D’Artagnan ne possédait rien; l’hésitation du provincial, vernis léger,

fleur éphémère, duvet de la pêche, s’était évaporée au vent des

conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient à leur

ami. D’Artagnan, suivant l’étrange coutume du temps, se regardait à

Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que dans les

Flandres: l’Espagnol là-bas, la femme ici. C’était partout un ennemi à

combattre, des contributions à frapper.

Mais, disons-le, pour le moment d’Artagnan était mû d’un sentiment plus

noble et plus désintéressé. Le mercier lui avait dit qu’il était riche;

le jeune homme avait pu deviner qu’avec un niais comme l’était M.

Bonacieux, ce devait être la femme qui tenait la clef de la bourse.

Mais tout cela n’avait influé en rien sur le sentiment produit par la

vue de Mme Bonacieux, et l’intérêt était resté à peu près étranger à ce

commencement d’amour qui en avait été la suite. Nous disons: à peu

près, car l’idée qu’une jeune femme, belle, gracieuse, spirituelle, est

riche en même temps, n’ôte rien à ce commencement d’amour, et tout au

contraire le corrobore.

Il y a dans l’aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques

qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une

guimpe de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la

tête, ne font point jolie une femme laide, mais font belle une femme

jolie, sans compter les mains qui gagnent à tout cela; les mains, chez

les femmes surtout, ont besoin de rester oisives pour rester belles.

Puis d’Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n’avons pas

caché l’état de sa fortune, d’Artagnan n’était pas un millionnaire; il

espérait bien le devenir un jour, mais le temps qu’il se fixait

lui-même pour cet heureux changement était assez éloigné. En attendant,

quel désespoir que de voir une femme qu’on aime désirer ces mille riens

dont les femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces

mille riens! Au moins, quand la femme est riche et que l’amant ne l’est

pas, ce qu’il ne peut lui offrir elle se l’offre elle-même; et quoique

ce soit ordinairement avec l’argent du mari qu’elle se passe cette

jouissance, il est rare que ce soit à lui qu’en revienne la

reconnaissance.

Puis d’Artagnan, disposé à être l’amant le plus tendre, était en

attendant un ami très dévoué. Au milieu de ses projets amoureux sur la

femme du mercier, il n’oubliait pas les siens. La jolie Mme Bonacieux

était femme à promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire

Saint-Germain en compagnie d’Athos, de Porthos et d’Aramis, auxquels

d’Artagnan serait fier de montrer une telle conquête. Puis, quand on a

marché longtemps, la faim arrive; d’Artagnan depuis quelque temps avait

remarqué cela. On ferait de ces petits dîners charmants où l’on touche

d’un côté la main d’un ami, et de l’autre le pied d’une maîtresse.

Enfin, dans les moments pressants, dans les positions extrêmes,

d’Artagnan serait le sauveur de ses amis.

Et M. Bonacieux, que d’Artagnan avait poussé dans les mains des sbires

en le reniant bien haut et à qui il avait promis tout bas de le sauver?

Nous devons avouer à nos lecteurs que d’Artagnan n’y songeait en aucune

façon, ou que, s’il y songeait, c’était pour se dire qu’il était bien

où il était, quelque part qu’il fût. L’amour est la plus égoïste de

toutes les passions.

Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d’Artagnan oublie son hôte

ou fait semblant de l’oublier, sous prétexte qu’il ne sait pas où on

l’a conduit, nous ne l’oublions pas, nous, et nous savons où il est.

Mais pour le moment faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne

mercier, nous reviendrons à lui plus tard.

D’Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en parlant

à la nuit, tout en souriant aux étoiles, remontait la rue du

Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu’on l’appelait alors. Comme il se

trouvait dans le quartier d’Aramis, l’idée lui était venue d’aller

faire une visite à son ami, pour lui donner quelques explications sur

les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se

rendre immédiatement à la souricière. Or, si Aramis s’était trouvé chez

lui lorsque Planchet y était venu, il avait sans aucun doute couru rue

des Fossoyeurs, et n’y trouvant personne que ses deux autres compagnons

peut-être, ils n’avaient dû savoir, ni les uns ni les autres, ce que

cela voulait dire. Ce dérangement méritait donc une explication, voilà

ce que disait tout haut d’Artagnan.

Puis, tout bas, il pensait que c’était pour lui une occasion de parler

de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur,

était déjà tout plein. Ce n’est pas à propos d’un premier amour qu’il

faut demander de la discrétion. Ce premier amour est accompagné d’une

si grande joie, qu’il faut que cette joie déborde, sans cela elle vous

étoufferait.

Paris depuis deux heures était sombre et commençait à se faire désert.

Onze heures sonnaient à toutes les horloges du faubourg Saint-Germain,

il faisait un temps doux. D’Artagnan suivait une ruelle située sur

l’emplacement où passe aujourd’hui la rue d’Assas, respirant les

émanations embaumées qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard

et qu’envoyaient les jardins rafraîchis par la rosée du soir et par la

brise de la nuit. Au loin résonnaient, assourdis cependant par de bons

volets, les chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la

plaine. Arrivé au bout de la ruelle, d’Artagnan tourna à gauche. La

maison qu’habitait Aramis se trouvait située entre la rue Cassette et

la rue Servandoni.

D’Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait déjà la

porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et

de clématites qui formaient un vaste bourrelet au- dessus d’elle

lorsqu’il aperçut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue

Servandoni. Ce quelque chose était enveloppé d’un manteau, et

d’Artagnan crut d’abord que c’était un homme; mais, à la petitesse de

la taille, à l’incertitude de la démarche, à l’embarras du pas, il

reconnut bientôt une femme. De plus, cette femme, comme si elle n’eût

pas été bien sûre de la maison qu’elle cherchait, levait les yeux pour

se reconnaître, s’arrêtait, retournait en arrière, puis revenait

encore. D’Artagnan fut intrigué.

«Si j’allais lui offrir mes services! pensa-t-il. À son allure, on voit

qu’elle est jeune; peut-être jolie. Oh! oui. Mais une femme qui court

les rues à cette heure ne sort guère que pour aller rejoindre son

amant. Peste! si j’allais troubler les rendez-vous, ce serait une

mauvaise porte pour entrer en relations.»

Cependant, la jeune femme s’avançait toujours, comptant les maisons et

les fenêtres. Ce n’était, au reste, chose ni longue, ni difficile. Il

n’y avait que trois hôtels dans cette partie de la rue, et deux

fenêtres ayant vue sur cette rue; l’une était celle d’un pavillon

parallèle à celui qu’occupait Aramis, l’autre était celle d’Aramis

lui-même.

«Pardieu! se dit d’Artagnan, auquel la nièce du théologien revenait à

l’esprit; pardieu! il serait drôle que cette colombe attardée cherchât

la maison de notre ami. Mais sur mon âme, cela y ressemble fort. Ah!

mon cher Aramis, pour cette fois, j’en veux avoir le coeur net.»

Et d’Artagnan, se faisant le plus mince qu’il put, s’abrita dans le

côté le plus obscur de la rue, près d’un banc de pierre situé au fond

d’une niche.

La jeune femme continua de s’avancer, car outre la légèreté de son

allure, qui l’avait trahie, elle venait de faire entendre une petite

toux qui dénonçait une voix des plus fraîches. D’Artagnan pensa que

cette toux était un signal.

Cependant, soit qu’on eût répondu à cette toux par un signe équivalent

qui avait fixé les irrésolutions de la nocturne chercheuse, soit que

sans secours étranger elle eût reconnu qu’elle était arrivée au bout de

sa course, elle s’approcha résolument du volet d’Aramis et frappa à

trois intervalles égaux avec son doigt recourbé.

«C’est bien chez Aramis, murmura d’Artagnan. Ah! monsieur l’hypocrite!

je vous y prends à faire de la théologie!»

Les trois coups étaient à peine frappés, que la croisée intérieure

s’ouvrit et qu’une lumière parut à travers les vitres du volet.

«Ah! ah! fit l’écouteur non pas aux portes, mais aux fenêtres, ah! la

visite était attendue. Allons, le volet va s’ouvrir et la dame entrera

par escalade. Très bien!»

Mais, au grand étonnement de d’Artagnan, le volet resta fermé. De plus,

la lumière qui avait flamboyé un instant, disparut, et tout rentra dans

l’obscurité.

D’Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de

regarder de tous ses yeux et d’écouter de toutes ses oreilles.

Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs

retentirent dans l’intérieur.

La jeune femme de la rue répondit par un seul coup, et le volet

s’entrouvrit.

On juge si d’Artagnan regardait et écoutait avec avidité.

Malheureusement, la lumière avait été transportée dans un autre

appartement. Mais les yeux du jeune homme s’étaient habitués à la nuit.

D’ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu’on assure, comme ceux des

chats, la propriété de voir pendant la nuit.

D’Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet

blanc qu’elle déploya vivement et qui prit la forme d’un mouchoir. Cet

objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son interlocuteur.

Cela rappela à d’Artagnan ce mouchoir qu’il avait trouvé aux pieds de

Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelé celui qu’il avait trouvé aux

pieds d’Aramis.

«Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?»

Placé où il était, d’Artagnan ne pouvait voir le visage d’Aramis, nous

disons d’Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce

fût son ami qui dialoguât de l’intérieur avec la dame de l’extérieur;

la curiosité l’emporta donc sur la prudence, et, profitant de la

préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les

deux personnages que nous avons mis en scène, il sortit de sa cachette,

et prompt comme l’éclair, mais étouffant le bruit de ses pas, il alla

se coller à un angle de la muraille, d’où son oeil pouvait parfaitement

plonger dans l’intérieur de l’appartement d’Aramis.

Arrivé là, d’Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n’était pas

Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c’était une femme.

Seulement, d’Artagnan y voyait assez pour reconnaître la forme de ses

vêtements, mais pas assez pour distinguer ses traits.

Au même instant, la femme de l’appartement tira un second mouchoir de

sa poche, et l’échangea avec celui qu’on venait de lui montrer. Puis,

quelques mots furent prononcés entre les deux femmes. Enfin le volet se

referma; la femme qui se trouvait à l’extérieur de la fenêtre se

retourna, et vint passer à quatre pas de d’Artagnan en abaissant la

coiffe de sa mante; mais la précaution avait été prise trop tard,

d’Artagnan avait déjà reconnu Mme Bonacieux.

Mme Bonacieux! Le soupçon que c’était elle lui avait déjà traversé

l’esprit quand elle avait tiré le mouchoir de sa poche; mais quelle

probabilité que Mme Bonacieux qui avait envoyé chercher M. de La Porte

pour se faire reconduire par lui au Louvre, courût les rues de Paris

seule à onze heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une

seconde fois?

Il fallait donc que ce fût pour une affaire bien importante; et quelle

est l’affaire importante d’une femme de vingt-cinq ans? L’amour.

Mais était-ce pour son compte ou pour le compte d’une autre personne

qu’elle s’exposait à de semblables hasards? Voilà ce que se demandait à

lui-même le jeune homme, que le démon de la jalousie mordait au coeur

ni plus ni moins qu’un amant en titre.

Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s’assurer où allait Mme

Bonacieux: c’était de la suivre. Ce moyen était si simple, que

d’Artagnan l’employa tout naturellement et d’instinct.

Mais, à la vue du jeune homme qui se détachait de la muraille comme une

statue de sa niche, et au bruit des pas qu’elle entendit retentir

derrière elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s’enfuit.

D’Artagnan courut après elle. Ce n’était pas une chose difficile pour

lui que de rejoindre une femme embarrassée dans son manteau. Il la

rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s’était engagée.

La malheureuse était épuisée, non pas de fatigue, mais de terreur, et

quand d’Artagnan lui posa la main sur l’épaule, elle tomba sur un genou

en criant d’une voix étranglée:

«Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.»

D’Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille; mais

comme il sentait à son poids qu’elle était sur le point de se trouver

mal, il s’empressa de la rassurer par des protestations de dévouement.

Ces protestations n’étaient rien pour Mme Bonacieux; car de pareilles

protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du

monde; mais la voix était tout. La jeune femme crut reconnaître le son

de cette voix: elle rouvrit les yeux, jeta un regard sur l’homme qui

lui avait fait si grand-peur, et, reconnaissant d’Artagnan, elle poussa

un cri de joie.

«Oh! c’est vous, c’est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!

— Oui, c’est moi, dit d’Artagnan, moi que Dieu a envoyé pour veiller

sur vous.

— Était-ce dans cette intention que vous me suiviez?» demanda avec un

sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le caractère un peu

railleur reprenait le dessus, et chez laquelle toute crainte avait

disparu du moment où elle avait reconnu un ami dans celui qu’elle avait

pris pour un ennemi.

«Non, dit d’Artagnan, non, je l’avoue; c’est le hasard qui m’a mis sur

votre route; j’ai vu une femme frapper à la fenêtre d’un de mes amis…

— D’un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.

— Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.

— Aramis! qu’est-ce que cela?

— Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis?

— C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom.

— C’est donc la première fois que vous venez à cette maison?

— Sans doute.

— Et vous ne saviez pas qu’elle fût habitée par un jeune homme?

— Non.

— Par un mousquetaire?

— Nullement.

— Ce n’est donc pas lui que vous veniez chercher?

— Pas le moins du monde. D’ailleurs, vous l’avez bien vu, la personne à

qui j’ai parlé est une femme.

— C’est vrai; mais cette femme est des amies d’Aramis.

— Je n’en sais rien.

— Puisqu’elle loge chez lui.

— Cela ne me regarde pas.

— Mais qui est-elle?

— Oh! cela n’est point mon secret.

— Chère madame Bonacieux, vous êtes charmante; mais en même temps vous

êtes la femme la plus mystérieuse…

— Est-ce que je perds à cela?

— Non; vous êtes, au contraire, adorable.

— Alors, donnez-moi le bras.

— Bien volontiers. Et maintenant?

— Maintenant, conduisez-moi.

— Où cela?

— Où je vais.

— Mais où allez-vous?

— Vous le verrez, puisque vous me laisserez à la porte.

— Faudra-t-il vous attendre?

— Ce sera inutile.

— Vous reviendrez donc seule?

— Peut-être oui, peut-être non.

— Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme,

sera-t-elle une femme?

— Je n’en sais rien encore.

— Je le saurai bien, moi!

— Comment cela?

— Je vous attendrai pour vous voir sortir.

— En ce cas, adieu!

— Comment cela?

— Je n’ai pas besoin de vous.

— Mais vous aviez réclamé…

— L’aide d’un gentilhomme, et non la surveillance d’un espion.

— Le mot est un peu dur!

— Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgré eux?

— Des indiscrets.

— Le mot est trop doux.

— Allons, madame, je vois bien qu’il faut faire tout ce que vous

voulez.

— Pourquoi vous être privé du mérite de le faire tout de suite?

— N’y en a-t-il donc aucun à se repentir?

— Et vous repentez-vous réellement?

— Je n’en sais rien moi-même. Mais ce que je sais, c’est que je vous

promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez vous

accompagner jusqu’où vous allez.

— Et vous me quitterez après?

— Oui.

— Sans m’épier à ma sortie?

— Non.

— Parole d’honneur?

— Foi de gentilhomme!

— Prenez mon bras et marchons alors.»

D’Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux, qui s’y suspendit, moitié

rieuse, moitié tremblante, et tous deux gagnèrent le haut de la rue de

La Harpe. Arrivée là, la jeune femme parut hésiter, comme elle avait

déjà fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, à de certains signes,

elle sembla reconnaître une porte; et s’approchant de cette porte:

«Et maintenant, monsieur, dit-elle, c’est ici que j’ai affaire; mille

fois merci de votre honorable compagnie, qui m’a sauvée de tous les

dangers auxquels, seule, j’eusse été exposée. Mais le moment est venu

de tenir votre parole: je suis arrivée à ma destination.

— Et vous n’aurez plus rien à craindre en revenant?

— Je n’aurai à craindre que les voleurs.

— N’est-ce donc rien?

— Que pourraient-ils me prendre? je n’ai pas un denier sur moi.

— Vous oubliez ce beau mouchoir brodé, armorié.

— Lequel?

— Celui que j’ai trouvé à vos pieds et que j’ai remis dans votre poche.

— Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s’écria la jeune femme,

voulez-vous me perdre?

— Vous voyez bien qu’il y a encore du danger pour vous, puisqu’un seul

mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot,

vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s’écria d’Artagnan en lui

saisissant la main et la couvrant d’un ardent regard, tenez! soyez plus

généreuse, confiez-vous à moi; n’avez- vous donc pas lu dans mes yeux

qu’il n’y a que dévouement et sympathie dans mon coeur?

— Si fait, répondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes secrets, et

je vous les dirai; mais ceux des autres, c’est autre chose.

— C’est bien, dit d’Artagnan, je les découvrirai; puisque ces secrets

peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces secrets

deviennent les miens.

— Gardez-vous-en bien, s’écria la jeune femme avec un sérieux qui fit

frissonner d’Artagnan malgré lui. Oh! ne vous mêlez en rien de ce qui

me regarde, ne cherchez point à m’aider dans ce que j’accomplis; et

cela, je vous le demande au nom de l’intérêt que je vous inspire, au

nom du service que vous m’avez rendu! et que je n’oublierai de ma vie.

Croyez bien plutôt à ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi,

je n’existe plus pour vous, que ce soit comme si vous ne m’aviez jamais

vue.

— Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d’Artagnan piqué.

— Voilà deux ou trois fois que vous avez prononcé ce nom, monsieur, et

cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas.

— Vous ne connaissez pas l’homme au volet duquel vous avez été frapper.

Allons donc, madame! vous me croyez par trop crédule, aussi!

— Avouez que c’est pour me faire parler que vous inventez cette

histoire, et que vous créez ce personnage.

— Je n’invente rien, madame, je ne crée rien, je dis l’exacte vérité.

— Et vous dites qu’un de vos amis demeure dans cette maison?

— Je le dis et je le répète pour la troisième fois, cette maison est

celle qu’habite mon ami, et cet ami est Aramis.

— Tout cela s’éclaircira plus tard, murmura la jeune femme: maintenant,

monsieur, taisez-vous.

— Si vous pouviez voir mon coeur tout à découvert, dit d’Artagnan, vous

y liriez tant de curiosité, que vous auriez pitié de moi, et tant

d’amour, que vous satisferiez à l’instant même ma curiosité. On n’a

rien à craindre de ceux qui vous aiment.

— Vous parlez bien vite d’amour, monsieur! dit la jeune femme en

secouant la tête.

— C’est que l’amour m’est venu vite et pour la première fois, et que je

n’ai pas vingt ans.»

La jeune femme le regarda à la dérobée.

«Écoutez, je suis déjà sur la trace, dit d’Artagnan. Il y a trois mois,

j’ai manqué avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir pareil à celui

que vous avez montré à cette femme qui était chez lui, pour un mouchoir

marqué de la même manière, j’en suis sûr.

— Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le jure,

avec ces questions.

— Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous étiez arrêtée avec

ce mouchoir, et que ce mouchoir fût saisi, ne seriez-vous pas

compromise?

— Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes: C.B.,

Constance Bonacieux?

— Ou Camille de Bois-Tracy.

— Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les dangers

que je cours pour moi-même ne vous arrêtent pas, songez à ceux que vous

pouvez courir, vous!

— Moi?

— Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie à me

connaître.

— Alors, je ne vous quitte plus.

— Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,

monsieur, au nom du Ciel, au nom de l’honneur d’un militaire, au nom de

la courtoisie d’un gentilhomme, éloignez-vous; tenez, voilà minuit qui

sonne, c’est l’heure où l’on m’attend.

— Madame, dit le jeune homme en s’inclinant, je ne sais rien refuser à

qui me demande ainsi; soyez contente, je m’éloigne.

— Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m’épierez pas?

— Je rentre chez moi à l’instant.

— Ah! je le savais bien, que vous étiez un brave jeune homme!» s’écria

Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l’autre sur le

marteau d’une petite porte presque perdue dans la muraille.

D’Artagnan saisit la main qu’on lui tendait et la baisa ardemment.

«Ah! j’aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s’écria d’Artagnan avec

cette brutalité naïve que les femmes préfèrent souvent aux afféteries

de la politesse, parce qu’elle découvre le fond de la pensée et qu’elle

prouve que le sentiment l’emporte sur la raison.

— Eh bien, reprit Mme Bonacieux d’une voix presque caressante, et en

serrant la main de d’Artagnan qui n’avait pas abandonné la sienne; eh

bien, je n’en dirai pas autant que vous: ce qui est perdu pour

aujourd’hui n’est pas perdu pour l’avenir. Qui sait, si lorsque je

serai déliée un jour, je ne satisferai pas votre curiosité?

— Et faites-vous la même promesse à mon amour? s’écria d’Artagnan au

comble de la joie.

— Oh! de ce côté, je ne veux point m’engager, cela dépendra des

sentiments que vous saurez m’inspirer.

— Ainsi, aujourd’hui, madame…

— Aujourd’hui, monsieur, je n’en suis encore qu’à la reconnaissance.

— Ah! vous êtes trop charmante, dit d’Artagnan avec tristesse, et vous

abusez de mon amour.

— Non, j’use de votre générosité, voilà tout. Mais croyez-le bien, avec

certaines gens tout se retrouve.

— Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N’oubliez pas cette

soirée, n’oubliez pas cette promesse.

— Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout. Eh

bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m’attendait à minuit

juste, et je suis en retard.

— De cinq minutes.

— Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq

siècles.

— Quand on aime.

— Eh bien, qui vous dit que je n’ai pas affaire à un amoureux?

— C’est un homme qui vous attend? s’écria d’Artagnan, un homme!

— Allons, voilà la discussion qui va recommencer, fit Mme Bonacieux

avec un demi-sourire qui n’était pas exempt d’une certaine teinte

d’impatience.

— Non, non, je m’en vais, je pars; je crois en vous, je veux avoir tout

le mérite de mon dévouement, ce dévouement dût-il être une stupidité.

Adieu, madame, adieu!»

Et comme s’il ne se fût senti la force de se détacher de la main qu’il

tenait que par une secousse, il s’éloigna tout courant, tandis que Mme

Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups lents et réguliers;

puis, arrivé à l’angle de la rue, il se retourna: la porte s’était

ouverte et refermée, la jolie mercière avait disparu.

D’Artagnan continua son chemin, il avait donné sa parole de ne pas

épier Mme Bonacieux, et sa vie eût-elle dépendu de l’endroit où elle

allait se rendre, ou de la personne qui devait l’accompagner,

d’Artagnan serait rentré chez lui, puisqu’il avait dit qu’il y

rentrait. Cinq minutes après, il était dans la rue des Fossoyeurs.

«Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se

sera endormi en m’attendant, ou il sera retourné chez lui, et en

rentrant il aura appris qu’une femme y était venue. Une femme chez

Athos! Après tout, continua d’Artagnan, il y en avait bien une chez

Aramis. Tout cela est fort étrange, et je serais bien curieux de savoir

comment cela finira.

— Mal, monsieur, mal», répondit une voix que le jeune homme reconnut

pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout haut, à la manière

des gens très préoccupés, il s’était engagé dans l’allée au fond de

laquelle était l’escalier qui conduisait à sa chambre.

«Comment, mal? que veux-tu dire, imbécile? demanda d’Artagnan,

qu’est-il donc arrivé?

— Toutes sortes de malheurs.

— Lesquels?

— D’abord M. Athos est arrêté.

— Arrêté! Athos! arrêté! pourquoi?

— On l’a trouvé chez vous; on l’a pris pour vous.

— Et par qui a-t-il été arrêté?

— Par la garde qu’ont été chercher les hommes noirs que vous avez mis

en fuite.

— Pourquoi ne s’est-il pas nommé? pourquoi n’a-t-il pas dit qu’il était

étranger à cette affaire?

— Il s’en est bien gardé, monsieur; il s’est au contraire approché de

moi et m’a dit: «C’est ton maître qui a besoin de sa liberté en ce

moment, et non pas moi, puisqu’il sait tout et que je ne sais rien. On

le croira arrêté, et cela lui donnera du temps; dans trois jours je

dirai qui je suis, et il faudra bien qu’on me fasse sortir.»

— Bravo, Athos! noble coeur, murmura d’Artagnan, je le reconnais bien

là! Et qu’ont fait les sbires?

— Quatre l’ont emmené je ne sais où, à la Bastille ou au For- l’Évêque;

deux sont restés avec les hommes noirs, qui ont fouillé partout et qui

ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers, pendant cette

expédition, montaient la garde à la porte; puis, quand tout a été fini,

ils sont partis, laissant la maison vide et tout ouvert.

— Et Porthos et Aramis?

— Je ne les avais pas trouvés, ils ne sont pas venus.

— Mais ils peuvent venir d’un moment à l’autre, car tu leur as fait

dire que je les attendais?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, ne bouge pas d’ici; s’ils viennent, préviens-les de ce qui

m’est arrivé, qu’ils m’attendent au cabaret de la Pomme de Pin; ici il

y aurait danger, la maison peut être espionnée. Je cours chez M. de

Tréville pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins.

— C’est bien, monsieur, dit Planchet.

— Mais tu resteras, tu n’auras pas peur! dit d’Artagnan en revenant sur

ses pas pour recommander le courage à son laquais.

— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez pas

encore; je suis brave quand je m’y mets, allez; c’est le tout de m’y

mettre; d’ailleurs je suis Picard.

— Alors, c’est convenu, dit d’Artagnan, tu te fais tuer plutôt que de

quitter ton poste.

— Oui, monsieur, et il n’y a rien que je ne fasse pour prouver à

monsieur que je lui suis attaché.»

«Bon, dit en lui-même d’Artagnan, il paraît que la méthode que j’ai

employée à l’égard de ce garçon est décidément la bonne: j’en userai

dans l’occasion.»

Et de toute la vitesse de ses jambes, déjà quelque peu fatiguées

cependant par les courses de la journée, d’Artagnan se dirigea vers la

rue du Colombier.

M. de Tréville n’était point à son hôtel; sa compagnie était de garde

au Louvre; il était au Louvre avec sa compagnie.

Il fallait arriver jusqu’à M. de Tréville; il était important qu’il fût

prévenu de ce qui se passait. D’Artagnan résolut d’essayer d’entrer au

Louvre. Son costume de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui

devait être un passeport.

Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour

prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l’idée de passer le bac;

mais en arrivant au bord de l’eau, il avait machinalement introduit sa

main dans sa poche et s’était aperçu qu’il n’avait pas de quoi payer le

passeur.

Comme il arrivait à la hauteur de la rue Guénégaud, il vit déboucher de

la rue Dauphine un groupe composé de deux personnes et dont l’allure le

frappa.

Les deux personnes qui composaient le groupe étaient: l’un, un homme;

l’autre, une femme.

La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l’homme ressemblait à

s’y méprendre à Aramis.

En outre, la femme avait cette mante noire que d’Artagnan voyait encore

se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la

rue de La Harpe.

De plus, l’homme portait l’uniforme des mousquetaires.

Le capuchon de la femme était rabattu, l’homme tenait son mouchoir sur

son visage; tous deux, cette double précaution l’indiquait, tous deux

avaient donc intérêt à n’être point reconnus.

Ils prirent le pont: c’était le chemin de d’Artagnan, puisque

d’Artagnan se rendait au Louvre; d’Artagnan les suivit.

D’Artagnan n’avait pas fait vingt pas, qu’il fut convaincu que cette

femme, c’était Mme Bonacieux, et que cet homme, c’était Aramis.

Il sentit à l’instant même tous les soupçons de la jalousie qui

s’agitaient dans son coeur.

Il était doublement trahi et par son ami et par celle qu’il aimait déjà

comme une maîtresse. Mme Bonacieux lui avait juré ses grands dieux

qu’elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d’heure après qu’elle

lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras d’Aramis.

D’Artagnan ne réfléchit pas seulement qu’il connaissait la jolie

mercière depuis trois heures seulement, qu’elle ne lui devait rien

qu’un peu de reconnaissance pour l’avoir délivrée des hommes noirs qui

voulaient l’enlever, et qu’elle ne lui avait rien promis. Il se regarda

comme un amant outragé, trahi, bafoué; le sang et la colère lui

montèrent au visage, il résolut de tout éclaircir.

La jeune femme et le jeune homme s’étaient aperçus qu’ils étaient

suivis, et ils avaient doublé le pas. D’Artagnan prit sa course, les

dépassa, puis revint sur eux au moment où ils se trouvaient devant la

Samaritaine, éclairée par un réverbère qui projetait sa lueur sur toute

cette partie du pont.

D’Artagnan s’arrêta devant eux, et ils s’arrêtèrent devant lui.

«Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant d’un

pas et avec un accent étranger qui prouvait à d’Artagnan qu’il s’était

trompé dans une partie de ses conjectures.

— Ce n’est pas Aramis! s’écria-t-il.

— Non, monsieur, ce n’est point Aramis, et à votre exclamation je vois

que vous m’avez pris pour un autre, et je vous pardonne.

— Vous me pardonnez! s’écria d’Artagnan.

— Oui, répondit l’inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce n’est

pas à moi que vous avez affaire.

— Vous avez raison, monsieur, dit d’Artagnan, ce n’est pas à vous que

j’ai affaire, c’est à madame.

— À madame! vous ne la connaissez pas, dit l’étranger.

— Vous vous trompez, monsieur, je la connais.

— Ah! fit Mme Bonacieux d’un ton de reproche, ah monsieur! j’avais

votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme; j’espérais

pouvoir compter dessus.

— Et moi, madame, dit d’Artagnan embarrassé, vous m’aviez promis…

— Prenez mon bras, madame, dit l’étranger, et continuons notre chemin.»

Cependant d’Artagnan, étourdi, atterré, anéanti par tout ce qui lui

arrivait, restait debout et les bras croisés devant le mousquetaire et

Mme Bonacieux.

Le mousquetaire fit deux pas en avant et écarta d’Artagnan avec la

main.

D’Artagnan fit un bond en arrière et tira son épée.

En même temps et avec la rapidité de l’éclair, l’inconnu tira la

sienne.

«Au nom du Ciel, Milord! s’écria Mme Bonacieux en se jetant entre les

combattants et prenant les épées à pleines mains.

— Milord! s’écria d’Artagnan illuminé d’une idée subite, Milord!

pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez…

— Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux à demi-voix; et

maintenant vous pouvez nous perdre tous.

— Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l’aimais, Milord,

et j’étais jaloux; vous savez ce que c’est que d’aimer, Milord;

pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre

Grâce.

— Vous êtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant à

d’Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous m’offrez

vos services, je les accepte; suivez-nous à vingt pas jusqu’au Louvre;

et si quelqu’un nous épie, tuez-le!»

D’Artagnan mit son épée nue sous son bras, laissa prendre à Mme

Bonacieux et au duc vingt pas d’avance et les suivit, prêt à exécuter à

la lettre les instructions du noble et élégant ministre de Charles Ier.

Mais heureusement le jeune séide n’eut aucune occasion de donner au duc

cette preuve de son dévouement, et la jeune femme et le beau

mousquetaire rentrèrent au Louvre par le guichet de l’Échelle sans

avoir été inquiétés…

Quant à d’Artagnan, il se rendit aussitôt au cabaret de la Pomme de

Pin, où il trouva Porthos et Aramis qui l’attendaient.

Mais, sans leur donner d’autre explication sur le dérangement qu’il

leur avait causé, il leur dit qu’il avait terminé seul l’affaire pour

laquelle il avait cru un instant avoir besoin de leur intervention. Et

maintenant, emportés que nous sommes par notre récit, laissons nos

trois amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les détours du

Louvre, le duc de Buckingham et son guide.

CHAPITRE XII.

GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM

Madame Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté; Mme

Bonacieux était connue pour appartenir à la reine; le duc portait

l’uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme nous l’avons

dit, était de garde ce soir-là. D’ailleurs Germain était dans les

intérêts de la reine, et si quelque chose arrivait, Mme Bonacieux

serait accusée d’avoir introduit son amant au Louvre, voilà tout; elle

prenait sur elle le crime: sa réputation était perdue, il est vrai,

mais de quelle valeur était dans le monde la réputation d’une petite

mercière?

Une fois entrés dans l’intérieur de la cour, le duc et la jeune femme

suivirent le pied de la muraille pendant l’espace d’environ vingt-cinq

pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une petite porte de

service, ouverte le jour, mais ordinairement fermée la nuit; la porte

céda; tous deux entrèrent et se trouvèrent dans l’obscurité, mais Mme

Bonacieux connaissait tous les tours et détours de cette partie du

Louvre, destinée aux gens de la suite. Elle referma les portes derrière

elle, prit le duc par la main, fit quelques pas en tâtonnant, saisit

une rampe, toucha du pied un degré, et commença de monter un escalier:

le duc compta deux étages. Alors elle prit à droite, suivit un long

corridor, redescendit un étage, fit quelques pas encore, introduisit

une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa le duc dans un

appartement éclairé seulement par une lampe de nuit, en disant: «Restez

ici, Milord duc, on va venir.» Puis elle sortit par la même porte,

qu’elle ferma à la clef, de sorte que le duc se trouva littéralement

prisonnier.

Cependant, tout isolé qu’il se trouvait, il faut le dire, le duc de

Buckingham n’éprouva pas un instant de crainte; un des côtés saillants

de son caractère était la recherche de l’aventure et l’amour du

romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n’était pas la première fois

qu’il risquait sa vie dans de pareilles tentatives; il avait appris que

ce prétendu message d’Anne d’Autriche, sur la foi duquel il était venu

à Paris, était un piège, et au lieu de regagner l’Angleterre, il avait,

abusant de la position qu’on lui avait faite, déclaré à la reine qu’il

ne partirait pas sans l’avoir vue. La reine avait positivement refusé

d’abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspéré, ne fît

quelque folie. Déjà elle était décidée à le recevoir et à le supplier

de partir aussitôt, lorsque, le soir même de cette décision, Mme

Bonacieux, qui était chargée d’aller chercher le duc et de le conduire

au Louvre, fut enlevée. Pendant deux jours on ignora complètement ce

qu’elle était devenue, et tout resta en suspens. Mais une fois libre,

une fois remise en rapport avec La Porte, les choses avaient repris

leur cours, et elle venait d’accomplir la périlleuse entreprise que,

sans son arrestation, elle eût exécutée trois jours plus tôt.

Buckingham, resté seul, s’approcha d’une glace. Cet habit de

mousquetaire lui allait à merveille.

À trente-cinq ans qu’il avait alors, il passait à juste titre pour le

plus beau gentilhomme et pour le plus élégant cavalier de France et

d’Angleterre.

Favori de deux rois, riche à millions, tout-puissant dans un royaume

qu’il bouleversait à sa fantaisie et calmait à son caprice, Georges

Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une de ces existences

fabuleuses qui restent dans le cours des siècles comme un étonnement

pour la postérité.

Aussi, sûr de lui-même, convaincu de sa puissance, certain que les lois

qui régissent les autres hommes ne pouvaient l’atteindre, allait-il

droit au but qu’il s’était fixé, ce but fût-il si élevé et si

éblouissant que c’eût été folie pour un autre que de l’envisager

seulement. C’est ainsi qu’il était arrivé à s’approcher plusieurs fois

de la belle et fière Anne d’Autriche et à s’en faire aimer, à force

d’éblouissement.

Georges Villiers se plaça donc devant une glace, comme nous l’avons

dit, rendit à sa belle chevelure blonde les ondulations que le poids de

son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa moustache, et le coeur

tout gonflé de joie, heureux et fier de toucher au moment qu’il avait

si longtemps désiré, se sourit à lui-même d’orgueil et d’espoir.

En ce moment, une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit et une femme

apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il jeta un cri,

c’était la reine!

Anne d’Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c’est-à- dire

qu’elle se trouvait dans tout l’éclat de sa beauté.

Sa démarche était celle d’une reine ou d’une déesse; ses yeux, qui

jetaient des reflets d’émeraude, étaient parfaitement beaux, et tout à

la fois pleins de douceur et de majesté.

Sa bouche était petite et vermeille, et quoique sa lèvre inférieure,

comme celle des princes de la maison d’Autriche, avançât légèrement sur

l’autre, elle était éminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi

profondément dédaigneuse dans le mépris.

Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses bras

étaient d’une beauté surprenante, et tous les poètes du temps les

chantaient comme incomparables.

Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu’ils étaient dans sa jeunesse,

étaient devenus châtains, et qu’elle portait frisés très clair et avec

beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage, auquel le

censeur le plus rigide n’eût pu souhaiter qu’un peu moins de rouge, et

le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse dans le nez.

Buckingham resta un instant ébloui; jamais Anne d’Autriche ne lui était

apparue aussi belle, au milieu des bals, des fêtes, des carrousels,

qu’elle lui apparut en ce moment, vêtue d’une simple robe de satin

blanc et accompagnée de doña Estefania, la seule de ses femmes

espagnoles qui n’eût pas été chassée par la jalousie du roi et par les

persécutions de Richelieu.

Anne d’Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se précipita à ses

genoux, et avant que la reine eût pu l’en empêcher, il baisa le bas de

sa robe.

«Duc, vous savez déjà que ce n’est pas moi qui vous ai fait écrire.

— Oh! oui, madame, oui, Votre Majesté, s’écria le duc; je sais que j’ai

été un fou, un insensé de croire que la neige s’animerait, que le

marbre s’échaufferait; mais, que voulez-vous, quand on aime, on croit

facilement à l’amour; d’ailleurs je n’ai pas tout perdu à ce voyage,

puisque je vous vois.

— Oui, répondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous vois,

Milord. Je vous vois par pitié pour vous-même; je vous vois parce

qu’insensible à toutes mes peines, vous vous êtes obstiné à rester dans

une ville où, en restant, vous courez risque de la vie et me faites

courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous dire que tout nous

sépare, les profondeurs de la mer, l’inimitié des royaumes, la sainteté

des serments. Il est sacrilège de lutter contre tant de choses, Milord.

Je vous vois enfin pour vous dire qu’il ne faut plus nous voir.

— Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de votre

voix couvre la dureté de vos paroles. Vous parlez de sacrilège! mais le

sacrilège est dans la séparation des coeurs que Dieu avait formés l’un

pour l’autre.

— Milord, s’écria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit

que je vous aimais.

— Mais vous ne m’avez jamais dit non plus que vous ne m’aimiez point;

et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la part de

Votre Majesté une trop grande ingratitude. Car, dites-moi, où

trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps, ni

l’absence, ni le désespoir ne peuvent éteindre; un amour qui se

contente d’un ruban égaré, d’un regard perdu, d’une parole échappée?

«Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première fois, et

depuis trois ans je vous aime ainsi.

«Voulez-vous que je vous dise comment vous étiez vêtue la première fois

que je vous vis? voulez-vous que je détaille chacun des ornements de

votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous étiez assise sur des

carreaux, à la mode d’Espagne; vous aviez une robe de satin vert avec

des broderies d’or et d’argent; des manches pendantes et renouées sur

vos beaux bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants; vous

aviez une fraise fermée, un petit bonnet sur votre tête, de la couleur

de votre robe, et sur ce bonnet une plume de héron.

«Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous

étiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous êtes

maintenant, c’est-à-dire cent fois plus belle encore!

— Quelle folie! murmura Anne d’Autriche, qui n’avait pas le courage

d’en vouloir au duc d’avoir si bien conservé son portrait dans son

coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils

souvenirs!

— Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n’ai que des souvenirs,

moi. C’est mon bonheur, mon trésor, mon espérance. Chaque fois que je

vous vois, c’est un diamant de plus que je renferme dans l’écrin de mon

coeur. Celui-ci est le quatrième que vous laissez tomber et que je

ramasse; car en trois ans, madame, je ne vous ai vue que quatre fois:

cette première que je viens de vous dire, la seconde chez Mme de

Chevreuse, la troisième dans les jardins d’Amiens.

— Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirée.

— Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c’est la soirée

heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la belle nuit

qu’il faisait? Comme l’air était doux et parfumé, comme le ciel était

bleu et tout émaillé d’étoiles! Ah! cette fois, madame, j’avais pu être

un instant seul avec vous; cette fois, vous étiez prête à tout me dire,

l’isolement de votre vie, les chagrins de votre coeur. Vous étiez

appuyée à mon bras, tenez, à celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tête

à votre côté, vos beaux cheveux effleurer mon visage, et chaque fois

qu’ils l’effleuraient je frissonnais de la tête aux pieds. Oh! reine,

reine! oh! vous ne savez pas tout ce qu’il y a de félicités du ciel, de

joies du paradis enfermées dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma

fortune, ma gloire, tout ce qu’il me reste de jours à vivre, pour un

pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-là, madame,

cette nuit-là vous m’aimiez, je vous le jure.

— Milord, il est possible, oui, que l’influence du lieu, que le charme

de cette belle soirée, que la fascination de votre regard, que ces

mille circonstances enfin qui se réunissent parfois pour perdre une

femme se soient groupées autour de moi dans cette fatale soirée; mais

vous l’avez vu, Milord, la reine est venue au secours de la femme qui

faiblissait: au premier mot que vous avez osé dire, à la première

hardiesse à laquelle j’ai eu à répondre, j’ai appelé.

— Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait

succombé à cette épreuve; mais mon amour, à moi, en est sorti plus

ardent et plus éternel. Vous avez cru me fuir en revenant à Paris, vous

avez cru que je n’oserais quitter le trésor sur lequel mon maître

m’avait chargé de veiller. Ah! que m’importent à moi tous les trésors

du monde et tous les rois de la terre! Huit jours après, j’étais de

retour, madame. Cette fois, vous n’avez rien eu à me dire: j’avais

risqué ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde, je n’ai pas même

touché votre main, et vous m’avez pardonné en me voyant si soumis et si

repentant.

— Oui, mais la calomnie s’est emparée de toutes ces folies dans

lesquelles je n’étais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le roi,

excité par M. le cardinal, a fait un éclat terrible: Mme de Vernet a

été chassée, Putange exilé, Mme de Chevreuse est tombée en défaveur, et

lorsque vous avez voulu revenir comme ambassadeur en France, le roi

lui-même, souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-même s’y est opposé.

— Oui, et la France va payer d’une guerre le refus de son roi. Je ne

puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que vous

entendiez parler de moi.

«Quel but pensez-vous qu’aient eu cette expédition de Ré et cette ligue

avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le plaisir de vous

voir!

«Je n’ai pas l’espoir de pénétrer à main armée jusqu’à Paris, je le

sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix

nécessitera un négociateur, ce négociateur ce sera moi. On n’osera plus

me refuser alors, et je reviendrai à Paris, et je vous reverrai, et je

serai heureux un instant. Des milliers d’hommes, il est vrai, auront

payé mon bonheur de leur vie; mais que m’importera, à moi, pourvu que

je vous revoie! Tout cela est peut- être bien fou, peut-être bien

insensé; mais, dites-moi, quelle femme a un amant plus amoureux? quelle

reine a eu un serviteur plus ardent?

— Milord, Milord, vous invoquez pour votre défense des choses qui vous

accusent encore; Milord, toutes ces preuves d’amour que vous voulez me

donner sont presque des crimes.

— Parce que vous ne m’aimez pas, madame: si vous m’aimiez, vous verriez

tout cela autrement, si vous m’aimiez, oh! mais, si vous m’aimiez, ce

serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah! Mme de Chevreuse dont

vous parliez tout à l’heure, Mme de Chevreuse a été moins cruelle que

vous; Holland l’a aimée, et elle a répondu à son amour.

— Mme de Chevreuse n’était pas reine, murmura Anne d’Autriche, vaincue

malgré elle par l’expression d’un amour si profond.

— Vous m’aimeriez donc si vous ne l’étiez pas, vous, madame, dites,

vous m’aimeriez donc? Je puis donc croire que c’est la dignité seule de

votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je puis donc croire que si

vous eussiez été Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu

espérer? Merci de ces douces paroles, ô ma belle Majesté, cent fois

merci.

— Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprété; je n’ai pas voulu

dire…

— Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d’une erreur, n’ayez

pas la cruauté de me l’enlever. Vous l’avez dit vous-même, on m’a

attiré dans un piège, j’y laisserai ma vie peut-être, car, tenez, c’est

étrange, depuis quelque temps j’ai des pressentiments que je vais

mourir.» Et le duc sourit d’un sourire triste et charmant à la fois.

«Oh! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche avec un accent d’effroi qui

prouvait quel intérêt plus grand qu’elle ne le voulait dire elle

prenait au duc.

— Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non; c’est même

ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me préoccupe point de

pareils rêves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espérance que

vous m’avez presque donnée, aura tout payé, fût-ce même ma vie.

— Eh bien, dit Anne d’Autriche, moi aussi, duc, moi, j’ai des

pressentiments, moi aussi j’ai des rêves. J’ai songé que je vous voyais

couché sanglant, frappé d’une blessure.

— Au côté gauche, n’est-ce pas, avec un couteau? interrompit

Buckingham.

— Oui, c’est cela, Milord, c’est cela, au côté gauche avec un couteau.

Qui a pu vous dire que j’avais fait ce rêve? Je ne l’ai confié qu’à

Dieu, et encore dans mes prières.

— Je n’en veux pas davantage, et vous m’aimez, madame, c’est bien.

— Je vous aime, moi?

— Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves qu’à moi, si vous

ne m’aimiez pas? Aurions-nous les mêmes pressentiments, si nos deux

existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous m’aimez, ô reine, et

vous me pleurerez?

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche, c’est plus que je

n’en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez, retirez-vous;

je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas; mais ce que je

sais, c’est que je ne serai point parjure. Prenez donc pitié de moi, et

partez. Oh! si vous êtes frappé en France, si vous mourez en France, si

je pouvais supposer que votre amour pour moi fût cause de votre mort,

je ne me consolerais jamais, j’en deviendrais folle. Partez donc,

partez, je vous en supplie.

— Oh! que vous êtes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit Buckingham.

— Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard; revenez

comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entouré de gardes

qui vous défendront, de serviteurs qui veilleront sur vous, et alors je

ne craindrai plus pour vos jours, et j’aurai du bonheur à vous revoir.

— Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?

— Oui…

— Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et

qui me rappelle que je n’ai point fait un rêve; quelque chose que vous

ayez porté et que je puisse porter à mon tour, une bague, un collier,

une chaîne.

— Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous me

demandez?

— Oui.

— À l’instant même?

— Oui.

— Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?

— Oui, je vous le jure!

— Attendez, alors, attendez.»

Et Anne d’Autriche rentra dans son appartement et en sortit presque

aussitôt, tenant à la main un petit coffret en bois de rose à son

chiffre, tout incrusté d’or.

«Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mémoire de moi.»

Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois à genoux.

«Vous m’avez promis de partir, dit la reine.

— Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je pars.»

Anne d’Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en s’appuyant de

l’autre sur Estefania, car elle sentait que les forces allaient lui

manquer.

Buckingham appuya avec passion ses lèvres sur cette belle main, puis se

relevant:

«Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue,

madame, dussé-je bouleverser le monde pour cela.»

Et, fidèle à la promesse qu’il avait faite, il s’élança hors de

l’appartement.

Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l’attendait, et qui,

avec les mêmes précautions et le même bonheur, le reconduisit hors du

Louvre.

CHAPITRE XIII.

MONSIEUR BONACIEUX

Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un personnage

dont, malgré sa position précaire, on n’avait paru s’inquiéter que fort

médiocrement; ce personnage était M. Bonacieux, respectable martyr des

intrigues politiques et amoureuses qui s’enchevêtraient si bien les

unes aux autres, dans cette époque à la fois si chevaleresque et si

galante.

Heureusement — le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle pas —

heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de vue.

Les estafiers qui l’avaient arrêté le conduisirent droit à la Bastille,

où on le fit passer tout tremblant devant un peloton de soldats qui

chargeaient leurs mousquets.

De là, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part

de ceux qui l’avaient amené, l’objet des plus grossières injures et des

plus farouches traitements. Les sbires voyaient qu’ils n’avaient pas

affaire à un gentilhomme, et ils le traitaient en véritable croquant.

Au bout d’une demi-heure à peu près, un greffier vint mettre fin à ses

tortures, mais non pas à ses inquiétudes, en donnant l’ordre de

conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.

Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec M.

Bonacieux on n’y faisait pas tant de façons.

Deux gardes s’emparèrent du mercier, lui firent traverser une cour, le

firent entrer dans un corridor où il y avait trois sentinelles,

ouvrirent une porte et le poussèrent dans une chambre basse, où il n’y

avait pour tous meubles qu’une table, une chaise et un commissaire. Le

commissaire était assis sur la chaise et occupé à écrire sur la table.

Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur un

signe du commissaire, s’éloignèrent hors de la portée de la voix.

Le commissaire, qui jusque-là avait tenu sa tête baissée sur ses

papiers, la releva pour voir à qui il avait affaire. Ce commissaire

était un homme à la mine rébarbative, au nez pointu, aux pommettes

jaunes et saillantes, aux yeux petits mais investigateurs et vifs, à la

physionomie tenant à la fois de la fouine et du renard. Sa tête,

supportée par un cou long et mobile, sortait de sa large robe noire en

se balançant avec un mouvement à peu près pareil à celui de la tortue

tirant sa tête hors de sa carapace.

Il commença par demander à M. Bonacieux ses nom et prénoms, son âge,

son état et son domicile.

L’accusé répondit qu’il s’appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu’il

était âgé de cinquante et un ans, mercier retiré et qu’il demeurait rue

des Fossoyeurs, n° 11.

Le commissaire alors, au lieu de continuer à l’interroger, lui fit un

grand discours sur le danger qu’il y a pour un bourgeois obscur à se

mêler des choses publiques.

Il compliqua cet exorde d’une exposition dans laquelle il raconta la

puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre incomparable, ce

vainqueur des ministres passés, cet exemple des ministres à venir:

actes et puissance que nul ne contrecarrait impunément.

Après cette deuxième partie de son discours, fixant son regard

d’épervier sur le pauvre Bonacieux, il l’invita à réfléchir à la

gravité de sa situation.

Les réflexions du mercier étaient toutes faites: il donnait au diable

l’instant où M. de La Porte avait eu l’idée de le marier avec sa

filleule, et l’instant surtout où cette filleule avait été reçue dame

de la lingerie chez la reine.

Le fond du caractère de maître Bonacieux était un profond égoïsme mêlé

à une avarice sordide, le tout assaisonné d’une poltronnerie extrême.

L’amour que lui avait inspiré sa jeune femme, étant un sentiment tout

secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments primitifs que nous

venons d’énumérer.

Bonacieux réfléchit, en effet, sur ce qu’on venait de lui dire.

«Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que je

connais et que j’apprécie plus que personne le mérite de l’incomparable

Éminence par laquelle nous avons l’honneur d’être gouvernés.

— Vraiment? demanda le commissaire d’un air de doute; mais s’il en

était véritablement ainsi, comment seriez-vous à la Bastille?

— Comment j’y suis, ou plutôt pourquoi j’y suis, répliqua M. Bonacieux,

voilà ce qu’il m’est parfaitement impossible de vous dire, vu que je

l’ignore moi-même; mais, à coup sûr, ce n’est pas pour avoir désobligé,

sciemment du moins, M. le cardinal.

— Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous êtes

ici accusé de haute trahison.

— De haute trahison! s’écria Bonacieux épouvanté, de haute trahison! et

comment voulez-vous qu’un pauvre mercier qui déteste les huguenots et

qui abhorre les Espagnols soit accusé de haute trahison? Réfléchissez,

monsieur, la chose est matériellement impossible.

— Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l’accusé comme si

ses petits yeux avaient la faculté de lire jusqu’au plus profond des

coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?

— Oui, monsieur, répondit le mercier tout tremblant, sentant que

c’était là où les affaires allaient s’embrouiller; c’est-à-dire, j’en

avais une.

— Comment? vous en aviez une! qu’en avez-vous fait, si vous ne l’avez

plus?

— On me l’a enlevée, monsieur.

— On vous l’a enlevée? dit le commissaire. Ah!»

Bonacieux sentit à ce «ah!» que l’affaire s’embrouillait de plus en

plus.

«On vous l’a enlevée! reprit le commissaire, et savez-vous quel est

l’homme qui a commis ce rapt?

— Je crois le connaître.

— Quel est-il?

— Songez que je n’affirme rien, monsieur le commissaire, et que je

soupçonne seulement.

— Qui soupçonnez-vous? Voyons, répondez franchement.»

M. Bonacieux était dans la plus grande perplexité: devait-il tout nier

ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu’il en savait trop

long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de bonne volonté.

Il se décida donc à tout dire.

«Je soupçonne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout à

fait l’air d’un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois, à ce

qu’il m’a semblé, quand j’attendais ma femme devant le guichet du

Louvre pour la ramener chez moi.»

Le commissaire parut éprouver quelque inquiétude.

«Et son nom? dit-il.

— Oh! quant à son nom, je n’en sais rien, mais si je le rencontre

jamais, je le reconnaîtrai à l’instant même, je vous en réponds, fût-il

entre mille personnes.»

Le front du commissaire se rembrunit.

«Vous le reconnaîtriez entre mille, dites-vous? continua-t-il…

— C’est-à-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu’il avait fait fausse

route, c’est-à-dire…

— Vous avez répondu que vous le reconnaîtriez, dit le commissaire;

c’est bien, en voici assez pour aujourd’hui; il faut, avant que nous

allions plus loin, que quelqu’un soit prévenu que vous connaissez le

ravisseur de votre femme.

— Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s’écria Bonacieux

au désespoir. Je vous ai dit au contraire…

— Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.

— Et où faut-il le conduire? demanda le greffier.

— Dans un cachot.

— Dans lequel?

— Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu’il ferme bien»,

répondit le commissaire avec une indifférence qui pénétra d’horreur le

pauvre Bonacieux.

«Hélas! hélas! se dit-il, le malheur est sur ma tête; ma femme aura

commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et l’on me

punira avec elle: elle en aura parlé, elle aura avoué qu’elle m’avait

tout dit; une femme, c’est si faible! Un cachot, le premier venu! c’est

cela! une nuit est bientôt passée; et demain, à la roue, à la potence!

Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi!»

Sans écouter le moins du monde les lamentations de maître Bonacieux,

lamentations auxquelles d’ailleurs ils devaient être habitués, les deux

gardes prirent le prisonnier par un bras, et l’emmenèrent, tandis que

le commissaire écrivait en hâte une lettre que son greffier attendait.

Bonacieux ne ferma pas l’oeil, non pas que son cachot fût par trop

désagréable, mais parce que ses inquiétudes étaient trop grandes. Il

resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit; et

quand les premiers rayons du jour se glissèrent dans sa chambre,

l’aurore lui parut avoir pris des teintes funèbres.

Tout à coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un soubresaut

terrible. Il croyait qu’on venait le chercher pour le conduire à

l’échafaud; aussi, lorsqu’il vit purement et simplement paraître, au

lieu de l’exécuteur qu’il attendait, son commissaire et son greffier de

la veille, il fut tout près de leur sauter au cou.

«Votre affaire s’est fort compliquée depuis hier au soir, mon brave

homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire toute la

vérité; car votre repentir peut seul conjurer la colère du cardinal.

— Mais je suis prêt à tout dire, s’écria Bonacieux, du moins tout ce

que je sais. Interrogez, je vous prie.

— Où est votre femme, d’abord?

— Mais puisque je vous ai dit qu’on me l’avait enlevée.

— Oui, mais depuis hier cinq heures de l’après-midi, grâce à vous, elle

s’est échappée.

— Ma femme s’est échappée! s’écria Bonacieux. Oh! la malheureuse!

monsieur, si elle s’est échappée, ce n’est pas ma faute, je vous le

jure.

— Qu’alliez-vous donc alors faire chez M. d’Artagnan votre voisin, avec

lequel vous avez eu une longue conférence dans la journée?

— Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et j’avoue que

j’ai eu tort. J’ai été chez M. d’Artagnan.

— Quel était le but de cette visite?

— De le prier de m’aider à retrouver ma femme. Je croyais que j’avais

droit de la réclamer; je me trompais, à ce qu’il paraît, et je vous en

demande bien pardon.

— Et qu’a répondu M. d’Artagnan?

— M. d’Artagnan m’a promis son aide; mais je me suis bientôt aperçu

qu’il me trahissait.

— Vous en imposez à la justice! M. d’Artagnan a fait un pacte avec

vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de police

qui avaient arrêté votre femme, et l’a soustraite à toutes les

recherches.

— M. d’Artagnan a enlevé ma femme! Ah çà, mais que me dites-vous là?

— Heureusement M. d’Artagnan est entre nos mains, et vous allez lui

être confronté.

— Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s’écria Bonacieux; je ne serais

pas fâché de voir une figure de connaissance.

— Faites entrer M. d’Artagnan», dit le commissaire aux deux gardes.

Les deux gardes firent entrer Athos.

«Monsieur d’Artagnan, dit le commissaire en s’adressant à Athos,

déclarez ce qui s’est passé entre vous et monsieur.

— Mais! s’écria Bonacieux, ce n’est pas M. d’Artagnan que vous me

montrez là!

— Comment! ce n’est pas M. d’Artagnan? s’écria le commissaire.

— Pas le moins du monde, répondit Bonacieux.

— Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.

— Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.

— Comment! vous ne le connaissez pas?

— Non.

— Vous ne l’avez jamais vu?

— Si fait; mais je ne sais comment il s’appelle.

— Votre nom? demanda le commissaire.

— Athos, répondit le mousquetaire.

— Mais ce n’est pas un nom d’homme, ça, c’est un nom de montagne!

s’écria le pauvre interrogateur qui commençait à perdre la tête.

— C’est mon nom, dit tranquillement Athos.

— Mais vous avez dit que vous vous nommiez d’Artagnan.

— Moi?

— Oui, vous.

— C’est-à-dire que c’est à moi qu’on a dit: «Vous êtes M. d’Artagnan?»

J’ai répondu: «Vous croyez?» Mes gardes se sont écriés qu’ils en

étaient sûrs. Je n’ai pas voulu les contrarier. D’ailleurs je pouvais

me tromper.

— Monsieur, vous insultez à la majesté de la justice.

— Aucunement, fit tranquillement Athos.

— Vous êtes M. d’Artagnan.

— Vous voyez bien que vous me le dites encore.

— Mais, s’écria à son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le

commissaire, qu’il n’y a pas un instant de doute à avoir. M. d’Artagnan

est mon hôte, et par conséquent, quoiqu’il ne me paie pas mes loyers,

et justement même à cause de cela, je dois le connaître. M. d’Artagnan

est un jeune homme de dix-neuf à vingt ans à peine, et monsieur en a

trente au moins. M. d’Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts,

et monsieur est dans la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville:

regardez l’uniforme, monsieur le commissaire, regardez l’uniforme.

— C’est vrai, murmura le commissaire; c’est pardieu vrai.»

En ce moment la porte s’ouvrit vivement, et un messager, introduit par

un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire.

«Oh! la malheureuse! s’écria le commissaire.

— Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n’est pas de ma

femme, j’espère!

— Au contraire, c’est d’elle. Votre affaire est bonne, allez.

— Ah çà, s’écria le mercier exaspéré, faites-moi le plaisir de me dire,

monsieur, comment mon affaire à moi peut s’empirer de ce que fait ma

femme pendant que je suis en prison!

— Parce que ce qu’elle fait est la suite d’un plan arrêté entre vous,

plan infernal!

— Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous êtes dans la plus

profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que devait faire ma

femme, que je suis entièrement étranger à ce qu’elle a fait, et que, si

elle a fait des sottises, je la renie, je la démens, je la maudis.

— Ah çà, dit Athos au commissaire, si vous n’avez plus besoin de moi

ici, renvoyez-moi quelque part, il est très ennuyeux, votre monsieur

Bonacieux.

— Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le commissaire en

désignant d’un même geste Athos et Bonacieux, et qu’ils soient gardés

plus sévèrement que jamais.

— Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c’est à M.

d’Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi je puis

le remplacer.

— Faites ce que j’ai dit! s’écria le commissaire, et le secret le plus

absolu! Vous entendez!»

Athos suivit ses gardes en levant les épaules, et M. Bonacieux en

poussant des lamentations à fendre le coeur d’un tigre.

On ramena le mercier dans le même cachot où il avait passé la nuit, et

l’on l’y laissa toute la journée. Toute la journée Bonacieux pleura

comme un véritable mercier, n’étant pas du tout homme d’épée, il nous

l’a dit lui-même.

Le soir, vers les neuf heures, au moment où il allait se décider à se

mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas se

rapprochèrent de son cachot, sa porte s’ouvrit, des gardes parurent.

«Suivez-moi, dit un exempt qui venait à la suite des gardes.

— Vous suivre! s’écria Bonacieux; vous suivre à cette heure-ci! et où

cela, mon Dieu?

— Où nous avons l’ordre de vous conduire.

— Mais ce n’est pas une réponse, cela.

— C’est cependant la seule que nous puissions vous faire.

— Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette fois je

suis perdu!»

Et il suivit machinalement et sans résistance les gardes qui venaient

le quérir.

Il prit le même corridor qu’il avait déjà pris, traversa une première

cour, puis un second corps de logis; enfin, à la porte de la cour

d’entrée, il trouva une voiture entourée de quatre gardes à cheval. On

le fit monter dans cette voiture, l’exempt se plaça près de lui, on

ferma la portière à clef, et tous deux se trouvèrent dans une prison

roulante.

La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funèbre. À travers

la grille cadenassée, le prisonnier apercevait les maisons et le pavé,

voilà tout; mais, en véritable Parisien qu’il était, Bonacieux

reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux réverbères. Au

moment d’arriver à Saint-Paul, lieu où l’on exécutait les condamnés de

la Bastille, il faillit s’évanouir et se signa deux fois. Il avait cru

que la voiture devait s’arrêter là. La voiture passa cependant.

Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en côtoyant le

cimetière Saint-Jean où on enterrait les criminels d’État. Une seule

chose le rassura un peu, c’est qu’avant de les enterrer on leur coupait

généralement la tête, et que sa tête à lui était encore sur ses

épaules. Mais lorsqu’il vit que la voiture prenait la route de la

Grève, qu’il aperçut les toits aigus de l’hôtel de ville, que la

voiture s’engagea sous l’arcade, il crut que tout était fini pour lui,

voulut se confesser à l’exempt, et, sur son refus, poussa des cris si

pitoyables que l’exempt annonça que, s’il continuait à l’assourdir

ainsi, il lui mettrait un bâillon.

Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l’on eût dû l’exécuter

en Grève, ce n’était pas la peine de le bâillonner, puisqu’on était

presque arrivé au lieu de l’exécution. En effet, la voiture traversa la

place fatale sans s’arrêter. Il ne restait plus à craindre que la

Croix-du-Trahoir: la voiture en prit justement le chemin.

Cette fois, il n’y avait plus de doute, c’était à la Croix-du- Trahoir

qu’on exécutait les criminels subalternes. Bonacieux s’était flatté en

se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de Grève: c’était à la

Croix-du-Trahoir qu’allaient finir son voyage et sa destinée! Il ne

pouvait voir encore cette malheureuse croix, mais il la sentait en

quelque sorte venir au-devant de lui. Lorsqu’il n’en fut plus qu’à une

vingtaine de pas, il entendit une rumeur, et la voiture s’arrêta.

C’était plus que n’en pouvait supporter le pauvre Bonacieux, déjà

écrasé par les émotions successives qu’il avait éprouvées; il poussa un

faible gémissement, qu’on eût pu prendre pour le dernier soupir d’un

moribond, et il s’évanouit.

CHAPITRE XIV.

L’HOMME DE MEUNG

Ce rassemblement était produit non point par l’attente d’un homme qu’on

devait pendre, mais par la contemplation d’un pendu.

La voiture, arrêtée un instant, reprit donc sa marche, traversa la

foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honoré, tourna la rue

des Bons-Enfants et s’arrêta devant une porte basse.

La porte s’ouvrit, deux gardes reçurent dans leurs bras Bonacieux,

soutenu par l’exempt; on le poussa dans une allée, on lui fit monter un

escalier, et on le déposa dans une antichambre.

Tous ces mouvements s’étaient opérés pour lui d’une façon machinale.

Il avait marché comme on marche en rêve; il avait entrevu les objets à

travers un brouillard; ses oreilles avaient perçu des sons sans les

comprendre; on eût pu l’exécuter dans ce moment qu’il n’eût pas fait un

geste pour entreprendre sa défense, qu’il n’eût pas poussé un cri pour

implorer la pitié.

Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuyé au mur et les bras

pendants, à l’endroit même où les gardes l’avaient déposé.

Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet

menaçant, comme rien n’indiquait qu’il courût un danger réel, comme la

banquette était convenablement rembourrée, comme la muraille était

recouverte d’un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas

rouge flottaient devant la fenêtre, retenus par des embrasses d’or, il

comprit peu à peu que sa frayeur était exagérée, et il commença de

remuer la tête à droite et à gauche et de bas en haut.

À ce mouvement, auquel personne ne s’opposa, il reprit un peu de

courage et se risqua à ramener une jambe, puis l’autre; enfin, en

s’aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se trouva

sur ses pieds.

En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portière, continua

d’échanger encore quelques paroles avec une personne qui se trouvait

dans la pièce voisine, et se retournant vers le prisonnier:

«C’est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il.

— Oui, monsieur l’officier, balbutia le mercier, plus mort que vif,

pour vous servir.

— Entrez», dit l’officier.

Et il s’effaça pour que le mercier pût passer. Celui-ci obéit sans

réplique, et entra dans la chambre où il paraissait être attendu.

C’était un grand cabinet, aux murailles garnies d’armes offensives et

défensives, clos et étouffé, et dans lequel il y avait déjà du feu,

quoique l’on fût à peine à la fin du mois de septembre. Une table

carrée, couverte de livres et de papiers sur lesquels était déroulé un

plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le milieu de

l’appartement.

Debout devant la cheminée était un homme de moyenne taille, à la mine

haute et fière, aux yeux perçants, au front large, à la figure amaigrie

qu’allongeait encore une royale surmontée d’une paire de moustaches.

Quoique cet homme eût trente-six à trente- sept ans à peine, cheveux,

moustache et royale s’en allaient grisonnant. Cet homme, moins l’épée,

avait toute la mine d’un homme de guerre, et ses bottes de buffle

encore légèrement couvertes de poussière indiquaient qu’il avait monté

à cheval dans la journée.

Cet homme, c’était Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu, non

point tel qu’on nous le représente, cassé comme un vieillard, souffrant

comme un martyr, le corps brisé, la voix éteinte, enterré dans un grand

fauteuil comme dans une tombe anticipée, ne vivant plus que par la

force de son génie, et ne soutenant plus la lutte avec l’Europe que par

l’éternelle application de sa pensée, mais tel qu’il était réellement à

cette époque, c’est-à-dire adroit et galant cavalier, faible de corps

déjà, mais soutenu par cette puissance morale qui a fait de lui un des

hommes les plus extraordinaires qui aient existé; se préparant enfin,

après avoir soutenu le duc de Nevers dans son duché de Mantoue, après

avoir pris Nîmes, Castres et Uzès, à chasser les Anglais de l’île de Ré

et à faire le siège de La Rochelle.

À la première vue, rien ne dénotait donc le cardinal, et il était

impossible à ceux-là qui ne connaissaient point son visage de deviner

devant qui ils se trouvaient.

Le pauvre mercier demeura debout à la porte, tandis que les yeux du

personnage que nous venons de décrire se fixaient sur lui, et

semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond du passé.

«C’est là ce Bonacieux? demanda-t-il après un moment de silence.

— Oui, Monseigneur, reprit l’officier.

— C’est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous.»

L’officier prit sur la table les papiers désignés, les remit à celui

qui les demandait, s’inclina jusqu’à terre, et sortit.

Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la Bastille.

De temps en temps, l’homme de la cheminée levait les yeux de dessus les

écritures, et les plongeait comme deux poignards jusqu’au fond du coeur

du pauvre mercier.

Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d’examen, le cardinal

était fixé.

«Cette tête-là n’a jamais conspiré», murmura-t-il; mais n’importe,

voyons toujours.

— Vous êtes accusé de haute trahison, dit lentement le cardinal.

— C’est ce qu’on m’a déjà appris, Monseigneur, s’écria Bonacieux,

donnant à son interrogateur le titre qu’il avait entendu l’officier lui

donner; mais je vous jure que je n’en savais rien.»

Le cardinal réprima un sourire.

«Vous avez conspiré avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et avec

Milord duc de Buckingham.

— En effet, Monseigneur, répondit le mercier, je l’ai entendue

prononcer tous ces noms-là.

— Et à quelle occasion?

— Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attiré le duc de

Buckingham à Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui.

— Elle disait cela? s’écria le cardinal avec violence.

— Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu’elle avait tort de tenir

de pareils propos, et que Son Éminence était incapable…

— Taisez-vous, vous êtes un imbécile, reprit le cardinal.

— C’est justement ce que ma femme m’a répondu, Monseigneur.

— Savez-vous qui a enlevé votre femme?

— Non, Monseigneur.

— Vous avez des soupçons, cependant?

— Oui, Monseigneur; mais ces soupçons ont paru contrarier M. le

commissaire, et je ne les ai plus.

— Votre femme s’est échappée, le saviez-vous?

— Non, Monseigneur, je l’ai appris depuis que je suis en prison, et

toujours par l’entremise de M. le commissaire, un homme bien aimable!»

Le cardinal réprima un second sourire.

«Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa fuite?

— Absolument, Monseigneur; mais elle a dû rentrer au Louvre.

— À une heure du matin elle n’y était pas rentrée encore.

— Ah! mon Dieu! mais qu’est-elle devenue alors?

— On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le

cardinal sait tout.

— En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal

consentira à me dire ce qu’est devenue ma femme?

— Peut-être; mais il faut d’abord que vous avouiez tout ce que vous

savez relativement aux relations de votre femme avec Mme de Chevreuse.

— Mais, Monseigneur, je n’en sais rien; je ne l’ai jamais vue.

— Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle

directement chez vous?

— Presque jamais: elle avait affaire à des marchands de toile, chez

lesquels je la conduisais.

— Et combien y en avait-il de marchands de toile?

— Deux, Monseigneur.

— Où demeurent-ils?

— Un, rue de Vaugirard; l’autre, rue de La Harpe.

— Entriez-vous chez eux avec elle?

— Jamais, Monseigneur; je l’attendais à la porte.

— Et quel prétexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute seule?

— Elle ne m’en donnait pas; elle me disait d’attendre, et j’attendais.

— Vous êtes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!» dit le

cardinal.

«Il m’appelle son cher monsieur! dit en lui-même le mercier. Peste! les

affaires vont bien!»

«Reconnaîtriez-vous ces portes?

— Oui.

— Savez-vous les numéros?

— Oui.

— Quels sont-ils?

— N° 25, dans la rue de Vaugirard; n° 75, dans la rue de La Harpe.

— C’est bien», dit le cardinal.

À ces mots, il prit une sonnette d’argent, et sonna; l’officier rentra.

«Allez, dit-il à demi-voix, me chercher Rochefort; et qu’il vienne à

l’instant même, s’il est rentré.

— Le comte est là, dit l’officier, il demande instamment à parler à

Votre Éminence!»

«À Votre Éminence! murmura Bonacieux, qui savait que tel était le titre

qu’on donnait d’ordinaire à M. le cardinal;… à Votre Éminence!»

«Qu’il vienne alors, qu’il vienne!» dit vivement Richelieu.

L’officier s’élança hors de l’appartement, avec cette rapidité que

mettaient d’ordinaire tous les serviteurs du cardinal à lui obéir.

«À Votre Éminence!» murmurait Bonacieux en roulant des yeux égarés.

Cinq secondes ne s’étaient pas écoulées depuis la disparition de

l’officier, que la porte s’ouvrit et qu’un nouveau personnage entra.

«C’est lui, s’écria Bonacieux.

— Qui lui? demanda le cardinal.

— Celui qui m’a enlevé ma femme.»

Le cardinal sonna une seconde fois. L’officier reparut.

«Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu’il attende que

je le rappelle devant moi.

— Non, Monseigneur! non, ce n’est pas lui! s’écria Bonacieux; non, je

m’étais trompé: c’est un autre qui ne lui ressemble pas du tout!

Monsieur est un honnête homme.

— Emmenez cet imbécile!» dit le cardinal.

L’officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans

l’antichambre où il trouva ses deux gardes.

Le nouveau personnage qu’on venait d’introduire suivit des yeux avec

impatience Bonacieux jusqu’à ce qu’il fût sorti, et dès que la porte se

fut refermée sur lui:

«Ils se sont vus, dit-il en s’approchant vivement du cardinal.

— Qui? demanda Son Éminence.

— Elle et lui.

— La reine et le duc? s’écria Richelieu.

— Oui.

— Et où cela?

— Au Louvre.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr.

— Qui vous l’a dit?

— Mme de Lannoy, qui est toute à Votre Éminence, comme vous le savez.

— Pourquoi ne l’a-t-elle pas dit plus tôt?

— Soit hasard, soit défiance, la reine a fait coucher Mme de Fargis

dans sa chambre, et l’a gardée toute la journée.

— C’est bien, nous sommes battus. Tâchons de prendre notre revanche.

— Je vous y aiderai de toute mon âme, Monseigneur, soyez tranquille.

— Comment cela s’est-il passé?

— À minuit et demi, la reine était avec ses femmes…

— Où cela?

— Dans sa chambre à coucher…

— Bien.

— Lorsqu’on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa dame de

lingerie…

— Après?

— Aussitôt la reine a manifesté une grande émotion, et, malgré le rouge

dont elle avait le visage couvert, elle a pâli.

— Après! après!

— Cependant, elle s’est levée, et d’une voix altérée: «Mesdames,

a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens.» Et elle a

ouvert la porte de son alcôve, puis elle est sortie.

— Pourquoi Mme de Lannoy n’est-elle pas venue vous prévenir à l’instant

même?

— Rien n’était bien certain encore; d’ailleurs, la reine avait dit:

«Mesdames, attendez-moi»; et elle n’osait désobéir à la reine.

— Et combien de temps la reine est-elle restée hors de la chambre?

— Trois quarts d’heure.

— Aucune de ses femmes ne l’accompagnait?

— Doña Estefania seulement.

— Et elle est rentrée ensuite?

— Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose à son

chiffre, et sortir aussitôt.

— Et quand elle est rentrée, plus tard, a-t-elle rapporté le coffret?

— Non.

— Mme de Lannoy savait-elle ce qu’il y avait dans ce coffret?

— Oui: les ferrets en diamants que Sa Majesté a donnés à la reine.

— Et elle est rentrée sans ce coffret?

— Oui.

— L’opinion de Mme de Lannoy est qu’elle les a remis alors à

Buckingham?

— Elle en est sûre.

— Comment cela?

— Pendant la journée, Mme de Lannoy, en sa qualité de dame d’atour de

la reine, a cherché ce coffret, a paru inquiète de ne pas le trouver et

a fini par en demander des nouvelles à la reine.

— Et alors, la reine…?

— La reine est devenue fort rouge et a répondu qu’ayant brisé la veille

un de ses ferrets, elle l’avait envoyé raccommoder chez son orfèvre.

— Il faut y passer et s’assurer si la chose est vraie ou non.

— J’y suis passé.

— Eh bien, l’orfèvre?

— L’orfèvre n’a entendu parler de rien.

— Bien! bien! Rochefort, tout n’est pas perdu, et peut-être… peut-être

tout est-il pour le mieux!

— Le fait est que je ne doute pas que le génie de Votre Éminence…

— Ne répare les bêtises de mon agent, n’est-ce pas?

— C’est justement ce que j’allais dire, si Votre Éminence m’avait

laissé achever ma phrase.

— Maintenant, savez-vous où se cachaient la duchesse de Chevreuse et le

duc de Buckingham?

— Non, Monseigneur, mes gens n’ont pu rien me dire de positif là-

dessus.

— Je le sais, moi.

— Vous, Monseigneur?

— Oui, ou du moins je m’en doute. Ils se tenaient, l’un rue de

Vaugirard, n° 25, et l’autre rue de La Harpe, n° 75.

— Votre Éminence veut-elle que je les fasse arrêter tous deux?

— Il sera trop tard, ils seront partis.

— N’importe, on peut s’en assurer.

— Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.

— J’y vais, Monseigneur.»

Et Rochefort s’élança hors de l’appartement.

Le cardinal, resté seul, réfléchit un instant et sonna une troisième

fois.

Le même officier reparut.

«Faites entrer le prisonnier», dit le cardinal.

Maître Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du

cardinal, l’officier se retira.

«Vous m’avez trompé, dit sévèrement le cardinal.

— Moi, s’écria Bonacieux, moi, tromper Votre Éminence!

— Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n’allait

pas chez des marchands de toile.

— Et où allait-elle, juste Dieu?

— Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de

Buckingham.

— Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c’est cela,

Votre Éminence a raison. J’ai dit plusieurs fois à ma femme qu’il était

étonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons

pareilles, dans des maisons qui n’avaient pas d’enseignes, et chaque

fois ma femme s’est mise à rire. Ah! Monseigneur, continua Bonacieux en

se jetant aux pieds de l’Éminence, ah! que vous êtes bien le cardinal,

le grand cardinal, l’homme de génie que tout le monde révère.»

Le cardinal, tout médiocre qu’était le triomphe remporté sur un être

aussi vulgaire que l’était Bonacieux, n’en jouit pas moins un instant;

puis, presque aussitôt, comme si une nouvelle pensée se présentait à

son esprit, un sourire plissa ses lèvres, et tendant la main au

mercier:

«Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous êtes un brave homme.

— Le cardinal m’a touché la main! j’ai touché la main du grand homme!

s’écria Bonacieux; le grand homme m’a appelé son ami!

— Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu’il savait

prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui ne le

connaissaient pas; et comme on vous a soupçonné injustement, eh bien,

il vous faut une indemnité: tenez! prenez ce sac de cent pistoles, et

pardonnez-moi.

— Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hésitant à prendre

le sac, craignant sans doute que ce prétendu don ne fût qu’une

plaisanterie. Mais vous étiez bien libre de me faire arrêter, vous êtes

bien libre de me faire torturer, vous êtes bien libre de me faire

pendre: vous êtes le maître, et je n’aurais pas eu le plus petit mot à

dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons donc, vous n’y pensez pas!

— Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la générosité, je

le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous prenez ce sac, et

vous vous en allez sans être trop mécontent?

— Je m’en vais enchanté, Monseigneur.

— Adieu donc, ou plutôt à revoir, car j’espère que nous nous reverrons.

— Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son

Éminence.

— Ce sera souvent, soyez tranquille, car j’ai trouvé un charme extrême

à votre conversation.

— Oh! Monseigneur!

— Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir.

Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux répondit

en s’inclinant jusqu’à terre; puis il sortit à reculons, et quand il

fut dans l’antichambre, le cardinal l’entendit qui, dans son

enthousiasme, criait à tue-tête: «Vive Monseigneur! vive Son Éminence!

vive le grand cardinal!» Le cardinal écouta en souriant cette brillante

manifestation des sentiments enthousiastes de maître Bonacieux; puis,

quand les cris de Bonacieux se furent perdus dans l’éloignement:

«Bien, dit-il, voici désormais un homme qui se fera tuer pour moi.»

Et le cardinal se mit à examiner avec la plus grande attention la carte

de La Rochelle qui, ainsi que nous l’avons dit, était étendue sur son

bureau, traçant avec un crayon la ligne où devait passer la fameuse

digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la cité

assiégée.

Comme il en était au plus profond de ses méditations stratégiques, la

porte se rouvrit, et Rochefort rentra.

«Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une promptitude

qui prouvait le degré d’importance qu’il attachait à la commission dont

il avait chargé le comte.

— Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six à vingt- huit ans

et un homme de trente-cinq à quarante ans ont logé effectivement, l’un

quatre jours et l’autre cinq, dans les maisons indiquées par Votre

Éminence: mais la femme est partie cette nuit, et l’homme ce matin.

— C’étaient eux! s’écria le cardinal, qui regardait à la pendule; et

maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir après: la

duchesse est à Tours, et le duc à Boulogne. C’est à Londres qu’il faut

les rejoindre.

— Quels sont les ordres de Votre Éminence?

— Pas un mot de ce qui s’est passé; que la reine reste dans une

sécurité parfaite; qu’elle ignore que nous savons son secret; qu’elle

croie que nous sommes à la recherche d’une conspiration quelconque.

Envoyez-moi le garde des sceaux Séguier.

— Et cet homme, qu’en a fait Votre Éminence?

— Quel homme? demanda le cardinal.

— Ce Bonacieux?

— J’en ai fait tout ce qu’on pouvait en faire. J’en ai fait l’espion de

sa femme.»

Le comte de Rochefort s’inclina en homme qui reconnaît la grande

supériorité du maître, et se retira.

Resté seul, le cardinal s’assit de nouveau, écrivit une lettre qu’il

cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L’officier entra pour

la quatrième fois.

«Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s’apprêter pour un

voyage.»

Un instant après, l’homme qu’il avait demandé était debout devant lui,

tout botté et tout éperonné.

«Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous ne

vous arrêterez pas un instant en route. Vous remettrez cette lettre à

Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez mon trésorier

et faites-vous payer. Il y en a autant à toucher si vous êtes ici de

retour dans six jours et si vous avez bien fait ma commission.»

Le messager, sans répondre un seul mot, s’inclina, prit la lettre, le

bon de deux cents pistoles, et sortit.

Voici ce que contenait la lettre:

«Milady,

«Trouvez-vous au premier bal où se trouvera le duc de Buckingham. Il

aura à son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous de lui

et coupez-en deux.

«Aussitôt que ces ferrets seront en votre possession, prévenez- moi.»

CHAPITRE XV.

GENS DE ROBE ET GENS D’ÉPÉE

Le lendemain du jour où ces événements étaient arrivés, Athos n’ayant

point reparu, M. de Tréville avait été prévenu par d’Artagnan et par

Porthos de sa disparition.

Quant à Aramis, il avait demandé un congé de cinq jours, et il était à

Rouen, disait-on, pour affaires de famille.

M. de Tréville était le père de ses soldats. Le moindre et le plus

inconnu d’entre eux, dès qu’il portait l’uniforme de la compagnie,

était aussi certain de son aide et de son appui qu’aurait pu l’être son

frère lui-même.

Il se rendit donc à l’instant chez le lieutenant criminel. On fit venir

l’officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les

renseignements successifs apprirent qu’Athos était momentanément logé

au For-l’Évêque.

Athos avait passé par toutes les épreuves que nous avons vu Bonacieux

subir.

Nous avons assisté à la scène de confrontation entre les deux captifs.

Athos, qui n’avait rien dit jusque-là de peur que d’Artagnan, inquiété

à son tour, n’eût point le temps qu’il lui fallait, Athos déclara, à

partir de ce moment, qu’il se nommait Athos et non d’Artagnan.

Il ajouta qu’il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux, qu’il

n’avait jamais parlé ni à l’un, ni à l’autre; qu’il était venu vers les

dix heures du soir pour faire visite à M. d’Artagnan, son ami, mais que

jusqu’à cette heure il était resté chez M. de Tréville, où il avait

dîné; vingt témoins, ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il

nomma plusieurs gentilshommes distingués, entre autres M. le duc de La

Trémouille.

Le second commissaire fut aussi étourdi que le premier de la

déclaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il aurait

bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment tant à

gagner sur les gens d’épée; mais le nom de M. de Tréville et celui de

M. le duc de La Trémouille méritaient réflexion.

Athos fut aussi envoyé au cardinal, mais malheureusement le cardinal

était au Louvre chez le roi.

C’était précisément le moment où M. de Tréville, sortant de chez le

lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l’Évêque, sans

avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majesté.

Comme capitaine des mousquetaires, M. de Tréville avait à toute heure

ses entrées chez le roi.

On sait quelles étaient les préventions du roi contre la reine,

préventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait

d’intrigues, se défiait infiniment plus des femmes que des hommes. Une

des grandes causes surtout de cette prévention était l’amitié d’Anne

d’Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes l’inquiétaient plus

que les guerres avec l’Espagne, les démêlés avec l’Angleterre et

l’embarras des finances. À ses yeux et dans sa conviction, Mme de

Chevreuse servait la reine non seulement dans ses intrigues politiques,

mais, ce qui le tourmentait bien plus encore, dans ses intrigues

amoureuses.

Au premier mot de ce qu’avait dit M. le cardinal, que Mme de Chevreuse,

exilée à Tours et qu’on croyait dans cette ville, était venue à Paris

et, pendant cinq jours qu’elle y était restée, avait dépisté la police,

le roi était entré dans une furieuse colère. Capricieux et infidèle, le

roi voulait être appelé Louis le _Juste et Louis le Chaste_. La

postérité comprendra difficilement ce caractère, que l’histoire

n’explique que par des faits et jamais par des raisonnements.

Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse

était venue à Paris, mais encore que la reine avait renoué avec elle à

l’aide d’une de ces correspondances mystérieuses qu’à cette époque on

nommait une cabale; lorsqu’il affirma que lui, le cardinal, allait

démêler les fils les plus obscurs de cette intrigue, quand, au moment

d’arrêter sur le fait, en flagrant délit, nanti de toutes les preuves,

l’émissaire de la reine près de l’exilée, un mousquetaire avait osé

interrompre violemment le cours de la justice en tombant, l’épée à la

main, sur d’honnêtes gens de loi chargés d’examiner avec impartialité

toute l’affaire pour la mettre sous les yeux du roi, — Louis XIII ne se

contint plus, il fit un pas vers l’appartement de la reine avec cette

pâle et muette indignation qui, lorsqu’elle éclatait, conduisait ce

prince jusqu’à la plus froide cruauté.

Et cependant, dans tout cela, le cardinal n’avait pas encore dit un mot

du duc de Buckingham.

Ce fut alors que M. de Tréville entra, froid, poli et dans une tenue

irréprochable.

Averti de ce qui venait de se passer par la présence du cardinal et par

l’altération de la figure du roi, M. de Tréville se sentit fort comme

Samson devant les Philistins.

Louis XIII mettait déjà la main sur le bouton de la porte; au bruit que

fit M. de Tréville en entrant, il se retourna.

«Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses passions

étaient montées à un certain point, ne savait pas dissimuler, et j’en

apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires.

— Et moi, dit froidement M. de Tréville, j’en ai de belles à apprendre

à Votre Majesté sur ses gens de robe.

— Plaît-il? dit le roi avec hauteur.

— J’ai l’honneur d’apprendre à Votre Majesté, continua M. de Tréville

du même ton, qu’un parti de procureurs, de commissaires et de gens de

police, gens fort estimables mais fort acharnés, à ce qu’il paraît,

contre l’uniforme, s’est permis d’arrêter dans une maison, d’emmener en

pleine rue et de jeter au For-l’Évêque, tout cela sur un ordre que l’on

a refusé de me représenter, un de mes mousquetaires, ou plutôt des

vôtres, Sire, d’une conduite irréprochable, d’une réputation presque

illustre, et que Votre Majesté connaît favorablement, M. Athos.

— Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce nom.

— Que Votre Majesté se le rappelle, dit M. de Tréville; M. Athos est ce

mousquetaire qui, dans le fâcheux duel que vous savez, a eu le malheur

de blesser grièvement M. de Cahusac. — à propos, Monseigneur, continua

Tréville en s’adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout à fait

rétabli, n’est-ce pas?

— Merci! dit le cardinal en se pinçant les lèvres de colère.

— M. Athos était donc allé rendre visite à l’un de ses amis alors

absent, continua M. de Tréville, à un jeune Béarnais, cadet aux gardes

de Sa Majesté, compagnie des Essarts; mais à peine venait- il de

s’installer chez son ami et de prendre un livre en l’attendant, qu’une

nuée de recors et de soldats mêlés ensemble vint faire le siège de la

maison, enfonça plusieurs portes…»

Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: «C’est pour l’affaire

dont je vous ai parlé.»

«Nous savons tout cela, répliqua le roi, car tout cela s’est fait pour

notre service.

— Alors, dit Tréville, c’est aussi pour le service de Votre Majesté

qu’on a saisi un de mes mousquetaires innocent, qu’on l’a placé entre

deux gardes comme un malfaiteur, et qu’on a promené au milieu d’une

populace insolente ce galant homme, qui a versé dix fois son sang pour

le service de Votre Majesté et qui est prêt à le répandre encore.

— Bah! dit le roi ébranlé, les choses se sont passées ainsi?

— M. de Tréville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus grand

flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une

heure auparavant, de frapper à coups d’épée quatre commissaires

instructeurs délégués par moi afin d’instruire une affaire de la plus

haute importance.

— Je défie Votre Éminence de le prouver, s’écria M. de Tréville avec sa

franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire, car, une heure

auparavant M. Athos, qui, je le confierai à Votre Majesté, est un homme

de la plus haute qualité, me faisait l’honneur, après avoir dîné chez

moi, de causer dans le salon de mon hôtel avec M. le duc de La

Trémouille et M. le comte de Châlus, qui s’y trouvaient.»

Le roi regarda le cardinal.

«Un procès-verbal fait foi, dit le cardinal répondant tout haut à

l’interrogation muette de Sa Majesté, et les gens maltraités ont dressé

le suivant, que j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté.

— Procès-verbal de gens de robe vaut-il la parole d’honneur, répondit

fièrement Tréville, d’homme d’épée?

— Allons, allons, Tréville, taisez-vous, dit le roi.

— Si Son Éminence a quelque soupçon contre un de mes mousquetaires, dit

Tréville, la justice de M. le cardinal est assez connue pour que je

demande moi-même une enquête.

— Dans la maison où cette descente de justice a été faite, continua le

cardinal impassible, loge, je crois, un Béarnais ami du mousquetaire.

— Votre Éminence veut parler de M. d’Artagnan?

— Je veux parler d’un jeune homme que vous protégez, Monsieur de

Tréville.

— Oui, Votre Éminence, c’est cela même.

— Ne soupçonnez-vous pas ce jeune homme d’avoir donné de mauvais

conseils…

— À M. Athos, à un homme qui a le double de son âge? interrompit M. de

Tréville; non, Monseigneur. D’ailleurs, M. d’Artagnan a passé la soirée

chez moi.

— Ah çà, dit le cardinal, tout le monde a donc passé la soirée chez

vous?

— Son Éminence douterait-elle de ma parole? dit Tréville, le rouge de

la colère au front.

— Non, Dieu m’en garde! dit le cardinal; mais, seulement, à quelle

heure était-il chez vous?

— Oh! cela je puis le dire sciemment à Votre Éminence, car, comme il

entrait, je remarquai qu’il était neuf heures et demie à la pendule,

quoique j’eusse cru qu’il était plus tard.

— Et à quelle heure est-il sorti de votre hôtel?

— À dix heures et demie: une heure après l’événement.

— Mais, enfin, répondit le cardinal, qui ne soupçonnait pas un instant

la loyauté de Tréville, et qui sentait que la victoire lui échappait,

mais, enfin, Athos a été pris dans cette maison de la rue des

Fossoyeurs.

— Est-il défendu à un ami de visiter un ami? à un mousquetaire de ma

compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des

Essarts?

— Oui, quand la maison où il fraternise avec cet ami est suspecte.

— C’est que cette maison est suspecte, Tréville, dit le roi; peut-être

ne le saviez-vous pas?

— En effet, Sire, je l’ignorais. En tout cas, elle peut être suspecte

partout; mais je nie qu’elle le soit dans la partie qu’habite M.

d’Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si j’en crois ce

qu’il a dit, il n’existe pas un plus dévoué serviteur de Sa Majesté, un

admirateur plus profond de M. le cardinal.

— N’est-ce pas ce d’Artagnan qui a blessé un jour Jussac dans cette

malheureuse rencontre qui a eu lieu près du couvent des

Carmes-Déchaussés? demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit

de dépit.

— Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c’est bien cela, et Votre

Majesté a bonne mémoire.

— Allons, que résolvons-nous? dit le roi.

— Cela regarde Votre Majesté plus que moi, dit le cardinal.

J’affirmerais la culpabilité.

— Et moi je la nie, dit Tréville. Mais Sa Majesté a des juges, et ses

juges décideront.

— C’est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges: c’est

leur affaire de juger, et ils jugeront.

— Seulement, reprit Tréville, il est bien triste qu’en ce temps

malheureux où nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus

incontestable n’exemptent pas un homme de l’infamie et de la

persécution. Aussi l’armée sera-t-elle peu contente, je puis en

répondre, d’être en butte à des traitements rigoureux à propos

d’affaires de police.»

Le mot était imprudent; mais M. de Tréville l’avait lancé avec

connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu’en cela la

mine fait du feu, et que le feu éclaire.

«Affaires de police! s’écria le roi, relevant les paroles de M. de

Tréville: affaires de police! et qu’en savez-vous, monsieur? Mêlez-vous

de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tête. Il semble, à vous

entendre, que, si par malheur on arrête un mousquetaire, la France est

en danger. Eh! que de bruit pour un mousquetaire! j’en ferai arrêter

dix, ventrebleu! cent, même; toute la compagnie! et je ne veux pas que

l’on souffle mot.

— Du moment où ils sont suspects à Votre Majesté, dit Tréville, les

mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, prêt à vous

rendre mon épée; car après avoir accusé mes soldats, M. le cardinal, je

n’en doute pas, finira par m’accuser moi-même; ainsi mieux vaut que je

me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est arrêté déjà, et M.

d’Artagnan, qu’on va arrêter sans doute.

— Tête gasconne, en finirez-vous? dit le roi.

— Sire, répondit Tréville sans baisser le moindrement la voix, ordonnez

qu’on me rende mon mousquetaire, ou qu’il soit jugé.

— On le jugera, dit le cardinal.

— Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai à Sa Majesté la

permission de plaider pour lui.»

Le roi craignit un éclat.

«Si Son Éminence, dit-il, n’avait pas personnellement des motifs…»

Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui:

«Pardon, dit-il, mais du moment où Votre Majesté voit en moi un juge

prévenu, je me retire.

— Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon père, que M. Athos était

chez vous pendant l’événement, et qu’il n’y a point pris part?

— Par votre glorieux père et par vous-même, qui êtes ce que j’aime et

ce que je vénère le plus au monde, je le jure!

— Veuillez réfléchir, Sire, dit le cardinal. Si nous relâchons ainsi le

prisonnier, on ne pourra plus connaître la vérité.

— M. Athos sera toujours là, reprit M. de Tréville, prêt à répondre

quand il plaira aux gens de robe de l’interroger. Il ne désertera pas,

monsieur le cardinal; soyez tranquille, je réponds de lui, moi.

— Au fait, il ne désertera pas, dit le roi; on le retrouvera toujours,

comme dit M. de Tréville. D’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix

et en regardant d’un air suppliant Son Éminence, donnons-leur de la

sécurité: cela est politique.»

Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.

«Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grâce.

— Le droit de grâce ne s’applique qu’aux coupables, dit Tréville, qui

voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est innocent. Ce

n’est donc pas grâce que vous allez faire, Sire, c’est justice.

— Et il est au For-l’Évêque? dit le roi.

— Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des

criminels.

— Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire?

— Signer l’ordre de mise en liberté, et tout sera dit, reprit le

cardinal; je crois, comme Votre Majesté, que la garantie de M. de

Tréville est plus que suffisante.»

Tréville s’inclina respectueusement avec une joie qui n’était pas sans

mélange de crainte; il eût préféré une résistance opiniâtre du cardinal

à cette soudaine facilité.

Le roi signa l’ordre d’élargissement, et Tréville l’emporta sans

retard.

Au moment où il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire amical,

et dit au roi:

«Une bonne harmonie règne entre les chefs et les soldats, dans vos

mousquetaires, Sire; voilà qui est bien profitable au service et bien

honorable pour tous.»

«Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait Tréville; on

n’a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais hâtons-nous, car

le roi peut changer d’avis tout à l’heure; et au bout du compte, il est

plus difficile de remettre à la Bastille ou au For-l’Évêque un homme

qui en est sorti, que d’y garder un prisonnier qu’on y tient.»

M. de Tréville fit triomphalement son entrée au For-l’Évêque, où il

délivra le mousquetaire, que sa paisible indifférence n’avait pas

abandonné.

Puis, la première fois qu’il revit d’Artagnan:

«Vous l’échappez belle, lui dit-il; voilà votre coup d’épée à Jussac

payé. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne faudrait pas

trop vous y fier.»

Au reste, M. de Tréville avait raison de se défier du cardinal et de

penser que tout n’était pas fini, car à peine le capitaine des

mousquetaires eut-il fermé la porte derrière lui, que Son Éminence dit

au roi:

«Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons causer

sérieusement, s’il plaît à Votre Majesté. Sire, M. de Buckingham était

à Paris depuis cinq jours et n’en est parti que ce matin.»

CHAPITRE XVI.

OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D’UNE FOIS LA CLOCHE

POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS

Il est impossible de se faire une idée de l’impression que ces quelques

mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et pâlit successivement; et

le cardinal vit tout d’abord qu’il venait de conquérir d’un seul coup

tout le terrain qu’il avait perdu.

«M. de Buckingham à Paris! s’écria-t-il, et qu’y vient-il faire?

— Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les Espagnols.

— Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec Mme de

Chevreuse, Mme de Longueville et les Condé!

— Oh! Sire, quelle idée! La reine est trop sage, et surtout aime trop

Votre Majesté.

— La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant à

m’aimer beaucoup, j’ai mon opinion faite sur cet amour.

— Je n’en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de

Buckingham est venu à Paris pour un projet tout politique.

— Et moi je suis sûr qu’il est venu pour autre chose, monsieur le

cardinal; mais si la reine est coupable, qu’elle tremble!

Les trois mousquetaires · 第 5 / 17 题