PRÉFACE

DANS LAQUELLE IL EST ÉTABLI QUE, MALGRÉ LEURS NOM EN _OS_ ET EN _IS_,

LES HÉROS DE L’HISTOIRE QUE NOUS ALLONS AVOIR L’HONNEUR DE RACONTER A

NOS LECTEURS N’ONT RIEN DE MYTHOLOGIQUE.

Il y a un an à peu près, qu’en faisant à la Bibliothèque royale des

recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les

_Mémoires de M. d’Artagnan_, imprimés — comme la plus grande partie des

ouvrages de cette époque, où les auteurs tenaient à dire la vérité sans

aller faire un tour plus ou moins long à la Bastille — à Amsterdam,

chez Pierre Rouge. Le titre me séduisit: je les emportai chez moi, avec

la permission de M. le conservateur; bien entendu, je les dévorai.

Mon intention n’est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage,

et je me contenterai d’y renvoyer ceux de mes lecteurs qui apprécient

les tableaux d’époques. Ils y trouveront des portraits crayonnés de

main de maître; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du

temps, tracées sur des portes de caserne et sur des murs de cabaret,

ils n’y reconnaîtront pas moins, aussi ressemblantes que dans

l’histoire de M. Anquetil, les images de Louis XIII, d’Anne d’Autriche,

de Richelieu, de Mazarin et de la plupart des courtisans de l’époque.

Mais, comme on le sait, ce qui frappe l’esprit capricieux du poète

n’est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or, tout

en admirant, comme les autres admireront sans doute, les détails que

nous avons signalés, la chose qui nous préoccupa le plus est une chose

à laquelle bien certainement personne avant nous n’avait fait la

moindre attention.

D’Artagnan raconte qu’à sa première visite à M. de Tréville, le

capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son antichambre

trois jeunes gens servant dans l’illustre corps où il sollicitait

l’honneur d’être reçu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis.

Nous l’avouons, ces trois noms étrangers nous frappèrent, et il nous

vint aussitôt à l’esprit qu’ils n’étaient que des pseudonymes à l’aide

desquels d’Artagnan avait déguisé des noms peut-être illustres, si

toutefois les porteurs de ces noms d’emprunt ne les avaient pas choisis

eux-mêmes le jour où, par caprice, par mécontentement ou par défaut de

fortune, ils avaient endossé la simple casaque de mousquetaire.

Dès lors nous n’eûmes plus de repos que nous n’eussions retrouvé, dans

les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms

extraordinaires qui avaient fort éveillé notre curiosité.

Le seul catalogue des livres que nous lûmes pour arriver à ce but

remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-être fort

instructif, mais à coups sûr peu amusant pour nos lecteurs. Nous nous

contenterons donc de leur dire qu’au moment où, découragé de tant

d’investigations infructueuses, nous allions abandonner notre

recherche, nous trouvâmes enfin, guidé par les conseils de notre

illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, coté le n°

4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant pour titre:

«Mémoires de M. le comte de La Fère, concernant quelques-uns des

événements qui se passèrent en France vers la fin du règne du roi Louis

XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV.»

On devine si notre joie fut grande, lorsqu’en feuilletant ce manuscrit,

notre dernier espoir, nous trouvâmes à la vingtième page le nom

d’Athos, à la vingt-septième le nom de Porthos, et à la trente et

unième le nom d’Aramis.

La découverte d’un manuscrit complètement inconnu, dans une époque où

la science historique est poussée à un si haut degré, nous parut

presque miraculeuse. Aussi nous hâtâmes-nous de solliciter la

permission de le faire imprimer, dans le but de nous présenter un jour

avec le bagage des autres à l’Académie des inscriptions et

belles-lettres, si nous n’arrivions, chose fort probable, à entrer à

l’Académie française avec notre propre bagage. Cette permission, nous

devons le dire, nous fut gracieusement accordée; ce que nous consignons

ici pour donner un démenti public aux malveillants qui prétendent que

nous vivons sous un gouvernement assez médiocrement disposé à l’endroit

des gens de lettres.

Or, c’est la première partie de ce précieux manuscrit que nous offrons

aujourd’hui à nos lecteurs, en lui restituant le titre qui lui

convient, prenant l’engagement, si, comme nous n’en doutons pas, cette

première partie obtient le succès qu’elle mérite, de publier

incessamment la seconde.

En attendant, comme le parrain est un second père, nous invitons le

lecteur à s’en prendre à nous, et non au comte de La Fère, de son

plaisir ou de son ennui.

Cela posé, passons à notre histoire.

CHAPITRE PREMIER

LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE

Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit

l’auteur du _Roman de la Rose_, semblait être dans une révolution aussi

entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde

Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la

Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se

hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque

peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers

l’hôtellerie du _Franc-Meunier_, devant laquelle s’empressait, en

grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de

curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se

passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives

quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui

guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la guerre au

cardinal; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis,

outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y

avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et

les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois

s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les

laquais, — souvent contre les seigneurs et les huguenots, — quelquefois

contre le roi, — mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il

résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du

mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni

le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se

précipitèrent du côté de l’hôtel du _Franc-Meunier_.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.

Un jeune homme… — traçons son portrait d’un seul trait de plume:

figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé,

sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de

laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance

insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. Visage long et brun; la

pommette des joues saillante, signe d’astuce; les muscles maxillaires

énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le

Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné

d’une espèce de plume; l’oeil ouvert et intelligent; le nez crochu,

mais finement dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour

un homme fait, et qu’un oeil peu exercé eût pris pour un fils de

fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de

peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et

le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si

remarquable, qu’elle fut remarquée: c’était un bidet du Béarn, âgé de

douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non

pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas

que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale,

faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les

qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et

son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait

en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il

y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency,

produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son

cavalier.

Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan

(ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne

se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il

fût, une pareille monture; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le

don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une

pareille bête valait au moins vingt livres: il est vrai que les paroles

dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.

— Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon — dans ce pur patois de

Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire —, mon

fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt

treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter

à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et

honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui,

ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour,

continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y

aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des

droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté

dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et

pour les vôtres — par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis —,

ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C’est par son

courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme

fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une seconde laisse

peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la

fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux

raisons: la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est

que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les

aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée; vous avez un

jarret de fer, un poignet d’acier; battez-vous à tout propos;

battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par

conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils,

à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous

venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume

qu’elle tient d’une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour

guérir toute blessure qui n’atteint pas le coeur. Faites votre profit

du tout, et vivez heureusement et longtemps. — Je n’ai plus qu’un mot à

ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car

je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de

religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon

voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre

roi Louis treizième, que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux

dégénéraient en bataille et dans ces batailles le roi n’était pas

toujours le plus fort. Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup

d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se

battit contre d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois;

depuis la mort du feu roi jusqu’à la majorité du jeune sans compter les

guerres et les sièges, sept fois; et depuis cette majorité

jusqu’aujourd’hui, cent fois peut-être! — Aussi, malgré les édits, les

ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires,

c’est-à-dire chef d’une légion de Césars, dont le roi fait un très

grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas

grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille

écus par an; c’est donc un fort grand seigneur. — Il a commencé comme

vous, allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de

faire comme lui.»

Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée,

l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui

l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons

de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux

furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de

l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule

progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme

indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme

d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. — Elle pleura

abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques

efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur

mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il

parvint à grand-peine à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents

paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze

écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville; comme on le pense

bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché.

Avec un pareil _vade mecum_, d’Artagnan se trouva, au moral comme au

physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons

si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait

une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins

à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit

chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation.

Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à

Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée

dix fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire,

et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue du

malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages

des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille

respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt

féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si

l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne

rire que d’un seul côté, comme les masques antiques. D’Artagnan demeura

donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette

malheureuse ville de Meung.

Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du _Franc-Meunier_

sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre

l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du

rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine,

quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux

personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. D’Artagnan crut

tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la conversation

et écouta. Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié: ce

n’était pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. Le

gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et

comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une

grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout

moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller

l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui

tant de bruyante hilarité.

Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie

de l’impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur

l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux

yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la

moustache noire et parfaitement taillée; il était vêtu d’un pourpoint

et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur,

sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la

chemise. Ce haut- de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs,

paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés

dans un portemanteau. D’Artagnan fit toutes ces remarques avec la

rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un

sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une

grande influence sur sa vie à venir.

Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme

au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet

béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes

démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même

laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler

ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il n’y avait plus de

doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette

conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier

quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des

seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée et

l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure

qu’il avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du

discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa

provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité

grossière qu’il accompagna d’un geste furieux.

— Eh! Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce

volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous

rirons ensemble.

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier,

comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à

lui que s’adressaient de si étranges reproches; puis, lorsqu’il ne put

plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et

après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence

impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan:

— Je ne vous parle pas, monsieur.

— Mais je vous parle, moi!» s’écria le jeune homme exaspéré de ce

mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de

dédains.

L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se

retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à

deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance

tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de

ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre.

D’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du

fourreau.

— Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton

d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et

s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement

remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait

entre lui et eux. C’est une couleur fort connue en botanique, mais

jusqu’à présent fort rare chez les chevaux.

— Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître! s’écria l’émule

de Tréville, furieux.

— Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous

pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage; mais je tiens cependant

à conserver le privilège de rire quand il me plaît.

— Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me

déplaît!

— En vérité, monsieur? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh

bien, c’est parfaitement juste.» Et tournant sur ses talons, il

s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie par la grande porte, sous

laquelle d’Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout sellé.

Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui

avait eu l’insolence de se moquer de lui. Il tira son épée entièrement

du fourreau et se mit à sa poursuite en criant:

— Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe

point par derrière.

— Me frapper, moi! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en

regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris.

Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou!»

Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même:

— C’est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui

cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires!

Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de

pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est

probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors

que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire

et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs,

accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de

bâtons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et

si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que

celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups,

rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué

d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec

son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins:

— La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et

qu’il s’en aille!

— Pas avant de t’avoir tué, lâche!» criait d’Artagnan tout en faisant

face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois

ennemis, qui le moulaient de coups.

— Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces

Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut

absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez.

Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait

affaire; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le

combat continua donc quelques secondes encore; enfin d’Artagnan,

épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux

morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque

en même temps tout sanglant et presque évanoui.

C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la

scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses

garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent

accordés.

Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et

regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait

en demeurant là lui causer une vive contrariété.

— Eh bien, comment va cet enragé? reprit-il en se retournant au bruit

de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait

s’informer de sa santé.

— Votre Excellence est saine et sauve? demanda l’hôte.

— Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui

vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme.

— Il va mieux, dit l’hôte: il s’est évanoui tout à fait.

— Vraiment? fit le gentilhomme.

— Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous

appeler et vous défier en vous appelant.

— Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là! s’écria

l’inconnu.

— Oh! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec

une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons

fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que

onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si

pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de

suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.

— Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang

déguisé.

— Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous

teniez sur vos gardes.

— Et il n’a nommé personne dans sa colère?

— Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons ce que

M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son protégé.

— M. de Tréville? dit l’inconnu en devenant attentif; il frappait sur

sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?… Voyons, mon cher

hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été,

j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il?

— Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.

— En vérité!

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.»

L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua

point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de

l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était

toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme

inquiet.

— Diable! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce

Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel

que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un

enfant que de tout autre; il suffit parfois d’un faible obstacle pour

contrarier un grand dessein.

Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.

— Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce

frénétique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,

ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me

gêne. Où est-il?

— Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.

— Ses hardes et son sac sont avec lui? il n’a pas quitté son pourpoint?

— Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il

vous gêne, ce jeune fou…

— Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel

d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon

compte et avertissez mon laquais.

— Quoi! Monsieur nous quitte déjà?

— Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon

cheval. Ne m’a-t-on point obéi?

— Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous

la grande porte, tout appareillé pour partir.

— C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.»

— Ouais! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon?

Mais un coup d’oeil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il

salua humblement et sortit.

— Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua

l’étranger: elle ne doit pas tarder à passer: déjà même elle est en

retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille

au-devant d’elle… Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette

lettre adressée à Tréville!

Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence

du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté

chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits.

Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui

faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand

seigneur — car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un

grand seigneur —, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à

continuer son chemin. D’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et

la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte,

commença de descendre; mais, en arrivant à la cuisine, la première

chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au

marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands.

Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière,

était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec

quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une

physionomie; il vit donc du premier coup d’oeil que la femme était

jeune et belle. Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était

parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan

avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux

bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants,

aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement

avec l’inconnu.

— Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait la dame.

— De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir

directement si le duc quittait Londres.

— Et quant à mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.

— Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de

l’autre côté de la Manche.

— Très bien; et vous, que faites-vous?

— Moi, je retourne à Paris.

— Sans châtier cet insolent petit garçon?» demanda la dame.

L’inconnu allait répondre: mais, au moment où il ouvrait la bouche,

d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.

— C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t- il,

et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui

échappera pas comme la première.

— Ne lui échappera pas? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil.

— Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.

— Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son

épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.

— Vous avez raison, s’écria le gentilhomme; partez donc de votre côté,

moi, je pars du mien.»

Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval,

tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage.

Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par

un côté opposé de la rue.

— Eh! votre dépense», vociféra l’hôte, dont l’affection pour son

voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait

sans solder ses comptes.

— Paie, maroufle», s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais,

lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit

à galoper après son maître.

— Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux gentilhomme!» cria d’Artagnan

s’élançant à son tour après le laquais.

Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une pareille

secousse. À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tintèrent,

qu’un éblouissement le prit, qu’un nuage de sang passa sur ses yeux et

qu’il tomba au milieu de la rue, en criant encore:

— Lâche! lâche! lâche!

— Il est en effet bien lâche», murmura l’hôte en s’approchant de

d’Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le

pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du soir.

— Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan; mais elle, bien belle!

— Qui, elle? demanda l’hôte.

— Milady», balbutia d’Artagnan.

Et il s’évanouit une seconde fois.

— C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux, mais il me reste celui- là,

que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C’est toujours

onze écus de gagnés.

On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la

bourse de d’Artagnan.

L’hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour; mais

il avait compté sans son voyageur. Le lendemain, dès cinq heures du

matin, d’Artagnan se leva, descendit lui-même à la cuisine, demanda,

outre quelques autres ingrédients dont la liste n’est pas parvenue

jusqu’à nous, du vin, de l’huile, du romarin, et, la recette de sa mère

à la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures,

renouvelant ses compresses lui- même et ne voulant admettre

l’adjonction d’aucun médecin. Grâce sans doute à l’efficacité du baume

de Bohême, et peut-être aussi grâce à l’absence de tout docteur,

d’Artagnan se trouva sur pied dès le soir même, et à peu près guéri le

lendemain.

Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule

dépense du maître qui avait gardé une diète absolue, tandis qu’au

contraire le cheval jaune, au dire de l’hôtelier du moins, avait mangé

trois fois plus qu’on n’eût raisonnablement pu le supposer pour sa

taille, d’Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de

velours râpé ainsi que les onze écus qu’elle contenait; mais quant à la

lettre adressée à M. de Tréville, elle avait disparu.

Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande

patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets,

fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse;

mais lorsqu’il eut acquis la conviction que la lettre était

introuvable, il entra dans un troisième accès de rage, qui faillit lui

occasionner une nouvelle consommation de vin et d’huile aromatisés:

car, en voyant cette jeune mauvaise tête s’échauffer et menacer de tout

casser dans l’établissement si l’on ne retrouvait pas sa lettre, l’hôte

s’était déjà saisi d’un épieu, sa femme d’un manche à balai, et ses

garçons des mêmes bâtons qui avaient servi la surveille.

— Ma lettre de recommandation! s’écria d’Artagnan, ma lettre de

recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des ortolans!

Malheureusement une circonstance s’opposait à ce que le jeune homme

accomplît sa menace: c’est que, comme nous l’avons dit, son épée avait

été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux, ce qu’il avait

parfaitement oublié. Il en résulta que, lorsque d’Artagnan voulut en

effet dégainer, il se trouva purement et simplement armé d’un tronçon

d’épée de huit ou dix pouces à peu près, que l’hôte avait soigneusement

renfoncé dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l’avait

adroitement détourné pour s’en faire une lardoire.

Cependant cette déception n’eût probablement pas arrêté notre fougueux

jeune homme, si l’hôte n’avait réfléchi que la réclamation que lui

adressait son voyageur était parfaitement juste.

— Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette lettre?

— Oui, où est cette lettre? cria d’Artagnan. D’abord, je vous en

préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu’elle se

retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire

retrouver, lui!»

Cette menace acheva d’intimider l’hôte. Après le roi et M. le cardinal,

M. de Tréville était l’homme dont le nom peut-être était le plus

souvent répété par les militaires et même par les bourgeois. Il y avait

bien le père Joseph, c’est vrai; mais son nom à lui n’était jamais

prononcé que tout bas, tant était grande la terreur qu’inspirait

l’Éminence grise, comme on appelait le familier du cardinal.

Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d’en faire

autant de son manche à balai et à ses valets de leurs bâtons, il donna

le premier l’exemple en se mettant lui-même à la recherche de la lettre

perdue.

— Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux? demanda

l’hôte au bout d’un instant d’investigations inutiles.

— Sandis! je le crois bien! s’écria le Gascon qui comptait sur cette

lettre pour faire son chemin à la cour; elle contenait ma fortune.

— Des bons sur l’épargne? demanda l’hôte inquiet.

— Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté», répondit

d’Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce à cette

recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette réponse quelque

peu hasardée.

— Diable! fit l’hôte tout à fait désespéré.

— Mais il n’importe, continua d’Artagnan avec l’aplomb national, il

n’importe, et l’argent n’est rien: — cette lettre était tout. J’eusse

mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.»

Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine

pudeur juvénile le retint.

Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se

donnait au diable en ne trouvant rien.

— Cette lettre n’est point perdue, s’écria-t-il.

— Ah! fit d’Artagnan.

— Non; elle vous a été prise.

— Prise! et par qui?

— Par le gentilhomme d’hier. Il est descendu à la cuisine, où était

votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c’est lui qui l’a

volée.

— Vous croyez?» répondit d’Artagnan peu convaincu; car il savait mieux

que personne l’importance toute personnelle de cette lettre, et n’y

voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est qu’aucun des

valets, aucun des voyageurs présents n’eût rien gagné à posséder ce

papier.

— Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que vous soupçonnez cet

impertinent gentilhomme.

— Je vous dis que j’en suis sûr, continua l’hôte; lorsque je lui ai

annoncé que Votre Seigneurie était le protégé de M. de Tréville, et que

vous aviez même une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru

fort inquiet, m’a demandé où était cette lettre, et est descendu

immédiatement à la cuisine où il savait qu’était votre pourpoint.

— Alors c’est mon voleur, répondit d’Artagnan; je m’en plaindrai à M.

de Tréville, et M. de Tréville s’en plaindra au roi.» Puis il tira

majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l’hôte, qui

l’accompagna, le chapeau à la main, jusqu’à la porte, remonta sur son

cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu’à la porte

Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit trois écus, ce qui

était fort bien payé, attendu que d’Artagnan l’avait fort surmené

pendant la dernière étape. Aussi le maquignon auquel d’Artagnan le céda

moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme

qu’il n’en donnait cette somme exorbitante qu’à cause de l’originalité

de sa couleur.

D’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet sous

son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui convînt

à l’exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une espèce de

mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg.

Aussitôt le denier à Dieu donné, d’Artagnan prit possession de son

logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et à

ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d’un

pourpoint presque neuf de M. d’Artagnan père, et qu’elle lui avait

données en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre

une lame à son épée; puis il revint au Louvre s’informer, au premier

mousquetaire qu’il rencontra, de la situation de l’hôtel de M. de

Tréville, lequel était situé rue du Vieux- Colombier, c’est-à-dire

justement dans le voisinage de la chambre arrêtée par d’Artagnan:

circonstance qui lui parut d’un heureux augure pour le succès de son

voyage.

Après quoi, content de la façon dont il s’était conduit à Meung, sans

remords dans le passé, confiant dans le présent et plein d’espérance

dans l’avenir, il se coucha et s’endormit du sommeil du brave.

Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu’à neuf heures du

matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de

Tréville, le troisième personnage du royaume d’après l’estimation

paternelle.

CHAPITRE II.

L’ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE

M. de Troisvilles, comme s’appelait encore sa famille en Gascogne, ou

M. de Tréville, comme il avait fini par s’appeler lui-même à Paris,

avait réellement commencé comme d’Artagnan, c’est-à-dire sans un sou

vaillant, mais avec ce fonds d’audace, d’esprit et d’entendement qui

fait que le plus pauvre gentillâtre gascon reçoit souvent plus en ses

espérances de l’héritage paternel que le plus riche gentilhomme

périgourdin ou berrichon ne reçoit en réalité. Sa bravoure insolente,

son bonheur plus insolent encore dans un temps où les coups pleuvaient

comme grêle, l’avaient hissé au sommet de cette échelle difficile qu’on

appelle la faveur de cour, et dont il avait escaladé quatre à quatre

les échelons.

Il était l’ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la

mémoire de son père Henri IV. Le père de M. de Tréville l’avait si

fidèlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu’à défaut d’argent

comptant — chose qui toute la vie manqua au Béarnais, lequel paya

constamment ses dettes avec la seule chose qu’il n’eût jamais besoin

d’emprunter, c’est-à-dire avec de l’esprit —, qu’à défaut d’argent

comptant, disons-nous, il l’avait autorisé, après la reddition de

Paris, à prendre pour armes un lion d’or passant sur gueules avec cette

devise: _fidelis et fortis_. C’était beaucoup pour l’honneur, mais

c’était médiocre pour le bien-être. Aussi, quand l’illustre compagnon

du grand Henri mourut, il laissa pour seul héritage à monsieur son fils

son épée et sa devise. Grâce à ce double don et au nom sans tache qui

l’accompagnait, M. de Tréville fut admis dans la maison du jeune

prince, où il servit si bien de son épée et fut si fidèle à sa devise,

que Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l’habitude de

dire que, s’il avait un ami qui se battît, il lui donnerait le conseil

de prendre pour second, lui d’abord, et Tréville après, et peut-être

même avant lui.

Aussi Louis XIII avait-il un attachement réel pour Tréville,

attachement royal, attachement égoïste, c’est vrai, mais qui n’en était

pas moins un attachement. C’est que, dans ces temps malheureux, on

cherchait fort à s’entourer d’hommes de la trempe de Tréville. Beaucoup

pouvaient prendre pour devise l’épithète de _fort_, qui faisait la

seconde partie de son exergue; mais peu de gentilshommes pouvaient

réclamer l’épithète de _fidèle_, qui en formait la première. Tréville

était un de ces derniers; c’était une de ces rares organisations, à

l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à

l’oeil rapide, à la main prompte, à qui l’oeil n’avait été donné que

pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour

frapper ce déplaisant quelqu’un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de

Méré, un Vitry. Enfin à Tréville, il n’avait manqué jusque-là que

l’occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la saisir

par ses trois cheveux si jamais elle passait à la portée de sa main.

Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses mousquetaires,

lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement ou plutôt pour le

fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à Henri III et ce que sa garde

écossaise était à Louis XI.

De son côté, et sous ce rapport, le cardinal n’était pas en reste avec

le roi. Quand il avait vu la formidable élite dont Louis XIII

s’entourait, ce second ou plutôt ce premier roi de France avait voulu,

lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis

XIII avait les siens et l’on voyait ces deux puissances rivales trier

pour leur service, dans toutes les provinces de France et même dans

tous les États étrangers, les hommes célèbres pour les grands coups

d’épée. Aussi Richelieu et Louis XIII se disputaient souvent, en

faisant leur partie d’échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs

serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens, et tout en

se prononçant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les

excitaient tout bas à en venir aux mains, et concevaient un véritable

chagrin ou une joie immodérée de la défaite ou de la victoire des

leurs. Ainsi, du moins, le disent les mémoires d’un homme qui fut dans

quelques-unes de ces défaites et dans beaucoup de ces victoires.

Tréville avait pris le côté faible de son maître, et c’est à cette

adresse qu’il devait la longue et constante faveur d’un roi qui n’a pas

laissé la réputation d’avoir été très fidèle à ses amitiés. Il faisait

parader ses mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un

air narquois qui hérissait de colère la moustache grise de Son

Éminence. Tréville entendait admirablement bien la guerre de cette

époque, où, quand on ne vivait pas aux dépens de l’ennemi, on vivait

aux dépens de ses compatriotes: ses soldats formaient une légion de

diables à quatre, indisciplinée pour tout autre que pour lui.

Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plutôt ceux

de M. de Tréville, s’épandaient dans les cabarets, dans les promenades,

dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches,

faisant sonner leurs épées, heurtant avec volupté les gardes de M. le

cardinal quand ils les rencontraient; puis dégainant en pleine rue,

avec mille plaisanteries; tués quelquefois, mais sûrs en ce cas d’être

pleurés et vengés; tuant souvent, et sûrs alors de ne pas moisir en

prison, M. de Tréville étant là pour les réclamer. Aussi M. de Tréville

était-il loué sur tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces

hommes qui l’adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu’ils

étaient, tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur maître,

obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le

moindre reproche.

M. de Tréville avait usé de ce levier puissant, pour le roi d’abord et

les amis du roi, — puis pour lui-même et pour ses amis. Au reste, dans

aucun des mémoires de ce temps, qui a laissé tant de mémoires, on ne

voit que ce digne gentilhomme ait été accusé, même par ses ennemis — et

il en avait autant parmi les gens de plume que chez les gens d’épée —,

nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été

accusé de se faire payer la coopération de ses séides. Avec un rare

génie d’intrigue, qui le rendait l’égal des plus forts intrigants, il

était resté honnête homme. Bien plus, en dépit des grandes estocades

qui déhanchent et des exercices pénibles qui fatiguent, il était devenu

un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins damerets, un

des plus alambiqués diseurs de Phébus de son époque; on parlait des

bonnes fortunes de Tréville comme on avait parlé vingt ans auparavant

de celles de Bassompierre — et ce n’était pas peu dire. Le capitaine

des mousquetaires était donc admiré, craint et aimé, ce qui constitue

l’apogée des fortunes humaines.

Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste

rayonnement; mais son père, soleil _pluribus impar_, laissa sa

splendeur personnelle à chacun de ses favoris, sa valeur individuelle à

chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et celui du cardinal,

on comptait alors à Paris plus de deux cents petits levers, un peu

recherchés. Parmi les deux cents petits levers celui de Tréville était

un des plus courus.

La cour de son hôtel, situé rue du Vieux-Colombier, ressemblait à un

camp, et cela dès six heures du matin en été et dès huit heures en

hiver. Cinquante à soixante mousquetaires, qui semblaient s’y relayer

pour présenter un nombre toujours imposant, s’y promenaient sans cesse,

armés en guerre et prêts à tout. Le long d’un de ses grands escaliers

sur l’emplacement desquels notre civilisation bâtirait une maison tout

entière, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui

couraient après une faveur quelconque, les gentilshommes de province

avides d’être enrôlés, et les laquais chamarrés de toutes couleurs, qui

venaient apporter à M. de Tréville les messages de leurs maîtres. Dans

l’antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient les

élus, c’est-à-dire ceux qui étaient convoqués. Un bourdonnement durait

là depuis le matin jusqu’au soir, tandis que M. de Tréville, dans son

cabinet contigu à cette antichambre, recevait les visites, écoutait les

plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi à son balcon du Louvre,

n’avait qu’à se mettre à sa fenêtre pour passer la revue des hommes et

des armes.

Le jour où d’Artagnan se présenta, l’assemblée était imposante, surtout

pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai que ce

provincial était Gascon, et que surtout à cette époque les compatriotes

de d’Artagnan avaient la réputation de ne point facilement se laisser

intimider. En effet, une fois qu’on avait franchi la porte massive,

chevillée de longs clous à tête quadrangulaire, on tombait au milieu

d’une troupe de gens d’épée qui se croisaient dans la cour,

s’interpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un

passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu

être officier, grand seigneur ou jolie femme.

Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre jeune

homme s’avança, le coeur palpitant, rangeant sa longue rapière le long

de ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec

ce demi-sourire du provincial embarrassé qui veut faire bonne

contenance. Avait-il dépassé un groupe, alors il respirait plus

librement, mais il comprenait qu’on se retournait pour le regarder, et

pour la première fois de sa vie, d’Artagnan, qui jusqu’à ce jour avait

une assez bonne opinion de lui-même, se trouva ridicule.

Arrivé à l’escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les premières

marches quatre mousquetaires qui se divertissaient à l’exercice

suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le

palier que leur tour vînt de prendre place à la partie.

Un d’eux, placé sur le degré supérieur, l’épée nue à la main, empêchait

ou du moins s’efforçait d’empêcher les trois autres de monter.

Ces trois autres s’escrimaient contre lui de leurs épées fort agiles.

D’Artagnan prit d’abord ces fers pour des fleurets d’escrime, il les

crut boutonnés: mais il reconnut bientôt à certaines égratignures que

chaque arme, au contraire, était affilée et aiguisée à souhait, et à

chacune de ces égratignures, non seulement les spectateurs, mais encore

les acteurs riaient comme des fous.

Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement ses

adversaires en respect. On faisait cercle autour d’eux: la condition

portait qu’à chaque coup le touché quitterait la partie, en perdant son

tour d’audience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent

effleurés, l’un au poignet, l’autre au menton, l’autre à l’oreille par

le défenseur du degré, qui lui- même ne fut pas atteint: adresse qui

lui valut, selon les conventions arrêtées, trois tours de faveur.

Si difficile non pas qu’il fût, mais qu’il voulût être à étonner, ce

passe-temps étonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa province,

cette terre où s’échauffent cependant si promptement les têtes, un peu

plus de préliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs

lui parut la plus forte de toutes celles qu’il avait ouïes jusqu’alors,

même en Gascogne. Il se crut transporté dans ce fameux pays des géants

où Gulliver alla depuis et eut si grand-peur; et cependant il n’était

pas au bout: restaient le palier et l’antichambre.

Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de

femmes, et dans l’antichambre des histoires de cour. Sur le palier,

d’Artagnan rougit; dans l’antichambre, il frissonna. Son imagination

éveillée et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes

femmes de chambre et même quelquefois aux jeunes maîtresses, n’avait

jamais rêvé, même dans ces moments de délire, la moitié de ces

merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussées

des noms les plus connus et des détails les moins voilés. Mais si son

amour pour les bonnes moeurs fut choqué sur le palier, son respect pour

le cardinal fut scandalisé dans l’antichambre. Là, à son grand

étonnement, d’Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui

faisait trembler l’Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de

hauts et puissants seigneurs avaient été punis d’avoir tenté

d’approfondir: ce grand homme, révéré par M. d’Artagnan père, servait

de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui raillaient ses jambes

cagneuses et son dos voûté; quelques-uns chantaient des Noëls sur Mme

d’Aiguillon, sa maîtresse, et Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les

autres liaient des parties contre les pages et les gardes du

cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient à d’Artagnan de

monstrueuses impossibilités.

Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout à coup à

l’improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une espèce

de bâillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses; on

regardait avec hésitation autour de soi, et l’on semblait craindre

l’indiscrétion de la cloison du cabinet de M. de Tréville; mais bientôt

une allusion ramenait la conversation sur Son Éminence, et alors les

éclats reprenaient de plus belle, et la lumière n’était ménagée sur

aucune de ses actions.

«Certes, voilà des gens qui vont être embastillés et pendus, pensa

d’Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du

moment où je les ai écoutés et entendus, je serai tenu pour leur

complice. Que dirait monsieur mon père, qui m’a si fort recommandé le

respect du cardinal, s’il me savait dans la société de pareils païens?»

Aussi comme on s’en doute sans que je le dise, d’Artagnan n’osait se

livrer à la conversation; seulement il regardait de tous ses yeux,

écoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour

ne rien perdre, et malgré sa confiance dans les recommandations

paternelles, il se sentait porté par ses goûts et entraîné par ses

instincts à louer plutôt qu’à blâmer les choses inouïes qui se

passaient là.

Cependant, comme il était absolument étranger à la foule des courtisans

de M. de Tréville, et que c’était la première fois qu’on l’apercevait

en ce lieu, on vint lui demander ce qu’il désirait. À cette demande,

d’Artagnan se nomma fort humblement, s’appuya du titre de compatriote,

et pria le valet de chambre qui était venu lui faire cette question de

demander pour lui à M. de Tréville un moment d’audience, demande que

celui-ci promit d’un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.

D’Artagnan, un peu revenu de sa surprise première, eut donc le loisir

d’étudier un peu les costumes et les physionomies.

Au centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande

taille, d’une figure hautaine et d’une bizarrerie de costume qui

attirait sur lui l’attention générale. Il ne portait pas, pour le

moment, la casaque d’uniforme, qui, au reste, n’était pas absolument

obligatoire dans cette époque de liberté moindre mais d’indépendance

plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fané et

râpé, et sur cet habit un baudrier magnifique, en broderies d’or, et

qui reluisait comme les écailles dont l’eau se couvre au grand soleil.

Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grâce sur ses épaules

découvrant par-devant seulement le splendide baudrier auquel pendait

une gigantesque rapière.

Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l’instant même, se

plaignait d’être enrhumé et toussait de temps en temps avec

affectation. Aussi avait-il pris le manteau, à ce qu’il disait autour

de lui, et tandis qu’il parlait du haut de sa tête, en frisant

dédaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier

brodé, et d’Artagnan plus que tout autre.

«Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c’est une

folie, je le sais bien, mais c’est la mode. D’ailleurs, il faut bien

employer à quelque chose l’argent de sa légitime.

— Ah! _Porthos!_ s’écria un des assistants, n’essaie pas de nous faire

croire que ce baudrier te vient de la générosité paternelle: il t’aura

été donné par la dame voilée avec laquelle je t’ai rencontré l’autre

dimanche vers la porte Saint-Honoré.

— Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l’ai acheté moi- même,

et de mes propres deniers, répondit celui qu’on venait de désigner sous

le nom de Porthos.

— Oui, comme j’ai acheté, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse

neuve, avec ce que ma maîtresse avait mis dans la vieille.

— Vrai, dit Porthos, et la preuve c’est que je l’ai payé douze

pistoles.»

L’admiration redoubla, quoique le doute continuât d’exister.

«N’est-ce pas, _Aramis?_» dit Porthos se tournant vers un autre

mousquetaire.

Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui

l’interrogeait et qui venait de le désigner sous le nom d’Aramis:

c’était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la

figure naïve et doucereuse, à l’oeil noir et doux et aux joues roses et

veloutées comme une pêche en automne; sa moustache fine dessinait sur

sa lèvre supérieure une ligne d’une rectitude parfaite; ses mains

semblaient craindre de s’abaisser, de peur que leurs veines ne se

gonflassent, et de temps en temps il se pinçait le bout des oreilles

pour les maintenir d’un incarnat tendre et transparent. D’habitude il

parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en

montrant ses dents, qu’il avait belles et dont, comme du reste de sa

personne, il semblait prendre le plus grand soin. Il répondit par un

signe de tête affirmatif à l’interpellation de son ami.

Cette affirmation parut avoir fixé tous les doutes à l’endroit du

baudrier; on continua donc de l’admirer, mais on n’en parla plus; et

par un de ces revirements rapides de la pensée, la conversation passa

tout à coup à un autre sujet.

«Que pensez-vous de ce que raconte l’écuyer de Chalais?» demanda un

autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais

s’adressant au contraire à tout le monde.

«Et que raconte-t-il? demanda Porthos d’un ton suffisant.

— Il raconte qu’il a trouvé à Bruxelles Rochefort, l’âme damnée du

cardinal, déguisé en capucin; ce Rochefort maudit, grâce à ce

déguisement, avait joué M. de Laigues comme un niais qu’il est.

— Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sûre?

— Je la tiens d’Aramis, répondit le mousquetaire.

— Vraiment?

— Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l’ai racontée à

vous-même hier, n’en parlons donc plus.

— N’en parlons plus, voilà votre opinion à vous, reprit Porthos. N’en

parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le cardinal

fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un

traître, un brigand, un pendard; fait, avec l’aide de cet espion et

grâce à cette correspondance, couper le cou à Chalais, sous le stupide

prétexte qu’il a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine!

Personne ne savait un mot de cette énigme, vous nous l’apprenez hier, à

la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout ébahis

de cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd’hui: N’en parlons plus!

— Parlons-en donc, voyons, puisque vous le désirez, reprit Aramis avec

patience.

— Ce Rochefort, s’écria Porthos, si j’étais l’écuyer du pauvre Chalais,

passerait avec moi un vilain moment.

— Et vous, vous passeriez un triste quart d’heure avec le duc Rouge,

reprit Aramis.

— Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! répondit Porthos en

battant des mains et en approuvant de la tête. Le «duc Rouge» est

charmant. Je répandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A- t-il de

l’esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n’ayez pas pu suivre votre

vocation, mon cher! quel délicieux abbé vous eussiez fait!

— Oh! ce n’est qu’un retard momentané, reprit Aramis; un jour, je le

serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d’étudier la théologie

pour cela.

— Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tôt ou tard.

— Tôt, dit Aramis.

— Il n’attend qu’une chose pour le décider tout à fait et pour

reprendre sa soutane, qui est pendue derrière son uniforme, reprit un

mousquetaire.

— Et quelle chose attend-il? demanda un autre.

— Il attend que la reine ait donné un héritier à la couronne de France.

— Ne plaisantons pas là-dessus, messieurs, dit Porthos; grâce à Dieu,

la reine est encore d’âge à le donner.

— On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec un rire

narquois qui donnait à cette phrase, si simple en apparence, une

signification passablement scandaleuse.

— Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit Porthos,

et votre manie d’esprit vous entraîne toujours au-delà des bornes; si

M. de Tréville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi.

— Allez-vous me faire la leçon, Porthos? s’écria Aramis, dans l’oeil

doux duquel on vit passer comme un éclair.

— Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé. Soyez l’un ou l’autre, mais pas

l’un et l’autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l’a dit encore

l’autre jour: vous mangez à tous les râteliers. Ah! ne nous fâchons

pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est

convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme d’Aiguillon, et

vous lui faites la cour; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine

de Mme de Chevreuse, et vous passez pour être fort en avant dans les

bonnes grâces de la dame. Oh! mon Dieu, n’avouez pas votre bonheur, on

ne vous demande pas votre secret, on connaît votre discrétion. Mais

puisque vous possédez cette vertu, que diable! Faites-en usage à

l’endroit de Sa Majesté. S’occupe qui voudra et comme on voudra du roi

et du cardinal; mais la reine est sacrée, et si l’on en parle, que ce

soit en bien.

— Porthos, vous êtes prétentieux comme Narcisse, je vous en préviens,

répondit Aramis; vous savez que je hais la morale, excepté quand elle

est faite par Athos. Quant à vous, mon cher, vous avez un trop

magnifique baudrier pour être bien fort là- dessus. Je serai abbé s’il

me convient; en attendant, je suis mousquetaire: en cette qualité, je

dis ce qu’il me plaît, et en ce moment il me plaît de vous dire que

vous m’impatientez.

— Aramis!

— Porthos!

— Eh! messieurs! messieurs! s’écria-t-on autour d’eux.

— M. de Tréville attend M. d’Artagnan», interrompit le laquais en

ouvrant la porte du cabinet.

À cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se

tut, et au milieu du silence général le jeune Gascon traversa

l’antichambre dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine

des mousquetaires, se félicitant de tout son coeur d’échapper aussi à

point à la fin de cette bizarre querelle.

CHAPITRE III.

L’AUDIENCE

M. de Tréville était pour le moment de fort méchante humeur; néanmoins

il salua poliment le jeune homme, qui s’inclina jusqu’à terre, et il

sourit en recevant son compliment, dont l’accent béarnais lui rappela à

la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire

l’homme à tous les âges. Mais, se rapprochant presque aussitôt de

l’antichambre et faisant à d’Artagnan un signe de la main, comme pour

lui demander la permission d’en finir avec les autres avant de

commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix à

chaque fois, de sorte qu’il parcourut tous les tons intervallaires

entre l’accent impératif et l’accent irrité:

«Athos! Porthos! Aramis!»

Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons déjà fait connaissance,

et qui répondaient aux deux derniers de ces trois noms, quittèrent

aussitôt les groupes dont ils faisaient partie et s’avancèrent vers le

cabinet, dont la porte se referma derrière eux dès qu’ils en eurent

franchi le seuil. Leur contenance, bien qu’elle ne fût pas tout à fait

tranquille, excita cependant par son laisser-aller à la fois plein de

dignité et de soumission, l’admiration de d’Artagnan, qui voyait dans

ces hommes des demi- dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé

de tous ses foudres.

Quand les deux mousquetaires furent entrés, quand la porte fut refermée

derrière eux, quand le murmure bourdonnant de l’antichambre, auquel

l’appel qui venait d’être fait avait sans doute donné un nouvel aliment

eut recommencé; quand enfin M. de Tréville eut trois ou quatre fois

arpenté, silencieux et le sourcil froncé, toute la longueur de son

cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets

comme à la parade, il s’arrêta tout à coup en face d’eux, et les

couvrant des pieds à la tête d’un regard irrité:

«Savez-vous ce que m’a dit le roi, s’écria-t-il, et cela pas plus tard

qu’hier au soir? le savez-vous, messieurs?

— Non, répondirent après un instant de silence les deux mousquetaires;

non, monsieur, nous l’ignorons.

— Mais j’espère que vous nous ferez l’honneur de nous le dire, ajouta

Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse révérence.

— Il m’a dit qu’il recruterait désormais ses mousquetaires parmi les

gardes de M. le cardinal!

— Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda

vivement Porthos.

— Parce qu’il voyait bien que sa piquette avait besoin d’être

ragaillardie par un mélange de bon vin.»

Les deux mousquetaires rougirent jusqu’au blanc des yeux. D’Artagnan ne

savait où il en était et eût voulu être à cent pieds sous terre.

«Oui, oui, continua M. de Tréville en s’animant, oui, et Sa Majesté

avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires

font triste figure à la cour. M. le cardinal racontait hier au jeu du

roi, avec un air de condoléance qui me déplut fort, qu’avant-hier ces

damnés mousquetaires, ces diables à quatre — il appuyait sur ces mots

avec un accent ironique qui me déplut encore davantage —, ces

pourfendeurs, ajoutait-il en me regardant de son oeil de chat-tigre,

s’étaient attardés rue Férou, dans un cabaret, et qu’une ronde de ses

gardes — j’ai cru qu’il allait me rire au nez — avait été forcée

d’arrêter les perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque

chose! Arrêter des mousquetaires! Vous en étiez, vous autres, ne vous

en défendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés.

Voilà bien ma faute, oui, ma faute, puisque c’est moi qui choisis mes

hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m’avez-vous demandé la

casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane? Voyons, vous,

Porthos, n’avez-vous un si beau baudrier d’or que pour y suspendre une

épée de paille? Et Athos! je ne vois pas Athos. Où est-il?

— Monsieur, répondit tristement Aramis, il est malade, fort malade.

— Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie?

— On craint que ce ne soit de la petite vérole, monsieur, répondit

Porthos voulant mêler à son tour un mot à la conversation, et ce qui

serait fâcheux en ce que très certainement cela gâterait son visage.

— De la petite vérole! Voilà encore une glorieuse histoire que vous me

contez là, Porthos!… Malade de la petite vérole, à son âge?… Non pas!…

mais blessé sans doute, tué peut-être… Ah! si je le savais!… Sangdieu!

messieurs les mousquetaires, je n’entends pas que l’on hante ainsi les

mauvais lieux, qu’on se prenne de querelle dans la rue et qu’on joue de

l’épée dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu’on prête à rire aux

gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles,

adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d’être arrêtés, et qui

d’ailleurs ne se laisseraient pas arrêter, eux!… j’en suis sûr… Ils

aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arrière… Se

sauver, détaler, fuir, c’est bon pour les mousquetaires du roi, cela!»

Porthos et Aramis frémissaient de rage. Ils auraient volontiers

étranglé M. de Tréville, si au fond de tout cela ils n’avaient pas

senti que c’était le grand amour qu’il leur portait qui le faisait leur

parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les lèvres

jusqu’au sang et serraient de toute leur force la garde de leur épée.

Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous l’avons dit, Athos,

Porthos et Aramis, et l’on avait deviné, à l’accent de la voix de M. de

Tréville, qu’il était parfaitement en colère. Dix têtes curieuses

étaient appuyées à la tapisserie et pâlissaient de fureur, car leurs

oreilles collées à la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se

disait, tandis que leurs bouches répétaient au fur et à mesure les

paroles insultantes du capitaine à toute la population de

l’antichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu’à la

porte de la rue, tout l’hôtel fut en ébullition.

«Ah! les mousquetaires du roi se font arrêter par les gardes de M. le

cardinal», continua M. de Tréville aussi furieux à l’intérieur que ses

soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une à une pour

ainsi dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses

auditeurs. «Ah! six gardes de Son Éminence arrêtent six mousquetaires

de Sa Majesté! Morbleu! j’ai pris mon parti. Je vais de ce pas au

Louvre; je donne ma démission de capitaine des mousquetaires du roi

pour demander une lieutenance dans les gardes du cardinal, et s’il me

refuse, morbleu! je me fais abbé.»

À ces paroles, le murmure de l’extérieur devint une explosion: partout

on n’entendait que jurons et blasphèmes. Les morbleu! les sangdieu! les

morts de tous les diables! se croisaient dans l’air. D’Artagnan

cherchait une tapisserie derrière laquelle se cacher, et se sentait une

envie démesurée de se fourrer sous la table.

«Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vérité est que

nous étions six contre six, mais nous avons été pris en traître, et

avant que nous eussions eu le temps de tirer nos épées, deux d’entre

nous étaient tombés morts, et Athos, blessé grièvement, ne valait guère

mieux. Car vous le connaissez, Athos; eh bien, capitaine, il a essayé

de se relever deux fois, et il est retombé deux fois. Cependant nous ne

nous sommes pas rendus, non! l’on nous a entraînés de force. En chemin,

nous nous sommes sauvés. Quant à Athos, on l’avait cru mort, et on l’a

laissé bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas

qu’il valût la peine d’être emporté. Voilà l’histoire. Que diable,

capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompée a

perdu celle de Pharsale, et le roi François Ier, qui, à ce que j’ai

entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de

Pavie.

— Et j’ai l’honneur de vous assurer que j’en ai tué un avec sa propre

épée, dit Aramis, car la mienne s’est brisée à la première parade… Tué

ou poignardé, monsieur, comme il vous sera agréable.

— Je ne savais pas cela, reprit M. de Tréville d’un ton un peu radouci.

M. le cardinal avait exagéré, à ce que je vois.

— Mais de grâce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine

s’apaiser, osait hasarder une prière, de grâce, monsieur, ne dites pas

qu’Athos lui-même est blessé: il serait au désespoir que cela parvint

aux oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu

qu’après avoir traversé l’épaule elle pénètre dans la poitrine, il

serait à craindre…»

Au même instant la portière se souleva, et une tête noble et belle,

mais affreusement pâle, parut sous la frange.

«Athos! s’écrièrent les deux mousquetaires.

— Athos! répéta M. de Tréville lui-même.

— Vous m’avez mandé, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d’une voix

affaiblie mais parfaitement calme, vous m’avez demandé, à ce que m’ont

dit nos camarades, et je m’empresse de me rendre à vos ordres; voilà,

monsieur, que me voulez-vous?»

Et à ces mots le mousquetaire, en tenue irréprochable, sanglé comme de

coutume, entra d’un pas ferme dans le cabinet. M. de Tréville, ému

jusqu’au fond du coeur de cette preuve de courage, se précipita vers

lui.

«J’étais en train de dire à ces messieurs, ajouta-t-il, que je défends

à mes mousquetaires d’exposer leurs jours sans nécessité, car les

braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses

mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main,

Athos.»

Et sans attendre que le nouveau venu répondît de lui-même à cette

preuve d’affection, M. de Tréville saisissait sa main droite et la lui

serrait de toutes ses forces, sans s’apercevoir qu’Athos, quel que fût

son empire sur lui-même, laissait échapper un mouvement de douleur et

pâlissait encore, ce que l’on aurait pu croire impossible.

La porte était restée entrouverte, tant l’arrivée d’Athos, dont, malgré

le secret gardé, la blessure était connue de tous, avait produit de

sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du

capitaine et deux ou trois têtes, entraînées par l’enthousiasme,

apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de

Tréville allait réprimer par de vives paroles cette infraction aux lois

de l’étiquette, lorsqu’il sentit tout à coup la main d’Athos se crisper

dans la sienne, et qu’en portant les yeux sur lui il s’aperçut qu’il

allait s’évanouir. Au même instant Athos, qui avait rassemblé toutes

ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba

sur le parquet comme s’il fût mort.

«Un chirurgien! cria M. de Tréville. Le mien, celui du roi, le

meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va trépasser.»

Aux cris de M. de Tréville, tout le monde se précipita dans son cabinet

sans qu’il songeât à en fermer la porte à personne, chacun s’empressant

autour du blessé. Mais tout cet empressement eût été inutile, si le

docteur demandé ne se fût trouvé dans l’hôtel même; il fendit la foule,

s’approcha d’Athos toujours évanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce

mouvement le gênait fort, il demanda comme première chose et comme la

plus urgente que le mousquetaire fût emporté dans une chambre voisine.

Aussitôt M. de Tréville ouvrit une porte et montra le chemin à Porthos

et à Aramis, qui emportèrent leur camarade dans leurs bras. Derrière ce

groupe marchait le chirurgien, et derrière le chirurgien, la porte se

referma.

Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu ordinairement si respecté,

devint momentanément une succursale de l’antichambre. Chacun

discourait, pérorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le

cardinal et ses gardes à tous les diables.

Un instant après, Porthos et Aramis rentrèrent; le chirurgien et M. de

Tréville seuls étaient restés près du blessé.

Enfin M. de Tréville rentra à son tour. Le blessé avait repris

connaissance; le chirurgien déclarait que l’état du mousquetaire

n’avait rien qui pût inquiéter ses amis, sa faiblesse ayant été

purement et simplement occasionnée par la perte de son sang.

Puis M. de Tréville fit un signe de la main, et chacun se retira,

excepté d’Artagnan, qui n’oubliait point qu’il avait audience et qui,

avec sa ténacité de Gascon, était demeuré à la même place.

Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermée, M. de

Tréville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. L’événement

qui venait d’arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses

idées. Il s’informa de ce que lui voulait l’obstiné solliciteur.

D’Artagnan alors se nomma, et M. de Tréville, se rappelant d’un seul

coup tous ses souvenirs du présent et du passé, se trouva au courant de

sa situation.

«Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je

vous avais parfaitement oublié. Que voulez-vous! un capitaine n’est

rien qu’un père de famille chargé d’une plus grande responsabilité

qu’un père de famille ordinaire. Les soldats sont de grands enfants;

mais comme je tiens à ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M.

le cardinal, soient exécutés…»

D’Artagnan ne put dissimuler un sourire. À ce sourire, M. de Tréville

jugea qu’il n’avait point affaire à un sot, et venant droit au fait,

tout en changeant de conversation:

«J’ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. Que puis-je faire pour

son fils? hâtez-vous, mon temps n’est pas à moi.

— Monsieur, dit d’Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me

proposais de vous demander, en souvenir de cette amitié dont vous

n’avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais, après tout

ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu’une telle faveur

serait énorme, et je tremble de ne point la mériter.

— C’est une faveur en effet, jeune homme, répondit M. de Tréville; mais

elle peut ne pas être si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou

que vous avez l’air de le croire. Toutefois une décision de Sa Majesté

a prévu ce cas, et je vous annonce avec regret qu’on ne reçoit personne

mousquetaire avant l’épreuve préalable de quelques campagnes, de

certaines actions d’éclat, ou d’un service de deux ans dans quelque

autre régiment moins favorisé que le nôtre.»

D’Artagnan s’inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus

avide d’endosser l’uniforme de mousquetaire depuis qu’il y avait de si

grandes difficultés à l’obtenir.

«Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard si

perçant qu’on eût dit qu’il voulait lire jusqu’au fond de son coeur,

mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme je vous l’ai

dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de

Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses

aient fort changé de face depuis mon départ de la province. Vous ne

devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de l’argent que vous avez

apporté avec vous.»

D’Artagnan se redressa d’un air fier qui voulait dire qu’il ne

demandait l’aumône à personne.

«C’est bien, jeune homme, c’est bien, continua Tréville, je connais ces

airs-là, je suis venu à Paris avec quatre écus dans ma poche, et je me

serais battu avec quiconque m’aurait dit que je n’étais pas en état

d’acheter le Louvre.»

D’Artagnan se redressa de plus en plus; grâce à la vente de son cheval,

il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que M. de Tréville

n’avait commencé la sienne.

«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous

avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin aussi

de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent à un

gentilhomme. J’écrirai dès aujourd’hui une lettre au directeur de

l’académie royale, et dès demain il vous recevra sans rétribution

aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les

mieux nés et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir

l’obtenir. Vous apprendrez le manège du cheval, l’escrime et la danse;

vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous

reviendrez me voir pour me dire où vous en êtes et si je puis faire

quelque chose pour vous.»

D’Artagnan, tout étranger qu’il fût encore aux façons de cour,

s’aperçut de la froideur de cet accueil.

«Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation

que mon père m’avait remise pour vous me fait défaut aujourd’hui!

— En effet, répondit M. de Tréville, je m’étonne que vous ayez

entrepris un aussi long voyage sans ce viatique obligé, notre seule

ressource à nous autres Béarnais.

— Je l’avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s’écria

d’Artagnan; mais on me l’a perfidement dérobé.»

Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme inconnu

dans ses moindres détails, le tout avec une chaleur, une vérité qui

charmèrent M. de Tréville.

«Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez donc

parlé de moi tout haut?

— Oui, monsieur, sans doute j’avais commis cette imprudence; que

voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me servir de bouclier en

route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!»

La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait

l’encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s’empêcher

de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s’effaça

bientôt, et revenant de lui-même à l’aventure de Meung:

«Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n’avait-il pas une légère

cicatrice à la tempe?

— Oui, comme le ferait l’éraflure d’une balle.

— N’était-ce pas un homme de belle mine?

— Oui.

— De haute taille?

— Oui.

— Pâle de teint et brun de poil?

— Oui, oui, c’est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous

connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le

retrouverai, je vous le jure, fût-ce en enfer…

— Il attendait une femme? continua Tréville.

— Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle qu’il

attendait.

— Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation?

— Il lui remettait une boîte, lui disait que cette boîte contenait ses

instructions, et lui recommandait de ne l’ouvrir qu’à Londres.

— Cette femme était anglaise?

— Il l’appelait Milady.

— C’est lui! murmura Tréville, c’est lui! je le croyais encore à

Bruxelles!

— Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s’écria d’Artagnan,

indiquez-moi qui il est et d’où il est, puis je vous tiens quitte de

tout, même de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires;

car avant toute chose je veux me venger.

— Gardez-vous-en bien, jeune homme, s’écria Tréville; si vous le voyez

venir, au contraire, d’un côté de la rue, passez de l’autre! Ne vous

heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un verre.

— Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que si jamais je le retrouve…

— En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j’ai un conseil

à vous donner.»

Tout à coup Tréville s’arrêta, frappé d’un soupçon subit. Cette grande

haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme,

qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la lettre de son

père, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme

n’était-il pas envoyé par Son Éminence? ne venait-il pas pour lui

tendre quelque piège? ce prétendu d’Artagnan n’était-il pas un

émissaire du cardinal qu’on cherchait à introduire dans sa maison, et

qu’on avait placé près de lui pour surprendre sa confiance et pour le

perdre plus tard, comme cela s’était mille fois pratiqué? Il regarda

d’Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la première. Il

fut médiocrement rassuré par l’aspect de cette physionomie pétillante

d’esprit astucieux et d’humilité affectée.

«Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l’être aussi

bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, éprouvons-le.»

«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien

ami, car je tiens pour vraie l’histoire de cette lettre perdue, je

veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez d’abord remarquée

dans mon accueil, vous découvrir les secrets de notre politique. Le roi

et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs apparents démêlés ne sont

que pour tromper les sots. Je ne prétends pas qu’un compatriote, un

joli cavalier, un brave garçon, fait pour avancer, soit la dupe de

toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau, à la

suite de tant d’autres qui s’y sont perdus. Songez bien que je suis

dévoué à ces deux maîtres tout-puissants, et que jamais mes démarches

sérieuses n’auront d’autre but que le service du roi et celui de M. le

cardinal, un des plus illustres génies que la France ait produits.

Maintenant, jeune homme, réglez-vous là-dessus, et si vous avez, soit

de famille, soit par relations, soit d’instinct même, quelqu’une de ces

inimitiés contre le cardinal telles que nous les voyons éclater chez

les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous. Je vous aiderai

en mille circonstances, mais sans vous attacher à ma personne. J’espère

que ma franchise, en tout cas, vous fera mon ami; car vous êtes jusqu’à

présent le seul jeune homme à qui j’aie parlé comme je le fais.»

Tréville se disait à part lui:

«Si le cardinal m’a dépêché ce jeune renard, il n’aura certes pas

manqué, lui qui sait à quel point je l’exècre, de dire à son espion que

le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de

lui; aussi, malgré mes protestations, le rusé compère va-t-il me

répondre bien certainement qu’il a l’Éminence en horreur.»

Il en fut tout autrement que s’y attendait Tréville; d’Artagnan

répondit avec la plus grande simplicité:

«Monsieur, j’arrive à Paris avec des intentions toutes semblables. Mon

père m’a recommandé de ne souffrir rien du roi, de M. le cardinal et de

vous, qu’il tient pour les trois premiers de France.»

D’Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux autres, comme on peut s’en

apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gâter.

«J’ai donc la plus grande vénération pour M. le cardinal,

continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant mieux

pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec

franchise; car alors vous me ferez l’honneur d’estimer cette

ressemblance de goût; mais si vous avez eu quelque défiance, bien

naturelle d’ailleurs, je sens que je me perds en disant la vérité;

mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m’estimer, et c’est à quoi

je tiens plus qu’à toute chose au monde.»

M. de Tréville fut surpris au dernier point. Tant de pénétration, tant

de franchise enfin, lui causait de l’admiration, mais ne levait pas

entièrement ses doutes: plus ce jeune homme était supérieur aux autres

jeunes gens, plus il était à redouter s’il se trompait. Néanmoins il

serra la main à d’Artagnan, et lui dit:

«Vous êtes un honnête garçon, mais dans ce moment je ne puis faire que

ce que je vous ai offert tout à l’heure. Mon hôtel vous sera toujours

ouvert. Plus tard, pouvant me demander à toute heure et par conséquent

saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous

désirez obtenir.

— C’est-à-dire, monsieur, reprit d’Artagnan, que vous attendez que je

m’en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t- il avec la

familiarité du Gascon, vous n’attendrez pas longtemps.»

Et il salua pour se retirer, comme si désormais le reste le regardait.

«Mais attendez donc, dit M. de Tréville en l’arrêtant, je vous ai

promis une lettre pour le directeur de l’académie. Êtes-vous trop fier

pour l’accepter, mon jeune gentilhomme?

— Non, monsieur, dit d’Artagnan; je vous réponds qu’il n’en sera pas de

celle-ci comme de l’autre. Je la garderai si bien qu’elle arrivera, je

vous le jure, à son adresse, et malheur à celui qui tenterait de me

l’enlever!»

M. de Tréville sourit à cette fanfaronnade, et, laissant son jeune

compatriote dans l’embrasure de la fenêtre où ils se trouvaient et où

ils avaient causé ensemble, il alla s’asseoir à une table et se mit à

écrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce temps,

d’Artagnan, qui n’avait rien de mieux à faire, se mit à battre une

marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires qui s’en

allaient les uns après les autres, et les suivant du regard jusqu’à ce

qu’ils eussent disparu au tournant de la rue.

M. de Tréville, après avoir écrit la lettre, la cacheta et, se levant,

s’approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au moment même où

d’Artagnan étendait la main pour la recevoir, M. de Tréville fut bien

étonné de voir son protégé faire un soubresaut, rougir de colère et

s’élancer hors du cabinet en criant:

«Ah! sangdieu! il ne m’échappera pas, cette fois.

— Et qui cela? demanda M. de Tréville.

— Lui, mon voleur! répondit d’Artagnan. Ah! traître!»

Et il disparut.

«Diable de fou! murmura M. de Tréville. À moins toutefois, ajouta-

t-il, que ce ne soit une manière adroite de s’esquiver, en voyant qu’il

a manqué son coup.»

CHAPITRE IV.

L’ÉPAULE D’ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D’ARAMIS

D’Artagnan, furieux, avait traversé l’antichambre en trois bonds et

s’élançait sur l’escalier, dont il comptait descendre les degrés quatre

à quatre, lorsque, emporté par sa course, il alla donner tête baissée

dans un mousquetaire qui sortait de chez M. de Tréville par une porte

de dégagement, et, le heurtant du front à l’épaule, lui fit pousser un

cri ou plutôt un hurlement.

«Excusez-moi, dit d’Artagnan, essayant de reprendre sa course,

excusez-moi, mais je suis pressé.»

À peine avait-il descendu le premier escalier, qu’un poignet de fer le

saisit par son écharpe et l’arrêta.

«Vous êtes pressé! s’écria le mousquetaire, pâle comme un linceul; sous

ce prétexte, vous me heurtez, vous dites: “Excusez-moi”, et vous croyez

que cela suffit? Pas tout à fait, mon jeune homme. Croyez-vous, parce

que vous avez entendu M. de Tréville nous parler un peu cavalièrement

aujourd’hui, que l’on peut nous traiter comme il nous parle?

Détrompez-vous, compagnon, vous n’êtes pas M. de Tréville, vous.

— Ma foi, répliqua d’Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, après le

pansement opéré par le docteur, regagnait son appartement, ma foi, je

ne l’ai pas fait exprès, j’ai dit: “Excusez-moi.” Il me semble donc que

c’est assez. Je vous répète cependant, et cette fois c’est trop

peut-être, parole d’honneur! je suis pressé, très pressé. Lâchez-moi

donc, je vous prie, et laissez-moi aller où j’ai affaire.

— Monsieur, dit Athos en le lâchant, vous n’êtes pas poli. On voit que

vous venez de loin.»

D’Artagnan avait déjà enjambé trois ou quatre degrés, mais à la

remarque d’Athos il s’arrêta court.

«Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n’est pas vous

qui me donnerez une leçon de belles manières, je vous préviens.

— Peut-être, dit Athos.

— Ah! si je n’étais pas si pressé, s’écria d’Artagnan, et si je ne

courais pas après quelqu’un…

— Monsieur l’homme pressé, vous me trouverez sans courir, moi,

entendez-vous?

— Et où cela, s’il vous plaît?

— Près des Carmes-Deschaux.

— À quelle heure?

— Vers midi.

— Vers midi, c’est bien, j’y serai.

— Tâchez de ne pas me faire attendre, car à midi un quart je vous

préviens que c’est moi qui courrai après vous et vous couperai les

oreilles à la course.

— Bon! lui cria d’Artagnan; on y sera à midi moins dix minutes.»

Et il se mit à courir comme si le diable l’emportait, espérant

retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas

avoir conduit bien loin.

Mais, à la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes.

Entre les deux causeurs, il y avait juste l’espace d’un homme.

D’Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il s’élança pour

passer comme une flèche entre eux deux. Mais d’Artagnan avait compté

sans le vent. Comme il allait passer, le vent s’engouffra dans le long

manteau de Porthos, et d’Artagnan vint donner droit dans le manteau.

Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie

essentielle de son vêtement car, au lieu de laisser aller le pan qu’il

tenait, il tira à lui, de sorte que d’Artagnan s’enroula dans le

velours par un mouvement de rotation qu’explique la résistance de

l’obstiné Porthos.

D’Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous

le manteau qui l’aveuglait, et chercha son chemin dans le pli. Il

redoutait surtout d’avoir porté atteinte à la fraîcheur du magnifique

baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant timidement les yeux, il

se trouva le nez collé entre les deux épaules de Porthos c’est-à-dire

précisément sur le baudrier.

Hélas! comme la plupart des choses de ce monde qui n’ont pour elles que

l’apparence, le baudrier était d’or par-devant et de simple buffle

par-derrière. Porthos, en vrai glorieux qu’il était, ne pouvant avoir

un baudrier d’or tout entier, en avait au moins la moitié: on

comprenait dès lors la nécessité du rhume et l’urgence du manteau.

«Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se débarrasser

de d’Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous êtes donc enragé de

vous jeter comme cela sur les gens!

— Excusez-moi, dit d’Artagnan reparaissant sous l’épaule du géant, mais

je suis très pressé, je cours après quelqu’un, et…

— Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard?

demanda Porthos.

— Non, répondit d’Artagnan piqué, non, et grâce à mes yeux je vois même

ce que ne voient pas les autres.»

Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant

aller à sa colère:

«Monsieur, dit-il, vous vous ferez étriller, je vous en préviens, si

vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.

— Étriller, monsieur! dit d’Artagnan, le mot est dur.

— C’est celui qui convient à un homme habitué à regarder en face ses

ennemis.

— Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux vôtres,

vous.»

Et le jeune homme, enchanté de son espièglerie, s’éloigna en riant à

gorge déployée.

Porthos écuma de rage et fit un mouvement pour se précipiter sur

d’Artagnan.

«Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n’aurez plus votre

manteau.

— À une heure donc, derrière le Luxembourg.

— Très bien, à une heure», répondit d’Artagnan en tournant l’angle de

la rue.

Mais ni dans la rue qu’il venait de parcourir, ni dans celle qu’il

embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement

qu’eût marché l’inconnu, il avait gagné du chemin; peut-être aussi

était-il entré dans quelque maison. D’Artagnan s’informa de lui à tous

ceux qu’il rencontra, descendit jusqu’au bac, remonta par la rue de

Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien. Cependant cette

course lui fut profitable en ce sens qu’à mesure que la sueur inondait

son front, son coeur se refroidissait.

Il se mit alors à réfléchir sur les événements qui venaient de se

passer; ils étaient nombreux et néfastes: il était onze heures du matin

à peine, et déjà la matinée lui avait apporté la disgrâce de M. de

Tréville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalière la façon

dont d’Artagnan l’avait quitté.

En outre, il avait ramassé deux bons duels avec deux hommes capables de

tuer chacun trois d’Artagnan, avec deux mousquetaires enfin,

c’est-à-dire avec deux de ces êtres qu’il estimait si fort qu’il les

mettait, dans sa pensée et dans son coeur, au-dessus de tous les autres

hommes.

La conjecture était triste. Sûr d’être tué par Athos, on comprend que

le jeune homme ne s’inquiétait pas beaucoup de Porthos. Pourtant, comme

l’espérance est la dernière chose qui s’éteint dans le coeur de

l’homme, il en arriva à espérer qu’il pourrait survivre, avec des

blessures terribles, bien entendu, à ces deux duels, et, en cas de

survivance, il se fit pour l’avenir les réprimandes suivantes:

«Quel écervelé je fais, et quel butor je suis! Ce brave et malheureux

Athos était blessé juste à l’épaule contre laquelle je m’en vais, moi,

donner de la tête comme un bélier. La seule chose qui m’étonne, c’est

qu’il ne m’ait pas tué roide; il en avait le droit, et la douleur que

je lui ai causée a dû être atroce. Quant à Porthos! Oh! quant à

Porthos, ma foi, c’est plus drôle.»

Et malgré lui le jeune homme se mit à rire, tout en regardant néanmoins

si ce rire isolé, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire,

n’allait pas blesser quelque passant.

«Quant à Porthos, c’est plus drôle; mais je n’en suis pas moins un

misérable étourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare!

non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n’y

est pas! Il m’eût pardonné bien certainement; il m’eût pardonné si je

n’eusse pas été lui parler de ce maudit baudrier, à mots couverts,

c’est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit Gascon que je suis, je

ferais de l’esprit dans la poêle à frire. Allons, d’Artagnan mon ami,

continua-t-il, se parlant à lui-même avec toute l’aménité qu’il croyait

se devoir, si tu en réchappes, ce qui n’est pas probable, il s’agit

d’être à l’avenir d’une politesse parfaite. Désormais il faut qu’on

t’admire, qu’on te cite comme modèle. Être prévenant et poli, ce n’est

pas être lâche. Regardez plutôt Aramis: Aramis, c’est la douceur, c’est

la grâce en personne. Eh bien, personne s’est-il jamais avisé de dire

qu’Aramis était un lâche? Non, bien certainement, et désormais je veux

en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici.»

D’Artagnan, tout en marchant et en monologuant, était arrivé à quelques

pas de l’hôtel d’Aiguillon, et devant cet hôtel il avait aperçu Aramis

causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son

côté, Aramis aperçut d’Artagnan; mais comme il n’oubliait point que

c’était devant ce jeune homme que M. de Tréville s’était si fort

emporté le matin, et qu’un témoin des reproches que les mousquetaires

avaient reçus ne lui était d’aucune façon agréable, il fit semblant de

ne pas le voir. D’Artagnan, tout entier au contraire à ses plans de

conciliation et de courtoisie, s’approcha des quatre jeunes gens en

leur faisant un grand salut accompagné du plus gracieux sourire. Aramis

inclina légèrement la tête, mais ne sourit point. Tous quatre, au

reste, interrompirent à l’instant même leur conversation.

D’Artagnan n’était pas assez niais pour ne point s’apercevoir qu’il

était de trop; mais il n’était pas encore assez rompu aux façons du

beau monde pour se tirer galamment d’une situation fausse comme l’est,

en général, celle d’un homme qui est venu se mêler à des gens qu’il

connaît à peine et à une conversation qui ne le regarde pas. Il

cherchait donc en lui-même un moyen de faire sa retraite le moins

gauchement possible, lorsqu’il remarqua qu’Aramis avait laissé tomber

son mouchoir et, par mégarde sans doute, avait mis le pied dessus; le

moment lui parut arrivé de réparer son inconvenance: il se baissa, et

de l’air le plus gracieux qu’il pût trouver, il tira le mouchoir de

dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour

le retenir, et lui dit en le lui remettant:

«Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fâché de

perdre.»

Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une couronne et

des armes à l’un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha

plutôt qu’il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.

«Ah! Ah! s’écria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que tu

es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a

l’obligeance de te prêter ses mouchoirs?»

Aramis lança à d’Artagnan un de ces regards qui font comprendre à un

homme qu’il vient de s’acquérir un ennemi mortel; puis, reprenant son

air doucereux:

«Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n’est pas à moi, et

je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutôt

qu’à l’un de vous, et la preuve de ce que je dis, c’est que voici le

mien dans ma poche.»

À ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort élégant aussi,

et de fine batiste, quoique la batiste fût chère à cette époque, mais

mouchoir sans broderie, sans armes et orné d’un seul chiffre, celui de

son propriétaire.

Cette fois, d’Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa bévue;

mais les amis d’Aramis ne se laissèrent pas convaincre par ses

dénégations, et l’un d’eux, s’adressant au jeune mousquetaire avec un

sérieux affecté:

«Si cela était, dit-il, ainsi que tu le prétends, je serais forcé, mon

cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois- Tracy

est de mes intimes, et je ne veux pas qu’on fasse trophée des effets de

sa femme.

— Tu demandes cela mal, répondit Aramis, et tout en reconnaissant la

justesse de ta réclamation quant au fond, je refuserais à cause de la

forme.

— Le fait est, hasarda timidement d’Artagnan, que je n’ai pas vu sortir

le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied dessus, voilà

tout, et j’ai pensé que, puisqu’il avait le pied dessus, le mouchoir

était à lui.

— Et vous vous êtes trompé, mon cher monsieur», répondit froidement

Aramis, peu sensible à la réparation.

Puis, se retournant vers celui des gardes qui s’était déclaré l’ami de

Bois-Tracy:

«D’ailleurs, continua-t-il, je réfléchis, mon cher intime de Bois-

Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l’être

toi-même; de sorte qu’à la rigueur ce mouchoir peut aussi bien être

sorti de ta poche que de la mienne.

— Non, sur mon honneur! s’écria le garde de Sa Majesté.

— Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y aura

évidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux, Montaran,

prenons-en chacun la moitié.

— Du mouchoir?

— Oui.

— Parfaitement, s’écrièrent les deux autres gardes, le jugement du roi

Salomon. Décidément, Aramis, tu es plein de sagesse.»

Les jeunes gens éclatèrent de rire, et comme on le pense bien,

l’affaire n’eut pas d’autre suite. Au bout d’un instant, la

conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, après

s’être cordialement serré la main, tirèrent, les trois gardes de leur

côté et Aramis du sien.

«Voilà le moment de faire ma paix avec ce galant homme», se dit à part

lui d’Artagnan, qui s’était tenu un peu à l’écart pendant toute la

dernière partie de cette conversation. Et, sur ce bon sentiment, se

rapprochant d’Aramis, qui s’éloignait sans faire autrement attention à

lui:

«Monsieur, lui dit-il, vous m’excuserez, je l’espère.

— Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire

observer que vous n’avez point agi en cette circonstance comme un

galant homme le devait faire.

— Quoi, monsieur! s’écria d’Artagnan, vous supposez…

— Je suppose, monsieur, que vous n’êtes pas un sot, et que vous savez

bien, quoique arrivant de Gascogne, qu’on ne marche pas sans cause sur

les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n’est point pavé en batiste.

— Monsieur, vous avez tort de chercher à m’humilier, dit d’Artagnan,

chez qui le naturel querelleur commençait à parler plus haut que les

résolutions pacifiques. Je suis de Gascogne, c’est vrai, et puisque

vous le savez, je n’aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont

peu endurants; de sorte que, lorsqu’ils se sont excusés une fois,

fût-ce d’une sottise, ils sont convaincus qu’ils ont déjà fait moitié

plus qu’ils ne devaient faire.

— Monsieur, ce que je vous en dis, répondit Aramis, n’est point pour

vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un spadassin, et

n’étant mousquetaire que par intérim, je ne me bats que lorsque j’y

suis forcé, et toujours avec une grande répugnance; mais cette fois

l’affaire est grave, car voici une dame compromise par vous.

— Par nous, c’est-à-dire, s’écria d’Artagnan.

— Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir?

— Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber?

— J’ai dit et je répète, monsieur, que ce mouchoir n’est point sorti de

ma poche.

— Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l’en ai vu

sortir, moi!

— Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je vous

apprendrai à vivre.

— Et moi je vous renverrai à votre messe, monsieur l’abbé! Dégainez,

s’il vous plaît, et à l’instant même.

— Non pas, s’il vous plaît, mon bel ami; non, pas ici, du moins. Ne

voyez-vous pas que nous sommes en face de l’hôtel d’Aiguillon, lequel

est plein de créatures du cardinal? Qui me dit que ce n’est pas Son

Éminence qui vous a chargé de lui procurer ma tête? Or j’y tiens

ridiculement, à ma tête, attendu qu’elle me semble aller assez

correctement à mes épaules. Je veux donc vous tuer, soyez tranquille,

mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et couvert, là où

vous ne puissiez vous vanter de votre mort à personne.

— Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre mouchoir,

qu’il vous appartienne ou non; peut-être aurez-vous l’occasion de vous

en servir.

— Monsieur est Gascon? demanda Aramis.

— Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence?

— La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux mousquetaires,

je le sais, mais indispensable aux gens d’Église, et comme je ne suis

mousquetaire que provisoirement, je tiens à rester prudent. À deux

heures, j’aurai l’honneur de vous attendre à l’hôtel de M. de Tréville.

Là je vous indiquerai les bons endroits.»

Les deux jeunes gens se saluèrent, puis Aramis s’éloigna en remontant

la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que d’Artagnan, voyant que

l’heure s’avançait, prenait le chemin des Carmes-Deschaux, tout en

disant à part soi:

«Décidément, je n’en puis pas revenir; mais au moins, si je suis tué,

je serai tué par un mousquetaire.»

CHAPITRE V.

LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL

D’Artagnan ne connaissait personne à Paris. Il alla donc au rendez-vous

d’Athos sans amener de second, résolu de se contenter de ceux qu’aurait

choisis son adversaire. D’ailleurs son intention était formelle de

faire au brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans

faiblesse, craignant qu’il ne résultât de ce duel ce qui résulte

toujours de fâcheux, dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune

et vigoureux se bat contre un adversaire blessé et affaibli: vaincu, il

double le triomphe de son antagoniste; vainqueur, il est accusé de

forfaiture et de facile audace.

Au reste, ou nous avons mal exposé le caractère de notre chercheur

d’aventures, ou notre lecteur a déjà dû remarquer que d’Artagnan

n’était point un homme ordinaire. Aussi, tout en se répétant à lui-même

que sa mort était inévitable, il ne se résigna point à mourir tout

doucettement, comme un autre moins courageux et moins modéré que lui

eût fait à sa place. Il réfléchit aux différents caractères de ceux

avec lesquels il allait se battre, et commença à voir plus clair dans

sa situation. Il espérait, grâce aux excuses loyales qu’il lui

réservait, se faire un ami d’Athos, dont l’air grand seigneur et la

mine austère lui agréaient fort. Il se flattait de faire peur à Porthos

avec l’aventure du baudrier, qu’il pouvait, s’il n’était pas tué sur le

coup, raconter à tout le monde, récit qui, poussé adroitement à

l’effet, devait couvrir Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois

Aramis, il n’en avait pas très grand-peur, et en supposant qu’il

arrivât jusqu’à lui, il se chargeait de l’expédier bel et bien, ou du

moins en le frappant au visage, comme César avait recommandé de faire

aux soldats de Pompée, d’endommager à tout jamais cette beauté dont il

était si fier.

Ensuite il y avait chez d’Artagnan ce fonds inébranlable de résolution

qu’avaient déposé dans son coeur les conseils de son père, conseils

dont la substance était: «Ne rien souffrir de personne que du roi, du

cardinal et de M. de Tréville.» Il vola donc plutôt qu’il ne marcha

vers le couvent des Carmes Déchaussés, ou plutôt Deschaux, comme on

disait à cette époque, sorte de bâtiment sans fenêtres, bordé de prés

arides, succursale du Pré- aux-Clercs, et qui servait d’ordinaire aux

rencontres des gens qui n’avaient pas de temps à perdre.

Lorsque d’Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s’étendait

au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement,

et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le

plus rigoureux casuiste à l’égard des duels n’avait rien a dire.

Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu’elle

eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Tréville, s’était

assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance

paisible et cet air digne qui ne l’abandonnaient jamais. À l’aspect de

d’Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui.

Celui-ci, de son côté, n’aborda son adversaire que le chapeau à la main

et sa plume traînant jusqu’à terre.

«Monsieur, dit Athos, j’ai fait prévenir deux de mes amis qui me

serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés.

Je m’étonne qu’ils tardent: ce n’est pas leur habitude.

— Je n’ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d’Artagnan, car arrivé

d’hier seulement à Paris, je n’y connais encore personne que M. de

Tréville, auquel j’ai été recommandé par mon père qui a l’honneur

d’être quelque peu de ses amis.»

Athos réfléchit un instant.

«Vous ne connaissez que M. de Tréville? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, je ne connais que lui.

— Ah çà, mais…, continua Athos parlant moitié à lui-même, moitié à

d’Artagnan, ah… çà, mais si je vous tue, j’aurai l’air d’un mangeur

d’enfants, moi!

— Pas trop, monsieur, répondit d’Artagnan avec un salut qui ne manquait

pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites l’honneur de tirer

l’épée contre moi avec une blessure dont vous devez être fort

incommodé.

— Très incommodé, sur ma parole, et vous m’avez fait un mal du diable,

je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c’est mon habitude en

pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une grâce,

je tire proprement des deux mains; et il y aura même désavantage pour

vous: un gaucher est très gênant pour les gens qui ne sont pas

prévenus. Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tôt de cette

circonstance.

— Vous êtes vraiment, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant de

nouveau, d’une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus

reconnaissant.

— Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme;

causons donc d’autre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit

désagréable. Ah! sangbleu! que vous m’avez fait mal! l’épaule me brûle.

— Si vous vouliez permettre…, dit d’Artagnan avec timidité.

— Quoi, monsieur?

— J’ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de

ma mère, et dont j’ai fait l’épreuve sur moi-même.

— Eh bien?

— Eh bien, je suis sûr qu’en moins de trois jours ce baume vous

guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri: eh bien,

monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d’être votre homme.»

D’Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa

courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage.

«Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaît, non

pas que je l’accepte, mais elle sent son gentilhomme d’une lieue. C’est

ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur

lesquels tout cavalier doit chercher à se modeler. Malheureusement,

nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de

M. le cardinal, et d’ici à trois jours on saurait, si bien gardé que

soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et

l’on s’opposerait à notre combat. Ah çà, mais! ces flâneurs ne

viendront donc pas?

— Si vous êtes pressé, monsieur, dit d’Artagnan à Athos avec la même

simplicité qu’un instant auparavant il lui avait proposé de remettre le

duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu’il vous plaise de

m’expédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie.

— Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux

signe de tête à d’Artagnan, il n’est point d’un homme sans cervelle, et

il est à coup sûr d’un homme de coeur. Monsieur, j’aime les hommes de

votre trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas l’un l’autre,

j’aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons

ces messieurs, je vous prie, j’ai tout le temps, et cela sera plus

correct. Ah! en voici un, je crois.»

En effet, au bout de la rue de Vaugirard commençait à apparaître le

gigantesque Porthos.

«Quoi! s’écria d’Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos?

— Oui, cela vous contrarie-t-il?

— Non, aucunement.

— Et voici le second.»

D’Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos, et reconnut Aramis.

«Quoi! s’écria-t-il d’un accent plus étonné que la première fois, votre

second témoin est M. Aramis?

— Sans doute, ne savez-vous pas qu’on ne nous voit jamais l’un sans

l’autre, et qu’on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les

gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois

inséparables? Après cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau…

— De Tarbes, dit d’Artagnan.

—… Il vous est permis d’ignorer ce détail, dit Athos.

— Ma foi, dit d’Artagnan, vous êtes bien nommés, messieurs, et mon

aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union

n’est point fondée sur les contrastes.»

Pendant ce temps, Porthos s’était rapproché, avait salué de la main

Athos; puis, se retournant vers d’Artagnan, il était resté tout étonné.

Disons, en passant, qu’il avait changé de baudrier et quitté son

manteau.

«Ah! ah! fit-il, qu’est-ce que cela?

— C’est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main

d’Artagnan, et en le saluant du même geste.

— C’est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.

— Mais à une heure seulement, répondit d’Artagnan.

— Et moi aussi, c’est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en

arrivant à son tour sur le terrain.

— Mais à deux heures seulement, fit d’Artagnan avec le même calme.

— Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis.

— Ma foi, je ne sais pas trop, il m’a fait mal à l’épaule; et toi,

Porthos?

— Ma foi, je me bats parce que je me bats», répondit Porthos en

rougissant.

Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du

Gascon.

«Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.

— Et toi, Aramis? demanda Athos.

— Moi, je me bats pour cause de théologie», répondit Aramis tout en

faisant signe à d’Artagnan qu’il le priait de tenir secrète la cause de

son duel.

Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de d’Artagnan.

«Vraiment, dit Athos.

— Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas

d’accord, dit le Gascon.

— Décidément c’est un homme d’esprit, murmura Athos.

— Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d’Artagnan,

permettez-moi de vous faire mes excuses.»

À ce mot d’_excuses_, un nuage passa sur le front d’Athos, un sourire

hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la

réponse d’Aramis.

«Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d’Artagnan en relevant sa

tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait

les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans le cas où je

ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit

de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de sa valeur à votre

créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle,

monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le répète,

excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!»

À ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d’Artagnan

tira son épée.

Le sang était monté à la tête de d’Artagnan, et dans ce moment il eût

tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait

de faire contre Athos, Porthos et Aramis.

Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et

l’emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à

toute son ardeur.

«Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et

cependant je ne saurais ôter mon pourpoint; car, tout à l’heure encore,

j’ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur

en lui montrant du sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même.

— C’est vrai, monsieur, dit d’Artagnan, et tiré par un autre ou par

moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang

d’un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme

vous.

— Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et

songez que nous attendons notre tour.

— Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles

incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve les choses que

ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux

gentilshommes.

— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.

— J’attendais vos ordres», dit d’Artagnan en croisant le fer.

Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu’une

escouade des gardes de Son Éminence, commandée par M. de Jussac, se

montra à l’angle du couvent.

«Les gardes du cardinal! s’écrièrent à la fois Porthos et Aramis.

L’épée au fourreau, messieurs! l’épée au fourreau!

Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une

pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.

«Holà! cria Jussac en s’avançant vers eux et en faisant signe à ses

hommes d’en faire autant, holà! mousquetaires, on se bat donc ici? Et

les édits, qu’en faisons-nous?

— Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de

rancune, car Jussac était l’un des agresseurs de l’avant- veille. Si

nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous

garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous

allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.

— Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous déclare

que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc,

s’il vous plaît, et nous suivez.

— Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand

plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation, si cela

dépendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible: M. de

Tréville nous l’a défendu. Passez donc votre chemin, c’est ce que vous

avez de mieux à faire.»

Cette raillerie exaspéra Jussac.

«Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.

— Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois;

nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je le

déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.»

Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des

autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.

Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti: c’était là

un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un

choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait y

persévérer. Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire

risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un

ministre plus puissant que le roi lui-même: voilà ce qu’entrevit le

jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde.

Se tournant donc vers Athos et ses amis:

«Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos

paroles. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à

moi, que nous sommes quatre.

— Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos.

— C’est vrai, répondit d’Artagnan; je n’ai pas l’habit, mais j’ai

l’âme. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela

m’entraîne.

— Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes

et à l’expression de son visage avait deviné le dessein de d’Artagnan.

Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau; allez

vite.»

D’Artagnan ne bougea point.

«Décidément vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du

jeune homme.

— Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.

— Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.

— Monsieur est plein de générosité», dit Athos.

Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan et redoutaient

son inexpérience.

«Nous ne serons que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit

Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous étions quatre hommes.

— Oui, mais reculer! dit Porthos.

— C’est difficile», reprit Athos.

D’Artagnan comprit leur irrésolution.

«Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur

que je ne veux pas m’en aller d’ici si nous sommes vaincus.

— Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.

— D’Artagnan, monsieur.

— Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant! cria Athos.

— Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider? cria

pour la troisième fois Jussac.

— C’est fait, messieurs, dit Athos.

— Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.

Nous allons avoir l’honneur de vous charger, répondit Aramis en levant

son chapeau d’une main et tirant son épée de l’autre.

— Ah! vous résistez! s’écria Jussac.

— Sangdieu! cela vous étonne?»

Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec

une furie qui n’excluait pas une certaine méthode.

Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut

Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.

Quant à d’Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même.

Le coeur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de

peur, Dieu merci! il n’en avait pas l’ombre, mais d’émulation; il se

battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son

adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac

était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort

pratiqué; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre

contre un adversaire qui, agile et bondissant, s’écartait à tout moment

des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en

parant en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme.

Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. Furieux

d’être tenu en échec par celui qu’il avait regardé comme un enfant, il

s’échauffa et commença à faire des fautes. D’Artagnan, qui, à défaut de

la pratique, avait une profonde théorie, redoubla d’agilité. Jussac,

voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire en se fendant

à fond; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se

glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son épée au

travers du corps. Jussac tomba comme une masse.

D’Artagnan jeta alors un coup d’oeil inquiet et rapide sur le champ de

bataille.

Aramis avait déjà tué un de ses adversaires; mais l’autre le pressait

vivement. Cependant Aramis était en bonne situation et pouvait encore

se défendre.

Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourré: Porthos avait reçu

un coup d’épée au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse.

Mais comme ni l’une ni l’autre des deux blessures n’était grave, ils ne

s’en escrimaient qu’avec plus d’acharnement.

Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d’oeil, mais il

ne reculait pas d’une semelle: il avait seulement changé son épée de

main, et se battait de la main gauche.

D’Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir

quelqu’un; pendant qu’il cherchait du regard celui de ses compagnons

qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d’oeil d’Athos. Ce

coup d’oeil était d’une éloquence sublime. Athos serait mort plutôt que

d’appeler au secours; mais il pouvait regarder, et du regard demander

un appui. D’Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le

flanc de Cahusac en criant:

«À moi, monsieur le garde, je vous tue!»

Cahusac se retourna; il était temps. Athos, que son extrême courage

soutenait seul, tomba sur un genou.

«Sangdieu! criait-il à d’Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous

en prie; j’ai une vieille affaire à terminer avec lui, quand je serai

guéri et bien portant. Désarmez-le seulement, liez-lui l’épée. C’est

cela. Bien! très bien!»

Cette exclamation était arrachée à Athos par l’épée de Cahusac qui

sautait à vingt pas de lui. D’Artagnan et Cahusac s’élancèrent

ensemble, l’un pour la ressaisir, l’autre pour s’en emparer; mais

d’Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.

Cahusac courut à celui des gardes qu’avait tué Aramis, s’empara de sa

rapière, et voulut revenir à d’Artagnan; mais sur son chemin il

rencontra Athos, qui, pendant cette pause d’un instant que lui avait

procurée d’Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que

d’Artagnan ne lui tuât son ennemi, voulait recommencer le combat.

D’Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le

laisser faire. En effet, quelques secondes après, Cahusac tomba la

gorge traversée d’un coup d’épée.

Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son

adversaire renversé, et le forçait à demander merci.

Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille fanfaronnades,

demandant à Biscarat quelle heure il pouvait bien être, et lui faisait

ses compliments sur la compagnie que venait d’obtenir son frère dans le

régiment de Navarre; mais tout en raillant, il ne gagnait rien.

Biscarat était un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts.

Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous

les combattants, blessés ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos,

Aramis et d’Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre.

Quoique seul contre tous, et avec un coup d’épée qui lui traversait la

cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui s’était élevé sur son

coude, lui cria de se rendre. Biscarat était un Gascon comme

d’Artagnan; il fit la sourde oreille et se contenta de rire, et entre

deux parades, trouvant le temps de désigner, du bout de son épée, une

place à terre:

«Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat,

seul de ceux qui sont avec lui.

— Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l’ordonne.

— Ah! si tu l’ordonnes, c’est autre chose, dit Biscarat, comme tu es

mon brigadier, je dois obéir.»

Et, faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne

pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du couvent et se

croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.

La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les

mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées et les remirent au

fourreau. D’Artagnan en fit autant, puis, aidé de Biscarat, le seul qui

fut resté debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et

celui des adversaires d’Aramis qui n’était que blessé. Le quatrième,

comme nous l’avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloche, et,

emportant quatre épées sur cinq, ils s’acheminèrent ivres de joie vers

l’hôtel de M. de Tréville. On les voyait entrelacés, tenant toute la

largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu’ils

rencontraient, si bien qu’à la fin ce fut une marche triomphale. Le

coeur de d’Artagnan nageait dans l’ivresse, il marchait entre Athos et

Porthos en les étreignant tendrement.

«Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en

franchissant la porte de l’hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà

reçu apprenti, n’est-ce pas?»

CHAPITRE VI.

SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME

Les trois mousquetaires · 第 3 / 17 题