les termes que nous avons dits qu’un messager l’attendait.
Buckingham reconnut d’Artagnan à l’instant même, et se doutant que
quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la
nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui
apportait; et ayant reconnu de loin l’uniforme des gardes, il mit son
cheval au galop et vint droit à d’Artagnan. Patrice, par discrétion, se
tint à l’écart.
«Il n’est point arrivé malheur à la reine? s’écria Buckingham,
répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette interrogation.
— Je ne crois pas; cependant je crois qu’elle court quelque grand péril
dont Votre Grâce seule peut la tirer.
— Moi? s’écria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour lui
être bon à quelque chose! Parlez! parlez!
— Prenez cette lettre, dit d’Artagnan.
— Cette lettre! de qui vient cette lettre?
— De Sa Majesté, à ce que je pense.
— De Sa Majesté!» dit Buckingham, pâlissant si fort que d’Artagnan crut
qu’il allait se trouver mal.
Et il brisa le cachet.
«Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d’Artagnan un endroit
où elle était percée à jour.
— Ah! ah! dit d’Artagnan, je n’avais pas vu cela; c’est l’épée du comte
de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.
— Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet.
— Oh! rien! dit d’Artagnan, une égratignure.
— Juste Ciel! qu’ai-je lu! s’écria le duc. Patrice, reste ici, ou
plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que je la
supplie bien humblement de m’excuser, mais qu’une affaire de la plus
haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.»
Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.
CHAPITRE XXI.
LA COMTESSE DE WINTER
Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par
d’Artagnan non pas de tout ce qui s’était passé, mais de ce que
d’Artagnan savait. En rapprochant ce qu’il avait entendu sortir de la
bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une
idée assez exacte d’une position de la gravité de laquelle, au reste,
la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu’elle fût, lui
donnait la mesure. Mais ce qui l’étonnait surtout, c’est que le
cardinal, intéressé comme il l’était à ce que le jeune homme ne mît pas
le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l’arrêter en route. Ce
fut alors, et sur la manifestation de cet étonnement, que d’Artagnan
lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de
ses trois amis qu’il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il
était arrivé à en être quitte pour le coup d’épée qui avait traversé le
billet de la reine, et qu’il avait rendu à M. de Wardes en si terrible
monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande
simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d’un air
étonné, comme s’il n’eût pas pu comprendre que tant de prudence, de
courage et de dévouement s’alliât avec un visage qui n’indiquait pas
encore vingt ans.
Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent
aux portes de Londres. D’Artagnan avait cru qu’en arrivant dans la
ville le duc allait ralentir l’allure du sien, mais il n’en fut pas
ainsi: il continua sa route à fond de train, s’inquiétant peu de
renverser ceux qui étaient sur son chemin. En effet, en traversant la
Cité deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent; mais Buckingham ne
détourna pas même la tête pour regarder ce qu’étaient devenus ceux
qu’il avait culbutés. D’Artagnan le suivait au milieu de cris qui
ressemblaient fort à des malédictions.
En entrant dans la cour de l’hôtel, Buckingham sauta à bas de son
cheval, et, sans s’inquiéter de ce qu’il deviendrait, il lui jeta la
bride sur le cou et s’élança vers le perron. D’Artagnan en fit autant,
avec un peu plus d’inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont
il avait pu apprécier le mérite; mais il eut la consolation de voir que
trois ou quatre valets s’étaient déjà élancés des cuisines et des
écuries, et s’emparaient aussitôt de leurs montures.
Le duc marchait si rapidement, que d’Artagnan avait peine à le suivre.
Il traversa successivement plusieurs salons d’une élégance dont les
plus grands seigneurs de France n’avaient pas même l’idée, et il
parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle
de goût et de richesse. Dans l’alcôve de cette chambre était une porte,
prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d’or
qu’il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par
discrétion, d’Artagnan était resté en arrière; mais au moment où
Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et
voyant l’hésitation du jeune homme:
«Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d’être admis en la
présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu.»
Encouragé par cette invitation, d’Artagnan suivit le duc, qui referma
la porte derrière lui.
Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute tapissée
de soie de Perse et brochée d’or, ardemment éclairée par un grand
nombre de bougies. Au-dessus d’une espèce d’autel, et au- dessous d’un
dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, était un
portrait de grandeur naturelle représentant Anne d’Autriche, si
parfaitement ressemblant, que d’Artagnan poussa un cri de surprise: on
eût cru que la reine allait parler.
Sur l’autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui renfermait
les ferrets de diamants.
Le duc s’approcha de l’autel, s’agenouilla comme eût pu faire un prêtre
devant le Christ; puis il ouvrit le coffret.
«Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu tout
étincelant de diamants; tenez, voici ces précieux ferrets avec lesquels
j’avais fait le serment d’être enterré. La reine me les avait donnés,
la reine me les reprend: sa volonté, comme celle de Dieu, soit faite en
toutes choses.»
Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont il
fallait se séparer. Tout à coup, il poussa un cri terrible.
«Qu’y a-t-il? demanda d’Artagnan avec inquiétude, et que vous
arrive-t-il, Milord?
— Il y a que tout est perdu, s’écria Buckingham en devenant pâle comme
un trépassé; deux de ces ferrets manquent, il n’y en a plus que dix.
— Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu’on les lui ait volés?
— On me les a volés, reprit le duc, et c’est le cardinal qui a fait le
coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec
des ciseaux.
— Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol… Peut-être la
personne les a-t-elle encore entre les mains.
— Attendez, attendez! s’écria le duc. La seule fois que j’ai mis ces
ferrets, c’était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La
comtesse de Winter, avec laquelle j’étais brouillé, s’est rapprochée de
moi à ce bal. Ce raccommodement, c’était une vengeance de femme
jalouse. Depuis ce jour, je ne l’ai pas revue. Cette femme est un agent
du cardinal.
— Mais il en a donc dans le monde entier! s’écria d’Artagnan.
— Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère; oui,
c’est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce
bal?
— Lundi prochain.
— Lundi prochain! cinq jours encore, c’est plus de temps qu’il ne nous
en faut. Patrice! s’écria le duc en ouvrant la porte de la chapelle,
Patrice!»
Son valet de chambre de confiance parut.
«Mon joaillier et mon secrétaire!»
Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui
prouvaient l’habitude qu’il avait contractée d’obéir aveuglément et
sans réplique.
Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier, ce fut
le secrétaire qui parut d’abord. C’était tout simple, il habitait
l’hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre à
coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre main.
«Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le
lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l’exécution de ces
ordres. Je désire qu’ils soient promulgués à l’instant même.
— Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m’interroge sur les motifs
qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si extraordinaire, que
répondrai-je?
— Que tel a été mon bon plaisir, et que je n’ai de compte à rendre à
personne de ma volonté.
— Sera-ce la réponse qu’il devra transmettre à Sa Majesté, reprit en
souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la curiosité de
savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la
Grande-Bretagne?
— Vous avez raison, monsieur, répondit Buckingham; il dirait en ce cas
au roi que j’ai décidé la guerre, et que cette mesure est mon premier
acte d’hostilité contre la France.»
Le secrétaire s’inclina et sortit.
«Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se retournant
vers d’Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà partis pour la
France, ils n’y arriveront qu’après vous.
— Comment cela?
— Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se trouvent
à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins de permission
particulière, pas un seul n’osera lever l’ancre.»
D’Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme qui mettait le pouvoir
illimité dont il était revêtu par la confiance d’un roi au service de
ses amours. Buckingham vit, à l’expression du visage du jeune homme, ce
qui se passait dans sa pensée, et il sourit.
«Oui, dit-il, oui, c’est qu’Anne d’Autriche est ma véritable reine; sur
un mot d’elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je
trahirais mon Dieu. Elle m’a demandé de ne point envoyer aux
protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je
l’ai fait. Je manquais à ma parole, mais qu’importe! j’obéissais à son
désir; n’ai-je point été grandement payé de mon obéissance, dites? car
c’est à cette obéissance que je dois son portrait.»
D’Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois
suspendues les destinées d’un peuple et la vie des hommes.
Il en était au plus profond de ses réflexions, lorsque l’orfèvre entra:
c’était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait
lui-même qu’il gagnait cent mille livres par an avec le duc de
Buckingham.
«Monsieur O’Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle,
voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu’ils valent la pièce.»
L’orfèvre jeta un seul coup d’oeil sur la façon élégante dont ils
étaient montés, calcula l’un dans l’autre la valeur des diamants, et
sans hésitation aucune:
«Quinze cents pistoles la pièce, Milord, répondit-il.
— Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-là?
Vous voyez qu’il en manque deux.
— Huit jours, Milord.
— Je les paierai trois mille pistoles la pièce, il me les faut
après-demain.
— Milord les aura.
— Vous êtes un homme précieux, monsieur O’Reilly, mais ce n’est pas le
tout: ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il faut qu’ils
soient faits dans ce palais.
— Impossible, Milord, il n’y a que moi qui puisse les exécuter pour
qu’on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les anciens.
— Aussi, mon cher monsieur O’Reilly, vous êtes mon prisonnier, et vous
voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le pourriez
pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garçons dont
vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles qu’ils doivent
apporter.»
L’orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation était
inutile, il en prit donc à l’instant même son parti.
«Il me sera permis de prévenir ma femme? demanda-t-il.
— Oh! il vous sera même permis de la voir, mon cher monsieur O’Reilly:
votre captivité sera douce, soyez tranquille; et comme tout dérangement
vaut un dédommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un
bon de mille pistoles pour vous faire oublier l’ennui que je vous
cause.»
D’Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre,
qui remuait à pleines mains les hommes et les millions.
Quant à l’orfèvre, il écrivit à sa femme en lui envoyant le bon de
mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son plus
habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le
poids et le titre, et une liste des outils qui lui étaient nécessaires.
Buckingham conduisit l’orfèvre dans la chambre qui lui était destinée,
et qui, au bout d’une demi-heure, fut transformée en atelier. Puis il
mit une sentinelle à chaque porte, avec défense de laisser entrer qui
que ce fût, à l’exception de son valet de chambre Patrice. Il est
inutile d’ajouter qu’il était absolument défendu à l’orfèvre O’Reilly
et à son aide de sortir sous quelque prétexte que ce fût. Ce point
réglé, le duc revint à d’Artagnan.
«Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l’Angleterre est à nous deux; que
voulez-vous, que désirez-vous?
— Un lit, répondit d’Artagnan; c’est, pour le moment, je l’avoue, la
chose dont j’ai le plus besoin.»
Buckingham donna à d’Artagnan une chambre qui touchait à la sienne. Il
voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu’il se défiât de
lui, mais pour avoir quelqu’un à qui parler constamment de la reine.
Une heure après fut promulguée dans Londres l’ordonnance de ne laisser
sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas même le
paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c’était une déclaration de
guerre entre les deux royaumes.
Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants étaient
achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement pareils, que
Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des anciens, et que les plus
exercés en pareille matière y auraient été trompés comme lui.
Aussitôt il fit appeler d’Artagnan.
«Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes venu
chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance humaine
pouvait faire, je l’ai fait.
— Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j’ai vu; mais Votre Grâce
me remet les ferrets sans la boîte?
— La boîte vous embarrasserait. D’ailleurs la boîte m’est d’autant plus
précieuse, qu’elle me reste seule. Vous direz que je la garde.
— Je ferai votre commission mot à mot, Milord.
— Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune
homme, comment m’acquitterai-je jamais envers vous?»
D’Artagnan rougit jusqu’au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait
un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idée que le sang
de ses compagnons et le sien lui allait être payé par de l’or anglais
lui répugnait étrangement.
«Entendons-nous, Milord, répondit d’Artagnan, et pesons bien les faits
d’avance, afin qu’il n’y ait point de méprise. Je suis au service du
roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes
de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frère M. de Tréville, est
tout particulièrement attaché à Leurs Majestés. J’ai donc tout fait
pour la reine et rien pour Votre Grâce. Il y a plus, c’est que
peut-être n’eussé-je rien fait de tout cela, s’il ne se fût agi d’être
agréable à quelqu’un qui est ma dame à moi, comme la reine est la
vôtre.
— Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre
personne, c’est…
— Milord, je ne l’ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme.
— C’est juste, dit le duc; c’est donc à cette personne que je dois être
reconnaissant de votre dévouement.
— Vous l’avez dit, Milord, car justement à cette heure qu’il est
question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grâce qu’un
Anglais, et par conséquent qu’un ennemi que je serais encore plus
enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de
Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste, ne
m’empêchera pas d’exécuter de point en point ma mission et de me faire
tuer, si besoin est, pour l’accomplir; mais, je le répète à Votre
Grâce, sans qu’elle ait personnellement pour cela plus à me remercier
de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que
j’ai déjà fait pour elle dans la première.
— Nous disons, nous: “Fier comme un Écossais”, murmura Buckingham.
— Et nous disons, nous: “Fier comme un Gascon”, répondit d’Artagnan.
Les Gascons sont les Écossais de la France.»
D’Artagnan salua le duc et s’apprêta à partir.
«Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par où? Comment?
— C’est vrai.
— Dieu me damne! les Français ne doutent de rien!
— J’avais oublié que l’Angleterre était une île, et que vous en étiez
le roi.
— Allez au port, demandez le brick _le Sund_, remettez cette lettre au
capitaine; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend
pas, et où n’abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs.
— Ce port s’appelle?
— Saint-Valery; mais, attendez donc: arrivé là, vous entrerez dans une
mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à
matelots; il n’y a pas à vous tromper, il n’y en a qu’une.
— Après?
— Vous demanderez l’hôte, et vous lui direz: _Forward_.
— Ce qui veut dire?
— En avant: c’est le mot d’ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé
et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous trouverez ainsi
quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à chacun d’eux, donner
votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront; vous en
connaissez déjà deux, et vous m’avez paru les apprécier en amateur: ce
sont ceux que nous montions; rapportez-vous en à moi, les autres ne
leur sont point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la
campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d’en accepter
un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons: c’est pour
nous faire la guerre, d’ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous
dites, vous autres Français, n’est-ce pas?
— Oui, Milord, j’accepte, dit d’Artagnan; et s’il plaît à Dieu, nous
ferons bon usage de vos présents.
— Maintenant, votre main, jeune homme; peut-être nous
rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille; mais, en
attendant, nous nous quitterons bons amis, je l’espère.
— Oui, Milord, mais avec l’espérance de devenir ennemis bientôt.
— Soyez tranquille, je vous le promets.
— Je compte sur votre parole, Milord.»
D’Artagnan salua le duc et s’avança vivement vers le port.
En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa
lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et
appareilla aussitôt.
Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient.
En passant bord à bord de l’un d’eux, d’Artagnan crut reconnaître la
femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée
«Milady», et que lui, d’Artagnan, avait trouvée si belle; mais grâce au
courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si
vite qu’au bout d’un instant on fut hors de vue.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery.
D’Artagnan se dirigea à l’instant même vers l’auberge indiquée, et la
reconnut aux cris qui s’en échappaient: on parlait de guerre entre
l’Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et
les matelots joyeux faisaient bombance.
D’Artagnan fendit la foule, s’avança vers l’hôte, et prononça le mot
_Forward_. À l’instant même, l’hôte lui fit signe de le suivre, sortit
avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à
l’écurie où l’attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s’il avait
besoin de quelque autre chose.
«J’ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d’Artagnan.
— Allez d’ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. À Neufchâtel, entrez
à l’auberge de la _Herse d’Or_, donnez le mot d’ordre à l’hôtelier, et
vous trouverez comme ici un cheval tout sellé.
— Dois-je quelque chose? demanda d’Artagnan.
— Tout est payé, dit l’hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous
conduise!
— Amen!» répondit le jeune homme en partant au galop.
Quatre heures après, il était à Neufchâtel.
Il suivit strictement les instructions reçues; à Neufchâtel, comme à
Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui l’attendait; il
voulut transporter les pistolets de la selle qu’il venait de quitter à
la selle qu’il allait prendre: les fontes étaient garnies de pistolets
pareils.
«Votre adresse à Paris?
— Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts.
— Bien, répondit celui-ci.
— Quelle route faut-il prendre? demanda à son tour d’Artagnan.
— Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au petit
village d’Écouis, vous vous arrêterez, il n’y a qu’une auberge, l’_Écu
de France_. Ne la jugez pas d’après son apparence; elle aura dans ses
écuries un cheval qui vaudra celui-ci.
— Même mot d’ordre?
— Exactement.
— Adieu, maître!
— Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?»
D’Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de train. À
Écouis, la même scène se répéta: il trouva un hôte aussi prévenant, un
cheval frais et reposé; il laissa son adresse comme il l’avait fait, et
repartit du même train pour Pontoise. À Pontoise, il changea une
dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop
dans la cour de l’hôtel de M. de Tréville.
Il avait fait près de soixante lieues en douze heures.
M. de Tréville le reçut comme s’il l’avait vu le matin même; seulement,
en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui
annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et
qu’il pouvait se rendre à son poste.
CHAPITRE XXII.
LE BALLET DE LA MERLAISON
Le lendemain, il n’était bruit dans tout Paris que du bal que MM. les
échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et dans lequel
Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui
était le ballet favori du roi.
Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l’Hôtel de
Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville avait
dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées;
l’épicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de
cire blanche, ce qui était un luxe inouï pour cette époque; enfin vingt
violons avaient été prévenus, et le prix qu’on leur accordait avait été
fixé au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu’ils
devaient sonner toute la nuit.
À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du
roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint
demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les clefs des
portes, des chambres et bureaux de l’Hôtel. Ces clefs lui furent
remises à l’instant même; chacune d’elles portait un billet qui devait
servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La
Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les
avenues.
À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant
avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt dans l’Hôtel de
Ville, aux portes qui leur avaient été assignées.
À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l’une française
l’autre suisse. La compagnie des gardes françaises était composée
moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts.
À six heures du soir les invités commencèrent à entrer. À mesure qu’ils
entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds
préparés.
À neuf heures arriva Mme la Première présidente. Comme c’était, après
la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue
par messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que
devait occuper la reine.
À dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la
petite salle du côté de l’église Saint-Jean, et cela en face du buffet
d’argent de la ville, qui était gardé par quatre archers.
À minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations:
c’était le roi qui s’avançait à travers les rues qui conduisent du
Louvre à l’Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec des
lanternes de couleur.
Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de
six sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du
roi, qu’ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands
lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majesté
répondit en s’excusant d’être venue si tard, mais en rejetant la faute
sur M. le cardinal, lequel l’avait retenue jusqu’à onze heures pour
parler des affaires de l’État.
Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S.A.R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville,
du duc d’Elbeuf, du comte d’Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M.
de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de
Souveray.
Chacun remarqua que le roi avait l’air triste et préoccupé.
Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour Monsieur.
Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masques.
Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la présidente. Les
seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient
s’habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet.
Avant d’entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu’on le vînt
prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal.
Une demi-heure après l’entrée du roi, de nouvelles acclamations
retentirent: celles-là annonçaient l’arrivée de la reine: les échevins
firent ainsi qu’ils avaient fait déjà et, précédés des sergents, ils
s’avancèrent au devant de leur illustre convive.
La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle avait
l’air triste et surtout fatigué.
Au moment où elle entrait, le rideau d’une petite tribune qui jusque-là
était resté fermé s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du
cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la
reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres: la reine
n’avait pas ses ferrets de diamants.
La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de messieurs de
la ville et à répondre aux saluts des dames.
Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l’une des portes de la
salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle.
Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à
peine noués, il s’approcha de la reine, et d’une voix altérée:
«Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point
vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de
les voir?»
La reine étendit son regard autour d’elle, et vit derrière le roi le
cardinal qui souriait d’un sourire diabolique.
«Sire, répondit la reine d’une voix altérée, parce qu’au milieu de
cette grande foule j’ai craint qu’il ne leur arrivât malheur.
— Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau, c’était
pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort.»
Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun regardait et
écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.
«Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils
sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.
— Faites, madame, faites, et cela au plus tôt: car dans une heure le
ballet va commencer.»
La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient
la conduire à son cabinet.
De son côté, le roi regagna le sien.
Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
Tout le monde avait pu remarquer qu’il s’était passé quelque chose
entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parlé si bas, que,
chacun par respect s’étant éloigné de quelques pas, personne n’avait
rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne
les écoutait pas.
Le roi sortit le premier de son cabinet; il était en costume de chasse
des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés
comme lui. C’était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu
ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume.
Le cardinal s’approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l’ouvrit
et y trouva deux ferrets de diamants.
«Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.
— Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets, ce dont
je doute, comptez-les, Sire, et si vous n’en trouvez que dix, demandez
à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici.»
Le roi regarda le cardinal comme pour l’interroger; mais il n’eut le
temps de lui adresser aucune question: un cri d’admiration sortit de
toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son
royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France.
Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille; elle
avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en
velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et une jupe
de satin bleu toute brodée d’argent. Sur son épaule gauche étincelaient
les ferrets soutenus par un noeud de même couleur que les plumes et la
jupe.
Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère; cependant,
distants comme ils l’étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les
ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en
avait-elle douze?
En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi
s’avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et
S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet
commença.
Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu’il passait près
d’elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le
compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
Le ballet dura une heure; il avait seize entrées.
Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle,
chacun reconduisit sa dame à sa place; mais le roi profita du privilège
qu’il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour s’avancer
vivement vers la reine.
«Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez
montrée pour mes désirs, mais je crois qu’il vous manque deux ferrets,
et je vous les rapporte.»
À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis
le cardinal.
«Comment, Sire! s’écria la jeune reine jouant la surprise, vous m’en
donnez encore deux autres; mais alors cela m’en fera donc quatorze?»
En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur
l’épaule de Sa Majesté.
Le roi appela le cardinal:
«Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi d’un
ton sévère.
— Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire
accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n’osant les lui offrir
moi-même, j’ai adopté ce moyen.
— Et j’en suis d’autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit
Anne d’Autriche avec un sourire qui prouvait qu’elle n’était pas dupe
de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux
ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont
coûté à Sa Majesté.»
Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de
la chambre où elle s’était habillée et où elle devait se dévêtir.
L’attention que nous avons été obligés de donner pendant le
commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons
introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne d’Autriche
devait le triomphe inouï qu’elle venait de remporter sur le cardinal,
et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l’une des
portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour
quatre personnes: le roi, la reine, Son Éminence et lui.
La reine venait de regagner sa chambre, et d’Artagnan s’apprêtait à se
retirer, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule; il se
retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre.
Cette jeune femme avait le visage couvert d’un loup de velours noir,
mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise
pour les autres que pour lui, il reconnut à l’instant même son guide
ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux.
La veille ils s’étaient vus à peine chez le suisse Germain, où
d’Artagnan l’avait fait demander. La hâte qu’avait la jeune femme de
porter à la reine cette excellente nouvelle de l’heureux retour de son
messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles.
D’Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un double sentiment,
l’amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les
corridors devenaient plus déserts, d’Artagnan voulait arrêter la jeune
femme, la saisir, la contempler, ne fût- ce qu’un instant; mais, vive
comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu’il
voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste
impératif plein de charme lui rappelait qu’il était sous l’empire d’une
puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui
interdisait jusqu’à la plus légère plainte; enfin, après une minute ou
deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et
introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle
lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte
cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup
une vive lumière, elle disparut.
D’Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était,
mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l’air
chaud et parfumé qui arrivait jusqu’à lui, la conversation de deux ou
trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de
Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu’il était
dans un cabinet attenant à la chambre de la reine.
Le jeune homme se tint dans l’ombre et attendit.
La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les
personnes qui l’entouraient, et qui avaient au contraire l’habitude de
la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment
joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait
éprouver le ballet, et comme il n’est pas permis de contredire une
reine, qu’elle sourie ou qu’elle pleure, chacun renchérissait sur la
galanterie de MM. les échevins de la ville de Paris.
Quoique d’Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des
autres voix, d’abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de
domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines.
Il l’entendait s’approcher et s’éloigner de cette porte ouverte, et
deux ou trois fois il vit même l’ombre d’un corps intercepter la
lumière.
Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de
blancheur passèrent à travers la tapisserie; d’Artagnan comprit que
c’était sa récompense: il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya
respectueusement ses lèvres; puis cette main se retira laissant dans
les siennes un objet qu’il reconnut pour être une bague; aussitôt la
porte se referma, et d’Artagnan se retrouva dans la plus complète
obscurité.
D’Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau; il était
évident que tout n’était pas fini encore.
Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son
amour. D’ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine
commencée: on soupait à trois heures, et l’horloge Saint- Jean, depuis
quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts.
En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine;
puis on l’entendit s’éloigner; puis la porte du cabinet où était
d’Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s’y élança.
«Vous, enfin! s’écria d’Artagnan.
— Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du
jeune homme: silence! et allez-vous-en par où vous êtes venu.
— Mais où et quand vous reverrai-je? s’écria d’Artagnan.
— Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez,
partez!»
Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d’Artagnan
hors du cabinet.
D’Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection
aucune, ce qui prouve qu’il était bien réellement amoureux.
CHAPITRE XXIII.
LE RENDEZ-VOUS
D’Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu’il fût plus de trois
heures du matin, et qu’il eût les plus méchants quartiers de Paris à
traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu’il y a un
dieu pour les ivrognes et les amoureux.
Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier, et
frappa doucement et d’une façon convenue entre lui et son laquais.
Planchet, qu’il avait renvoyé deux heures auparavant de l’Hôtel de
Ville en lui recommandant de l’attendre, vint lui ouvrir la porte.
«Quelqu’un a-t-il apporté une lettre pour moi? demanda vivement
d’Artagnan.
— Personne n’a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet; mais il
y en a une qui est venue toute seule.
— Que veux-tu dire, imbécile?
— Je veux dire qu’en rentrant, quoique j’eusse la clef de votre
appartement dans ma poche et que cette clef ne m’eût point quitté, j’ai
trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à
coucher.
— Et où est cette lettre?
— Je l’ai laissée où elle était, monsieur. Il n’est pas naturel que les
lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était ouverte
encore, ou seulement entrebâillée je ne dis pas; mais non, tout était
hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très
certainement quelque magie là-dessous.»
Pendant ce temps, le jeune homme s’élançait dans la chambre et ouvrait
la lettre; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces termes:
«On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon
qui s’élève à l’angle de la maison de M. d’Estrées.
«C. B.»
En lisant cette lettre, d’Artagnan sentait son coeur se dilater et
s’étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des
amants.
C’était le premier billet qu’il recevait, c’était le premier
rendez-vous qui lui était accordé. Son coeur, gonflé par l’ivresse de
la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis
terrestre qu’on appelait l’amour.
«Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et
pâlir successivement; eh bien! n’est-ce pas que j’avais deviné juste et
que c’est quelque méchante affaire?
— Tu te trompes, Planchet, répondit d’Artagnan, et la preuve, c’est que
voici un écu pour que tu boives à ma santé.
— Je remercie monsieur de l’écu qu’il me donne, et je lui promets de
suivre exactement ses instructions; mais il n’en est pas moins vrai que
les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées…
— Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
— Alors, monsieur est content? demanda Planchet.
— Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes!
— Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher?
— Oui, va.
— Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur monsieur, mais il
n’en est pas moins vrai que cette lettre…»
Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que
n’était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de
d’Artagnan.
Resté seul, d’Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et
rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle
maîtresse. Enfin il se coucha, s’endormit et fit des rêves d’or.
À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second
appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de
la veille.
«Planchet, lui dit d’Artagnan, je sors pour toute la journée peut-
être; tu es donc libre jusqu’à sept heures du soir; mais, à sept heures
du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux.
— Allons! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire
traverser la peau en plusieurs endroits.
— Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
— Eh bien, que disais-je? s’écria Planchet. Là, j’en étais sûr, maudite
lettre!
— Mais rassure-toi donc, imbécile, il s’agit tout simplement d’une
partie de plaisir.
— Oui! comme les voyages d’agrément de l’autre jour, où il pleuvait des
balles et où il poussait des chausse-trapes.
— Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d’Artagnan,
j’irai sans vous; j’aime mieux voyager seul que d’avoir un compagnon
qui tremble.
— Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant qu’il
m’avait vu à l’oeuvre.
— Oui, mais j’ai cru que tu avais usé tout ton courage d’une seule
fois.
— Monsieur verra que dans l’occasion il m’en reste encore; seulement je
prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s’il veut qu’il m’en reste
longtemps.
— Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir?
— Je l’espère.
— Eh bien, je compte sur toi.
— À l’heure dite, je serai prêt; seulement je croyais que monsieur
n’avait qu’un cheval à l’écurie des gardes.
— Peut-être n’y en a-t-il qu’un encore dans ce moment-ci, mais ce soir
il y en aura quatre.
— Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte?
— Justement», dit d’Artagnan.
Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.
M. Bonacieux était sur sa porte. L’intention de d’Artagnan était de
passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit un salut
si doux et si bénin, que force fut à son locataire non seulement de le
lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui.
Comment d’ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari
dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud,
en face du pavillon de M. d’Estrées! D’Artagnan s’approcha de l’air le
plus aimable qu’il put prendre.
La conversation tomba tout naturellement sur l’incarcération du pauvre
homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d’Artagnan eût entendu sa
conversation avec l’inconnu de Meung, raconta à son jeune locataire les
persécutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu’il ne cessa de
qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal et
s’étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les
soupiraux, les grilles et les instruments de torture.
D’Artagnan l’écouta avec une complaisance exemplaire puis, lorsqu’il
eut fini:
«Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l’avait enlevée? car je
n’oublie pas que c’est à cette circonstance fâcheuse que je dois le
bonheur d’avoir fait votre connaissance.
— Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et ma
femme de son côté m’a juré ses grands dieux qu’elle ne le savait pas.
Mais vous-même, continua M. Bonacieux d’un ton de bonhomie parfaite,
qu’êtes-vous devenu tous ces jours passés? je ne vous ai vu, ni vous ni
vos amis, et ce n’est pas sur le pavé de Paris, je pense, que vous avez
ramassé toute la poussière que Planchet époussetait hier sur vos
bottes.
— Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous
avons fait un petit voyage.
— Loin d’ici?
— Oh! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement; nous avons
été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés.
— Et vous êtes revenu, vous, n’est-ce pas? reprit M. Bonacieux en
donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme
vous n’obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous étions
impatiemment attendu à Paris, n’est-ce pas?
— Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l’avoue, d’autant mieux,
mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu’on ne peut rien vous
cacher. Oui, j’étais attendu, et bien impatiemment, je vous en
réponds.»
Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que
d’Artagnan ne s’en aperçut pas.
«Et nous allons être récompensé de notre diligence? continua le mercier
avec une légère altération dans la voix, altération que d’Artagnan ne
remarqua pas plus qu’il n’avait fait du nuage momentané qui, un instant
auparavant, avait assombri la figure du digne homme.
— Ah! faites donc le bon apôtre! dit en riant d’Artagnan.
— Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c’est seulement pour
savoir si nous rentrons tard.
— Pourquoi cette question, mon cher hôte? demanda d’Artagnan; est-ce
que vous comptez m’attendre?
— Non, c’est que depuis mon arrestation et le vol qui a été commis chez
moi, je m’effraie chaque fois que j’entends ouvrir une porte, et
surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point homme d’épée,
moi!
— Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou
trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez
pas encore.»
Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d’Artagnan ne put faire
autrement que de s’en apercevoir, et lui demanda ce qu’il avait.
«Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je suis
sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me
sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui
n’avez à vous occuper que d’être heureux.
— Alors j’ai de l’occupation, car je le suis.
— Pas encore, attendez donc, vous avez dit: à ce soir.
— Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-être l’attendez- vous
avec autant d’impatience que moi. Peut-être, ce soir, Mme Bonacieux
visitera-t-elle le domicile conjugal.
— Mme Bonacieux n’est pas libre ce soir, répondit gravement le mari;
elle est retenue au Louvre par son service.
— Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis heureux,
moi, je voudrais que tout le monde le fût; mais il paraît que ce n’est
pas possible.»
Et le jeune homme s’éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que
lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
«Amusez-vous bien!» répondit Bonacieux d’un air sépulcral.
Mais d’Artagnan était déjà trop loin pour l’entendre, et l’eut-il
entendu, dans la disposition d’esprit où il était, il ne l’eût certes
pas remarqué.
Il se dirigea vers l’hôtel de M. de Tréville; sa visite de la veille
avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative.
Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine
avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal
avait été parfaitement maussade.
À une heure du matin, il s’était retiré sous prétexte qu’il était
indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n’étaient rentrées au Louvre
qu’à six heures du matin.
«Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant
du regard tous les angles de l’appartement pour voir s’ils étaient bien
seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident
que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi,
dans le triomphe de la reine et dans l’humiliation de Son Éminence. Il
s’agit de bien vous tenir.
— Qu’ai-je à craindre, répondit d’Artagnan, tant que j’aurai le bonheur
de jouir de la faveur de Leurs Majestés?
— Tout, croyez-moi. Le cardinal n’est point homme à oublier une
mystification tant qu’il n’aura pas réglé ses comptes avec le
mystificateur, et le mystificateur m’a bien l’air d’être certain Gascon
de ma connaissance.
— Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que
c’est moi qui ai été à Londres?
— Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez
rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez garde, mon
cher d’Artagnan, ce n’est pas une bonne chose que le présent d’un
ennemi; n’y a-t-il pas là-dessus certain vers latin… Attendez donc…
— Oui, sans doute, reprit d’Artagnan, qui n’avait jamais pu se fourrer
la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par ignorance,
avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans doute, il doit y
en avoir un.
— Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une teinte
de lettres, et M. de Benserade me le citait l’autre jour… Attendez
donc… Ah! m’y voici:
… Timeo Danaos et dona ferentes.
«Ce qui veut dire: “Défiez-vous de l’ennemi qui vous fait des
présents.”
— Ce diamant ne vient pas d’un ennemi, monsieur, reprit d’Artagnan, il
vient de la reine.
— De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c’est un
véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui
la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?
— Elle me l’a remis elle-même.
— Où cela?
— Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette.
— Comment?
— En me donnant sa main à baiser.
— Vous avez baisé la main de la reine! s’écria M. de Tréville en
regardant d’Artagnan.
— Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’accorder cette grâce!
— Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois imprudente!
— Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l’a vue», reprit
d’Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s’étaient
passées.
«Oh! les femmes, les femmes! s’écria le vieux soldat, je les reconnais
bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le mystérieux les
charme; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout; vous rencontreriez la
reine, que vous ne la reconnaîtriez pas; elle vous rencontrerait,
qu’elle ne saurait pas qui vous êtes.
— Non, mais grâce à ce diamant…, reprit le jeune homme.
— Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d’ami?
— Vous me ferez honneur, monsieur, dit d’Artagnan.
— Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant
pour le prix qu’il vous en donnera; si juif qu’il soit, vous en
trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n’ont pas de
nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir
celui qui la porte.
— Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine! jamais, dit
d’Artagnan.
— Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu’un
cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l’écrin de sa
mère.
— Vous croyez donc que j’ai quelque chose à craindre? demanda
d’Artagnan.
— C’est-à-dire, jeune homme, que celui qui s’endort sur une mine dont
la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de
vous.
— Diable! dit d’Artagnan, que le ton d’assurance de M. de Tréville
commençait à inquiéter: diable, que faut-il faire?
— Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal
a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il vous jouera
quelque tour.
— Mais lequel?
— Eh! le sais-je, moi! est-ce qu’il n’a pas à son service toutes les
ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu’on vous arrête.
— Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté?
— Pardieu! on s’est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune homme,
croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne vous
endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au
contraire, et c’est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si
l’on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui
vous la cherche; si l’on vous attaque de nuit ou de jour, battez en
retraite et sans honte; si vous traversez un pont, tâtez les planches,
de peur qu’une planche ne vous manque sous le pied; si vous passez
devant une maison qu’on bâtit, regardez en l’air de peur qu’une pierre
ne vous tombe sur la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par
votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes
sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de
votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.»
D’Artagnan rougit.
«De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt d’elle
que d’un autre?
— C’est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n’en
a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix pistoles, témoin
Dalila. Vous savez les Écritures, hein?»
D’Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux pour
le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que
la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne
lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse.
«Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois
compagnons?
— J’allais vous demander si vous n’en aviez pas appris quelques
nouvelles.
— Aucune, monsieur.
— Eh bien, je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly, avec un
duel sur les bras; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle dans l’épaule;
et Athos à Amiens, avec une accusation de faux- monnayeur sur le corps.
— Voyez-vous! dit M. de Tréville; et comment vous êtes-vous échappé,
vous?
— Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d’épée dans la
poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route
de Calais, comme un papillon à une tapisserie.
— Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de
Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée.
— Dites, monsieur.
— À votre place, je ferais une chose.
— Laquelle?
— Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais,
moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m’en irais
savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable! ils méritent
bien cette petite attention de votre part.
— Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.
— Demain! et pourquoi pas ce soir?
— Ce soir, monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire
indispensable.
— Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde, je
vous le répète: c’est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous
sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
— Impossible! monsieur.
— Vous avez donc donné votre parole?
— Oui, monsieur.
— Alors c’est autre chose; mais promettez-moi que si vous n’êtes pas
tué cette nuit, vous partirez demain.
— Je vous le promets.
— Avez-vous besoin d’argent?
— J’ai encore cinquante pistoles. C’est autant qu’il m’en faut, je le
pense.
— Mais vos compagnons?
— Je pense qu’ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de
Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
— Vous reverrai-je avant votre départ?
— Non, pas que je pense, monsieur, à moins qu’il n’y ait du nouveau.
— Allons, bon voyage!
— Merci, monsieur.»
Et d’Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais de
sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun
d’eux n’était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l’on
n’avait des nouvelles ni des uns, ni des autres.
Il se serait bien informé d’eux à leurs maîtresses, mais il ne
connaissait ni celle de Porthos, ni celle d’Aramis; quant à Athos, il
n’en avait pas.
En passant devant l’hôtel des Gardes, il jeta un coup d’oeil dans
l’écurie: trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout
ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux
d’entre eux.
«Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d’Artagnan, que je suis aise
de vous voir!
— Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme.
— Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte?
— Moi? pas le moins du monde.
— Oh! que vous faites bien, monsieur.
— Mais d’où vient cette question?
— De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans
vous écouter; monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de
couleur.
— Bah!
— Monsieur n’a pas remarqué cela, préoccupé qu’il était de la lettre
qu’il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que l’étrange façon
dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes,
je n’ai pas perdu un mouvement de sa physionomie.
— Et tu l’as trouvée…?
— Traîtreuse, monsieur.
— Vraiment!
— De plus, aussitôt que monsieur l’a eu quitté et qu’il a disparu au
coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et
s’est mis à courir par la rue opposée.
— En effet, tu as raison, Planchet, tout cela me paraît fort louche,
et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer que la chose
ne nous ait été catégoriquement expliquée.
— Monsieur plaisante, mais monsieur verra.
— Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit!
— Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir?
— Bien au contraire, Planchet, plus j’en voudrai à M. Bonacieux, et
plus j’irai au rendez-vous que m’a donné cette lettre qui t’inquiète
tant.
— Alors, si c’est la résolution de monsieur…
— Inébranlable, mon ami; ainsi donc, à neuf heures tiens-toi prêt ici,
à l’hôtel; je viendrai te prendre.»
Planchet, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir de faire renoncer
son maître à son projet, poussa un profond soupir, et se mit à étriller
le troisième cheval.
Quant à d’Artagnan, comme c’était au fond un garçon plein de prudence,
au lieu de rentrer chez lui, il s’en alla dîner chez ce prêtre gascon
qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur avait donné un
déjeuner de chocolat.
CHAPITRE XXIV.
LE PAVILLON
À neuf heures, d’Artagnan était à l’hôtel des Gardes; il trouva
Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé.
Planchet était armé de son mousqueton et d’un pistolet. D’Artagnan
avait son épée et passa deux pistolets à sa ceinture, puis tous deux
enfourchèrent chacun un cheval et s’éloignèrent sans bruit. Il faisait
nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit à la suite
de son maître, et marcha par-derrière à dix pas.
D’Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conférence et
suivit alors le chemin, bien plus beau alors qu’aujourd’hui, qui mène à
Saint-Cloud.
Tant qu’on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la
distance qu’il s’était imposée; mais dès que le chemin commença à
devenir plus désert et plus obscurs il se rapprocha tout doucement: si
bien que, lorsqu’on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout
naturellement marcher côte à côte avec son maître. En effet, nous ne
devons pas dissimuler que l’oscillation des grands arbres et le reflet
de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquiétude.
D’Artagnan s’aperçut qu’il se passait chez son laquais quelque chose
d’extraordinaire.
«Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu’avons-nous donc?
— Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les églises?
— Pourquoi cela, Planchet?
— Parce qu’on n’ose point parler haut dans ceux-ci comme dans
celles-là.
— Pourquoi n’oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur?
— Peur d’être entendu, oui, monsieur.
— Peur d’être entendu! Notre conversation est cependant morale, mon
cher Planchet, et nul n’y trouverait à redire.
— Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant à son idée mère, que ce M.
Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de
déplaisant dans le jeu de ses lèvres!
— Qui diable te fait penser à Bonacieux?
— Monsieur, l’on pense à ce que l’on peut et non pas à ce que l’on
veut.
— Parce que tu es un poltron, Planchet.
— Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie; la
prudence est une vertu.
— Et tu es vertueux, n’est-ce pas, Planchet?
— Monsieur, n’est-ce point le canon d’un mousquet qui brille là- bas?
Si nous baissions la tête?
— En vérité, murmura d’Artagnan, à qui les recommandations de M. de
Tréville revenaient en mémoire; en vérité, cet animal finirait par me
faire peur.»
Et il mit son cheval au trot.
Planchet suivit le mouvement de son maître, exactement comme s’il eût
été son ombre, et se retrouva trottant près de lui.
«Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit, monsieur?
demanda-t-il.
— Non, Planchet, car tu es arrivé, toi.
— Comment, je suis arrivé? et monsieur?
— Moi, je vais encore à quelques pas.
— Et monsieur me laisse seul ici?
— Tu as peur, Planchet?
— Non, mais je fais seulement observer à monsieur que la nuit sera très
froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatismes, et qu’un laquais
qui a des rhumatismes est un triste serviteur, surtout pour un maître
alerte comme monsieur.
— Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces
cabarets que tu vois là-bas, et tu m’attendras demain matin à six
heures devant la porte.
— Monsieur, j’ai bu et mangé respectueusement l’écu que vous m’avez
donné ce matin; de sorte qu’il ne me reste pas un traître sou dans le
cas où j’aurais froid.
— Voici une demi-pistole. À demain.»
D’Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de Planchet
et s’éloigna rapidement en s’enveloppant dans son manteau.
«Dieu que j’ai froid!» s’écria Planchet dès qu’il eut perdu son maître
de vue; — et pressé qu’il était de se réchauffer, il se hâta d’aller
frapper à la porte d’une maison parée de tous les attributs d’un
cabaret de banlieue.
Cependant d’Artagnan, qui s’était jeté dans un petit chemin de
traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au lieu
de suivre la grande rue, il tourna derrière le château, gagna une
espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt en face du pavillon
indiqué. Il était situé dans un lieu tout à fait désert. Un grand mur,
à l’angle duquel était ce pavillon, régnait d’un côté de cette ruelle,
et de l’autre une haie défendait contre les passants un petit jardin au
fond duquel s’élevait une maigre cabane.
Il était arrivé au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit
d’annoncer sa présence par aucun signal, il attendit.
Nul bruit ne se faisait entendre, on eût dit qu’on était à cent lieues
de la capitale. D’Artagnan s’adossa à la haie après avoir jeté un coup
d’oeil derrière lui. Par-delà cette haie, ce jardin et cette cabane, un
brouillard sombre enveloppait de ses plis cette immensité où dort
Paris, vide, béant, immensité où brillaient quelques points lumineux,
étoiles funèbres de cet enfer.
Mais pour d’Artagnan tous les aspects revêtaient une forme heureuse,
toutes les idées avaient un sourire, toutes les ténèbres étaient
diaphanes. L’heure du rendez-vous allait sonner.
En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud
laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.
Il y avait quelque chose de lugubre à cette voix de bronze qui se
lamentait ainsi au milieu de la nuit.
Mais chacune de ces heures qui composaient l’heure attendue vibrait
harmonieusement au coeur du jeune homme.
Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l’angle de la rue
et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, excepté une
seule du premier étage.
À travers cette fenêtre brillait une lumière douce qui argentait le
feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s’élevaient formant
groupe en dehors du parc. Évidemment derrière cette petite fenêtre, si
gracieusement éclairée, la jolie Mme Bonacieux l’attendait.
Bercé par cette douce idée, d’Artagnan attendit de son côté une
demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant petit
séjour dont d’Artagnan apercevait une partie de plafond aux moulures
dorées, attestant l’élégance du reste de l’appartement.
Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.
Cette fois-ci, sans que d’Artagnan comprît pourquoi, un frisson courut
dans ses veines. Peut-être aussi le froid commençait-il à le gagner et
prenait-il pour une impression morale une sensation tout à fait
physique.
Puis l’idée lui vint qu’il avait mal lu et que le rendez-vous était
pour onze heures seulement.
Il s’approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière, tira sa
lettre de sa poche et la relut; il ne s’était point trompé: le
rendez-vous était bien pour dix heures.
Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce
silence et de cette solitude.
Onze heures sonnèrent.
D’Artagnan commença à craindre véritablement qu’il ne fût arrivé
quelque chose à Mme Bonacieux.
Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux;
mais personne ne lui répondit: pas même l’écho.
Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme
s’était endormie en l’attendant.
Il s’approcha du mur et essaya d’y monter; mais le mur était
nouvellement crépi, et d’Artagnan se retourna inutilement les ongles.
En ce moment il avisa les arbres, dont la lumière continuait d’argenter
les feuilles, et comme l’un d’eux faisait saillie sur le chemin, il
pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait pénétrer dans
le pavillon.
L’arbre était facile. D’ailleurs d’Artagnan avait vingt ans à peine, et
par conséquent se souvenait de son métier d’écolier. En un instant il
fut au milieu des branches, et par les vitres transparentes ses yeux
plongèrent dans l’intérieur du pavillon.
Chose étrange et qui fit frissonner d’Artagnan de la plante des pieds à
la racine des cheveux, cette douce lumière, cette calme lampe éclairait
une scène de désordre épouvantable; une des vitres de la fenêtre était
cassée, la porte de la chambre avait été enfoncée et, à demi brisée
pendait à ses gonds; une table qui avait dû être couverte d’un élégant
souper gisait à terre; les flacons en éclats, les fruits écrasés
jonchaient le parquet; tout témoignait dans cette chambre d’une lutte
violente et désespérée; d’Artagnan crut même reconnaître au milieu de
ce pêle-mêle étrange des lambeaux de vêtements et quelques taches
sanglantes maculant la nappe et les rideaux.
Il se hâta de redescendre dans la rue avec un horrible battement de
coeur, il voulait voir s’il ne trouverait pas d’autres traces de
violence.
La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit.
D’Artagnan s’aperçut alors, chose qu’il n’avait pas remarquée d’abord,
car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu ici, troué là,
présentait des traces confuses de pas d’hommes, et de pieds de chevaux.
En outre, les roues d’une voiture, qui paraissait venir de Paris,
avaient creusé dans la terre molle une profonde empreinte qui ne
dépassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris.
Enfin d’Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva près du mur un
gant de femme déchiré. Cependant ce gant, par tous les points où il
n’avait pas touché la terre boueuse, était d’une fraîcheur
irréprochable. C’était un de ces gants parfumés comme les amants aiment
à les arracher d’une jolie main.
À mesure que d’Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus
abondante et plus glacée perlait sur son front, son coeur était serré
par une horrible angoisse, sa respiration était haletante; et cependant
il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n’avait peut-être rien
de commun avec Mme Bonacieux; que la jeune femme lui avait donné
rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon; qu’elle avait
pu être retenue à Paris par son service, par la jalousie de son mari
peut-être.
Mais tous ces raisonnements étaient battus en brèche, détruits,
renversés par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines
occasions, s’empare de tout notre être et nous crie, par tout ce qui
est destiné chez nous à entendre, qu’un grand malheur plane sur nous.
Alors d’Artagnan devint presque insensé: il courut sur la grande route,
prit le même chemin qu’il avait déjà fait, s’avança jusqu’au bac, et
interrogea le passeur.
Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la
rivière à une femme enveloppée d’une mante noire, qui paraissait avoir
le plus grand intérêt à ne pas être reconnue; mais, justement à cause
des précautions qu’elle prenait, le passeur avait prêté une attention
plus grande, et il avait reconnu que la femme était jeune et jolie.
Il y avait alors, comme aujourd’hui, une foule de jeunes et jolies
femmes qui venaient à Saint-Cloud et qui avaient intérêt à ne pas être
vues, et cependant d’Artagnan ne douta point un instant que ce ne fût
Mme Bonacieux qu’avait remarquée le passeur.
D’Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du passeur
pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et s’assurer
qu’il ne s’était pas trompé, que le rendez-vous était bien à
Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de M. d’Estrées et non
dans une autre rue.
Tout concourait à prouver à d’Artagnan que ses pressentiments ne le
trompaient point et qu’un grand malheur était arrivé.
Il reprit le chemin du château tout courant; il lui semblait qu’en son
absence quelque chose de nouveau s’était peut-être passé au pavillon et
que des renseignements l’attendaient là.
La ruelle était toujours déserte, et la même lueur calme et douce
s’épanchait de la fenêtre.
D’Artagnan songea alors à cette masure muette et aveugle mais qui sans
doute avait vu et qui peut-être pouvait parler.
La porte de clôture était fermée, mais il sauta par-dessus la haie, et
malgré les aboiements du chien à la chaîne, il s’approcha de la cabane.
Aux premiers coups qu’il frappa, rien ne répondit.
Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon;
cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il
s’obstina.
Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit intérieur, bruit
craintif, et qui semblait trembler lui-même d’être entendu.
Alors d’Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein
d’inquiétude et de promesses, d’effroi et de cajolerie, que sa voix
était de nature à rassurer de plus peureux. Enfin un vieux volet
vermoulu s’ouvrit, ou plutôt s’entrebâilla, et se referma dès que la
lueur d’une misérable lampe qui brûlait dans un coin eut éclairé le
baudrier, la poignée de l’épée et le pommeau des pistolets de
d’Artagnan. Cependant, si rapide qu’eût été le mouvement, d’Artagnan
avait eu le temps d’entrevoir une tête de vieillard.
«Au nom du Ciel! dit-il, écoutez-moi: j’attendais quelqu’un qui ne
vient pas, je meurs d’inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur aux
environs? Parlez.»
La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de nouveau:
seulement elle était plus pâle encore que la première fois.
D’Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms près; il dit
comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon,
et comment, ne la voyant pas venir, il était monté sur le tilleul et, à
la lueur de la lampe, il avait vu le désordre de la chambre.
Le vieillard l’écouta attentivement, tout en faisant signe que c’était
bien cela: puis, lorsque d’Artagnan eut fini, il hocha la tête d’un air
qui n’annonçait rien de bon.
«Que voulez-vous dire? s’écria d’Artagnan. Au nom du Ciel! voyons,
expliquez-vous.
— Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je vous
disais ce que j’ai vu, bien certainement il ne m’arriverait rien de
bon.
— Vous avez donc vu quelque chose? reprit d’Artagnan. En ce cas, au nom
du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites, dites ce que
vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos
paroles ne sortira de mon coeur.»
Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de
d’Artagnan, qu’il lui fit signe d’écouter et qu’il lui dit à voix
basse:
«Il était neuf heures à peu près, j’avais entendu quelque bruit dans la
rue et je désirais savoir ce que ce pouvait être, lorsqu’en
m’approchant de ma porte je m’aperçus qu’on cherchait à entrer. Comme
je suis pauvre et que je n’ai pas peur qu’on me vole, j’allai ouvrir et
je vis trois hommes à quelques pas de là. Dans l’ombre était un
carrosse avec des chevaux attelés et des chevaux de main. Ces chevaux
de main appartenaient évidemment aux trois hommes qui étaient vêtus en
cavaliers.
«— Ah, mes bons messieurs! m’écriai-je, que demandez-vous?
«— Tu dois avoir une échelle? me dit celui qui paraissait le chef de
l’escorte.
«— Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits.
«— Donne-nous la, et rentre chez toi, voilà un écu pour le dérangement
que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce
que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu
écouteras, quelque menace que nous te fassions, j’en suis sûr), tu es
perdu.
«À ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, et il prit mon
échelle.
«Effectivement, après avoir refermé la porte de la haie derrière eux,
je fis semblant de rentrer à la maison; mais j’en sortis aussitôt par
la porte de derrière, et, me glissant dans l’ombre, je parvins jusqu’à
cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans
être vu.
«Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun bruit, ils
en tirèrent un petit homme, gros, court, grisonnant, mesquinement vêtu
de couleur sombre, lequel monta avec précaution à l’échelle, regarda
sournoisement dans l’intérieur de la chambre, redescendit à pas de loup
et murmura à voix basse:
«— C’est elle!
«Aussitôt celui qui m’avait parlé s’approcha de la porte du pavillon,
l’ouvrit avec une clef qu’il portait sur lui, referma la porte et
disparut, en même temps les deux autres hommes montèrent à l’échelle.
Le petit vieux demeurait à la portière, le cocher maintenait les
chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de selle.
Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme
accourut à la fenêtre et l’ouvrit comme pour se précipiter. Mais
aussitôt qu’elle aperçut les deux hommes, elle se rejeta en arrière;
les deux hommes s’élancèrent après elle dans la chambre.
Alors je ne vis plus rien; mais j’entendis le bruit des meubles que
l’on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais bientôt ses
cris furent étouffés; les trois hommes se rapprochèrent de la fenêtre,
emportant la femme dans leurs bras; deux descendirent par l’échelle et
la transportèrent dans la voiture, où le petit vieux entra après elle.
Celui qui était resté dans le pavillon referma la croisée, sortit un
instant après par la porte et s’assura que la femme était bien dans la
voiture: ses deux compagnons l’attendaient déjà à cheval, il sauta à
son tour en selle, le laquais reprit sa place près du cocher; le
carrosse s’éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, et tout
fut fini. À partir de ce moment-là, je n’ai plus rien vu, rien
entendu.»
D’Artagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et
muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie
hurlaient dans son coeur.
«Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet
désespoir causait certes plus d’effet que n’en eussent produit des cris
et des larmes; allons, ne vous désolez pas, ils ne vous l’ont pas tuée,
voilà l’essentiel.
— Savez-vous à peu près, dit d’Artagnan, quel est l’homme qui
conduisait cette infernale expédition?
— Je ne le connais pas.
— Mais puisqu’il vous a parlé, vous avez pu le voir.
— Ah! c’est son signalement que vous me demandez?
— Oui.
— Un grand sec, basané, moustaches noires, oeil noir, l’air d’un
gentilhomme.
— C’est cela, s’écria d’Artagnan; encore lui! toujours lui! C’est mon
démon, à ce qu’il paraît! Et l’autre?
— Lequel?
— Le petit.
— Oh! celui-là n’est pas un seigneur, j’en réponds: d’ailleurs il ne
portait pas l’épée, et les autres le traitaient sans aucune
considération.
— Quelque laquais, murmura d’Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre femme!
qu’en ont-ils fait?
— Vous m’avez promis le secret, dit le vieillard.
— Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis
gentilhomme. Un gentilhomme n’a que sa parole, et je vous ai donné la
mienne.»
D’Artagnan reprit, l’âme navrée, le chemin du bac. Tantôt il ne pouvait
croire que ce fût Mme Bonacieux, et il espérait le lendemain la
retrouver au Louvre; tantôt il craignait qu’elle n’eût eu une intrigue
avec quelque autre et qu’un jaloux ne l’eût surprise et fait enlever.
Il flottait, il se désolait, il se désespérait.
«Oh! si j’avais là mes amis! s’écriait-il, j’aurais au moins quelque
espérance de la retrouver; mais qui sait ce qu’ils sont devenus
eux-mêmes!»
Il était minuit à peu près; il s’agissait de retrouver Planchet.
D’Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans lesquels
il aperçut un peu de lumière; dans aucun d’eux il ne retrouva Planchet.
Au sixième, il commença de réfléchir que la recherche était un peu
hasardée. D’Artagnan n’avait donné rendez-vous à son laquais qu’à six
heures du matin, et quelque part qu’il fût, il était dans son droit.
D’ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu’en restant aux
environs du lieu où l’événement s’était passé, il obtiendrait peut-être
quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième
cabaret, comme nous l’avons dit, d’Artagnan s’arrêta donc, demanda une
bouteille de vin de première qualité, s’accouda dans l’angle le plus
obscur et se décida à attendre ainsi le jour; mais cette fois encore
son espérance fut trompée, et quoiqu’il écoutât de toutes ses oreilles,
il n’entendit, au milieu des jurons, des lazzi et des injures
qu’échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui
composaient l’honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le
mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc,
après avoir avalé sa bouteille par désoeuvrement et pour ne pas
éveiller des soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus
satisfaisante possible et de s’endormir tant bien que mal. D’Artagnan
avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des
droits imprescriptibles qu’il réclame impérieusement, même sur les
coeurs les plus désespérés.
Vers six heures du matin, d’Artagnan se réveilla avec ce malaise qui
accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa
toilette n’était pas longue à faire; il se tâta pour savoir si on
n’avait pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son
diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa
ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s’il
n’aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin
que la nuit. En effet, la première chose qu’il aperçut à travers le
brouillard humide et grisâtre fut l’honnête Planchet qui, les deux
chevaux en main, l’attendait à la porte d’un petit cabaret borgne
devant lequel d’Artagnan était passé sans même soupçonner son
existence.
CHAPITRE XXV.
PORTHOS
Au lieu de rentrer chez lui directement, d’Artagnan mit pied à terre à
la porte de M. de Tréville, et monta rapidement l’escalier. Cette fois,
il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer. Sans
doute il lui donnerait de bons conseils dans toute cette affaire; puis,
comme M. de Tréville voyait presque journellement la reine, il pourrait
peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme
à qui l’on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.
M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui
prouvait qu’il voyait autre chose, dans toute cette aventure, qu’une
intrigue d’amour; puis, quand d’Artagnan eut achevé:
«Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d’une lieue.
— Mais, que faire? dit d’Artagnan.
— Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je
vous l’ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui
raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme, qu’elle
ignore sans doute; ces détails la guideront de son côté, et, à votre
retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à vous dire. Reposez
vous en sur moi.»
D’Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n’avait pas
l’habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait, il
tenait plus qu’il n’avait promis. Il le salua donc, plein de
reconnaissance pour le passé et pour l’avenir, et le digne capitaine,
qui de son côté éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme si brave
et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un
bon voyage.
Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l’instant
même, d’Artagnan s’achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller
à la confection de son portemanteau. En s’approchant de sa maison, il
reconnut M. Bonacieux en costume du matin, debout sur le seuil de sa
porte. Tout ce que lui avait dit, la veille, le prudent Planchet sur le
caractère sinistre de son hôte revint alors à l’esprit de d’Artagnan,
qui le regarda plus attentivement qu’il n’avait fait encore. En effet,
outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l’infiltration de
la bile dans le sang et qui pouvait d’ailleurs n’être qu’accidentelle,
d’Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans
l’habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même façon
qu’un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu’un
homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et si bien fait que
soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d’attention, à le
distinguer du visage.
Il sembla donc à d’Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et même
que ce masque était des plus désagréables à voir.
En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme,
passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille, M.
Bonacieux l’interpella.
«Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de
grasses nuits? Sept heures du matin, peste! Il me semble que vous
retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à
l’heure où les autres sortent.
— On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le jeune
homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai que lorsque
l’on possède une jeune et jolie femme, on n’a pas besoin de courir
après le bonheur: c’est le bonheur qui vient vous trouver; n’est-ce
pas, monsieur Bonacieux?»
Bonacieux devint pâle comme la mort et grimaça un sourire.
«Ah! ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où diable
avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître? Il paraît qu’il ne
faisait pas bon dans les chemins de traverse.»
D’Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de boue;
mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même temps sur les
souliers et les bas du mercier; on eût dit qu’on les avait trempés dans
le même bourbier; les uns et les autres étaient maculés de taches
absolument pareilles.
Alors une idée subite traversa l’esprit de d’Artagnan. Ce petit homme
gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d’un habit
sombre, traité sans considération par les gens d’épée qui composaient
l’escorte, c’était Bonacieux lui-même. Le mari avait présidé à
l’enlèvement de sa femme.
Il prit à d’Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du mercier
et de l’étrangler; mais, nous l’avons dit, c’était un garçon fort
prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s’était faite
sur son visage était si visible, que Bonacieux en fut effrayé et essaya
de reculer d’un pas; mais justement il se trouvait devant le battant de
la porte, qui était fermée, et l’obstacle qu’il rencontra le força de
se tenir à la même place.
«Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d’Artagnan, il
me semble que si mes bottes ont besoin d’un coup d’éponge, vos bas et
vos souliers réclament aussi un coup de brosse. Est-ce que de votre
côté vous auriez couru la prétantaine, maître Bonacieux? Ah! diable,
ceci ne serait point pardonnable à un homme de votre âge et qui, de
plus, a une jeune et jolie femme comme la vôtre.
— Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux; mais hier j’ai été à Saint- Mandé
pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis
absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais, j’en ai
rapporté toute cette fange, que je n’ai pas encore eu le temps de faire
disparaître.»
Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa
course fut une nouvelle preuve à l’appui des soupçons qu’avait conçus
d’Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est
le point absolument opposé à Saint-Cloud.
Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait
où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens
extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper
son secret. Il s’agissait seulement de changer cette probabilité en
certitude.
«Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j’en use avec vous sans façon,
dit d’Artagnan; mais rien n’altère comme de ne pas dormir, j’ai donc
une soif d’enragé; permettez-moi de prendre un verre d’eau chez vous;
vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.»
Et sans attendre la permission de son hôte, d’Artagnan entra vivement
dans la maison, et jeta un coup d’oeil rapide sur le lit. Le lit
n’était pas défait. Bonacieux ne s’était pas couché. Il rentrait donc
seulement il y avait une heure ou deux; il avait accompagné sa femme
jusqu’à l’endroit où on l’avait conduite, ou tout au moins jusqu’au
premier relais.
«Merci, maître Bonacieux, dit d’Artagnan en vidant son verre, voilà
tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais
faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous
l’enverrai si vous voulez pour brosser vos souliers.»
Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se
demandant s’il ne s’était pas enferré lui-même.
Sur le haut de l’escalier il trouva Planchet tout effaré.
«Ah! monsieur, s’écria Planchet dès qu’il eut aperçu son maître, en
voilà bien d’une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez.
— Qu’y a-t-il donc? demanda d’Artagnan.
— Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en mille de
deviner la visite que j’ai reçue pour vous en votre absence.
— Quand cela?
— Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville.
— Et qui donc est venu? Voyons, parle.
— M. de Cavois.
— M. de Cavois?
— En personne.
— Le capitaine des gardes de Son Éminence?
— Lui-même.
— Il venait m’arrêter?
— Je m’en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin.
— Il avait l’air patelin, dis-tu?
— C’est-à-dire qu’il était tout miel, monsieur.
— Vraiment?
— Il venait, disait-il, de la part de Son Éminence, qui vous voulait
beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.
— Et tu lui as répondu?
— Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la
maison, comme il le pouvait voir.
— Alors qu’a-t-il dit?
— Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée; puis il
a ajouté tout bas: «Dis à ton maître que Son Éminence est parfaitement
disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette
entrevue.»
— Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le
jeune homme.
— Aussi, je l’ai vu, le piège, et j’ai répondu que vous seriez
désespéré à votre retour.
— Où est-il allé? a demandé M. de Cavois. À Troyes en Champagne, ai-je
répondu. Et quand est-il parti?
— Hier soir.»
— Planchet, mon ami, interrompit d’Artagnan, tu es véritablement un
homme précieux.
— Vous comprenez, monsieur, j’ai pensé qu’il serait toujours temps, si
vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous
n’étiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le
mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.
— Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d’homme
véridique: dans un quart d’heure nous partons.
— C’est le conseil que j’allais donner à monsieur; et où allons- nous,
sans être trop curieux?
— Pardieu! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j’étais
allé. D’ailleurs, n’as-tu pas autant de hâte d’avoir des nouvelles de
Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j’en ai, moi, de savoir ce que
sont devenus Athos, Porthos et Aramis?
— Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez;
l’air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce
moment, que l’air de Paris. Ainsi donc…
— Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je m’en
vais devant, les mains dans mes poches, pour qu’on ne se doute de rien.
Tu me rejoindras à l’hôtel des Gardes. À propos, Planchet, je crois que
tu as raison à l’endroit de notre hôte, et que c’est décidément une
affreuse canaille.
— Ah! croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je suis
physionomiste, moi, allez!»
D’Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue;
puis, pour n’avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois
vers la demeure de ses trois amis: on n’avait reçu aucune nouvelle
d’eux, seulement une lettre toute parfumée et d’une écriture élégante
et menue était arrivée pour Aramis. D’Artagnan s’en chargea. Dix
minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l’hôtel des
Gardes. D’Artagnan, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu, avait déjà
sellé son cheval lui-même.
«C’est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le
portemanteau à l’équipement; maintenant selle les trois autres, et
partons.
— Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux?
demanda Planchet avec son air narquois.
— Non, monsieur le mauvais plaisant, répondit d’Artagnan, mais avec nos
quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous
les retrouvons vivants.
— Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet, mais enfin il ne
faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu.
— Amen», dit d’Artagnan en enfourchant son cheval.
Et tous deux sortirent de l’hôtel des Gardes, s’éloignèrent chacun par
un bout de la rue, l’un devant quitter Paris par la barrière de la
Villette et l’autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre
au-delà de Saint-Denis, manoeuvre stratégique qui, ayant été exécutée
avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats.
D’Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte.
Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit.
Cependant sa prudence naturelle ne l’abandonnait pas un seul instant;
il n’avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait
pour ennemis tous ceux qu’il rencontrait sur la route. Il en résultait
qu’il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de
sévères mercuriales de la part de d’Artagnan, qui craignait que, grâce
à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d’un homme de
peu.
Cependant, soit qu’effectivement les passants fussent touchés de
l’urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposté sur
la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans
accident aucun et descendirent à l’hôtel du Grand Saint Martin, le même
dans lequel ils s’étaient arrêtés lors de leur premier voyage.
L’hôte, en voyant un jeune homme suivi d’un laquais et de deux chevaux
de main, s’avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme
il avait déjà fait onze lieues, d’Artagnan jugea à propos de s’arrêter,
que Porthos fût ou ne fût pas dans l’hôtel. Puis peut-être n’était-il
pas prudent de s’informer du premier coup de ce qu’était devenu le
mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d’Artagnan, sans
demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les
chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à
recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une
bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible,
demande qui corrobora encore la bonne opinion que l’aubergiste avait
prise de son voyageur à la première vue.
Aussi d’Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse.
Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du
royaume, et d’Artagnan, suivi d’un laquais et voyageant avec quatre
chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme,
manquer de faire sensation. L’hôte voulut le servir lui-même; ce que
voyant, d’Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation
suivante:
«Ma foi, mon cher hôte, dit d’Artagnan en remplissant les deux verres,
je vous ai demandé de votre meilleur vin et si vous m’avez trompé, vous
allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste
boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre, et buvons.
À quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité?
Buvons à la prospérité de votre établissement!
— Votre Seigneurie me fait honneur, dit l’hôte, et je la remercie bien
sincèrement de son bon souhait.
— Mais ne vous y trompez pas, dit d’Artagnan, il y a plus d’égoïsme
peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n’y a que les
établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu; dans les
hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et le voyageur est
victime des embarras de son hôte; or, moi qui voyage beaucoup et
surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire
fortune.
— En effet, dit l’hôte, il me semble que ce n’est pas la première fois
que j’ai l’honneur de voir monsieur.
— Bah? je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix
fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez,
j’y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près; je faisais la
conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l’un
d’eux s’est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui
lui a cherché je ne sais quelle querelle.
— Ah! oui vraiment! dit l’hôte, et je me le rappelle parfaitement.
N’est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler?
— C’est justement le nom de mon compagnon de voyage.
«Mon Dieu! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?
— Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu’il n’a pas pu continuer sa
route.
— En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne l’avons
pas revu.
— Il nous a fait l’honneur de rester ici.
— Comment! il vous a fait l’honneur de rester ici?
— Oui, monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets.
— Et de quoi?
— De certaines dépenses qu’il a faites.
— Eh bien, mais les dépenses qu’il a faites, il les paiera.
— Ah! monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang!
Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le
chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c’était à
moi qu’il s’en prendrait, attendu que c’était moi qui l’avais envoyé
chercher.
— Mais Porthos est donc blessé?
— Je ne saurais vous le dire, monsieur.
— Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant être
mieux informé que personne.
— Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons,
monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles
répondraient pour notre langue.
— Eh bien, puis-je voir Porthos?
— Certainement, monsieur. Prenez l’escalier, montez au premier et
frappez au n° 1. Seulement, prévenez que c’est vous.
— Comment! que je prévienne que c’est moi?
— Oui, car il pourrait vous arriver malheur.
— Et quel malheur voulez-vous qu’il m’arrive?
— M. Porthos peut vous prendre pour quelqu’un de la maison et, dans un
mouvement de colère, vous passer son épée à travers le corps ou vous
brûler la cervelle.
— Que lui avez-vous donc fait?
— Nous lui avons demandé de l’argent.
— Ah! diable, je comprends cela; c’est une demande que Porthos reçoit
très mal quand il n’est pas en fonds; mais je sais qu’il devait y être.
— C’est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison est
fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au
bout de huit jours nous lui avons présenté notre note; mais il paraît
que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, au premier mot que
nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables;
il est vrai qu’il avait joué la veille.
— Comment, il avait joué la veille! et avec qui?
— Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel
il avait fait proposer une partie de lansquenet.
— C’est cela, le malheureux aura tout perdu.
— Jusqu’à son cheval, monsieur, car lorsque l’étranger a été pour
partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de
M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l’observation, mais il nous a
répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce
cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce
qui se passait, mais il nous à fait dire que nous étions des faquins de
douter de la parole d’un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait
dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût.
— Je le reconnais bien là, murmura d’Artagnan.
— Alors, continua l’hôte, je lui fis répondre que du moment où nous
paraissions destinés à ne pas nous entendre à l’endroit du paiement,
j’espérais qu’il aurait au moins la bonté d’accorder la faveur de sa
pratique à mon confrère le maître de l’Aigle d’Or; mais M. Porthos me
répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester.
«Cette réponse était trop flatteuse pour que j’insistasse sur son
départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est
la plus belle de l’hôtel, et de se contenter d’un joli petit cabinet au
troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d’un
moment à l’autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de
la cour, je devais comprendre que la chambre qu’il me faisait l’honneur
d’habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille
personne.
«Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu’il disait, je crus
devoir insister; mais, sans même se donner la peine d’entrer en
discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit
et déclara qu’au premier mot qu’on lui dirait d’un déménagement
quelconque à l’extérieur ou à l’intérieur, il brûlerait la cervelle à
celui qui serait assez imprudent pour se mêler d’une chose qui ne
regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, monsieur, personne
n’entre plus dans sa chambre, si ce n’est son domestique.
— Mousqueton est donc ici?
— Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de fort
mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du
désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que
son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus
dessous, attendu que, comme il pense qu’on pourrait lui refuser ce
qu’il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander.
— Le fait est, répondit d’Artagnan, que j’ai toujours remarqué dans
Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs.
— Cela est possible, monsieur; mais supposez qu’il m’arrive seulement
quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un
dévouement semblables, et je suis un homme ruiné.
— Non, car Porthos vous paiera.
— Hum! fit l’hôtelier d’un ton de doute.
— C’est le favori d’une très grande dame qui ne le laissera pas dans
l’embarras pour une misère comme celle qu’il vous doit.
— Si j’ose dire ce que je crois là-dessus…
— Ce que vous croyez?
— Je dirai plus: ce que je sais.
— Ce que vous savez?
— Et même ce dont je suis sûr.
— Et de quoi êtes-vous sûr, voyons?
— Je dirai que je connais cette grande dame.
— Vous?
— Oui, moi.
— Et comment la connaissez-vous?
— Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion…
— Parlez, et foi de gentilhomme, vous n’aurez pas à vous repentir de
votre confiance.
— Eh bien, monsieur, vous concevez, l’inquiétude fait faire bien des
choses.
— Qu’avez-vous fait?
— Oh! d’ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d’un créancier.
— Enfin?
— M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous
recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n’était pas encore
arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien
qu’il nous chargeât de ses commissions.
— Ensuite?
— Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n’est jamais bien sûr,
j’ai profité de l’occasion de l’un de mes garçons qui allait à Paris,
et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C’était
remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé
cette lettre, n’est-ce pas?
— À peu près.
— Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c’est que cette grande dame?
— Non; j’en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.
— Savez-vous ce que c’est que cette prétendue duchesse?
— Je vous le répète, je ne la connais pas.
— C’est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée Mme
Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des
airs d’être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une
princesse qui demeure rue aux Ours.
— Comment savez-vous cela?
— Parce qu’elle s’est mise dans une grande colère en recevant la
lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c’était encore
pour quelque femme qu’il avait reçu ce coup d’épée.
— Mais il a donc reçu un coup d’épée?
— Ah! mon Dieu! qu’ai-je dit là?
— Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d’épée.
— Oui; mais il m’avait si fort défendu de le dire!
— Pourquoi cela?
— Dame! monsieur, parce qu’il s’était vanté de perforer cet étranger
avec lequel vous l’avez laisse en dispute, et que c’est cet étranger,
au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l’a couché sur le
carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté
envers la duchesse, qu’il avait cru intéresser en lui faisant le récit
de son aventure, il ne veut avouer à personne que c’est un coup d’épée
qu’il a reçu.
— Ainsi c’est donc un coup d’épée qui le retient dans son lit?
— Et un maître coup d’épée, je vous l’assure. Il faut que votre ami ait
l’âme chevillée dans le corps.
— Vous étiez donc là?
— Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j’ai vu le
combat sans que les combattants me vissent.
— Et comment cela s’est-il passé?
— Oh! la chose n’a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis
en garde; l’étranger a fait une feinte et s’est fendu; tout cela si
rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait
déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière.
L’étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge; et M.
Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s’est avoué vaincu.
Sur quoi, l’étranger lui a demandé son nom et apprenant qu’il
s’appelait M. Porthos, et non M. d’Artagnan, lui a offert son bras, l’a
ramené à l’hôtel, est monté à cheval et a disparu.
— Ainsi c’est à M. d’Artagnan qu’en voulait cet étranger?
— Il paraît que oui.
— Et savez-vous ce qu’il est devenu?
— Non; je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce moment et nous ne l’avons pas
revu depuis.
— Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites
que la chambre de Porthos est au premier, n° 1?
— Oui, monsieur, la plus belle de l’auberge; une chambre que j’aurais
déjà eu dix fois l’occasion de louer.
— Bah! tranquillisez vous, dit d’Artagnan en riant; Porthos vous paiera
avec l’argent de la duchesse Coquenard.
— Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de
sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement répondu qu’elle
était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu’elle
ne lui enverrait pas un denier.
— Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte?
— Nous nous en sommes bien gardés: il aurait vu de quelle manière nous
avions fait la commission.
— Si bien qu’il attend toujours son argent?
— Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois, c’est
son domestique qui a mis la lettre à la poste.
— Et vous dites que la procureuse est vieille et laide.
— Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce qu’a dit
Pathaud.
— En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d’ailleurs
Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.
— Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans
compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu’il est
habitué à bien vivre.
— Eh bien, si sa maîtresse l’abandonne, il trouvera des amis, je vous
le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n’ayez aucune inquiétude, et
continuez d’avoir pour lui tous les soins qu’exige son état.
— Monsieur m’a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne pas
dire un mot de la blessure.
— C’est chose convenue; vous avez ma parole.
— Oh! c’est qu’il me tuerait, voyez-vous!
— N’ayez pas peur; il n’est pas si diable qu’il en a l’air.
En disant ces mots, d’Artagnan monta l’escalier, laissant son hôte un
peu plus rassuré à l’endroit de deux choses auxquelles il paraissait
beaucoup tenir: sa créance et sa vie.
Au haut de l’escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était
tracé, à l’encre noire, un n° 1 gigantesque; d’Artagnan frappa un coup,
et, sur l’invitation de passer outre qui lui vint de l’intérieur, il
entra.
Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec
Mousqueton, pour s’entretenir la main, tandis qu’une broche chargée de
perdrix tournait devant le feu, et qu’à chaque coin d’une grande
cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d’où s’exhalait
une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l’odorat.
En outre, le haut d’un secrétaire et le marbre d’une commode étaient
couverts de bouteilles vides.
À la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et Mousqueton,
se levant respectueusement, lui céda la place et s’en alla donner un
coup d’oeil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir l’inspection
particulière.
«Ah! pardieu! c’est vous, dit Porthos à d’Artagnan, soyez le bienvenu,
et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il
en regardant d’Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui
m’est arrivé?
— Non.
— L’hôte ne vous a rien dit?
— J’ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.»
— Porthos parut respirer plus librement.
«Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua d’Artagnan.
— Il m’est arrivé qu’en me fendant sur mon adversaire, à qui j’avais
déjà allongé trois coups d’épée, et avec lequel je voulais en finir
d’un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le
genou.
— Vraiment?
— D’honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l’aurais laissé que
mort sur la place, je vous en réponds.
— Et qu’est-il devenu?
— Oh! je n’en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans
demander son reste; mais vous, mon cher d’Artagnan, que vous est- il
arrivé?
— De sorte, continua d’Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos,
vous retient au lit?
— Ah! mon Dieu, oui, voilà tout; du reste, dans quelques jours je serai
sur pied.
— Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous
devez vous ennuyer cruellement ici.
— C’était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue
une chose.
— Laquelle?
— C’est que, comme je m’ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites,
et que j’avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous
m’aviez distribuées j’ai, pour me distraire, fait monter près de moi un
gentilhomme qui était de passage, et auquel j’ai proposé de faire une
partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles
sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu’il
a encore emporté par dessus le marché. Mais vous, mon cher d’Artagnan?