Voilà bien ton emblème, Ame aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs!
LA VOIX
Mon berceau s'adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,
Disait: «La Terre est un gâteau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
Te faire un appétit d'une égale grosseur.»
Et l'autre: «Viens! oh! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu!»
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu,
Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
Je te répondis: «Oui! douce voix!» C'est d'alors
Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l'existence immense, au plus noir de l'abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J'aime si tendrement le désert et la mer;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit: «Garde tes songes;
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous!»
L'IMPRÉVU
Harpagon, qui veillait son père agonisant,
Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches:
«Nous avons au grenier un nombre suffisant,
Ce me semble, de vieilles planches!»
Célimène roucoule et dit: «Mon cœur est bon,
Et naturellement Dieu m'a faite très belle.»
--Son cœur! cœur racorni, fumé comme un jambon,
Recuit à la flamme éternelle!
Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres:
«Où donc l'aperçois-tu, ce Créateur du Beau,
Ce Redresseur que tu célèbres?»
Mieux que tous, je connais certain voluptueux
Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
Répétant, l'impuissant et le fat: «Oui, je veux
Être vertueux, dans une heure!»
L'horloge, à son tour, dit à voix basse: «Il est mûr,
Le damné! J'avertis en vain la chair infecte.
L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur
Qu'habite et que ronge un insecte!»
Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié,
Et qui leur dit, railleur et fier: «Dans mon ciboire,
Vous avez, que je crois, assez communié,
A la joyeuse Messe noire!
«Chacun de vous m'a fait un temple dans son cœur;
Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde.
Reconnaissez Satan à son rire vainqueur.
Énorme et laid comme le monde!
«Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche,
Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix,
D'aller au Ciel et d'être riche?
«Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie.
Je vais vous emporter à travers l'épaisseur,
Compagnons de ma triste joie,
«A travers l'épaisseur de la terre et du roc,
A travers les amas confus de votre cendre,
Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc,
Et qui n'est pas de pierre tendre;
«Car il est fait avec l'universel Péché
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!»
--Cependant, tout en haut de l'univers juché,
Un ange sonne la victoire
De ceux dont le cœur dit: «Que béni soit ton fouet,
Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie!
Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie.»
Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.
LA RANÇON
L'homme a, pour payer sa rançon,
Deux champs au tuf profond et riche,
Qu'il faut qu'il remue et défriche
Avec le fer de la raison;
Pour obtenir la moindre rose,
Pour extorquer quelques épis,
Des pleurs salés de son front gris
Sans cesse il faut qu'il les arrose.
L'un est l'Art et l'autre l'Amour.
--Pour rendre le juge propice,
Lorsque de la stricte justice
Paraîtra le terrible jour,
Il faudra lui montrer des granges
Pleines de moissons et des fleurs
Dont les formes et les couleurs
Gagnent le suffrage des Anges.
A UNE MALABARAISE
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche;
A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d'eaux fraiches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux tu mènes tes pieds nus,
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L'œil pensif et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantômes épars!
VARIANTE
_Cette pièce parut d'abord dans_ l'Artiste _du 13 décembre 1846, sous
le titre_ A une Indienne. _Elle était terminée par les six vers suivants_:
Amour de l'inconnu, jus de l'antique pomme,
Vieille perdition de la femme et de l'homme,
O curiosité, toujours tu leur feras
Déserter, comme font les oiseaux, ces ingrats,
Pour un lointain mirage et des cieux moins prospères
Le toit qu'ont parfumé les cercueils de leurs pères.
PIÈCES EXTRAITES DE L'ÉDITION POSTHUME
DITE "DÉFINITIVE" (1868)
A THÉODORE DE BANVILLE
1842
Vous avez empoigné les crins de la Déesse
Avec un tel poignet, qu'on vous eût pris, à voir
Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir.
Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.
L'œil clair et plein du feu de la précocité,
Vous avez prélassé votre orgueil d'architecte
Dans des constructions dont l'audace correcte
Fait voir quelle sera votre maturité.
Poète, notre sang nous fuit par chaque pore;
Est-ce que par hasard la robe du Centaure
Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau,
Était teinte trois fois dans les baves subtiles
De ces vindicatifs et monstrueux reptiles
Que le petit Hercule étranglait au berceau?
LE CALUMET DE PAIX
IMITÉ DE LONGFELLOW
I
Or Gitche Manito[14], le Maître de la Vie,
Le Puissant, descendit dans la verte prairie,
Dans l'immense prairie aux coteaux montueux;
Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière,
Dominant tout l'espace et baigné de lumière,
Il se tenait debout, vaste et majestueux.
Alors il convoqua les peuples innombrables,
Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables.
Avec sa main terrible il rompit un morceau
Du rocher, dont il fit une pipe superbe,
Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe,
Pour s'en faire un tuyau, choisit un long roseau.
Pour la bourrer il prit au saule son écorce;
Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force,
Debout, il alluma, comme un divin fanal,
La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière
Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière.
Or pour les nations c'était le grand signal.
Et lentement montait la divine fumée
Dans l'air doux du matin, onduleuse, embaumée.
Et d'abord ce ne fut qu'un sillon ténébreux;
Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse,
Puis blanchit; et montant, et grossissant sans cesse,
Elle alla se briser au dur plafond des deux.
Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses,
Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses,
Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil,
Jusqu'à Tuscaloosa, la forêt parfumée,
Tous virent le signal et l'immense fumée
Montant paisiblement dans le matin vermeil.
Les Prophètes disaient: «Voyez-vous cette bande
De vapeur, qui, semblable à la main qui commande,
Oscille et se détache en noir sur le soleil?
C'est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
Qui dit aux quatre coins de l'immense prairie:
«Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil!»
Par le chemin des eaux, par la route des plaines,
Par les quatre côtés d'où soufflent les haleines
Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous,
Comprenant le signal du nuage qui bouge,
Vinrent docilement à la Carrière Rouge
Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous.
Les guerriers se tenaient sur la verte prairie,
Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie,
Bariolés ainsi qu'un feuillage automnal;
Et la haine qui fait combattre tous les êtres,
La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres
Incendiait encor leurs yeux d'un feu fatal.
Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire.
Or Gitche Manito, le Maître de la Terre,
Les considérait tous avec compassion,
Comme un père très bon, ennemi du désordre,
Qui voit ses chers petits batailler et se mordre.
Tel Gitche Manito pour toute nation.
Il étendit sur eux sa puissante main droite
Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite,
Pour rafraîchir leur fièvre à l'ombre de sa main;
Puis il leur dit avec sa voix majestueuse,
Comparable à la voix d'une eau tumultueuse
Qui tombe et rend un son monstrueux, surhumain:
II
«O ma postérité, déplorable et chérie!
O mes fils! écoutez la divine raison.
C'est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
Qui vous parle! celui qui dans votre patrie
A mis l'ours, le castor, le renne et le bison.
Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles;
Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin?
Le marais fut par moi peuplé de volatiles;
Pourquoi n'êtes-vous pas contents, fils indociles?
Pourquoi l'homme fait-il la chasse à son voisin?
Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres.
Vos prières, vos vœux même sont des forfaits!
Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires
Et c'est dans l'union qu'est votre force. En frères
Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix.
Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète
Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous.
Sa parole fera de la vie une fête;
Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite,
Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous!
Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières.
Les roseaux sont nombreux et le roc est épais;
Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres,
Plus de sang! Désormais vivez comme des frères,
Et, tous unis, fumez le Calumet de Paix!»
III
Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre,
Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre
Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants
Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive
Un long roseau qu'avec adresse il enjolive.
Et l'Esprit souriait à ses pauvres enfants!
Chacun s'en retourna l'âme calme et ravie.
Et Gitche Manito, le Maître de la Vie,
Remonta par la porte entr'ouverte des cieux.
--A travers la vapeur splendide du nuage
Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage
Immense, parfumé, sublime, radieux!
LA PRIÈRE D'UN PAÏEN
Ah! ne ralentis pas tes flammes;
Réchauffe mon cœur engourdi,
Volupté, torture des âmes!
_Diva! supplicem exaudi!_
Déesse dans l'air répandue,
Flamme dans notre souterrain!
Exauce une âme morfondue,
Qui te consacre un chant d'airain.
Volupté, sois toujours ma reine!
Prends le masque d'une sirène
Faite de chair et de velours,
Ou verse-moi tes sommeils lourds
Dans le vin informe et mystique,
Volupté, fantôme élastique!
LE COUVERCLE
En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre.
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc.
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
Partout l'homme subit la terreur du mystère,
Et ne regarde en haut qu'avec un œil tremblant.
En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe.
Plafond illuminé pour un opéra bouffe
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté;
Terreur du libertin, espoir du fol ermite;
Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite
Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.
L'EXAMEN DE MINUIT
La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
A nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s'enfuit:
--Aujourd'hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d'un hérétique.
Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable!
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons
Et flatté ce qui nous rebute;
Contristé, servile bourreau,
Le faible qu'à tort on méprise
Salué l'énorme Bêtise,
La Bêtise au front de taureau;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.
Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L'ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim!...
--Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres!
MADRIGAL TRISTE
Que m'importe que tu sois sage?
Sois belle! et sois triste! Les pleurs
Ajoutent un charme au visage.
Comme le fleuve au paysage;
L'orage rajeunit les fleurs.
Je t'aime surtout quand la joie
S'enfuit de ton front terrassé;
Quand ton cœur dans l'horreur se noie;
Quand sur ton présent se déploie
Le nuage affreux du passé.
Je t'aime quand ton grand œil verse
Une eau chaude comme le sang;
Quand, malgré ma main qui te berce,
Ton angoisse, trop lourde, perce
Comme un râle d'agonisant.
J'aspire, volupté divine!
Hymne profond, délicieux!
Tous les sanglots de ta poitrine,
Et crois que ton cœur s'illumine
Des perles que versent tes yeux!
Je sais que ton cœur, qui regorge
De vieux amours déracinés.
Flamboie encor comme une forge,
Et que tu couves sous ta gorge
Un peu de l'orgueil des damnés;
Mais tant, ma chère, que tes rêves
N'auront pas reflété l'Enfer,
Et qu'en un cauchemar sans trêves,
Songeant de poisons et de glaives,
Éprise de poudre et de fer,
N'ouvrant à chacun qu'avec crainte,
Déchiffrant le malheur partout,
Te convulsant quand l'heure tinte,
Tu n'auras pas senti l'étreinte
De l'irrésistible Dégoût,
Tu ne pourras, esclave reine
Qui ne m'aimes qu'avec effroi,
Dans l'horreur de la nuit malsaine,
Me dire, l'âme de cris pleine:
«Je suis ton égale, ô mon Roi!»
L'AVERTISSEUR
Tout homme digne de ce nom
A dans le cœur un Serpent jaune,
Installé comme sur un trône,
Qui, s'il dit: «Je veux!» répond: «Non!»
Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses ou des Nixes,
La Dent dit: «Pense à ton devoir!»
Fais des enfants, plante des arbres,
Polis des vers, sculpte des marbres,
La Dent dit: «Vivras-tu ce soir?»
Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère,
L'homme ne vit pas un moment
Sans subir l'avertissement
De l'insupportable Vipère.
LE REBELLE
Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle,
Du mécréant saisit à plein poing les cheveux
Et dit, le secouant: «Tu connaîtras la règle!
(Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!
Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace,
Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété,
Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe,
Un tapis triomphal avec ta charité.
Tel est l'Amour! Avant que ton cœur ne se blase,
A la gloire de Dieu rallume ton extase;
C'est la Volupté vraie aux durables appas!»
Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime.
De ses poings de géant torture l'anathème;
Mais le damné répond toujours: «Je ne veux pas!»
BIEN LOIN D'ICI
C'est ici la case sacrée
Où cette fille très parée,
Tranquille et toujours préparée.
D'une main éventant ses seins,
Et son coude dans les coussins,
Écoute pleurer les bassins:
C'est la chambre de Dorothée.
--La brise et l'eau chantent au loin
Leur chanson de sanglots heurtée
Pour bercer cette enfant gâtée.
Du haut en bas, avec grand soin,
Sa peau délicate est frottée
D'huile odorante et de benjoin.
--Des fleurs se pâment dans un coin.
LE GOUFFRE
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
--Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve,
Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l'espace affreux et captivant...
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où;
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l'insensibilité.
--Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres.
LES PLAINTES D'UN ICARE
Les amants des prostituées
Sont heureux, dispos et repus;
Quant à moi, mes bras sont rompus
Pour avoir étreint des nuées.
C'est grâce aux astres nonpareils,
Qui tout au fond du ciel flamboient,
Que mes yeux consumés ne voient
Que des souvenirs de soleils.
En vain j'ai voulu de l'espace
Trouver la fin et le milieu;
Sous je ne sais quel oeil de feu
Je sens mon aile qui se casse;
Et brûlé par l'amour du beau,
Je n'aurai pas l'honneur sublime
De donner mon nom à l'abîme
Qui me servira de tombeau.
RECUEILLEMENT
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici.
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche!
LA LUNE OFFENSÉE
O Lune qu'adoraient discrètement nos pères,
Du haut des pays bleus où, radieux sérail,
Les astres vont te suivre en pimpant attirail,
Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,
Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères,
De leur bouche en dormant montrer le frais émail?
Le poète buter du front sur son travail?
Ou sous les gazons secs s'accoupler les vipères?
Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin,
Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin,
Baiser d'Endymion tes grâces surannées?
«--Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,
Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années,
Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri!»
ÉPIGRAPHE POUR UN LIVRE CONDAMNÉ
Lecteur paisible et bucolique,
Sobre et naïf homme de bien,
Jette ce livre saturnien,
Orgiaque et mélancolique.
Si tu n'as fait ta rhétorique
Chez Satan, le rusé doyen,
Jette! tu n'y comprendrais rien,
Ou tu me croirais hystérique.
Mais si, sans se laisser charmer,
Ton œil sait plonger dans les gouffres,
Lis-moi, pour apprendre à m'aimer;
Ame curieuse qui souffres
Et vas cherchant ton paradis,
Plains-moi!... Sinon, je te maudis!
[Footnote 14: Prononcez: _Guitchi Manitou._ (_Note de Baudelaire._)]
ORDRE DE L'ÉDITION POSTHUME
DITE «DÉFINITIVE»
1868
PRÉFACE (C'est la pièce intitulée _Au lecteur_, dans les éditions
précédentes.)
SPLEEN ET IDÉAL
I. Bénédiction.
II. L'Albatros.
III. Élévation.
IV. Correspondances.
V. J'aime le souvenir de ces époques nues.
VI Les Phares.
VII. La Muse malade.
VIII. La Muse vénale.
IX. Le mauvais Moine.
X. L'Ennemi.
XI. Le Guignon.
XII. La Vie antérieure.
XIII. Bohémiens en voyage.
XIV. L'homme et la Mer.
XV. Don Juan aux enfers.
XVI. A Théodore de Banville (1842).
XVII. Châtiment de l'orgueil.
XVIII. La Beauté.
XIX. L'idéal.
XX. La Géante.
XXI. Le Masque.
XXII. Hymne à la Beauté.
XXIII. Parfum exotique.
XXIV. La Chevelure.
XXV. Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne.
XXVI. Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle.
XXVII. Sed non satiata.
XXVIII. Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.
XXIX. Le serpent qui danse.
XXX. Une charogne.
XXXI. De profundis clamavi.
XXXII. Le Vampire.
XXXIII. Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive.
XXXIV. Remords posthume.
XXXV. Le Chat.
XXXVI. Duellum.
XXXVII. Le Balcon.
XXXVIII. Le Possédé.
XXXIX. Un fantôme.
XL. Je te donne ces vers afin que si mon nom.
XLI. Semper eadem.
XLII. Tout entière.
XLIII. Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire.
XLIV. Le Flambeau vivant.
XLV. Réversibilité.
XLVI. Confession.
XLVII. L'Aube spirituelle.
XLVIII. Harmonie du soir.
XLIX. Le Flacon.
L. Le Poison.
LI. Ciel brouillé.
LU. Le Chat.
LIII. Le beau Navire.
LIV. L'Invitation au voyage.
LV. L'Irréparable.
LVI. Causerie.
LVII. Chant d'automne.
LVIII. A une Madone.
LIX. Chanson d'après-midi.
LX. Sisina.
LXI. Vers pour le portrait d'Honoré Daumier.
LXII. Franciscæ meæ laudes.
LXIII. A une dame créole.
LXIV. Mœsta et errabunda.
LXV. Le Revenant.
LXVI. Sonnet d'automne.
LXVII. Tristesses de la lune.
LXVIII. Les Chats.
LXIX. Les Hiboux.
LXX. La Pipe.
LXXI. La Musique.
LXXII. Sépulture d'un poète maudit.
LXXIII. Une Gravure fantastique.
LXXIV. Le Mort joyeux.
LXXV. Le Tonneau de la haine.
LXXVI. La Cloche fêlée.
LXXVII. Spleen.
LXXVIII. Spleen.
LXXIX. Spleen.
LXXX. Spleen.
LXXXI. Obsession.
LXXXII. Le Goût du néant.
LXXXIII. Alchimie de la Douleur.
LXXXIV. Horreur sympathique.
LXXXV. Le Calumet de paix, imité de Longfellow.
LXXXVI. La prière d'un païen.
LXXXVII. Le Couvercle.
LXXXVIII. L'Imprévu.
LXXXIX. L'Examen de minuit.
XC. Madrigal triste.
XCI. L'Avertisseur.
XCII. A une Malabaraise.
XCIII. La Voix.
XCIV. Hymne.
XCV. Le Rebelle.
XCVI. Les Yeux de Berthe.
XCVII. Le Jet d'eau.
XCVIII. La Rançon.
XCIX. Bien loin d'ici.
C. Le Coucher du soleil romantique.
CI. Sur _le Tasse en prison_ d'Eugène Delacroix.
CII. Le Gouffre.
CIII. Les Plaintes d'un Icare.
CIV. Recueillement.
CV. L'Heautontimoroumenos.
CVI. L'Irrémédiable.
CVII. L'Horloge.
TABLEAUX PARISIENS
CVIII. Paysage.
CIX. Le Soleil.
CX. Lola de Valence.
CXI. La lune offensée.
CXII. A une mendiante rousse.
CXIII. Le Cygne.
CXIV. Les sept Vieillards.
CXV. Les petites Vieilles.
CXVI. Les Aveugles.
CXVII. A une passante.
CXVIII. Le Squelette laboureur.
CCIX. Le Crépuscule du soir.
CXX. Le Jeu.
CXXI. Danse macabre.
CXXII. L'Amour du mensonge.
CXXIII. Je n'ai pas oublié, voisine de la ville.
CXXIV. La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse.
CXXV. Brumes et pluies.
CXXVI. Rêve parisien.
CXXVII. Le Crépuscule du matin.
LE VIN
CXXVIII. L'âme du vin.
CXXIX. Le Vin des Chiffonniers.
CXXX. Le Vin de l'assassin.
CXXXI. Le Vin du solitaire.
CXXXII. Le Vin des amants.
FLEURS DU MAL
CXXXIII. Épigraphe pour un livre condamné.
CXXXIV. La Destruction.
CXXXV. Une Martyre.
CXXXVI. Femmes damnées.
CXXXVII. Les deux bonnes Sœurs.
CXXXVII. La Fontaine de sang.
CXXXIX. Allégorie.
CXL. La Béatrice.
CXLI. Un Voyage à Cythère.
CXLII. L'Amour et le Crâne.
RÉVOLTE
CXLIII. Le Reniement de saint Pierre.
CXLIV. Abel et Caïn.
CXLV. Les Litanies de Satan.
LA MORT
CVLVI. La Mort des amants.
CXLVII. La Mort des pauvres.
CXLVIII. La Mort des artistes.
CXLIX. La Fin de la journée.
CL. Le Rêve d'un curieux.
CLI. Le Voyage.
PIÈCES EXTRAITES DES "ÉPAVES" (1866)
et non insérées dans les "Fleurs du Mal"
_GALANTERIES_
LES PROMESSES D'UN VISAGE
J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
D'où semblent couler des ténèbres;
Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers
Qui ne sont pas du tout funèbres.
Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinière élastique,
Tes yeux, languissamment, me disent: «Si tu veux,
Amant de la muse plastique,
Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité,
Et tous les goûts que tu professes,
Tu pourras constater notre véracité
Depuis le nombril jusqu'aux fesses;
Tu trouvera au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges médailles de bronze,
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistré comme la peau d'un bronze,
Une riche toison qui, vraiment, est la sœur
De cette énorme chevelure,
Souple et frisée, et qui l'égale en épaisseur,
Nuit sans étoiles, Nuit obscure!»
LE MONSTRE
OU