S'il est vrai que le visage conserve quelque empreinte des affections de

l'âme, des tendances de l'esprit; si les blessures intérieures ouvrent

une plaie visible, si la vie déteint au dehors, si le coeur de l'homme,

semblable à ces vases d'airain dans lesquels les négociants de Smyrne ou

de Constantinople renferment les essences d'Orient laisse toujours

arriver à nos sens quelque émanation fugitive du parfum le mieux

concentré; en un mot, si chacun porte en soi le cachet indélébile de sa

profession, de ses habitudes, de ses vertus ou de ses vices, nous ne

saurons trop quel rang assigner à cette femme, quels souvenirs évoquer à

sa vue, quels fantômes faire surgir autour d'elle.

Voyez-la: elle est seule; elle marche dans la rue, d'un pas tranquille,

mais réglé. Rien n'annonce qu'elle s'empresse. Ce n'est point l'ouvrière

qui se rend au travail journalier; elle n'a rien de l'effronterie mutine

de la femme de chambre: elle passe sans répondre au sourire amical dont

chaque apparition nouvelle est saluée; elle n'est pas du quartier, car

elle semble ne connaître personne. Elle seule est vêtue parmi ces

quelques femmes couvertes à peine du vêtement de la nuit; son regard est

calme et sans voile, tandis que chacun autour d'elle semble en guerre

ouverte avec le sommeil. Quelle est-elle donc? Son visage, empreinte

usée, n'offre à l'analyse aucun signe saillant; son costume ressemble, à

bien peu de chose près, au costume habituel de la femme du peuple. Elle

a pourtant dans son arrangement plus d'uniformité que la bonne, moins

d'opulence que la bouquetière, plus de sévérité que la grisette. Elle

est propre, mais d'une propreté froide et triste à voir. Eh bien! cette

femme, qui n'est ni bourgeoise, ni commerçante, ni cuisinière, ni

grisette; cette femme, qui a moins de cinquante ans et plus de trente;

cette femme, qui ne sourit pas au commérage matinal des gazetiers en

jupons; cette femme, que le concierge vigilant d'une maison de simple

apparence salue à son entrée d'un bonjour affable et d'un geste amical,

c'est la femme de ménage.

La femme de ménage est une création toute parisienne. S'il en existe

ailleurs qu'à Paris, c'est que rien au monde ne saurait empêcher

l'exportation. La femme de ménage est en province ce que sont nos livres

en Belgique: des éditions contrefaites.

C'est à Paris, à Paris seulement, pays de ressources et de subterfuges

s'il en fut, que la femme de ménage a vu poindre son aurore. La femme de

ménage est la domestique de ceux qui ne sont pas assez riches pour en

avoir d'autres et pas assez pauvres pour s'en passer. Servitude au

rabais, domesticité bâtarde, qui lui vend sa vie en détail, qui lui

donne parfois toutes les douleurs de l'esclavage sans qu'elle en ait les

profits, qui lui fait changer de maître, et d'humeur, et de travaux, à

chaque instant de la journée. Pauvre femme, que l'on fait travailler à

la tâche ou que l'on prend à l'heure, si l'on veut, tout comme on

prendrait un fiacre.

D'un caractère triste, mais facile, la femme de ménage, surtout dans ses

instants de repos, offre une douce image de la résignation pieuse et du

pardon des offenses. Quoique mariée le plus souvent, sa vie s'écoule

solitaire au milieu du monde, et ses jours pleins d'amertume s'en vont

côtoyant les existences heureuses ou gaies pour le service desquelles

Dieu l'a fait naître. Quand la femme de ménage n'est pas mariée, c'est

qu'elle ne l'est plus; elle est veuve; n'allez pas croire pour cela

qu'elle ait changé de condition: cette perte de l'objet de ses

affections, comme on dit aujourd'hui, n'influe en rien sur sa vie, le

mariage n'étant pour elle qu'un veuvage anticipé. Mariée fort jeune,

comme on se marie dans le peuple, elle n'a fait que changer d'esclavage;

elle a quitté le toit paternel où elle était préposée à la garde des

enfants et aux soins de la maison, pour prendre, sous l'empire d'un

époux brutal et grossier, le collier de force de la domesticité: les

premiers jours de son union n'ont point eu de miel pour ses lèvres; les

fleurs dont on avait paré son sein se sont flétries avant la fin du jour

sous l'haleine avinée de son époux. Et alors a commencé pour elle cette

existence toute de misère, de déboires et de privations, qu'elle traîne

comme une lourde chaîne jusqu'au jour où il plaira à Dieu de la délivrer

de ce fardeau. Combien y en a-t-il, hélas! de ces douleurs secrètes

cachées sous le regard audacieux de la femme du peuple! Combien de

pauvres femmes souffrantes et désolées vous avez coudoyées dans la rue,

et qui vous ont apostrophé d'une voix hargneuse, tant la douleur et le

chagrin peuvent aigrir les naturels les plus doux! Si vous saviez quels

drames poignants et sombres le vice, la misère et la honte jouent

parfois entre les quatre murs d'une mansarde; si vous aviez sondé du

regard toute la profondeur de ces abîmes où la vertu se débat et lutte

contre les suggestions de la misère et de la faim; si vous aviez vu à

quel degré d'abrutissement l'ivresse ou le malheur peut précipiter un

homme, car la misère a son ivresse aussi, alors vous comprendriez tout

ce qu'il y a de grandeur et d'héroïsme sous cette enveloppe vulgaire,

vous liriez dans ces rides prématurées toute une histoire de larmes et

de courageuse résignation, et vous seriez saisi d'une respectueuse pitié

pour cette créature fragile qui, surmontant les faiblesses de son sexe,

domptant son corps comme elle a dompté son âme, se crée une profession

ingrate, se plie à un dur labeur, et passe silencieusement sa vie entre

un mari brutal, ivrogne et fainéant, qui la vole et la bat, et un maître

grondeur, d'autant plus exigeant qu'elle est plus résignée.

J'ai entendu quelque part, dans une bouche provençale, ce dicton

populaire auquel l'expression pittoresque du patois ajoutait encore une

originalité nouvelle:

«_Si une merluche devenait veuve, elle engraisserait._»

C'est surtout à la femme de ménage que ce proverbe est applicable. En

effet, selon la règle à peu près invariable des ménages populaires dans

lesquels la femme joue un rôle actif, son mari ne fait rien; je me

trompe, il fait deux parts de sa vie: l'une se passe au cabaret,

c'est-à-dire chez le marchand de vin, attendu qu'il n'y a plus de

cabaret aujourd'hui; l'autre, chez lui, à cuver son ivresse ou à battre

sa femme. Toutes les femmes de ménage sont battues par leur mari: il n'y

a qu'une exception à cette règle, elle est en faveur des veuves.

Après tout, il ne faut pas croire que la femme de ménage en soit plus

triste pour cela; oh! mon Dieu, non: il n'y a guère qu'elle seule qui

soit dans le secret de ses misères; sa vie est aussi claustralement

fermée que son fichu, et peut-être n'aurais-je jamais pu vous apprendre

un mot de tout ceci, si le hasard qui m'a favorisé ne m'avait fait

rencontrer un jour sur mon passage celle dont je vous entretiendrai tout

à l'heure.

Courageuse par état, patiente par tempérament, économe par nécessité, et

sobre par inclination, la femme de ménage est sans contredit le plus

précieux de tous les serviteurs. L'habitude de voir chaque jour de

nouveaux visages a donné à sa physionomie une excessive souplesse; si le

plus souvent elle conserve à ses traits cette teinte de tristesse qui

les immobilise, c'est que l'indifférence la plus complète règne autour

d'elle. Mais qu'elle veuille pour un instant ranimer le sourire éteint

sur vos lèvres, vous rendre communicatif et confiant; qu'elle essaie de

dissiper le nuage amassé sur votre front, de disjoindre vos sourcils

contractés, alors elle inventera des ruses prodigieuses pour vous

arracher à vos préoccupations et vous distraire de vos ennuis; elle se

fera insinuante et persuasive pour vous attirer sur le terrain solide de

son gros bon sens populaire. Ayant beaucoup vécu, elle a beaucoup vu,

et, partant, beaucoup retenu. Son expérience, augmentée de l'expérience

des autres, lui a fait une sorte de philosophie pratique propre à toutes

les exigences de la vie, et qu'elle a malheureusement la bonhomie de

vouloir appliquer à tout. En un mot, la femme de ménage, abstraction

faite de ses griefs individuels et de ses antipathies particulières,

dont le nombre est, au reste, fort restreint, la femme de ménage est ce

que l'on peut appeler une bonne femme.

Levée avec le soleil, elle consacre ses premiers soins à sa toilette; ne

faut-il pas qu'elle traverse tout un quartier, quelquefois plusieurs,

pour se rendre à son ménage du matin? D'ailleurs, pour elle, la propreté

est plus qu'un luxe, plus qu'un besoin, c'est un devoir. Comment lui

confierez-vous sans cela le soin de votre appartement, de vos habits et

de vos meubles? Elle le sait, et elle en profite. Sa toilette achevée,

après avoir donné un coup de poing préalable au mince matelas de sa

couchette, elle se prépare à sortir, non toutefois sans adresser de

fréquentes et vives recommandations au seul être qui partage les misères

de sa vie et les joies de sa solitude, au seul compagnon qui lui soit

resté fidèle.

C'est une erreur profonde et malheureusement trop propagée qui a fait

jusqu'à ce jour considérer le chat comme un animal malfaisant. Si le

chien est l'ami de l'homme, le chat est l'ami de la femme, de la femme

de ménage surtout. Quand le veuvage a étendu ses voiles sur sa tête, la

femme de ménage reporte sur son chat toute l'affection vouée autrefois

à l'époux défunt; car, malgré tous les maux qu'il lui fait souffrir, la

femme du peuple aime assez généralement l'homme que le sort lui a donné.

Son chat, en héritant de cette nouvelle dose de tendresse, comprend sans

aucun doute quelles obligations lui sont imposées en retour; aussi

voit-on bientôt s'établir entre ces deux créatures isolées un touchant

et mutuel échange de procédés délicats et de bienveillantes attentions.

Pour rien au monde la femme de ménage ne consentirait à se séparer de

son chat; la mort seule peut les désunir, mais l'absence ne les séparera

jamais: ils sont liés l'un à l'autre comme la plante est attachée au

sol, comme la femme de ménage tient au pavé de Paris. A ce propos, il

est bon que vous sachiez que, pour elle, Paris ne s'étend pas au dehors

de son arrondissement, les extrêmes limites du territoire français n'ont

jamais dépassé la barrière; sa patrie, c'est la rue dans laquelle elle

vit, la maison où elle est née; et, sans nul doute, si elle avait

elle-même présidé à sa naissance, on lirait aujourd'hui sur les

registres de l'état civil: «Catherine Bourdon, née le 3 fructidor an

VIII, faubourg Martin, nº 11, au cinquième, département de la Seine.»

En politique, la femme de ménage est toujours pour la dynastie déchue,

quelle que soit au reste la dynastie régnante. Peu lui importe le

bouleversement des empires, la crise ministérielle et la question

d'Orient. Elle n'a de sympathie que pour le malheur. Le nom seul de la

république la fait frémir, et ses yeux ne sont pas encore tellement

taris, qu'elle n'y pût trouver au besoin quelques pieuses larmes à

verser en holocauste au souvenir de Louis XVI.

Son éducation littéraire n'est guère plus avancée. _Victor ou l'Enfant

de la forêt_, la _Gazette des Tribunaux_, et les drames noirs du théâtre

de l'Ambigu, sont les colonnes d'Hercule que son intelligence ne lui a

jamais permis de franchir.

Si l'espace ne me manquait je pourrais vous donner ici son opinion en

matière d'art, et ses observations non moins curieuses sur

l'interprétation des songes appliquée à la loterie.--Encore une

puissance déchue, encore un aliment à ses éternels regrets.

Enfin, huit heures vont sonner: la femme de ménage entre en fonctions,

après avoir pris en passant votre journal, dont elle ne s'est jamais

permis de soulever la bande; elle tourne le bouton de votre porte, et

s'introduit d'elle-même. Son premier soin est d'ouvrir largement vos

rideaux, d'écarter bruyamment vos persiennes, et de laisser arriver

brusquement jusqu'à vous un vif et gai rayon de soleil, un rayon

printanier qui entre tout d'un trait, escorté du bruit de la rue et du

glapissement guttural des cris de Paris.

«Bonjour, madame Charlemagne, quelle heure est-il?

--La demie de neuf heures vient de sonner.»

Son premier mot est un mensonge, mais un mensonge officieux, un mensonge

d'ami. Vous êtes tant soit peu enclin à la paresse; qui ne l'est pas?

Employé d'une administration quelconque, l'exactitude doit être votre

première vertu: aussi madame Charlemagne (c'est le nom que nous lui

donnerons) a imaginé ce stratagème pour vous arracher plus sûrement aux

douceurs du _far niente_. En veillant à vos intérêts, la femme de ménage

n'oublie jamais les siens: sa ruse a le double avantage de stimuler

votre activité et d'avancer ses affaires; son zèle est louable, et,

bien que cette supercherie soit recouverte d'un fil d'une entière

blancheur, elle obtient en tout temps un succès infaillible. A peine

levé, madame Charlemagne vous persécute de nouveau; transporté sur les

hauteurs du premier Paris, ou égaré dans les riantes contrées du

feuilleton, vous vous abandonnez au plaisir de savourer à votre aise le

journal, si obligeamment déposé près de vous, et soudain vous êtes

interrompu par un «Monsieur, voici vos bottes,» qui vous précipite des

régions éthérées où vous avait emporté votre imagination dans la plus

triviale réalité. Mais votre patience n'est pas à bout. Tout en allant

et venant, en faisant le lit, en frottant le parquet, la femme de ménage

a trouvé le moyen d'activer votre toilette, de gourmander votre lenteur,

et bientôt le grand mot, le mot fatal est prononcé: «Le déjeuner de

monsieur est servi.» Dans sa bouche, cette formule sacramentelle

pourrait se traduire ainsi: «Il est neuf heures, vous ne serez jamais

rendu à dix heures à votre bureau; dépêchez-vous: je n'ai pas que votre

ménage à faire; il faut que je m'en aille. Si vous ne vous dépêchez pas,

je m'en vais, et vous vous servirez tout seul.»

NOTA. Ce déjeuner se compose invariablement de la tasse de lait de

rigueur ou de la côtelette de fondation.

Une fois à table, vous obtenez quelques instants de répit: c'est l'heure

de la causerie familière et confidentielle. Pour peu que vous le

désiriez, appuyée sur un manche à balai, ce qui ajoute encore un charme

nouveau au pittoresque de son récit, elle vous narrera pour la centième

fois au moins les faits et gestes de sa chatte favorite ou les cures

miraculeuses opérées dans sa maison par un cordonnier empirique qui

possède un secret pour guérir la migraine. Car la femme de ménage a

toujours été la providence des charlatans et des marchands de

vulnéraire; elle possède une multitude de recettes pour faire cuire des

oeufs avec une seule feuille de papier, et pour couper la fièvre avec

une pièce de cuivre rougie au feu. De plus, elle sait détacher les

habits et fabriquer toutes sortes de boissons apocryphes, sous le titre

inoffensif de tisane. C'est la panacée universelle que cette femme-là: à

chaque infirmité elle connaît un remède; et si quelque chose surpasse sa

science, c'est son désir de se rendre utile.

Voici un trait dont j'ai, pour ainsi dire, été témoin. Je ne puis

résister au plaisir de le raconter; il peint d'une manière simple mais

touchante jusqu'à quel point l'abnégation et le dévouement peuvent se

rapprocher de l'héroïsme.

Un vieux garçon, caissier retraité d'une ancienne maison de banque,

avait à son service depuis fort longtemps une pauvre femme dont la santé

débile ne résistait qu'imparfaitement à des travaux au-dessus de ses

forces. Ces deux créatures, perdues au milieu de Paris, n'avaient jamais

pu vivre en parfaite intelligence, malgré leur isolement presque

complet. L'homme était irascible et bilieux; quant à la femme, toute sa

bonté naïve, toute son angélique douceur, ne pouvaient l'empêcher de se

brouiller définitivement trois ou quatre fois par semaine avec ce

vieillard emporté, rachitique et goutteux. Heureusement que, semblables

à des pluies d'orage, ces querelles étaient presque aussitôt dissipées,

et tous deux recommençaient la guerre sur de nouveaux frais, après

s'être juré une paix et une amitié éternelles.

«Madame, disait le vieux garçon en frappant obstinément sur le bras du

fauteuil dans lequel il était cloué par la goutte, vous me ferez mourir,

cela est sûr.

--Mais...

--Taisez-vous, taisez-vous, vous dis-je; vous voulez m'assassiner avec

ces portes battantes qui me brisent le crâne. Voulez-vous bien vite

fermer cette porte? Allez-vous-en.»

Et la pauvre femme se retirait, le coeur mortifié et les larmes aux

yeux, mais pour revenir le lendemain. Le lendemain tout était oublié.

Un jour pourtant l'orage avait été plus violent que de coutume; la

colère du vieillard était montée à un diapason si élevé qu'il fut tout à

coup saisi d'un transport frénétique, et qu'il se renversa raide et

glacé dans son fauteuil; la goutte était remontée au cerveau. Trois mois

durant, cette pauvre femme garda jour et nuit le chevet du vieillard

insensé. Elle ne l'abandonna pas d'une seconde; ses économies de vingt

années se passèrent en remèdes de toutes sortes, les soins les plus

assidus furent prodigués au malade, les plus habiles médecins le

visitèrent, rien ne fut épargné pour le sauver. Il mourut.

Il fallait voir alors la sombre douleur de cette femme se reprochant

cette mort comme un crime. Elle resta près du corps jusqu'à ce qu'on

vînt l'enlever de son grabat; surmontant sa douleur, elle l'accompagna

elle-même, seule, à sa dernière demeure; et quand la terre eut recouvert

le cercueil, seulement alors elle se retira.

Huit jours après, elle s'éteignit sur un lit d'hôpital; elle fut

enterrée dans la fosse commune, car il ne lui restait de toutes ses

économies passées qu'une bonne action; et si la récompense en est au

ciel, cela ne préserve sur cette terre ni de l'hôpital ni de l'oubli.

En général, la femme de ménage nourrit une grande prédilection pour les

célibataires. Je n'oserai affirmer que ce soit en haine du dieu

d'hyménée, dont autrefois elle eut tant à se plaindre; toujours est-il

qu'un ménage de garçon est ce qui lui convient le mieux, soit que

l'isolement rapproche ces deux natures incomplètes, soit qu'une certaine

parité de goûts et d'opinion les ramène vers un but commun. Il arrive

assez fréquemment que sur le déclin de sa carrière la femme de ménage,

abjurant ses répugnances matrimoniales et ses préventions d'autrefois,

s'unisse par des liens indissolubles à quelque vieux garçon dont

l'honnête médiocrité est depuis longtemps l'objet de sa convoitise,

après avoir été le résultat de son économie et de ses soins.

Il est une vérité qui se reproduit à l'état d'axiome dans toutes les

sociétés anciennes et modernes, qui revêt toutes les formes, qui emploie

tous les moyens, quels qu'ils soient, pour arriver au grand jour et se

faire admettre. On la retrouve au théâtre et dans les livres, dans les

journaux et dans les salons, à la campagne et à la ville, partout en un

mot; cette vérité, la voici: de tout temps les domestiques ont volé les

maîtres. Cela est incontestable: hâtons-nous toutefois d'ajouter que la

femme de ménage n'est pas un domestique.

La femme de ménage est un exemple vivant jeté sur la terre pour

démontrer à tous que l'immortalité de l'âme n'est pas une utopie, et que

les peines de la vie présente ne sont qu'une expiation prématurée des

joies de la vie future. Telle est du moins son opinion. Quant à nous,

nous persistons à considérer la femme de ménage comme un serviteur

fidèle et dévoué; nous déclarons ici qu'à part quelques exceptions

heureusement fort rares, elle n'a pas son pareil pour épousseter

proprement un habit, brosser un pantalon ou faire à un vêtement

quelconque une reprise imperceptible; c'est que la femme de ménage étend

sa sollicitude et son affection jusqu'aux objets inanimés, c'est que

dans la tendresse de son coeur elle enveloppe du même amour et du même

culte l'homme qu'elle sert, et les choses de cet homme. C'est que pour

la femme de ménage il y a peut-être quelque chose au-dessus du

célibataire lui-même; c'est le ménage du célibataire.

Aussi voyez de quelles précautions elle entoure le moindre meuble, avec

quelle sorte de respect elle y touche; elle seule possède parfaitement

le secret de la conservation des antiques: une main moins légère et

moins attentive aurait déjà vingt fois fait voler en poussière tout ce

mobilier sexagénaire, qui semble rajeunir chaque jour sous ses doigts.

Mais c'est surtout dans l'entretien du vêtement que la femme de ménage

est admirable. Persuadée de cette vérité, que, si l'habit ne fait pas

l'homme, il le pare, la femme de ménage réserve tous ses soins les plus

assidus, toutes ses plus délicates attentions pour l'habit.

Elle le brosse et le choie, elle le flatte, elle le caresse, elle le

fait beau, elle se complaît dans son ouvrage, elle aime à faire

disparaître une déchirure anticipée; elle panse avec un soin extrême les

nombreuses blessures que l'usage et le temps lui ont faites. Elle seule

a le talent de rendre aux coutures blanchies leur première fraîcheur,

car les habits de l'homme blanchissent, hélas! encore plus promptement

que ses cheveux; puis, lorsqu'elle a achevé la toilette de l'habit comme

celle des meubles, lorsqu'il ne reste plus une seule tache à faire

disparaître, un seul coup de balai à donner, la femme de ménage replace

tranquillement son fichu sur ses épaules, elle quitte le tablier de

cuisine, rempart obligé derrière lequel se dérobe la propreté de sa

mise, pour voler à de nouveaux travaux, à de nouveaux succès.

Quand la femme de ménage a achevé sa ronde quotidienne, elle rentre chez

elle vers le soir, et après avoir consacré sa journée aux autres, elle

se dilate à son aise dans toute sa liberté. Son quart d'heure de joie

sonne à l'instant où elle met le pied dans sa mansarde; les folles

expansions de _Minette_ lui rappellent les jours heureux et lointains de

son adolescence; et tout en vaquant aux soins de son ménage, du sien

cette fois, elle aime à se bercer dans un monde fantastique d'illusions

et de rêves. C'est sans doute pour la femme de ménage que ce proverbe

«Comme on fait son lit on se couche» a été inventé; car la femme de

ménage ne fait son lit que le soir; c'est là un des signes distinctifs

de sa profession. Au bout d'un certain temps, la femme de ménage vieille

et retirée des affaires sollicite une place de gardeuse de chaises à

l'église paroissiale de son quartier, car la femme de ménage devient

infailliblement dévote sur ses vieux jours; ou bien, si elle se refuse à

cette consolation, elle meurt silencieusement dans une misère froide et

voilée, car l'hospice lui fait peur, et cette femme qui a passé toute sa

vie à faire le ménage des autres n'a pas eu le temps de songer au sien.

CHARLES ROUGET.

[Illustration: LE MAITRE D'ÉTUDES.]

[Illustration]

LE MAITRE D'ÉTUDES.

IL n'est personne, quelque éloigné qu'il soit de la vie de pension, qui

ne jette avec plaisir un regard sur cet âge où l'on fait sa joie d'une

_exemption_; où un _pensum_, une _privation de sortie_ sont des douleurs

poignantes et de grands sujets de larmes. Il n'est personne qui ne se

prenne à sourire en pensant à la crainte que lui inspirait ce _tyran

sans pitié_, ce _despote injuste_, ce _tigre altéré de punitions_, qu'on

appelle maître d'études.

Le maître d'études! Pauvre homme! Quel est celui d'entre nous qui, sorti

du collége, n'a senti sa commisération s'éveiller en faveur de cet

infortuné pédagogue? Qui ne s'est accusé d'injustice en se rappelant les

épithètes plus ou moins injurieuses dont il avait gratifié cet argus

impitoyable, depuis l'antique dénomination de _chien de cour_, jusqu'à

la moderne expression de _pion_? Quant à moi, je me sens plein de pitié

pour lui, et je plains son sort plus que celui d'un caporal de la garde

nationale dans la jouissance de son grade.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 42 / 49 段