L'Église actuelle, heureusement délivrée de ces abbés qui n'avaient

d'ecclésiastique qu'un titre banal et un demi-costume, de ces abbés dont

on voyait les statues coquettes dans les jardins de l'_ancien régime_,

de ces abbés qui faisaient des tragédies, à moins qu'ils ne fissent des

chansons ou des opéras-comiques, espèce de troupe déréglée, sans chef,

sans solde, et qui, quoiqu'ils n'appartinssent pas plus au clergé

militant que des corps francs à une armée régulière, n'en déshonoraient

pas moins la milice sacrée dans l'esprit de l'ignorant et du vulgaire;

l'Église actuelle, débarrassée de membres parasites ou honteux, dispose

de bonne heure les jeunes lévites qu'elle élève à grand'peine dans son

sein à la vie solitaire et semée de privations, que plus tard ils

pourront retrouver au milieu des hommes de la société nouvelle. En

effet, ceux-ci ne profèrent plus, comme jadis, le blasphème ou le

sarcasme contre le prêtre: _la mode en est passée, cela est de mauvais

goût_; mais, toutefois, conduits, ou par une antipathie naturelle, ou

par la crainte des muets reproches de la robe ecclésiastique et de la

circonspection qu'elle impose, ou par une indifférence systématique, ou

par le genre de plaisirs et d'habitudes auxquels ils se livrent, ou,

enfin, par un fâcheux _respect humain_, les hommes de la société

nouvelle, disons-nous, fuient, n'admettent pas, ou admettent bien

rarement à leurs foyers et à leurs distractions domestiques le prêtre,

que tous cependant ils sont obligés de rechercher à chaque circonstance

importante de leur vie, y compris celle de leur mort. Le prêtre de nos

jours, à la vérité, est bien éloigné de désirer ces distractions et de

s'y livrer, alors même qu'elles ne devraient choquer aucune bienséance;

et même, si elles se présentent, il les évite, car il voit, il connaît,

il pénètre, à travers quelques apparences favorables, les sourdes

hostilités, les préventions ou les mauvais instincts qui règnent

toujours contre lui, et il ne veut ni les braver ni les exciter. Mais

ces tribulations, cet abandon, ces dédains, le prêtre a été appris à les

supporter par l'éducation prévoyante et forte qu'il a reçue, et qui a

été dirigée dans ce sens, que le prêtre, toujours prêt à toutes les

situations, doit savoir se passer du monde, tandis que le monde ne peut

se passer de lui, tant est grande, réelle, indestructible, la place que

l'Évangile, les siècles et les moeurs lui ont assurée dans toute société

civilisée.

Sans parler de pauvres enfants charitablement élevés chez des curés de

campagne, sans parler de quelques élèves instruits comme _enfants de

choeur_ dans les maîtrises des paroisses, et qui, les uns et les autres,

poursuivent quelquefois jusqu'au bout les études sacerdotales, au

séminaire, les jeunes gens se servent eux-mêmes dans leurs chambres; par

humilité pour eux-mêmes, et par économie pour la maison, ils se servent

entre eux dans les réfections communes, auxquelles participent, comme

dans toutes les promenades, et avec une parfaite égalité, les supérieurs

et professeurs. Lever, coucher, heures de classes, d'études, de prières,

distribution des lettres du dehors, répartition aux pauvres des restes

de chaque repas, infirmerie, achat et vente à l'intérieur de tous les

objets nécessaires à la vie scolastique, en un mot, tous les devoirs et

tous les mouvements de la maison s'accomplissent à tour de rôle, sous la

direction d'un élève qui, de bonne heure, prend ainsi l'habitude de

l'ordre, d'un commandement patient et régulier, d'une obéissance

raisonnable et facile. Les abstinences, les longues méditations, les

exercices de la piété, accoutument le corps à toutes les volontés de

l'esprit. Là, en même temps, jamais de punitions corporelles; tout est

conduit, tout cède, tout s'assouplit devant la seule autorité de la

raison et de la règle. L'élève qui ne peut ou qui ne veut s'y soumettre,

n'y est point contraint, et se retire aussi paisiblement qu'il est

entré. Soit à la maison de ville, soit à la maison de campagne, les

récréations et les plaisirs, selon l'âge et les goûts, sont animés et

joyeux, sans devenir bruyants et querelleurs: pour ceux-ci, les

conversations littéraires et philosophiques, pendant une marche

continuelle et rapide; pour ceux-là, la gymnastique, la balle, le

cerceau, la corde, les barres; puis les échecs, le trictrac, le billard,

pour ceux qui les préfèrent à des exercices plus vifs.

Ainsi, et longuement préparé à toutes les situations, à toutes les

sollicitudes de la vie, il n'est en quelque sorte aucun mouvement de

l'ordre social auquel le prêtre ne prenne part, et où il ne porte, avec

l'influence salutaire de son exemple, la résignation, la dignité, la

convenance de son ministère, et du caractère qui lui est propre.

En sortant du séminaire, devient-il _précepteur_ de l'enfant de quelque

grande ou opulente maison, laquelle continue ou affecte les traditions

aristocratiques? Grave, mais affectueux avec son élève qu'il ne quitte

jamais, c'est par le respect qu'il inspire à ce surveillant continuel et

malicieux de toutes ses actions, que l'abbé finit par gagner une

confiance et une amitié que son pupille, devenu homme et père, transmet

plus tard à ses fils.

Placé, par la nature même de cet emploi, dans la double et difficile

position de quasi-domesticité vis-à-vis du maître de la maison, et de

supériorité mixte vis-à-vis des domestiques, tout à la fois, lui-même,

maître et serviteur, on ne le voit jamais servile ou impérieux, hautain

ou familier. S'il flatte c'est avec mesure; s'il commande, c'est avec

réserve. On ne peut accuser ni son humilité, ni son exigence. Et, enfin,

après le voyage obligé en Suisse, en Italie, en Allemagne, quand

l'éducation de son pupille est terminée, qu'il reste ou non le

pensionnaire viager de la famille, l'abbé n'en demeure pas moins,

presque toujours, l'ami de la maison et le confident de tout le monde.

Dédaigneux ou effrayé des avantages et des difficultés du préceptorat,

a-t-il préféré se vouer sur-le-champ aux devoirs sacerdotaux, et, après

l'ordination de Noël, son évêque l'a-t-il nommé prêtre habitué de

quelque paroisse de grande ville, c'est là qu'il faut étudier avec

admiration les labeurs et la résignation du prêtre français! Admis au

dixième ou au douzième dans le partage du produit volontaire des

baptêmes et de quelques messes commémoratives (les mariages et les

services mortuaires devant être réservés aux vicaires et aux curés),

c'est tout au plus si, dans ce casuel très-variable, il trouve de quoi

pourvoir aux premiers besoins de la vie. S'il est abrité, c'est au haut

de quelque maison décente, mais obscure; s'il a quelques meubles, il n'a

point de mobilier; s'il est servi, c'est parce que quelque pieuse _femme

de ménage_ trouve dans sa propre charité une compensation suffisante à

l'insuffisance du salaire qu'elle reçoit du prêtre.

Sera-t-il permis de dire: si ce n'était que cela! si ce n'était encore

que les visites aux malades, aux pauvres, aux prisonniers, là où les

dégoûts naturels à l'humanité sont surmontés chez le prêtre par le

sentiment du devoir, de la mansuétude évangélique et de la récompense

céleste! Mais qui pourrait justement apprécier les ennuis douloureux

d'un esprit cultivé qui se trouve en contact obligé et continuel avec

des enfants, des femmes, des hommes de la condition la plus inférieure,

dont l'intelligence n'est en quelque sorte ouverte à aucune lumière, qui

ne savent ni discerner, ni définir la portée de leurs actions

journalières, qui ne savent pas même la valeur des mots qu'ils

emploient, espèce de demi-sauvages qui n'offrent pas, en compensation

de leur ignorance et de leur stupidité, l'attrait spirituel et

fortifiant d'une conversion à opérer, d'une civilisation à fonder!

Conçoit-on le supplice de ces instructions réitérées, de ces directions

de confréries de vieilles filles dévotes, de ces confessions

inintelligibles qui sont toujours le partage du jeune prêtre à son début

dans le ministère de quelque paroisse? A la vue de pareilles misères

intellectuelles, qu'il est cependant aussi nécessaire que méritoire de

subir, à la pensée de telles douleurs qui sont supportées avec patience,

courage et joie, les prêtres de nos églises ne pourraient-ils pas à bon

droit répondre à ceux de nos héroïques missionnaires qui vont s'exposer

aux tortures matérielles: _Et nous, sommes-nous donc sur des roses!_

Puis, il faut, au catéchisme, que l'ecclésiastique joigne à la lucidité

de ses instructions, si délicates devant de tels auditeurs, la variété,

l'enjouement indispensable, pour soutenir et encourager leur attention,

par un mélange de récits, d'anecdotes, de plaisanteries même,

lesquelles, il faut en convenir, ne sont pas toujours bien plaisantes et

bien agréablement racontées, mais qui n'en ont pas moins de succès et de

fruit, si l'on doit en juger par l'exactitude des enfants aux leçons du

directeur, par leurs travaux sur les compositions qu'il leur donne, par

la gaieté qu'ils laissent éclater.

Ce n'est pas tout pour le prêtre que de savoir et de savoir parler; il

faut encore qu'il sache chanter et que, par son exemple, il apprenne à

ses jeunes pénitents des hymnes de piété. Disposés sur des airs dont le

prêtre et ses ouailles innocentes ne connaissent pas toujours le type

mondain, ces hymnes excitent les railleries de quelques auditeurs plus

âgés, et, malheureusement pour eux, trop bien instruits de l'origine

profane de ces airs, purifiés d'ailleurs par l'exécution et l'intention

des choristes du catéchisme et de leur dévot _impresario_.

Nous ne pouvons suivre le prêtre dans le détail de tous ses devoirs, au

baptême, au mariage, à la sépulture, puisque nous devons surtout le

montrer, en dehors du ministère de l'église, dans ses rapports avec le

monde et l'ordre social. Après de longues années d'épreuves, son mérite,

sa famille ou quelques protecteurs aidant, il finira peut-être par

devenir vicaire et curé; qui sait? vicaire général, chanoine; qui sait

encore? évêque, archevêque; que vous dirai-je? cardinal et pape; car,

pour peu qu'il ait d'humilité, le prêtre peut toujours, sinon espérer,

du moins redouter d'être chargé du gouvernement du monde.

Comme il a été élevé pour toutes les conditions, il est préparé à toutes

les fortunes, et il saura également bien les subir toutes. La chasteté,

la pauvreté, la résignation qu'il a constamment observées ont fini par

le rendre maître de lui-même. Indifférent sans égoïsme, charitable sans

accès de sensibilité, observateur sans médisance, silencieux sans

dédain, prudent sans lâcheté, il agira toujours de façon à se trouver

sans reproche aux yeux du monde dans lequel il ne se mêle pas, parce

qu'il sait qu'il est plus facile de s'abstenir que de se contenir. Vous

n'entendez guère parler du prêtre, en effet, que quand vous avez besoin

de lui. N'est-ce rien, de bonne foi, n'est-ce pas, au contraire, chose

merveilleuse que, pauvre ou riche, simple ecclésiastique ou dignitaire

de l'Église, le prêtre, qui touche à tous les mouvements sociaux, ne

soit jamais compromis dans aucun d'eux! Vous tous que de bonnes ou de

mauvaises affaires ont conduits devant tous les degrés de la justice

humaine, dites-le: y avez-vous jamais entendu prononcer le nom d'un

ecclésiastique, créancier ou débiteur; demandeur ou défendeur dans aucun

litige? Jamais, assurément; et si j'ose ici réveiller un instant les

souvenirs publics sur deux hommes, dont l'un même n'était pas Français,

et que l'Église avait condamnés avant que les cours d'assises en eussent

fait justice, c'est que ces deux seuls exemples au milieu d'un siècle

dont les oreilles et les yeux sont incessamment ouverts sur les moindres

égarements ecclésiastiques, sont une des plus complètes démonstrations

du caractère et des qualités du clergé français auquel nul autre ne

saurait être comparé. Qu'est-ce, en effet, que deux et même qu'une seule

brebis coupable parmi les trente mille prêtres que notre Église compte

dans son sein? et quel corps ecclésiastique de l'Italie, de l'Allemagne,

du Portugal, de l'Angleterre, de l'Espagne et des deux Amériques

fournirait, comme le clergé français, le tableau de si grandes, de si

générales vertus, unies à tant de pauvreté, de dignité, de lumières!

Depuis que, enseveli désormais dans quelques momies législatives,

académiques et municipales, l'esprit _voltairien_ a cessé d'inventer et

de publier les prétendus méfaits ecclésiastiques, on voit, au contraire,

la vérité succédant à la calomnie, les feuilles publiques journellement

remplies des traits de courage, de dévouement, de bienfaisance,

accomplis par des prêtres qui pourraient se borner à recommander les

oeuvres qu'ils pratiquent. C'est le saint prélat de la capitale qui,

dans toute l'intensité d'une maladie contagieuse, ne quitte plus les

hôpitaux et se charge des orphelins que le fléau mortel a laissés à son

inépuisable charité; c'est un jeune vicaire qui se précipite dans les

flots pour en retirer, au péril de sa propre vie, l'imprudent ou

l'insensé qui allait y périr. C'est celui-là qui brave les dangers d'un

incendie pour sauver la chaumière du pauvre, ou l'établissement

industriel qui nourrissait un grand nombre d'ouvriers. C'est celui-ci

qui se jette entre deux hommes, égarés par un faux point d'honneur, et

qui entraîne à une sincère réconciliation ceux que la haine portait à

s'égorger. Il n'y a pas de jour, enfin, que la publicité, mieux

éclairée, ne révèle quelque action généreuse de ceux que naguère elle

chargeait de torts et de crimes.

Reprenons les plus près de nous.

_Aumônier des colléges_ de l'université, c'est avec douleur sans doute,

mais sans découragement, que le prêtre offre aux élèves des instructions

et des exemples dont l'efficacité est au moins affaiblie par

l'indifférence ou l'éloignement des supérieurs de ces pensionnats

officiels.

_Aumônier des maisons de détention_, et moins gêné par les gardiens de

la prison que par les geôliers du collége, il laisse quelquefois dans

l'âme et presque toujours dans la bourse des malheureux qu'il visite des

secours mieux reçus et mieux employés que le monde ne l'imagine.

Il n'est plus possible d'esquisser les effets de l'intervention et de la

présence de l'ecclésiastique sur les vaisseaux de l'État et dans les

régiments de l'armée, puisque, depuis 1830, il a été décidé que nos

soldats et nos marins, malades, blessés ou mourants, pouvaient très-bien

se passer des distractions, des consolations ou des forces

spirituelles, que, après avoir partagé leurs périls, les _aumôniers

militaires_ leur prodiguaient naguère à l'hôpital ou à l'ambulance.

Mais dans une autre épreuve dont il n'a pas été privé du moins, dans les

bagnes ou dans l'assistance que le prêtre accorde au condamné que l'on

conduit au supplice, quelle patience, quel courage, quelle force d'âme

et d'esprit ne doit-il pas posséder pour aborder, pour accompagner, avec

le visage et la parole de l'espérance et de la paix, ceux qui croient

avoir à jamais perdu l'une et l'autre! Est-il un seul de nous, animé

même des sentiments les plus chrétiens, et doué à la fois des facultés

les plus résistantes à toute émotion, qui pût supporter, que dis-je? qui

eût choisi ce redoutable devoir que le prêtre français accomplit avec

majesté, alors même que toute la nature comprimée de son être fait

malgré lui jaillir de son front sublime quelques gouttes de cette sueur

surhumaine, qui rappelle celle de la divine agonie!

Est-ce tout enfin? Non; et, comme on le dirait dans le langage vulgaire,

vous avez pire ou mieux que cela: c'est le missionnaire; non pas,

entendez-vous bien, le missionnaire des sociétés étrangères et

protestantes, qui s'en va, songeant à sa fortune, avec femme et enfants,

roulant dans une bonne voiture, monté sur un bon vaisseau, vendre ou

jeter avec insouciance ou bénéfices des bibles anglaises, genevoises ou

allemandes à des gens qui ne savent et ne sauront jamais ni l'allemand

ni l'anglais: c'est le missionnaire catholique, qu'il faut seulement

nommer ici, celui dont nous vous donnerons bientôt le portrait complet,

qui se dévoue avec joie à tous les sacrifices, parce qu'il croit à la

parole de son Dieu, et qu'en parvenant à la communiquer à ceux qu'il

élève au bonheur du christianisme, il sait qu'il aide à la propagation

de la science, de l'art, du commerce, et qu'il contribue ainsi à la

gloire de sa patrie.

Et puis, avec toutes ces obligations, ces abnégations, cette pauvreté,

imposez donc encore au prêtre le devoir du mariage! Cédez aux

déclamations, aux niaiseries, aux exigences du protestantisme et de la

philosophie! faites que notre prêtre ait une femme, et il ne pourra plus

être le soutien de toutes celles qui, dans leurs faiblesses ou leurs

douleurs, n'ont recours qu'à lui; faites qu'il ait des enfants, et il ne

pourra plus se consacrer aux enfants du peuple; faites qu'il ait les

besoins, les jalousies du ménage et de la paternité, et vous ne le

verrez plus charitable, doux, patient, discret; car il ne pourra plus

l'être, soit au milieu des joies, soit au milieu des chagrins

domestiques et des scandales que lui ou les siens ne manqueront pas de

donner au monde; et vous ne pourrez plus en tirer aucun service; et,

pour tout dire, vous ne croirez plus au prêtre, vous n'irez plus à lui:

qui sait? vous le mépriserez peut-être. Et d'ailleurs, il ne vous

demande pas le mariage; au contraire. Aussi bien que nous, il en connaît

les charges et les dangers, qu'il place avant ses bénéfices et ses

douceurs. Ce n'est pas seulement pour suivre l'exemple du Fils de Dieu;

ce n'est pas seulement parce que le juste sens de l'Écriture lui indique

le célibat, ce n'est pas seulement parce que la discipline générale de

l'Église le lui interdit, que le prêtre répudie le mariage pour

lui-même; c'est encore parce qu'il comprend combien la pureté de ses

esprits, la chasteté de ses sens, la liberté de sa personne, l'absence

de tous les besoins individuels, sont nécessaires à la majesté de son

ministère, à l'autorité de ses fonctions, à la dignité de son caractère,

à l'accomplissement de ses devoirs si nombreux, qu'il manquerait à la

fois aux obligations du prêtre et de l'époux, s'il n'avait pas la

possibilité d'être l'un sans être l'autre.

Dans ces tableaux rapides, et forcément restreints, il n'y a ni

exaltation, ni poésie; il n'y a que des vérités et des faits simplement

rapportés. C'est le portrait de l'ecclésiastique français, placé sous

son véritable jour, et dégagé en même temps du respect irréfléchi dont

l'entoure une dévotion étroite, et de l'hypocrisie dont le libertinage

veut toujours le couvrir. Ce n'est pas le prêtre tel que le fait ou le

voudrait un monde niais ou calomniateur, c'est le prêtre tel qu'il est,

plus homme des besoins, des idées, des progrès, que dans aucun autre

siècle, parce que le temps et les malheurs de l'Église n'ont pas été

perdus pour lui.

Peut-on désirer ou craindre de le voir, comme à d'autres époques, se

jeter dans les intérêts, dans les combats, dans le gouvernement des

peuples et des rois? Armé de son caractère, de sa prudence, de ses

lumières, le prêtre reparaîtra-t-il sur la scène du monde comme

directeur ou conseiller des affaires publiques? Le doit-il? le peut-il?

grande question, plus _actuelle_, plus prochaine peut-être que le

vulgaire ne le soupçonne! grande question que quelques ecclésiastiques

de nos jours semblent résoudre affirmativement par l'éclat et la

solidité de leurs talents, de leurs écrits, de leurs vertus, qui

paraissent les rendre dignes et capables de conduire les nations; mais

en même temps, question à laquelle la masse du clergé, dans ses

discours, et la masse du peuple, dans ses dispositions, semblent

répondre: Non.

Quoi qu'il en soit, et dans le résumé de tous les traits sociaux et

distinctifs de la physionomie ecclésiastique, regardez, depuis le

séminaire, regardez à la chapelle du collége, à la caserne du régiment,

à la proue du vaisseau, au berceau du baptême, à la bénédiction du

mariage, au lit du mourant, devant la chaumière du pauvre et la hutte du

sauvage, sur les degrés, les pavés, les tapis de l'hôtel, du palais, de

la prison, du bagne ou de l'échafaud, vous verrez toujours le prêtre

catholique, l'homme de tous et de tout, universel comme son Église, avec

l'attitude et la parole qui conviennent aux temps, aux lieux, aux

personnes; car le caractère typique, général et particulier de

l'ecclésiastique, dans l'ordre social, celui dont l'éducation lui a

imprimé l'ineffaçable empreinte, c'est l'observation de toutes les

convenances, c'est le sacrifice facile à toutes les situations. On a dit

avec raison: «Il n'y a pas de convenance qui ne renferme une vertu;» et

c'est, en effet, parce que le prêtre français est le parfait modèle de

toutes les convenances, qu'il laisse toujours apercevoir ou supposer en

lui l'exercice de toutes les vertus.

A. DELAFOREST.

[Illustration: LA FEMME DE MÉNAGE.]

[Illustration]

LA FEMME DE MÉNAGE.

TOUTE créature du sexe féminin qui consacre humblement la moitié de sa

vie à élever proprement ses enfants, qui mesure elle-même, avant de le

mettre en des mains étrangères, le calicot destiné au remplacement futur

des vieilles chemises de son seigneur et maître, qui possède à fond la

théorie de la gelée de groseille et de la marmelade d'abricot, qui se

reprocherait comme une énormité très-condamnable de faire imprimer une

seule ligne, prose ou vers, signée de son nom, dans un journal quel

qu'il soit, et qui regardera l'auteur du présent article comme un

sacrilége ou tout au moins comme un être fort dangereux; toute femme,

dis-je, qui réunit en elle les qualités trop rares, hélas! que nous

venons d'énumérer ici, peut à bon droit, le dictionnaire aidant, se

glorifier du titre pompeusement vulgaire de femme de ménage.

Mais ce n'est point de celle-ci qu'il s'agit.

Sept heures ont successivement sonné à toutes les horloges

environnantes, Paris se réveille. Le mouvement et le bruit, circonscrits

jusqu'alors dans les quartiers lointains, vont éclater bientôt. Quelques

rares piétons, semblables aux rats du bon La Fontaine, se hasardent

seuls sur le pavé désert. Des ouvriers se rendant à leurs travaux,

s'arrêtent aux angles des rues pour allumer leur pipe ou éteindre, si

faire se peut, cette soif ardente qui saisit dès l'aurore les ouvriers

de Paris. Le quartier s'anime, la rue se peuple et s'émeut, les maisons

silencieuses et endormies s'éveillent insensiblement, la porte cochère

fait entendre un bâillement prolongé, les fenêtres entr'ouvrent leurs

volets comme des paupières alourdies. Dans un instant la vie circulera

dans ce corps de pierre. La laitière matinale a déjà repris ses vases de

cuivre et ses cafetières de fer-blanc; le commissionnaire sourit de

l'oeil à ses préparatifs de départ, et le garçon épicier, debout sur sa

porte, le nez et le tablier retroussés, regardant tout d'un air

goguenard et bon enfant, complète par sa présence la physionomie de

Paris à sept heures du matin.

Mais voici venir une femme: au milieu de cette blême population en

cornette et en casaquin, en jupons courts et en mouchoirs chiffonnés,

déshabillé de femmes de chambre et de bonnes d'enfants, débraillé

matinal de la domesticité, cette femme est une anomalie, elle fait

tache. Sa figure calme et reposée, son oeil clair, sa démarche dégagée,

tout annonce qu'elle est déjà levée depuis longtemps. Sa toilette est

irréprochable; l'observateur le plus rigide, le moraliste le plus

scrupuleux ne trouverait rien à reprendre à son ajustement, au point de

vue de la décence et de la sévérité. Jamais bonnet de mousseline fanée

ne fut plus symétriquement posé sur cheveux plus problématiques. Jamais

fichu ne fut mieux joint, jamais guimpe ne fut plus inflexible. Rien

dans la tournure, dans le visage ou dans les vêtements de cette femme,

ne laisse transpirer le plus petit indice de passion ou de vie

accidentée.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 41 / 49 段