— Au fait, dit le cardinal, quelque répugnance que j’aie à arrêter mon

esprit sur une pareille trahison, Votre Majesté m’y fait penser: Mme de

Lannoy, que, d’après l’ordre de Votre Majesté, j’ai interrogée

plusieurs fois, m’a dit ce matin que la nuit avant celle-ci Sa Majesté

avait veillé fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleuré et que

toute la journée elle avait écrit.

— C’est cela, dit le roi; à lui sans doute, Cardinal, il me faut les

papiers de la reine.

— Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n’est ni moi, ni

Votre Majesté qui pouvons nous charger d’une pareille mission.

— Comment s’y est-on pris pour la maréchale d’Ancre? s’écria le roi au

plus haut degré de la colère; on a fouillé ses armoires, et enfin on

l’a fouillée elle-même.

— La maréchale d’Ancre n’était que la maréchale d’Ancre, une

aventurière florentine, Sire, voilà tout; tandis que l’auguste épouse

de Votre Majesté est Anne d’Autriche, reine de France, c’est-à-dire une

des plus grandes princesses du monde.

— Elle n’en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a oublié

la haute position où elle était placée, plus elle est bas descendue. Il

y a longtemps d’ailleurs que je suis décidé à en finir avec toutes ces

petites intrigues de politique et d’amour. Elle a aussi près d’elle un

certain La Porte…

— Que je crois la cheville ouvrière de tout cela, je l’avoue, dit le

cardinal.

— Vous pensez donc, comme moi, qu’elle me trompe? dit le roi.

— Je crois, et je le répète à Votre Majesté, que la reine conspire

contre la puissance de son roi, mais je n’ai point dit contre son

honneur.

— Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la reine ne

m’aime pas; je vous dis qu’elle en aime un autre; je vous dis qu’elle

aime cet infâme duc de Buckingham! Pourquoi ne l’avez- vous pas fait

arrêter pendant qu’il était à Paris?

— Arrêter le duc! arrêter le premier ministre du roi Charles Ier! Y

pensez-vous, Sire? Quel éclat! et si alors les soupçons de Votre

Majesté, ce dont je continue à douter, avaient quelque consistance,

quel éclat terrible! quel scandale désespérant!

— Mais puisqu’il s’exposait comme un vagabond et un larronneur, il

fallait…»

Louis XIII s’arrêta lui-même, effrayé de ce qu’il allait dire, tandis

que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la parole qui

était restée sur les lèvres du roi.

«Il fallait?

— Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu’il a été à

Paris, vous ne l’avez pas perdu de vue?

— Non, Sire.

— Où logeait-il?

— Rue de La Harpe, n° 75.

— Où est-ce, cela?

— Du côté du Luxembourg.

— Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas vus?

— Je crois la reine trop attachée à ses devoirs, Sire.

— Mais ils ont correspondu, c’est à lui que la reine a écrit toute la

journée; monsieur le duc, il me faut ces lettres!

— Sire, cependant…

— Monsieur le duc, à quelque prix que ce soit, je les veux.

— Je ferai pourtant observer à Votre Majesté…

— Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous opposer

toujours ainsi à mes volontés? êtes-vous aussi d’accord avec l’Espagnol

et avec l’Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec la reine?

— Sire, répondit en soupirant le cardinal, je croyais être à l’abri

d’un pareil soupçon.

— Monsieur le cardinal, vous m’avez entendu; je veux ces lettres.

— Il n’y aurait qu’un moyen.

— Lequel?

— Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux Séguier.

La chose rentre complètement dans les devoirs de sa charge.

— Qu’on l’envoie chercher à l’instant même!

— Il doit être chez moi, Sire; je l’avais fait prier de passer, et

lorsque je suis venu au Louvre, j’ai laissé l’ordre, s’il se

présentait, de le faire attendre.

— Qu’on aille le chercher à l’instant même!

— Les ordres de Votre Majesté seront exécutés; mais…

— Mais quoi?

— Mais la reine se refusera peut-être à obéir.

— À mes ordres?

— Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.

— Eh bien, pour qu’elle n’en doute pas, je vais la prévenir moi- même.

— Votre Majesté n’oubliera pas que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour

prévenir une rupture.

— Oui, duc, je sais que vous êtes fort indulgent pour la reine, trop

indulgent peut-être; et nous aurons, je vous en préviens, à parler plus

tard de cela.

— Quand il plaira à Votre Majesté; mais je serai toujours heureux et

fier, Sire, de me sacrifier à la bonne harmonie que je désire voir

régner entre vous et la reine de France.

— Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le garde

des sceaux; moi, j’entre chez la reine.

Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s’engagea dans le

corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d’Autriche.

La reine était au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut, Mme de Sablé,

Mme de Montbazon et Mme de Guéménée. Dans un coin était cette camériste

espagnole doña Estefania, qui l’avait suivie de Madrid. Mme de Guéménée

faisait la lecture, et tout le monde écoutait avec attention la

lectrice, à l’exception de la reine, qui, au contraire, avait provoqué

cette lecture afin de pouvoir, tout en feignant d’écouter, suivre le

fil de ses propres pensées.

Ces pensées, toutes dorées qu’elles étaient par un dernier reflet

d’amour, n’en étaient pas moins tristes. Anne d’Autriche, privée de la

confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne

pouvait lui pardonner d’avoir repoussé un sentiment plus doux, ayant

sous les yeux l’exemple de la reine mère, que cette haine avait

tourmentée toute sa vie — quoique Marie de Médicis, s’il faut en croire

les mémoires du temps, eût commencé par accorder au cardinal le

sentiment qu’Anne d’Autriche finit toujours par lui refuser —, Anne

d’Autriche avait vu tomber autour d’elle ses serviteurs les plus

dévoués, ses confidents les plus intimes, ses favoris les plus chers.

Comme ces malheureux doués d’un don funeste, elle portait malheur à

tout ce qu’elle touchait, son amitié était un signe fatal qui appelait

la persécution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel étaient exilées;

enfin La Porte ne cachait pas à sa maîtresse qu’il s’attendait à être

arrêté d’un instant à l’autre.

C’est au moment où elle était plongée au plus profond et au plus sombre

de ces réflexions, que la porte de la chambre s’ouvrit et que le roi

entra.

La lectrice se tut à l’instant même, toutes les dames se levèrent, et

il se fit un profond silence.

Quant au roi, il ne fit aucune démonstration de politesse; seulement,

s’arrêtant devant la reine:

«Madame, dit-il d’une voix altérée, vous allez recevoir la visite de M.

le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont je l’ai

chargé.»

La malheureuse reine, qu’on menaçait sans cesse de divorce, d’exil et

de jugement même, pâlit sous son rouge et ne put s’empêcher de dire:

«Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier que

Votre Majesté ne puisse me dire elle-même?»

Le roi tourna sur ses talons sans répondre, et presque au même instant

le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonça la visite de M. le

chancelier.

Lorsque le chancelier parut, le roi était déjà sorti par une autre

porte.

Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le

retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n’y a pas

de mal à ce que nos lecteurs fassent dès à présent connaissance avec

lui.

Ce chancelier était un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,

chanoine à Notre-Dame, et qui avait été autrefois valet de chambre du

cardinal, qui le proposa à Son Éminence comme un homme tout dévoué. Le

cardinal s’y fia et s’en trouva bien.

On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci:

Après une jeunesse orageuse, il s’était retiré dans un couvent pour y

expier au moins pendant quelque temps les folies de l’adolescence.

Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pénitent n’avait pu

refermer si vite la porte, que les passions qu’il fuyait n’y entrassent

avec lui. Il en était obsédé sans relâche, et le supérieur, auquel il

avait confié cette disgrâce, voulant autant qu’il était en lui l’en

garantir, lui avait recommandé pour conjurer le démon tentateur de

recourir à la corde de la cloche et de sonner à toute volée. Au bruit

dénonciateur, les moines seraient prévenus que la tentation assiégeait

un frère, et toute la communauté se mettrait en prières.

Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l’esprit malin à

grand renfort de prières faites par les moines; mais le diable ne se

laisse pas déposséder facilement d’une place où il a mis garnison; à

mesure qu’on redoublait les exorcismes, il redoublait les tentations,

de sorte que jour et nuit la cloche sonnait à toute volée, annonçant

l’extrême désir de mortification qu’éprouvait le pénitent.

Les moines n’avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne

faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient à la

chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils étaient encore

obligés de sauter vingt fois à bas de leurs lits et de se prosterner

sur le carreau de leurs cellules.

On ignore si ce fut le diable qui lâcha prise ou les moines qui se

lassèrent; mais, au bout de trois mois, le pénitent reparut dans le

monde avec la réputation du plus terrible possédé qui eût jamais

existé.

En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint président

à mortier à la place de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce

qui ne prouvait pas peu de sagacité; devint chancelier, servit Son

Éminence avec zèle dans sa haine contre la reine mère et sa vengeance

contre Anne d’Autriche; stimula les juges dans l’affaire de Chalais,

encouragea les essais de M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis

enfin, investi de toute la confiance du cardinal, confiance qu’il avait

si bien gagnée, il en vint à recevoir la singulière commission pour

l’exécution de laquelle il se présentait chez la reine.

La reine était encore debout quand il entra, mais à peine l’eut- elle

aperçu, qu’elle se rassit sur son fauteuil et fit signe à ses femmes de

se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et, d’un ton de

suprême hauteur:

«Que désirez-vous, monsieur, demanda Anne d’Autriche, et dans quel but

vous présentez-vous ici?

— Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que j’ai

l’honneur de devoir à Votre Majesté, une perquisition exacte dans vos

papiers.

— Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers… à moi! mais

voilà une chose indigne!

— Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette circonstance, je

ne suis que l’instrument dont le roi se sert. Sa Majesté ne sort-elle

pas d’ici, et ne vous a-t-elle pas invitée elle-même à vous préparer à

cette visite?

— Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, à ce qu’il paraît:

Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes secrétaires.»

Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais il

savait bien que ce n’était pas dans un meuble que la reine avait dû

serrer la lettre importante qu’elle avait écrite dans la journée.

Quand le chancelier eut rouvert et refermé vingt fois les tiroirs du

secrétaire, il fallut bien, quelque hésitation qu’il éprouvât, il

fallut bien, dis-je, en venir à la conclusion de l’affaire,

c’est-à-dire à fouiller la reine elle-même. Le chancelier s’avança donc

vers Anne d’Autriche, et d’un ton très perplexe et d’un air fort

embarrassé:

«Et maintenant, dit-il, il me reste à faire la perquisition principale.

— Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutôt qui ne

voulait pas comprendre.

— Sa Majesté est certaine qu’une lettre a été écrite par vous dans la

journée; elle sait qu’elle n’a pas encore été envoyée à son adresse.

Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni dans votre

secrétaire, et cependant cette lettre est quelque part.

— Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d’Autriche en se

dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier ses yeux,

dont l’expression était devenue presque menaçante.

— Je suis un fidèle sujet du roi, madame; et tout ce que Sa Majesté

ordonnera, je le ferai.

— Eh bien, c’est vrai, dit Anne d’Autriche, et les espions de M. le

cardinal l’ont bien servi. J’ai écrit aujourd’hui une lettre, cette

lettre n’est point partie. La lettre est là.»

Et la reine ramena sa belle main à son corsage.

«Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.

— Je ne la donnerai qu’au roi, monsieur, dit Anne.

— Si le roi eût voulu que cette lettre lui fût remise, madame, il vous

l’eût demandée lui-même. Mais, je vous le répète, c’est moi qu’il a

chargé de vous la réclamer, et si vous ne la rendiez pas…

— Eh bien?

— C’est encore moi qu’il a chargé de vous la prendre.

— Comment, que voulez-vous dire?

— Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorisé à chercher

le papier suspect sur la personne même de Votre Majesté.

— Quelle horreur! s’écria la reine.

— Veuillez donc, madame, agir plus facilement.

— Cette conduite est d’une violence infâme; savez-vous cela, monsieur?

— Le roi commande, madame, excusez-moi.

— Je ne le souffrirai pas; non, non, plutôt mourir!» s’écria la reine,

chez laquelle se révoltait le sang impérieux de l’Espagnole et de

l’Autrichienne.

Le chancelier fit une profonde révérence, puis avec l’intention bien

patente de ne pas reculer d’une semelle dans l’accomplissement de la

commission dont il s’était chargé, et comme eût pu le faire un valet de

bourreau dans la chambre de la question, il s’approcha d’Anne

d’Autriche des yeux de laquelle on vit à l’instant même jaillir des

pleurs de rage.

La reine était, comme nous l’avons dit, d’une grande beauté.

La commission pouvait donc passer pour délicate, et le roi en était

arrivé, à force de jalousie contre Buckingham, à n’être plus jaloux de

personne.

Sans doute le chancelier Séguier chercha des yeux à ce moment le cordon

de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit son parti et

tendit la main vers l’endroit où la reine avait avoué que se trouvait

le papier.

Anne d’Autriche fit un pas en arrière, si pâle qu’on eût dit qu’elle

allait mourir; et, s’appuyant de la main gauche, pour ne pas tomber, à

une table qui se trouvait derrière elle, elle tira de la droite un

papier de sa poitrine et le tendit au garde des sceaux.

«Tenez, monsieur, la voilà, cette lettre, s’écria la reine d’une voix

entrecoupée et frémissante, prenez-la, et me délivrez de votre odieuse

présence.»

Le chancelier, qui de son côté tremblait d’une émotion facile à

concevoir, prit la lettre, salua jusqu’à terre et se retira.

À peine la porte se fut-elle refermée sur lui, que la reine tomba à

demi évanouie dans les bras de ses femmes.

Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul

mot. Le roi la prit d’une main tremblante, chercha l’adresse, qui

manquait, devint très pâle, l’ouvrit lentement, puis, voyant par les

premiers mots qu’elle était adressée au roi d’Espagne, il lut très

rapidement.

C’était tout un plan d’attaque contre le cardinal. La reine invitait

son frère et l’empereur d’Autriche à faire semblant, blessés qu’ils

étaient par la politique de Richelieu, dont l’éternelle préoccupation

fut l’abaissement de la maison d’Autriche, de déclarer la guerre à la

France et d’imposer comme condition de la paix le renvoi du cardinal:

mais d’amour, il n’y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.

Le roi, tout joyeux, s’informa si le cardinal était encore au Louvre.

On lui dit que Son Éminence attendait, dans le cabinet de travail, les

ordres de Sa Majesté.

Le roi se rendit aussitôt près de lui.

«Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c’est moi qui avais

tort; toute l’intrigue est politique, et il n’était aucunement question

d’amour dans cette lettre, que voici. En échange, il y est fort

question de vous.»

Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande attention;

puis, lorsqu’il fut arrivé au bout, il la relut une seconde fois.

«Eh bien, Votre Majesté, dit-il, vous voyez jusqu’où vont mes ennemis:

on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez pas. À votre

place, en vérité, Sire, je céderais à de si puissantes instances, et ce

serait de mon côté avec un véritable bonheur que je me retirerais des

affaires.

— Que dites-vous là, duc?

— Je dis, Sire, que ma santé se perd dans ces luttes excessives et dans

ces travaux éternels. Je dis que, selon toute probabilité, je ne

pourrai pas soutenir les fatigues du siège de La Rochelle, et que mieux

vaut que vous nommiez là ou M. de Condé, ou M. de Bassompierre, ou

enfin quelque vaillant homme dont c’est l’état de mener la guerre, et

non pas moi qui suis homme d’Église et qu’on détourne sans cesse de ma

vocation pour m’appliquer à des choses auxquelles je n’ai aucune

aptitude. Vous en serez plus heureux à l’intérieur, Sire, et je ne

doute pas que vous n’en soyez plus grand à l’étranger.

— Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille; tous

ceux qui sont nommés dans cette lettre seront punis comme ils le

méritent, et la reine elle-même.

— Que dites-vous là, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine

éprouve la moindre contrariété! elle m’a toujours cru son ennemi, Sire,

quoique Votre Majesté puisse attester que j’ai toujours pris chaudement

son parti, même contre vous. Oh! si elle trahissait Votre Majesté à

l’endroit de son honneur, ce serait autre chose, et je serais le

premier à dire: «Pas de grâce, Sire, pas de grâce pour la coupable!»

Heureusement il n’en est rien, et Votre Majesté vient d’en acquérir une

nouvelle preuve.

— C’est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison,

comme toujours; mais la reine n’en mérite pas moins toute ma colère.

— C’est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et véritablement, quand

elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le comprendrais; Votre

Majesté l’a traitée avec une sévérité!…

— C’est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les vôtres, duc,

si haut placés qu’ils soient et quelque péril que je coure à agir

sévèrement avec eux.

— La reine est mon ennemie, mais n’est pas la vôtre, Sire; au

contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irréprochable;

laissez-moi donc, Sire, intercéder pour elle près de Votre Majesté.

— Qu’elle s’humilie alors, et qu’elle revienne à moi la première!

— Au contraire, Sire, donnez l’exemple; vous avez eu le premier tort,

puisque c’est vous qui avez soupçonné la reine.

— Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!

— Sire, je vous en supplie.

— D’ailleurs, comment reviendrais-je le premier?

— En faisant une chose que vous sauriez lui être agréable.

— Laquelle?

— Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je vous

réponds que sa rancune ne tiendra point à une pareille attention.

— Monsieur le cardinal, vous savez que je n’aime pas tous les plaisirs

mondains.

— La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu’elle sait

votre antipathie pour ce plaisir; d’ailleurs ce sera une occasion pour

elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnés

l’autre jour à sa fête, et dont elle n’a pas encore eu le temps de se

parer.

— Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui,

dans sa joie de trouver la reine coupable d’un crime dont il se

souciait peu, et innocente d’une faute qu’il redoutait fort, était tout

prêt à se raccommoder avec elle; nous verrons, mais, sur mon honneur,

vous êtes trop indulgent.

— Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres,

l’indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous vous

en trouverez bien.»

Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,

s’inclina profondément, demandant congé au roi pour se retirer, et le

suppliant de se raccommoder avec la reine.

Anne d’Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre, s’attendait

à quelque reproche, fut fort étonnée de voir le lendemain le roi faire

près d’elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut

répulsif, son orgueil de femme et sa dignité de reine avaient été tous

deux si cruellement offensés, qu’elle ne pouvait revenir ainsi du

premier coup; mais, vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut

enfin l’air de commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment

de retour pour lui dire qu’incessamment il comptait donner une fête.

C’était une chose si rare qu’une fête pour la pauvre Anne d’Autriche,

qu’à cette annonce, ainsi que l’avait pensé le cardinal, la dernière

trace de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur

son visage. Elle demanda quel jour cette fête devait avoir lieu, mais

le roi répondit qu’il fallait qu’il s’entendît sur ce point avec le

cardinal.

En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal à quelle époque

cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un prétexte

quelconque, différait de la fixer.

Dix jours s’écoulèrent ainsi.

Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le cardinal

reçut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces

quelques lignes:

«Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque

d’argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours

après les avoir reçues, je serai à Paris.»

Le jour même où le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui adressa

sa question habituelle.

Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:

«Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu

l’argent; il faut quatre ou cinq jours à l’argent pour aller, quatre ou

cinq jours à elle pour revenir, cela fait dix jours; maintenant faisons

la part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de

femme, et mettons cela à douze jours.

— Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculé?

— Oui, Sire: nous sommes aujourd’hui le 20 septembre; les échevins de

la ville donnent une fête le 3 octobre. Cela s’arrangera à merveille,

car vous n’aurez pas l’air de faire un retour vers la reine.»

Puis le cardinal ajouta:

«À propos, Sire, n’oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de cette

fête, que vous désirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.»

CHAPITRE XVII.

LE MÉNAGE BONACIEUX

C’était la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des

ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappé de cette

insistance, et pensa que cette recommandation cachait un mystère.

Plus d’une fois le roi avait été humilié que le cardinal, dont la

police, sans avoir atteint encore la perfection de la police moderne,

était excellente, fût mieux instruit que lui-même de ce qui se passait

dans son propre ménage. Il espéra donc, dans une conversation avec Anne

d’Autriche, tirer quelque lumière de cette conversation et revenir

ensuite près de Son Éminence avec quelque secret que le cardinal sût ou

ne sût pas, ce qui, dans l’un ou l’autre cas, le rehaussait infiniment

aux yeux de son ministre.

Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l’aborda avec de

nouvelles menaces contre ceux qui l’entouraient. Anne d’Autriche baissa

la tête, laissa s’écouler le torrent sans répondre et espérant qu’il

finirait par s’arrêter; mais ce n’était pas cela que voulait Louis

XIII; Louis XIII voulait une discussion de laquelle jaillît une lumière

quelconque, convaincu qu’il était que le cardinal avait quelque

arrière-pensée et lui machinait une surprise terrible comme en savait

faire Son Éminence. Il arriva à ce but par sa persistance à accuser.

«Mais, s’écria Anne d’Autriche, lassée de ces vagues attaques; mais,

Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le coeur.

Qu’ai-je donc fait? Voyons, quel crime ai-je donc commis? Il est

impossible que Votre Majesté fasse tout ce bruit pour une lettre écrite

à mon frère.»

Le roi, attaqué à son tour d’une manière si directe, ne sut que

répondre; il pensa que c’était là le moment de placer la recommandation

qu’il ne devait faire que la veille de la fête.

«Madame, dit-il avec majesté, il y aura incessamment bal à l’hôtel de

ville; j’entends que, pour faire honneur à nos braves échevins, vous y

paraissiez en habit de cérémonie, et surtout parée des ferrets de

diamants que je vous ai donnés pour votre fête. Voici ma réponse.»

La réponse était terrible. Anne d’Autriche crut que Louis XIII savait

tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue dissimulation

de sept ou huit jours, qui était au reste dans son caractère. Elle

devint excessivement pâle, appuya sur une console sa main d’une

admirable beauté, et qui semblait alors une main de cire, et regardant

le roi avec des yeux épouvantés, elle ne répondit pas une seule

syllabe.

«Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans

toute son étendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez?

— Oui, Sire, j’entends, balbutia la reine.

— Vous paraîtrez à ce bal?

— Oui.

— Avec vos ferrets?

— Oui.»

La pâleur de la reine augmenta encore, s’il était possible; le roi s’en

aperçut, et en jouit avec cette froide cruauté qui était un des mauvais

côtés de son caractère.

«Alors, c’est convenu, dit le roi, et voilà tout ce que j’avais à vous

dire.

— Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?» demanda Anne d’Autriche.

Louis XIII sentit instinctivement qu’il ne devait pas répondre à cette

question, la reine l’ayant faite d’une voix presque mourante.

«Mais très incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle plus

précisément la date du jour, je la demanderai au cardinal.

— C’est donc le cardinal qui vous a annoncé cette fête? s’écria la

reine.

— Oui, madame, répondit le roi étonné; mais pourquoi cela?

— C’est lui, qui vous a dit de m’inviter à y paraître avec ces ferrets?

— C’est-à-dire, madame…

— C’est lui, Sire, c’est lui!

— Eh bien qu’importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime à cette

invitation?

— Non, Sire.

— Alors vous paraîtrez?

— Oui, Sire.

— C’est bien, dit le roi en se retirant, c’est bien, j’y compte.»

La reine fit une révérence, moins par étiquette que parce que ses

genoux se dérobaient sous elle.

Le roi partit enchanté.

«Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait tout,

et c’est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura

tout bientôt. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!»

Elle s’agenouilla sur un coussin et pria, la tête enfoncée entre ses

bras palpitants.

En effet, la position était terrible. Buckingham était retourné à

Londres, Mme de Chevreuse était à Tours. Plus surveillée que jamais, la

reine sentait sourdement qu’une de ses femmes la trahissait, sans

savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas quitter le Louvre. Elle

n’avait pas une âme au monde à qui se fier.

Aussi, en présence du malheur qui la menaçait et de l’abandon qui était

le sien, éclata-t-elle en sanglots.

«Ne puis-je donc être bonne à rien à Votre Majesté?» dit tout à coup

une voix pleine de douceur et de pitié.

La reine se retourna vivement, car il n’y avait pas à se tromper à

l’expression de cette voix: c’était une amie qui parlait ainsi.

En effet, à l’une des portes qui donnaient dans l’appartement de la

reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle était occupée à ranger les

robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi était entré; elle

n’avait pas pu sortir, et avait tout entendu.

La reine poussa un cri perçant en se voyant surprise, car dans son

trouble elle ne reconnut pas d’abord la jeune femme qui lui avait été

donnée par La Porte.

«Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les mains

et en pleurant elle-même des angoisses de la reine; je suis à Votre

Majesté corps et âme, et si loin que je sois d’elle, si inférieure que

soit ma position, je crois que j’ai trouvé un moyen de tirer Votre

Majesté de peine.

— Vous! ô Ciel! vous! s’écria la reine; mais voyons regardez-moi en

face. Je suis trahie de tous côtés, puis-je me fier à vous?

— Oh! madame! s’écria la jeune femme en tombant à genoux: sur mon âme,

je suis prête à mourir pour Votre Majesté!»

Ce cri était sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier, il

n’y avait pas à se tromper.

«Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traîtres ici; mais, par

le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n’est plus dévoué

que moi à Votre Majesté. Ces ferrets que le roi redemande, vous les

avez donnés au duc de Buckingham, n’est-ce pas? Ces ferrets étaient

enfermés dans une petite boîte en bois de rose qu’il tenait sous son

bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce que ce n’est pas cela?

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents claquaient

d’effroi.

— Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir.

— Oui, sans doute, il le faut, s’écria la reine; mais comment faire,

comment y arriver?

— Il faut envoyer quelqu’un au duc.

— Mais qui?… qui?… à qui me fier?

— Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma reine, et

je trouverai le messager, moi!

— Mais il faudra écrire!

— Oh! oui. C’est indispensable. Deux mots de la main de Votre Majesté

et votre cachet particulier.

— Mais ces deux mots, c’est ma condamnation. C’est le divorce, l’exil!

— Oui, s’ils tombent entre des mains infâmes! Mais je réponds que ces

deux mots seront remis à leur adresse.

— Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma

réputation entre vos mains!

— Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!

— Mais comment? dites-le-moi au moins.

— Mon mari a été remis en liberté il y a deux ou trois jours; je n’ai

pas encore eu le temps de le revoir. C’est un brave et honnête homme

qui n’a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai: il

partira sur un ordre de moi, sans savoir ce qu’il porte, et il remettra

la lettre de Votre Majesté, sans même savoir qu’elle est de Votre

Majesté, à l’adresse qu’elle indiquera.»

La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un élan passionné,

la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne voyant que

sincérité dans ses beaux yeux, elle l’embrassa tendrement.

«Fais cela, s’écria-t-elle, et tu m’auras sauvé la vie, tu m’auras

sauvé l’honneur!

— Oh! n’exagérez pas le service que j’ai le bonheur de vous rendre; je

n’ai rien à sauver à Votre Majesté, qui est seulement victime de

perfides complots.

— C’est vrai, c’est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison.

— Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.»

La reine courut à une petite table sur laquelle se trouvaient encre,

papier et plumes: elle écrivit deux lignes, cacheta la lettre de son

cachet et la remit à Mme Bonacieux.

«Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nécessaire.

— Laquelle?

— L’argent.»

Mme Bonacieux rougit.

«Oui, c’est vrai, dit-elle, et j’avouerai à Votre Majesté que mon mari…

— Ton mari n’en a pas, c’est cela que tu veux dire.

— Si fait, il en a, mais il est fort avare, c’est là son défaut.

Cependant, que Votre Majesté ne s’inquiète pas, nous trouverons moyen…

— C’est que je n’en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les

Mémoires de Mme de Motteville ne s’étonneront pas de cette réponse);

mais, attends.»

Anne d’Autriche courut à son écrin.

«Tiens, dit-elle, voici une bague d’un grand prix à ce qu’on assure;

elle vient de mon frère le roi d’Espagne, elle est à moi et j’en puis

disposer. Prends cette bague et fais-en de l’argent, et que ton mari

parte.

— Dans une heure vous serez obéie.

— Tu vois l’adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu’à peine

pouvait-on entendre ce qu’elle disait: à Milord duc de Buckingham, à

Londres.

— La lettre sera remise à lui-même.

— Généreuse enfant!» s’écria Anne d’Autriche.

Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans son

corsage et disparut avec la légèreté d’un oiseau.

Dix minutes après, elle était chez elle; comme elle l’avait dit à la

reine, elle n’avait pas revu son mari depuis sa mise en liberté; elle

ignorait donc le changement qui s’était fait en lui à l’endroit du

cardinal, changement qu’avaient opéré la flatterie et l’argent de Son

Éminence et qu’avaient corroboré, depuis, deux ou trois visites du

comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de Bonacieux, auquel il

avait fait croire sans beaucoup de peine qu’aucun sentiment coupable

n’avait amené l’enlèvement de sa femme, mais que c’était seulement une

précaution politique.

Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand- peine

de l’ordre dans la maison, dont il avait trouvé les meubles à peu près

brisés et les armoires à peu près vides, la justice n’étant pas une des

trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de

traces de leur passage. Quant à la servante, elle s’était enfuie lors

de l’arrestation de son maître. La terreur avait gagné la pauvre fille

au point qu’elle n’avait cessé de marcher de Paris jusqu’en Bourgogne,

son pays natal.

Le digne mercier avait, aussitôt sa rentrée dans sa maison, fait part à

sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait répondu pour le

féliciter et pour lui dire que le premier moment qu’elle pourrait

dérober à ses devoirs serait consacré tout entier à lui rendre visite.

Ce premier moment s’était fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute

autre circonstance, eût paru un peu bien long à maître Bonacieux; mais

il avait, dans la visite qu’il avait faite au cardinal et dans les

visites que lui faisait Rochefort, ample sujet à réflexion, et, comme

on sait, rien ne fait passer le temps comme de réfléchir.

D’autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes couleur de

rose. Rochefort l’appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait

de lui dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le

mercier se voyait déjà sur le chemin des honneurs et de la fortune.

De son côté, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire, à

tout autre chose que l’ambition; malgré elle, ses pensées avaient eu

pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si

amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux, ayant toujours vécu au

milieu des amis de son mari, peu susceptibles d’inspirer un sentiment

quelconque à une jeune femme dont le coeur était plus élevé que sa

position, Mme Bonacieux était restée insensible aux séductions

vulgaires; mais, à cette époque surtout, le titre de gentilhomme avait

une grande influence sur la bourgeoisie, et d’Artagnan était

gentilhomme; de plus, il portait l’uniforme des gardes, qui, après

l’uniforme des mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il

était, nous le répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d’amour en

homme qui aime et qui a soif d’être aimé; il y en avait là plus qu’il

n’en fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux

en était arrivée juste à cet âge heureux de la vie.

Les deux époux, quoiqu’ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit

jours, et que pendant cette semaine de graves événements eussent passé

entre eux, s’abordèrent donc avec une certaine préoccupation;

néanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie réelle et s’avança vers sa

femme à bras ouverts.

Mme Bonacieux lui présenta le front.

«Causons un peu, dit-elle.

— Comment? dit Bonacieux étonné.

— Oui, sans doute, j’ai une chose de la plus haute importance à vous

dire.

— Au fait, et moi aussi, j’ai quelques questions assez sérieuses à vous

adresser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous prie.

— Il ne s’agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.

— Et de quoi s’agit-il donc? de ma captivité?

— Je l’ai apprise le jour même; mais comme vous n’étiez coupable

d’aucun crime, comme vous n’étiez complice d’aucune intrigue, comme

vous ne saviez rien enfin qui pût vous compromettre, ni vous, ni

personne, je n’ai attaché à cet événement que l’importance qu’il

méritait.

— Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux blessé du

peu d’intérêt que lui témoignait sa femme; savez-vous que j’ai été

plongé un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille?

— Un jour et une nuit sont bientôt passés; laissons donc votre

captivité, et revenons à ce qui m’amène près de vous.

— Comment? ce qui vous amène près de moi! N’est-ce donc pas le désir de

revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours? demanda le

mercier piqué au vif.

— C’est cela d’abord, et autre chose ensuite.

— Parlez!

— Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre fortune à

venir peut-être.

— Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue, madame

Bonacieux, et je ne serais pas étonné que d’ici à quelques mois elle ne

fît envie à beaucoup de gens.

— Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous

donner.

— À moi?

— Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire, monsieur, et

beaucoup d’argent à gagner en même temps.»

Mme Bonacieux savait qu’en parlant d’argent à son mari, elle le prenait

par son faible.

Mais un homme, fût-ce un mercier, lorsqu’il a causé dix minutes avec le

cardinal de Richelieu, n’est plus le même homme.

«Beaucoup d’argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les lèvres.

— Oui, beaucoup.

— Combien, à peu près?

— Mille pistoles peut-être.

— Ce que vous avez à me demander est donc bien grave?

— Oui.

— Que faut-il faire?

— Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne

vous dessaisirez sous aucun prétexte, et que vous remettrez en main

propre.

— Et pour où partirai-je?

— Pour Londres.

— Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n’ai pas affaire à

Londres.

— Mais d’autres ont besoin que vous y alliez.

— Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en

aveugle, et je veux savoir non seulement à quoi je m’expose, mais

encore pour qui je m’expose.

— Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend:

la récompense dépassera vos désirs, voilà tout ce que je puis vous

promettre.

— Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m’en défie

maintenant, et M. le cardinal m’a éclairé là-dessus.

— Le cardinal! s’écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?

— Il m’a fait appeler, répondit fièrement le mercier.

— Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous êtes.

— Je dois dire que je n’avais pas le choix de m’y rendre ou de ne pas

m’y rendre, car j’étais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire

que, comme alors je ne connaissais pas Son Éminence, si j’avais pu me

dispenser de cette visite, j’en eusse été fort enchanté.

— Il vous a donc maltraité? il vous a donc fait des menaces?

— Il m’a tendu la main et m’a appelé son ami, — son ami! entendez-vous,

madame? — je suis l’ami du grand cardinal!

— Du grand cardinal!

— Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?

— Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d’un ministre

est éphémère, et qu’il faut être fou pour s’attacher à un ministre; il

est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice

d’un homme ou l’issue d’un événement; c’est à ces pouvoirs qu’il faut

se rallier.

— J’en suis fâché, madame, mais je ne connais pas d’autre pouvoir que

celui du grand homme que j’ai l’honneur de servir.

— Vous servez le cardinal?

— Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous

vous livriez à des complots contre la sûreté de l’État, et que vous

serviez, vous, les intrigues d’une femme qui n’est pas française et qui

a le coeur espagnol. Heureusement, le grand cardinal est là, son regard

vigilant surveille et pénètre jusqu’au fond du coeur.»

Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu’il avait entendu dire au

comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compté sur son mari

et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la reine, n’en frémit

pas moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de

l’impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant connaissant la

faiblesse et surtout la cupidité de son mari elle ne désespérait pas de

l’amener à ses fins.

«Ah! vous êtes cardinaliste, monsieur, s’écria-t-elle ah! vous servez

le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre

reine!

— Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de tous.

Je suis pour ceux qui sauvent l’État», dit avec emphase Bonacieux.

C’était une autre phrase du comte de Rochefort, qu’il avait retenue et

qu’il trouvait l’occasion de placer.

«Et savez-vous ce que c’est que l’État dont vous parlez? dit Mme

Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d’être un bourgeois

sans finesse aucune, et tournez-vous du côté qui vous offre le plus

d’avantages.

— Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse arrondie et

qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci, madame la

prêcheuse?

— D’où vient cet argent?

— Vous ne devinez pas?

— Du cardinal?

— De lui et de mon ami le comte de Rochefort.

— Le comte de Rochefort! mais c’est lui qui m’a enlevée!

— Cela se peut, madame.

— Et vous recevez de l’argent de cet homme?

— Ne m’avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique?

— Oui; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma

maîtresse, de m’arracher par des tortures des aveux qui pussent

compromettre l’honneur et peut-être la vie de mon auguste maîtresse.

— Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maîtresse est une perfide

Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.

— Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lâche, avare et

imbécile, mais je ne vous savais pas infâme!

— Madame, dit Bonacieux, qui n’avait jamais vu sa femme en colère, et

qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que dites-vous donc?

— Je dis que vous êtes un misérable! continua Mme Bonacieux, qui vit

qu’elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous faites de la

politique, vous! et de la politique cardinaliste encore! Ah! vous vous

vendez, corps et âme, au démon pour de l’argent.

— Non, mais au cardinal.

— C’est la même chose! s’écria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit

Satan.

— Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!

— Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre

lâcheté.

— Mais qu’exigez-vous donc de moi? voyons!

— Je vous l’ai dit: que vous partiez à l’instant même, monsieur, que

vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne vous

charger, et à cette condition j’oublie tout, je pardonne, et il y a

plus — elle lui tendit la main — je vous rends mon amitié.»

Bonacieux était poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut

attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune à

une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu’il hésitait:

«Allons, êtes-vous décidé? dit-elle.

— Mais, ma chère amie, réfléchissez donc un peu à ce que vous exigez de

moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-être la commission

dont vous me chargez n’est-elle pas sans dangers.

— Qu’importe, si vous les évitez!

— Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, décidément, je

refuse: les intrigues me font peur. J’ai vu la Bastille, moi. Brrrrou!

c’est affreux, la Bastille! Rien que d’y penser, j’en ai la chair de

poule. On m’a menacé de la torture. Savez-vous ce que c’est que la

torture? Des coins de bois qu’on vous enfonce entre les jambes jusqu’à

ce que les os éclatent! Non, décidément, je n’irai pas. Et morbleu! que

n’y allez-vous vous-même? car, en vérité, je crois que je me suis

trompé sur votre compte jusqu’à présent: je crois que vous êtes un

homme, et des plus enragés encore!

— Et vous, vous êtes une femme, une misérable femme, stupide et

abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas à l’instant

même, je vous fais arrêter par l’ordre de la reine, et je vous fais

mettre à cette Bastille que vous craignez tant.»

Bonacieux tomba dans une réflexion profonde, il pesa mûrement les deux

colères dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine: celle

du cardinal l’emporta énormément.

«Faites-moi arrêter de la part de la reine, dit-il, et moi je me

réclamerai de Son Éminence.»

Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu’elle avait été trop loin, et elle

fut épouvantée de s’être si fort avancée. Elle contempla un instant

avec effroi cette figure stupide, d’une résolution invincible, comme

celle des sots qui ont peur.

«Eh bien, soit! dit-elle. Peut-être, au bout du compte, avez-vous

raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et vous

surtout, monsieur Bonacieux, qui avez causé avec le cardinal. Et

cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur

l’affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite aussi

disgracieusement et ne satisfasse point à ma fantaisie.

— C’est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux

triomphant, et je m’en défie.

— J’y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c’est bien,

n’en parlons plus.

— Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire à Londres,

reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que Rochefort lui avait

recommandé d’essayer de surprendre les secrets de sa femme.

— Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu’une

défiance instinctive repoussait maintenant en arrière: il s’agissait

d’une bagatelle comme en désirent les femmes, d’une emplette sur

laquelle il y avait beaucoup à gagner.»

Mais plus la jeune femme se défendait, plus au contraire Bonacieux

pensa que le secret qu’elle refusait de lui confier était important. Il

résolut donc de courir à l’instant même chez le comte de Rochefort, et

de lui dire que la reine cherchait un messager pour l’envoyer à

Londres.

«Pardon, si je vous quitte, ma chère madame Bonacieux, dit-il; mais, ne

sachant pas que vous me viendriez voir, j’avais pris rendez-vous avec

un de mes amis, je reviens à l’instant même, et si vous voulez

m’attendre seulement une demi-minute, aussitôt que j’en aurai fini avec

cet ami, je reviens vous prendre, et, comme il commence à se faire

tard, je vous reconduis au Louvre.

— Merci, monsieur, répondit Mme Bonacieux: vous n’êtes point assez

brave pour m’être d’une utilité quelconque, et je m’en retournerai bien

au Louvre toute seule.

— Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l’ex-mercier. Vous

reverrai-je bientôt?

— Sans doute; la semaine prochaine, je l’espère, mon service me

laissera quelque liberté, et j’en profiterai pour revenir mettre de

l’ordre dans nos affaires, qui doivent être quelque peu dérangées.

— C’est bien; je vous attendrai. Vous ne m’en voulez pas?

— Moi! pas le moins du monde.

— À bientôt, alors?

— À bientôt.»

Bonacieux baisa la main de sa femme, et s’éloigna rapidement.

«Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermé la porte de la

rue, et qu’elle se trouva seule, il ne manquait plus à cet imbécile que

d’être cardinaliste! Et moi qui avais répondu à la reine, moi qui avais

promis à ma pauvre maîtresse… Ah! mon Dieu, mon Dieu! elle va me

prendre pour quelqu’une de ces misérables dont fourmille le palais, et

qu’on a placées près d’elle pour l’espionner! Ah! monsieur Bonacieux!

je ne vous ai jamais beaucoup aimé; maintenant, c’est bien pis: je vous

hais! et, sur ma parole, vous me le paierez!»

Au moment où elle disait ces mots, un coup frappé au plafond lui fit

lever la tête, et une voix, qui parvint à elle à travers le plancher,

lui cria:

«Chère madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l’allée, et je

vais descendre près de vous.»

CHAPITRE XVIII.

L’AMANT ET LE MARI

«Ah! madame, dit d’Artagnan en entrant par la porte que lui ouvrait la

jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez là un triste

mari.

— Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement Mme

Bonacieux en regardant d’Artagnan avec inquiétude.

— Tout entière.

— Mais comment cela? mon Dieu!

— Par un procédé à moi connu, et par lequel j’ai entendu aussi la

conversation plus animée que vous avez eue avec les sbires du cardinal.

— Et qu’avez-vous compris dans ce que nous disions?

— Mille choses: d’abord, que votre mari est un niais et un sot,

heureusement; puis, que vous étiez embarrassée, ce dont j’ai été fort

aise, et que cela me donne une occasion de me mettre à votre service,

et Dieu sait si je suis prêt à me jeter dans le feu pour vous; enfin

que la reine a besoin qu’un homme brave, intelligent et dévoué fasse

pour elle un voyage à Londres. J’ai au moins deux des trois qualités

qu’il vous faut, et me voilà.»

Mme Bonacieux ne répondit pas, mais son coeur battait de joie, et une

secrète espérance brilla à ses yeux.

«Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens à

vous confier cette mission?

— Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il faire?

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous confier un

pareil secret, monsieur? Vous êtes presque un enfant!

— Allons, je vois qu’il vous faut quelqu’un qui vous réponde de moi.

— J’avoue que cela me rassurerait fort.

— Connaissez-vous Athos?

— Non.

— Porthos?

— Non.

— Aramis?

— Non. Quels sont ces messieurs?

— Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Tréville, leur

capitaine?

— Oh! oui, celui-là, je le connais, non pas personnellement, mais pour

en avoir entendu plus d’une fois parler à la reine comme d’un brave et

loyal gentilhomme.

— Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal, n’est-ce

pas?

— Oh! non, certainement.

— Eh bien, révélez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si

précieux, si terrible qu’il soit, si vous pouvez me le confier.

— Mais ce secret ne m’appartient pas, et je ne puis le révéler ainsi.

— Vous l’alliez bien confier à M. Bonacieux, dit d’Artagnan avec dépit.

— Comme on confie une lettre au creux d’un arbre, à l’aile d’un pigeon,

au collier d’un chien.

— Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.

— Vous le dites.

— Je suis un galant homme!

— Je le crois.

— Je suis brave!

— Oh! cela, j’en suis sûre.

— Alors, mettez-moi donc à l’épreuve.»

Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une dernière

hésitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une telle

persuasion dans sa voix, qu’elle se sentit entraînée à se fier à lui.

D’ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances où il faut

risquer le tout pour le tout. La reine était aussi bien perdue par une

trop grande retenue que par une trop grande confiance. Puis,

avouons-le, le sentiment involontaire qu’elle éprouvait pour ce jeune

protecteur la décida à parler.

«Écoutez, lui dit-elle, je me rends à vos protestations et je cède à

vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend, que si

vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en

vous accusant de ma mort.

— Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d’Artagnan, que si je

suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai

avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu’un.»

Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard lui

avait déjà révélé une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur

mutuelle déclaration d’amour.

D’Artagnan rayonnait de joie et d’orgueil. Ce secret qu’il possédait,

cette femme qu’il aimait, la confiance et l’amour, faisaient de lui un

géant.

«Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.

— Comment! vous partez! s’écria Mme Bonacieux, et votre régiment, votre

capitaine?

— Sur mon âme, vous m’aviez fait oublier tout cela, chère Constance!

oui, vous avez raison, il me faut un congé.

— Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.

— Oh! celui-là, s’écria d’Artagnan après un moment de réflexion, je le

surmonterai, soyez tranquille.

— Comment cela?

— J’irai trouver ce soir même M. de Tréville, que je chargerai de

demander pour moi cette faveur à son beau-frère, M. des Essarts.

— Maintenant, autre chose.

— Quoi? demanda d’Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hésitait à

continuer.

— Vous n’avez peut-être pas d’argent?

— Peut-être est de trop, dit d’Artagnan en souriant.

— Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant de

cette armoire le sac qu’une demi-heure auparavant caressait si

amoureusement son mari, prenez ce sac.

— Celui du cardinal! s’écria en éclatant de rire d’Artagnan qui, comme

on s’en souvient, grâce à ses carreaux enlevés, n’avait pas perdu une

syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.

— Celui du cardinal, répondit Mme Bonacieux; vous voyez qu’il se

présente sous un aspect assez respectable.

— Pardieu! s’écria d’Artagnan, ce sera une chose doublement

divertissante que de sauver la reine avec l’argent de Son Éminence!

— Vous êtes un aimable et charmant jeune homme, dit Mme Bonacieux.

Croyez que Sa Majesté ne sera point ingrate.

— Oh! je suis déjà grandement récompensé! s’écria d’Artagnan. Je vous

aime, vous me permettez de vous le dire; c’est déjà plus de bonheur que

je n’en osais espérer.

— Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.

— Quoi?

— On parle dans la rue.

— C’est la voix…

— De mon mari. Oui, je l’ai reconnue!»

D’Artagnan courut à la porte et poussa le verrou.

«Il n’entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai

parti, vous lui ouvrirez.

— Mais je devrais être partie aussi, moi. Et la disparition de cet

argent, comment la justifier si je suis là?

— Vous avez raison, il faut sortir.

— Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.

— Alors il faut monter chez moi.

— Ah! s’écria Mme Bonacieux, vous me dites cela d’un ton qui me fait

peur.»

Mme Bonacieux prononça ces paroles avec une larme dans les yeux.

D’Artagnan vit cette larme, et, troublé, attendri, il se jeta à ses

genoux.

«Chez moi, dit-il, vous serez en sûreté comme dans un temple, je vous

en donne ma parole de gentilhomme.

— Partons, dit-elle, je me fie à vous, mon ami.»

D’Artagnan rouvrit avec précaution le verrou, et tous deux, légers

comme des ombres, se glissèrent par la porte intérieure dans l’allée,

montèrent sans bruit l’escalier et rentrèrent dans la chambre de

d’Artagnan.

Une fois chez lui, pour plus de sûreté, le jeune homme barricada la

porte; ils s’approchèrent tous deux de la fenêtre, et par une fente du

volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau.

À la vue de l’homme en manteau, d’Artagnan bondit, et, tirant son épée

à demi, s’élança vers la porte.

C’était l’homme de Meung.

«Qu’allez-vous faire? s’écria Mme Bonacieux; vous nous perdez.

— Mais j’ai juré de tuer cet homme! dit d’Artagnan.

— Votre vie est vouée en ce moment et ne vous appartient pas. Au nom de

la reine, je vous défends de vous jeter dans aucun péril étranger à

celui du voyage.

— Et en votre nom, n’ordonnez-vous rien?

— En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive émotion; en mon nom, je

vous en prie. Mais écoutons, il me semble qu’ils parlent de moi.»

D’Artagnan se rapprocha de la fenêtre et prêta l’oreille.

M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l’appartement vide, il

était revenu à l’homme au manteau qu’un instant il avait laissé seul.

«Elle est partie, dit-il, elle sera retournée au Louvre.

— Vous êtes sûr, répondit l’étranger, qu’elle ne s’est pas doutée dans

quelles intentions vous êtes sorti?

— Non, répondit Bonacieux avec suffisance; c’est une femme trop

superficielle.

— Le cadet aux gardes est-il chez lui?

— Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est fermé, et l’on

ne voit aucune lumière briller à travers les fentes.

— C’est égal, il faudrait s’en assurer.

— Comment cela?

— En allant frapper à sa porte.

— Je demanderai à son valet.

— Allez.»

Bonacieux rentra chez lui, passa par la même porte qui venait de donner

passage aux deux fugitifs, monta jusqu’au palier de d’Artagnan et

frappa.

Personne ne répondit. Porthos, pour faire plus grande figure, avait

emprunté ce soir-là Planchet. Quant à d’Artagnan, il n’avait garde de

donner signe d’existence.

Au moment où le doigt de Bonacieux résonna sur la porte, les deux

jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.

«Il n’y a personne chez lui, dit Bonacieux.

— N’importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en sûreté

que sur le seuil d’une porte.

— Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n’allons plus rien

entendre.

— Au contraire, dit d’Artagnan, nous n’entendrons que mieux.»

D’Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa

chambre une autre oreille de Denys, étendit un tapis à terre, se mit à

genoux, et fit signe à Mme Bonacieux de se pencher, comme il le faisait

vers l’ouverture.

«Vous êtes sûr qu’il n’y a personne? dit l’inconnu.

— J’en réponds, dit Bonacieux.

— Et vous pensez que votre femme?…

— Est retournée au Louvre.

— Sans parler à aucune personne qu’à vous?

— J’en suis sûr.

— C’est un point important, comprenez-vous?

— Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportée a donc une valeur…?

— Très grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.

— Alors le cardinal sera content de moi?

— Je n’en doute pas.

— Le grand cardinal!

— Vous êtes sûr que, dans sa conversation avec vous, votre femme n’a

pas prononcé de noms propres?

— Je ne crois pas.

— Elle n’a nommé ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni Mme de

Vernet?

— Non, elle m’a dit seulement qu’elle voulait m’envoyer à Londres pour

servir les intérêts d’une personne illustre.»

«Le traître! murmura Mme Bonacieux.

— Silence!» dit d’Artagnan en lui prenant une main qu’elle lui

abandonna sans y penser.

«N’importe, continua l’homme au manteau, vous êtes un niais de n’avoir

pas feint d’accepter la commission, vous auriez la lettre à présent;

État qu’on menace était sauvé, et vous…

— Et moi?

— Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse…

— Il vous l’a dit?

— Oui, je sais qu’il voulait vous faire cette surprise.

— Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m’adore, et il est

encore temps.»

«Le niais! murmura Mme Bonacieux.

— Silence!» dit d’Artagnan en lui serrant plus fortement la main.

«Comment est-il encore temps? reprit l’homme au manteau.

— Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j’ai

réfléchi, je renoue l’affaire, j’obtiens la lettre, et je cours chez le

cardinal.

— Eh bien, allez vite; je reviendrai bientôt savoir le résultat de

votre démarche.»

L’inconnu sortit.

«L’infâme! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette épithète à son

mari.

— Silence!» répéta d’Artagnan en lui serrant la main plus fortement

encore.

Un hurlement terrible interrompit alors les réflexions de d’Artagnan et

de Mme Bonacieux. C’était son mari, qui s’était aperçu de la

disparition de son sac et qui criait au voleur.

«Oh! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le quartier.»

Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur

fréquence, n’attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et que

d’ailleurs la maison du mercier était depuis quelque temps assez mal

famée, voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier,

et l’on entendit sa voix qui s’éloignait dans la direction de la rue du

Bac.

«Et maintenant qu’il est parti, à votre tour de vous éloigner, dit Mme

Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous

vous devez à la reine.

— À elle et à vous! s’écria d’Artagnan. Soyez tranquille, belle

Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais reviendrai-je

aussi digne de votre amour?»

La jeune femme ne répondit que par la vive rougeur qui colora ses

joues. Quelques instants après, d’Artagnan sortit à son tour,

enveloppé, lui aussi, d’un grand manteau que retroussait cavalièrement

le fourreau d’une longue épée.

Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d’amour dont la

femme accompagne l’homme qu’elle se sent aimer; mais lorsqu’il eut

disparu à l’angle de la rue, elle tomba à genoux, et joignant les

mains:

«O mon Dieu! s’écria-t-elle, protégez la reine, protégez-moi!»

CHAPITRE XIX.

PLAN DE CAMPAGNE

D’Artagnan se rendit droit chez M. de Tréville. Il avait réfléchi que,

dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damné inconnu,

qui paraissait être son agent, et il pensait avec raison qu’il n’y

avait pas un instant à perdre.

Le coeur du jeune homme débordait de joie. Une occasion où il y avait à

la fois gloire à acquérir et argent à gagner se présentait à lui, et,

comme premier encouragement, venait de le rapprocher d’une femme qu’il

adorait. Ce hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui, plus

qu’il n’eût osé demander à la Providence.

M. de Tréville était dans son salon avec sa cour habituelle de

gentilshommes. D’Artagnan, que l’on connaissait comme un familier de la

maison, alla droit à son cabinet et le fit prévenir qu’il l’attendait

pour chose d’importance.

D’Artagnan était là depuis cinq minutes à peine, lorsque M. de Tréville

entra. Au premier coup d’oeil et à la joie qui se peignait sur son

visage, le digne capitaine comprit qu’il se passait effectivement

quelque chose de nouveau.

Tout le long de la route, d’Artagnan s’était demandé s’il se confierait

à M. de Tréville, ou si seulement il lui demanderait de lui accorder

carte blanche pour une affaire secrète. Mais M. de Tréville avait

toujours été si parfait pour lui, il était si fort dévoué au roi et à

la reine, il haïssait si cordialement le cardinal, que le jeune homme

résolut de tout lui dire.

«Vous m’avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Tréville.

— Oui, monsieur, dit d’Artagnan, et vous me pardonnerez, je l’espère,

de vous avoir dérangé, quand vous saurez de quelle chose importante il

est question.

— Dites alors, je vous écoute.

— Il ne s’agit de rien de moins, dit d’Artagnan, en baissant la voix,

que de l’honneur et peut-être de la vie de la reine.

— Que dites-vous là? demanda M. de Tréville en regardant tout autour de

lui s’ils étaient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur

sur d’Artagnan.

— Je dis, monsieur, que le hasard m’a rendu maître d’un secret…

— Que vous garderez, j’espère, jeune homme, sur votre vie.

— Mais que je dois vous confier, à vous, Monsieur, car vous seul pouvez

m’aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa Majesté.

— Ce secret est-il à vous?

— Non, monsieur, c’est celui de la reine.

— Êtes-vous autorisé par Sa Majesté à me le confier?

— Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystère m’est

recommandé.

— Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-à-vis de moi?

— Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que j’ai

peur que vous ne me refusiez la grâce que je viens vous demander, si

vous ne savez pas dans quel but je vous la demande.

— Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous désirez.

— Je désire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un congé de

quinze jours.

— Quand cela?

— Cette nuit même.

— Vous quittez Paris?

— Je vais en mission.

— Pouvez-vous me dire où?

— À Londres.

— Quelqu’un a-t-il intérêt à ce que vous n’arriviez pas à votre but?

— Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m’empêcher de

réussir.

— Et vous partez seul?

— Je pars seul.

— En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c’est moi qui vous le dis, foi

de Tréville.

— Comment cela?

— On vous fera assassiner.

— Je serai mort en faisant mon devoir.

— Mais votre mission ne sera pas remplie.

— C’est vrai, dit d’Artagnan.

— Croyez-moi, continua Tréville, dans les entreprises de ce genre, il

faut être quatre pour arriver un.

— Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d’Artagnan; mais vous connaissez

Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis disposer d’eux.

— Sans leur confier le secret que je n’ai pas voulu savoir?

— Nous nous sommes juré, une fois pour toutes, confiance aveugle et

dévouement à toute épreuve; d’ailleurs vous pouvez leur dire que vous

avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incrédules que

vous.

— Je puis leur envoyer à chacun un congé de quinze jours, voilà tout: à

Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller aux eaux de

Forges! à Porthos et à Aramis, pour suivre leur ami, qu’ils ne veulent

pas abandonner dans une si douloureuse position. L’envoi de leur congé

sera la preuve que j’autorise leur voyage.

— Merci, monsieur, et vous êtes cent fois bon.

— Allez donc les trouver à l’instant même, et que tout s’exécute cette

nuit. Ah! et d’abord écrivez-moi votre requête à M. des Essarts.

Peut-être aviez-vous un espion à vos trousses, et votre visite, qui

dans ce cas est déjà connue du cardinal, sera légitimée ainsi.»

D’Artagnan formula cette demande, et M. de Tréville, en la recevant de

ses mains, assura qu’avant deux heures du matin les quatre congés

seraient au domicile respectif des voyageurs.

«Ayez la bonté d’envoyer le mien chez Athos, dit d’Artagnan. Je

craindrais, en rentrant chez moi, d’y faire quelque mauvaise rencontre.

— Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! À propos!» dit M. de Tréville

en le rappelant.

D’Artagnan revint sur ses pas.

«Avez-vous de l’argent?»

D’Artagnan fit sonner le sac qu’il avait dans sa poche.

«Assez? demanda M. de Tréville.

— Trois cents pistoles.

— C’est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc.»

D’Artagnan salua M. de Tréville, qui lui tendit la main; d’Artagnan la

lui serra avec un respect mêlé de reconnaissance. Depuis qu’il était

arrivé à Paris, il n’avait eu qu’à se louer de cet excellent homme,

qu’il avait toujours trouvé digne, loyal et grand.

Sa première visite fut pour Aramis; il n’était pas revenu chez son ami

depuis la fameuse soirée où il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a plus:

à peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et à chaque fois qu’il

l’avait revu, il avait cru remarquer une profonde tristesse empreinte

sur son visage.

Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rêveur; d’Artagnan lui fit

quelques questions sur cette mélancolie profonde; Aramis s’excusa sur

un commentaire du dix-huitième chapitre de saint Augustin qu’il était

forcé d’écrire en latin pour la semaine suivante, et qui le préoccupait

beaucoup.

Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de

M. de Tréville entra porteur d’un paquet cacheté.

«Qu’est-ce là? demanda Aramis.

— Le congé que monsieur a demandé, répondit le laquais.

— Moi, je n’ai pas demandé de congé.

— Taisez-vous et prenez, dit d’Artagnan. Et vous, mon ami, voici une

demi-pistole pour votre peine; vous direz à M. de Tréville que M.

Aramis le remercie bien sincèrement. Allez.»

Le laquais salua jusqu’à terre et sortit.

«Que signifie cela? demanda Aramis.

— Prenez ce qu’il vous faut pour un voyage de quinze jours, et

suivez-moi.

— Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir…»

Aramis s’arrêta.

«Ce qu’elle est devenue, n’est-ce pas? continua d’Artagnan.

— Qui? reprit Aramis.

— La femme qui était ici, la femme au mouchoir brodé.

— Qui vous a dit qu’il y avait une femme ici? répliqua Aramis en

devenant pâle comme la mort.

— Je l’ai vue.

— Et vous savez qui elle est?

— Je crois m’en douter, du moins.

— Écoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez- vous

ce qu’est devenue cette femme?

— Je présume qu’elle est retournée à Tours.

— À Tours? oui, c’est bien cela, vous la connaissez. Mais comment

est-elle retournée à Tours sans me rien dire?

— Parce qu’elle a craint d’être arrêtée.

— Comment ne m’a-t-elle pas écrit?

— Parce qu’elle craint de vous compromettre.

— D’Artagnan, vous me rendez la vie! s’écria Aramis. Je me croyais

méprisé, trahi. J’étais si heureux de la revoir! Je ne pouvais croire

qu’elle risquât sa liberté pour moi, et cependant pour quelle cause

serait-elle revenue à Paris?

— Pour la cause qui aujourd’hui nous fait aller en Angleterre.

— Et quelle est cette cause? demanda Aramis.

— Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment, j’imiterai la

retenue de la _nièce du docteur_.»

Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu’il avait fait certain

soir à ses amis.

«Eh bien, donc, puisqu’elle a quitté Paris et que vous en êtes sûr,

d’Artagnan, rien ne m’y arrête plus, et je suis prêt à vous suivre.

Vous dites que nous allons?…

— Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous invite

même à vous hâter, car nous avons déjà perdu beaucoup de temps. À

propos, prévenez Bazin.

— Bazin vient avec nous? demanda Aramis.

— Peut-être. En tout cas, il est bon qu’il nous suive pour le moment

chez Athos.»

Aramis appela Bazin, et après lui avoir ordonné de le venir joindre

chez Athos:

«Partons donc», dit-il en prenant son manteau, son épée et ses trois

pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour voir

s’il n’y trouverait pas quelque pistole égarée. Puis, quand il se fut

bien assuré que cette recherche était superflue, il suivit d’Artagnan

en se demandant comment il se faisait que le jeune cadet aux gardes sût

aussi bien que lui quelle était la femme à laquelle il avait donné

l’hospitalité, et sût mieux que lui ce qu’elle était devenue.

Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de d’Artagnan,

et le regardant fixement:

«Vous n’avez parlé de cette femme à personne? dit-il.

— À personne au monde.

— Pas même à Athos et à Porthos?

— Je ne leur en ai pas soufflé le moindre mot.

— À la bonne heure.»

Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin avec

d’Artagnan, et tous deux arrivèrent bien tôt chez Athos.

Ils le trouvèrent tenant son congé d’une main et la lettre de M. de

Tréville de l’autre.

«Pouvez-vous m’expliquer ce que signifient ce congé et cette lettre que

je viens de recevoir?» dit Athos étonné.

«Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre santé l’exige absolument,

que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc prendre les eaux de

Forges ou telles autres qui vous conviendront, et rétablissez-vous

promptement.

«Votre affectionné

«Tréville»

«Eh bien, ce congé et cette lettre signifient qu’il faut me suivre,

Athos.

— Aux eaux de Forges?

— Là ou ailleurs.

— Pour le service du roi?

— Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs

Majestés?»

En ce moment, Porthos entra.

«Pardieu, dit-il, voici une chose étrange: depuis quand, dans les

mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congés sans qu’ils les

demandent?

— Depuis, dit d’Artagnan, qu’ils ont des amis qui les demandent pour

eux.

— Ah! ah! dit Porthos, il paraît qu’il y a du nouveau ici?

— Oui, nous partons, dit Aramis.

— Pour quel pays? demanda Porthos.

— Ma foi, je n’en sais trop rien, dit Athos; demande cela à d’Artagnan.

— Pour Londres, messieurs, dit d’Artagnan.

— Pour Londres! s’écria Porthos; et qu’allons-nous faire à Londres?

— Voilà ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous fier à

moi.

— Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l’argent, et je

n’en ai pas.

— Ni moi, dit Aramis.

— Ni moi, dit Athos.

— J’en ai, moi, reprit d’Artagnan en tirant son trésor de sa poche et

en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles;

prenons-en chacun soixante-quinze; c’est autant qu’il en faut pour

aller à Londres et pour en revenir. D’ailleurs, soyez tranquilles, nous

n’y arriverons pas tous, à Londres.

— Et pourquoi cela?

— Parce que, selon toute probabilité, il y en aura quelques-uns d’entre

nous qui resteront en route.

— Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons?

— Et des plus dangereuses, je vous en avertis.

— Ah çà, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos,

je voudrais bien savoir pourquoi, au moins?

— Tu en seras bien plus avancé! dit Athos.

— Cependant, dit Aramis, je suis de l’avis de Porthos.

— Le roi a-t-il l’habitude de vous rendre des comptes? Non; il vous dit

tout bonnement: “Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres;

allez vous battre”, et vous y allez. Pourquoi? vous ne vous en

inquiétez même pas.

— D’Artagnan a raison, dit Athos, voilà nos trois congés qui viennent

de M. de Tréville, et voilà trois cents pistoles qui viennent je ne

sais d’où. Allons nous faire tuer où l’on nous dit d’aller. La vie

vaut-elle la peine de faire autant de questions? D’Artagnan, je suis

prêt à te suivre.

— Et moi aussi, dit Porthos.

— Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fâché de quitter

Paris. J’ai besoin de distractions.

— Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez

tranquilles, dit d’Artagnan.

— Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos.

— Tout de suite, répondit d’Artagnan, il n’y a pas une minute à perdre.

— Holà! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crièrent les quatre

jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez les

chevaux de l’hôtel.»

En effet, chaque mousquetaire laissait à l’hôtel général comme à une

caserne son cheval et celui de son laquais.

Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hâte.

«Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Où allons- nous

d’abord?

— À Calais, dit d’Artagnan; c’est la ligne la plus directe pour arriver

à Londres.

— Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.

— Parle.

— Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d’Artagnan nous

donnera à chacun ses instructions, je partirai en avant par la route de

Boulogne pour éclairer le chemin; Athos partira deux heures après par

celle d’Amiens; Aramis nous suivra par celle de Noyon; quant à

d’Artagnan, il partira par celle qu’il voudra, avec les habits de

Planchet, tandis que Planchet nous suivra en d’Artagnan et avec

l’uniforme des gardes.

— Messieurs, dit Athos, mon avis est qu’il ne convient pas de mettre en

rien des laquais dans une pareille affaire: un secret peut par hasard

être trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu

par des laquais.

— Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d’Artagnan, en ce que

j’ignore moi-même quelles instructions je puis vous donner. Je suis

porteur d’une lettre, voilà tout. Je n’ai pas et ne puis faire trois

copies de cette lettre, puisqu’elle est scellée; il faut donc, à mon

avis, voyager de compagnie. Cette lettre est là, dans cette poche. Et

il montra la poche où était la lettre. Si je suis tué, l’un de vous la

prendra et vous continuerez la route; s’il est tué, ce sera le tour

d’un autre, et ainsi de suite; pourvu qu’un seul arrive, c’est tout ce

qu’il faut.

— Bravo, d’Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut être

conséquent, d’ailleurs: je vais prendre les eaux, vous m’accompagnerez;

au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer; je suis

libre. On veut nous arrêter, je montre la lettre de M. de Tréville, et

vous montrez vos congés; on nous attaque, nous nous défendons; on nous

juge, nous soutenons mordicus que nous n’avions d’autre intention que

de nous tremper un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop

bon marché de quatre hommes isolés, tandis que quatre hommes réunis

font une troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de

mousquetons; si l’on envoie une armée contre nous, nous livrerons

bataille, et le survivant, comme l’a dit d’Artagnan, portera la lettre.

— Bien dit, s’écria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand

tu parles, c’est comme saint Jean Bouche d’or. J’adopte le plan

d’Athos. Et toi, Porthos?

— Moi aussi, dit Porthos, s’il convient à d’Artagnan. D’Artagnan,

porteur de la lettre, est naturellement le chef de l’entreprise; qu’il

décide, et nous exécuterons.

— Eh bien, dit d’Artagnan, je décide que nous adoptions le plan d’Athos

et que nous partions dans une demi-heure.

— Adopté!» reprirent en choeur les trois mousquetaires.

Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze

pistoles et fit ses préparatifs pour partir à l’heure convenue.

CHAPITRE XX.

VOYAGE

À deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par

la barrière Saint-Denis; tant qu’il fit nuit, ils restèrent muets;

malgré eux, ils subissaient l’influence de l’obscurité et voyaient des

embûches partout.

Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent; avec le

soleil, la gaieté revint: c’était comme à la veille d’un combat, le

coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu’on allait

peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose.

L’aspect de la caravane, au reste, était des plus formidables: les

chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude

de l’escadron qui fait marcher régulièrement ces nobles compagnons du

soldat, eussent trahi le plus strict incognito.

Les valets suivaient, armés jusqu’aux dents.

Tout alla bien jusqu’à Chantilly, où l’on arriva vers les huit heures

du matin. Il fallait déjeuner. On descendit devant une auberge que

recommandait une enseigne représentant saint Martin donnant la moitié

de son manteau à un pauvre. On enjoignit aux laquais de ne pas

desseller les chevaux et de se tenir prêts à repartir immédiatement.

On entra dans la salle commune, et l’on se mit à table. Un gentilhomme,

qui venait d’arriver par la route de Dammartin, était assis à cette

même table et déjeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le

beau temps; les voyageurs répondirent: il but à leur santé; les

voyageurs lui rendirent sa politesse.

Mais au moment où Mousqueton venait annoncer que les chevaux étaient

prêts et où l’on se levait de table l’étranger proposa à Porthos la

santé du cardinal. Porthos répondit qu’il ne demandait pas mieux, si

l’étranger à son tour voulait boire à la santé du roi. L’étranger

s’écria qu’il ne connaissait d’autre roi que Son Éminence. Porthos

l’appela ivrogne; l’étranger tira son épée.

«Vous avez fait une sottise, dit Athos; n’importe, il n’y a plus à

reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite

que vous pourrez.»

Et tous trois remontèrent à cheval et repartirent à toute bride, tandis

que Porthos promettait à son adversaire de le perforer de tous les

coups connus dans l’escrime.

«Et d’un! dit Athos au bout de cinq cents pas.

— Mais pourquoi cet homme s’est-il attaqué à Porthos plutôt qu’à tout

autre? demanda Aramis.

— Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l’a pris pour

le chef, dit d’Artagnan.

— J’ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de

sagesse», murmura Athos.

Et les voyageurs continuèrent leur route.

À Beauvais, on s’arrêta deux heures, tant pour faire souffler les

chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme

Porthos n’arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en

chemin.

À une lieue de Beauvais, à un endroit où le chemin se trouvait resserré

entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce

que la route était dépavée en cet endroit, avaient l’air d’y travailler

en y creusant des trous et en pratiquant des ornières boueuses.

Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les

apostropha durement. Athos voulut le retenir, il était trop tard. Les

ouvriers se mirent à railler les voyageurs, et firent perdre par leur

insolence la tête même au froid Athos qui poussa son cheval contre l’un

d’eux.

Alors chacun de ces hommes recula jusqu’au fossé et y prit un mousquet

caché; il en résulta que nos sept voyageurs furent littéralement passés

par les armes. Aramis reçut une balle qui lui traversa l’épaule, et

Mousqueton une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui

prolongent le bas des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval,

non pas qu’il fût grièvement blessé, mais, comme il ne pouvait voir sa

blessure, sans doute il crut être plus dangereusement blessé qu’il ne

l’était.

«C’est une embuscade, dit d’Artagnan, ne brûlons pas une amorce, et en

route.»

Aramis, tout blessé qu’il était, saisit la crinière de son cheval, qui

l’emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et

galopait tout seul à son rang.

«Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.

— J’aimerais mieux un chapeau, dit d’Artagnan, le mien a été emporté

par une balle. C’est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte

n’ait pas été dedans.

— Ah çà, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit

Aramis.

— Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant,

dit Athos. M’est avis que, sur le terrain, l’ivrogne se sera dégrisé.»

Et l’on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent

si fatigués, qu’il était à craindre qu’ils ne refusassent bientôt le

service.

Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon être

moins inquiétés, mais, à Crève-coeur, Aramis déclara qu’il ne pouvait

aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu’il cachait

sous sa forme élégante et sous ses façons polies pour arriver

jusque-là. À tout moment il pâlissait, et l’on était obligé de le

soutenir sur son cheval; on le descendit à la porte d’un cabaret, on

lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, était plus

embarrassant qu’utile, et l’on repartit dans l’espérance d’aller

coucher à Amiens.

«Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à deux

maîtres et à Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus leur dupe,

et je vous réponds qu’ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer

l’épée d’ici à Calais. J’en jure…

— Ne jurons pas, dit d’Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y

consentent.»

Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs

chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On

arriva à Amiens à minuit, et l’on descendit à l’auberge du Lis d’Or.

L’hôtelier avait l’air du plus honnête homme de la terre, il reçut les

voyageurs son bougeoir d’une main et son bonnet de coton de l’autre; il

voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre,

malheureusement chacune de ces chambres était à l’extrémité de l’hôtel.

D’Artagnan et Athos refusèrent; l’hôte répondit qu’il n’y en avait

cependant pas d’autres dignes de Leurs Excellences; mais les voyageurs

déclarèrent qu’ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un

matelas qu’on leur jetterait à terre. L’hôte insista, les voyageurs

tinrent bon; il fallut faire ce qu’ils voulurent.

Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en

dedans, lorsqu’on frappa au volet de la cour; ils demandèrent qui était

là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.

En effet, c’étaient Planchet et Grimaud.

«Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces

messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette

façon-là, ils seront sûrs qu’on n’arrivera pas jusqu’à eux.

— Et sur quoi coucheras-tu? dit d’Artagnan.

— Voici mon lit», répondit Planchet.

Et il montra une botte de paille.

«Viens donc, dit d’Artagnan, tu as raison: la figure de l’hôte ne me

convient pas, elle est trop gracieuse.

— Ni à moi non plus», dit Athos.

Planchet monta par la fenêtre, s’installa en travers de la porte,

tandis que Grimaud allait s’enfermer dans l’écurie, répondant qu’à cinq

heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts.

La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du

matin d’ouvrir la porte, mais comme Planchet se réveilla en sursaut et

cria: Qui va là? on répondit qu’on se trompait, et on s’éloigna.

À quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les écuries.

Grimaud avait voulu réveiller les garçons d’écurie, et les garçons

d’écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on vit le pauvre

garçon sans connaissance, la tête fendue d’un coup de manche à fourche.

Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les

chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagé

sans maître pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer

la route; mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien vétérinaire

qu’on avait envoyé chercher, à ce qu’il paraît, pour saigner le cheval

de l’hôte, avait saigné celui de Mousqueton.

Cela commençait à devenir inquiétant: tous ces accidents successifs

étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi

bien être le fruit d’un complot. Athos et d’Artagnan sortirent, tandis

que Planchet allait s’informer s’il n’y avait pas trois chevaux à

vendre dans les environs. À la porte étaient deux chevaux tout équipés,

frais et vigoureux. Cela faisait bien l’affaire. Il demanda où étaient

les maîtres; on lui dit que les maîtres avaient passé la nuit dans

l’auberge et réglaient leur compte à cette heure avec le maître.

Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d’Artagnan et

Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l’hôtelier était dans une

chambre basse et reculée, on pria Athos d’y passer.

Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer: l’hôte

était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était

entrouvert. Il prit l’argent que lui présenta Athos, le tourna et le

retourna dans ses mains, et tout à coup, s’écriant que la pièce était

fausse, il déclara qu’il allait le faire arrêter, lui et son compagnon,

comme faux-monnayeurs.

«Drôle! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les

oreilles!»

Au même moment, quatre hommes armés jusqu’aux dents entrèrent par les

portes latérales et se jetèrent sur Athos.

«Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au

large, d’Artagnan! pique, pique!» et il lâcha deux coups de pistolet.

D’Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter à deux fois, ils

détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte, sautèrent

dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et partirent au

triple galop.

«Sais-tu ce qu’est devenu Athos? demanda d’Artagnan à Planchet en

courant.

— Ah! monsieur, dit Planchet, j’en ai vu tomber deux à ses deux coups,

et il m’a semblé, à travers la porte vitrée, qu’il ferraillait avec les

autres.

— Brave Athos! murmura d’Artagnan. Et quand on pense qu’il faut

l’abandonner! Au reste, autant nous attend peut-être à deux pas d’ici.

En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.

— Je vous l’ai dit, monsieur, répondit Planchet, les Picards, ça se

reconnaît à l’user; d’ailleurs je suis ici dans mon pays, ça m’excite.»

Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d’une

seule traite. À Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride

passée à leurs bras, de peur d’accident, et mangèrent un morceau sur le

pouce tout debout dans la rue; après quoi ils repartirent.

À cent pas des portes de Calais, le cheval de d’Artagnan s’abattit, et

il n’y eut pas moyen de le faire se relever: le sang lui sortait par le

nez et par les yeux, restait celui de Planchet, mais celui-là s’était

arrêté, et il n’y eut plus moyen de le faire repartir.

Heureusement, comme nous l’avons dit, ils étaient à cent pas de la

ville; ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et

coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un gentilhomme

qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait que d’une

cinquantaine de pas.

Ils s’approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort

affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et s’informait

s’il ne pourrait point passer à l’instant même en Angleterre.

«Rien ne serait plus facile, répondit le patron d’un bâtiment prêt à

mettre à la voile; mais, ce matin, est arrivé l’ordre de ne laisser

partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal.

— J’ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa

poche; la voici.

— Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et

donnez-moi la préférence.

— Où trouverai-je le gouverneur?

— À sa campagne.

— Et cette campagne est située?

— À un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d’ici, au pied

de cette petite éminence, ce toit en ardoises.

— Très bien!» dit le gentilhomme.

Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du

gouverneur.

D’Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas de

distance.

Une fois hors de la ville, d’Artagnan pressa le pas et rejoignit le

gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.

«Monsieur, lui dit d’Artagnan, vous me paraissez fort pressé?

— On ne peut plus pressé, monsieur.

— J’en suis désespéré, dit d’Artagnan, car, comme je suis très pressé

aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.

— Lequel?

— De me laisser passer le premier.

— Impossible, dit le gentilhomme, j’ai fait soixante lieues en

quarante-quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à Londres.

— J’ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que demain à

dix heures du matin je sois à Londres.

— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le premier et je ne passerai

pas le second.

— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second et je passerai le

premier.

— Service du roi! dit le gentilhomme.

— Service de moi! dit d’Artagnan.

— Mais c’est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me

semble.

— Parbleu! que voulez-vous que ce soit?

— Que désirez-vous?

— Vous voulez le savoir?

— Certainement.

— Eh bien, je veux l’ordre dont vous êtes porteur, attendu que je n’en

ai pas, moi, et qu’il m’en faut un.

— Vous plaisantez, je présume.

— Je ne plaisante jamais.

— Laissez-moi passer!

— Vous ne passerez pas.

— Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin! mes

pistolets.

— Planchet, dit d’Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du

maître.»

Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il

était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui

mit le genou sur la poitrine.

«Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j’ai fait la

mienne.»

Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d’Artagnan;

mais il avait affaire à forte partie.

En trois secondes d’Artagnan lui fournit trois coups d’épée en disant à

chaque coup:

«Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.»

Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse.

D’Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s’approcha pour

lui prendre l’ordre; mais au moment où il étendait le bras afin de le

fouiller, le blessé qui n’avait pas lâché son épée, lui porta un coup

de pointe dans la poitrine en disant:

«Un pour vous.

— Et un pour moi! au dernier les bons!» s’écria d’Artagnan furieux, en

le clouant par terre d’un quatrième coup d’épée dans le ventre.

Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s’évanouit.

D’Artagnan fouilla dans la poche où il l’avait vu remettre l’ordre de

passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes.

Puis, jetant un dernier coup d’oeil sur le beau jeune homme, qui avait

vingt-cinq ans à peine et qu’il laissait là, gisant, privé de sentiment

et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette étrange destinée qui

porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de

gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu’ils

existent.

Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait des

hurlements et criait de toutes ses forces au secours.

Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses

forces.

«Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas,

j’en suis bien sûr; mais aussitôt que je le lâcherai, il va se remettre

à crier. Je le reconnais pour un Normand et les Normands sont entêtés.»

En effet, tout comprimé qu’il était, Lubin essayait encore de filer des

sons.

«Attends!» dit d’Artagnan.

Et prenant son mouchoir, il le bâillonna.

«Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre.»

La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes près

de son domestique; et comme la nuit commençait à tomber et que le

garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il

était évident qu’ils devaient rester jusqu’au lendemain.

«Et maintenant, dit d’Artagnan, chez le gouverneur!

— Mais vous êtes blessé, ce me semble? dit Planchet.

— Ce n’est rien, occupons-nous du plus pressé; puis nous reviendrons à

ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très dangereuse.»

Et tous deux s’acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne

fonctionnaire.

On annonça M. le comte de Wardes.

D’Artagnan fut introduit.

«Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur.

— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan, le voici.

— Ah! ah! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur.

— C’est tout simple, répondit d’Artagnan, je suis de ses plus fidèles.

— Il paraît que Son Éminence veut empêcher quelqu’un de parvenir en

Angleterre.

— Oui, un certain d’Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de

Paris avec trois de ses amis dans l’intention de gagner Londres.

— Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.

— Qui cela?

— Ce d’Artagnan?

— À merveille.

— Donnez-moi son signalement alors.

— Rien de plus facile.»

Et d’Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.

«Est-il accompagné? demanda le gouverneur.

— Oui, d’un valet nommé Lubin.

— On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Éminence

peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte.

— Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d’Artagnan, vous aurez

bien mérité du cardinal.

— Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte?

— Sans aucun doute.

— Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.

— Je n’y manquerai pas.»

Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et

le remit à d’Artagnan.

D’Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le

gouverneur, le remercia et partit.

Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un

long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte.

Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur le

port.

«Eh bien? dit-il en apercevant d’Artagnan.

— Voici ma passe visée, dit celui-ci.

— Et cet autre gentilhomme?

— Il ne partira pas aujourd’hui, dit d’Artagnan, mais soyez tranquille,

je paierai le passage pour nous deux.

— En ce cas, partons, dit le patron.

— Partons!» répéta d’Artagnan.

Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes après, ils

étaient à bord.

Il était temps: à une demi-lieue en mer, d’Artagnan vit briller une

lumière et entendit une détonation.

C’était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port.

Il était temps de s’occuper de sa blessure; heureusement, comme l’avait

pensé d’Artagnan, elle n’était pas des plus dangereuses: la pointe de

l’épée avait rencontré une côte et avait glissé le long de l’os; de

plus, la chemise s’était collée aussitôt à la plaie, et à peine

avait-elle répandu quelques gouttes de sang.

D’Artagnan était brisé de fatigue: on lui étendit un matelas sur le

pont, il se jeta dessus et s’endormit.

Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues

seulement des côtes d’Angleterre; la brise avait été faible toute la

nuit, et l’on avait peu marché.

À dix heures, le bâtiment jetait l’ancre dans le port de Douvres.

À dix heures et demie, d’Artagnan mettait le pied sur la terre

d’Angleterre, en s’écriant:

«Enfin, m’y voilà!»

Mais ce n’était pas tout: il fallait gagner Londres. En Angleterre, la

poste était assez bien servie. D’Artagnan et Planchet prirent chacun un

bidet, un postillon courut devant eux; en quatre heures ils arrivèrent

aux portes de la capitale.

D’Artagnan ne connaissait pas Londres, d’Artagnan ne savait pas un mot

d’anglais; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier, et

chacun lui indiqua l’hôtel du duc.

Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi.

D’Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui,

l’ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement

français; il lui dit qu’il arrivait de Paris pour affaire de vie et de

mort, et qu’il fallait qu’il parlât à son maître à l’instant même.

La confiance avec laquelle parlait d’Artagnan convainquit Patrice;

c’était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux

et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l’avait

descendu de sa monture, raide comme un jonc: le pauvre garçon était au

bout de ses forces; d’Artagnan semblait de fer.

On arriva au château; là on se renseigna: le roi et Buckingham

chassaient à l’oiseau dans des marais situés à deux ou trois lieues de

là.

En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit la

voix de son maître, qui appelait son faucon.

«Qui faut-il que j’annonce à Milord duc? demanda Patrice.

— Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché une querelle sur le

Pont-Neuf, en face de la Samaritaine.

— Singulière recommandation!

— Vous verrez qu’elle en vaut bien une autre.»

Les trois mousquetaires · 第 6 / 17 题