Malgré le désordre apparent de l'humble boutique, un ordre secret a

présidé à l'arrangement des fruits et des légumes. Ils pendent en

grappes, se réunissent en gerbes, s'élèvent en pyramides, ou gisent

confusément épars. Des _carottes_ éclatantes, des _oignons_, et de longs

_poireaux_ verts et blancs encadrent la _devanture_ comme d'une riche

guirlande. Plus bas s'étalent, suivant la saison, des _bottes_ de

_navets_ ou d'_asperges_, des _aubergines_ et de gros _choux cabus_ qui

contrastent avec leurs frères aristocratiques, les élégants

_choux-fleurs_. Derrière cette espèce de rempart s'abritent tour à tour

les _petits pois_, les _haricots_ dans leur cosse fragile, les

_cerises_, les _groseilles_ et les _framboises_; tandis qu'en dehors,

près de la porte, un _potiron_, gardien muet et peu vigilant, pose

gravement sa masse rabelaisienne sur un escabeau boiteux.

A ces produits de nos climats que manque-t-il, pour être admirés, qu'une

origine exotique? Et pourtant les tropiques, si fiers de leurs

_bananes_, de leurs _dattes_ et de leurs _ananas_, ont-ils des fruits

plus savoureux et d'un ambre plus flatteur que nos pêches et nos

abricots, plus vermeils que nos pommes d'api, plus parfumés que nos

fraises des bois, plus rafraîchissants et mieux colorés que nos

groseilles et nos cerises?

Tous ces trésors sont placés sous l'oeil et sous la main des passants, à

la portée des voleurs, auxquels la fruitière n'a pas l'air de songer.

Sa noble confiance fait honte aux précautions des autres marchands.

Ceux-ci ont de mystérieux tiroirs et de sombres cartons. Ils se cachent,

avec leurs marchandises, derrière des grilles en fer et des treillis; la

fruitière mettrait ses fruits dans la rue. Tout lui est bon pour

étalage, et sa fenêtre incessamment ouverte, et le devant de sa porte,

et les chaises qu'elle expose au dehors chargées de provisions. On la

voit qui s'agite, qui passe et circule avec facilité, et retrouve sa

route à travers ce labyrinthe de légumes. Si mêlés qu'ils soient, sa

main sait où les prendre au besoin, son pied ne les heurte jamais; et

d'ailleurs qu'en résulterait-il? Excepté pour ses oeufs, elle ne craint

pas la casse.

La fruitière est un des types de Paris. Toutefois ne la cherchez pas

dans le Paris élégant. On voit à la Chaussée d'Antin, aux environs de la

Bourse et de la place Vendôme, des fruitières qui se décorent du titre

emphatique de _verduriers_; mais on n'y voit pas la fruitière. Elle ne

s'acclimate que dans les quartiers Montmartre et Poissonnière,

Saint-Denis et Saint-Martin. Elle affectionne le Marais et les

faubourgs. C'est là qu'elle pousse et qu'elle fleurit dans sa luxuriante

originalité. Il lui faut, comme à ses légumes, l'humidité des rues

étroites.

C'est une femme qui a passé l'âge moyen de la vie, d'une physionomie

honnête qui prévient tout d'abord, et d'un embonpoint assez prononcé.

Elle n'est pas haute en couleurs comme l'écaillère et la marchande des

halles; elle n'a pas le coup d'oeil ferme, la voix masculine, et les

gestes provoquants qui _distinguent_ ces dames. Il y a en elle quelque

chose de champêtre et de potager. Femme de tête néanmoins, active et

suffisamment intelligente, ne soignant ni sa personne ni son langage, et

tirant sa beauté de son propre fonds. Si sa robe ne lui serre pas trop

étroitement la taille, c'est peut-être que, n'ayant plus de taille, elle

ne saurait au juste où se serrer. Elle va, les manches relevées

jusqu'aux coudes, montrant des bras d'un rouge légèrement foncé, et

affublée d'un large tablier dont on ne saurait vanter l'entière

blancheur. Elle aime tant son costume de tous les jours, qu'elle le

garde aussi le dimanche. Seulement elle croit devoir changer de

bonnet.--La coquette!

On comprend qu'une telle femme, alors même qu'elle est mariée, n'est

jamais en puissance de mari. La loi, qui lui a fait un devoir de la

soumission, s'est trompée en cela comme en mainte autre chose. Un mari

de fruitière est un être problématique qui existe sans doute, mais qu'on

ne voit pas, qu'on ne connaît pas, et dont on ne parle pas. Vivant, sa

femme l'a enterré, tant elle le cache et le dissimule sous son

importance et l'ampleur de sa personne. On prétend qu'il se meut, qu'il

parle et vit comme les autres hommes. On dit même qu'il court dès le

matin aux halles et aux marchés, qu'il achète et transporte chez sa

femme les divers _articles_ de son commerce, et qu'il l'aide à nettoyer

certains légumes, et à écosser les petits pois. Nous voulons le croire;

mais, loin de donner son nom à sa femme, il perd jusqu'à son prénom. Il

ne s'appelle ni Pierre, ni Simon, ni Jacques; c'est sa femme, au

contraire, qui lui impose le nom de son état, _La fruitière!_ C'est

ainsi qu'on la désigne, et quand par hasard il est question du mari, on

ne le connaît que sous ce titre, _le mari de la fruitière_!

Telle est même la force de l'habitude que, si d'aventure un homme se

faisait _fruitier_, on dirait de lui la _fruitière_.

Elle est placée immédiatement après l'épicier, sur cette limite moyenne

où se rencontrent le riche et le pauvre. Elle a toutes les qualités de

l'épicier, et n'a peut-être aucun de ses défauts. Les prétentions de

celui-ci sont connues. Malgré son air candide et débonnaire, malgré son

grade de sergent dans la garde nationale et sa casquette obséquieuse, il

vise à l'esprit et au beau langage; il exhale je ne sais quel parfum

colonial et aristocratique. Il est fier de son _encoignure_ qui domine

deux rues, fier des grandes maisons qui l'honorent de leur pratique, et

du comptoir d'acajou dans lequel trône superbement son _épouse_. La

fruitière ne connaît pas tout cet orgueil: son comptoir, à elle, c'est

une simple table; son trône, c'est une chaise dépaillée; ses pratiques,

ce sont les bourgeois et les pauvres gens. Elle ne tient ni _livres_ ni

_registres_, et l'on n'a jamais dit qu'elle eût une _caisse_.

Les plus humbles entrent familièrement chez elle. Elle vend un peu cher,

et surfait souvent. Mais quoi! on ne lit pas sur son enseigne ces mots

cabalistiques: _prix fixe_; on a le droit, aujourd'hui si rare, de

marchander avec elle, et où est le plaisir d'acheter quand on ne

marchande pas? Prenez-la à son premier mot; elle sera toute fâchée et

toute honteuse. Chose remarquable! on voit fréquemment des _bouchers_ et

des _boulangers_, ces princes du commerce, condamnés pour vente à faux

poids. L'épicier lui-même, ce type d'honnêteté, subit quelquefois la

honte d'un jugement. La _Gazette des Tribunaux_, qui attache les

délinquants au pilori de la publicité, n'a pas encore inscrit le nom de

la fruitière dans ses colonnes vengeresses. Elle y brille par son

absence.

A-t-on bien calculé jusqu'où s'étendent ses relations, et quelle

importance morale et commerciale elle exerce dans un quartier? Elle

tient à tout, et tout vient aboutir à elle. Sa boutique est un centre

autour duquel s'établissent et se rangent les autres professions; et,

tandis que l'épicier et le marchand de vin se carrent aux deux

extrémités de la rue, elle règne paisiblement au milieu. Les riches, qui

envoient leurs pourvoyeurs aux halles et aux marchés, se passeront de

son voisinage, mais la classe pauvre et la bourgeoisie veulent l'avoir

sous la main. Sans elle le quartier ne serait pas habitable. Où

trouverait-on les provisions du ménage, toutes ces mille petites

nécessités de la vie, et les nouvelles de chaque jour, qui sont encore

un besoin? Comment déjeuneraient la grisette, l'étudiant, l'artisan de

tout état et de toute profession, sans le morceau de fromage quotidien,

sans les fruits et les noix qu'elle leur mesure ou leur compte d'une

main vraiment libérale? Le _pot-au-feu_ des petits ménages pourrait-il

se passer des carottes, des choux, des poireaux et des oignons qui

relèvent si merveilleusement le goût de la viande, colorent le bouillon

et lui donnent de la saveur? L'habitant de Paris, qui ne connaît que sa

ville, qui ne sait pas comment le blé pousse, quand se font la moisson

et les vendanges, suit la marche des saisons en regardant la boutique de

la fruitière. Elle lui rappelle ce qu'il eût sans doute fini par

oublier, que, loin de ces rues boueuses, s'épanouissent de riants

coteaux et des plaines verdoyantes. La nature parle à son coeur de

Parisien; et si, par un beau dimanche, il se détermine à franchir la

barrière, ces colonnes d'Hercule sur lesquelles les badauds croient

lire:--Tu n'iras pas plus loin; s'il s'écarte, et va parcourant les bois

de _Belleville_, et les _Prés Saint-Gervais_; si, dans des chemins

poudreux, il s'extasie sur la pureté de l'air qu'il respire; si, tenté

par n'importe quel _fruit défendu_, il tombe entre les mains inévitables

du _garde champêtre_, qui le suivait pas à pas, et qui lui _déclare

procès-verbal_ au nom de la loi et de la pudeur publique: ces plaisirs,

cette promenade enchantée, ces émotions si variées et si nouvelles, et

surtout l'_aspect de la verdure_, à qui les doit-il, sinon à la

fruitière?

Chaque mois lui envoie ses productions. On voit paraître chez elle tour

à tour l'oseille, la laitue, les asperges, la chicorée; puis viennent

les choux-fleurs et les petits pois, ces douces prémices de l'été; les

fraises et toute la famille des fruits rafraîchissants. Attendez: voici

les pommes de terre nouvelles, toutes petites, toutes rondes, ou

délicatement allongées. La pomme de terre suffirait seule à la gloire de

la fruitière. La boutique où l'on trouve ce pain naturel doit être la

première parmi les plus utiles et les plus honorées. L'automne arrive

les mains pleines de ses brillants tributs, et l'hiver, qui ne produit

rien, se pare longtemps des richesses de l'automne. La neige couvre déjà

les campagnes et les jardins, que l'étalage de la fruitière, ce jardin

artificiel, est aussi fourni que jamais.

Elle vend bien d'autres choses encore. Elle est renommée pour le beurre,

le fromage et les oeufs frais, et elle partage avec l'épicier l'honneur

de cultiver les cornichons, ce légume proverbial. Regardez: voilà des

plumeaux et de mystérieux balais dont l'usage ne s'exprime pas; voilà

des pots de toute forme et de toute couleur; voilà des vases en faïence

plus utiles qu'élégants, et dont le besoin se fait généralement sentir;

et, par le plus heureux contraste, le bon La Fontaine trouverait encore

ici:

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet.

Le petit oiseau lui-même n'y est pas oublié; outre le _mouron_ (que

deviendrait Paris sans mouron!), on voit suspendus en dehors de longs

épis de millet, et des gâteaux circulaires, image trompeuse de nos

échaudés.

Enfin c'est la fruitière qui fournit ces petits vases en terre cuite,

dont l'étroite ouverture ne sait pas rendre ce qu'elle a reçu: les

_tirelires_. Saluez, ô vous qui ne les connaissez pas. Les tirelires, si

chères à la grisette, à la demoiselle de boutique, à l'enfant, à

l'artisan laborieux! Les tirelires, ces _caisses d'épargnes_ des

plaisirs innocents! Les tirelires, que la fruitière vend un sou, et

qu'une femme si rangée et si économe était seule digne de vendre.

Fleurs et fruits, fromage, beurre et oeufs frais: tout cela, direz-vous,

s'achète aux halles. Mais les halles sont si loin, et le temps à Paris

est si cher! La boutique de la fruitière est une petite halle établie

dans chaque rue. Chaque maison y envoie chercher les provisions de la

journée, et l'hôtel orgueilleux lui-même, quand la halle lui a manqué,

se voit contraint de recourir à l'humble boutique, et s'étonne d'y être

si bien servi.

Comprend-on maintenant l'importance morale de la _fruitière_? Nul ne

vient chez elle sans y échanger quelques paroles. C'est le rendez-vous

favori des servantes; et, par elles, les secrets des ménages descendent

chaque matin et arrivent à son oreille. Placée sur la rue, et au pied de

ces hautes maisons qui contiennent un monde entier, elle voit tout, elle

sait tout. Amours de jeunes filles, querelles, scandales de tout genre,

rien ne lui échappe; et les pratiques, qui se succèdent sans relâche, et

qui lui apportent le tribut de leurs liards et de leurs nouvelles, la

tiennent au courant de ce qui se passe au loin, hors de son horizon et

dans les quartiers avoisinants. Elle est la confidente de toutes les

_bonnes d'enfant_. La portière ne jouit ni de son crédit, ni de sa

considération. La portière est méchante, hargneuse et notoirement

indiscrète. La fruitière est vantée pour sa discrétion et ses sages

conseils. Et puis,--n'est-ce pas une _femme établie_? Elle écoute et

parle tout à la fois; souvent elle s'interrompt pour ranger quelque chou

qu'un pied distrait a délogé, quelque gros artichaut qui s'est écarté

étourdiment de ses compagnons. Il y a toujours chez elle une histoire

commencée, une de ces interminables histoires des _Mille et une Nuits_.

On entre, on sort: l'auditoire féminin se renouvelle, et l'histoire

continue; elle s'égare en longs détours: elle se perd en mille anecdotes

incidentes; mais, à l'exemple du fameux conteur de Jeannot, c'est

toujours la même histoire.

La fruitière a le coeur sur la main; son amitié est solide, son

obligeance est éprouvée; tous les petits services qu'elle peut rendre,

elle les rend avec empressement. Bien que son commerce soit plus qu'un

autre un commerce en détail et ne supporte pas les longs crédits, elle

ne laisse pas d'avancer à de pauvres voisines quelques liards et même

quelques sous, elle, pour qui les sous et les liards sont des francs. A

l'ouvrier indigent, à la veuve ou à l'orphelin, la brave femme fera,

comme on dit, _bonne mesure_.--Aumône magnifique, noblement et

délicatement déguisée, dont personne ne lui saura gré, et pour laquelle

elle ne recevra pas même un _merci_; car ceux qu'elle oblige ainsi ne

s'en doutent pas!

Les écoliers, les _gamins_ des carrefours qui s'arrêtent avec admiration

devant les merveilles opulentes de l'épicier, contemplent avec une

convoitise plus naturelle et mieux sentie les bonnes choses que vend la

fruitière; souvent même ils organisent de petits vols à ses dépens: la

maraude réussit presque toujours, et les voilà qui fuient, en se

pressant d'anéantir le corps du délit. L'épicier dépêcherait son garçon

à leurs trousses; il s'élancerait lui-même après eux, en dépit de sa

gravité, et, d'un air formidable, il les conduirait au _violon_. La

fruitière, avertie trop tard, accourt, comme l'araignée, du fond de son

domaine, et apparaît, les deux poings sur les hanches et le bonnet

légèrement posé de travers: elle crie _au voleur_ et _à la garde_, et

poursuit les maraudeurs de sa voix glapissante. Si un voisin officieux

parvient à les attraper et les amène tout confus devant leur juge, elle

les charge d'imprécations; elle leur prédit l'échafaud, et finit souvent

par les renvoyer avec un bon sermon et une poignée de cerises.

Qui comprendra les joies, les soucis de cette existence paisible, où

tous les jours se ressemblent, où les contre-coups des plus grandes

convulsions viennent s'amortir? Napoléon prétendait qu'il y avait

peut-être, dans quelque coin de Paris, un être isolé qui n'avait pas

entendu le retentissement de son nom. Eh bien! la fruitière, qui sait

tant de choses de la vie usuelle, ne sait presque rien des événements

politiques; bien différente de la portière sa voisine, qui a les

prétentions et le savoir d'un homme d'état. Parfois, dans ses heures de

désoeuvrement, elle emprunte à celle-ci une moitié de vieux journal.

Elle lit rarement, et ne sut jamais bien lire; elle épelle donc à

grand'peine, et en estropiant les mots: elle ne comprend pas beaucoup;

mais c'est sans doute la faute du journal; et puis la fin de la phrase

ou de la page lui expliquera ce qui lui semble obscur et incohérent. La

phrase finit, la page s'achève, et la lectrice n'a recueilli que des

termes étranges, des noms qu'elle a entendu prononcer, mais dont elle

ignore l'histoire. Lasse enfin et découragée, elle abandonne cet

exercice fatigant pour ses yeux et pour son intelligence, et en revient

à son vieux livre de prières, livre qu'elle sait par coeur, ce qui ne

veut pas dire qu'elle le comprenne. Qu'importe au surplus? où l'esprit

manque, le coeur suffit.

Elle sort rarement de sa boutique: tant de monde s'y donne rendez-vous,

qu'elle a toujours compagnie. Le dimanche, quand un beau soleil a séché

les pavés, la fruitière, assise devant sa porte, tient salon dans la

rue, à l'ombre des hautes maisons et à la fraîcheur des

_bornes-fontaines_ qui coulent en petits ruisseaux. Tout en discourant

avec ses voisins, elle jette un regard de complaisance sur son jardin

potager. Que d'autres courent à la _barrière_ et se ruinent en danses et

en plaisirs de toute sorte; ses jouissances à elle sont plus intimes.

Trouver, découvrir une _belle partie_ de légumes; pouvoir exposer des

prunes mieux colorées, des oeufs plus gros, des choux plus massifs;

mettre devant sa porte, comme une enseigne, quelque potiron monumental,

que l'on se montre du doigt, dont on parle dans le quartier, et à

l'aspect duquel les curieux ébahis s'arrêtent avec respect: voilà sa

joie, son orgueil, son triomphe, ce qu'elle aime à voir et à entendre.

Faut-il qu'un si beau caractère ait ses taches et ses défauts! elle est

jalouse: elle a le coeur de _César_, et ne veut pas être la seconde dans

sa rue. Les _primeurs_, qu'une rivale parvient à étaler quelques jours

avant elle, l'empêchent de dormir. Ces boutiques ambulantes de légumes,

ces petits comptoirs improvisés sous les portes cochères et devant les

_allées_, et qui ne payant ni loyer ni patente peuvent vendre à meilleur

marché, contristent la fruitière et lui causent des déplaisirs mortels.

Elle incrimine le commissaire de son quartier, les agents de police et

_môsieur_ le préfet de police lui-même, et dans l'excès de la passion

elle s'écrie: «Si j'étais gouvernement!...»

On lui reproche encore de se livrer immodérément à l'interprétation des

songes, et de se demander chaque matin, après de longs efforts de

mémoire: Ai-je rêvé chien, chat ou poisson?--Ne rions pas trop de cette

faiblesse, nous qui faisons les esprits forts. N'est-ce pas une

récréation innocente, une source intarissable d'émotions qui ne coûtent

rien à personne? heureux qui, au milieu des tristes réalités de la vie,

s'inquiète d'un songe! Il y a là plus de bonhomie, plus de naïveté, plus

de poésie peut-être que dans tout un poëme. Eh bien, oui: malgré de trop

nombreuses déceptions, la fruitière croit aux rêves. Ne lui parlez pas,

ne la questionnez pas: gardez-vous surtout de rire devant elle, et de

chercher à la tirer de cette humeur chagrine où elle semble se

complaire. Ce jour est un jour funeste. Ses fruits se moisiront: on

viendra lui échanger une pièce fausse; elle trouvera une pierre

frauduleusement cachée dans sa motte de beurre. A quoi ne doit-elle pas

s'attendre? Apprenez qu'elle a fait un rêve, et qu'elle a vu quelque

chose d'effrayant, dont le souvenir la poursuit; quelque chose enfin qui

la menace de tous les malheurs et qu'elle ne peut interpréter d'une

manière un peu rassurante.--C'était un matou, un matou noir!

La nature de quelques-uns de ses articles ne lui permet pas d'avoir un

chat, cet ami déclaré, ou, si l'on veut, cet ennemi du fromage; car tant

d'amour ressemble presque à de la haine. Elle remplace souvent le luxe

d'un perroquet par un _geai_ ou une _pie_, ces perroquets de la petite

propriété; oiseaux babillards, qui lui font une concurrence redoutable.

Mais, le plus communément, elle suspend à côté de sa porte une cage qui

renferme un chardonneret ou un serin. Le petit chanteur, bien fourni de

mouron et de millet, et entouré de verdure, se croit au milieu d'un

jardin, et, dans cette douce illusion, il ne se tait pas de tout le

jour.

Il est des fêtes réservées où la fruitière s'arrache enfin à cet étroit

domaine qui est pour elle un univers; des occasions solennelles où elle

s'aventure à visiter les Tuileries, les musées, et, mieux encore, le

Jardin des Plantes. Il ne faut rien moins que l'arrivée à Paris d'une

parente à qui l'on veut faire les honneurs de la _capitale_. La

fruitière s'est parée de ses plus brillants atours; son mari, cet être

de raison, apparaît enfin en chair et en os, et entièrement semblable

aux autres hommes. Il est chargé d'un ample parapluie rouge, et donne le

bras à sa femme. Le couple patriarcal s'avance lentement au milieu des

merveilles que le progrès enfante tous les jours; il jouit de

l'étonnement de la _provinciale_, que la vue de tant de belles choses

semble pétrifier, et s'étonne lui-même à l'aspect des maisons et des

trottoirs élevés et construits depuis sa dernière excursion. Il

reconnaît à peine les quartiers qu'il a parcourus autrefois; il s'égare

au milieu des rues nouvelles, et se voit contraint de demander son

chemin dans Paris. Pour des _Parisiens_ quelle humiliation! Les tableaux

de nos musées, qu'il s'efforce de comprendre et qu'il explique à sa

manière, lui causent plus de fatigue que de plaisir. Il n'est

véritablement heureux qu'au Jardin des Plantes: il se pâme d'admiration

devant les ours; il ne les quitte que pour aller à l'éléphant, et de là

à la girafe qu'il s'obstine à appeler _girafle_; il tressaille d'effroi

au rugissement du tigre et du lion, et se communique mainte réflexion

sur la férocité de l'hyène et le naturel licencieux du singe.

Ainsi vieillit la fruitière. Peu à peu l'âge a courbé sa taille et roidi

ses membres. Elle est encore rieuse et d'humeur facile; mais elle a

perdu la vivacité de ses mouvements. Qui lui succédera? Elle a une fille

dont elle est fière, et qu'elle déclare être son vivant portrait. Simple

et prosaïque en ce qui la regarde elle-même, à force d'amour maternel

elle devient romanesque, et rêve pour _son enfant_ un état propre et

sans fatigue, une vie sans travail et, finalement, un riche mariage. Les

blanches mains, les doigts effilés de son _Angélina_ sont-ils faits pour

soulever de grossiers légumes? Non, sans doute. Aussi mademoiselle

sait-elle lire, écrire et broder. Elle sera ouvrière en robes, modiste,

artiste peut-être; elle ne sera pas fruitière, ce qui eût été plus sûr.

Un matin la boutique s'ouvre plus tard qu'à l'ordinaire, et l'on y voit

avec étonnement un homme qui va et vient d'un air effaré au milieu des

légumes, marchant sur les uns, culbutant les autres et ne sachant où

trouver ceux qu'on lui demande: c'est le mari devenu _fruitière_, tandis

que sa femme malade s'inquiète et se tourmente, et souffre moins de son

mal que de la contrariété d'être retenue dans son lit. A cette nouvelle,

le quartier s'attriste et s'émeut: la rue n'est point jonchée de paille

pour amortir le bruit des passants, effort impuissant de la richesse

contre la douleur, vaine précaution que dissipe le pied des chevaux et

qu'emportent les roues des voitures; mais les voisines, mais les bonnes

amies, mais les commères de la brave femme se pressent en foule à sa

porte. Elles accablent de leurs questions, elles étourdissent de leurs

conseils le malheureux mari qui ne sait à laquelle entendre. Toutes lui

recommandent une recette différente, une recette infaillible dont la

vertu est souveraine et qui ne peut manquer de guérir la malade: c'est

un bruit, une confusion, un mélange bizarre de paroles, jusqu'à ce que

la troupe bruyante, cessant de s'entendre, baisse subitement la voix et

se taise tout à coup, pour recommencer quelques instants plus tard.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 44 / 49 段