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles, d’Artagnan?

— Sur mes cent pistoles? D’abord, je vous en ai donné cinquante.

— Vous croyez?

— Pardieu! — Ah! c’est vrai, je me rappelle.

— Puis, j’en ai payé six à l’hôte.

— Quel animal que cet hôte! pourquoi lui avez-vous donné six pistoles?

— C’est vous qui m’avez dit de les lui donner.

— C’est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?

— Vingt-cinq pistoles, dit d’Artagnan.

— Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche, moi…

— Vous, rien.

Les trois mousquetaires · 第 8 / 17 题