Le voyageur à commission naît, vit et meurt, ou mourra en diligence:

pour lui l'état doit être immuablement héréditaire; aussi est-il

inhérent à la marmotte, comme la marmotte est inhérente à lui, aussi ne

saurait-il _pas plus_ abandonner la bâche de l'impériale que le vétéran

sa guérite et son coupe-chou; aussi, tant que, comme feu le Juif errant,

il aura 5 sous dans sa poche et un commettant en perspective, sera-t-il

toujours heureux, content, sans chagrins, sans soucis et sans envie d'en

avoir. La diligence est tout pour lui, sa patrie, sa famille et ses

amis; la diligence doit donc, recevant son premier sourire, accepter en

fin de compte son dernier soupir.

Le voyageur libre, rentré à la maison, est devenu _magasinier_, débitant

de rubans, de briquets phosphoriques ou de graines de sain-foin; puis il

a succédé à son patron, s'est plongé jusqu'au cou dans les délices du

_primo mihi_, a ramassé de quinze à vingt mille livres de rente, et est

ainsi arrivé à l'âge de quarante ans, âge raisonnable qui lui a permis

de devenir député, et, pour ne pas sortir de son rôle primitif, d'aller

défendre à la Chambre la liberté du pays.

Le voyageur piéton s'est métamorphosé en boutiquier Saint-Denis, en

fabricant de bougies diaphanes ou de bonnets de coton; alors il a eu

l'ambition de suivre le progrès. Il possède donc une épouse, des marmots

qui l'appellent _papa_, et un chien basset qui fait l'exercice en douze

temps, et porte un panier entre ses dents, à l'instar de défunt

l'illustrissime Munito.

Quant au voyageur marottier, à force de glisser dans l'_estipot_ le

liard rouge, le gros sou et la pièce blanche, il a résumé un petit

_saint-frusquin_ qu'il a expédié pour le pays (presque toujours

l'Auvergne ou le Limousin); puis, lorsque son soixantième hiver, comme

disait Dorat, lui a fait sentir le besoin du repos, il vend voiture et

cheval, bagage et vieux fonds, et revient au milieu de ses pénates,

riche de 450 francs de rente, d'un demi-arpent de vignes et de douleurs

rhumatismales laborieusement amassés pendant quarante années

d'inquiétudes et de privations.

Tel est le septemvirat du commis-voyageur, tel qu'il a été, tel qu'il

est, tel qu'il sera longtemps encore, en dépit des vicissitudes de la

fortune et de l'animadversion du commettant ingrat. Autrefois, au bon

vieux temps, où, lorsqu'il s'agissait de franchir les frontières du

département, l'on dictait son testament par-devant notaire, on savait si

bien apprécier toutes les qualités de cet ordre estimable et dévoué, que

chaque matin, le commettant venait très-humblement s'informer à l'hôtel

de l'arrivée du voyageur. Le commettant tenait toujours sa commission

prête huit jours d'avance; il priait, il suppliait pour que cette

commission fût acceptée; il se serait volontiers mis à genoux pour

arriver au but de ses désirs; il s'évertuait jusqu'à offrir _ad rem_ le

dîner du ménage, jusqu'à payer la demi-tasse et le petit verre, y

compris le _bain de pied_; il recommandait à ses commis d'être polis,

prévenants, affectueux; à sa femme, d'ôter ses papillotes et de mettre

un bonnet ruché; à sa progéniture, de faire la révérence et d'envoyer un

baiser avec la main; à son caissier, de conduire le voyageur au café

pour prendre la bouteille de bière, au spectacle pour entendre les

vaudevilles de M. Scribe; à la cathédrale, pour voir les vitraux

coloriés; au Musée, pour ne rien voir du tout; enfin, c'était un

déploiement de luxe inouï, de complaisances mirobolantes et de frais à

bon marché, attendu que le voyageur payait partout; tandis

qu'aujourd'hui les rôles sont, ma foi! bien changés. Les astres, les

hommes et les commis-voyageurs ont subi la plus étrange des

transubstantiations: les astres sont bouleversés, les hommes se

bouleversent encore, et les commis voyageurs les ont précédés, les

suivent et les suivront _in extremis_, dans ce bouleversement général.

Naguère le commettant ne connaissait Paris, Reims et Amiens que de nom,

rien que de nom. Les commis voyageurs, ces canaux de l'industrie

française, éparpillaient partout les produits hétérogènes qui sortaient

de leurs _marmottes_ comme les bonbons de la corne d'abondance à la

porte du confiseur, et le provincial, en voyant affluer chez lui ces

merveilles de la création humaine, trônait avec fierté sur son comptoir

de bois blanc ou de sapin. C'est qu'un colifichet né à Paris était une

oeuvre particulièrement exotique que l'on avait en grande vénération;

aussi cette vénération rejaillissait-elle sur le commis voyageur,

l'heureux et bien estimable dispensateur des plus féeriques productions.

Mais aujourd'hui, _ô tempora! ô mores!_ aujourd'hui que Satan a soufflé

au cerveau de l'homme je ne sais trop quelle diabolique invention qui

permet au timide indigène de Brives ou d'Avallon de se faire transporter

à Paris en moins de temps qu'il n'en faut pour fermer les yeux, les

rouvrir, éternuer ou aspirer une prise de tabac, il n'est plus possible

que le commettant se prive du voyage de la capitale. Le _margoulin_

seul, ce petit débitant à demi-once ou à demi-aune, cette infime

traduction de l'industrialisme et du comptoir, le margoulin seul en est

encore à redouter Paris, son brouhaha, son tohubohu, et surtout les

dépenses _conséquentes_ qu'il faut y faire pour vivre plus chétivement

qu'à Laval ou à Bar-le-Duc, avec le pot au feu, les confitures ou la

poule au riz. Aussi dans son quiétisme béotien le margoulin est-il le

sauveur, la providence du pauvre voyageur. En effet, que deviendrait ce

dernier sans la petite commission à 150, 200, et quelquefois même 300

francs?

Tel est pourtant le résultat de la civilisation et du progrès: la

civilisation a tué le modeste boutiquier, et de la chrysalide de

celui-ci est sorti un négociant ambitieux; le progrès a enfanté les

diligences, qui conjointement avec le bas prix du transport, ont tué les

commis voyageurs; la civilisation a étouffé l'obséquieux marchand, et

des cendres de celui-ci s'est échappé l'orgueilleux commettant; le

progrès a innové les chemins de fer, qui tueront les diligences, et

finalement, grâces à Gréen et à Margat, céderont le pas aux aéronautes

et aux ballons. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que la perfection, donnant

un démenti à l'impossible, rencontre en elle-même sa destruction.

Voilà ce qui fait que, de nos jours, les commis voyageurs qui ont pu

échapper au naufrage deviennent les martyrs, les souffre-douleurs, les

victimes expiatrices des insatiables besoins de leurs patrons; voilà ce

qui fait que les commis voyageurs deviennent les frères récolteurs, ou

mieux les mendiants rebutés, bafoués, honteux de la maison qu'ils

représentent ou essaient de représenter. «Va donc, pauvre hère, va,

moyennant 12 francs par jour y compris la nourriture à table d'hôte et

le logement en diligence, va prostituer ton caractère, va vendre ta

conscience, va mesurer la sincérité de tes protestations sur la qualité

de tes sucres et le bon teint de tes étoffes. Cours de porte en porte

quêter le sourire de l'un, la poignée de main de l'autre, une commission

de tous, pour, en résumé, ne rien obtenir. Cours, toi qui n'as ni foi

ni loi, ni principes ni religion; non, car quelle foi peut te guider,

quelle loi peux-tu suivre, quels principes peux-tu professer, et quelle

est la religion qui t'inspire? Tu n'as rien, rien ne t'appartient; tu ne

dois pas même avoir d'opinion à toi. Tout doit te venir du commettant,

foi, loi, principes et religion; caméléon, tu te mires sur la pratique,

tu reflètes ses couleurs, tu copies son langage, tu reproduis ses

manières, tu marches à sa remorque, tu la suis pas à pas, tu es à elle,

tout à elle, rien qu'à elle; c'est la divinité, ton idole, ton étoile

bienfaisante, c'est ton espoir, ta boussole et ton appui; c'est ta

désolation, ton bon ange et ton ancre de salut... Salut donc à elle, la

toute-puissante! puisse-t-elle être reconnaissante de cette servile

dévotion à sa personne sacrée; puisse-t-elle récompenser ton abnégation

personnelle en faveur, et, par la remise d'une bonne commission,

répandre le baume de sa confiance sur les blessures qu'elle a faites si

souvent à ton amour propre et à ton repos!»

RAOUL PERRIE.

[Illustration]

[Illustration: LA REVENDEUSE A LA TOILETTE.]

[Illustration]

LA REVENDEUSE A LA TOILETTE.

UNE femme passe, puis derrière elle un jeune homme provincialement

gauche et timide; cette femme est de celles qui méritent d'être

audacieusement escortées et suivies, mais suivies sans réflexion

d'abord, puis d'instinct et comme on suit d'un oeil distrait les élans

capricieux de la demoiselle ou l'essor fantasque du papillon. Elle

voltige, se cadence en marchant plus qu'elle ne marche; sa taille souple

et sinueuse tient à la fois de la guêpe et de la couleuvre; son pied est

mignonnement relié dans un brodequin en maroquin cuivré. Si vous vous

approchez d'elle, vous respirez le patchouli et le musc: certes, en

voilà plus qu'il n'en faut pour éblouir, exalter un jeune homme sensible

et clerc d'avoué, qui n'a encore risqué près d'une femme aucune témérité

en plein air; en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler, dans les

familles de départements, _un bon sujet_, et dans le monde dissolu des

nymphes de l'aiguille et des tapageurs de la Grande-Chaumière, _un

jobard_.

Mais voici que tout à coup ce jeune homme métamorphose ses moeurs et

amende la coupe de ses habits: il devient _gant jaune_, casse

intrépidement l'angle de son faux col et se permet à la boutonnière

l'oeillet rouge républicain. D'où viennent ces équipées subites de

maintien et de costume? C'est qu'il a rencontré sur un trottoir, et

suivi de toutes les fibres de son être, une de ces inconnues parfumées

dont la rencontre devait équivaloir pour lui à une révolution complète

de vocation et de destinée. Il la revoit et la rencontre sans cesse,

elle flotte et se balance dans les brillants atomes de son cerveau, il

caracole avec elle au bois de Boulogne et bâille dans sa loge au dernier

ballet de l'Opéra. Tout cela est daté du poêle de l'étude et se confond

même quelquefois avec la grosse d'un jugement en séparation de corps.

Au bout de quelques mois de passion sans espoir, ce jeune homme dépérit

et s'étiole; il est perdu pour la procédure; bientôt sa figure, devenue

convulsive et plombée, s'encadre d'un magnifique collier moyen âge; il

sera peut-être vaudevilliste, écrivain dramatique, mais assurément son

avenir d'avoué est manqué: tout cela pour avoir rencontré au détour

d'une rue une impossibilité de sentiments, une inclination musquée ou

vanillée; le musc a engendré bien des gens de lettres!

Actuellement la scène change et se passe aux carreaux d'un magasin à

prix fixe: les étoffes en tous genres roulent, ruissellent et

bouillonnent à l'étalage, taffetas, lévantines, cachemires, mousselines

brochées, crêpes roses, foulards chinés, peckinets, gros de Naples,

satins jaspés, valenciennes, malines, mousselines-laine,

mousselines-coton, etc.... tout cela chiffré, numéroté au grand rabais,

rien n'a été oublié pour allumer les imaginations féminines, dénaturer

l'innocence d'un jeune coeur et implanter les désirs, les rêves,

l'envie, l'ambition, ces monstres de la coquetterie aux dents de

diamants qui rongent et dévorent la jeunesse et l'inexpérience d'une

jolie femme.

Un cabas, des cheveux en bandeau et un solfége de Rodolphe stationnent

derrière les carreaux du magasin: que ne pouvez-vous percer l'enveloppe

discrète de ce jeune madras, vous verriez ce coeur naïf chatoyer,

miroiter comme les étoffes qu'il reflète; vous le verriez tour à tour

chiné, jaspé, glacé, gaufré, incessamment traversé par des désirs gris

de perle, des fantaisies à franges, des volants, des espérances couleur

du temps, aux ailes de dentelle et d'azur. Elle soupire et mesure d'un

oeil désespéré la distance sociale qui sépare son tablier de serge noire

et son cabas, de ces points d'Angleterre, de ces mantilles encadrées de

fourrures. Tous les matins, en se rendant au magasin ou au

Conservatoire, elle est ainsi pendant un quart d'heure duchesse ou

grande coquette,--à travers les vitres. Le reste de son temps est

consacré à border des souliers, ou à filer des sons à la classe de M.

Ponchard. Pauvre fille qui ne voit ces trésors du luxe que derrière le

prisme magique des carreaux! Elle n'a pas comme la grande dame la

faculté de pouvoir tout déployer, tout bouleverser sur le comptoir,

suffisamment excusée par un chasseur en drap vert et des chevaux

gris-pommelé qui piaffent et font de l'écume à la porte.--Il faut être

riche pour être en droit de ne rien acheter.

Que dirait cependant ce provincial au coeur vierge, qui erre sous les

gouttières de ce balcon, éperdument épris d'une persienne cachée sous

les toits? que diriez-vous surtout, ô vous Olympe, Amanda, Modeste,

Virginie, si quelqu'un venait vous annoncer que non pas l'année

prochaine, ni dans l'avenir, ni dans un siècle, mais aujourd'hui, ce

soir, si vous voulez tout ce que vous avez dévoré des yeux ce matin à

travers les carreaux de Burty ou de Gagelin, tout cela vous sera donné,

offert, et rien n'y manquera, pas même votre innocence: la redingote en

gros de Naples, le châle garni de dentelles, la capote de crêpe blanc,

l'éventail rococo, coloré d'après Watteau, le mouchoir bordé de jours,

les brodequins de maroquin anglais, une toilette ravissante, accomplie,

irrésistible, vous dis-je, avec laquelle vous pourrez usurper les titres

d'une lady, si vous ne préférez être ce soir une des reines des

quadrilles du Ranelagh?

Et toi, jeune homme fasciné par une séduisante rencontre, crois-moi,

jette Faublas par la fenêtre, et ne songe plus à soudoyer les portiers.

Cette femme que tu as vue rayonner à toutes les premières

représentations, ou bien se balancer nonchalamment comme une fleur

matinale sous les arbres des boulevards, dont tu as espionné les

moindres mouvements, enregistré les plus légers faux pas, apprends

qu'elle appartient tout entière, corps et biens, à cette autre femme qui

est plus que sa création, sa modiste, ou son ange gardien, puisqu'elle

lui dispense ses charmes, ou du moins le moyen de les faire valoir,

Metternich de la mode et de l'amour, caméléon femelle, sphynx aux mille

ruses, argus aux mille regards; c'est elle qui régit incognito le cours

et le mouvement de la bourse galante; qui y crée la hausse et la baisse,

qui serpente, se glisse et s'insinue partout, puissance incalculable,

banque souveraine, domination cachée mais irrésistible dans ses effets,

enfin créature merveilleuse, incomparable et vraiment unique, vous

l'avez nommée, reconnue, saluée sans doute; c'est la Revendeuse à la

toilette.

La plus jolie femme de la Chaussée d'Antin est étendue sur sa causeuse,

elle souffre et se plaint; elle a, comme beaucoup de femmes de ce

quartier fragile et sensuel, des crispations nerveuses et presque autant

de créanciers que de nerfs.

«Je n'y suis pour personne, Rosalie, vous entendez, pour personne

absolument.»

Cette consigne est à peine donnée à la camériste, qu'on sonne à la

porte: «Madame Alexandre.»

Le moyen d'empêcher madame Alexandre d'entrer? Madame n'a besoin de

rien, elle est parfaitement assortie, encombrée même de robes et de

châles sinécuristes, qui sommeillent sous les sachets de ses armoires;

n'importe, il n'y a pas de force humaine qui puisse empêcher madame

Alexandre de dénouer ses cartons, d'ouvrir ses coffres et de chamarrer

les fauteuils, les meubles, le lit et les chaises, de dentelles, de

fourrures, de châles, de rubans, de crêpes de toute espèce. Résistez

maintenant, si vous pouvez, à ce coup d'oeil prestigieux: voyez cette

mantille, voyez ce cachemire et cette garniture! Tout cela est

délicieux, d'une fraîcheur parfaite et n'a jamais été porté.

«Mais, dit la malade, debout devant sa psyché en renfonçant les

bouillons de ses cheveux blond-cendré sous un chapeau en gaze

transparente, c'est que je me trouve pour l'instant tout à fait sans

argent...

--Eh! qu'importe, ma toute belle, vous savez, entre nous,--un petit bon

à deux mois.--Cela vous va-t-il?... Du reste, ce chapeau vous sied à

ravir.--Ne vous occupez de rien, j'ai sur moi du papier timbré.--Je

baisserais un peu les anglaises.--Et puis, vous savez le vieux prince

de..., qui a la goutte et des chevaux qui vont comme le vent, il vous

adore.--Nous disons donc un bon à six semaines, cela m'arrangera

mieux.--Mais êtes-vous jolie comme cela! Ah! friponne, la petite N... de

l'Opéra en mourra de dépit.--Amour que vous êtes, allez! voulez-vous

signer?»

Madame Alexandre sort de cette maison pour se rendre dans un entre-sol

voisin, chez M. Alphonse gant jaune, l'un des dîneurs, l'un des

débiteurs, veux-je dire, du café de Paris. Eh quoi! dira-t-on, du pou de

soie rose, de la blonde, des cachemires et des marabouts chez un habitué

du café de Paris! Patience, lecteur, écoutez cet autre colloque.

«Bonjour, Alexandre, comment te portes-tu, ma petite, ma grosse, ma

bonne, ma vieille?...

--Pas trop mal; monsieur Alphonse. Je sors de chez une _de ces dames_;

elle m'a chargé de vous demander ce que vous préfériez d'une pèlerine

bordée de grèbe ou de chinchilla?

--Mon Dieu, à te dire vrai, cela m'est égal... Chinchilla! chinchilla!

on dirait un nom de jument. Ah! à propos... Adieu, au revoir, Alexandre,

tu sauras que je n'entre absolument pour rien dans la dépense de ces

dames.

--C'est bien ainsi que madame l'entend; elle m'a seulement chargée de

vous demander votre goût, vous avez le goût si excellent! Et puis elle a

appris que M. de... vous savez, ce gros blond qui joue si gros jeu, a

parié que ce soir, à l'Opéra, mademoiselle Anastasie éclipserait toutes

les autres femmes.

--En vérité? l'imbécile! combien cette garniture de chinchilla?

--Vous savez, ce qu'il vous plaira, je n'ai pas de prix avec vous, je ne

vous demande qu'un petit bon... à deux mois ou à six semaines, si cela

vous arrange mieux, j'ai sur moi du papier timbré.»

Du temps de Turcaret, la Revendeuse à la toilette s'appelait madame

Jacob ou madame la Ressource; elle s'appelle aujourd'hui madame

Alexandre. Son nom a changé, mais le métier proprement dit est toujours

le même; il exige un tact infini, du machiavélisme assaisonné d'aplomb,

de bonhomie et de rondeur, de l'audace et de la souplesse, enfin de la

haute diplomatie.

On peut blâmer sans doute la Revendeuse à la toilette, lui faire son

procès au nom de la morale et de la société; il me semble pourtant qu'il

y a plusieurs manières d'envisager sa profession. Que fait-elle après

tout? Elle rend d'éminents et incontestables services à une certaine

classe d'individus, qui sans elle ne trouverait nulle part ni crédit, ni

fournisseurs, ni toilette, ni avances. C'est une espèce de providence à

domicile qui a bien sa partie faible sans doute, mais qui a aussi son

côté utile et méritoire. Elle vous endette gaiement, vous ruine de même;

quelquefois aussi elle vous sauve, vous rachète; il n'y a guère de

fortunes de femmes sans dettes et sans usure.

Ainsi, une Revendeuse à la toilette surprend une femme à la mode le

matin chez elle, enveloppée dans son peignoir, et noyée dans

l'affliction: pauvre femme! Elle a vu s'envoler hier son trésor

d'attachement, un sentiment de 500 francs par mois! La Revendeuse à la

toilette entre au milieu de ses jérémiades. «Séchez vos larmes, ma

belle, voici de quoi briller, et restaurer aujourd'hui même votre

position. Vous redoutez les échéances, le papier timbré vous fait peur,

eh bien, je vous loue une toilette complète, je vous loue des plumes, du

velours, des bijoux, des dentelles, pour une semaine, pour un mois;

abonnez-vous pour un semestre de coquetterie et d'atours.» Trouvez donc

une créature plus arrangeante que celle-là! C'est du génie, sur ma foi!

que de savoir compatir ainsi à 15 ou 20 pour cent aux infortunes et aux

étoffes fanées d'une jolie femme. Hélas! pourquoi tous les métiers

n'ont-ils pas leur madame la Ressource? pourquoi le peintre ou le poëte

ne jouissent-ils pas des mêmes priviléges? Mais le système même de

l'usure est déplorable. On escompte une jolie figure, mais on ne prête

rien sur une tête de génie: le mont Parnasse est encore à chercher son

Mont-de-Piété.

Ne confondons pas cependant la Revendeuse à la toilette avec la

marchande à la toilette. Cette dernière race reste perdue dans

l'innombrable et banal troupeau des industries ordinaires et nomades;

elle vend, brocante, fait de la friperie en détail; elle a ses entrées

chez plusieurs femmes du monde qui satisfont, grâce à elle, leur goûts

de changement; mais c'est là du négoce subalterne: elle parle de sa

conscience et de ses moeurs; elle a, je crois, de la probité et une

patente.

La Revendeuse, elle, n'a rien de tout cela, et ne dépasse guère la

sphère équivoque des coquettes à prix fixe; mais en revanche la nature

équitable lui a donné ou prêté, si vous voulez, sans intérêt, du génie.

Or ce génie éclate dans toutes les actions de sa vie, mais surtout dans

celle de racheter; car la Revendeuse rachète, et c'est même là une des

plus importantes ramifications de son négoce, et en même temps une des

plus heureuses propriétés qu'elle possède aux yeux de sa clientèle.

Admirez son talent! Elle vous présente sur son poing fermé en champignon

un objet quelconque, soit un chapeau rose. A l'entendre, on

s'agenouillerait devant les fleurs qui le décorent, on se pâmerait

d'admiration devant les rubans, les plumes, le crêpe et la dentelle.

Tout cela est d'un goût, d'une fraîcheur incomparables!

Cependant qu'il s'agisse de lui revendre ce même chapeau séance tenante:

dans le fait seul de passer des mains de la revendeuse vendante dans

celles de la revendeuse achetante, ce chapeau aura vieilli d'au moins

dix ans, perdu cent pour cent de sa jeunesse; les rubans, tout à l'heure

frais comme la rose, sont maintenant effroyablement fanés, éclipsés,

décolorés. Qui est-ce qui oserait mettre un pareil chapeau? A midi, on

ne portait que du rose et toujours du rose, la couleur par excellence;

mais à midi un quart: «Qui est-ce qui porte du rose? grand Dieu! Si

c'était du jaune, du lilas, du coquelicot, du gris de souris, de l'oeil

de mouche effrayée, je ne dis pas, mais du rose, fi l'horreur! c'est la

nuance du croque-mort.»

Il est certain qu'il y a dans le geste, la pose et l'épithète de la

véritable Revendeuse à la toilette quelque chose qui lustre, embellit et

magnétise ce qu'elle vend, et en même temps déprécie et dégomme ce

qu'elle rachète. Elle est incomparable sur ce point-là: elle fait de ce

qu'elle touche de l'or comme Midas, et suivant la pierre de touche de

son commerce. Un cachemire sort de son carton, indien, et il y rentrera

pur et simple lyonnais. Quand il fera une nouvelle sortie, il

redeviendra légitime et authentique enfant des plaines de Sirinagur.

Singulière femme qui possède ainsi le don de distribuer une nationalité,

une religion, un baptême, aux tissus nomades et aux étoffes judaïques

qu'elle colporte! Elle vend tout, rachète tout; elle vous vendrait même

la mule du pape si vous consentiez à lui en payer les intérêts.

Où loge-t-elle? où sont situés ses magasins et ses dieux lares? qui peut

le dire? Elle n'a guère, à proprement parler, d'autre domicile que les

trottoirs et les escaliers qu'elle arpente du matin au soir avec son

immense boîte en bois attachée avec une lisière; elle loge en chambre,

rarement en boutique. On lui suppose généralement de nombreuses

connivences avec la police, mais il n'en est rien. La police vend

quelquefois, mais ne rachète jamais. Elle jouit ainsi que les maisons à

parties, d'une sorte de tolérance anonyme. Son intérieur est simple et

a même un certain cachet de dissimulation. On n'y remarque que des

armoires; on devine qu'elle ne vit et n'agit qu'au dehors. Ordinairement

elle est à la tête de plusieurs noms, dont elle change comme ses

clientes de chapeaux.

Quant à son signalement physique, il est simple et fort répandu dans la

circulation parisienne.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 46 / 49 段