LE PARANYMPHE D'UNE NYMPHE MACABRE

I

Tu n'es certes pas, ma très chère,

Ce que Veuillot nomme un tendron.

Le jeu, l'amour, la bonne chère

Bouillonnent en toi, vieux chaudron!

Tu n'es plus fraîche, ma très chère,

Ma vieille infante! Et cependant

Tes caravanes insensées

T'ont donné ce lustre abondant

Des choses qui sont très usées,

Mais qui séduisent cependant.

Je ne trouve pas monotone

La verdeur de tes quarante ans;

Je préfère tes fruits, Automne,

Aux fleurs banales du Printemps!

Non, tu n'es jamais monotone!

Ta carcasse a des agréments

Et des grâces particulières;

Je trouve d'étranges piments

Dans le creux de ses deux salières;

Ta carcasse a des agréments!

Nargue des amants ridicules

Du melon et du giraumont!

Je préfère tes clavicules

A celles du roi Salomon,

Et je plains ces gens ridicules!

Tes cheveux, comme un casque bleu,

Ombragent ton front de guerrière,

Qui ne pense et rougit que peu,

Et puis se sauvent par derrière,

Comme les crins d'un casque bleu.

Tes yeux qui semblent de la boue

Où scintille quelque fanal,

Ravivés au fard de ta joue,

Lancent un éclair infernal!

Tes yeux sont noirs comme la boue!

Par sa luxure et son dédain

Ta lèvre amère nous provoque;

Cette lèvre, c'est un Éden

Qui nous attire et qui nous choque,

Quelle luxure! et quel dédain!

Ta jambe musculeuse et sèche

Sait gravir au haut des volcans,

Et malgré la neige et la dèche

Danser les plus fougueux cancans.

Ta jambe est musculeuse et sèche.

Ta peau brûlante et sans douceur,

Comme celle des vieux gendarmes,

Ne connaît pas plus la sueur

Que ton œil ne connaît les larmes,

Et pourtant elle a sa douceur!

II

Sotte, tu t'en vas droit au Diable!

Volontiers j'irais avec toi,

Si cette vitesse effroyable

Ne me causait pas quelque émoi.

Va-t'en donc, toute seule, au Diable!

Mon rein, mon poumon, mon jarret

Ne me laissent plus rendre hommage

A ce seigneur, comme il faudrait:

«Hélas! c'est vraiment bien dommage!»

Disent mon rein et mon jarret.

Oh! très sincèrement je souffre

De ne pas aller aux sabbats,

Pour voir, quand il pète du soufre,

Comment tu lui baises son cas!

Oh! très sincèrement je souffre.

Je suis diablement affligé

De ne pas être ta torchère,

Et de te demander congé,

Flambeau d'enfer! Juge, ma chère,

Combien je dois être affligé,

Puisque depuis longtemps je t'aime,

Étant très logique! En effet,

Voulant du Mal chercher la crème

Et n'aimer qu'un monstre parfait,

Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!

_BOUFFONNERIES_

SUR LES DÉBUTS D'AMINA BOSCHETTI

_AU THÉÂTRE DE LA MONNAIE_, À BRUXELLES[15].

Amina bondit,--fuit, puis voltige et sourit;

Le Welche dit: «Tout ça, pour moi, c'est du prâcrit;

Je ne connais, en fait de nymphes bocagères,

Que celles de _Montagne-aux-Herbes-Potagères._»

Du bout de son pied fin et de son œil qui rit,

Amina verse à flots le délire et l'esprit;

Le Welche dit: «Fuyez, délices mensongères!

Mon épouse n'a pas ces allures légères.»

Vous ignorez, sylphide au regard triomphant,

Qui voulez enseigner la walse à l'éléphant,

Au hibou la gaîté, le rire à la cigogne,

Que sur la grâce en feu le Welche dit: «Haro!»

Et que le doux Bacchus lui versant du bourgogne,

Le monstre répondrait: «J'aime mieux le faro!»

A M. EUGÈNE FROMENTIN

A PROPOS D'UN IMPORTUN QUI SE DISAIT SON AMI

Il me dit qu'il était très riche,

Mais qu'il craignait le choléra;

--Que de son or il était chiche,

Mais qu'il goûtait fort l'Opéra;

--Qu'il raffolait de la nature,

Ayant connu monsieur Corot;

--Qu'il n'avait pas encor voiture,

Mais que cela viendrait bientôt;

--Qu'il aimait le marbre et la brique,

Les bois noirs et les bois dorés;

--Qu'il possédait dans sa fabrique

Trois contre-maîtres décorés;

--Qu'il avait, sans compter le reste.

Vingt mille actions sur le _Nord_;

--Qu'il avait trouvé, pour un zeste.

Des encadrements d'Oppenord;

--Qu'il donnerait (fût-ce à Luzarches)

Dans le bric-à-brac jusqu'au cou,

Et qu'au Marché des Patriarches

Il avait fait plus d'un bon coup;

--Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme,

Ni sa mère;--mais qu'il croyait

A l'immortalité de l'âme

Et qu'il avait lu Niboyet!

--Qu'il penchait pour l'amour physique,

Et qu'à Rome, séjour d'ennui,

Une femme, d'ailleurs phtisique,

Était morte d'amour pour lui.

Pendant trois heures et demie,

Ce bavard, venu de Tournai,

M'a dégoisé toute sa vie;

J'en ai le cerveau consterné.

S'il fallait décrire ma peine,

Ce serait à n'en plus finir;

Je me disais, domptant ma haine:

«Au moins, si je pouvais dormir!»

Comme un qui n'est pas à son aise,

Et qui n'ose pas s'en aller,

Je frottais de mon cul ma chaise,

Rêvant de me faire empaler.

Ce monstre se nomme Bastogne;

Il fuyait devant le fléau.

Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne,

Ou j'irai me jeter à l'eau,

Si, dans ce Paris, qu'il redoute,

Quand chacun sera retourné,

Je trouve encore sur ma route,

Ce fléau, natif de Tournai!

Bruxelles, 1865.

UN CABARET FOLATRE

SUR LA ROUTE DE BRUXELLES A UCCLE

Vous qui raffolez des squelettes

Et des emblèmes détestés,

Pour épicer les voluptés

(Fût-ce de simples omelettes!)

Vieux Pharaon, ô Monselet!

Devant cette enseigne imprévue.

J'ai rêvé de vous: _A la vue_

_Du Cimetière, Estaminet!_

[Footnote 15: 1864 et inséré d'abord dans _La Petite Revue_, 13 mai

1865, dans la deuxième partie d'un article intitulé _M. Baudelaire,

poète de circonstance._

Le texte ici conservé est celui des _Épaves._]

AUTRES POÉSIES

publiées du vivant de l'auteur

*

* *

N'est-ce pas qu'il est doux, maintenant que nous sommes[16]

Fatigués et flétris comme les autres hommes,

De chercher quelquefois à l'Orient lointain

Si nous voyons encor les rougeurs du matin,

Et, quand nous avançons dans la rude carrière,

D'écouter les échos qui chantent en arrière

Et les chuchotements de ces jeunes amours

Que le Seigneur a mis au début de nos jours?...

*

* *

Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches[17],

Courir tout au travers du feuillage et des branches,

Gauche et pleine de grâce, alors qu'elle cachait

Sa jambe, si la robe aux buissons s'accrochait...

HYMNE SENTIMENTAL[18]

C'est l'heure favorable aux baisers; la tempête,

Qui blasphème le ciel et fait trembler le faîte,

Invite les bons vins du fond de leur grenier

A descendre en cadence au conjugal foyer.

Car l'intime chaleur de l'âtre qui pétille

Sert à rendre meilleurs les pères de famille,

Et la foudre fera, complice de l'amour,

L'épouse au cœur tremblant docile jusqu'au jour.

SONNET BURLESQUE[19]

Vacquerie

A son Py--

Lade épi--

Que: «Qu'on rie

Ou qu'on crie,

Notre épi

Brave pi-

Aillerie.

O Meuri--

Ce! il mûri--

Ra, momie.

Ce truc-là

Mène à l'A--

Cadémie.»

SAPHO[20]

_FRAGMENTS LITTÉRAIRES_

«Avant que le Constitutionnel n'imprime la fameuse tragédie

de Sapho dans sa _Bibliothèque choisie_, nous livrons à

l'avidité de nos lecteurs quelques fragments de cette œuvre

remarquable, où rayonnent l'éclat et la vigueur de l'école

moderne, unies (_sic_) aux grâces coquettes et charmantes de

Marivaux et de Crébillon fils.

Voici quelques vers détachés d'une scène d'amour entre

Phaon et la célèbre Lesbienne:

Oui, Phaon, je vous aime; et, lorsque je vous vois,

Je perds le sentiment et la force et la voix.

Je souffre tout le jour le mal de votre absence,

Mal qui n'égale pas l'heur de votre présence;

Si bien que vous trouvant, quand vous venez le soir,

La cause de ma joie et de mon désespoir,

Mon âme les compense, et sous les lauriers roses

Étouffe l'ellébore et les soucis moroses.

Maintenant Phaon, le timide pasteur, s'épouvante de

cette passion qu'il est pourtant tout prêt à partager.

Cette belle a, parmi les genêts près d'éclore,

Respiré les ardeurs de notre tiède aurore.

En chatouillant l'orgueil d'un berger tel que moi.

Son amour n'est pas sans me donner de l'effroi.

A part la réserve, peut-être trop romantique, de ce dernier

alexandrin, on ne peut méconnaître une grande fermeté

de touche et une sobriété de forme qui rappellent heureusement

la facture de _Lucrèce._ Mais, continue Phaon,

Comme de ses chansons chaudement amoureuses

Émane un fort parfum de riches tubéreuses,

Je redoute--moi dont le cœur est neuf encor.

De ne la pouvoir suivre en son sublime essor;

Je baisse pavillon,--pauvre âme adolescente,

Au feu de cette amour terrible et menaçante.

Maintenant, c'est au tour de Sapho d'exprimer, en traits

éloquents, ses doutes et ses alarmes:

Pour aimer les bergers, faut-il être bergère?

Pour avoir respiré la perfide atmosphère

De tes tristes cités, corruptrice Lesbos,

Faut-il donc renoncer aux faveurs d'Antéros?

Et suis-je désormais une conquête indigne

De ce jeune berger, doux et blanc comme un cygne?

L'auteur nous pardonnera sans doute ces courtes citations,

qui ne peuvent nuire à l'intérêt qu'inspirera son

œuvre, et qui sont assez piquantes pour attirer vers elle

l'attention et la faveur publiques.»

CHANSON[21]

--Combien dureront nos amours?

Dit la pucelle au clair de lune.

L'amoureux répond:--O ma brune.

Toujours! toujours!

Quand tout sommeille aux alentours,

Hortense, se tortillant d'aise,

Dit qu'elle veut que je la baise

Toujours! toujours!

Moi, je dis:--Pour charmer mes jours

Et le souvenir de mes peines:

Bouteilles, que n'êtes-vous pleines

Toujours! toujours!

Car le plus chaste des amours,

Le galant le plus intrépide,

Comme un flacon s'use et se vide

Toujours! toujours!

(1848.)

ÉPILOGUE[22]

Le cœur content, je suis monté sur la montagne

D'où l'on peut contempler la ville en son ampleur,

Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,

Où toute énormité fleurit comme une fleur.

Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse,

Que je n'allais pas là pour répandre un vain pleur;

Mais comme un vieux paillard d'une vieille maîtresse

Je voulais m'enivrer de l'énorme catin

Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.

Que tu dormes encor dans les draps du matin,

Lourde obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes

Dans les voiles du soir passementés d'or fin,

Je t'aime, ô capitale infâme! Courtisanes

Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs

Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.

VERS LAISSÉS CHEZ UN AMI ABSENT[23]

[Sur l'enveloppe:]

Monsieur Auguste Malassis,

Rue de _Mercélis_,

Numéro _trente-cinq bis_,

Dans le faubourg d'_Ixelles_,

_Bruxelles._

(Recommandé à l'Arioste

De la poste,

C'est-à-dire à quelque facteur

Versificateur.)

_5 heures, à l'Hermitage._

Mon cher, je suis venu chez vous

Pour entendre une langue humaine,

Comme un qui, parmi les Papous,

Chercherait son ancienne Athène.

Puisque chez les Topinambous

Dieu me fait faire quarantaine,

Aux sots je préfère les fous,

Dont je suis, chose, hélas! certaine.

Offrez à Mam'selle Fanny

(Qui ne répondra pas: nenny,

La salut n'étant pas d'un âne)

L'hommage d'un bon écrivain.

Ainsi qu'à l'ami Lécrivain

Et qu'à Mam'selle Jeanne.

SONNET POUR S'EXCUSER

DE NE PAS ACCOMPAGNER UN AMI A NAMUR[24]

Puisque vous allez vers la ville

Qui, bien qu'un fort mur l'encastrât,

Défraya la verve servile

Du fameux poète Castrat;

Puisque vous allez en vacances

Goûter un plaisir recherché,

Usez toutes vos éloquences,

Mon bien cher Coco-Malperché[25],

(Comme je le ferais moi-même)

A dire là-bas combien j'aime

Ce tant folâtre Monsieur Rops,

Qui n'est pas un grand prix de Rome,

Mais dont le talent est haut comme

La pyramide de Chéops!

[Footnote 16: Vers de jeunesse, cités dans les _Débats_ du 15 octobre

1864 par M. Emile Deschanel, qui fut un condisciple de Baudelaire au

lycée Louis-le-Grand.]

[Footnote 17: Cf. note précédente.]

[Footnote 18: Ce huitain, que l'auteur qualifie «Hymne sentimental de

l'excellent poète latin», a paru dans le _Jeune enchanteur, Histoire

tirée d'un palimpseste de Pompéia._]

[Footnote 19: Ce sonnet, qui parodie le fameux sonnet d'Auguste

Vacquerie à Paul Garnier (_les Demi-teintes_), avait paru dans _la

Silhouette_ du 1er juin 1845, intercalé dans la lettre suivante:

«Vous n'êtes pas, monsieur, sans ignorer que le théâtre de l'Odéon

est en pleine démolition. Un antiquaire de nos amis, qui a la manie de

chercher proie jusque dans les endroits les plus secrets et les moins

praticables, est parvenu à arracher cette curieuse pièce à la fureur

des maçons acharnés sur le monument-cadavre.

«P.-S.--Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien, dans

l'intérêt du jeune auteur des _Demi-Teintes_ en particulier et de la

littérature académique en général, donner connaissance de ce

fragment aux nombreux abonnés de votre spirituelle feuille.

«Agréez, etc., etc.

«ANTONIUS PINGOUIN,

«Attaché aux dépouillements et embaumements.»

(Jardin du Roi. Section des Volatiles.)

Retrouvé par la _Petite Revue_ (24 juin 1865), il fut par elle

attribué à Charles Baudelaire, et les bibliographes baudelairiens ont

généralement admis pour exacte cette attribution. Cependant, M.

Auguste Vitu en a contesté le bien-fondé dans une lettre citée par M.

Jacques Crépet _op. cit._, p. 304. Selon lui, cette parodie serait de

Théodore de Banville. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_,

Mercure de France, MCMV.)]

[Footnote 20: _Charles Baudelaire_, par MM. A. de la Fizelière et

Georges Decaux (Paris, à la librairie de l'Académie des Bibliophiles,

1868); «Sapho, tragédie attribuée à Arsène Houssaye pour Rachel.

Mystification littéraire, organisée par Aug. Vitu. Un fait-théâtre

de _l'Époque_ lance la nouvelle. _L'Entr'acte_ la reproduit, et _le

Corsaire-Satan_ du 25 novembre 1845 donne un fragment de cette tragédie

composée en commun par Baudelaire, Banville, P. Dupont et Vitu.»

Pour compléter cette note de MM. de la Fizelière et Decaux, ajoutons

que le Corsaire-Satan, plusieurs mois après en avoir publié un

fragment, continuait à entretenir ses lecteurs de cette fameuse

tragédie. C'est ainsi que nous y lisons, en date du 17 janvier 1846:

«Lundi prochain, M. Arsène Houssaye lira sa tragédie de _Sapho_ au

comité de lecture du second théâtre français. M. Bocage est, dit-on,

enchanté de cet ouvrage, et se réserve le rôle de Phaon.»

Et encore: «Plusieurs parties de la tragédie de _Sapho_ sont

exécutées selon les lois de l'épopée panthéiste. C'est ainsi que le

Saut de Leucate est personnifié et prend une certaine part à l'action.

On cite avec éloge un dialogue entre le Saut et la célèbre

Lesbienne.» (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, Mercure de

France, MCMV.)]

[Footnote 21: Chanson insérée dans _la Closerie des Lilas_, de Privât

d'Anglemont (Paris, in-32, 1848), avec la variante erronée au

troisième vers de la deuxième strophe: _que je lui plaise._ Le texte

authentique se trouve dans _le Nouveau Parnasse satyrique du XIXe

siècle_, Bruxelles, 1846, t. I, p. 239, avec l'indication du plagiat de

Privât d'Anglemont et l'indication qu'il s'agit d'Élise Sergent, dite

Pomaré.]

[Footnote 22: A la fin des _Petits Poèmes en prose._]

[Footnote 23: Lettre et enveloppe communiquées à l'éditeur du

_Tombeau, de Charles Baudelaire_, Paris, Bibliothèque artistique et

littéraire, 1896, par M. Deman.

Les deux premières strophes de cette fantaisie rimée avaient été

publiées par la _Petite Revue_ du 29 avril 1865, avec des commentaires,

dans l'article intitulé _Baudelaire, poète de circonstance._]

[Footnote 24: _La Petite Revue_, 29 avril 1865. (Cf. note précédente.)]

[Footnote 25: Surnom transparent et fameux de l'éditeur Poulet-Malassis.]

POÉSIES

publiées après la mort de l'auteur

INCOMPATIBILITÉ[26]

Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,

Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,

Par delà les forêts, les tapis de verdure,

Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux.

On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme

Que forment quelques pics désolés et neigeux;

L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime

Et n'interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert, à l'oreille incertaine

Arrivent par moments des bruits faibles et longs

Et des échos plus morts que la cloche lointaine

D'une vache qui paît aux penchants des vallons.

Sur ces monts où le vent efface tout vestige,

Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil,

Sur ces rochers altiers où guette le vertige,

Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

Sous mes pieds, sur ma tête et partout le silence,

Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver,

Le silence éternel et la montagne immense,

Car l'air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel, en cette solitude,

Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas,

Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,

Un mystère divin que l'homme n'entends pas.

Et lorsque par hasard une nuée errante

Assombrit dans son vol le lac silencieux,

On croirait voir la robe ou l'ombre transparente

D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.

[1837-1838.]

[A M. H. HIGNARD[27].]

Tout à l'heure, je viens d'entendre

Dehors résonner doucement

Un air monotone et si tendre

Qu'il bruit en moi vaguement,

Une de ces vielles plaintives,

Muses des pauvres Auvergnats,

Qui jadis aux heures oisives

Nous charmaient si souvent, hélas!

Et, son espérance détruite,

Le pauvre s'en fut tristement;

Et moi, je pensai tout de suite

A mon ami que j'aime tant,

Qui me disait en promenade

Que pour lui c'était un plaisir

Qu'une semblable sérénade

Dans un long et morne loisir.

Nous aimions cette humble musique

Si douce à nos esprits lassés

Quand elle vint, mélancolique,

Répondre à de tristes pensers.

--Et j'ai laissé les vitres closes,

Ingrat, pour qui m'a fait ainsi

Rêver de si charmantes choses

Et penser à mon cher Henri!

[1839.]

[A M. ANTONY BRUNO[28].]

Vous avez, compagnon, dont le cœur est poète,

Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,

Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,

Un dimanche éclairé par un joyeux soleil;

Quand le clocher s'agite et qu'il chante à tue-tête,

Et tient dès le matin le village en éveil,

Quand tous pour entonner l'office qui s'apprête,

S'en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil;

Lors, s'élevant au fond de votre âme mondaine,

Des tons d'orgue mourant et de cloche lointaine

Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir?

Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,

Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,

Rappelé qu'autrefois vous aimiez le dimanche?

[1840.]

*

* *

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre[29].

La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre

Insensible aux regards de l'univers moqueur,

Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme,

Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,

Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur,

Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque,

Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux

De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange,

Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,

Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné

Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans; la gorge déjà basse,

Pend de chaque côté, comme une calebasse,

Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,

Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords.

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole

Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,

Je la lèche en silence, avec plus de ferveur

Que Madeleine en feu les deux: pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée,

A de rauques hoquets la poitrine gonflée,

Et je devine, au bruit de son souffle brutal,

Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,

Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,

Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,

Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres

Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,

Et redoute bien moins la faim et ses tourments

Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,

Se faufilant au coin d'une rue égarée,

Et la tête et l'œil bas, comme un pigeon blessé.

Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure

Au visage fardé de cette pauvre impure

Que déesse Famine a, par un soir d'hiver,

Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,

Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,

Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,

Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.

[ÉPITAPHE POUR LUI-MÊME[30].]

Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes,

Descendit jeune encore au royaume des taupes.

[1841-1842.]

CHANSON DU SCIEUR DE LONG[31]

Rien n'est aussi-z-aimable,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Rien n'est aussi-z-aimable

Que les scieurs de long (_bis._)

Ia pas des gens plus aise,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Ia pas des gens plus aise

Que les scieurs de long. (_bis._)

Tant qu'ils sont sur la bille,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Tant qu'ils sont sur la bille

Sciant des cheverons, (_bis._)

Aussi de la membrure,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Aussi de la membrure

De tout échantillon (_bis._)

--La maître vient les voir,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Le maître vient les voir:

Courage, compagnons, (_bis._)

V'ià la Saint-Jean qu'arrive,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

V'ià la Saint-Jean qu'arrive:

Les écus rouleront! (_bis._)

--Nous irons voir nos femmes,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Nous irons voir nos femmes,

Les ceux qui en auront; (_bis._)

Ia plus que le p'tit Pierre,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Ia plus que le p'tit Pierre,

Mais nous le marierons (_bis._)

Avec la fille du maître,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Avec la fille du maître

Qui-z-est ici présent. (_bis._)

Nous irons à la noce,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Nous irons à la noce,

Comme tous les parents. (_bis._)

L'an d'après, sur la bille,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

L'an d'après sur la bille,

Jouerons les p'tits enfants. (_bis._)

Car rien n'est si-z-aimable,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Car rien n'est si-z-aimable

Que les scieurs de long. (_bis._)

[A Sainte-Beuve.]

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne[32].

Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,

Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,

Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis

Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,

Où l'enfant boit, dix ans, l'âpre lait des études.

C'était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,

Où, forcés d'élargir le classique carcan,

Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,

Succombaient sous l'effort de nos folles escrimes

Et laissaient l'écolier, triomphant et mutin,

Faire à l'aise hurler Triboulet en latin.--

Qui de nous, en ces temps d'adolescences pâles,

N'a connu la torpeur des fatigues claustrales,

--L'œil perdu dans l'azur morne d'un ciel d'été,

Ou l'éblouissement de la neige,--guetté,

L'oreille avide et droite,--et bu, comme une meute,

L'écho lointain d'un livre ou le cri d'une émeute?

C'était surtout l'été, quand les plombs se fondaient,

Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,

Lorsque la canicule ou le fumeux automne

Irradiait les cieux de son feu monotone,

Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,

Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons;

Saison de rêverie, où la Muse s'accroche

Pendant un jour entier au battant d'une cloche;

Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,

Le menton dans la main, au fond du corridor,--

L'œil plus noir et plus bleu que la Religieuse,

Dont chacun sait l'histoire obscène et douloureuse,

--Traîne un pied alourdi de précoces ennuis.

Et son front moite encor des longueurs[33] de ses nuits.

--Et puis, venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,

Qui rendent de leur corps les filles amoureuses

Et les font, aux miroirs,--stérile volupté,--

Contempler les fruits mûrs de leur nubilité,--

Les soirs italiens, de molle insouciance,

--Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,

--Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,

Verse des flots de musc de ses frais encensoirs.--

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal · 第 9 / 10 段