Adolphe n'est d'aucune société chantante, et cependant il sait ce que

tous les chansonniers ont fait de plus spirituel et de plus charmant, et

puis il sait aussi des chansons qui n'appartiennent à personne et qui

feraient honneur à tout le monde; il a des croquis de moeurs, des

souvenirs, des pochades, et des charges les plus grotesques, les plus

divertissantes, et qui provoquent infailliblement le fou-rire. Il sait

tout ce qui inspire la joie; sa compagnie est celle d'un être qui veille

à la félicité de ceux qui l'entourent. Adolphe procède de l'artiste, du

gastronome, du bon enfant, du bon garçon et du bon vivant; il y a en lui

du Désaugiers, du Philibert cadet et du D. Juan, moins la scélératesse

et l'amour féminin. De tous les types heureux, divins ou diaboliques, il

a pris ce qui pouvait le mieux composer une végétation intelligente. Au

moral, il se peignait en peu de mots: «Je n'ai pas de vices, disait-il,

mais j'ai presque tous les défauts.»

Son existence a été arrangée tout entière pour connaître, aimer et

servir le plaisir, et par ce moyen obtenir la vie réelle. Son portier

compose tout son domestique; il l'a formé, dressé, élevé. Adolphe a en

lui plus qu'un serviteur, c'est un ami; cet homme a même pour lui la

tendresse et la sollicitude d'un père. «Que faites-vous quand je rentre?

lui dit-il un jour.--Je regarde attentivement monsieur, pour savoir s'il

faut laisser marcher monsieur, conduire monsieur, ou porter monsieur.»

Il a fait ainsi un catéchisme à l'usage de son portier.

Adolphe a horreur du travail; mais ce qu'il craint le plus au monde,

c'est l'ennui: il le redoute plus qu'il ne redoute la douleur. Il m'a

avoué que, dans sa pensée, le mot avenir n'avait pas un sens bien

défini; il n'y croit pas.

Ce soir-là Adolphe nous quitta de bonne heure; il se disposait à un

souper solennel. Il devait y avoir des _toast_ immenses, une lutte

d'_ingurgitation_ gigantesque, la coupe d'Hercule, «un retour vers les

grandes choses que nous avons faites ensemble,» disait-il à Nollis. Pour

Adolphe, c'était un tournoi; il s'y préparait en noble chevalier par la

promenade et par l'usage des sorbets. Chaque convive, en se mettant à

table, devait porter sur son dos une étiquette indiquant son nom et son

adresse. Il fallait qu'après le combat on pût reconnaître les morts.

C'était un souper à outrance.

Le roi des viveurs a une santé des plus robustes; il pense qu'il y a

quelque mérite intellectuel à se bien porter. On lui annonçait

dernièrement la mort d'un illustre camarade, jeune encore. «Cela ne peut

pas être, s'écria-t-il, il avait trop d'esprit pour mourir si tôt!» Il

avait raison, il a conservé son ami. Selon lui, ce sont les sots qui ont

dit qu'il fallait faire la vie courte et bonne. Il prétend que le viveur

l'embellit pour la prolonger.

L'enfer du viveur, c'est la goutte: elle est à sa vieillesse ce que le

remords est à une vie coupable.

EUGÈNE BRIFFAULT.

[Illustration: LE SPÉCULATEUR.]

[Illustration]

LE SPÉCULATEUR.

La gloire et la vertu ne sont considérées aujourd'hui que comme des

biens de théâtre, qui ne subsistent qu'en apparence ou comme des

Fantosmes des Romans, après lesquels courent leurs Héros, qui sont

d'autres Spectres et d'autres Fantosmes.

Le sieur de BALZAC, 1658.

LE spéculateur est l'homme par excellence de l'époque actuelle, le

caractère dominant de la génération présente, la physionomie-modèle du

siècle de l'argent. Qui mieux que lui a longuement étudié le passé, le

présent et l'avenir pour y découvrir le germe de quelque exploitation

d'un genre neuf?... Qui mieux que lui a savamment médité sur les

monarchies naissantes et les royautés vieillies, sur les révolutions

probables et les républiques possibles, pour savoir de quel chaos social

il y aurait le plus d'or à extraire? Le spéculateur, semblable au génie

du déluge, rase les montagnes et comble les vallées pour courir en poste

à la fortune sur les ailes de la vapeur. Il analyse les sciences et

raisonne les gloires, persuadé que toutes les fumées sont des forces

motrices dont on peut tirer des billets de banque. Il combine l'alliance

du bien et du mal, du profane et du sacré, du fait et du droit, du vrai

et du faux, du juste et de l'injuste, pour voir s'il n'en pourrait pas

faire sortir, par je ne sais quel procédé chimique, quelque produit

industriel à mettre en commandite. Il regarde passer les destinées du

pays comme un spectacle curieux dont il y a moyen de tirer un pécule

avantageux en faisant payer leur place aux assistants. Il sait par A

plus B ce que doit rapporter, bon an mal an, chaque crise ministérielle,

à qui n'y aura vu autre chose qu'un _hausse_ et une _baisse_ à la

Bourse. Enfin n'est-ce pas lui qui en est arrivé à faire du commerce un

assaut de supercheries, de la politique un tripotage d'écus, de la

morale publique une combinaison de finance, et de la société en masse

une caverne de Roberts Macaires? O homme prodigieux! salut!

Ce grand personnage commence habituellement ses opérations sans avoir ni

biens ni argent: mais, en revanche, il a des dettes; et c'est son apport

social dans la mise de fonds des compagnies qu'il organise. Aussi

agit-il hardiment sur des millions avec un aplomb remarquable et un

gracieux entrain; car il ne risque absolument rien... que la fortune des

autres. Sa conscience et son honneur pourraient bien, il est vrai, s'y

trouver un peu compromis; mais le spéculateur voit les choses de trop

haut pour descendre à s'occuper de semblables minuties. Les chaînes du

devoir et de la morale ne sauraient entraver sa marche. Pourvu qu'il

agisse de manière à être en deçà d'une possibilité de plainte en police

correctionnelle, il se croit dignement placé. Tant que la cour d'assises

ne se charge pas de lui offrir un siége, il s'étale, ici et là, avec le

_laisser-aller_ de la vertu dont la pose vise au génie. Du moment où il

ne dépasse pas, fût-ce d'une tête d'épingle, la petite ligne de

démarcation qui sépare le citoyen apte à tous les emplois du citoyen que

va flétrir la marque, il se promène tête haute, il est au sentier de

l'honneur. Regardez-le jouir en paix de la plénitude de ses droits: il

n'est pas une dignité à laquelle il ne puisse prétendre. Il sera, au gré

de son caprice, juré, mouchard, garde national, recors, diplomate,

sergent de ville, ministre, émeutier, cabotin; et, fondant au besoin

toutes ces natures dans la sienne, il marchera l'égal d'un monarque.

O bienfait de la civilisation! le spéculateur, à la recherche de sa

proie, se jetant hardiment au milieu des labyrinthes de l'époque et du

pays, n'a besoin, lui, pour y vaincre et s'y retrouver, ni du glaive de

Thésée ni du fil d'Ariane. Il n'attaque ni ne tue les minotaures qu'il y

rencontre; il leur propose tout uniment des rentes fin de mois avec des

reports et des primes; il les fascine avec le miroir à facettes des

découvertes fantastiques; il les gave avec des boulettes d'actions

industrielles; et les monstres domptés, séduits, subtilisés, ébahis,

apposant vite leur griffe au bas de quelque chose de timbré, se hâtent

de lui donner, au lieu de le combattre, une poignée de mains citoyenne,

à la façon des potentats parlementaires et constitutionnels qui débutent

dans la carrière.

La haute figure ici peinte pourrait se diviser, à un certain point, en

deux êtres divers et distincts: le mystificateur et le mystifié. Mais le

spéculateur véritablement digne de ce nom, le beau idéal de l'espèce, a

le double avantage d'offrir à la fois les deux types réunis. Tour à tour

dupeur et dupé, il est joué par ceux qu'il joue. Ce soir vendeur, demain

vendu, il fait des fourberies, marchandise; et des déloyautés, négoce.

C'est un commerce qui prospère.

Le spéculateur en bonne veine se met à merveille; il vous fait remarquer

l'admirable étoffe de son pantalon et le charmant tissu de son gilet. Ce

sont de nouvelles inventions dont il sollicite le brevet. _Le besoin se

faisait généralement sentir_ d'une amélioration dans l'industrie de la

toilette: il a là-dessus de vastes données où accourront les capitaux,

car les déboursés seront minimes, et le gain sera gigantesque. Ce

disant, le spéculateur monte dans un ravissant tilbury attelé d'un

cheval pur sang, qu'il s'est procuré par la plus heureuse occasion du

monde. Il va revendre généreusement tout cela à un ami qui en raffole,

et à qui il désire faire faire une excellente acquisition. Il se

sacrifie à cet effet, et n'exigera aucun bénéfice... qu'une bagatelle de

cent louis: les petits résultats lui donnent des nausées. Il est des

gens qui, au surplus, se sont fait de ce genre de mal une sorte

d'immortalité.

Arrivé au bois de Boulogne, le spéculateur, descendant du coussin

prodigieux d'où il regarde du haut en bas son petit groom et les

passants, court en toute hâte proposer à de riches fashionables du

_Jockey-Club_ plusieurs opérations magnifiques où l'on remuera l'or avec

des pelles. Il s'agit seulement d'avancer quelques centaines de mille

francs pour constituer chacune d'elles. Une des plus remarquables entre

autres est l'établissement en grand d'une maison de commerce intime et

d'alliance étroite entre la force et la faiblesse, entre la puissance et

la grâce, c'est-à-dire entre les deux sexes[20]. On n'y admettra que le

mieux en tout genre dans les diverses parties qui composeront

l'ensemble. Un goût exquis présidera à la composition de cette

institution éminemment philanthropique et nationale, qui sera à la fois

une voie ouverte aux natures passionnées, une garantie promise à

l'hygiène publique, une sécurité donnée aux pères de famille, soit de

Paris, soit de province; enfin un débouché offert à toute espèce

d'entraînements. Les fondateurs et associés auront des numéros et des

cachets qui, indépendamment des entrées et des rentrées générales, leur

assureront des entrées et des rentrées particulières. Où trouver, en

fait de sociétés, une corporation plus active dans ses oeuvres et plus

large dans ses produits? Les intéressés seront régulièrement tenus au

courant de l'affaire par un relevé exact de toutes choses. Le

spéculateur se charge, lui, des embarras et difficultés de

l'organisation première; ces messieurs auront, sans s'être mêlés de

rien, les bénéfices qui en seront la suite; lui, il ne voit là dedans

que l'intérêt du pays, l'extension de l'ordre, et une question toute

morale. Aussi se résigne-t-il, de la manière la plus désintéressée, à

prendre sans rétribution tous les ennuis de l'affaire, l'administration,

la comptabilité, les discussions, les écritures... et la CAISSE.

[20] Voyez PARENT-DUCHATELET, _de la Prostitution dans la ville de

Paris_, tome I, page 326.

Le spéculateur en haute position n'attend pas longtemps la fortune: il a

le télégraphe qui lui tend les bras, les émeutes qui lui donnent un coup

d'épaule, les conspirations qui lui font un signe de tête; et tout cela

bien combiné, c'est la pierre philosophale. Il connaît quelques heures à

l'avance ce qui doit sortir des éléments en fusion qui se tournent avec

bouillonnement, et s'écument sans épuration dans la grande chaudière

représentative. Il a sa combinaison préparée en tout état de cause. Il

gagnera dix centimes à la Bourse sur le doctrinaire, un peu moins sur le

dynastique, beaucoup plus sur le centre gauche. L'essentiel est d'être

averti à temps. Or, pour cela faire, il a échelonné du palais des

législateurs au temple des agents de change des _fonctionnaires-signaux_

qui, par gestes convenus, le tiennent au courant d'heure en heure,

moyennant récompense honnête, des pulsations de la crise gouvernementale

et des fièvres de la tribune. Qui triomphera? Peu importe! avant tout

la spéculation. Aussi, par suite, a-t-il en un clin d'oeil des hôtels,

des villas, des grandes croix, des héritières, des fanfares. Tout cela

dure-t-il? Plus ou moins. C'est un cortége impertinent et fantastique à

la façon des contes arabes, qui surgit, resplendit... et passe. A un

autre: la France paie.

Le spéculateur de moyenne classe a un appartement confortable, un dîner

prêt au cercle de son quartier, une entrée aux théâtres royaux, une

place marquée à la Bourse, un poste d'habitude à Tortoni, une famille

quelque part, et une maîtresse n'importe où. Il a, pour se mettre à

l'abri des événements politiques, un pied dans le camp légitimiste, un

bras dans l'opinion juste-milieu, et une autre partie du corps plus ou

moins heureusement choisie, dans le parti républicain. Du reste, il ne

fait pas plus de cas des croix de la Légion-d'Honneur que des soupes

économiques. «Les pauvretés, dit-il, ne rapportent rien.» Il a autant

d'aversion pour les réjouissances de juillet que pour les batailles de

polichinelle, autant de dégoût pour les programmes de l'Hôtel-de-Ville

que pour les expositions de phénomènes vivants. «Il n'y a rien à gagner,

dit-il, avec les mauvaises plaisanteries.»

Lorsqu'il sait écrire, et cela peut se rencontrer, le spéculateur vend

cinq ou six fois ses manuscrits. Il les distribue d'abord à celui-ci en

_feuilletons_, puis à cet autre en _volumes in-8º_, enfin, n'importe à

qui, en _drame_ ou en _vaudeville_. Cela commence par faire une trilogie

littéraire qui a trois formes, trois allures, trois titres, et qui n'est

au fond qu'une seule et même chose; l'admirable de cette combinaison,

c'est qu'au bout du compte il y aura eu trois ventes, trois paiements,

trois publications, et que le bon public aura pu y être trois fois

mystifié. Cela n'empêchera pas d'ailleurs la _trilogie_ d'être plus tard

vendue de nouveau pour paraître in-12 ou in-18, puis d'être revendue peu

après pour se remettre en _OEuvres complètes_. O sublime progrès des

lettres!

Le spéculateur a peu de goût pour la campagne. A quoi servent, en effet,

les champs et les moissons? A nourrir les habitants de ce globe? il est

certain que cela n'a rien de déraisonnable et peut occuper la caste

vulgaire; mais, pour lui, le point capital ici-bas, ce n'est point

d'engraisser l'humanité, c'est de nourrir la spéculation.

Oh! qu'il est beau, le spéculateur, lorsque, mollement étendu sur un

fauteuil à la Voltaire, il lit voluptueusement le prospectus d'une

entreprise étourdissante, où il apportera toute sa capacité, et ses amis

tout leur argent! Comme il en étudie les chances! Elle lui paraît

d'autant plus magnifique, qu'elle a l'air à peu près impraticable. Allez

donc proposer, dans Paris, aux hommes à haute intelligence, un projet

simple et raisonnable, sans éclat à porter aux nues, mais promettant un

gain honnête: avec quelle risée dédaigneuse votre plan sera accueilli!

_Un gain honnête!_ juste ciel!... autant vaudrait demander l'aumône. Qui

oserait se compromettre au point d'attacher son nom à une pareille

niaiserie? _Un gain honnête!_ mais un homme bien placé n'accepte pas la

responsabilité d'un tel ridicule! il faut une fortune assurée dans les

vingt-quatre heures, ou, au plus tard, dans le trimestre; il faut, du

moins, si l'on attend, des dividendes anticipés. Sans quoi, vaut-il la

peine d'y arrêter sa pensée!... Parlez-nous d'une entreprise de voitures

qui chevaucheront toutes seules par monts et par vaux sans haquenées et

sans charbon; parlez-nous de lunettes d'approche découvrant des

actionnaires sur une comète avec ou sans queue, le tout venant à nous

bride abattue; parlez-nous de toiles mirobolantes qu'on va tisser avec

du jasmin, des roses et du chèvrefeuille, changés d'abord en épaisse

marmelade, puis transformés en écheveaux de fil par des procédés

incompréhensibles: à la bonne heure! Comme cela ravit l'imagination!

quel vaste champ à l'enthousiasme! quelle carrière aux jongleurs!... Le

succès de ces merveilles est certain d'avance, non pas seulement

_quoique_ absurdes, mais précisément _parce que_ absurdes. Ces deux

adverbes ont du bonheur.

Le spéculateur, prince souverain du pays des chimères, passe une partie

de sa vie doucement bercé par le songe argenté... des illusions. Il voit

la pluie d'or de Danaé tomber de toutes parts sur ses conceptions

mercantiles; il fait continuellement la conquête en espérance de toutes

les toisons d'or que son imagination lui montre suspendues à chacun des

arbres de l'industrie, vraie forêt Noire de l'époque. Il a sans cesse

devant les yeux l'exemple de je ne sais quel millionnaire qui aurait

commencé par vendre du bétail et qui aurait fini par vendre des peuples,

ce qui lui paraît se ressembler beaucoup. Il cite une foule de ses

camarades qui, à leur début dans la carrière, ne fréquentaient que les

nécessiteux de la taverne, et qui maintenant ne daignent se familiariser

qu'avec les puissances du palais. Il est, du reste, une foule

d'incrédules qui rient de ses plans et de ses rêves, qui affirment que

plus d'un de ces apôtres de l'or ont été vus, eux et leurs disciples,

arrivant de succès en succès, de bénéfice en bénéfice et de fortune en

fortune, à une des chambres de Sainte-Pélagie, à un des lits de

l'Hôtel-Dieu, voire même à une des loges de Bicêtre.... Mais ces odieux

propos n'atteignent pas la grande figure qu'ils insultent. Que la

prédiction se réalise ou non, elle n'en est pas moins déclarée

impossible. La notabilité de l'époque a le rare privilége de puiser une

illustration dans ses avanies elles-mêmes; le féodal poursuivant d'armes

de la spéculation fournit brillamment sa carrière contre tout venant;

et, qu'il soit applaudi ou hué, il ne s'en élancera pas moins, à la

suite de ce paladin du dix-neuvième siècle, une foule de chevaliers...

d'industrie.

Regardez-le dans son appartement, au milieu des papiers et des cartons,

qu'il classe avec amour et méthode. Oh! que de trésors sous ses

doigts!... Prenons au hasard et lisons. (Nº 3.) «Manière de courir la

poste dans des wagons suspendus sur des fils de fer presque invisibles,

à quelques pieds du sol.» (Nº 8.) «Mines de houille, de cuivre,

d'asphalte et de vif-argent, sur le point d'être découvertes à l'une des

barrières de Paris.» (Nº 9.) «Tontine pour assurer des maris à leur aise

aux jeunes vierges qui ne le seraient pas. NOTA. On donnera là-dessus

des explications sérieuses.» (Nº 17.) «Association musicale et dansante

pour dédommager des tremblements de terre, des incendies et de la

peste.» (Nº 18.) «Société pour garantir le public, moyennant une prime,

de toutes les contributions forcées nommées vulgairement dans les

salons: billets d'artistes, loterie des pauvres, souscriptions de

charité, etc.» (Nº 33.) «Communauté scientifique, par actions, pour

l'industrie des vers à soie, d'après les procédés de l'enseignement

mutuel.» Voilà-t-il des idées heureuses!... Le spéculateur entreprendra

toutes ces belles choses; il les proclamera _nationales_, et chacune

l'enrichira. Car pour lui point de mauvaises chances: si l'affaire

réussit, il joue sur le succès; si elle échoue, il jouera sur la

déconfiture. Il spécule sur l'édifice qui se construit comme sur

l'édifice qui s'écroule; et on le verra, après avoir opéré d'une manière

prépondérante sur une société en enfantement, agir d'une façon

victorieuse sur cette même société en liquidation. Tout lui est bon,

bâtisse et décombres. Le spéculateur a une famille: des neveux, des

cousins, des frères. Cela n'est pourtant pas de rigueur: n'importe! le

cas échéant, il s'agit d'en tirer parti. Quelques-uns d'eux peuvent

mourir; or, le spéculateur, qui s'est établi le chef et le protecteur de

tous les siens, peut devenir aussi leur héritier. Oh! alors qu'il lui

paraîtrait doux et touchant de larmoyer sur les admirables trépassés qui

viennent de lui léguer, avec l'exemple de leurs vertus, haute nourriture

pour son âme, quelque chose de non moins sonnant, mais de plus

substantiel pour son corps!... Le spéculateur, à la fois inspiré par le

ciel et la terre, s'occupe avec un intérêt chaleureux de la destinée de

ses proches. _Celui-ci_, il le place dans l'état militaire, en lui

recommandant cette noble susceptibilité de la bravoure française qui ne

permet pas le moindre mot équivoque dans la conversation sans en

demander raison sur l'heure, et mettre, tout de suite, flamberge au

vent: c'est le grand devoir du métier, la loi première de l'honneur;

hors le duel point de salut. _Celui-là_, il lui souffle la passion des

voyages aventureux, des explorations d'outre-mer. Oh! l'Inde, le Brésil,

la Turquie, le Mogol, la Chine, la Perse!... ce n'est que là maintenant

que se trouve encore du neuf, de l'énergie, de la séve, du grandiose et

de la vie. Ailleurs, et surtout en Europe, tout est rachitique ou

défunt, on n'y voit qu'atomes ou crétins. _Cet autre_, il le fait entrer

dans les ordres: il a senti sa vocation; l'âme de ce sublime parent

avait besoin de se baigner dans les flots de la sainteté évangélique.

Dieu l'appelle depuis longtemps, pour sa plus grande gloire, à la

Chartreuse ou à la Trappe: ce sont les péristyles du ciel, le portail

des béatitudes. Quant _à ce dernier_, autre affaire. Il est du monde et

né pour le monde; il faut qu'il soit à lui tout entier: c'est le

spéculateur qui l'y lance. Il l'enivre à toutes ses coupes; il l'assied

à tous ses banquets, il le livre à tous ses amours; et le maître est

fier de l'élève. Mais, pour supporter tant de joies, ce dernier,

malheureusement, a peu de force et de santé... En résultat définitif,

tous ceux dont le spéculateur a entrepris l'éducation, dirigé les

pensées et soigné la carrière, ont successivement disparu. Qu'en dit

l'homme aux vastes desseins? «C'est moi! s'écrie-t-il avec orgueil; moi

qui ai soutenu ma famille! je m'étais dévoué à elle. Le ciel m'en a

récompensé. En faisant le bien de mes proches, voyez comme j'ai

prospéré. Dieu merci! tout s'est bien passé: j'ai dignement casé tous

les miens.»

Il est hors de doute que le spéculateur peut se marier comme tout autre

individu de l'espèce humaine; mais l'amour n'entrera pour rien dans la

balance de cette opération: il n'y sera pesé que la dot. Le futur fera

peu de cas de la _beauté_, à moins toutefois que ladite _beauté_ ne lui

offre un moyen d'élévation, et ne lui ouvre une voie particulière à la

fortune, en l'alliant naturellement à de puissants amateurs du _beau_:

c'est une position comme une autre. Il ne tiendra pas précisément à

l'âge; une vieille femme riche ne saurait être trop avancée dans la vie:

son mérite est en proportion de ses années. Oh! l'inestimable bien

qu'une caducité dorée, dont le coffre-fort lève son couvercle au moment

où le tombeau s'ouvre!... Comme on le pleure avec effusion, ce vieil

ange avec qui l'on avait fait, d'une manière voilée, une sorte de traité

de commerce dont l'article _héritage_ était le point sacramentel!... Il

épousera même une enfant, si l'occasion s'en présente, dût-il jouer à la

poupée; la chose a souvent du ressort, «L'innocence, dit-il, a pour lui

tant de charmes, et puis l'on est si pur au sortir du berceau!» Mais

bien entendu que l'enfant sera une héritière opulente, et qu'il y aura

fusion dans les biens; car il sait son code par coeur: «Le mari est le

chef de la communauté.»

Une fois marié, le spéculateur fait assurer sa femme par une compagnie

_ad hoc_. Car, dans le cas où sa douce moitié, douce ou non, viendrait à

décéder, sa mort lui serait payée d'après les statuts de ladite

compagnie; et ce serait une bonification dans sa fortune à ajouter aux

rentrées de la succession vacante. Il fera aussi assurer ses enfants, vu

que si les fruits de son mariage venaient à trépasser de la dentition,

de la vaccine, du choléra, de la croissance, ou de toute autre chose

fâcheuse, il aurait à toucher le montant de quelque prime à chaque pompe

funèbre de sa famille; et notez bien qu'actionnaire du grand

établissement des catafalques, il a un intérêt majeur et positif à voir

prospérer les sépulcres. Il y aurait évidemment pour lui, dans les

enterrements lucratifs de sa race, un encouragement à obéir à cette loi

du Seigneur: «Croissez et multipliez!» Quant à lui personnellement, il

ne se fait pas assurer, car la somme à payer au jour de sa mort ne

devant pas rentrer dans sa poche, il n'y attache aucune importance.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 48 / 49 段