Si vous ne comprenez pas d'où peut venir cette grande compassion pour le

maître d'études, jetez un regard sur sa vie. La veille, il s'est couché

comme les poules,--expression commune, mais juste;--comme le coq, il

fera entendre le premier dans la maison son chant matinal: _Allons,

debout! la cloche a sonné_. Le voilà en fonctions; sa journée commence.

On se lève, il se lève; on descend, il descend; on se lave, on se

brosse, il surveille; le maître d'études est censé avoir fait toutes ces

choses avant ses élèves. On entre à l'étude; sa voix glapit le premier

_Silence_ de la journée; malheur à qui n'aura pas entendu

l'avertissement, malheur à qui dira bonjour à son voisin, ou adieu à son

lit tant regretté! L'imprudent élève eût-il parlé bas, n'eût-il fait que

remuer les lèvres, le maître d'études l'entendra, il a l'oreille

exercée, et mesurera sa vengeance sur l'ennui qu'il doit éprouver

jusqu'au soir. Le voilà en chaire!... Ce n'est plus un homme, ce n'est

plus un simple mortel, c'est un maître d'études. Gare à vous, jeunes

étourdis, oiseaux babillards; gare à vous! Pendant les deux heures qui

vont s'écouler il ne fera rien... que vous épier, que vous surveiller,

que répéter le sempiternel _Silence!_ accompagné du classique _pensum_.

Voilà comment il passera ses deux heures, et nous ne le plaindrions pas!

Deux heures à l'affût, comme un braconnier, pour voir sortir furtivement

une parole, pour surprendre un geste! Mais écoutez, la cloche sonne, et

quelle influence la cloche n'a-t-elle pas sur la vie du maître d'études?

Elle le fait agir, elle le domine. Sonne-t-elle le repas, il faut qu'il

ait faim; la récréation, il faut qu'il aille prendre l'air; l'étude, il

faut qu'il rentre; le lever, il ne doit plus avoir envie de dormir; le

coucher, il faut qu'il se livre au sommeil. Fût-il très-éveillé, eût-il

la tête pleine d'idées,--chose rare!--on ne lui laisse que cette

alternative: dormir ou se livrer à ses réflexions, car le dernier

tintement s'est fait entendre, et toutes les lumières doivent être

éteintes.

Esclave d'une cloche, voilà sa destinée! Mais cette fois elle sonne sa

liberté. Libre pendant... une heure et demie! Oh! durant ce temps, il

est son maître, rien ne le retient, aucun pouvoir ne pèse sur lui, il

secoue ses ailes, il prend sa volée. Personne n'est là pour l'empêcher

d'aller où bon lui semble; Paris ou la banlieue, Versailles ou

Saint-Germain, Corbeil ou Melun, il peut tout visiter, il en a le droit;

nul ne s'y oppose... pourvu qu'il ne dépasse pas le temps fixé, pourvu

qu'à l'expiration de la bienheureuse heure et demie qu'on lui a donnée

pour redevenir un homme, il se retrouve à son poste, ni plus tôt, ni

plus tard, à l'heure dite. C'est là de la liberté, de l'indépendance

admirable! Cependant, comme le bon sens lui suffit pour comprendre

qu'une course lointaine l'entraînerait à un manque d'exactitude, il ne

quitte point Paris. Que fait-il alors? Le café lui ouvre ses portes, le

journal ses colonnes; il lit la politique du moment et apprend par coeur

quelques-unes des réflexions du journaliste, pour s'en servir à

l'occasion; ou bien, si le maître d'études tourne à l'obésité, cas

exceptionnel, si son médecin lui a ordonné de prendre de l'exercice,

malheur à ses jambes! pendant son heure et demie il parcourt toutes les

rues de Paris, et fait en sorte de rentrer en nage à la pension; ou bien

encore, s'il a dans le coeur un amour heureux ou malheureux, vous vous

en apercevez à l'impatience avec laquelle il attend le signal de son

indépendance, à la rapidité inconcevable avec laquelle il disparaît dès

qu'il est enfin son maître. Il vole aux pieds de son inhumaine plus ou

moins apprivoisée; mais le temps, plus cruel que toutes les cruelles, le

temps court sans pitié pour lui, et l'heure le surprend au milieu d'une

protestation bien tendre ou d'une dispute bien vive, suivant le degré de

sa passion. L'amoureux reste coi, s'arrête, balbutie, et remet au

lendemain la fin de son dithyrambe ou de sa diatribe, car depuis un

instant il n'est plus homme, il est redevenu maître d'études. Le voilà

de nouveau trônant dans sa prison scolastique, en attendant qu'il passe

de l'étude au réfectoire, du réfectoire à la récréation, de la

récréation à l'étude; jusqu'à ce qu'enfin le dortoir vienne lui offrir

le sommeil, et l'oubli de la vie régulière et monotone qui doit

recommencer le lendemain.

Pour le maître d'études, le proverbe est faux: les jours se suivent et

se ressemblent. Ce qu'il a fait hier, il le fera aujourd'hui; ce qu'il

fait aujourd'hui, il le fera demain, à moins que le jeudi n'arrive. Oh!

ce jour-là il est heureux, dites-vous. N'en croyez rien. Il maudit le

jeudi à l'égal des autres jours de la semaine, du dimanche même, quand

il est _de garde_. On lui permet, il est vrai, de se promener pendant

trois heures, mais il est tenu en laisse par une longue chaîne d'élèves,

chaîne pesante dont il ne peut se débarrasser, qu'il doit traîner

pendant toute la promenade et ramener intacte au logis. Chaque quinzaine

pourtant revient pour lui un beau jour, un dimanche. Depuis le jeudi qui

précède, vous l'entendez parler de son dimanche _de sortie_. Dieu seul

peut savoir la quantité de projets qu'il forme pour ce jour fortuné:

l'été, parties de campagne, promenades sur l'eau, glaces à Tortoni;

l'hiver, déjeuner copieux, dîner succulent, conquêtes, spectacle; il a

tout rêvé. Nous voilà au dimanche tant désiré; il est habillé dès le

matin, il ne veut pas perdre une heure de sa journée. Jamais la messe, à

laquelle il faut qu'il conduise les enfants, ne lui a paru si longue; il

se rend coupable de nombreuses distractions pendant l'office. Fera-t-il

beau? pleuvra-t-il? Voilà ce qui l'occupe exclusivement, au risque de

scandaliser ses élèves. Enfin il quitte la pension; dès huit heures il

bat le pavé: déjeuner, dîner, promenades en liberté, il réalise tout,

tout jusqu'au spectacle. Mais au milieu d'une chansonnette d'Achard ou

d'une tirade dramatique de Saint-Ernest; mais au moment où le vaudeville

dilate les poumons du pauvre maître d'études par ses saillies, où le

drame inonde ses lacrymales par ses effets les mieux calculés, il

regarde à sa montre... Neuf heures et demie! Adieu, vaudeville! adieu,

drame! adieu Achard ou Saint-Ernest! Il faut tout quitter sous peine de

coucher à la belle étoile et de perdre sa place. Le règlement de la

pension est là: à dix heures les portes sont fermées à triple tour. Il

lui faut abandonner le plaisir, chercher à négocier sa contre-marque, et

venir en courant présenter de nouveau son cou au collier qui doit le

serrer, jusqu'à l'expiration de la quinzaine qui va commencer.

En récompense de son exactitude à remplir ses agréables fonctions, le

maître d'études est nourri sainement et abondamment (style de

prospectus); en outre, couché sur un lit à estrade, chauffé au charbon

de terre et éclairé aux quinquets. Il touche une somme mensuelle de 40

ou 50 francs, que, sans pitié pour ses créanciers, il affecte à ses

plaisirs de toutes sortes, et qu'il consacre à embellir son existence

pendant les deux jours par mois qui lui appartiennent.

Passer ses jours au milieu d'enfants qui l'obsèdent, posé devant eux

comme un mannequin habillé dont on se sert pour effrayer les oiseaux

dans les jardins; être un instrument à faire faire silence, est-ce là

une vie? Le professeur se plaint; mais au moins, lui, il communique son

savoir, il travaille en instruisant ses élèves; le répétiteur trouve des

jouissances dans les succès de ses disciples; ceux-là agissent, ils ont

un but, une pensée; le maître d'études n'a rien de tout cela: sa

condition est passive, et si passive, que je m'étonne que les

législateurs, en accumulant les peines dans leurs codes, en infligeant

la détention, la prison, les galères, n'aient pas admis comme pénalité

les fonctions de maître d'études à perpétuité. Je crois qu'il y aurait

eu peu de coupables d'une faute passible d'un si cruel châtiment.

Et pourtant il ne manque pas de gens qui ambitionnent une telle place!

Pourquoi? C'est que bien des causes peuvent pousser un homme à cette

résolution désespérée, à ce suicide moral.

Vainement vous avez tenté d'aborder tous les rivages, vous avez heurté à

toutes les portes, vous avez essayé d'entrer dans tous les chemins; vous

vous êtes fait tour à tour négociant, administrateur, soldat,

chirurgien-dentiste, homme d'affaires, que sais-je? vous n'avez réussi à

rien, tout vous a manqué; l'incapacité vous a successivement rendu

inabordables tous les rivages, fermé toutes les portes, barré tous les

chemins; il ne vous reste plus d'espoir de succès en rien:--vous vous

faites maître d'études. Vous avez vu votre jeunesse enrichie tout à coup

de biens paternels; sans souci de l'avenir, jouissant du présent, vous

avez tout dissipé, fortune, santé, jeunesse. Le désespoir vous saisit,

il vous vient des pensées de suicide; au moment de les mettre à

exécution, vous hésitez: une idée surgit en votre esprit, et vous dit

que, sans se tuer, on peut se faire maître d'études; vous accueillez

avec avidité cette pensée salutaire, vous suivez cet instinct

conservateur:--vous vous faites maître d'études.

Il en est d'autres que ni l'incapacité ni la détresse ne poussent à cet

extrême moyen; la raison seule est leur guide. L'un a quitté sa province

pour venir chercher à Paris une condition honorable; il ambitionne

l'éloquence de l'avocat, ou la science du médecin; il est pauvre, il est

laborieux; il lui faut un état qui le fasse vivre provisoirement et lui

permette de se livrer à ses travaux. Que pourrait-il trouver de mieux?

Un autre vise droit à la toge du professeur, il ne rêve qu'hermine

doctorale, et il se sert de cette position infime de l'Université comme

d'un marchepied d'où il s'élancera plus haut. Mais ceux-là font classe à

part; pour eux, cette profession n'est pas une voie sans issue, une

impasse où doit s'enterrer leur vie; ils ont une pensée qu'ils

poursuivent, un but vers lequel ils marchent sans cesse, un avenir

enfin.

Cependant chacun de ces hommes apporte au milieu des enfants qu'il doit

surveiller un caractère différent. Tous tendent à se relever aux yeux de

leurs élèves; mais ils s'y prennent de diverses manières. L'_incapable_

se vante sans cesse; à l'entendre, il était destiné à de grandes choses,

et ses malheurs sont le résultat d'un concours de circonstances

extraordinaires. Injustice des hommes, caprice de la fortune, fatalité,

il vous demandera compte de son avenir perdu, et se gardera bien

d'accuser son manque de mérite, qui seul l'a conduit à cette extrémité.

Il est apathique, lourd, inerte; il dormira volontiers dans sa chaire,

sera sans force devant l'indiscipline, sans colère devant la paresse, et

finira par s'avouer vaincu dans la lutte qui s'engage toujours entre

l'élève et le maître pour savoir lequel des deux dominera l'autre.

Pauvre souffre-douleurs, il est constamment berné par ses élèves et

réprimandé par ses chefs. Il sert de point de mire à toutes les

espiégleries d'enfants sans pitié. «Je te parie, dit l'un, que je jette

ma balle en plein dans le dos à m'sieur.--Je t'en défie, reprend un

camarade, et je te parie trois feuilles de papier que non.» Aussitôt la

balle est lancée avec force, et atteint juste le but désigné. «Oh!

m'sieur! s'écrie l'enfant, je ne l'ai pas fait exprès; c'est _chose_ que

je visais, et il s'est dérangé.» Puis il s'en retourne en riant sous

cape, et le pauvre homme se contente de cette excuse.

Une fois qu'on l'a éprouvé par une _plaisanterie_ de ce genre, et qu'il

a laissé l'insulte impunie, il ne se passe pas un jour qu'il ne pleuve

sur lui une quantité prodigieuse de _niches_. Brosse coupée dans le lit,

verre d'eau dans la poche, boulettes de pain sur les lunettes, il

supporte tout sans se plaindre. Et ne pensez pas que les élèves lui

sachent gré de sa longanimité; au contraire: y a-t-il une révolte, les

plus gros dictionnaires, les encriers les plus pesants lancés à la tête,

sont pour lui. Je ne vous parle pas du nombre infini de charges que ces

Daumier en herbe lithographient sur les murs: toutes ont quelque chose

du modèle; mais tantôt il est gratifié d'un nez tuberculeux, tantôt une

pipe vient ajouter à l'agrément de sa physionomie, et le tout est

embelli par une de ces inscriptions caractéristiques: _Oh! c'te balle!_

ou bien: _Oh! ce cadet-là, quel pif qu'il a!_

Cet homme, constamment en butte aux railleries et aux reproches, passera

dans cinq ou six pensions par an, et traînera ainsi sa misérable

existence jusqu'à ce qu'il arrive à une échoppe d'écrivain public, d'où

il sortira pour être admis dans un hospice de vieillards, s'il a des

protections. Vous le reconnaîtrez facilement à sa mise: rarement il

manque à se couvrir d'un habit jadis noir, dont le collet et les manches

sont gras à faire honte à un perruquier, et il est bien rare aussi que

la forme accidentée de son chapeau jaunâtre ne se marie pas parfaitement

avec l'habit. Cette espèce du genre se pare de sa crasse, comme

Antisthène de son manteau troué, et se pose en philosophe. Une seule

fois par an peut-être le maître d'études se plaint de la vétusté de son

ajustement, c'est le jour de la fête du maître de pension: il y a bal,

il est invité; mais après avoir vainement retourné son habit dans tous

les sens, il se voit forcé de refuser l'invitation et de se retirer au

dortoir, où le bruit de la fête le poursuit encore. Il prend sa part du

bal en insomnie.

Bien différent de son confrère, le _ruiné_ suit la mode aux dépens de

son tailleur et fait des dettes pour n'en pas perdre l'habitude. Sa

fortune passée lui sert à se poser devant ses élèves. Son caractère

n'est pas égal: il est trop bon, ou trop brutal; il ne punit pas, ou il

frappe au risque de blesser. Et si l'on vient à chercher la cause de sa

brusque fureur, on la trouve dans les comparaisons que le malheureux a

faites tout le jour entre son passé brillant et sa position

actuelle.--Celui-là est dangereux, on doit l'éviter avec soin.

Quant aux autres, à ceux que la raison a fait maîtres d'études, ils sont

vêtus comme tout le monde, se montrent généralement patients, parce

qu'ils ont une espérance, et s'enveloppent de leur dignité à venir

devant leurs élèves.--Ceux-là méritent d'être recherchés; ils sont d'un

commerce assez agréable, et susceptibles de s'attacher à la maison qui

les nourrit.

Mais tous ces maîtres d'études sont vulgaires, ce sont les plébéiens du

métier. Foin de pareilles gens! n'en parlons plus. Un seul a des droits

à notre admiration; à celui-là tous nos hommages! à celui-là l'attention

respectueuse qu'on apporte à l'examen des choses rares! Il est beau, il

est grand, il est saint: c'est le maître d'études par vocation! Honneur

à lui! nous le répétons, cette espèce est rare, mais elle existe.

Et d'abord, voyez cette figure grave et impassible, ce regard d'aigle,

ce maintien composé; écoutez cette voix compassée, monotone, caverneuse.

Que de soins ne lui a-t-elle pas coûtés? A combien de travaux ne lui

a-t-il pas fallu se livrer pour arriver à cette perfection? A quelles

rudes épreuves n'a-t-il pas dû soumettre son gosier pour obtenir cet

organe imposant? Et ce maintien! croyez-vous qu'il lui appartienne

naturellement? Gardez-vous de tomber dans cette erreur. Comme sa voix,

son maintien est le fruit d'études longues et pénibles. Et ce regard

d'aigle, et cette figure grave! ne vous y trompez pas, ils ne sont pas

non plus dans sa nature; il peut, quand il le veut, avoir des yeux sans

expression et une figure insignifiante. Voilà où est le mérite, où est

l'art, où est le génie: tout cela est acquis à grand'peine, tout cela

est composé par lui.

Grand homme! il entre dans son étude: les clameurs de la récréation

cessent tout à coup, les bruits s'apaisent, les chuchotements

s'éteignent. Et pour obtenir ce calme si prompt, si instantané, il n'a

pas eu un mot à prononcer, pas le plus petit _silence_ à jeter à la

foule bruyante, rien; sa présence a suffi. Aussi comme il jouit de

l'effet produit! comme il se pose fièrement en chaire! Ce sont là de ses

triomphes! il les chérit, il en est glorieux, il en deviendrait fou de

bonheur. Amoureux du pouvoir qu'il exerce, sûr de son influence, il se

plaît à l'éprouver. Au moment où on s'y attend le moins, il sort, laisse

l'étude seule, la chaire vide; il s'éloigne assez pour ne pas être

aperçu, mais pas assez pour ne point entendre. C'est alors qu'il ressent

ses plaisirs les plus vifs, ses joies les plus enivrantes; même silence

à l'étude, pas un mot, pas un chuchotement! Son esprit plane encore dans

cette salle qu'il vient de quitter. Il est si heureux en ce moment, que

vous lui offririez une fortune, un empire, la papauté, il vous

renverrait bien loin en vous disant avec une noble fierté: N'ai-je pas

mon étude?

Comme cette salle enfumée lui plaît! c'est son royaume; là il trône, là

sa voix est souveraine. Son étude, c'est lui; lui, c'est son étude; il

s'identifie avec elle; l'odeur de la classe fait partie de sa vie; car

les classes ont cela de particulier, qu'elles ont une odeur à elles, qui

leur est propre, et que nulle autre part on ne pourrait retrouver.

Ordinairement celui-là, au milieu des rêves de son enfance, parmi ses

ambitions de jeune homme, s'est senti un vague désir d'épaulettes. A

trente ans, il est maître d'études: ses rêves sont en partie réalisés,

ses ambitions, presque satisfaites. Il a un commandement, de petits

soldats qui lui obéissent; il joue au général, il est heureux. Alors son

discours est empreint de ses idées premières: il donnera une forme

militaire à tous ses ordres. Entend-il la cloche qui annonce la

promenade, il dira aussitôt: «_A cheval! le boule-selle a sonné!_»

Veut-il punir un élève, il dira d'un ton sévère: «_Aux arrêts! et

militairement._» Un autre, un vulgaire se serait contenté du simple mot

_en retenue_. Quelle trivialité! Généralement aussi, en donnant un

cachet militaire à toutes ses actions, il n'en exclut pas une propreté

méticuleuse; il poursuit avec acharnement un soulier mal ciré, il ne

pardonne pas une tache, et, il faut le dire à son honneur, il est bien

rare qu'il ne donne pas l'exemple à ses élèves.

Le maître d'études par vocation, à cause de sa rareté, et pour sa

scrupuleuse exactitude dans l'accomplissement des devoirs de sa charge,

est avidement recherché par les chefs d'institution. Il le sait, il a la

conscience de son génie, la conviction de son importance; et n'est-ce

pas naturel? Malheureusement son langage se ressent de la bonne opinion

qu'il a de sa personne et tourne souvent à la prétention. Une chose qui

le blesse, qui l'irrite, la seule partie de son état qu'il renie, c'est

le nom qu'on y attache: maître d'études! quel titre peu sonore! quelle

expression dépourvue de noblesse! L'indignation le saisit, à ce mot:

aussi quand il écrit en province, gardez-vous de croire qu'il ajoute à

son nom cette dénomination qu'il méprise; il signe _membre de

l'Université de Paris_. A la bonne heure! voilà un titre ronflant! voilà

une qualité! On peut, on ose la dire; quel effet ne produit-elle pas sur

ses parents, sur ses amis du département? Cependant, comme ce titre est

trop général, son amour-propre en a inventé d'autres: demandez-lui ce

qu'il fait, il vous répondra qu'il est _préfet des études_ et _censeur

des retenues_.

Le maître d'études par vocation a des parties de son caractère qui ne

lui sont pas propres, mais qui appartiennent à toute l'espèce. Parmi ces

signes distinctifs, le plus distinctif peut-être, c'est la sécheresse de

corps. Le maître d'études est communément maigre, ce qu'on peut

attribuer, soit à l'impatience continuelle qu'il éprouve, soit à la

nourriture saine et abondante dont il se repaît. Sa figure et ses mains

osseuses sont, pour me servir de l'expression technique, _culottées_ par

le soleil des récréations; et depuis que la révolution de 1830 a

proclamé le règne de la moustache, il s'est fait un de ses plus dévoués

sujets. Il ajoute cet agrément aux favoris qu'il possédait seuls jadis,

et il y tient tant, que l'on peut dire, je crois, avec raison, que «si

la moustache était bannie de la terre, on la retrouverait sur la lèvre

d'un maître d'études.» Sa tournure est roide et guindée; enfin il a ce

je ne sais quoi dans l'ensemble qui le fait deviner sous le costume le

plus brillant comme sous l'habit le plus misérable.

Voyez-le dans l'exercice de ses fonctions: sa tête est couverte d'une

calotte de drap noir, ou d'une casquette, dont il se sert jusqu'à ce

qu'elle le quitte; il est vêtu d'une redingote à la propriétaire, ornée

nécessairement de deux poches sur le côté, dans lesquelles il introduit

habituellement ses mains. Et son pantalon, presque toujours noir au

fond, mais gris en apparence et dépourvu de toute espèce de sous-pieds,

fait de vains efforts pour tomber sur une botte ordinairement large,

carrée et poudrée.

De même qu'il a adopté un costume pour son métier, il s'est fait un

langage de classe qui a passé de l'un à l'autre, et qui, revu, corrigé

et augmenté, a fini par composer un formulaire généralement suivi.

Ainsi, pour réclamer le silence, il vous dira qu'il veut _entendre une

mouche voler_. Dieu sait quelle quantité prodigieuse d'imitations du

fameux _quos ego_... il a faite pour rappeler à l'ordre. _Le premier qui

parle_... et il s'arrête, sûr de son effet; ou bien: _cent vers_... et

il ne nomme pas celui qu'il veut avertir, de sorte que, grâce à cette

réticence adroite, chaque élève voit les redoutables cent vers suspendus

sur sa tête.

Quelques-uns, méprisant ce langage traditionnel, cherchent leur effet

dans un mutisme complet. A un moment où la dissipation semble vouloir

faire irruption dans leur domaine, ils se lèvent tout à coup, descendent

gravement de l'estrade, promènent çà et là des regards perçants, et, les

mains armées du fatal carnet à punitions, qu'ils appellent

ambitieusement _le livre rouge_, ils attendent. Ainsi posés au milieu de

l'étude, sans prononcer une parole, ils inscrivent quelques noms sur le

terrible livret. Il est rare que ce manége ne produise pas son effet, et

si vous leur en demandez la raison, ils vous répondront

orgueilleusement: «C'est seulement par le sang-froid qu'on impose aux

masses. Si j'étais chef d'un gouvernement, je ne calmerais pas autrement

une émeute populaire.»

Une chose certaine, irrécusable, une de ces vérités qui acquièrent force

de lois, c'est que le maître d'études est susceptible au delà de tout ce

qu'on peut dire. Que le ciel vous préserve d'une conversation avec un

maître d'études! il vous faudra peser toutes vos expressions, veiller à

la tournure de vos phrases, épier le sens caché d'un mot, au risque de

blesser votre interlocuteur; car sa susceptibilité se tiendra éveillée

et vous demandera compte de chaque mot, de chaque phrase, de chaque

expression. Et pour preuve écoutez ce fragment de conversation:

«M. Scribe est un ignorant, disait un maître d'études du ton de la plus

vive indignation: et penser qu'il y a des gens qui osent appeler cela un

homme d'esprit!

--Mais il y en a beaucoup, lui répondit quelqu'un; et il est fort

malheureux pour lui que votre opinion soit différente.

--Ce qui veut dire que je suis incapable de le juger, repartit aigrement

le maître d'études; je vous comprends bien, mais je m'en soucie fort

peu. Jamais je n'appellerai spirituel un homme qui écrit de telles

phrases: «_On ne peut rien en faire.--Mettez-le dans l'instruction._»

Tenez-vous donc sur vos gardes, moyennant votre attention à ne rien dire

qui puisse le choquer, il vous charmera de sa conversation aussi

longtemps que vous pourrez le désirer, et cela sans aucune rétribution.

Il arrive souvent aussi qu'il se montre dur et hautain envers les

domestiques. Doit-on s'en étonner? Dans la hiérarchie d'une pension, le

maître d'études a le dernier rang, c'est bien le moins qu'il use de son

autorité sur les seuls inférieurs qu'il ait. Il le fait donc largement,

en homme qui se dédommage.

Malgré cela, et à cause de ses vertus privées, le maître d'études

éveille toutes mes sympathies, je le déclare hautement, et je vois avec

plaisir sa position s'améliorer chaque jour, grâce au soin que les chefs

d'institution apportent à exclure les incapables du sein de cette classe

d'hommes si utiles. Espérons que bientôt ces derniers ne reparaîtront

plus qu'à de rares intervalles, et qu'ils s'effaceront même tout à fait

pour la plus grande gloire de cette partie recommandable de la société.

EUGÈNE NYON.

[Illustration: LA FRUITIÈRE.]

[Illustration]

LA FRUITIÈRE.

QUAND on s'est promené dans Paris, et que l'on a passé en revue ces

boutiques étincelantes de dorure, aux marbres précieux, aux glaces

richement encadrées, véritables salons où le chaland confus n'ose pas

entrer, et dont il s'éloigne avec son argent, on s'arrête avec plaisir

devant le modeste _étalage_ de la _fruitière_. Rien n'est plus frais, et

ne repose plus agréablement les yeux et la pensée.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 43 / 49 段