Le jour où la fruitière est rendue à ses pratiques est un jour de

fatigue et de joie. Il lui faut dire elle-même et raconter de point en

point, bien que son mari l'ait racontée cent fois, toute l'histoire de

sa maladie. L'auditoire en cornette, debout et le panier au bras, écoute

avidement, et fait sur les moindres circonstances de longs et savants

commentaires. La _Faculté_ elle-même en serait à bon droit étonnée. On

apprend alors quelle est la voisine dont la recette a été suivie de

préférence. Approchez-vous, prenez votre part du spectacle. Regardez

cette mortelle extraordinaire, contemplez son visage, étudiez ses traits

pendant qu'elle se laisse complaisamment admirer. Tous les yeux sont

fixés sur elle; on l'envie, on lui en voudrait presque de son succès.

Voilà une réputation faite, voilà une femme dont on parlera dans le

quartier, et qu'on viendra consulter de toutes les rues avoisinantes.

Désormais sa clientèle est assurée. Elle jouit déjà de sa célébrité:

elle triomphe, elle est heureuse.--C'est elle qui a guéri la fruitière!

Avertie par cet accident, celle-ci prend enfin le parti de vendre sa

boutique, et elle abandonne le quartier qu'elle aima si longtemps. Une

autre succède à sa popularité et à son importance. C'est un grand

événement dans la rue. Mais quoi! tout s'oublie. Peu à peu on parle

moins de l'ancienne fruitière, suivant l'usage de ce monde inconstant

qui ne sait pas se souvenir de ceux qu'il ne voit plus. Elle disparaît;

elle se retire aux extrémités de Paris, et s'enferme dans un petit

enclos qu'elle sème et qu'elle arrose, où elle s'entoure de fleurs, où

elle cultive, sans les vendre, ces légumes bien-aimés qu'elle vendit

pendant tant d'années sans les cultiver. Elle reste fidèle à ses goûts

et à ses habitudes, et jusqu'au bout elle est, du moins à l'endroit du

_chou_, comme ces honnêtes lapins de Boileau

Qui, dès leur tendre enfance élevés dans Paris,

Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.

FRANÇOIS COQUILLE.

[Illustration: LE COMMIS-VOYAGEUR.]

[Illustration]

LE COMMIS-VOYAGEUR.

ET d'abord, qu'est-ce qu'un commis-voyageur?

Par le temps qui court, un commis-voyageur est un être essentiellement

malléable et cosmopolite, auquel on a donné une forme, une qualité et un

nom. Le commis-voyageur est voué au culte de l'aune et du kilogramme, de

la canne à sucre et du gingembre, de la toile peinte et du calicot. Le

commis-voyageur est l'expression la plus active de la civilisation

mercantile, le _nec plus ultra_ de l'honneur et de la dignité du

magasin; l'élément artériel du fabricant, du consignataire et du

négociant en gros; le _vade semper du double emploi_, _du rossignol_ et

_du trop plein_; le pourvoyeur aimé du caissier-emballeur, du

commissionnaire de roulage et du camioneur; le messie chéri de

l'hôtelier, de la servante et du décrotteur; le despote de la table

d'hôte, le privilégié de la tabagie, surtout du billard; le....... Mais

que n'est donc pas le commis-voyageur? s'est-il jamais fait sans lui un

calembour, un coq-à-l'âne, un logogriphe ou un rébus? S'est-il jamais

dit sans lui un bon mot, une facétie ou un joyeux lazzi? Non. Vous devez

donc reconnaître que le commis-voyageur est un être éminemment agréable

et utile.

L'espèce commis-voyageur se divise à l'infini, en catégories, en

sections, en types et en prototypes; mais on en distingue

particulièrement sept sortes, qui sont: le voyageur _patron_, le

voyageur _intéressé_, le voyageur à _commission_, le voyageur _libre_,

le voyageur _fixé_, le voyageur _piéton_, le voyageur _marottier_.

Le voyageur _patron_ se reconnaît à la sévérité de son visage, à la

prudence de ses manières, à la dignité de son maintien. Il se place, à

l'hôtel, au bout le moins habité de la table, mange tranquillement, ne

dit pas un mot, observe en dessous, fronce le sourcil, plie

méthodiquement sa serviette, prend un cure-dent, se lève et va stimuler

la pratique endormie. Son entrée dans une maison est digne, calme, et

mesurée sur l'importance de ses relations avec elle. D'un coup d'oeil il

a vu, il a calculé les besoins du commettant, et déjà, avant que

celui-ci ait eu le temps de récapituler ce qui lui manque, le voyageur

patron a inscrit sur son carnet une kyrielle d'articles, en disant: «Il

vous manque telle chose, vous vendez bien tel objet; je vous enverrai

cette pièce, nous y ajouterons cette autre.» Cela s'appelle une

commission à la _patron_, prise d'assaut, sans que le commettant,

fasciné par le prestige, ait pu placer le mot _refus_...... Et puis,

diable! c'est le chef de la maison, il peut faire des avantages, des

concessions, et l'on ne peut décemment pas le laisser passer _en blanc_,

c'est-à-dire sans commission. Le voyageur patron obtiendra une

commission là où il n'y a rien à _gratter_ pour son pauvre représentant.

Quelque zèle, quelque amour-propre qu'y déploie celui-ci, l'autre

l'emportera toujours sur lui; effet de certaines petites influences

auxquelles le commettant cède involontairement.--Le costume du voyageur

patron n'est ni pincé, ni bouffant, ni voyant; il est propre, luisant,

bien brossé, et surtout bien étoffé.

Le voyageur patron n'a jamais qu'une main de gantée, un gant neuf et un

gant troué. De nos jours, et surtout depuis la révolution de 1830, il

risque le foulard, le foulard de soie, impression de Lyon, un véritable

foulard.

Quant au voyageur _intéressé_, il est d'un âge problématique; il vogue

le plus ordinairement entre trente-cinq et quarante ans, indubitablement

orné d'un toupet _Tibierge_ et d'une dentition _Billard_; si, par

aventure, il ne porte ni perruque ni fausses dents, il a le soin de se

munir d'un petit peigne de plomb à l'aide duquel, pour parer aux

dégradations du temps..., il ramène sur le devant les mèches isolées qui

vont s'égarer sur l'occiput; puis, il s'exprimera de manière à ne jamais

ouvrir la bouche plus qu'il ne faut pour permettre à la langue

d'exécuter son jeu. Le voyageur intéressé est un bipède intéressant,

ordinairement petit, un peu _boulot_, un peu ventru, mais en résumé bon

garçon. Il est coquet dans sa mise, sent l'eau de Cologne, quelquefois

le patchouli, met une cravate blanche, un gilet blanc, un pantalon noir

et un habit idem,--toute la rhétorique d'autrefois. A l'index de sa main

droite, vous remarquerez une chevalière or massif; à sa chemise, des

boutons de nacre ou de dent d'hippopotame, et à son gousset une chaîne

plate à la Vaucanson. A table, il cause peu, mais bien et posément;

c'est-à-dire que ses paroles sont empreintes d'un certain ton

prétentieux et saupoudrées d'une légère couche de _menterie_ qui glisse,

s'infiltre et prend racine sous un air de bonhomie et de véracité. Le

voyageur intéressé ne fraye pas avec le menu fretin de la confrérie; il

prend sa demi-tasse à table d'hôte, se lève, va causer un instant avec

le maître d'hôtel, appelle le garçon, afin que celui-ci donne un coup de

brosse à ses bottes, et demande un gamin pour porter _sa marmotte_. Chez

le commettant, il est, comme partout, poli, prévenant, obséquieux; il

embrasse le bambin morveux, caresse le chien caniche, dit une douceur à

la demoiselle de comptoir, et offre une prise de tabac au patron. Il

s'informe de l'état des vignes, prédit le résultat de la saison,

entreprend une dissertation agronomique sur le cours des blés, des

avoines et des cantalous, demande des nouvelles de madame, et engage

monsieur à le venir voir à Paris. «Nous irons dîner au Rocher de

Cancale,» dit-il en riant d'une manière calculée; puis il ajoute, mais

dans le tuyau de l'oreille: «Et nous décollerons la fine fiole d'Aï

frappé, hein!» Bref, il obtient une commission, souvent une bonne

commission.

Le voyageur à _commission_ était, au temps de l'empire, un être

apocryphe, idéal, ou tout au moins dubitatif; à la restauration, il se

matérialisa, prit un corps, une tête et des bras; enfin, depuis _les

glorieuses_, il s'est tellement identifié avec son rôle, et il a si

scrupuleusement embrassé la perfectibilité de notre époque, qu'il est

parvenu à se rendre la terreur des boutiquiers, des magasins et du

commerce en général. Or, pour vous faire une idée de cette ingénieuse

procréation du siècle, imaginez un être qui frise la cinquantaine, un

peu plus, un peu moins, mais plutôt plus que moins. Cet être est

propriétaire d'une tête couronnée d'une auréole de cheveux gris, gras et

collant sur les tempes; il est en outre revêtu d'un habit râpé, d'un

pantalon à plis, d'un col crinoline Oudinot, d'un chapeau blond et de

bottes éculées. Avec cet accoutrement quelque peu Robert-Macaire, il

fait le merveilleux, l'incroyable, et secoue fréquemment le tabac de son

jabot fané, afin d'avoir occasion de faire briller le chaton doré de la

bague de cheveux que lui a donnée sa dernière conquête. Le voyageur à

commission a longtemps parcouru le monde entier; il a tout vu, tout

examiné, tout observé, tout apprécié. Il connaît tous les moyens, toutes

les ressources, toutes les marches et contre-marches, les points et les

virgules, les entrées et les sorties, en un mot tous les arcanes de son

métier, de son état, de son art. Parlez-lui d'une maison importante,

alors il n'hésitera pas seulement; en guise de préambule obligé, il se

balancera un instant sur sa chaise, puis, introduisant un doigt dans

l'entournure de son gilet velours-coton, à boutons ciselés, il vous

répondra en clignant de l'oeil: «Telle maison? connu! j'ai été commis

avec le patron en l'an IX.» Citez-lui le nom d'un négociant: «Connu! il

était _placier_ au moment où je faisais l'expédition pour l'étranger.»

Nommez-lui un banquier: «Connu! c'était un garçon de caisse que déjà

je...» Le voyageur à commission a tout fait, tout été, et en résumé il

ne fait rien et n'est rien. Par exemple, il faut lui rendre cette

justice, il sait par coeur tous les hôtels de France, leurs bonnes et

mauvaises qualités; il connaît tous les _chefs_, les plats où ils

excellent, les mets qu'ils servent le mieux; enfin il est très-bien avec

les _bonnes_. Non qu'il soit généreux; au contraire, la générosité!

allons donc! la civilisation et le positivisme l'ont abolie; mais, par

contre, il est doucereux, bavard et séducteur. Il vante en termes

congrus les charmes de la chambrière, exalte emphatiquement les sauces

du chef, et débite force compliments à l'hôtelier.

Règle générale, il hante de préférence les jeunes voyageurs, les

nouveaux émoulus. Pourquoi? Parce qu'il connaît par A plus B le domino,

le whist, l'écarté, et surtout le doublé au billard, et qu'une fois au

café, il est sûr de _passer_ au débutant et la demi-tasse, et le petit

verre, et le cigare, et la bouteille de bière, toutes dépenses

quotidiennes qui viennent d'autant ménager son maigre budget. Le

voyageur à commission (nous lui en demandons bien pardon, mais la vérité

avant tout), le voyageur à commission est de moeurs particulièrement

diogéniques: si vous entendez à table une conversation dénudée,

débraillée et sans fard, une de ces conversations qui vous clouent la

bouche et obligent votre voisine à baisser les yeux, regardez au bout,

tout à fait au haut bout, et là vous remarquerez un être crasseux, barbe

inculte, nez bourgeonné, menton gibbeux, l'oeil glauque et terne comme

de la nacre sale: cela s'appelle un voyageur à commission; c'est le

Roger Bontemps, l'Arétin ressuscité, le narrateur graveleux qui ne sait

respecter ni le lieu où il se trouve, ni les personnes qui l'approchent,

ni les femmes qui peuvent être auprès de lui. Nous l'avons dit, chez la

pratique on le voit avec humeur, avec effroi, la fièvre en prend; pour

se débarrasser de sa présence, on lui accorde une commission, petite il

est vrai, mais qu'importe! N'a-t-il pas le soin de la doubler en

l'envoyant à la maison qui a eu le malheur de lui confier des

échantillons. Aussi, la commission faite, partie, arrivée, le commettant

reconnaît la fraude, peste, jure, envoie le voyageur à tous les diables,

et _laisse le tout pour compte_. Pendant ce temps, le voyageur à

commission est rentré au logis; il a réclamé son 2 ou 3 pour 100, ses

bénéfices sont réalisés, c'est tout ce qu'il lui faut; il a _enfoncé_ la

pratique et _floué_ le patron; il n'en demande pas davantage. A

d'autres!

Le voyageur _libre_ est grand, jeune et blond; c'est le damoiseau, le

dandy, le Lovelace de la partie. Il a de beaux appointements, une

allocation quotidienne indéterminée, et la confiance de son patron.

Souvent il a fait ses études, et alors il lui est difficile d'échapper

au pédantisme de son éducation; souvent il est bachelier de l'illustre

académie, et alors il affectera un purisme d'élocution qui eût mis en

joie Vaugelas et Letellier. A chaque ville où il s'arrête, il prend un

bain, se soigne comme une petite maîtresse, et renouvelle l'air de ses

coussins élastiques. Toujours il fume le vrai Havane, cigare à quatre

sous, porte des gants paille, un binocle octogone et un flacon d'alcali.

A table, il boit du bordeaux-médoc et de l'eau de Seltz, ne touche pas

aux gros plats, dédaigne les mets ordinaires, et se réserve pour les

pots de crème, biscuits, macarons et autres chatteries, lorsqu'il y en

a. En somme, il parle peu, mange peu, sort de table avant les autres. En

le voyant, à sa démarche importante, à sa mise boulevard de Gand, à ses

manières polies et légèrement dédaigneuses, au luxe de sa table et aux

égards que partout dans l'hôtel on a pour lui, on se dit: «C'est le

représentant d'une bonne maison.» Habituellement il ne va point au café,

ou, s'il y va, c'est pour lire les journaux et de là _filer_ à ses

affaires. En entrant dans une maison, il salue avec courtoisie, fait ses

offres de service avec aisance; mais sans bruit, sans fracas, s'y

annonçant ainsi: «Monsieur, je représente telle maison.» Là s'arrête sa

formule sacramentelle: si le commettant a envie de lui confier une

commission, il la lui donne; autrement le voyageur libre sait trop bien

la dignité de sa maison pour descendre à la supplication, pour se

résoudre à _faire petitement l'article_. En diligence, le voyageur libre

prend le coupé, toujours le coupé; il est galant avec les dames et

honnête avec tout le monde, même avec le conducteur et le postillon.

C'est le type, aujourd'hui perdu, du voyageur élégant, du bon voyageur.

L'art de Watt et la concurrence l'ont étouffé; il a disparu, on n'entend

plus parler de lui, son règne est fini.

Le voyageur _fixé_ vous représente un écolier de dix-huit à vingt-deux

ans; cet écolier est habituellement un petit avorton, suffisant, barbu,

cambré et beau parleur. C'est le papillon de la confrérie, frisé, musqué

et vantard. Il est bien mis: pantalon collant, bottes vernies et gilet

court. Dans sa main frétille une canne de houx tordu, et sa tête est

décorée d'une chevelure à la Périnet ou à la malcontent, suivant la

pluie, le soleil ou le vent. Par jour, on lui alloue de 10 à 12 francs,

et, par an, de 1,000 à 1,200 francs. On lui trace un itinéraire; il doit

rester tant de jours dans une ville, tant dans une autre, et s'arranger

de manière à ce que ses affaires soient faites pendant le laps de temps

qu'on lui a accordé. En descendant de diligence (la rotonde toujours),

voici la distribution de son temps: 1º Il va se promener, flairer la

ville, prendre le vent et récolter de l'appétit; il est réellement trop

matin pour aller voir la pratique: elle n'est pas levée, on est

paresseux en province, on aime, on savoure le _far niente_. L'argent s'y

gagne lentement, c'est vrai; mais aussi bien facilement, il faut en

convenir. 2º Il rentre pour déjeuner, déjeuner longtemps et bien; ce qui

n'est pas défendu, d'autant que ça ne coûte pas un centime de plus. Ayez

de l'appétit ou n'en ayez pas, aux yeux de l'hôtelier, vous en avez

toujours. Aussi, le voyageur fixé sait-il si bien cela, qu'il aimerait

mieux consommer pour deux que de ne pas manger pour un. 3º Il se rend au

café, prend la demi-tasse de rigueur, la joue, perd; joue contre, perd

encore; joue de nouveau, et fait la récolte générale. Il a _régalé_

toute la société; aussi a-t-il mangé 18 francs: or, il faudra, quoi

qu'il arrive, récupérer cette perte, et, pour cela, rester un jour de

plus dans une ville. En ville, il faut jouer au café, on fait des

économies; ce sont les diligences qui assomment. 4º Une heure sonne; on

va voir la pratique, bien! mais la pratique ne sympathise pas avec le

voyageur fixé. «Monsieur, lui dit-on, nous n'avons besoin de rien.....

Monsieur, vous repasserez demain..... Oh! monsieur, des voyageurs et des

chiens, on ne voit que cela dans les rues..... Des voyageurs, ne m'en

parlez pas, j'en ai _plein le dos_!» A toutes ces observations plus ou

moins flatteuses, le voyageur fixé s'incline et remercie. On lui dit:

«Vous nous.....;» il répond, «Monsieur, c'est un dessin nouveau,

exclusif à notre maison.» On lui crie: «Vous nous fatiguez.....» et lui

de répliquer avec enthousiasme: «Trois mois et trois pour cent, chose

que jamais personne ne vous fera.--Mais, mon cher monsieur, vous perdez

votre temps.--Monsieur, je voyage pour cela!» Quand un commettant devine

au fumet ou entrevoit le nez d'un voyageur fixé, avant que celui-ci ait

mis la main sur le bouton de la porte, il lui crie: «Monsieur, c'est

inutile, absolument inutile; nous avons tout ce qu'il nous faut!» Et

souvent il n'a pas une aune de marchandise dans ses rayons, pas une once

de cassonade dans ses casins, pas un kilo de vitriol vert ou d'indigo.

En vérité, convenons-en, on ne ferait pas pire accueil au marchand

d'aiguilles, au repasseur de couteaux-ciseaux ou à l'étameur, voire au

propriétaire à l'échéance du terme.

Observation essentielle, le voyageur fixé doit sortir par la porte et

rentrer par la fenêtre, jusqu'à ce que commission s'ensuive; cela est

renfermé dans ses prescriptions. _Labor omnia vincit improbus._ Par

contre, c'est le patron qui doit payer le café, le blanchissage, le

spectacle, et autres menues dépenses portées sous un pseudonyme décent

au débit du compte du voyage. Cela est connu de tous, excepté du patron.

Le patron croit ou ne croit pas à la sincérité de son commis; ce qu'il

y a de certain, c'est qu'il paye toujours le compte que ce dernier lui

présente infailliblement, c'est-à-dire les frais d'un voyage de cinq

mois au lieu de trois. Le voyageur fixé traite le patron comme la

pratique.

Le voyageur _piéton_ est un honnête garçon, malicieux quoique franc, et

roué quoique plein de dévouement. Il est ordinairement Picard et riche

de vertus. On lui _passe_ 6, 7 ou 8 francs, suivant les saisons et les

affaires. Il endosse une blouse, met des guêtres, s'arme d'un gourdin,

et, le gousset garni de quelque menue monnaie, juste de quoi humecter

son gosier aux bouchons de la route, il part, léger comme l'oiseau et

heureux comme le poisson dans l'eau. Il remet ses échantillons et ses

effets aux petites voitures, économie commerciale, profits et pertes.

Arrivé dans une ville, il se décrasse, essuie la poussière qui macule

ses souliers, fait sa barbe, prend sa marmotte, et court à la pratique.

Le voyageur piéton, reconnu paisible et peu dangereux, quoiqu'à tort,

est, par suite de cette conviction du commettant, admis dans tous les

magasins. Il commence, en entrant, par déposer sa carte, ôter son

chapeau, et dire familièrement au patron, avant que celui-ci lui ait

seulement adressé la parole: «Ça va pas mal, et vous? Et le patron de

répondre dignement: «_Môsieu_, j'ai bien l'honneur d'être le vôtre.» Le

voyageur piéton ne voit que les petites maisons, les _margoulins_, et

les margoulins sont plus fiers que les négociants en gros. Le voyageur

piéton est sans gêne: il s'assied sur le comptoir, bat la mesure avec

ses talons ferrés, parle du beau et du mauvais temps, et entame la

politique. C'est alors que le front de la pratique commence à se

dérider: le margoulin est profond politique; de son côté, le voyageur

piéton, qui est carliste avec le carliste, républicain avec le

républicain, philippiste avec le philippiste, le voyageur piéton n'en

_pince_ pas trop mal. Or donc, la discussion s'ouvre, s'élève,

s'échauffe, s'irrite, se gonfle; un voisin vient y prendre part, y

émettre son opinion, y mêler sa dialectique et ses théories. On fait des

suppositions, des rêves creux, des utopies à perte de vue. Le voyageur

piéton est d'abord de l'opposition; il parle avec chaleur, il pérore

avec enthousiasme, en français ou non, peu lui importe assurément; il

fait le Mirabeau, gesticule, s'exténue, se démène comme un énergumène;

sa voix prend du volume, de l'extension; ses paroles jaillissent à tort

et à travers: ce sont des étincelles, des éclairs; il fait du bruit, de

l'effet; il en impose à son auditoire ébahi: c'est tout ce qu'il veut.

Ensuite, lorsque la discussion est arrivée à son apogée, à son dernier

degré d'exaltation (savante stratégie!) il baisse de suite pavillon, et

accorde au commettant une victoire qui chatouille d'autant plus

l'amour-propre de celui-ci, que cette victoire a été rudement disputée.

Le commettant est flatté, enchanté, entraîné; impossible à lui de

refuser une commission.

Le voyageur piéton poursuit son triomphe jusque sur la personne du

commis (le commis est un être prépondérant chez le commettant

margoulin); il le traite de «mon cher ami!» il lui promet une place à

Paris, il lui offre le verre d'absinthe, il va à la salle d'armes avec

lui; il lui démontre mathématiquement _le chausson_, il lui explique,

ex-professo, la manière d'utiliser _les armes de la nature_, etc. Le

voyageur piéton est peut-être de tous les voyageurs celui qui obtient le

plus de commissions.

Le voyageur _marottier_, ou marchand ambulant, est une espèce d'Alcide

emblousé de bleu à mille raies. Pour armes offensives et défensives, il

porte à la main un fouet, verge de houx, corde de cuir. Il se reconnaît

particulièrement à la toile cirée qui protége son chapeau, au pantalon

de velours bleu qui couvre son fémur, aux brodequins ferrés qui

_cothurnent_ ses pieds, et au juron traditionnel _domiciliairement_

établi sur ses lèvres. Débarqué dans une sous-préfecture (les

sous-préfectures sont ses ports de mer, ses _endroits_ de prédilection),

il s'enquiert d'un magasin temporaire. Les auberges où il descend

ordinairement ont une chambre réservée _ad hoc_ pour cette espèce de

voyageurs à petites journées. Une fois pourvu, le marottier déballe et

range ses marchandises dans des rayons enfumés, et sur lesquels le jour

n'a jamais pénétré en plein midi. Tant mieux! la pratique n'a pas besoin

de voir le grain écrasé d'un _double-boîte_ ou la paille d'un rasoir, la

reprise d'une dentelle ou le mauvais teint d'un madras alsacien. C'est

fait exprès, c'est superbe! et l'acheteur vient se prendre là comme un

oiseau à la glu. Ces préliminaires achevés, le marottier va _allumer_ le

chaland: pour cela, il le flatte, le caresse, le cajole, l'_endort_ à sa

manière, suivant ses moyens, rudement, durement, rondement; il ne fait

assurément pas de fleurs de rhétorique, et ne prend pas de roses pour

point d'exclamation. Mais enfin, pourvu qu'il réussisse, c'est tout ce

qu'il demande, c'est tout ce qu'il lui faut; et il réussit, parce que le

chaland de la sous-préfecture aime mieux choisir lui-même que s'en

rapporter au choix du voyageur. Le voyageur marottier conserve toujours

le même vêtement, hiver comme été; il mange avec les rouliers, boit avec

les rouliers, couche dans sa _marotte_ avec sa _limousine_, sa femme et

son chien. De cette manière, il amasse des puces, mais il économise 50

centimes par nuit. Le jour, il travaille comme un galérien, va liardant

comme un Grandet, et, au bout du compte, il n'en est pas plus riche.

Autrefois, il faisait fortune la balle de laine sur le dos; aujourd'hui,

il a une voiture, trois fois plus de marchandises, et trois fois moins

de bénéfices.

Que si vous nous demandez maintenant ce que devient sur ses vieux jours

le commis-voyageur, nous vous répondrons: Sauf de très-rares exceptions,

le voyageur patron devient goutteux, millionnaire et juge de paix de son

quartier. Après avoir distribué aux commettants, et du madapolam, et de

l'orseille, et du trois-six, il distribue aux plaideurs, et des sermons

et des exhortations, et du papier timbré. Il n'a point changé de métier;

la forme est toujours la même, il n'y a que le fond qui ait varié.

Le voyageur intéressé devenu septuagénaire a passé par toutes les

étamines de la partie, et a finalement obtenu pour sinécure la place

d'instrumentiste dans quelque théâtre du boulevard; il a su ainsi mettre

à profit un talent problématique, mais qui lui procure l'avantage

d'employer ses soirées, d'assister aux répétitions, et de s'occuper des

aventures de coulisses. Après avoir été intéressé, il s'intéresse aux

autres, ce qui fait que sa condition est à peu près toujours la même.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 45 / 49 段