Toutefois, avant d'aborder la partie philosophique de cette analyse, il

convient de dire quelque chose des lieux où se plaît l'âme méconnue.

Elle aime les chambres closes où les bruits de l'extérieur arrivent

difficilement et d'où les soupirs intérieurs ne peuvent être entendus.

La vivacité du jour lui est insupportable comme aux belles-de-nuit et

elle se ferme comme elles sous un voile vert, si par hasard elle s'y

trouve exposée; mais elle s'arrange pour vivre presque toujours dans un

clair-obscur profond: elle se le procure au moyen de jalousies

constamment baissées, de rideaux de mousseline d'autant plus _propres_ à

cet usage qu'ils le sont moins. Pardonnez-moi ce calembour, c'est Odry

qui me l'a prêté.

Dans ces mystérieux réduits il y a une foule de petits objets inutiles

et précieux, et dont l'âme méconnue pourrait seule expliquer la valeur.

Quelquefois un crucifix, souvent une pipe culottée, de ci de là un

bouquet flétri, une boucle de pantalon, une image de la Vierge, un

nécessaire de travail dont on a enlevé la partie utile pour en faire une

cassette à correspondance, des éventails ébréchés et un poignard en

guise de coupoir, quoiqu'elle ne lise jamais de livres neufs et qu'elle

les loue tout crasseux et tout déchirés au cabinet de lecture, ni plus

ni moins que si elle était portière ou duchesse.

Maintenant que je crois avoir établi quelques-uns des éléments physiques

de l'existence matérielle de l'âme méconnue, je crois pouvoir aborder

les intimes secrets de son existence morale. Ici le champ est immense,

par son étendue et par ses détails. La pensée de l'âme méconnue vole des

régions les plus basses des affections illégales aux régions les plus

éthérées des rêves d'amour mystique. Et dans ce vol à perte de vue,

chaque mouvement est un mystère, chaque effort une douleur, chaque mot

un problème, chaque aspiration un désir illimité, chaque soupir une

confidence. Qui pourrait dire en effet tout ce qu'il y a dans les

paroles ou les gestes d'une âme méconnue, dans sa pantomime éloquente?

Qui pourrait surtout comprendre les mystères et la sublimité de son

immobilité et de son silence? C'est alors qu'elle ne remue pas et

qu'elle ne dit rien, que tout ce volcan qu'elle porte en elle, gémit,

brûle, se roule, s'embrase, la dévore, bondit, et finit par éclater par

un regard jeté au ciel, comme une colonne de lave qui emporte avec elle

les cendres de mille sentiments consumés dans cette lutte intérieure.

Heureusement que l'âme méconnue en a tellement à consumer, que la

matière ne manque jamais à l'incendie.

Quant à l'histoire de l'âme méconnue, avant d'arriver à sa perfection,

elle est toujours un abîme où l'oeil cherche vainement à pénétrer: dans

sa bouche elle se résume toujours en ces mots: J'AI SOUFFERT!!! mais

quant à la nature de ces souffrances c'est un mystère qu'on ne peut

guère apprendre que de quelque sage-femme indiscrète, ou de la _Gazette

des Tribunaux_. L'âme méconnue est indifféremment fille, femme ou veuve.

Mais quel que soit celui de ces états auquel elle appartienne, il y a

toujours, dans son passé, un, souvent deux, quelquefois quatre ou cinq

de ces grands malheurs qui pèsent sur son existence.

A l'état de fille, l'âme méconnue est le châtiment des vieux

célibataires qui ont été libertins. Quand l'âge a usé leurs forces, trop

vieux pour trouver un refuge assuré dans le mariage, ils demandent du

moins le repos à une association où ils mettront la fortune et où elle

apportera les soins. Leur vieille expérience croit avoir trouvé une

compagne convenable en choisissant une fille plus que mûre, mais dont la

modestie languissante a encore un certain attrait: ils savent ce qui en

est de ses retours plaintifs sur le passé. Mais eux, dont la vie s'est

passée à faire faillir les plus pures et les plus jeunes consciences, ne

pensent pas devoir se montrer trop sévères pour des fautes dont ils

auraient pu être les complices. Ils s'imaginent follement que ces

pauvres filles vieillies ne demandent qu'à se reposer de leurs malheurs

comme eux de leurs plaisirs, et sur la foi d'une résignation

admirablement jouée ils leur ouvrent leur maison.

A partir de ce jour commence entre le vieillard cacochyme et la fille

valide une lutte où le misérable subira toutes les tortures avant de

succomber.

Et d'abord, avec une persévérance et une effronterie que rien ne peut

troubler, elle insinue peu à peu que sa vie a été pure comme celle d'une

vestale et que la calomnie seule l'a flétrie. Le vieux bonhomme, qui n'a

plus même la force de discuter, la laisse dire et lui accorde cette

satisfaction; car elle est prévenante, bonne, empressée. Peu à peu la

vertu angélique de la sainte personne devient un fait établi,

incontestable, reconnu par tout le monde, même par quelques amis qui ne

veulent pas contrarier un pauvre fou. Alors les soins, sans cesser

d'être empressés, deviennent impérieux, on règle la vie du vieux

libertin. Peut-on refuser cet empire à la femme qui a si bien réglé la

sienne! Bientôt ces soins toujours offerts sont cependant marchandés,

les exigences paraissent, le vieillard cède une fois, deux; mais enfin

un jour arrive où il tente une observation; alors l'âme méconnue éclate,

comme ce cactus fantastique qui s'épanouit en une seconde avec un bruit

pareil à celui d'un coup de canon: «Un noble coeur qui s'est sacrifié à

un pieux devoir et qui n'en recueille qu'ingratitude. Ah! sa vie a

commencé par le malheur et elle doit finir de même.» Que si le vieillard

trop irascible veut discuter ces prétendues infortunes, c'est alors que

l'âme méconnue triomphe. «Ce n'est pas ainsi qu'il parlait naguère: il

appréciait alors cette âme candide et fière qui s'était donnée à lui; ou

plutôt elle s'était trompée, il n'avait jamais compris quel trésor de

vertu Dieu avait placé près de lui. Eh! comment en pouvait-il être

autrement, lui qui n'a jamais vécu qu'avec des femmes de moeurs perdues,

qu'avec des malheureuses dont elle rougirait de prononcer le nom.» Que

si le vieillard, blessé dans son orgueil, veut défendre quelques-uns de

ses bons souvenirs d'autrefois et réplique, alors, oh! alors, elle se

tait; et c'est une dignité froide, implacable, silencieuse, un abandon

fermement calculé qui répondent pour elle.

Le vieillard déjeune mal, dîne mal; tout lui manque: sa tisane, sa

potion, son journal, son tabouret pour mettre son pied goutteux, son

auditeur de tous les jours pour l'écouter. Il lutte, il veut être fort

et se suffire, mais il ne peut pas, alors il se résigne; il rappelle

celle qui lui fait mal et lui demande pardon, il l'a _méconnue_. Elle

est proclamée âme méconnue. A partir de ce moment, ce malheureux

appartient à cette femme, comme sa proie au vautour. Dès ce moment elle

peut avoir un amant, qui boit le vin du vieillard, dîne avec lui, prend

du tabac dans sa tabatière, s'il ne prend pas la tabatière. C'est un

beau-frère, un cousin, un neveu, tout ce qu'il vous plaira: mais c'est

un membre de cette vertueuse famille, dont l'âme méconnue est le plus

bel ornement. La famille se trouve introduite. Elle est nombreuse la

famille; les cousins se succèdent et ils viennent quelquefois avec les

cousines, alors on chasse la vraie famille du vieillard, devenu de plus

en plus caduc et imbécile, pour recevoir cette famille ignoble qui n'a

d'autre parenté que le vice. Du lit de souffrance où on laisse le

malheureux, il entend quelquefois venir jusqu'à lui, du fond de son

appartement, le bruit des verres et de l'orgie. Il tempête, il sonne;

elle paraît; sévère, terrible, «Qu'a-t-il? que veut-il?--J'ai cru

entendre... il m'a semblé.--Quoi?--il balbutie ses griefs; s'il est

assez fort pour se lever et aller vérifier ses soupçons, on pleure, on

se lamente, on s'indigne; s'il est trop malade pour bouger, on menace de

le quitter et on ne veut pas être plus longtemps méconnue. Méconnue!

toujours le mot tout-puissant! et le malheureux cède, qu'il soit dit,

avec des pleurs ou avec des menaces; c'est un talisman. Cela dure

jusqu'à la mort du vieillard et à l'héritage, que recueille l'âme

méconnue, auquel cas elle se fait dévote et épouse un marguillier, ou

prend un établissement orthopédique, ou un cabinet de lecture. Celle-ci

est de l'espèce la plus commune.

Passons à une espèce plus distinguée. A l'état de veuve, l'âme méconnue

est la cheville vorace des petits jeunes gens. Les plus tendres, les

plus naïfs, les plus gracieux, sont sa proie habituelle. L'âme méconnue

veuve a presque toujours une espèce de petite existence assurée,

quelques mille livres de rente accrochées à son mariage défunt. C'est

cette variété surtout qui entend admirablement le romantique de

l'intérieur et du clair-obscur. J'en pourrais citer qui ont des

veilleuses en plein midi dans des lampes de porcelaine. C'est une de ces

femmes qui a répondu à une de ses amies qui la trouva étendue sur une

causeuse avec ce faible luminaire à l'heure de midi:

--Est-ce que vous êtes malade?

--Non, je l'attends.

Quel pouvait être l'infortuné? Malheureux enfant! que Dieu te fasse

l'amant d'une marchande de pommes plutôt que d'une âme méconnue! Du

moment qu'un malheureux bon jeune homme qui entre dans le monde a été

aperçu par un de ces vampires dans le coin du salon où on le laisse,

voilà le boa qui le guigne, qui s'approche doucement de lui, qui le

couve des yeux, se l'assimile et l'absorbe par la pensée. C'est un

incident de rien qui commence la conversation; un mouchoir qu'on laisse

tomber et que le maladroit ramasse avec politesse. Alors on s'informe de

lui, en moins de rien on sait ses habitudes, ses allures, sa façon

d'être. Le jeune homme, quel qu'il soit, a bien un goût, une

préférence. Il est bien sorti du collége, où l'on apprend tout, en

sachant un peu de quelque chose, où il a touché du piano, ou dessiné des

yeux, ou fait des vers qui n'avaient pas la mesure. Quoi que ce soit

dont il parle, l'âme méconnue ne rêve pas autre chose: la musique est sa

vie, ou bien elle a un album pour lequel il lui faut un dessin, ou des

vers. Le jeune homme ne peut lui refuser cela. Qu'il vienne un moment

dans le modeste ermitage de la recluse, et on lui montrera tous les

trésors de poésie qu'elle possède; il doit aimer et approuver cela, lui!

car son visage a le cachet des nobles sentiments, des goûts élevés.

Pauvre petit! il se sent flatté, il croit qu'il est fait pour aimer hors

du collége ce qu'il y détestait cordialement. Il promet et ira; il y va.

L'antre s'ouvre et se referme; c'est toujours le fameux clair-obscur,

plus une tablette du sérail; c'est une femme dans un long peignoir blanc

avec des bracelets de jais et un collier de même avec une croix qui se

perd dans la ceinture. Elle souffre, elle est languissante; l'enfant

inexpérimenté s'attendrit et la plaint.

--Oh! vous êtes bon, mais vous me faites bien au coeur.

Et on lui serre la main.

De deux choses l'une: ou le patient est tout à fait novice, et alors

c'est lui qui devient entreprenant, c'est la belle qui succombe et qui

menace d'en mourir; ou il a quelque instinct du danger dont il est

menacé, et il cherche à battre en retraite, et alors il est pris au

collet de la façon la plus irrésistible. Il arrive qu'on se trouve mal,

qu'on a une attaque de nerfs; l'urgence demande des secours, mais une

femme sait-elle ce qu'elle fait dans son attaque de nerfs, sait-elle où

elle s'accroche? c'est quelquefois au cou du visiteur; et comme cette

femme n'est pas absolument affreuse, les dix-huit ans du jeune homme

font le reste.

A partir de ce moment, l'infortuné est perdu; il appartient corps et âme

à cette femme pour qui le ciel vient de s'ouvrir après tant d'années

ténébreuses de douleur, et qui croit, à ces transports soudains et

invincibles qui l'ont dominée, qu'elle a enfin trouvé celui qu'elle

rêvait dans sa souffrance intime, dans son âme brisée. Le jeune homme

croit à tout cela; il se sent adoré, et la vanité lui tient lieu d'amour

pendant une semaine ou deux. Mais bientôt la scène change: ce n'est plus

lui qui a été violé, c'est cette femme qui a été indignement séduite; et

à ce titre elle est exigeante, elle est jalouse; elle veut toute sa vie.

Il veut essayer de secouer le joug, et demande un peu de liberté: ici

l'âme méconnue se révèle. Il est bien difficile que le premier jour il

ne soit pas échappé à l'imprudent quelques-unes de ces phrases que la

politesse fait dire à toute femme qui se tord de désespoir dans vos bras

de la faute qu'elle vient de commettre? On l'a rassurée, on lui a promis

de l'aimer toujours. Voilà le point de départ de toutes les

déclamations, le piédestal de l'âme méconnue, elle se pose en victime.

L'infortuné, qui n'a pas encore le féroce courage des ruptures ouvertes,

écrit une lettre où il croit avoir inventé un prétexte irrésistible; il

l'envoie le soir par son portier, se couche et s'endort. Le lendemain

matin, quand il s'éveille avec le vague sentiment de sa liberté

rachetée, il voit au pied de son lit un visage en pleurs qui lui dit

douloureusement: «Vous dormez, et moi je veille.» Le portier du petit

jeune homme a donné la clef de son petit appartement à la femme qui

s'est présentée le matin. Ce n'est pas que ce soit un homme de moeurs

très-rigides; mais l'âme méconnue a si bien l'air d'une tante, qu'il

croit faire acte de père de famille en introduisant près de son jeune

locataire une personne raisonnable qui le tancera; car il commence à se

déranger un peu.

Surpris au lit, le malheureux fait presque toujours tourner

l'explication à son désavantage; il a été égaré par de faux amis, et il

retombe dans l'abîme auquel il avait voulu s'arracher. C'est alors que

la vie devient un affreux supplice: ce sont des lettres tous les matins,

des rendez-vous tous les soirs; il ne répond pas, il y manque; il va

dîner gaiement au café Douix près d'une fenêtre; il rit, il parle, il

boit. Tout à coup sa gaieté se ternit, son visage devient sombre; c'est

que l'âme méconnue vient de lui apparaître au fond d'une citadine à un

cheval: elle est folle, exaspérée, elle peut monter, faire une scène et

le perdre; oui, le perdre, car elle le rendra ridicule. Alors il prend

un prétexte pour sortir, il descend, et pour se débarrasser de cette

funeste apparition, il promet tout ce qu'on veut. Il remonte, mais il

n'a plus d'appétit; son dîner tourne, il a une indigestion; et quand il

rentre chez lui où on l'attend, il faut qu'il remercie encore l'âme

méconnue du thé qu'elle lui donne: horreur! En être réduit à avoir une

indigestion devant une femme. Il y a de quoi l'étrangler.

Mais vouloir écrire tous les accidents d'une pareille histoire, ce

serait entreprendre un livre de dix volumes: et les menaces de suicide,

et l'honneur perdu pour lui seul, et les suppositions de grossesse

impossible, et toute la fantasmagorie des sentiments faux, exagérés.

Cela peut durer six mois, au bout desquels le malheureux déménage ou

part pour les îles. Ce sont les âmes méconnues qui lèguent aux autres

femmes ces coeurs d'hommes secs et impitoyables qui ne croient à rien,

qui brutalisent les sentiments les plus délicats, ricanent des

affections les plus tendres, et qui ont créé cette phrase: Elle est

morte d'amour et d'une fluxion de poitrine.

Quelque ignoble que soit l'âme méconnue à l'état de fille, quelque

féroce qu'elle soit à l'état de veuve, ce n'est rien encore auprès de ce

qu'elle est à l'état de femme. Elle parvient à cet état par des voies

bien différentes: quelquefois elle y apporte les germes de cette espèce

d'affection cérébrale chronique qui constituent l'âme méconnue; c'est

alors quelque sous-maîtresse de pension qui épouse un marchand de vin

veuf, et qui veut donner une seconde mère à ses filles. Le gros gaillard

continue à boire, à manger, à rire fort, tandis que la femme se renferme

dans le dédaigneux silence de la supériorité, mangeant du bout des

lèvres, parlant de même, rendant de même à son époux ses caresses et ses

bons baisers d'affection. Il joue le piquet, tandis qu'elle lit

Lamartine, et il ronfle dans son lit, tandis qu'elle rêve éveillée à

côté de lui. Il est inutile de dire où doit aboutir une pareille union.

D'autres fois l'âme méconnue est entrée en ménage avec toute l'envie

sincère d'être une bonne femme; alors il peut arriver que l'affection la

gagne par les livres ou par le contact avec une personne gangrenée. Dans

ces cas-là, comme nous l'avons dit plus haut, le développement de l'âme

méconnue est énorme; car c'est tout son passé sacrifié et perdu dont il

faut qu'elle se venge, et le mari doit, en souffrances qu'elle lui

inflige, toutes les joies ineffables d'un amour céleste qu'il ne lui a

pas procurées. L'employé dans les administrations, qui laisse sa femme

toute la journée dans la solitude, est très-sujet à la femme âme

méconnue; car, en son absence, tout pénètre dans sa maison, amis,

livres, consolations, et le mal s'y développe à l'aise, jusqu'à ce qu'il

arrive à un degré d'intensité qui amène les querelles les plus

violentes, et enfin les ruptures les plus scandaleuses. D'autres fois

encore le mari accepte l'âme méconnue pour ce qu'elle est: c'est presque

toujours quand elle s'est trouvée apporter une dot considérable dans la

communauté; alors c'est l'esclave le plus insulté, le plus bafoué, le

plus déconsidéré de la terre: il n'a ni la volonté d'avoir une opinion,

ni celle de rentrer quand il veut, ni de sortir, ni d'être indifférent,

ni attentionné; et avec cela il est réputé le tyran le plus

insupportable et le plus barbare: il ne comprend pas ce qu'est une

femme; il ignore ces sentiments secrets de sensibilité qu'il blesse à

chaque instant; il a tué le rêve de ce coeur qui croyait en lui; il

écrase de sa vie vulgaire la vie ineffable de cette âme méconnue. Pour

le mari qui a une pareille femme, le supplice est de tous les jours, de

toutes les minutes, de tous les instants. S'il reste seul avec sa femme,

elle rêve; à la première question qu'il lui adresse, elle se détourne

dédaigneusement: que vient-il faire dans ses pensées, lui qui ne saurait

les comprendre? S'il insiste, elle éclate: le brutal a posé son pied de

boeuf sur cette âme méconnue qui ne peut même se réfugier dans le

silence. S'il a quelques amis à dîner, elle se tait encore, et lorsqu'il

lui dit de servir la crème, elle essuie une larme, affecte une gaieté

forcée et douloureuse et salit la nappe. Le dîner est gêné, ennuyeux. Le

soir venu, le mari demande une explication, qui se résout toujours en

une attaque de nerfs (ceci tient à la variété la plus élégante de l'âme

méconnue). C'est tous les jours la même vie, jusqu'à ce que tout cela

finisse par un procès en séparation intenté par la femme pour sévices

graves, et prononcé contre elle pour adultère.

Enfin quand l'âme méconnue a enterré son célibataire, ou perdu son

dernier jeune homme, ou abandonné son époux, elle écrit un jour la

lettre suivante à un homme de lettres quelconque:

«Monsieur,

«Vous qui savez si bien peindre les douleurs des femmes, vous me

comprendrez. J'ai bien SOUFFERT, monsieur, et peut-être le récit de

mes douleurs, retracé par votre plume, pourrait-il intéresser vos

lecteurs. Si vous vouliez recevoir ces tristes confidences d'un coeur

qui n'a plus d'espoir en ce monde, répondez-moi un mot, A madame A. L.,

poste restante.»

L'homme de lettres, qui est un gros bonhomme très-rond, qui rit, et

siffle la cachucha en corrigeant ses épreuves, prend la lettre, la

tortille et s'en sert pour allumer son cigare, qu'il va fumer dans les

allées de son jardinet en rêvant à quelque histoire bien touchante.

L'âme méconnue va à la poste huit jours de suite, et ne trouvant pas de

réponse, elle s'écrie en guignant un boisseau de charbon: «J'ai vécu

méconnue et je mourrai méconnue!» Là-dessus, elle fait chauffer son café

au lait et demande un gigot pour son dîner. O! âme méconnue!

FRÉDÉRIC SOULIÉ.

[Illustration: L'ECCLÉSIASTIQUE.]

[Illustration]

L'ECCLÉSIASTIQUE.

DE toutes les existences sociales que notre première révolution a

atteintes, c'est assurément l'état ecclésiastique qui a été frappé avec

le plus de rigueur et de persévérance. La noblesse a repris ses titres,

après avoir recouvré une grande partie de ses biens, dont l'indemnité a

complété la restitution; la bourgeoisie, dans toutes ses professions, a

fini par acquérir plus d'importance qu'elle n'en avait autrefois; mais

le clergé, raillé et déchu dans le dix-huitième siècle, proscrit et

décimé par la Convention, haï et persécuté par le Directoire et ses

théophilanthropes, protégé politiquement par l'Empire, malheureusement

favorisé par la Restauration, dédaigné, mais ménagé par le

_juste-milieu_, le clergé, ou, pour mieux dire, sous le point de vue

social, la position, la fortune, les dignités du prêtre, n'ont pu se

relever des coups qui lui ont été portés par le protestantisme, la

philosophie et l'indifférence, enfants trop bien connus aujourd'hui de

toutes les passions mauvaises.

En vain l'Assemblée constituante avait _décrété_ une dotation de

quatre-vingts millions comme indemnité de la spoliation des biens du

clergé; en vain, et plus tard, des temps meilleurs sont-ils venus pour

l'Église! Plus de ces princes ecclésiastiques dont le patronage généreux

et éclairé reflétait dans les moindres membres du clergé une partie de

son influence sociale; plus de ces conciles diocésains et de ces

assemblées générales, qui, en assurant le maintien de la discipline et

de l'indépendance ecclésiastique, montraient aux peuples la valeur et la

puissance de l'Église locale et nationale; plus de ces nombreuses

hiérarchies cléricales, qui, dans tous leurs degrés, permettaient à

chaque prêtre de trouver une place que le mérite, quoi qu'on en ait dit,

obtenait aussi souvent que la faveur; plus de ces domaines agricoles

qui fournissaient aux besoins du pauvre, et donnaient à leurs

propriétaires le droit naturel de siéger, comme les autres citoyens,

dans les états généraux de la nation; plus, ou presque plus de ces

modestes presbytères, habitations retirées, mais honorables, de l'humble

curé et de sa servante canonique; enfin, plus même de ces asiles

garantis à la vieillesse ou aux infirmités ecclésiastiques, puisque, à

l'exception d'un seul établissement fondé pour douze pauvres prêtres,

par le plus illustre écrivain de nos jours, sous les noms vénérés de la

plus auguste des filles de Bourbon, il n'existe en France aucune maison

où puisse se retirer et mourir l'ecclésiastique sans ressources, que les

travaux de l'Église ont mis hors de combat.

L'individualité du prêtre doit nécessairement se ressentir de la

situation que des lois athées ou indifférentes ont créée pour le clergé.

L'état social, ou plutôt _légal_, de l'ecclésiastique, ne commence qu'à

la dignité de vicaire, par le salaire officiel qu'il reçoit en vertu du

budget annuel. A partir de ce _grade_, son traitement est voté, comme

celui du souverain et du garçon de bureau, à titre de fonctionnaire

public; et les vingt-huit millions environ que la loi de finances

attribue aux trente mille lévites du royaume qu'elle daigne solder pour

répondre aux besoins du culte, ne représentent pas 1000 francs de revenu

pour chaque prêtre, et pas un prêtre pour chaque millier de chrétiens.

C'est donc en dehors du prêtre légalement rétribué, depuis le vicariat

jusqu'à l'archevêché, que se trouve le plus grand nombre

d'ecclésiastiques, dont l'existence dépend alors, ou des ressources qui

leur sont personnelles, ou des produits de l'église qu'ils desservent,

lesquels sont perçus et répartis par _la fabrique_ ou congrégation de

marguilliers, présidée par le curé de la paroisse.

Il résulte de cette condition générale et particulière du clergé de

France, sous le rapport matériel, que le sacerdoce ne peut guère se

recruter, sauf quelques exceptions, que dans les classes inférieures et

dans des familles honorables, mais pauvres; là où les privations

domestiques, nécessairement imposées dès l'enfance, rendront plus tard

moins rudes et moins sensibles toutes les autres privations d'un âge

plus avancé, auxquelles le prêtre est condamné par la situation sociale

que lui ont faite les lois _philosophiques_, et les moeurs publiques qui

en ont été la conséquence.

Il en résulte aussi que les vocations spontanées et libres qui se

manifestent dans les sphères plus élevées de la société, maintenant

dégagées de toute suspicion ambitieuse ou cupide, sont plus assurées,

plus durables, plus imposantes, plus respectées.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 40 / 49 段