ans, un nez barbouillé de tabac avec un tablier noir à poche, un tartan
qui lui lèche les talons, une robe en taffetas puce, un chapeau de
paille à gouttières, sensiblement incliné vers l'oreille, un carton de
bois au poignet, l'autre poignet sur la hanche, un faux tour défrisé qui
pleure sur une de ses paupières, une montre d'or à l'estomac, des perles
en poire aux oreilles, des bagues à toutes les jointures, une bouche en
coeur, des yeux louches, des dents larges comme des dominos, et des
socques articulées;--c'est elle.
Elle parle tous les patois, mais surtout ceux du midi; elle décore en
première ligne cette classe d'industriels aux bénéfices cachés, aux
manoeuvres inconnues, les prêteurs sur gages, les bijoutiers ambulants,
les tailleurs du Havre ou de Haïti qui troquent le vieux drap contre le
drap neuf, les racheteurs de reconnaissances du Mont-de-Piété,
négociants souterrains et rusés qui laissent quelquefois à leurs
héritiers un million de fortune en monnaie de Monaco et en billets
protestés.
Certes, si l'on voulait prendre les choses sous un certain point de vue,
on pourrait adresser de grands reproches à ce genre d'industrie,
coupable à la fois par son origine et les menées qu'elle emploie dans
son exécution. Nous devrions peut-être rembrunir un peu le fond du
tableau, pour indiquer dans le lointain certaines figures de femme
avilies et perdues par le vice, avec l'indélébile cachet de la honte et
du désespoir au front. Il est certain que plus d'une innocence a
trébuché à ce piége de dentelles et de rubans placé sans cesse sous ses
pas. Ces commerçantes sont après tout des conseillères sataniques et
infatigables qui agissent impitoyablement sur les parties faibles de la
nature de la femme, la vanité et le désir de briller; elles l'enlacent,
l'enveloppent dans leur irrésistible filet, et la prennent chaque jour à
de nouveaux hameçons. C'est en général par cette pente de cachemires
usuraires, de dentelles et de parures, qu'une femme se trouve
insensiblement poussée vers ce dernier pied à terre du vice et de la
tristesse, qui devrait avoir à la fois pour fondatrice et pour portière
la plus considérable et la plus enrichie de toutes les Revendeuses à la
toilette, je veux parler de l'hôpital.
Mais que voulez-vous? jusqu'à nouvel ordre, les moeurs françaises
glisseront et voltigeront sur l'épiderme des grandes questions; nous
avons des philosophes moraux et des socialistes, nous applaudissons à
leurs justes récriminations, mais nous ne nous empressons guère de
souscrire à leurs réformes. C'est pourquoi, avant d'être un grand abus,
un scandale avéré, une grave immoralité sociale, la Revendeuse à la
toilette n'est et ne sera longtemps encore sans doute pour le public,
c'est-à-dire pour les gens qui ne lui ont jamais souscrit de billets,
que ce qu'elle était du temps de Lesage et de Regnard, un personnage de
comédie.
ARNOULD FRÉMY.
[Illustration: LE VIVEUR.]
[Illustration]
LE VIVEUR.
On ne saurait trop embellir
Le court espace de la vie.
--_Vieil opéra comique._--
LA vie est comme le mouvement, me disait un jour le gros et joyeux
Nollis, le plus aimable de nos camarades, et qui, dans le monde le plus
gai et le plus spirituel, a su conquérir une réputation d'esprit et de
gaieté. On ne peut ni enseigner ni démontrer la vie: c'est en vivant
qu'on apprend à vivre. Et il ajoutait aussitôt: «Donne-moi cette
journée; tant qu'elle durera, je suis chargé de ton bonheur; j'espère
faire plus pour ton instruction dans l'art de vivre, j'allais dire pour
ton expérience, si ce mot n'avait un air de vieillesse qui m'a toujours
déplu, que ne pourraient le faire vingt années d'études et de
méditations. Les livres d'Épicure, les exemples les plus fameux depuis
Sardanapale jusqu'à Louis XV, depuis Lucullus jusqu'à M. de Cussy, et
depuis Alcibiade jusqu'à Lauzun, ne valent pas vingt-quatre heures de
notre vie parisienne. Suis-moi!»
L'enthousiasme avec lequel Nollis avait prononcé ces paroles ne me
laissait pas la moindre chance d'hésitation; j'obéis, je cédai à sa
volonté comme on cède à un charme irrésistible; jamais je n'avais été
aux prises avec un tel ascendant de tentation: il y avait déjà de la
volupté dans cette soumission. Mon guide me dominait; j'écoutais sa voix
comme si elle eût été celle de l'archange: il continua sans même
s'apercevoir de mon trouble:
«Il est midi, nous pouvons aller chez Adolphe, l'heure est fort
convenable; d'ailleurs, pour prendre la nature sur le fait, il faut
assister à son réveil; tu vas contempler le viveur face à face,
recueille-toi.»
Adolphe demeurait dans le faubourg Montmartre; il occupait dans la rue
Bergère un entresol d'assez modeste apparence, et situé dans un corps de
logis au fond d'une cour. Le portier de la maison ne nous demanda pas
même où nous allions; il sourit, fit un signe de tête à Nollis, et en un
instant nous fûmes près d'une petite porte, sans sonnette, que trois
vigoureux coups de poing firent trembler sur ses gonds. On entendit dans
l'intérieur un énorme bâillement, puis une imprécation énergiquement
prononcée; enfin, après deux minutes environ, il parut que quelqu'un
sautait à bas d'un lit: la porte s'ouvrit alors, et nous eûmes à peine
le temps d'apercevoir un être qui fuyait dans le simple appareil dont
parle le poëte, et qui regagnait en toute hâte la couche qu'il venait de
quitter.
«Que le diable t'emporte! dit le dormeur éveillé à Nollis, qui
s'installait dans un fauteuil.
--Il paraît que la nuit a été chaude, répondit Nollis en allumant un
cigare qu'il avait pris sur la table de nuit.
--C'était magnifique! Achille nous rendait le souper de mardi, et
vraiment il a bien fait les choses.
--Où avez-vous soupé? Quels étaient les convives?
--Au café anglais! La bande ordinaire. On nous a présenté un jeune
gentilhomme périgourdin qui prétendait savoir boire le vin de Champagne.
Pauvre amour! il n'en est pas même aux premières notions.
--Quelles étaient les femmes?
--Ma foi! je t'avouerai qu'il n'y en avait pas. Ernest voulait amener
ses deux danseuses; j'ai insisté pour qu'il n'y eût que des hommes; la
galanterie m'ennuie, même celle qui convient à ces espèces. Les femmes
n'entendent rien au souper: si elles se modèrent, elles sont gênantes;
si elles s'abandonnent, elles risquent d'inspirer le dégoût. La régence
s'est trompée en admettant les femmes à table; c'est une des erreurs de
nos pères.
--Jusqu'à quelle heure êtes-vous restés?
--Jusqu'à quatre heures. Maître et garçons tombaient de sommeil. Tiens,
mon cher Nollis, je te le dis avec une douleur véritable, malgré nous le
souper s'en va. (_Profond soupir._) Tu sais tout ce que nous avons fait
pour le relever, pour surpasser son ancienne splendeur et lui donner un
éclat nouveau. Vains efforts! mon digne ami; le souper, ce repas des
viveurs, se perd, on ne le comprend plus; le carnaval en a fait une
débauche grossière; et pendant tout le reste de l'année il est oublié et
méconnu. Le dîner a tué le souper.
--Et le souper renaîtra du dîner, s'écria Nollis avec feu. Ne vois-tu
pas comme le dîner s'avance de plus en plus dans la soirée, comme il
marche d'heure en heure vers la nuit? On finira par ne dîner que le
lendemain. Le temps n'est pas loin où la politique, l'industrie, les
querelles littéraires, et je ne sais quelles autres graves bagatelles
seront chassées de nos salles à manger, comme des harpies. Alors on
verra refleurir le souper! Mais présentement il s'agit de déjeuner.
As-tu quelque idée?
--Oui! D'abord je vais me lever.»
Pendant qu'Adolphe procédait à cette importante opération, j'examinais
l'appartement et celui qui l'habitait. Le mobilier n'avait jamais été
riche, mais il avait été choisi avec goût; malheureusement il portait
les traces d'une négligence extrême: il était facile de deviner
qu'Adolphe ne se piquait ni de soin ni de conservation; quelques livres,
parmi lesquels je trouvai Gil Blas, les romans de Crébillon, Horace, et
plusieurs volumes dépareillés des oeuvres de Voltaire, deux groupes de
statuettes modernes représentant le galop et la _chahut_, trophées du
carnaval, _les Souvenirs du bal Chicart_, dessinés par Gavarni, un
paquet de cigares, une boîte d'allumettes chimiques, quelques morceaux
de sucre, une bouteille d'eau-de-vie à moitié vide, un rouleau d'eau de
Cologne encore intact, et six ou sept louis, étaient les seuls objets
qu'on voyait épars çà et là sur les meubles, depuis la toilette jusqu'au
divan. La première pièce, celle qui servait d'antichambre, était plus
modestement garnie: on n'y trouvait pour tout ornement qu'un carreau
cassé, une paire de bottes fraîchement cirée, et les habits, que le
portier sans doute avait placés sur une chaise unique, après les avoir
nettoyés.
Adolphe était un homme de taille moyenne; son visage affectait la forme
ronde; il avait les yeux bleus, le teint parfait, malgré l'air de
fatigue répandu sur toute sa physionomie; ses cheveux étaient blonds, sa
bouche était vermeille et gracieuse, ses dents étaient admirables; un
embonpoint précoce se manifestait dans tout son être: il avait
trente-quatre ans; tout son extérieur annonçait la force et la bonté.
«Je deviens gros, dit-il à Nollis; mais je me console en songeant que
les hommes gras ont toujours été les meilleurs et par conséquent les
plus heureux. Presque tous les grands criminels et les tyrans étaient
minces.
--Oui, mais le génie est maigre.
--Et Napoléon?
--La fortune l'a quitté à mesure qu'il prenait de l'embonpoint.
--Soit, mais l'homme d'esprit est ordinairement gros.
--Le génie, c'est la gloire.
--Eh bien! l'esprit, c'est le bonheur. Ne vas-tu pas, en vérité,
t'évaporer en poésie? Le sensualisme, mon gros ami, le sensualisme,
voilà notre lot! Nous avons beau faire pour nous idéaliser, nous serons
toujours de l'école charnelle; c'est notre vocation.»
Pendant cet entretien, Adolphe s'était habillé. Sa mise était sage; elle
n'était ni trop loin, ni trop près de la mode; elle était surtout
adaptée à sa personne avec une remarquable intelligence, et il y avait
beaucoup d'art dans la manière dont il avait su éviter la contrainte,
sans blesser ni l'usage ni les convenances. Ce qui ne m'avait pas
échappé, c'était le sentiment de propreté exquise et même de délicatesse
qui avait présidé à tous les arrangements de sa toilette; c'était
presque de la recherche.
«Monsieur est des nôtres? dit Adolphe en me regardant.
--Assurément, reprit Nollis; pourquoi l'aurais-je amené? Où allons-nous?
--Bien loin d'ici.
--Bah!
--Ne t'épouvante pas, nous allons à Bercy...--Ah! monsieur,
répliqua-t-il en voyant la moue involontaire que m'avait fait faire ce
nom, il ne faut pas vous scandaliser. Je connais et je fréquente les
beaux endroits; mais je préfère les bons endroits. Si vous voulez venir
chez Tortoni, je suis prêt à vous y accompagner; c'est, sans contredit,
le plus joli déjeuner de Paris: le buffet y est bien pourvu et finement
approvisionné, la chère est friande, la société aimable; on y cause avec
esprit et avec liberté; on y agit sans façon et avec politesse. Je sais
peu de repas aussi charmants qu'un déjeuner chez Tortoni, bien dirigé et
bien commandé; mais il me faut quelque chose de plus. Nous sommes
d'assez bonne compagnie pour ne pas craindre qu'on gâte nos manières;
nous avons l'avantage de ne répondre de nous qu'à nous-mêmes. Pour moi,
Paris ne renferme que deux sortes d'individus: ceux qui me connaissent
et ceux qui ne me connaissent pas: les uns savent qui je suis; que me
fait l'opinion des autres? A Bercy, nous trouverons de la marée fraîche
et du poisson de Seine nouvellement pêché, de braves gens fort contents
et fort honorés de nous recevoir, une vue admirable et du vin comme il
n'y en a que là. Voilà mes raisons pour y aller; quelles sont les vôtres
pour ne pas y venir?»
Nollis me regardait; je n'avais qu'une réponse à faire, je pris la main
d'Adolphe et je m'écriai: «A Bercy!»
Adolphe avait raison; ce fut un déjeuner délicieux. En entrant chez le
traiteur, il avait causé avec la belle écaillère; je crois même qu'il
lui avait pris familièrement le menton: elle nous apporta elle-même les
huîtres dans un plat énorme; elle riait en nous recommandant de les
avaler vivantes et dans leur eau: le vin de Chablis était d'une qualité
supérieure, doré et merveilleusement sec et perlé; l'entrecôte de boeuf,
dûment relevée par une sauce qu'Adolphe indiqua par écrit; la sole,
accommodée par un procédé nouveau qu'il a lui-même importé d'Angleterre;
et enfin, la matelote, faite d'après les vieilles traditions du port,
composèrent un repas que le vin de Beaune arrosa sans relâche. Adolphe
affirmait que le matin il ne fallait pas faire usage de vin de Bordeaux;
il me promit de m'expliquer à dîner cette règle hygiénique.
A la fin du déjeuner Adolphe et moi, que Nollis lui avait présenté comme
un jeune homme qui donne des espérances, nous étions les meilleurs amis
du monde. Je savais qu'il était venu à Paris pour y faire son droit, et
qu'après avoir pris ses licences à la Faculté, il avait suivi, sans
penchant vicieux, mais avec une molle insouciance, son instinct pour le
plaisir; c'était ainsi qu'il s'était toujours trouvé loin du travail. Au
delà de son éducation, sa famille n'avait pu rien faire pour lui. Il lui
était arrivé ce qui arrive à tous les jeunes gens sans patrimoine, il
avait formé des projets et contracté des dettes: les projets s'étaient
évanouis, les dettes étaient restées; maintenant Adolphe s'était donné
aux lettres: à ses yeux, cette occupation était presque un loisir; mais
il n'avait jamais pu renoncer au bien-être du moment pour sauver
l'avenir; il vivait donc toujours aux prises avec des embarras nouveaux;
et toujours livré à de nouveaux plaisirs, il affirmait qu'en dépit de sa
misère, il avait su faire pencher la balance du côté du contentement.
Adolphe avait une morale qui n'était pas diablesse: il était assurément
incapable d'une action lâche, malhonnête ou mauvaise; mais le plaisir
était à ses yeux une chose si excellente, qu'il ne s'appliquait qu'à le
goûter; ce n'était pas seulement sa grande affaire, c'était son unique
affaire: il le cherchait partout où il pensait le trouver; quelquefois
il se baissait pour le prendre. Il appelait cela prolonger la jeunesse.
Du reste, il ne demandait qu'à tenir dans le monde le moins de place
possible; il faisait bon marché de l'indépendance de sa personne pour
assurer la liberté de ses goûts. «Si j'eusse été dévot, me disait-il, je
n'aurais récité d'autre prière que cette phrase de l'oraison dominicale:
«Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour.»
Cet entretien avait lieu sur un balcon, sous les rayons d'un beau soleil
de printemps; le port et le fleuve étaient animés par le mouvement du
commerce; les bateaux à vapeur de la Haute-Seine passaient à chaque
instant sous nos yeux: tous ces mille tonneaux qui s'étendaient vers la
berge, cette agitation d'un négoce qui ne se fait qu'au bruit des
verres, excitaient la verve d'Adolphe; il parlait et il buvait; il
vantait le vin et s'extasiait devant le ravissant coup d'oeil que
présentait le paysage: à force d'admirer et de boire, après avoir pris
du café fait par lui et pour lui, après les trois verres de liqueurs
variées qu'il appelait la Trinité alcoolique, il était chancelant; il
s'aperçut que je le regardais avec un pénible étonnement. «Voilà
pourquoi, me dit-il, j'ai voulu venir déjeuner ici; chez Tortoui, on ne
se grise pas; du reste, on ne doit jamais se griser dans le jour: j'ai
trop causé, c'est une faute; une grande faute, une très-grande faute,
entendez-vous, jeune homme...»
Il balbutiait.
Nollis riait et veillait sur lui.
Il était trois heures; j'étais curieux de savoir comment le viveur
remplirait l'intervalle qui sépare le déjeuner du dîner; je ne voyais
guère pour combler cette lacune que le léger somme du prélat du
_Lutrin_.
Adolphe était déjà sur la porte, batifolant avec l'écaillère, et
échangeant des lazzis grivois avec des ouvriers du port qui s'amusaient
de sa bonne humeur. Un fiacre vint à passer, il le héla d'une voix de
Stentor, et le fit arrêter. Tous trois nous entrâmes dans la voiture, et
le cocher reçut l'ordre de nous conduire aux Champs-Élysées. Chemin
faisant, Adolphe était d'une gaieté folle; il rappelait à Nollis ses
meilleurs contes et quelques traits de leur existence de buveur; les
disgrâces de l'ivresse, les divertissantes bévues qu'elle leur avait
fait commettre, les saillies qu'elle leur avait inspirées, et toutes les
merveilles qui avaient illustré la vie et le nom de quelques-uns de
leurs compagnons de table, ceux qu'Adolphe nommait avec emphase les
premiers _verres_ du siècle; car les viveurs jurent par leur verre,
comme les raffinés d'honneur juraient par la lame de leur épée.
Que d'amusantes histoires! C'était une épopée contemporaine; quelquefois
cela ressemblait à un chapitre de la vie de Gargantua et de
Grandgousier.
C'était un viveur qui avait eu la sublime idée du lampion libérateur
placé sur un ami abattu sous l'ivresse, et qu'il fallait préserver des
roues de carrosse. Un viveur voulait faire la connaissance d'un homme
dont on célébrait les prouesses bachiques: il pénétra dans le logis de
celui qu'il désirait voir, au milieu de la nuit; sans l'éveiller, il
dressa la table, la couvrit d'un souper succulent, puis, silencieux
comme une apparition, il fit lever son hôte, le fit asseoir, l'invita
par geste à souper. Ils burent et mangèrent jusqu'au matin, sans
échanger entre eux un seul mot. Au point du jour, celui qu'on avait
visité d'une si étrange manière dit à l'autre: «Vous vous nommez
nécessairement R....: il n'y a que vous capable de faire cela et que moi
capable de le souffrir.»
Un viveur qui venait d'hériter de son oncle rendait ainsi compte de
l'enterrement: «Il n'y avait que les héritiers qui riaient; pour les
autres, ça leur était égal.»
Il y avait aussi des traits héroïques. En juillet 1830, un viveur fit
frapper une bouteille de vin de Champagne à la porte d'un marchand de
vin, devant le Louvre, sous le feu des soldats suisses; il la but avec
quelques combattants, et il se rua à l'attaque. Dans un duel, un viveur,
frappé d'une balle qui lui fracassa le bras droit, dit tranquillement:
«Je boirai de la main gauche.»
En écoutant ces récits, j'ai compris ce mot d'un viveur que son esprit
faisait rechercher en tous lieux: «Je dîne tous les mercredis chez
mademoiselle M.... Eh bien! au jour de l'an, elle ne m'a rien donné pour
mes étrennes! Quelle ingratitude!»
Il nous raconta aussi cette fête de Montmorency, dans laquelle une
compagnie de viveurs avait loué une famille d'aveugles, pour avoir les
violons pendant la collation: ces braves gens, je parle des aveugles,
n'entendant autour d'eux que des propos sages, chastes et vertueux,
bénissaient le ciel qui les faisait assister à de si honnêtes délices;
ils ne se doutaient pas que leurs détestables convives étaient des
démons cachant leurs méfaits sous le langage des anges.
De là on passa en revue les destinées des grands viveurs de l'âge
actuel. On les retrouve partout, dans les deux chambres, par l'hérédité
et par l'élection, au conseil-d'état, dans la magistrature, dans les
hautes fonctions publiques; ils sont décorés, enrichis, titrés, presque
jamais corrigés. Seulement, au lieu de la vie publique, ils ont de
petits appartements; à l'orgie éclatante, ils ont substitué le plaisir
discret et mystérieux.
Adolphe s'irritait contre la race fashionable; il ne lui pardonnait ni
son luxe inutile, ni son jeu effréné, ni ses ruineuses amours; il
n'avait d'indulgence que pour les repas étincelants et qui font
resplendir la nuit, pour la volupté sans joug, pour le culte du beau
matériel et pour la poésie des sens. Dans les courses, dans les
merveilles du Bois, de l'hippodrome, de la plaine, de la forêt, de la
chasse et de tout l'appareil du chenil et de l'écurie, il ne voyait que
les haltes avec leurs repas homériques, l'appétissante venaison et les
coupes ciselées que le soir, devant le café de Paris, les vainqueurs
remplissaient de vin de Xérès et vidaient d'un seul trait.
C'est en devisant de la sorte que nous arrivâmes à la porte du tir de
***. Adolphe y fut reçu avec acclamations; on le salua avec des
transports d'allégresse. En un moment vingt paris furent engagés et
vingt verres furent remplis de vin de Champagne; les assiettes de
biscuits circulaient, et les tireurs buvaient d'une main et ajustaient
de l'autre. Le dieu des bonnes gens protégeait Adolphe: ses jambes
flageolaient et sa main était sûre; il gagnait tous les paris.
Du tir au pistolet, Adolphe nous conduisit à Saint-Cloud; il nous
engagea à faire un tour de parc et à boire de grands verres de
_soda-water_; l'effet de ce spécifique fut prompt et infaillible; je me
pris à désirer le dîner, dont la seule idée me glaçait d'épouvante
quelques moments auparavant.
A six heures et demie, Adolphe jouait son verre de bître à l'estaminet
de ***. Là, il avait repris quelque chose du ton du matin, celui de
Bercy, et il fumait gaillardement, non plus le cigare, mais une
_bouffarde_ remplie de tabac-caporal.
A sept heures, nous étions chez Véry, non pas dans la salle commune
toute peuplée de hauts et puissants dîneurs, mais dans un cabinet au
premier étage. Le dîner était simple; j'en ai conservé le menu: des
huîtres d'Ostende, un potage printanier, une barbue, un gigot de mouton,
des haricots et des asperges; vin de Bordeaux ordinaire, vin de Madère
frappé. Adolphe défendait le vin de Bordeaux le matin, comme trop faible
pour réparer les avaries de la nuit; il proscrivait le vin de Bourgogne
le soir, comme trop chaud, et pouvant compromettre la raison; il ne
voulait pas qu'on bût de vin de Champagne à déjeuner, il ordonnait de ne
pas boire d'autre vin au souper; le vin de Madère glacé était à ses yeux
une des plus belles conquêtes des temps modernes.
Le dîner fut long et animé. Adolphe parcourut avec nous toute l'échelle
des variétés du viveur. Il nous le montra plus indépendant et moins
embarrassé que le voluptueux et le sybarite de l'antiquité; il nous le
présenta comme plus éclairé que le roué, ce fanfaron de dissolution; il
le plaça au-dessus de tout ce que les autres époques avaient produit,
depuis Athènes jusqu'à Florence, depuis le siècle de Périclès jusqu'au
Directoire. A ses yeux, le viveur était l'expression vraie d'une
civilisation vraie, non pas poursuivant le beau idéal et de convention,
mais cherchant la vie positive, étant la personnification vivante de ce
précepte d'Adam Smith: «Être, et être le mieux possible;» la fusion
animée de ces deux adages proclamés par les deux plus fortes têtes du
dix-neuvième siècle: «_Jouir de tout.--Ne se priver de rien._» Il se
proclamait sage entre les sages; sa conduite résumait les tendances
exactes du siècle; elle les résumait en leur ôtant la tristesse de
l'égoïsme: voilà pourquoi le viveur est le produit d'une ère de calculs
et de lumières; c'est la raison appliquée aux sensations.
Au-dessous de ces régions supérieures du sensualisme, il évoqua le
viveur artiste qui a réhabilité le cabaret de ses devanciers; il nous
peignit aussi le viveur qui se mêle à la joie de tous et oublie
volontiers un peu de sa dignité pour trouver des plaisirs plus vifs et
moins apprêtés; celui qui se plonge pendant quelques mois de l'année
dans le tourbillon populaire, comme les grands seigneurs qui allaient
danser aux Porcherons; celui qui ne se condamne à six jours de travail
que pour vivre pleinement le septième jour, le viveur des _goguettes_,
qui rit, chante, boit, et descend en chancelant le _fleuve de la vie_;
et au dernier degré, _le noceur_, celui que rien ne peut arracher aux
chères distractions de la dive bouteille, qui a toujours tant de bonne
volonté pour le travail et tant de penchant pour la paresse.
Au delà tout est hideux.
Loin de Paris, le viveur mourrait de chagrin ou de consomption. «La
province, me disait Nollis, n'est à mes yeux qu'un immense garde-manger,
je ne veux pas plus y aller que je ne veux passer par la cuisine avant
de me mettre à table. En province les estomacs n'ont pas d'esprit; ils
mangent, mais ils ne savent pas manger; le viveur de département n'est
qu'un glouton, ce n'est pas même un gourmand.»
De toutes les nations étrangères, celle qui a les prédilections du
viveur, c'est la nation anglaise: Adolphe se rappelait avec
attendrissement être venu de Turin à Paris avec un gentleman qui ne
reconnaissait les villes qu'il avait déjà traversées que par les salles
à manger des auberges dans lesquelles il s'était arrêté.