L’affaire fit grand bruit. M. de Tréville gronda beaucoup tout haut

contre ses mousquetaires, et les félicita tout bas; mais comme il n’y

avait pas de temps à perdre pour prévenir le roi, M. de Tréville

s’empressa de se rendre au Louvre. Il était déjà trop tard, le roi

était enfermé avec le cardinal, et l’on dit à M. de Tréville que le roi

travaillait et ne pouvait recevoir en ce moment. Le soir, M. de

Tréville vint au jeu du roi. Le roi gagnait, et comme Sa Majesté était

fort avare, elle était d’excellente humeur; aussi, du plus loin que le

roi aperçut Tréville:

«Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde;

savez-vous que Son Éminence est venue me faire des plaintes sur vos

mousquetaires, et cela avec une telle émotion, que ce soir Son Éminence

en est malade? Ah çà, mais ce sont des diables à quatre, des gens à

pendre, que vos mousquetaires!

— Non, Sire, répondit Tréville, qui vit du premier coup d’oeil comment

la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont de bonnes

créatures, douces comme des agneaux, et qui n’ont qu’un désir, je m’en

ferais garant: c’est que leur épée ne sorte du fourreau que pour le

service de Votre Majesté. Mais, que voulez- vous, les gardes de M. le

cardinal sont sans cesse à leur chercher querelle, et, pour l’honneur

même du corps, les pauvres jeunes gens sont obligés de se défendre.

— Écoutez M. de Tréville! dit le roi, écoutez-le! ne dirait-on pas

qu’il parle d’une communauté religieuse! En vérité, mon cher capitaine,

j’ai envie de vous ôter votre brevet et de le donner à Mlle de

Chémerault, à laquelle j’ai promis une abbaye. Mais ne pensez pas que

je vous croirai ainsi sur parole. On m’appelle Louis le Juste, monsieur

de Tréville, et tout à l’heure, tout à l’heure nous verrons.

— Ah! c’est parce que je me fie à cette justice, Sire, que j’attendrai

patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre Majesté.

— Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai

pas longtemps attendre.»

En effet, la chance tournait, et comme le roi commençait à perdre ce

qu’il avait gagné, il n’était pas fâché de trouver un prétexte pour

faire — qu’on nous passe cette expression de joueur, dont, nous

l’avouons, nous ne connaissons pas l’origine —, pour faire charlemagne.

Le roi se leva donc au bout d’un instant, et mettant dans sa poche

l’argent qui était devant lui et dont la majeure partie venait de son

gain:

«La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle à M. de

Tréville pour affaire d’importance. Ah!… j’avais quatre- vingts louis

devant moi; mettez la même somme, afin que ceux qui ont perdu n’aient

point à se plaindre. La justice avant tout.»

Puis, se retournant vers M. de Tréville et marchant avec lui vers

l’embrasure d’une fenêtre:

«Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les gardes de

l’Éminentissime qui ont été chercher querelle à vos mousquetaires?

— Oui, Sire, comme toujours.

— Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez, mon

cher capitaine, il faut qu’un juge écoute les deux parties.

— Ah! mon Dieu! de la façon la plus simple et la plus naturelle. Trois

de mes meilleurs soldats, que Votre Majesté connaît de nom et dont elle

a plus d’une fois apprécié le dévouement, et qui ont, je puis

l’affirmer au roi, son service fort à coeur; — trois de mes meilleurs

soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie

de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommandé

le matin même. La partie allait avoir lieu à Saint-Germain, je crois,

et ils s’étaient donné rendez-vous aux Carmes-Deschaux, lorsqu’elle fut

troublée par M. de Jussac et MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres

gardes qui ne venaient certes pas là en si nombreuse compagnie sans

mauvaise intention contre les édits.

— Ah! ah! vous m’y faites penser, dit le roi: sans doute, ils venaient

pour se battre eux-mêmes.

— Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majesté apprécier ce

que peuvent aller faire cinq hommes armés dans un lieu aussi désert que

le sont les environs du couvent des Carmes.

— Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison.

— Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changé d’idée et

ils ont oublié leur haine particulière pour la haine de corps; car

Votre Majesté n’ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi et

rien qu’au roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont à M. le

cardinal.

— Oui, Tréville, oui, dit le roi mélancoliquement, et c’est bien

triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux têtes à

la royauté; mais tout cela finira, Tréville, tout cela finira. Vous

dites donc que les gardes ont cherché querelle aux mousquetaires?

— Je dis qu’il est probable que les choses se sont passées ainsi, mais

je n’en jure pas, Sire. Vous savez combien la vérité est difficile à

connaître, et à moins d’être doué de cet instinct admirable qui a fait

nommer Louis XIII le Juste…

— Et vous avez raison, Tréville; mais ils n’étaient pas seuls, vos

mousquetaires, il y avait avec eux un enfant?

— Oui, Sire, et un homme blessé, de sorte que trois mousquetaires du

roi, dont un blessé, et un enfant, non seulement ont tenu tête à cinq

des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont porté

quatre à terre.

— Mais c’est une victoire, cela! s’écria le roi tout rayonnant; une

victoire complète!

— Oui, Sire, aussi complète que celle du pont de Cé.

— Quatre hommes, dont un blessé, et un enfant, dites-vous?

— Un jeune homme à peine; lequel s’est même si parfaitement conduit en

cette occasion, que je prendrai la liberté de le recommander à Votre

Majesté.

— Comment s’appelle-t-il?

— D’Artagnan, Sire. C’est le fils d’un de mes plus anciens amis; le

fils d’un homme qui a fait avec le roi votre père, de glorieuse

mémoire, la guerre de partisan.

— Et vous dites qu’il s’est bien conduit, ce jeune homme? Racontez-moi

cela, Tréville; vous savez que j’aime les récits de guerre et de

combat.»

Et le roi Louis XIII releva fièrement sa moustache en se posant sur la

hanche.

«Sire, reprit Tréville, comme je vous l’ai dit M. d’Artagnan est

presque un enfant, et comme il n’a pas l’honneur d’être mousquetaire,

il était en habit bourgeois; les gardes de M. le cardinal,

reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu’il était étranger au

corps, l’invitèrent donc à se retirer avant qu’ils attaquassent.

— Alors, vous voyez bien, Tréville, interrompit le roi, que ce sont eux

qui ont attaqué.

— C’est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommèrent donc de se

retirer; mais il répondit qu’il était mousquetaire de coeur et tout à

Sa Majesté, qu’ainsi donc il resterait avec messieurs les

mousquetaires.

— Brave jeune homme! murmura le roi.

— En effet, il demeura avec eux; et Votre Majesté a là un si ferme

champion, que ce fut lui qui donna à Jussac ce terrible coup d’épée qui

met si fort en colère M. le cardinal.

— C’est lui qui a blessé Jussac? s’écria le roi; lui, un enfant! Ceci,

Tréville, c’est impossible.

— C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Majesté.

— Jussac, une des premières lames du royaume!

— Eh bien, Sire! il a trouvé son maître.

— Je veux voir ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et si l’on

peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons.

— Quand Votre Majesté daignera-t-elle le recevoir?

— Demain à midi, Tréville.

— L’amènerai-je seul?

— Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les remercier

tous à la fois; les hommes dévoués sont rares, Tréville, et il faut

récompenser le dévouement.

— À midi, Sire, nous serons au Louvre.

— Ah! par le petit escalier, Tréville, par le petit escalier. Il est

inutile que le cardinal sache…

— Oui, Sire.

— Vous comprenez, Tréville, un édit est toujours un édit; il est

défendu de se battre, au bout du compte.

— Mais cette rencontre, Sire, sort tout à fait des conditions

ordinaires d’un duel: c’est une rixe, et la preuve, c’est qu’ils

étaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M.

d’Artagnan.

— C’est juste, dit le roi; mais n’importe, Tréville, venez toujours par

le petit escalier.»

Tréville sourit. Mais comme c’était déjà beaucoup pour lui d’avoir

obtenu de cet enfant qu’il se révoltât contre son maître, il salua

respectueusement le roi, et avec son agrément prit congé de lui.

Dès le soir même, les trois mousquetaires furent prévenus de l’honneur

qui leur était accordé. Comme ils connaissaient depuis longtemps le

roi, ils n’en furent pas trop échauffés: mais d’Artagnan, avec son

imagination gasconne, y vit sa fortune à venir, et passa la nuit à

faire des rêves d’or. Aussi, dès huit heures du matin, était-il chez

Athos.

D’Artagnan trouva le mousquetaire tout habillé et prêt à sortir. Comme

on n’avait rendez-vous chez le roi qu’à midi, il avait formé le projet,

avec Porthos et Aramis, d’aller faire une partie de paume dans un

tripot situé tout près des écuries du Luxembourg. Athos invita

d’Artagnan à les suivre, et malgré son ignorance de ce jeu, auquel il

n’avait jamais joué, celui-ci accepta, ne sachant que faire de son

temps, depuis neuf heures du matin qu’il était à peine jusqu’à midi.

Les deux mousquetaires étaient déjà arrivés et pelotaient ensemble.

Athos, qui était très fort à tous les exercices du corps, passa avec

d’Artagnan du côté opposé, et leur fit défi. Mais au premier mouvement

qu’il essaya, quoiqu’il jouât de la main gauche, il comprit que sa

blessure était encore trop récente pour lui permettre un pareil

exercice. D’Artagnan resta donc seul, et comme il déclara qu’il était

trop maladroit pour soutenir une partie en règle, on continua seulement

à s’envoyer des balles sans compter le jeu. Mais une de ces balles,

lancée par le poignet herculéen de Porthos, passa si près du visage de

d’Artagnan, qu’il pensa que si, au lieu de passer à côté, elle eût

donné dedans, son audience était probablement perdue, attendu qu’il lui

eût été de toute impossibilité de se présenter chez le roi. Or, comme

de cette audience, dans son imagination gasconne, dépendait tout son

avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, déclarant qu’il ne

reprendrait la partie que lorsqu’il serait en état de leur tenir tête,

et il s’en revint prendre place près de la corde et dans la galerie.

Malheureusement pour d’Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un

garde de Son Éminence, lequel, tout échauffé encore de la défaite de

ses compagnons, arrivée la veille seulement, s’était promis de saisir

la première occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion

était venue, et s’adressant à son voisin:

«Il n’est pas étonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d’une

balle, c’est sans doute un apprenti mousquetaire.»

D’Artagnan se retourna comme si un serpent l’eût mordu, et regarda

fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.

«Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache,

regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j’ai dit ce que

j’ai dit.

— Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos paroles

aient besoin d’explication, répondit d’Artagnan à voix basse, je vous

prierai de me suivre.

— Et quand cela? demanda le garde avec le même air railleur.

— Tout de suite, s’il vous plaît.

— Et vous savez qui je suis, sans doute?

—Moi, je l’ignore complètement, et je ne m’en inquiète guère.

— Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-être seriez-vous

moins pressé.

— Comment vous appelez-vous?

— Bernajoux, pour vous servir.

— Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d’Artagnan, je vais

vous attendre sur la porte.

— Allez, monsieur, je vous suis.

— Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu’on ne s’aperçoive pas que nous

sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous allons faire,

trop de monde nous gênerait.

— C’est bien», répondit le garde, étonné que son nom n’eût pas produit

plus d’effet sur le jeune homme.

En effet, le nom de Bernajoux était connu de tout le monde, de

d’Artagnan seul excepté, peut-être; car c’était un de ceux qui

figuraient le plus souvent dans les rixes journalières que tous les

édits du roi et du cardinal n’avaient pu réprimer.

Porthos et Aramis étaient si occupés de leur partie, et Athos les

regardait avec tant d’attention, qu’ils ne virent pas même sortir leur

jeune compagnon, lequel, ainsi qu’il l’avait dit au garde de Son

Éminence, s’arrêta sur la porte; un instant après, celui-ci descendit à

son tour. Comme d’Artagnan n’avait pas de temps à perdre, vu l’audience

du roi qui était fixée à midi, il jeta les yeux autour de lui, et

voyant que la rue était déserte:

«Ma foi, dit-il à son adversaire, il est bien heureux pour vous,

quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n’avoir affaire qu’à un

apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon

mieux. En garde!

— Mais, dit celui que d’Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le

lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux derrière l’abbaye

de Saint-Germain ou dans le Pré-aux-Clercs.

— Ce que vous dites est plein de sens, répondit d’Artagnan;

malheureusement j’ai peu de temps à moi, ayant un rendez-vous à midi

juste. En garde donc, monsieur, en garde!»

Bernajoux n’était pas homme à se faire répéter deux fois un pareil

compliment. Au même instant son épée brilla à sa main, et il fondit sur

son adversaire que, grâce à sa grande jeunesse, il espérait intimider.

Mais d’Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout frais

émoulu de sa victoire, tout gonflé de sa future faveur, il était résolu

à ne pas reculer d’un pas: aussi les deux fers se trouvèrent-ils

engagés jusqu’à la garde, et comme d’Artagnan tenait ferme à sa place,

ce fut son adversaire qui fit un pas de retraite. Mais d’Artagnan

saisit le moment où, dans ce mouvement, le fer de Bernajoux déviait de

la ligne, il dégagea, se fendit et toucha son adversaire à l’épaule.

Aussitôt d’Artagnan, à son tour, fit un pas de retraite et releva son

épée; mais Bernajoux lui cria que ce n’était rien, et se fendant

aveuglément sur lui, il s’enferra de lui-même. Cependant, comme il ne

tombait pas, comme il ne se déclarait pas vaincu, mais que seulement il

rompait du côté de l’hôtel de M. de La Trémouille au service duquel il

avait un parent, d’Artagnan, ignorant lui-même la gravité de la

dernière blessure que son adversaire avait reçue, le pressait vivement,

et sans doute allait l’achever d’un troisième coup, lorsque la rumeur

qui s’élevait de la rue s’étant étendue jusqu’au jeu de paume, deux des

amis du garde, qui l’avaient entendu échanger quelques paroles avec

d’Artagnan et qui l’avaient vu sortir à la suite de ces paroles, se

précipitèrent l’épée à la main hors du tripot et tombèrent sur le

vainqueur. Mais aussitôt Athos, Porthos et Aramis parurent à leur tour

et au moment où les deux gardes attaquaient leur jeune camarade, les

forcèrent à se retourner. En ce moment Bernajoux tomba; et comme les

gardes étaient seulement deux contre quatre, ils se mirent à crier: «À

nous, l’hôtel de La Trémouille!» À ces cris, tout ce qui était dans

l’hôtel sortit, se ruant sur les quatre compagnons, qui de leur côté se

mirent à crier: «À nous, mousquetaires!»

Ce cri était ordinairement entendu; car on savait les mousquetaires

ennemis de Son Éminence, et on les aimait pour la haine qu’ils

portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres compagnies que

celles appartenant au duc Rouge, comme l’avait appelé Aramis,

prenaient-ils en général parti dans ces sortes de querelles pour les

mousquetaires du roi. De trois gardes de la compagnie de M. des Essarts

qui passaient, deux vinrent donc en aide aux quatre compagnons, tandis

que l’autre courait à l’hôtel de M. de Tréville, criant: «À nous,

mousquetaires, à nous!» Comme d’habitude, l’hôtel de M. de Tréville

était plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours de

leurs camarades; la mêlée devint générale, mais la force était aux

mousquetaires: les gardes du cardinal et les gens de M. de La

Trémouille se retirèrent dans l’hôtel, dont ils fermèrent les portes

assez à temps pour empêcher que leurs ennemis n’y fissent irruption en

même temps qu’eux. Quant au blessé, il y avait été tout d’abord

transporté et, comme nous l’avons dit, en fort mauvais état.

L’agitation était à son comble parmi les mousquetaires et leurs alliés,

et l’on délibérait déjà si, pour punir l’insolence qu’avaient eue les

domestiques de M. de La Trémouille de faire une sortie sur les

mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu à son hôtel. La

proposition en avait été faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque

heureusement onze heures sonnèrent; d’Artagnan et ses compagnons se

souvinrent de leur audience, et comme ils eussent regretté que l’on fît

un si beau coup sans eux, ils parvinrent à calmer les têtes. On se

contenta donc de jeter quelques pavés dans les portes, mais les portes

résistèrent: alors on se lassa; d’ailleurs ceux qui devaient être

regardés comme les chefs de l’entreprise avaient depuis un instant

quitté le groupe et s’acheminaient vers l’hôtel de M. de Tréville, qui

les attendait, déjà au courant de cette algarade.

«Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et tâchons

de voir le roi avant qu’il soit prévenu par le cardinal; nous lui

raconterons la chose comme une suite de l’affaire d’hier, et les deux

passeront ensemble.»

M. de Tréville, accompagné des quatre jeunes gens, s’achemina donc vers

le Louvre; mais, au grand étonnement du capitaine des mousquetaires, on

lui annonça que le roi était allé courre le cerf dans la forêt de

Saint-Germain. M. de Tréville se fit répéter deux fois cette nouvelle,

et à chaque fois ses compagnons virent son visage se rembrunir.

«Est-ce que Sa Majesté, demanda-t-il, avait dès hier le projet de faire

cette chasse?

— Non, Votre Excellence, répondit le valet de chambre, c’est le grand

veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu’on avait détourné cette

nuit un cerf à son intention. Il a d’abord répondu qu’il n’irait pas,

puis il n’a pas su résister au plaisir que lui promettait cette chasse,

et après le dîner il est parti.

— Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Tréville.

— Selon toute probabilité, répondit le valet de chambre, car j’ai vu ce

matin les chevaux au carrosse de Son Éminence, j’ai demandé où elle

allait, et l’on m’a répondu: “À Saint-Germain.”

— Nous sommes prévenus, dit M. de Tréville, messieurs, je verrai le roi

ce soir; mais quant à vous, je ne vous conseille pas de vous y

hasarder.»

L’avis était trop raisonnable et surtout venait d’un homme qui

connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens

essayassent de le combattre. M. de Tréville les invita donc à rentrer

chacun chez eux et à attendre de ses nouvelles.

En entrant à son hôtel, M. de Tréville songea qu’il fallait prendre

date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques

chez M. de La Trémouille avec une lettre dans laquelle il le priait de

mettre hors de chez lui le garde de M. le cardinal, et de réprimander

ses gens de l’audace qu’ils avaient eue de faire leur sortie contre les

mousquetaires. Mais M. de La Trémouille, déjà prévenu par son écuyer

dont, comme on le sait, Bernajoux était le parent, lui fit répondre que

ce n’était ni à M. de Tréville, ni à ses mousquetaires de se plaindre,

mais bien au contraire à lui dont les mousquetaires avaient chargé les

gens et voulu brûler l’hôtel. Or, comme le débat entre ces deux

seigneurs eût pu durer longtemps, chacun devant naturellement s’entêter

dans son opinion, M. de Tréville avisa un expédient qui avait pour but

de tout terminer: c’était d’aller trouver lui-même M. de La Trémouille.

Il se rendit donc aussitôt à son hôtel et se fit annoncer.

Les deux seigneurs se saluèrent poliment, car, s’il n’y avait pas

amitié entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux étaient gens de

coeur et d’honneur; et comme M. de La Trémouille, protestant, et voyant

rarement le roi, n’était d’aucun parti, il n’apportait en général dans

ses relations sociales aucune prévention. Cette fois, néanmoins, son

accueil quoique poli fut plus froid que d’habitude.

«Monsieur, dit M. de Tréville, nous croyons avoir à nous plaindre

chacun l’un de l’autre, et je suis venu moi-même pour que nous tirions

de compagnie cette affaire au clair.

— Volontiers, répondit M. de La Trémouille; mais je vous préviens que

je suis bien renseigné, et tout le tort est à vos mousquetaires.

— Vous êtes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur, dit M.

de Tréville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire.

— Faites, monsieur, j’écoute.

— Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre écuyer?

— Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d’épée qu’il a reçu dans le

bras, et qui n’est pas autrement dangereux, il en a encore ramassé un

autre qui lui a traversé le poumon, de sorte que le médecin en dit de

pauvres choses.

— Mais le blessé a-t-il conservé sa connaissance?

— Parfaitement.

— Parle-t-il?

— Avec difficulté, mais il parle.

— Eh bien, monsieur! rendons-nous près de lui; adjurons-le, au nom du

Dieu devant lequel il va être appelé peut-être, de dire la vérité. Je

le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et ce qu’il dira je

le croirai.»

M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, comme il était

difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.

Tous deux descendirent dans la chambre où était le blessé. Celui- ci,

en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui faire

visite, essaya de se relever sur son lit, mais il était trop faible,

et, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba presque sans

connaissance.

M. de La Trémouille s’approcha de lui et lui fit respirer des sels qui

le rappelèrent à la vie. Alors M. de Tréville, ne voulant pas qu’on pût

l’accuser d’avoir influencé le malade, invita M. de La Trémouille à

l’interroger lui-même.

Ce qu’avait prévu M. de Tréville arriva. Placé entre la vie et la mort

comme l’était Bernajoux, il n’eut pas même l’idée de taire un instant

la vérité, et il raconta aux deux seigneurs les choses exactement,

telles qu’elles s’étaient passées.

C’était tout ce que voulait M. de Tréville; il souhaita à Bernajoux une

prompte convalescence, prit congé de M. de La Trémouille, rentra à son

hôtel et fit aussitôt prévenir les quatre amis qu’il les attendait à

dîner.

M. de Tréville recevait fort bonne compagnie, toute anticardinaliste

d’ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le

dîner sur les deux échecs que venaient d’éprouver les gardes de Son

Éminence. Or, comme d’Artagnan avait été le héros de ces deux journées,

ce fut sur lui que tombèrent toutes les félicitations, qu’Athos,

Porthos et Aramis lui abandonnèrent non seulement en bons camarades,

mais en hommes qui avaient eu assez souvent leur tour pour qu’ils lui

laissassent le sien.

Vers six heures, M. de Tréville annonça qu’il était tenu d’aller au

Louvre; mais comme l’heure de l’audience accordée par Sa Majesté était

passée, au lieu de réclamer l’entrée par le petit escalier, il se plaça

avec les quatre jeunes gens dans l’antichambre. Le roi n’était pas

encore revenu de la chasse. Nos jeunes gens attendaient depuis une

demi-heure à peine, mêlés à la foule des courtisans, lorsque toutes les

portes s’ouvrirent et qu’on annonça Sa Majesté.

À cette annonce, d’Artagnan se sentit frémir jusqu’à la moelle des os.

L’instant qui allait suivre devait, selon toute probabilité, décider du

reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixèrent-ils avec angoisse sur la

porte par laquelle devait entrer le roi.

Louis XIII parut, marchant le premier; il était en costume de chasse,

encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet à la

main. Au premier coup d’oeil, d’Artagnan jugea que l’esprit du roi

était à l’orage.

Cette disposition, toute visible qu’elle était chez Sa Majesté,

n’empêcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans les

antichambres royales, mieux vaut encore être vu d’un oeil irrité que de

n’être pas vu du tout. Les trois mousquetaires n’hésitèrent donc pas,

et firent un pas en avant, tandis que d’Artagnan au contraire restait

caché derrière eux; mais quoique le roi connût personnellement Athos,

Porthos et Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur

parler et comme s’il ne les avait jamais vus. Quant à M. de Tréville,

lorsque les yeux du roi s’arrêtèrent un instant sur lui, il soutint ce

regard avec tant de fermeté, que ce fut le roi qui détourna la vue;

après quoi, tout en grommelant, Sa Majesté rentra dans son appartement.

«Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons pas

encore fait chevaliers de l’ordre cette fois-ci.

— Attendez ici dix minutes, dit M. de Tréville; et si au bout de dix

minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez à mon hôtel: car il sera

inutile que vous m’attendiez plus longtemps.»

Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d’heure, vingt

minutes; et voyant que M. de Tréville ne reparaissait point, ils

sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.

M. de Tréville était entré hardiment dans le cabinet du roi, et avait

trouvé Sa Majesté de très méchante humeur, assise sur un fauteuil et

battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l’avait pas

empêché de lui demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa

santé.

«Mauvaise, monsieur, mauvaise, répondit le roi, je m’ennuie.»

C’était en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait un

de ses courtisans, l’attirait à une fenêtre et lui disait: «Monsieur un

tel, ennuyons-nous ensemble.»

«Comment! Votre Majesté s’ennuie! dit M. de Tréville. N’a-t-elle donc

pas pris aujourd’hui le plaisir de la chasse?

— Beau plaisir, monsieur! Tout dégénère, sur mon âme, et je ne sais si

c’est le gibier qui n’a plus de voie ou les chiens qui n’ont plus de

nez. Nous lançons un cerf dix cors, nous le courons six heures, et

quand il est prêt à tenir, quand Saint-Simon met déjà le cor à sa

bouche pour sonner l’hallali, crac! toute la meute prend le change et

s’emporte sur un daguet. Vous verrez que je serai obligé de renoncer à

la chasse à courre comme j’ai renoncé à la chasse au vol. Ah! je suis

un roi bien malheureux, monsieur de Tréville! je n’avais plus qu’un

gerfaut, et il est mort avant-hier.

— En effet, Sire, je comprends votre désespoir, et le malheur est

grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de faucons,

d’éperviers et de tiercelets.

— Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s’en vont, il n’y

a plus que moi qui connaisse l’art de la vénerie. Après moi tout sera

dit, et l’on chassera avec des traquenards, des pièges, des trappes. Si

j’avais le temps encore de former des élèves! mais oui, M. le cardinal

est là qui ne me laisse pas un instant de repos, qui me parle de

l’Espagne, qui me parle de l’Autriche, qui me parle de l’Angleterre!

Ah! à propos de M. le cardinal, monsieur de Tréville, je suis mécontent

de vous.»

M. de Tréville attendait le roi à cette chute. Il connaissait le roi de

longue main; il avait compris que toutes ses plaintes n’étaient qu’une

préface, une espèce d’excitation pour s’encourager lui-même, et que

c’était où il était arrivé enfin qu’il en voulait venir.

«Et en quoi ai-je été assez malheureux pour déplaire à Votre Majesté?

demanda M. de Tréville en feignant le plus profond étonnement.

— Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua le roi

sans répondre directement à la question de M. de Tréville; est-ce pour

cela que je vous ai nommé capitaine de mes mousquetaires, que ceux-ci

assassinent un homme, émeuvent tout un quartier et veulent brûler Paris

sans que vous en disiez un mot? Mais, au reste, continua le roi, sans

doute que je me hâte de vous accuser, sans doute que les perturbateurs

sont en prison et que vous venez m’annoncer que justice est faite.

— Sire, répondit tranquillement M. de Tréville, je viens vous la

demander au contraire.

— Et contre qui? s’écria le roi.

— Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville.

— Ah! voilà qui est nouveau, reprit le roi. N’allez-vous pas dire que

vos trois mousquetaires damnés, Athos, Porthos et Aramis et votre cadet

de Béarn, ne se sont pas jetés comme des furieux sur le pauvre

Bernajoux, et ne l’ont pas maltraité de telle façon qu’il est probable

qu’il est en train de trépasser à cette heure! N’allez-vous pas dire

qu’ensuite ils n’ont pas fait le siège de l’hôtel du duc de La

Trémouille, et qu’ils n’ont point voulu le brûler! ce qui n’aurait

peut-être pas été un très grand malheur en temps de guerre, vu que

c’est un nid de huguenots, mais ce qui, en temps de paix, est un

fâcheux exemple. Dites, n’allez-vous pas nier tout cela?

— Et qui vous a fait ce beau récit, Sire? demanda tranquillement M. de

Tréville.

— Qui m’a fait ce beau récit, monsieur! et qui voulez-vous que ce soit,

si ce n’est celui qui veille quand je dors, qui travaille quand je

m’amuse, qui mène tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France

comme en Europe?

— Sa Majesté veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tréville, car

je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa Majesté.

— Non monsieur; je veux parler du soutien de l’État, de mon seul

serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.

— Son Éminence n’est pas Sa Sainteté, Sire.

— Qu’entendez-vous par là, monsieur?

— Qu’il n’y a que le pape qui soit infaillible, et que cette

infaillibilité ne s’étend pas aux cardinaux.

— Vous voulez dire qu’il me trompe, vous voulez dire qu’il me trahit.

Vous l’accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous

l’accusez.

— Non, Sire; mais je dis qu’il se trompe lui-même, je dis qu’il a été

mal renseigné; je dis qu’il a eu hâte d’accuser les mousquetaires de

Votre Majesté, pour lesquels il est injuste, et qu’il n’a pas été

puiser ses renseignements aux bonnes sources.

— L’accusation vient de M. de La Trémouille, du duc lui-même. Que

répondrez-vous à cela?

— Je pourrais répondre, Sire, qu’il est trop intéressé dans la question

pour être un témoin bien impartial; mais loin de là, Sire, je connais

le duc pour un loyal gentilhomme, et je m’en rapporterai à lui, mais à

une condition, Sire.

— Laquelle?

— C’est que Votre Majesté le fera venir, l’interrogera, mais elle-même,

en tête-à-tête, sans témoins, et que je reverrai Votre Majesté aussitôt

qu’elle aura reçu le duc.

— Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez à ce que dira M. de

La Trémouille?

— Oui, Sire.

— Vous accepterez son jugement?

— Sans doute.

— Et vous vous soumettrez aux réparations qu’il exigera?

— Parfaitement.

— La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!»

Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours

à la porte, entra.

«La Chesnaye, dit le roi, qu’on aille à l’instant même me quérir M. de

La Trémouille; je veux lui parler ce soir.

— Votre Majesté me donne sa parole qu’elle ne verra personne entre M.

de La Trémouille et moi?

— Personne, foi de gentilhomme.

— À demain, Sire, alors.

— À demain, monsieur.

— À quelle heure, s’il plaît à Votre Majesté?

— À l’heure que vous voudrez.

— Mais, en venant par trop matin, je crains de réveiller votre Majesté.

— Me réveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je rêve

quelquefois, voilà tout. Venez donc d’aussi bon matin que vous voudrez,

à sept heures; mais gare à vous, si vos mousquetaires sont coupables!

— Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront remis

aux mains de Votre Majesté, qui ordonnera d’eux selon son bon plaisir.

Votre Majesté exige-t-elle quelque chose de plus? qu’elle parle, je

suis prêt à lui obéir.

— Non, monsieur, non, et ce n’est pas sans raison qu’on m’a appelé

Louis le Juste. À demain donc, monsieur, à demain.

— Dieu garde jusque-là Votre Majesté!»

Si peu que dormit le roi, M. de Tréville dormit plus mal encore; il

avait fait prévenir dès le soir même ses trois mousquetaires et leur

compagnon de se trouver chez lui à six heures et demie du matin. Il les

emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur rien promettre, et

ne leur cachant pas que leur faveur et même la sienne tenaient à un

coup de dés.

Arrivé au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi était

toujours irrité contre eux, ils s’éloigneraient sans être vus; si le

roi consentait à les recevoir, on n’aurait qu’à les faire appeler.

En arrivant dans l’antichambre particulière du roi, M. de Tréville

trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu’on n’avait pas rencontré le duc

de La Trémouille la veille au soir à son hôtel, qu’il était rentré trop

tard pour se présenter au Louvre, qu’il venait seulement d’arriver, et

qu’il était à cette heure chez le roi.

Cette circonstance plut beaucoup à M. de Tréville, qui, de cette façon,

fut certain qu’aucune suggestion étrangère ne se glisserait entre la

déposition de M. de La Trémouille et lui.

En effet, dix minutes s’étaient à peine écoulées, que la porte du

cabinet s’ouvrit et que M. de Tréville en vit sortir le duc de La

Trémouille, lequel vint à lui et lui dit:

«Monsieur de Tréville, Sa Majesté vient de m’envoyer quérir pour savoir

comment les choses s’étaient passées hier matin à mon hôtel. Je lui ai

dit la vérité, c’est-à-dire que la faute était à mes gens, et que

j’étais prêt à vous en faire mes excuses. Puisque je vous rencontre,

veuillez les recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis.

— Monsieur le duc, dit M. de Tréville, j’étais si plein de confiance

dans votre loyauté, que je n’avais pas voulu près de Sa Majesté d’autre

défenseur que vous-même. Je vois que je ne m’étais pas abusé, et je

vous remercie de ce qu’il y a encore en France un homme de qui on

puisse dire sans se tromper ce que j’ai dit de vous.

— C’est bien, c’est bien! dit le roi qui avait écouté tous ces

compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Tréville,

puisqu’il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais être des

siens, mais qu’il me néglige; qu’il y a tantôt trois ans que je ne l’ai

vu, et que je ne le vois que quand je l’envoie chercher. Dites-lui tout

cela de ma part, car ce sont de ces choses qu’un roi ne peut dire

lui-même.

— Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majesté croie bien que

ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de Tréville, que ce

ne sont point ceux qu’elle voit à toute heure du jour qui lui sont le

plus dévoués.

— Ah! vous avez entendu ce que j’ai dit; tant mieux, duc, tant mieux,

dit le roi en s’avançant jusque sur la porte. Ah! c’est vous, Tréville!

où sont vos mousquetaires? Je vous avais dit avant-hier de me les

amener, pourquoi ne l’avez-vous pas fait?

— Ils sont en bas, Sire, et avec votre congé La Chesnaye va leur dire

de monter.

— Oui, oui, qu’ils viennent tout de suite; il va être huit heures, et à

neuf heures j’attends une visite. Allez, monsieur le duc, et revenez

surtout. Entrez, Tréville.»

Le duc salua et sortit. Au moment où il ouvrait la porte, les trois

mousquetaires et d’Artagnan, conduits par La Chesnaye, apparaissaient

au haut de l’escalier.

«Venez, mes braves, dit le roi, venez; j’ai à vous gronder.»

Les mousquetaires s’approchèrent en s’inclinant; d’Artagnan les suivait

par-derrière.

«Comment diable! continua le roi; à vous quatre, sept gardes de Son

Éminence mis hors de combat en deux jours! C’est trop, messieurs, c’est

trop. À ce compte-là, Son Éminence serait forcée de renouveler sa

compagnie dans trois semaines, et moi de faire appliquer les édits dans

toute leur rigueur. Un par hasard, je ne dis pas; mais sept en deux

jours, je le répète, c’est trop, c’est beaucoup trop.

— Aussi, Sire, Votre Majesté voit qu’ils viennent tout contrits et tout

repentants lui faire leurs excuses.

— Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie point

à leurs faces hypocrites; il y a surtout là-bas une figure de Gascon.

Venez ici, monsieur.»

D’Artagnan, qui comprit que c’était à lui que le compliment

s’adressait, s’approcha en prenant son air le plus désespéré.

«Eh bien, que me disiez-vous donc que c’était un jeune homme? c’est un

enfant, monsieur de Tréville, un véritable enfant! Et c’est celui-là

qui a donné ce rude coup d’épée à Jussac?

— Et ces deux beaux coups d’épée à Bernajoux.

— Véritablement!

— Sans compter, dit Athos, que s’il ne m’avait pas tiré des mains de

Biscarat, je n’aurais très certainement pas l’honneur de faire en ce

moment-ci ma très humble révérence à Votre Majesté.

— Mais c’est donc un véritable démon que ce Béarnais, ventre-

saint-gris! monsieur de Tréville comme eût dit le roi mon père. À ce

métier-là, on doit trouer force pourpoints et briser force épées. Or

les Gascons sont toujours pauvres, n’est-ce pas?

— Sire, je dois dire qu’on n’a pas encore trouvé des mines d’or dans

leurs montagnes, quoique le Seigneur dût bien ce miracle en récompense

de la manière dont ils ont soutenu les prétentions du roi votre père.

— Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m’ont fait roi moi-même,

n’est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon père? Eh bien, à

la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye, allez voir si, en

fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles; et

si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons, jeune

homme, la main sur la conscience, comment cela s’est-il passé?»

D’Artagnan raconta l’aventure de la veille dans tous ses détails:

comment, n’ayant pas pu dormir de la joie qu’il éprouvait à voir Sa

Majesté, il était arrivé chez ses amis trois heures avant l’heure de

l’audience; comment ils étaient allés ensemble au tripot, et comment,

sur la crainte qu’il avait manifestée de recevoir une balle au visage,

il avait été raillé par Bernajoux, lequel avait failli payer cette

raillerie de la perte de la vie, et M. de La Trémouille, qui n’y était

pour rien, de la perte de son hôtel.

«C’est bien cela, murmurait le roi; oui, c’est ainsi que le duc m’a

raconté la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours, et de ses

plus chers; mais c’est assez comme cela, messieurs, entendez-vous!

c’est assez: vous avez pris votre revanche de la rue Férou, et au-delà;

vous devez être satisfaits.

— Si Votre Majesté l’est, dit Tréville, nous le sommes.

— Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignée d’or de la main

de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d’Artagnan. Voici, dit-il,

une preuve de ma satisfaction.»

À cette époque, les idées de fierté qui sont de mise de nos jours

n’étaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main à la

main de l’argent du roi, et n’en était pas le moins du monde humilié.

D’Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans faire

aucune façon, et en remerciant tout au contraire grandement Sa Majesté.

«Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu’il est

huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l’ai dit, j’attends

quelqu’un à neuf heures. Merci de votre dévouement, messieurs. J’y puis

compter, n’est-ce pas?

— Oh! Sire, s’écrièrent d’une même voix les quatre compagnons, nous

nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté.

— Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me serez

plus utiles. Tréville, ajouta le roi à demi-voix pendant que les autres

se retiraient, comme vous n’avez pas de place dans les mousquetaires et

que d’ailleurs pour entrer dans ce corps nous avons décidé qu’il

fallait faire un noviciat, placez ce jeune homme dans la compagnie des

gardes de M. des Essarts, votre beau- frère. Ah! pardieu! Tréville, je

me réjouis de la grimace que va faire le cardinal: il sera furieux,

mais cela m’est égal; je suis dans mon droit.»

Et le roi salua de la main Tréville, qui sortit et s’en vint rejoindre

ses mousquetaires, qu’il trouva partageant avec d’Artagnan les quarante

pistoles.

Et le cardinal, comme l’avait dit Sa Majesté, fut effectivement

furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du roi,

ce qui n’empêchait pas le roi de lui faire la plus charmante mine du

monde, et toutes les fois qu’il le rencontrait de lui demander de sa

voix la plus caressante:

«Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce

pauvre Jussac, qui sont à vous?»

CHAPITRE VII.

L’INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES

Lorsque d’Artagnan fut hors du Louvre, et qu’il consulta ses amis sur

l’emploi qu’il devait faire de sa part des quarante pistoles, Athos lui

conseilla de commander un bon repas à la Pomme de Pin, Porthos de

prendre un laquais, et Aramis de se faire une maîtresse convenable.

Le repas fut exécuté le jour même, et le laquais y servit à table. Le

repas avait été commandé par Athos, et le laquais fourni par Porthos.

C’était un Picard que le glorieux mousquetaire avait embauché le jour

même et à cette occasion sur le pont de la Tournelle, pendant qu’il

faisait des ronds en crachant dans l’eau.

Porthos avait prétendu que cette occupation était la preuve d’une

organisation réfléchie et contemplative, et il l’avait emmené sans

autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le compte

duquel il se crut engagé, avait séduit Planchet — c’était le nom du

Picard —; il y eut chez lui un léger désappointement lorsqu’il vit que

la place était déjà prise par un confrère nommé Mousqueton, et lorsque

Porthos lui eut signifié que son état de maison, quoi que grand, ne

comportait pas deux domestiques, et qu’il lui fallait entrer au service

de d’Artagnan. Cependant, lorsqu’il assista au dîner que donnait son

maître et qu’il vit celui-ci tirer en payant une poignée d’or de sa

poche, il crut sa fortune faite et remercia le Ciel d’être tombé en la

possession d’un pareil Crésus; il persévéra dans cette opinion

jusqu’après le festin, des reliefs duquel il répara de longues

abstinences. Mais en faisant, le soir, le lit de son maître, les

chimères de Planchet s’évanouirent. Le lit était le seul de

l’appartement, qui se composait d’une antichambre et d’une chambre à

coucher. Planchet coucha dans l’antichambre sur une couverture tirée du

lit de d’Artagnan, et dont d’Artagnan se passa depuis.

Athos, de son côté, avait un valet qu’il avait dressé à son service

d’une façon toute particulière, et que l’on appelait Grimaud. Il était

fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons d’Athos, bien entendu.

Depuis cinq ou six ans qu’il vivait dans la plus profonde intimité avec

ses compagnons Porthos et Aramis, ceux-ci se rappelaient l’avoir vu

sourire souvent, mais jamais ils ne l’avaient entendu rire. Ses paroles

étaient brèves et expressives, disant toujours ce qu’elles voulaient

dire, rien de plus: pas d’enjolivements, pas de broderies, pas

d’arabesques. Sa conversation était un fait sans aucun épisode.

Quoique Athos eût à peine trente ans et fût d’une grande beauté de

corps et d’esprit, personne ne lui connaissait de maîtresse. Jamais il

ne parlait de femmes. Seulement il n’empêchait pas qu’on en parlât

devant lui, quoiqu’il fût facile de voir que ce genre de conversation,

auquel il ne se mêlait que par des mots amers et des aperçus

misanthropiques, lui était parfaitement désagréable. Sa réserve, sa

sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un vieillard; il avait

donc, pour ne point déroger à ses habitudes, habitué Grimaud à lui

obéir sur un simple geste ou sur un simple mouvement des lèvres. Il ne

lui parlait que dans des circonstances suprêmes.

Quelquefois Grimaud, qui craignait son maître comme le feu, tout en

ayant pour sa personne un grand attachement et pour son génie une

grande vénération, croyait avoir parfaitement compris ce qu’il

désirait, s’élançait pour exécuter l’ordre reçu, et faisait précisément

le contraire. Alors Athos haussait les épaules et, sans se mettre en

colère, rossait Grimaud. Ces jours-là, il parlait un peu.

Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractère tout opposé à celui

d’Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut; peu

lui importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu’on

l’écoutât ou non; il parlait pour le plaisir de parler et pour le

plaisir de s’entendre; il parlait de toutes choses excepté de sciences,

excipant à cet endroit de la haine invétérée que depuis son enfance il

portait, disait-il, aux savants. Il avait moins grand air qu’Athos, et

le sentiment de son infériorité à ce sujet l’avait, dans le

commencement de leur liaison, rendu souvent injuste pour ce

gentilhomme, qu’il s’était alors efforcé de dépasser par ses splendides

toilettes. Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire et rien que par

la façon dont il rejetait la tête en arrière et avançait le pied, Athos

prenait à l’instant même la place qui lui était due et reléguait le

fastueux Porthos au second rang. Porthos s’en consolait en remplissant

l’antichambre de M. de Tréville et les corps de garde du Louvre du

bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le

moment, après avoir passé de la noblesse de robe à la noblesse d’épée,

de la robine à la baronne, il n’était question de rien de moins pour

Porthos que d’une princesse étrangère qui lui voulait un bien énorme.

Un vieux proverbe dit: «Tel maître, tel valet.» Passons donc du valet

d’Athos au valet de Porthos, de Grimaud à Mousqueton.

Mousqueton était un Normand dont son maître avait changé le nom

pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus

belliqueux de Mousqueton. Il était entré au service de Porthos à la

condition qu’il serait habillé et logé seulement, mais d’une façon

magnifique; il ne réclamait que deux heures par jour pour les consacrer

à une industrie qui devait suffire à pourvoir à ses autres besoins.

Porthos avait accepté le marché; la chose lui allait à merveille. Il

faisait tailler à Mousqueton des pourpoints dans ses vieux habits et

dans ses manteaux de rechange, et, grâce à un tailleur fort intelligent

qui lui remettait ses hardes à neuf en les retournant, et dont la femme

était soupçonnée de vouloir faire descendre Porthos de ses habitudes

aristocratiques, Mousqueton faisait à la suite de son maître fort bonne

figure.

Quant à Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment exposé le

caractère, caractère du reste que, comme celui de ses compagnons, nous

pourrons suivre dans son développement, son laquais s’appelait Bazin.

Grâce à l’espérance qu’avait son maître d’entrer un jour dans les

ordres, il était toujours vêtu de noir, comme doit l’être le serviteur

d’un homme d’Église. C’était un Berrichon de trente-cinq à quarante

ans, doux, paisible, grassouillet, occupant à lire de pieux ouvrages

les loisirs que lui laissait son maître, faisant à la rigueur pour deux

un dîner de peu de plats, mais excellent. Au reste, muet, aveugle,

sourd et d’une fidélité à toute épreuve.

Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les

maîtres et les valets, passons aux demeures occupées par chacun d’eux.

Athos habitait rue Férou, à deux pas du Luxembourg; son appartement se

composait de deux petites chambres, fort proprement meublées, dans une

maison garnie dont l’hôtesse encore jeune et véritablement encore belle

lui faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d’une grande

splendeur passée éclataient çà et là aux murailles de ce modeste

logement: c’était une épée, par exemple, richement damasquinée, qui

remontait pour la façon à l’époque de François Ier, et dont la poignée

seule, incrustée de pierres précieuses, pouvait valoir deux cents

pistoles, et que cependant, dans ses moments de plus grande détresse,

Athos n’avait jamais consenti à engager ni à vendre. Cette épée avait

longtemps fait l’ambition de Porthos. Porthos aurait donné dix années

de sa vie pour posséder cette épée.

Un jour qu’il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya même de

l’emprunter à Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches, ramassa

tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaînes d’or, il offrit tout

à Porthos; mais quant à l’épée, lui dit-il, elle était scellée à sa

place et ne devait la quitter que lorsque son maître quitterait

lui-même son logement. Outre son épée, il y avait encore un portrait

représentant un seigneur du temps de Henri III vêtu avec la plus grande

élégance, et qui portait l’ordre du Saint-Esprit, et ce portrait avait

avec Athos certaines ressemblances de lignes, certaines similitudes de

famille, qui indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du

roi, était son ancêtre.

Enfin, un coffre de magnifique orfèvrerie, aux mêmes armes que l’épée

et le portrait, faisait un milieu de cheminée qui jurait effroyablement

avec le reste de la garniture. Athos portait toujours la clef de ce

coffre sur lui. Mais un jour il l’avait ouvert devant Porthos, et

Porthos avait pu s’assurer que ce coffre ne contenait que des lettres

et des papiers: des lettres d’amour et des papiers de famille, sans

doute.

Porthos habitait un appartement très vaste et d’une très somptueuse

apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu’il passait avec

quelque ami devant ses fenêtres, à l’une desquelles Mousqueton se

tenait toujours en grande livrée, Porthos levait la tête et la main, et

disait: _Voilà ma demeure!_ Mais jamais on ne le trouvait chez lui,

jamais il n’invitait personne à y monter, et nul ne pouvait se faire

une idée de ce que cette somptueuse apparence renfermait de richesses

réelles.

Quant à Aramis, il habitait un petit logement composé d’un boudoir,

d’une salle à manger et d’une chambre à coucher, laquelle chambre,

située comme le reste de l’appartement au rez-de- chaussée, donnait sur

un petit jardin frais, vert, ombreux et impénétrable aux yeux du

voisinage.

Quant à d’Artagnan, nous savons comment il était logé, et nous avons

déjà fait connaissance avec son laquais, maître Planchet.

D’Artagnan, qui était fort curieux de sa nature, comme sont les gens,

du reste, qui ont le génie de l’intrigue, fit tous ses efforts pour

savoir ce qu’étaient au juste Athos, Porthos et Aramis; car, sous ces

noms de guerre, chacun des jeunes gens cachait son nom de gentilhomme,

Athos surtout, qui sentait son grand seigneur d’une lieue. Il s’adressa

donc à Porthos pour avoir des renseignements sur Athos et Aramis, et à

Aramis pour connaître Porthos.

Malheureusement, Porthos lui-même ne savait de la vie de son silencieux

camarade que ce qui en avait transpiré. On disait qu’il avait eu de

grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et qu’une affreuse

trahison avait empoisonné à jamais la vie de ce galant homme. Quelle

était cette trahison? Tout le monde l’ignorait.

Quant à Porthos, excepté son véritable nom, que M. de Tréville savait

seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie était facile à

connaître. Vaniteux et indiscret, on voyait à travers lui comme à

travers un cristal. La seule chose qui eût pu égarer l’investigateur

eût été que l’on eût cru tout le bien qu’il disait de lui.

Quant à Aramis, tout en ayant l’air de n’avoir aucun secret, c’était un

garçon tout confit de mystères, répondant peu aux questions qu’on lui

faisait sur les autres, et éludant celles que l’on faisait sur

lui-même. Un jour, d’Artagnan, après l’avoir longtemps interrogé sur

Porthos et en avoir appris ce bruit qui courait de la bonne fortune du

mousquetaire avec une princesse, voulut savoir aussi à quoi s’en tenir

sur les aventures amoureuses de son interlocuteur.

«Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des baronnes,

des comtesses et des princesses des autres?

— Pardon, interrompit Aramis, j’ai parlé parce que Porthos en parle

lui-même, parce qu’il a crié toutes ces belles choses devant moi. Mais

croyez bien, mon cher monsieur d’Artagnan, que si je les tenais d’une

autre source ou qu’il me les eût confiées, il n’y aurait pas eu de

confesseur plus discret que moi.

— Je n’en doute pas, reprit d’Artagnan; mais enfin, il me semble que

vous-même vous êtes assez familier avec les armoiries, témoin certain

mouchoir brodé auquel je dois l’honneur de votre connaissance.»

Aramis, cette fois, ne se fâcha point, mais il prit son air le plus

modeste et répondit affectueusement:

«Mon cher, n’oubliez pas que je veux être Église, et que je fuis toutes

les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne m’avait point

été confié, mais il avait été oublié chez moi par un de mes amis. J’ai

dû le recueillir pour ne pas les compromettre, lui et la dame qu’il

aime. Quant à moi, je n’ai point et ne veux point avoir de maîtresse,

suivant en cela l’exemple très judicieux d’Athos, qui n’en a pas plus

que moi.

— Mais, que diable! vous n’êtes pas abbé, puisque vous êtes

mousquetaire.

— Mousquetaire par intérim, mon cher, comme dit le cardinal,

mousquetaire contre mon gré, mais homme Église dans le coeur,

croyez-moi. Athos et Porthos m’ont fourré là-dedans pour m’occuper:

j’ai eu, au moment d’être ordonné, une petite difficulté avec… Mais

cela ne vous intéresse guère, et je vous prends un temps précieux.

— Point du tout, cela m’intéresse fort, s’écria d’Artagnan, et je n’ai

pour le moment absolument rien à faire.

— Oui, mais moi j’ai mon bréviaire à dire, répondit Aramis, puis

quelques vers à composer que m’a demandés Mme d’Aiguillon; ensuite je

dois passer rue Saint-Honoré afin d’acheter du rouge pour Mme de

Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je

suis très pressé, moi.»

Et Aramis tendit affectueusement la main à son compagnon, et prit congé

de lui.

D’Artagnan ne put, quelque peine qu’il se donnât, en savoir davantage

sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de croire dans le

présent tout ce qu’on disait de leur passé, espérant des révélations

plus sûres et plus étendues de l’avenir. En attendant, il considéra

Athos comme un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un

Joseph.

Au reste, la vie des quatre jeunes gens était joyeuse: Athos jouait, et

toujours malheureusement. Cependant il n’empruntait jamais un sou à ses

amis, quoique sa bourse fût sans cesse à leur service, et lorsqu’il

avait joué sur parole, il faisait toujours réveiller son créancier à

six heures du matin pour lui payer sa dette de la veille.

Porthos avait des fougues: ces jours-là, s’il gagnait, on le voyait

insolent et splendide; s’il perdait, il disparaissait complètement

pendant quelques jours, après lesquels il reparaissait le visage blême

et la mine allongée, mais avec de l’argent dans ses poches.

Quant à Aramis, il ne jouait jamais. C’était bien le plus mauvais

mousquetaire et le plus méchant convive qui se pût voir… Il avait

toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d’un dîner, quand

chacun, dans l’entraînement du vin et dans la chaleur de la

conversation, croyait que l’on en avait encore pour deux ou trois

heures à rester à table, Aramis regardait sa montre, se levait avec un

gracieux sourire et prenait congé de la société, pour aller, disait-il,

consulter un casuiste avec lequel il avait rendez-vous. D’autres fois,

il retournait à son logis pour écrire une thèse, et priait ses amis de

ne pas le distraire.

Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mélancolique, si bien

séant à sa noble figure, et Porthos buvait en jurant qu’Aramis ne

serait jamais qu’un curé de village.

Planchet, le valet de d’Artagnan, supporta noblement la bonne fortune;

il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il revenait au

logis gai comme pinson et affable envers son maître. Quand le vent de

l’adversité commença à souffler sur le ménage de la rue des Fossoyeurs,

c’est-à-dire quand les quarante pistoles du roi Louis XIII furent

mangées ou à peu près, il commença des plaintes qu’Athos trouva

nauséabondes, Porthos indécentes, et Aramis ridicules. Athos conseilla

donc à d’Artagnan de congédier le drôle, Porthos voulait qu’on le

bâtonnât auparavant, et Aramis prétendit qu’un maître ne devait

entendre que les compliments qu’on fait de lui.

«Cela vous est bien aisé à dire, reprit d’Artagnan: à vous, Athos, qui

vivez muet avec Grimaud, qui lui défendez de parler, et qui, par

conséquent, n’avez jamais de mauvaises paroles avec lui; à vous,

Porthos, qui menez un train magnifique et qui êtes un dieu pour votre

valet Mousqueton; à vous enfin, Aramis, qui, toujours distrait par vos

études théologiques, inspirez un profond respect à votre serviteur

Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui suis sans consistance et

sans ressources, moi qui ne suis pas mousquetaire ni même garde, moi,

que ferai-je pour inspirer de l’affection, de la terreur ou du respect

à Planchet?

— La chose est grave, répondirent les trois amis, c’est une affaire

d’intérieur; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre

tout de suite sur le pied où l’on désire qu’ils restent. Réfléchissez

donc.»

D’Artagnan réfléchit et se résolut à rouer Planchet par provision, ce

qui fut exécuté avec la conscience que d’Artagnan mettait en toutes

choses; puis, après l’avoir bien rossé, il lui défendit de quitter son

service sans sa permission. «Car, ajouta-t-il, l’avenir ne peut me

faire faute; j’attends inévitablement des temps meilleurs. Ta fortune

est donc faite si tu restes près de moi, et je suis trop bon maître

pour te faire manquer ta fortune en t’accordant le congé que tu me

demandes.»

Cette manière d’agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires pour

la politique de d’Artagnan. Planchet fut également saisi d’admiration

et ne parla plus de s’en aller.

La vie des quatre jeunes gens était devenue commune; d’Artagnan, qui

n’avait aucune habitude, puisqu’il arrivait de sa province et tombait

au milieu d’un monde tout nouveau pour lui, prit aussitôt les habitudes

de ses amis.

On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en été, et l’on

allait prendre le mot d’ordre et l’air des affaires chez M. de

Tréville. D’Artagnan, bien qu’il ne fût pas mousquetaire, en faisait le

service avec une ponctualité touchante: il était toujours de garde,

parce qu’il tenait toujours compagnie à celui de ses trois amis qui

montait la sienne. On le connaissait à l’hôtel des mousquetaires, et

chacun le tenait pour un bon camarade; M. de Tréville, qui l’avait

apprécié du premier coup d’oeil, et qui lui portait une véritable

affection, ne cessait de le recommander au roi.

De leur côté, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune

camarade. L’amitié qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de se

voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires,

soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l’un après l’autre

comme des ombres; et l’on rencontrait toujours les inséparables se

cherchant du Luxembourg à la place Saint-Sulpice, ou de la rue du

Vieux-Colombier au Luxembourg.

En attendant, les promesses de M. de Tréville allaient leur train. Un

beau jour, le roi commanda à M. le chevalier des Essarts de prendre

d’Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. D’Artagnan endossa

en soupirant cet habit, qu’il eût voulu, au prix de dix années de son

existence, troquer contre la casaque de mousquetaire. Mais M. de

Tréville promit cette faveur après un noviciat de deux ans, noviciat

qui pouvait être abrégé au reste, si l’occasion se présentait pour

d’Artagnan de rendre quelque service au roi ou de faire quelque action

d’éclat. D’Artagnan se retira sur cette promesse et, dès le lendemain,

commença son service.

Alors ce fut le tour d’Athos, de Porthos et d’Aramis de monter la garde

avec d’Artagnan quand il était de garde. La compagnie de M. le

chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d’un, le jour où

elle prit d’Artagnan.

CHAPITRE VIII.

UNE INTRIGUE DE COEUR

Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les

choses de ce monde, après avoir eu un commencement avaient eu une fin,

et depuis cette fin nos quatre compagnons étaient tombés dans la gêne.

D’abord Athos avait soutenu pendant quelque temps l’association de ses

propres deniers. Porthos lui avait succédé, et, grâce à une de ces

disparitions auxquelles on était habitué, il avait pendant près de

quinze jours encore subvenu aux besoins de tout le monde; enfin était

arrivé le tour d’Aramis, qui s’était exécuté de bonne grâce, et qui

était parvenu, disait-il, en vendant ses livres de théologie, à se

procurer quelques pistoles.

On eut alors, comme d’habitude, recours à M. de Tréville, qui fit

quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient conduire

bien loin trois mousquetaires qui avaient déjà force comptes arriérés,

et un garde qui n’en avait pas encore.

Enfin, quand on vit qu’on allait manquer tout à fait, on rassembla par

un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.

Malheureusement, il était dans une mauvaise veine: il perdit tout, plus

vingt-cinq pistoles sur parole.

Alors la gêne devint de la détresse, on vit les affamés suivis de leurs

laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant chez leurs

amis du dehors tous les dîners qu’ils purent trouver; car, suivant

l’avis d’Aramis, on devait dans la prospérité semer des repas à droite

et à gauche pour en récolter quelques-uns dans la disgrâce.

Athos fut invité quatre fois et mena chaque fois ses amis avec leurs

laquais. Porthos eut six occasions et en fit également jouir ses

camarades; Aramis en eut huit. C’était un homme, comme on a déjà pu

s’en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne.

Quant à d’Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la

capitale, il ne trouva qu’un déjeuner de chocolat chez un prêtre de son

pays, et un dîner chez un cornette des gardes. Il mena son armée chez

le prêtre, auquel on dévora sa provision de deux mois, et chez le

cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait Planchet, on ne

mange toujours qu’une fois, même quand on mange beaucoup.

D’Artagnan se trouva donc assez humilié de n’avoir eu qu’un repas et

demi, car le déjeuner chez le prêtre ne pouvait compter que pour un

demi-repas, à offrir à ses compagnons en échange des festins que

s’étaient procurés Athos, Porthos et Aramis. Il se croyait à charge à

la société, oubliant dans sa bonne foi toute juvénile qu’il avait

nourri cette société pendant un mois, et son esprit préoccupé se mit à

travailler activement. Il réfléchit que cette coalition de quatre

hommes jeunes, braves, entreprenants et actifs devait avoir un autre

but que des promenades déhanchées, des leçons d’escrime et des lazzi

plus ou moins spirituels.

En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dévoués les uns aux

autres depuis la bourse jusqu’à la vie, quatre hommes se soutenant

toujours, ne reculant jamais, exécutant isolément ou ensemble les

résolutions prises en commun; quatre bras menaçant les quatre points

cardinaux ou se tournant vers un seul point, devaient inévitablement,

soit souterrainement, soit au jour, soit par la mine, soit par la

tranchée, soit par la ruse, soit par la force, s’ouvrir un chemin vers

le but qu’ils voulaient atteindre, si bien défendu ou si éloigné qu’il

fût. La seule chose qui étonnât d’Artagnan, c’est que ses compagnons

n’eussent point songé à cela.

Il y songeait, lui, et sérieusement même, se creusant la cervelle pour

trouver une direction à cette force unique quatre fois multipliée avec

laquelle il ne doutait pas que, comme avec le levier que cherchait

Archimède, on ne parvînt à soulever le monde, — lorsque l’on frappa

doucement à la porte. D’Artagnan réveilla Planchet et lui ordonna

d’aller ouvrir.

Que de cette phrase: d’Artagnan réveilla Planchet, le lecteur n’aille

pas augurer qu’il faisait nuit ou que le jour n’était point encore

venu. Non! quatre heures venaient de sonner. Planchet, deux heures

auparavant, était venu demander à dîner à son maître, lequel lui avait

répondu par le proverbe: «Qui dort dîne.» Et Planchet dînait en

dormant.

Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l’air d’un

bourgeois.

Planchet, pour son dessert, eût bien voulu entendre la conversation;

mais le bourgeois déclara à d’Artagnan que ce qu’il avait à lui dire

étant important et confidentiel, il désirait demeurer en tête-à-tête

avec lui.

D’Artagnan congédia Planchet et fit asseoir son visiteur.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se

regardèrent comme pour faire une connaissance préalable, après quoi

d’Artagnan s’inclina en signe qu’il écoutait.

«J’ai entendu parler de M. d’Artagnan comme d’un jeune homme fort

brave, dit le bourgeois, et cette réputation dont il jouit à juste

titre m’a décidé à lui confier un secret.

— Parlez, monsieur, parlez», dit d’Artagnan, qui d’instinct flaira

quelque chose d’avantageux.

Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:

«J’ai ma femme qui est lingère chez la reine, monsieur, et qui ne

manque ni de sagesse, ni de beauté. On me l’a fait épouser voilà

bientôt trois ans, quoiqu’elle n’eût qu’un petit avoir, parce que M. de

La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la protège…

— Eh bien, monsieur? demanda d’Artagnan.

— Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a été

enlevée hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.

— Et par qui votre femme a-t-elle été enlevée?

— Je n’en sais rien sûrement, monsieur, mais je soupçonne quelqu’un.

— Et quelle est cette personne que vous soupçonnez?

— Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.

— Diable!

— Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le bourgeois,

je suis convaincu, moi, qu’il y a moins d’amour que de politique dans

tout cela.

— Moins d’amour que de politique, reprit d’Artagnan d’un air fort

réfléchi, et que soupçonnez-vous?

— Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupçonne…

— Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande absolument

rien, moi. C’est vous qui êtes venu. C’est vous qui m’avez dit que vous

aviez un secret à me confier. Faites donc à votre guise, il est encore

temps de vous retirer.

— Non, monsieur, non; vous m’avez l’air d’un honnête jeune homme, et

j’aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n’est pas à cause de

ses amours que ma femme a été arrêtée, mais à cause de celles d’une

plus grande dame qu’elle.

— Ah! ah! serait-ce à cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit

d’Artagnan, qui voulut avoir l’air, vis-à-vis de son bourgeois, d’être

au courant des affaires de la cour.

— Plus haut, monsieur, plus haut.

— De Mme d’Aiguillon?

— Plus haut encore.

— De Mme de Chevreuse?

— Plus haut, beaucoup plus haut!

— De la… d’Artagnan s’arrêta.

— Oui, monsieur, répondit si bas, qu’à peine si on put l’entendre, le

bourgeois épouvanté.

— Et avec qui?

— Avec qui cela peut-il être, si ce n’est avec le duc de…

— Le duc de…

— Oui, monsieur! répondit le bourgeois, en donnant à sa voix une

intonation plus sourde encore.

— Mais comment savez-vous tout cela, vous?

— Ah! comment je le sais?

— Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou… vous

comprenez.

— Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-même.

— Qui le sait, elle, par qui?

— Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu’elle était la filleule

de M. de La Porte, l’homme de confiance de la reine? Eh bien, M. de La

Porte l’avait mise près de Sa Majesté pour que notre pauvre reine au

moins eût quelqu’un à qui se fier, abandonnée comme elle l’est par le

roi, espionnée comme elle l’est par le cardinal, trahie comme elle

l’est par tous.

— Ah! ah! voilà qui se dessine, dit d’Artagnan.

— Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses

conditions était qu’elle devait me venir voir deux fois la semaine;

car, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, ma femme m’aime

beaucoup; ma femme est donc venue, et m’a confié que la reine, en ce

moment-ci, avait de grandes craintes.

— Vraiment?

— Oui, M. le cardinal, à ce qu’il paraît, la poursuit et la persécute

plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l’histoire de la

sarabande. Vous savez l’histoire de la sarabande?

— Pardieu, si je la sais! répondit d’Artagnan, qui ne savait rien du

tout, mais qui voulait avoir l’air d’être au courant.

— De sorte que, maintenant, ce n’est plus de la haine, c’est de la

vengeance.

— Vraiment?

— Et la reine croit…

— Eh bien, que croit la reine?

— Elle croit qu’on a écrit à M. le duc de Buckingham en son nom.

— Au nom de la reine?

— Oui, pour le faire venir à Paris, et une fois venu à Paris, pour

l’attirer dans quelque piège.

— Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu’a-t-elle à faire dans

tout cela?

— On connaît son dévouement pour la reine, et l’on veut ou l’éloigner

de sa maîtresse, ou l’intimider pour avoir les secrets de Sa Majesté,

ou la séduire pour se servir d’elle comme d’un espion.

— C’est probable, dit d’Artagnan; mais l’homme qui l’a enlevée, le

connaissez-vous?

— Je vous ai dit que je croyais le connaître.

— Son nom?

— Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c’est que c’est une

créature du cardinal, son âme damnée.

— Mais vous l’avez vu?

— Oui, ma femme me l’a montré un jour.

— A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaître?

— Oh! certainement, c’est un seigneur de haute mine, poil noir, teint

basané, oeil perçant, dents blanches et une cicatrice à la tempe.

— Une cicatrice à la tempe! s’écria d’Artagnan, et avec cela dents

blanches, oeil perçant, teint basané, poil noir, et haute mine; c’est

mon homme de Meung!

— C’est votre homme, dites-vous?

— Oui, oui; mais cela ne fait rien à la chose. Non, je me trompe, cela

la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le mien, je

ferai d’un coup deux vengeances, voilà tout; mais où rejoindre cet

homme?

— Je n’en sais rien.

— Vous n’avez aucun renseignement sur sa demeure?

— Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en sortait

comme elle allait y entrer, et elle me l’a fait voir.

— Diable! diable! murmura d’Artagnan, tout ceci est bien vague; par qui

avez-vous su l’enlèvement de votre femme?

— Par M. de La Porte.

— Vous a-t-il donné quelque détail?

— Il n’en avait aucun.

— Et vous n’avez rien appris d’un autre côté?

— Si fait, j’ai reçu…

— Quoi?

— Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?

— Vous revenez encore là-dessus; cependant je vous ferai observer que,

cette fois, il est un peu tard pour reculer.

— Aussi je ne recule pas, mordieu! s’écria le bourgeois en jurant pour

se monter la tête. D’ailleurs, foi de Bonacieux…

— Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d’Artagnan.

— Oui, c’est mon nom.

— Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai interrompu;

mais il me semblait que ce nom ne m’était pas inconnu.

— C’est possible, monsieur. Je suis votre propriétaire.

— Ah! ah! fit d’Artagnan en se soulevant à demi et en saluant, vous

êtes mon propriétaire?

— Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous êtes chez

moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez

oublié de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous ai pas

tourmenté un seul instant, j’ai pensé que vous auriez égard à ma

délicatesse.

— Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d’Artagnan, croyez

que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procédé, et que,

comme je vous l’ai dit, si je puis vous être bon à quelque chose…

— Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j’allais vous le

dire, foi de Bonacieux, j’ai confiance en vous.

— Achevez donc ce que vous avez commencé à me dire.»

Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le présenta à d’Artagnan.

«Une lettre! fit le jeune homme.

— Que j’ai reçue ce matin.»

D’Artagnan l’ouvrit, et comme le jour commençait à baisser, il

s’approcha de la fenêtre. Le bourgeois le suivit.

«Ne cherchez pas votre femme, lut d’Artagnan, elle vous sera rendue

quand on n’aura plus besoin d’elle. Si vous faites une seule démarche

pour la retrouver, vous êtes perdu.»

«Voilà qui est positif, continua d’Artagnan; mais après tout, ce n’est

qu’une menace.

— Oui, mais cette menace m’épouvante; moi, monsieur, je ne suis pas

homme d’épée du tout, et j’ai peur de la Bastille.

— Hum! fit d’Artagnan; mais c’est que je ne me soucie pas plus de la

Bastille que vous, moi. S’il ne s’agissait que d’un coup d’épée, passe

encore.

— Cependant, monsieur, j’avais bien compté sur vous dans cette

occasion.

— Oui?

— Vous voyant sans cesse entouré de mousquetaires à l’air fort superbe,

et reconnaissant que ces mousquetaires étaient ceux de M. de Tréville,

et par conséquent des ennemis du cardinal, j’avais pensé que vous et

vos amis, tout en rendant justice à notre pauvre reine, seriez

enchantés de jouer un mauvais tour à Son Éminence.

— Sans doute.

— Et puis j’avais pensé que, me devant trois mois de loyer dont je ne

vous ai jamais parlé…

— Oui, oui, vous m’avez déjà donné cette raison, et je la trouve

excellente.

— Comptant de plus, tant que vous me ferez l’honneur de rester chez

moi, ne jamais vous parler de votre loyer à venir…

— Très bien.

— Et ajoutez à cela, si besoin est, comptant vous offrir une

cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilité, vous vous

trouviez gêné en ce moment.

— À merveille; mais vous êtes donc riche, mon cher monsieur Bonacieux?

— Je suis à mon aise, monsieur, c’est le mot; j’ai amassé quelque chose

comme deux ou trois mille écus de rente dans le commerce de la

mercerie, et surtout en plaçant quelques fonds sur le dernier voyage du

célèbre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous comprenez,

monsieur… Ah! mais… s’écria le bourgeois.

— Quoi? demanda d’Artagnan.

— Que vois-je là?

— Où?

— Dans la rue, en face de vos fenêtres, dans l’embrasure de cette

porte: un homme enveloppé dans un manteau.

— C’est lui! s’écrièrent à la fois d’Artagnan et le bourgeois, chacun

d’eux en même temps ayant reconnu son homme.

— Ah! cette fois-ci, s’écria d’Artagnan en sautant sur son épée, cette

fois-ci, il ne m’échappera pas.»

Et tirant son épée du fourreau, il se précipita hors de l’appartement.

Sur l’escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. Ils

s’écartèrent, d’Artagnan passa entre eux comme un trait.

«Ah çà, où cours-tu ainsi? lui crièrent à la fois les deux

mousquetaires.

— L’homme de Meung!» répondit d’Artagnan, et il disparut.

D’Artagnan avait plus d’une fois raconté à ses amis son aventure avec

l’inconnu, ainsi que l’apparition de la belle voyageuse à laquelle cet

homme avait paru confier une si importante missive.

L’avis d’Athos avait été que d’Artagnan avait perdu sa lettre dans la

bagarre. Un gentilhomme, selon lui — et, au portrait que d’Artagnan

avait fait de l’inconnu, ce ne pouvait être qu’un gentilhomme —, un

gentilhomme devait être incapable de cette bassesse, de voler une

lettre.

Porthos n’avait vu dans tout cela qu’un rendez-vous amoureux donné par

une dame à un cavalier ou par un cavalier à une dame, et qu’était venu

troubler la présence de d’Artagnan et de son cheval jaune.

Aramis avait dit que ces sortes de choses étant mystérieuses, mieux

valait ne les point approfondir.

Ils comprirent donc, sur les quelques mots échappés à d’Artagnan, de

quelle affaire il était question, et comme ils pensèrent qu’après avoir

rejoint son homme ou l’avoir perdu de vue, d’Artagnan finirait toujours

par remonter chez lui, ils continuèrent leur chemin.

Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre de d’Artagnan, la chambre était

vide: le propriétaire, craignant les suites de la rencontre qui allait

sans doute avoir lieu entre le jeune homme et l’inconnu, avait, par

suite de l’exposition qu’il avait faite lui- même de son caractère,

jugé qu’il était prudent de décamper.

CHAPITRE IX.

D’ARTAGNAN SE DESSINE

Comme l’avaient prévu Athos et Porthos, au bout d’une demi-heure

d’Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manqué son homme, qui

avait disparu comme par enchantement. D’Artagnan avait couru, l’épée à

la main, toutes les rues environnantes, mais il n’avait rien trouvé qui

ressemblât à celui qu’il cherchait, puis enfin il en était revenu à la

chose par laquelle il aurait dû commencer peut-être, et qui était de

frapper à la porte contre laquelle l’inconnu était appuyé; mais c’était

inutilement qu’il avait dix ou douze fois de suite fait résonner le

marteau, personne n’avait répondu, et des voisins qui, attirés par le

bruit, étaient accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le

nez à leurs fenêtres, lui avaient assuré que cette maison, dont au

reste toutes les ouvertures étaient closes, était depuis six mois

complètement inhabitée.

Pendant que d’Artagnan courait les rues et frappait aux portes, Aramis

avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu’en revenant chez lui,

d’Artagnan trouva la réunion au grand complet.

«Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer

d’Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversée par la

colère.

— Eh bien, s’écria celui-ci en jetant son épée sur le lit, il faut que

cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme un fantôme,

comme une ombre, comme un spectre.

— Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos à Porthos.

— Moi, je ne crois que ce que j’ai vu, et comme je n’ai jamais vu

d’apparitions, je n’y crois pas.

— La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d’y croire: l’ombre de Samuel

apparut à Saül, et c’est un article de foi que je serais fâché de voir

mettre en doute, Porthos.

— Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou

réalité, cet homme est né pour ma damnation, car sa fuite nous fait

manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans laquelle il y

avait cent pistoles et peut-être plus à gagner.

— Comment cela?» dirent à la fois Porthos et Aramis.

Quant à Athos, fidèle à son système de mutisme, il se contenta

d’interroger d’Artagnan du regard.

«Planchet, dit d’Artagnan à son domestique, qui passait en ce moment la

tête par la porte entrebâillée pour tâcher de surprendre quelques

bribes de la conversation, descendez chez mon propriétaire, M.

Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi- douzaine de

bouteilles de vin de Beaugency: c’est celui que je préfère.

— Ah çà, mais vous avez donc crédit ouvert chez votre propriétaire?

demanda Porthos.

— Oui, répondit d’Artagnan, à compter d’aujourd’hui, et soyez

tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quérir

d’autre.

— Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.

— J’ai toujours dit que d’Artagnan était la forte tête de nous quatre,

fit Athos, qui, après avoir émis cette opinion à laquelle d’Artagnan

répondit par un salut, retomba aussitôt dans son silence accoutumé.

— Mais enfin, voyons, qu’y a-t-il? demanda Porthos.

— Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, à moins que

l’honneur de quelque dame ne se trouve intéressé à cette confidence, à

ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous.

— Soyez tranquilles, répondit d’Artagnan, l’honneur de personne n’aura

à se plaindre de ce que j’ai à vous dire.»

Et alors il raconta mot à mot à ses amis ce qui venait de se passer

entre lui et son hôte, et comment l’homme qui avait enlevé la femme du

digne propriétaire était le même avec lequel il avait eu maille à

partir à l’hôtellerie du Franc Meunier.

«Votre affaire n’est pas mauvaise, dit Athos après avoir goûté le vin

en connaisseur et indiqué d’un signe de tête qu’il le trouvait bon, et

l’on pourra tirer de ce brave homme cinquante à soixante pistoles.

Maintenant, reste à savoir si cinquante à soixante pistoles valent la

peine de risquer quatre têtes.

— Mais faites attention, s’écria d’Artagnan qu’il y a une femme dans

cette affaire, une femme enlevée, une femme qu’on menace sans doute,

qu’on torture peut-être, et tout cela parce qu’elle est fidèle à sa

maîtresse!

— Prenez garde, d’Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous

échauffez un peu trop, à mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux. La

femme a été créée pour notre perte, et c’est d’elle que nous viennent

toutes nos misères.»

Athos, à cette sentence d’Aramis, fronça le sourcil et se mordit les

lèvres.

«Ce n’est point de Mme Bonacieux que je m’inquiète, s’écria d’Artagnan,

mais de la reine, que le roi abandonne, que le cardinal persécute, et

qui voit tomber, les unes après les autres, les têtes de tous ses amis.

— Pourquoi aime-t-elle ce que nous détestons le plus au monde, les

Espagnols et les Anglais?

— L’Espagne est sa patrie, répondit d’Artagnan, et il est tout simple

qu’elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la même terre qu’elle.

Quant au second reproche que vous lui faites, j’ai entendu dire qu’elle

aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.

— Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais était bien

digne d’être aimé. Je n’ai jamais vu un plus grand air que le sien.

— Sans compter qu’il s’habille comme personne, dit Porthos. J’étais au

Louvre le jour où il a semé ses perles, et pardieu! j’en ai ramassé

deux que j’ai bien vendues dix pistoles pièce. Et toi, Aramis, le

connais-tu?

— Aussi bien que vous, messieurs, car j’étais de ceux qui l’ont arrêté

dans le jardin d’Amiens, où m’avait introduit M. de Putange, l’écuyer

de la reine. J’étais au séminaire à cette époque, et l’aventure me

parut cruelle pour le roi.

— Ce qui ne m’empêcherait pas, dit d’Artagnan, si je savais où est le

duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le conduire près de

la reine, ne fût-ce que pour faire enrager M. le cardinal; car notre

véritable, notre seul, notre éternel ennemi, messieurs, c’est le

cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de lui jouer quelque tour

bien cruel, j’avoue que j’y engagerais volontiers ma tête.

— Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d’Artagnan, que la reine

pensait qu’on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?

— Elle en a peur.

— Attendez donc, dit Aramis.

— Quoi? demanda Porthos.

— Allez toujours, je cherche à me rappeler des circonstances.

— Et maintenant je suis convaincu, dit d’Artagnan, que l’enlèvement de

cette femme de la reine se rattache aux événements dont nous parlons,

et peut-être à la présence de M. de Buckingham à Paris.

— Le Gascon est plein d’idées, dit Porthos avec admiration.

— J’aime beaucoup l’entendre parler, dit Athos, son patois m’amuse.

— Messieurs, reprit Aramis, écoutez ceci.

— Écoutons Aramis, dirent les trois amis.

— Hier je me trouvais chez un savant docteur en théologie que je

consulte quelquefois pour mes études…»

Athos sourit.

«Il habite un quartier désert, continua Aramis: ses goûts, sa

profession l’exigent. Or, au moment où je sortais de chez lui…»

Ici Aramis s’arrêta.

«Eh bien? demandèrent ses auditeurs, au moment où vous sortiez de chez

lui?»

Aramis parut faire un effort sur lui-même, comme un homme qui, en plein

courant de mensonge, se voit arrêter par quelque obstacle imprévu; mais

les yeux de ses trois compagnons étaient fixés sur lui, leurs oreilles

attendaient béantes, il n’y avait pas moyen de reculer.

«Ce docteur a une nièce, continua Aramis.

— Ah! il a une nièce! interrompit Porthos.

— Dame fort respectable», dit Aramis.

Les trois amis se mirent à rire.

«Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez

rien.

— Nous sommes croyants comme des mahométistes et muets comme des

catafalques, dit Athos.

— Je continue donc, reprit Aramis. Cette nièce vient quelquefois voir

son oncle; or elle s’y trouvait hier en même temps que moi, par hasard,

et je dus m’offrir pour la conduire à son carrosse.

— Ah! elle a un carrosse, la nièce du docteur? interrompit Porthos,

dont un des défauts était une grande incontinence de langue; belle

connaissance, mon ami.

— Porthos, reprit Aramis, je vous ai déjà fait observer plus d’une fois

que vous êtes fort indiscret, et que cela vous nuit près des femmes.

— Messieurs, messieurs, s’écria d’Artagnan, qui entrevoyait le fond de

l’aventure, la chose est sérieuse; tâchons donc de ne pas plaisanter si

nous pouvons. Allez, Aramis, allez.

— Tout à coup, un homme grand, brun, aux manières de gentilhomme…,

tenez, dans le genre du vôtre, d’Artagnan.

— Le même peut-être, dit celui-ci.

— C’est possible, continua Aramis,… s’approcha de moi, accompagné de

cinq ou six hommes qui le suivaient à dix pas en arrière, et du ton le

plus poli: “Monsieur le duc, me dit-il, et vous, madame”, continua-t-il

en s’adressant à la dame que j’avais sous le bras…

— À la nièce du docteur?

— Silence donc, Porthos! dit Athos, vous êtes insupportable.

— Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la moindre

résistance, sans faire le moindre bruit.»

— Il vous avait pris pour Buckingham! s’écria d’Artagnan.

— Je le crois, répondit Aramis.

— Mais cette dame? demanda Porthos.

— Il l’avait prise pour la reine! dit d’Artagnan.

— Justement, répondit Aramis.

— Le Gascon est le diable! s’écria Athos, rien ne lui échappe.

— Le fait est, dit Porthos, qu’Aramis est de la taille et a quelque

chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me semble que

l’habit de mousquetaire…

— J’avais un manteau énorme, dit Aramis.

— Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur craint

que tu ne sois reconnu?

— Je comprends encore, dit Athos, que l’espion se soit laissé prendre

par la tournure; mais le visage…

— J’avais un grand chapeau, dit Aramis.

— Oh! mon Dieu, s’écria Porthos, que de précautions pour étudier la

théologie!

— Messieurs, messieurs, dit d’Artagnan, ne perdons pas notre temps à

badiner; éparpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c’est la

clef de l’intrigue.

— Une femme de condition si inférieure! vous croyez, d’Artagnan? fit

Porthos en allongeant les lèvres avec mépris.

— C’est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Ne

vous l’ai-je pas dit, messieurs? Et d’ailleurs, c’est peut-être un

calcul de Sa Majesté d’avoir été, cette fois, chercher ses appuis si

bas. Les hautes têtes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue.

— Eh bien, dit Porthos, faites d’abord prix avec le mercier, et bon

prix.

— C’est inutile, dit d’Artagnan, car je crois que s’il ne nous paie

pas, nous serons assez payés d’un autre côté.»

En ce moment, un bruit précipité de pas retentit dans l’escalier, la

porte s’ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s’élança dans la

chambre où se tenait le conseil.

«Ah! messieurs, s’écria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez- moi!

Il y a quatre hommes qui viennent pour m’arrêter; sauvez-moi,

sauvez-moi!»

Porthos et Aramis se levèrent.

«Un moment, s’écria d’Artagnan en leur faisant signe de repousser au

fourreau leurs épées à demi tirées; un moment, ce n’est pas du courage

qu’il faut ici, c’est de la prudence.

— Cependant, s’écria Porthos, nous ne laisserons pas…

— Vous laisserez faire d’Artagnan, dit Athos, c’est, je le répète, la

forte tête de nous tous, et moi, pour mon compte, je déclare que je lui

obéis. Fais ce que tu voudras, d’Artagnan.»

En ce moment, les quatre gardes apparurent à la porte de l’antichambre,

et voyant quatre mousquetaires debout et l’épée au côté, hésitèrent à

aller plus loin.

«Entrez, messieurs, entrez, cria d’Artagnan; vous êtes ici chez moi, et

nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi et de M. le cardinal.

— Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas à ce que nous exécutions

les ordres que nous avons reçus? demanda celui qui paraissait le chef

de l’escouade.

— Au contraire, messieurs, et nous vous prêterions main-forte, si

besoin était.

— Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.

— Tu es un niais, dit Athos, silence!

— Mais vous m’avez promis…, dit tout bas le pauvre mercier.

— Nous ne pouvons vous sauver qu’en restant libres, répondit rapidement

et tout bas d’Artagnan, et si nous faisons mine de vous défendre, on

nous arrête avec vous.

— Il me semble, cependant…

— Venez, messieurs, venez, dit tout haut d’Artagnan; je n’ai aucun

motif de défendre monsieur. Je l’ai vu aujourd’hui pour la première

fois, et encore à quelle occasion, il vous le dira lui- même, pour me

venir réclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai, monsieur Bonacieux?

Répondez!

— C’est la vérité pure, s’écria le mercier, mais monsieur ne vous dit

pas…

— Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout,

ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez, allez,

messieurs, emmenez cet homme!»

Et d’Artagnan poussa le mercier tout étourdi aux mains des gardes, en

lui disant:

«Vous êtes un maraud, mon cher; vous venez me demander de l’argent, à

moi! à un mousquetaire! En prison, messieurs, encore une fois,

emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus longtemps possible,

cela me donnera du temps pour payer.»

Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur proie.

Au moment où ils descendaient, d’Artagnan frappa sur l’épaule du chef:

«Ne boirai-je pas à votre santé et vous à la mienne? dit-il, en

remplissant deux verres du vin de Beaugency qu’il tenait de la

libéralité de M. Bonacieux.

— Ce sera bien de l’honneur pour moi, dit le chef des sbires, et

j’accepte avec reconnaissance.

— Donc, à la vôtre, monsieur… comment vous nommez-vous?

— Boisrenard.

— Monsieur Boisrenard!

— À la vôtre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, à votre tour,

s’il vous plaît?

— D’Artagnan.

— À la vôtre, monsieur d’Artagnan!

— Et par-dessus toutes celles-là, s’écria d’Artagnan comme emporté par

son enthousiasme, à celle du roi et du cardinal.»

Le chef des sbires eût peut-être douté de la sincérité de d’Artagnan,

si le vin eût été mauvais; mais le vin était bon, il fut convaincu.

«Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite là? dit Porthos

lorsque l’alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et que les

quatre amis se retrouvèrent seuls. Fi donc! quatre mousquetaires

laisser arrêter au milieu d’eux un malheureux qui crie à l’aide! Un

gentilhomme trinquer avec un recors!

— Porthos, dit Aramis, Athos t’a déjà prévenu que tu étais un niais, et

je me range de son avis. D’Artagnan, tu es un grand homme, et quand tu

seras à la place de M. de Tréville, je te demande ta protection pour me

faire avoir une abbaye.

— Ah çà, je m’y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que d’Artagnan

vient de faire?

— Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j’approuve ce

qu’il vient de faire, mais encore je l’en félicite.

— Et maintenant, messieurs, dit d’Artagnan sans se donner la peine

d’expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour tous, c’est

notre devise, n’est-ce pas?

— Cependant… dit Porthos.

— Étends la main et jure!» s’écrièrent à la fois Athos et Aramis.

Vaincu par l’exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main, et

les quatre amis répétèrent d’une seule voix la formule dictée par

d’Artagnan:

«Tous pour un, un pour tous.»

«C’est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit d’Artagnan

comme s’il n’avait fait autre chose que de commander toute sa vie, et

attention, car à partir de ce moment, nous voilà aux prises avec le

cardinal.»

CHAPITRE X.

UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE

L’invention de la souricière ne date pas de nos jours; dès que les

sociétés, en se formant, eurent inventé une police quelconque, cette

police, à son tour, inventa les souricières.

Comme peut-être nos lecteurs ne sont pas familiarisés encore avec

l’argot de la rue de Jérusalem, et que c’est, depuis que nous écrivons

— et il y a quelque quinze ans de cela —, la première fois que nous

employons ce mot appliqué à cette chose, expliquons- leur ce que c’est

qu’une souricière.

Quand, dans une maison quelle qu’elle soit, on a arrêté un individu

soupçonné d’un crime quelconque, on tient secrète l’arrestation; on

place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la première pièce, on

ouvre la porte à tous ceux qui frappent, on la referme sur eux et on

les arrête; de cette façon, au bout de deux ou trois jours, on tient à

peu près tous les familiers de l’établissement.

Voilà ce que c’est qu’une souricière.

On fit donc une souricière de l’appartement de maître Bonacieux, et

quiconque y apparut fut pris et interrogé par les gens de M. le

cardinal. Il va sans dire que, comme une allée particulière conduisait

au premier étage qu’habitait d’Artagnan, ceux qui venaient chez lui

étaient exemptés de toutes visites.

D’ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s’étaient mis

en quête chacun de son côté, et n’avaient rien trouvé, rien découvert.

Athos avait été même jusqu’à questionner M. de Tréville, chose qui, vu

le mutisme habituel du digne mousquetaire, avait fort étonné son

capitaine. Mais M. de Tréville ne savait rien, sinon que, la dernière

fois qu’il avait vu le cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait

l’air fort soucieux, que le roi était inquiet, et que les yeux rouges

de la reine indiquaient qu’elle avait veillé ou pleuré. Mais cette

dernière circonstance l’avait peu frappé, la reine, depuis son mariage,

veillant et pleurant beaucoup.

M. de Tréville recommanda en tout cas à Athos le service du roi et

surtout celui de la reine, le priant de faire la même recommandation à

ses camarades.

Quant à d’Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait converti

sa chambre en observatoire. Des fenêtres il voyait arriver ceux qui

venaient se faire prendre; puis, comme il avait ôté les carreaux du

plancher, qu’il avait creusé le parquet et qu’un simple plafond le

séparait de la chambre au-dessous, où se faisaient les interrogatoires,

il entendait tout ce qui se passait entre les inquisiteurs et les

accusés.

Les interrogatoires, précédés d’une perquisition minutieuse opérée sur

la personne arrêtée, étaient presque toujours ainsi conçus:

«Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour

quelque autre personne?

— M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou pour

quelque autre personne?

— L’un et l’autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive voix?»

«S’ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi, se

dit à lui-même d’Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils à savoir? Si

le duc de Buckingham ne se trouve point à Paris et s’il n’a pas eu ou

s’il ne doit point avoir quelque entrevue avec la reine.»

D’Artagnan s’arrêta à cette idée, qui, d’après tout ce qu’il avait

entendu, ne manquait pas de probabilité.

En attendant, la souricière était en permanence, et la vigilance de

d’Artagnan aussi.

Le soir du lendemain de l’arrestation du pauvre Bonacieux, comme Athos

venait de quitter d’Artagnan pour se rendre chez M. de Tréville, comme

neuf heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n’avait pas

encore fait le lit, commençait sa besogne, on entendit frapper à la

porte de la rue; aussitôt cette porte s’ouvrit et se referma: quelqu’un

venait de se prendre à la souricière.

D’Artagnan s’élança vers l’endroit décarrelé, se coucha ventre à terre

et écouta.

Des cris retentirent bientôt, puis des gémissements qu’on cherchait à

étouffer. D’interrogatoire, il n’en était pas question.

«Diable! se dit d’Artagnan, il me semble que c’est une femme: on la

fouille, elle résiste, — on la violente, — les misérables!»

Et d’Artagnan, malgré sa prudence, se tenait à quatre pour ne pas se

mêler à la scène qui se passait au-dessous de lui.

«Mais je vous dis que je suis la maîtresse de la maison, messieurs; je

vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que j’appartiens à la

reine!» s’écriait la malheureuse femme.

«Mme Bonacieux! murmura d’Artagnan; serais-je assez heureux pour avoir

trouvé ce que tout le monde cherche?»

«C’est justement vous que nous attendions», reprirent les

interrogateurs.

La voix devint de plus en plus étouffée: un mouvement tumultueux fit

retentir les boiseries. La victime résistait autant qu’une femme peut

résister à quatre hommes.

«Pardon, messieurs, par…», murmura la voix, qui ne fit plus entendre

que des sons inarticulés.

«Ils la bâillonnent, ils vont l’entraîner, s’écria d’Artagnan en se

redressant comme par un ressort. Mon épée; bon, elle est à mon côté.

Planchet!

— Monsieur?

— Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L’un des trois sera sûrement

chez lui, peut-être tous les trois seront-ils rentrés. Qu’ils prennent

des armes, qu’ils viennent, qu’ils accourent. Ah! je me souviens, Athos

est chez M. de Tréville.

— Mais où allez-vous, monsieur, où allez-vous?

— Je descends par la fenêtre, s’écria d’Artagnan, afin d’être plus tôt

arrivé; toi, remets les carreaux, balaie le plancher, sors par la porte

et cours où je te dis.

— Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s’écria Planchet.

— Tais-toi, imbécile», dit d’Artagnan. Et s’accrochant de la main au

rebord de sa fenêtre, il se laissa tomber du premier étage, qui

heureusement n’était pas élevé, sans se faire une écorchure.

Puis il alla aussitôt frapper à la porte en murmurant:

«Je vais me faire prendre à mon tour dans la souricière, et malheur aux

chats qui se frotteront à pareille souris.»

À peine le marteau eut-il résonné sous la main du jeune homme, que le

tumulte cessa, que des pas s’approchèrent, que la porte s’ouvrit, et

que d’Artagnan, l’épée nue, s’élança dans l’appartement de maître

Bonacieux, dont la porte, sans doute mue par un ressort, se referma

d’elle-même sur lui.

Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et

les voisins les plus proches entendirent de grands cris, des

trépignements, un cliquetis d’épées et un bruit prolongé de meubles.

Puis, un moment après, ceux qui, surpris par ce bruit, s’étaient mis

aux fenêtres pour en connaître la cause, purent voir la porte se

rouvrir et quatre hommes vêtus de noir non pas en sortir, mais

s’envoler comme des corbeaux effarouchés, laissant par terre et aux

angles des tables des plumes de leurs ailes, c’est-à-dire des loques de

leurs habits et des bribes de leurs manteaux.

D’Artagnan était vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car

un seul des alguazils était armé, encore se défendit-il pour la forme.

Il est vrai que les trois autres avaient essayé d’assommer le jeune

homme avec les chaises, les tabourets et les poteries; mais deux ou

trois égratignures faites par la flamberge du Gascon les avaient

épouvantés. Dix minutes avaient suffi à leur défaite et d’Artagnan

était resté maître du champ de bataille.

Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres avec le sang-froid

particulier aux habitants de Paris dans ces temps d’émeutes et de rixes

perpétuelles, les refermèrent dès qu’ils eurent vu s’enfuir les quatre

hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le moment, tout était

fini.

D’ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd’hui on se

couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.

D’Artagnan, resté seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle: la

pauvre femme était renversée sur un fauteuil et à demi évanouie.

D’Artagnan l’examina d’un coup d’oeil rapide.

C’était une charmante femme de vingt-cinq à vingt-six ans, brune avec

des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents

admirables, un teint marbré de rose et d’opale. Là cependant

s’arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une

grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse: les pieds

n’annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement d’Artagnan n’en

était pas encore à se préoccuper de ces détails.

Tandis que d’Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en était aux pieds,

comme nous l’avons dit, il vit à terre un fin mouchoir de batiste,

qu’il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il reconnut le même

chiffre qu’il avait vu au mouchoir qui avait failli lui faire couper la

gorge avec Aramis.

Depuis ce temps, d’Artagnan se méfiait des mouchoirs armoriés; il remit

donc sans rien dire celui qu’il avait ramassé dans la poche de Mme

Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit

les yeux, regarda avec terreur autour d’elle, vit que l’appartement

était vide, et qu’elle était seule avec son libérateur. Elle lui tendit

aussitôt les mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant

sourire du monde.

«Ah! monsieur! dit-elle, c’est vous qui m’avez sauvée; permettez- moi

que je vous remercie.

— Madame, dit d’Artagnan, je n’ai fait que ce que tout gentilhomme eût

fait à ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement.

— Si fait, monsieur, si fait, et j’espère vous prouver que vous n’avez

pas rendu service à une ingrate. Mais que me voulaient donc ces hommes,

que j’ai pris d’abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux

n’est-il point ici?

— Madame, ces hommes étaient bien autrement dangereux que ne pourraient

être des voleurs, car ce sont des agents de M. le cardinal, et quant à

votre mari, M. Bonacieux, il n’est point ici parce qu’hier on est venu

le prendre pour le conduire à la Bastille.

— Mon mari à la Bastille! s’écria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!

qu’a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l’innocence même!»

Et quelque chose comme un sourire perçait sur la figure encore tout

effrayée de la jeune femme.

«Ce qu’il a fait, madame? dit d’Artagnan. Je crois que son seul crime

est d’avoir à la fois le bonheur et le malheur d’être votre mari.

— Mais, monsieur, vous savez donc…

— Je sais que vous avez été enlevée, madame.

— Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.

— Par un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au

teint basané, avec une cicatrice à la tempe gauche.

— C’est cela, c’est cela; mais son nom?

— Ah! son nom? c’est ce que j’ignore.

— Et mon mari savait-il que j’avais été enlevée?

— Il en avait été prévenu par une lettre que lui avait écrite le

ravisseur lui-même.

— Et soupçonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la cause de

cet événement?

— Il l’attribuait, je crois, à une cause politique.

— J’en ai douté d’abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi

donc, ce cher M. Bonacieux ne m’a pas soupçonnée un seul instant…?

— Ah! loin de là, madame, il était trop fier de votre sagesse et

surtout de votre amour.»

Un second sourire presque imperceptible effleura les lèvres rosées de

la belle jeune femme.

«Mais, continua d’Artagnan, comment vous êtes-vous enfuie?

— J’ai profité d’un moment où l’on m’a laissée seule, et comme je

savais depuis ce matin à quoi m’en tenir sur mon enlèvement, à l’aide

de mes draps je suis descendue par la fenêtre; alors, comme je croyais

mon mari ici, je suis accourue.

— Pour vous mettre sous sa protection?

— Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu’il était incapable de

me défendre; mais comme il pouvait nous servir à autre chose, je

voulais le prévenir.

— De quoi?

— Oh! ceci n’est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire.

— D’ailleurs, dit d’Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que je

suis, je vous rappelle à la prudence), d’ailleurs je crois que nous ne

sommes pas ici en lieu opportun pour faire des confidences. Les hommes

que j’ai mis en fuite vont revenir avec main-forte; s’ils nous

retrouvent ici nous sommes perdus. J’ai bien fait prévenir trois de mes

amis, mais qui sait si on les aura trouvés chez eux!

— Oui, oui, vous avez raison, s’écria Mme Bonacieux effrayée; fuyons,

sauvons-nous.»

À ces mots, elle passa son bras sous celui de d’Artagnan et l’entraîna

vivement.

«Mais où fuir? dit d’Artagnan, où nous sauver?

— Éloignons-nous d’abord de cette maison, puis après nous verrons.»

Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de

refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,

s’engagèrent dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et ne

s’arrêtèrent qu’à la place Saint-Sulpice.

«Et maintenant, qu’allons-nous faire, demanda d’Artagnan, et où

voulez-vous que je vous conduise?

— Je suis fort embarrassée de vous répondre, je vous l’avoue, dit Mme

Bonacieux; mon intention était de faire prévenir M. de La Porte par mon

mari, afin que M. de La Porte pût nous dire précisément ce qui s’était

passé au Louvre depuis trois jours, et s’il n’y avait pas danger pour

moi de m’y présenter.

— Mais moi, dit d’Artagnan, je puis aller prévenir M. de La Porte.

— Sans doute; seulement il n’y a qu’un malheur: c’est qu’on connaît M.

Bonacieux au Louvre et qu’on le laisserait passer, lui, tandis qu’on ne

vous connaît pas, vous, et que l’on vous fermera la porte.

— Ah! bah, dit d’Artagnan, vous avez bien à quelque guichet du Louvre

un concierge qui vous est dévoué, et qui grâce à un mot d’ordre…»

Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.

«Et si je vous donnais ce mot d’ordre, dit-elle, l’oublieriez-vous

aussitôt que vous vous en seriez servi?

— Parole d’honneur, foi de gentilhomme! dit d’Artagnan avec un accent à

la vérité duquel il n’y avait pas à se tromper.

— Tenez, je vous crois; vous avez l’air d’un brave jeune homme,

d’ailleurs votre fortune est peut-être au bout de votre dévouement.

— Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai pour

servir le roi et être agréable à la reine, dit d’Artagnan; disposez

donc de moi comme d’un ami.

— Mais moi, où me mettrez-vous pendant ce temps-là?

— N’avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte puisse

revenir vous prendre?

— Non, je ne veux me fier à personne.

— Attendez, dit d’Artagnan; nous sommes à la porte d’Athos. Oui, c’est

cela.

— Qu’est-ce qu’Athos?

— Un de mes amis.

— Mais s’il est chez lui et qu’il me voie?

— Il n’y est pas, et j’emporterai la clef après vous avoir fait entrer

dans son appartement.

— Mais s’il revient?

— Il ne reviendra pas; d’ailleurs on lui dirait que j’ai amené une

femme, et que cette femme est chez lui.

— Mais cela me compromettra très fort, savez-vous!

— Que vous importe! on ne vous connaît pas; d’ailleurs nous sommes dans

une situation à passer par-dessus quelques convenances!

— Allons donc chez votre ami. Où demeure-t-il?

— Rue Férou, à deux pas d’ici.

— Allons.»

Et tous deux reprirent leur course. Comme l’avait prévu d’Artagnan,

Athos n’était pas chez lui: il prit la clef, qu’on avait l’habitude de

lui donner comme à un ami de la maison, monta l’escalier et introduisit

Mme Bonacieux dans le petit appartement dont nous avons déjà fait la

description.

«Vous êtes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans et

n’ouvrez à personne, à moins que vous n’entendiez frapper trois coups

ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapprochés l’un de

l’autre et assez forts, un coup plus distant et plus léger.

— C’est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, à mon tour de vous donner

mes instructions.

— J’écoute.

— Présentez-vous au guichet du Louvre, du côté de la rue de l’Échelle,

et demandez Germain.

— C’est bien. Après?

— Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui répondrez par

ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitôt il se mettra à vos ordres.

— Et que lui ordonnerai-je?

— D’aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine.

— Et quand il l’aura été chercher et que M. de La Porte sera venu?

— Vous me l’enverrez.

— C’est bien, mais où et comment vous reverrai-je?

— Y tenez-vous beaucoup à me revoir?

— Certainement.

— Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.

— Je compte sur votre parole.

— Comptez-y.»

D’Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lançant le coup d’oeil le plus

amoureux qu’il lui fût possible de concentrer sur sa charmante petite

personne, et tandis qu’il descendait l’escalier, il entendit la porte

se fermer derrière lui à double tour. En deux bonds il fut au Louvre:

comme il entrait au guichet de Échelle, dix heures sonnaient. Tous les

événements que nous venons de raconter s’étaient succédé en une

demi-heure.

Tout s’exécuta comme l’avait annoncé Mme Bonacieux. Au mot d’ordre

convenu, Germain s’inclina; dix minutes après, La Porte était dans la

loge; en deux mots, d’Artagnan le mit au fait et lui indiqua où était

Mme Bonacieux. La Porte s’assura par deux fois de l’exactitude de

l’adresse, et partit en courant. Cependant, à peine eut-il fait dix

pas, qu’il revint.

«Jeune homme, dit-il à d’Artagnan, un conseil.

— Lequel?

— Vous pourriez être inquiété pour ce qui vient de se passer.

— Vous croyez?

— Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde?

— Eh bien?

— Allez le voir pour qu’il puisse témoigner que vous étiez chez lui à

neuf heures et demie. En justice, cela s’appelle un alibi.»

D’Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes à son cou, il

arriva chez M. de Tréville, mais, au lieu de passer au salon avec tout

le monde, il demanda à entrer dans son cabinet. Comme d’Artagnan était

un des habitués de l’hôtel, on ne fit aucune difficulté d’accéder à sa

demande; et l’on alla prévenir M. de Tréville que son jeune

compatriote, ayant quelque chose d’important à lui dire, sollicitait

une audience particulière. Cinq minutes après, M. de Tréville demandait

à d’Artagnan ce qu’il pouvait faire pour son service et ce qui lui

valait sa visite à une heure si avancée.

«Pardon, monsieur! dit d’Artagnan, qui avait profité du moment où il

était resté seul pour retarder l’horloge de trois quarts d’heure; j’ai

pensé que, comme il n’était que neuf heures vingt- cinq minutes, il

était encore temps de me présenter chez vous.

— Neuf heures vingt-cinq minutes! s’écria M. de Tréville en regardant

sa pendule; mais c’est impossible!

— Voyez plutôt, monsieur, dit d’Artagnan, voilà qui fait foi.

— C’est juste, dit M. de Tréville, j’aurais cru qu’il était plus tard.

Mais voyons, que me voulez-vous?»

Alors d’Artagnan fit à M. de Tréville une longue histoire sur la reine.

Il lui exposa les craintes qu’il avait conçues à l’égard de Sa Majesté;

il lui raconta ce qu’il avait entendu dire des projets du cardinal à

l’endroit de Buckingham, et tout cela avec une tranquillité et un

aplomb dont M. de Tréville fut d’autant mieux la dupe, que lui-même,

comme nous l’avons dit, avait remarqué quelque chose de nouveau entre

le cardinal, le roi et la reine.

À dix heures sonnant, d’Artagnan quitta M. de Tréville, qui le remercia

de ses renseignements, lui recommanda d’avoir toujours à coeur le

service du roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au

bas de l’escalier, d’Artagnan se souvint qu’il avait oublié sa canne:

en conséquence, il remonta précipitamment, rentra dans le cabinet, d’un

tour de doigt remit la pendule à son heure, pour qu’on ne pût pas

s’apercevoir, le lendemain, qu’elle avait été dérangée, et sûr

désormais qu’il y avait un témoin pour prouver son alibi, il descendit

l’escalier et se trouva bientôt dans la rue.

CHAPITRE XI.

L’INTRIGUE SE NOUE

Sa visite faite à M. de Tréville, d’Artagnan prit, tout pensif, le plus

long pour rentrer chez lui.

À quoi pensait d’Artagnan, qu’il s’écartait ainsi de sa route,

regardant les étoiles du ciel, et tantôt soupirant tantôt souriant?

Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la jeune

femme était presque une idéalité amoureuse. Jolie, mystérieuse, initiée

à presque tous les secrets de cour, qui reflétaient tant de charmante

gravité sur ses traits gracieux, elle était soupçonnée de n’être pas

insensible, ce qui est un attrait irrésistible pour les amants novices;

de plus, d’Artagnan l’avait délivrée des mains de ces démons qui

voulaient la fouiller et la maltraiter, et cet important service avait

établi entre elle et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui

prennent si facilement un plus tendre caractère.

D’Artagnan se voyait déjà, tant les rêves marchent vite sur les ailes

de l’imagination, accosté par un messager de la jeune femme qui lui

remettait quelque billet de rendez-vous, une chaîne d’or ou un diamant.

Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient sans honte de leur

roi; ajoutons qu’en ce temps de facile morale, ils n’avaient pas plus

de vergogne à l’endroit de leurs maîtresses, et que celles-ci leur

laissaient presque toujours de précieux et durables souvenirs, comme si

elles eussent essayé de conquérir la fragilité de leurs sentiments par

la solidité de leurs dons.

On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles qui

n’étaient que belles donnaient leur beauté, et de là vient sans doute

le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce

qu’elle a. Celles qui étaient riches donnaient en outre une partie de

leur argent, et l’on pourrait citer bon nombre de héros de cette

galante époque qui n’eussent gagné ni leurs éperons d’abord, ni leurs

batailles ensuite, sans la bourse plus ou moins garnie que leur

maîtresse attachait à l’arçon de leur selle.

Les trois mousquetaires · 第 4 / 17 题