convient de dire quelque chose des lieux où se plaît l'âme méconnue.
Elle aime les chambres closes où les bruits de l'extérieur arrivent
difficilement et d'où les soupirs intérieurs ne peuvent être entendus.
La vivacité du jour lui est insupportable comme aux belles-de-nuit et
elle se ferme comme elles sous un voile vert, si par hasard elle s'y
trouve exposée; mais elle s'arrange pour vivre presque toujours dans un
clair-obscur profond: elle se le procure au moyen de jalousies
constamment baissées, de rideaux de mousseline d'autant plus _propres_ à
cet usage qu'ils le sont moins. Pardonnez-moi ce calembour, c'est Odry
qui me l'a prêté.
Dans ces mystérieux réduits il y a une foule de petits objets inutiles
et précieux, et dont l'âme méconnue pourrait seule expliquer la valeur.
Quelquefois un crucifix, souvent une pipe culottée, de ci de là un
bouquet flétri, une boucle de pantalon, une image de la Vierge, un
nécessaire de travail dont on a enlevé la partie utile pour en faire une
cassette à correspondance, des éventails ébréchés et un poignard en
guise de coupoir, quoiqu'elle ne lise jamais de livres neufs et qu'elle
les loue tout crasseux et tout déchirés au cabinet de lecture, ni plus
ni moins que si elle était portière ou duchesse.
Maintenant que je crois avoir établi quelques-uns des éléments physiques
de l'existence matérielle de l'âme méconnue, je crois pouvoir aborder
les intimes secrets de son existence morale. Ici le champ est immense,
par son étendue et par ses détails. La pensée de l'âme méconnue vole des
régions les plus basses des affections illégales aux régions les plus
éthérées des rêves d'amour mystique. Et dans ce vol à perte de vue,
chaque mouvement est un mystère, chaque effort une douleur, chaque mot
un problème, chaque aspiration un désir illimité, chaque soupir une
confidence. Qui pourrait dire en effet tout ce qu'il y a dans les
paroles ou les gestes d'une âme méconnue, dans sa pantomime éloquente?
Qui pourrait surtout comprendre les mystères et la sublimité de son
immobilité et de son silence? C'est alors qu'elle ne remue pas et
qu'elle ne dit rien, que tout ce volcan qu'elle porte en elle, gémit,
brûle, se roule, s'embrase, la dévore, bondit, et finit par éclater par
un regard jeté au ciel, comme une colonne de lave qui emporte avec elle
les cendres de mille sentiments consumés dans cette lutte intérieure.
Heureusement que l'âme méconnue en a tellement à consumer, que la
matière ne manque jamais à l'incendie.
Quant à l'histoire de l'âme méconnue, avant d'arriver à sa perfection,
elle est toujours un abîme où l'oeil cherche vainement à pénétrer: dans
sa bouche elle se résume toujours en ces mots: J'AI SOUFFERT!!! mais
quant à la nature de ces souffrances c'est un mystère qu'on ne peut
guère apprendre que de quelque sage-femme indiscrète, ou de la _Gazette
des Tribunaux_. L'âme méconnue est indifféremment fille, femme ou veuve.
Mais quel que soit celui de ces états auquel elle appartienne, il y a
toujours, dans son passé, un, souvent deux, quelquefois quatre ou cinq
de ces grands malheurs qui pèsent sur son existence.
A l'état de fille, l'âme méconnue est le châtiment des vieux
célibataires qui ont été libertins. Quand l'âge a usé leurs forces, trop
vieux pour trouver un refuge assuré dans le mariage, ils demandent du
moins le repos à une association où ils mettront la fortune et où elle
apportera les soins. Leur vieille expérience croit avoir trouvé une
compagne convenable en choisissant une fille plus que mûre, mais dont la
modestie languissante a encore un certain attrait: ils savent ce qui en
est de ses retours plaintifs sur le passé. Mais eux, dont la vie s'est
passée à faire faillir les plus pures et les plus jeunes consciences, ne
pensent pas devoir se montrer trop sévères pour des fautes dont ils
auraient pu être les complices. Ils s'imaginent follement que ces
pauvres filles vieillies ne demandent qu'à se reposer de leurs malheurs
comme eux de leurs plaisirs, et sur la foi d'une résignation
admirablement jouée ils leur ouvrent leur maison.
A partir de ce jour commence entre le vieillard cacochyme et la fille
valide une lutte où le misérable subira toutes les tortures avant de
succomber.
Et d'abord, avec une persévérance et une effronterie que rien ne peut
troubler, elle insinue peu à peu que sa vie a été pure comme celle d'une
vestale et que la calomnie seule l'a flétrie. Le vieux bonhomme, qui n'a
plus même la force de discuter, la laisse dire et lui accorde cette
satisfaction; car elle est prévenante, bonne, empressée. Peu à peu la
vertu angélique de la sainte personne devient un fait établi,
incontestable, reconnu par tout le monde, même par quelques amis qui ne
veulent pas contrarier un pauvre fou. Alors les soins, sans cesser
d'être empressés, deviennent impérieux, on règle la vie du vieux
libertin. Peut-on refuser cet empire à la femme qui a si bien réglé la
sienne! Bientôt ces soins toujours offerts sont cependant marchandés,
les exigences paraissent, le vieillard cède une fois, deux; mais enfin
un jour arrive où il tente une observation; alors l'âme méconnue éclate,
comme ce cactus fantastique qui s'épanouit en une seconde avec un bruit
pareil à celui d'un coup de canon: «Un noble coeur qui s'est sacrifié à
un pieux devoir et qui n'en recueille qu'ingratitude. Ah! sa vie a
commencé par le malheur et elle doit finir de même.» Que si le vieillard
trop irascible veut discuter ces prétendues infortunes, c'est alors que
l'âme méconnue triomphe. «Ce n'est pas ainsi qu'il parlait naguère: il
appréciait alors cette âme candide et fière qui s'était donnée à lui; ou
plutôt elle s'était trompée, il n'avait jamais compris quel trésor de
vertu Dieu avait placé près de lui. Eh! comment en pouvait-il être
autrement, lui qui n'a jamais vécu qu'avec des femmes de moeurs perdues,
qu'avec des malheureuses dont elle rougirait de prononcer le nom.» Que
si le vieillard, blessé dans son orgueil, veut défendre quelques-uns de
ses bons souvenirs d'autrefois et réplique, alors, oh! alors, elle se
tait; et c'est une dignité froide, implacable, silencieuse, un abandon
fermement calculé qui répondent pour elle.
Le vieillard déjeune mal, dîne mal; tout lui manque: sa tisane, sa
potion, son journal, son tabouret pour mettre son pied goutteux, son
auditeur de tous les jours pour l'écouter. Il lutte, il veut être fort
et se suffire, mais il ne peut pas, alors il se résigne; il rappelle
celle qui lui fait mal et lui demande pardon, il l'a _méconnue_. Elle
est proclamée âme méconnue. A partir de ce moment, ce malheureux
appartient à cette femme, comme sa proie au vautour. Dès ce moment elle
peut avoir un amant, qui boit le vin du vieillard, dîne avec lui, prend
du tabac dans sa tabatière, s'il ne prend pas la tabatière. C'est un
beau-frère, un cousin, un neveu, tout ce qu'il vous plaira: mais c'est
un membre de cette vertueuse famille, dont l'âme méconnue est le plus
bel ornement. La famille se trouve introduite. Elle est nombreuse la
famille; les cousins se succèdent et ils viennent quelquefois avec les
cousines, alors on chasse la vraie famille du vieillard, devenu de plus
en plus caduc et imbécile, pour recevoir cette famille ignoble qui n'a
d'autre parenté que le vice. Du lit de souffrance où on laisse le
malheureux, il entend quelquefois venir jusqu'à lui, du fond de son
appartement, le bruit des verres et de l'orgie. Il tempête, il sonne;
elle paraît; sévère, terrible, «Qu'a-t-il? que veut-il?--J'ai cru
entendre... il m'a semblé.--Quoi?--il balbutie ses griefs; s'il est
assez fort pour se lever et aller vérifier ses soupçons, on pleure, on
se lamente, on s'indigne; s'il est trop malade pour bouger, on menace de
le quitter et on ne veut pas être plus longtemps méconnue. Méconnue!
toujours le mot tout-puissant! et le malheureux cède, qu'il soit dit,
avec des pleurs ou avec des menaces; c'est un talisman. Cela dure
jusqu'à la mort du vieillard et à l'héritage, que recueille l'âme
méconnue, auquel cas elle se fait dévote et épouse un marguillier, ou
prend un établissement orthopédique, ou un cabinet de lecture. Celle-ci
est de l'espèce la plus commune.
Passons à une espèce plus distinguée. A l'état de veuve, l'âme méconnue
est la cheville vorace des petits jeunes gens. Les plus tendres, les
plus naïfs, les plus gracieux, sont sa proie habituelle. L'âme méconnue
veuve a presque toujours une espèce de petite existence assurée,
quelques mille livres de rente accrochées à son mariage défunt. C'est
cette variété surtout qui entend admirablement le romantique de
l'intérieur et du clair-obscur. J'en pourrais citer qui ont des
veilleuses en plein midi dans des lampes de porcelaine. C'est une de ces
femmes qui a répondu à une de ses amies qui la trouva étendue sur une
causeuse avec ce faible luminaire à l'heure de midi:
--Est-ce que vous êtes malade?
--Non, je l'attends.
Quel pouvait être l'infortuné? Malheureux enfant! que Dieu te fasse
l'amant d'une marchande de pommes plutôt que d'une âme méconnue! Du
moment qu'un malheureux bon jeune homme qui entre dans le monde a été
aperçu par un de ces vampires dans le coin du salon où on le laisse,
voilà le boa qui le guigne, qui s'approche doucement de lui, qui le
couve des yeux, se l'assimile et l'absorbe par la pensée. C'est un
incident de rien qui commence la conversation; un mouchoir qu'on laisse
tomber et que le maladroit ramasse avec politesse. Alors on s'informe de
lui, en moins de rien on sait ses habitudes, ses allures, sa façon
d'être. Le jeune homme, quel qu'il soit, a bien un goût, une
préférence. Il est bien sorti du collége, où l'on apprend tout, en
sachant un peu de quelque chose, où il a touché du piano, ou dessiné des
yeux, ou fait des vers qui n'avaient pas la mesure. Quoi que ce soit
dont il parle, l'âme méconnue ne rêve pas autre chose: la musique est sa
vie, ou bien elle a un album pour lequel il lui faut un dessin, ou des
vers. Le jeune homme ne peut lui refuser cela. Qu'il vienne un moment
dans le modeste ermitage de la recluse, et on lui montrera tous les
trésors de poésie qu'elle possède; il doit aimer et approuver cela, lui!
car son visage a le cachet des nobles sentiments, des goûts élevés.
Pauvre petit! il se sent flatté, il croit qu'il est fait pour aimer hors
du collége ce qu'il y détestait cordialement. Il promet et ira; il y va.
L'antre s'ouvre et se referme; c'est toujours le fameux clair-obscur,
plus une tablette du sérail; c'est une femme dans un long peignoir blanc
avec des bracelets de jais et un collier de même avec une croix qui se
perd dans la ceinture. Elle souffre, elle est languissante; l'enfant
inexpérimenté s'attendrit et la plaint.
--Oh! vous êtes bon, mais vous me faites bien au coeur.
Et on lui serre la main.
De deux choses l'une: ou le patient est tout à fait novice, et alors
c'est lui qui devient entreprenant, c'est la belle qui succombe et qui
menace d'en mourir; ou il a quelque instinct du danger dont il est
menacé, et il cherche à battre en retraite, et alors il est pris au
collet de la façon la plus irrésistible. Il arrive qu'on se trouve mal,
qu'on a une attaque de nerfs; l'urgence demande des secours, mais une
femme sait-elle ce qu'elle fait dans son attaque de nerfs, sait-elle où
elle s'accroche? c'est quelquefois au cou du visiteur; et comme cette
femme n'est pas absolument affreuse, les dix-huit ans du jeune homme
font le reste.
A partir de ce moment, l'infortuné est perdu; il appartient corps et âme
à cette femme pour qui le ciel vient de s'ouvrir après tant d'années
ténébreuses de douleur, et qui croit, à ces transports soudains et
invincibles qui l'ont dominée, qu'elle a enfin trouvé celui qu'elle
rêvait dans sa souffrance intime, dans son âme brisée. Le jeune homme
croit à tout cela; il se sent adoré, et la vanité lui tient lieu d'amour
pendant une semaine ou deux. Mais bientôt la scène change: ce n'est plus
lui qui a été violé, c'est cette femme qui a été indignement séduite; et
à ce titre elle est exigeante, elle est jalouse; elle veut toute sa vie.
Il veut essayer de secouer le joug, et demande un peu de liberté: ici
l'âme méconnue se révèle. Il est bien difficile que le premier jour il
ne soit pas échappé à l'imprudent quelques-unes de ces phrases que la
politesse fait dire à toute femme qui se tord de désespoir dans vos bras
de la faute qu'elle vient de commettre? On l'a rassurée, on lui a promis
de l'aimer toujours. Voilà le point de départ de toutes les
déclamations, le piédestal de l'âme méconnue, elle se pose en victime.
L'infortuné, qui n'a pas encore le féroce courage des ruptures ouvertes,
écrit une lettre où il croit avoir inventé un prétexte irrésistible; il
l'envoie le soir par son portier, se couche et s'endort. Le lendemain
matin, quand il s'éveille avec le vague sentiment de sa liberté
rachetée, il voit au pied de son lit un visage en pleurs qui lui dit
douloureusement: «Vous dormez, et moi je veille.» Le portier du petit
jeune homme a donné la clef de son petit appartement à la femme qui
s'est présentée le matin. Ce n'est pas que ce soit un homme de moeurs
très-rigides; mais l'âme méconnue a si bien l'air d'une tante, qu'il
croit faire acte de père de famille en introduisant près de son jeune
locataire une personne raisonnable qui le tancera; car il commence à se
déranger un peu.
Surpris au lit, le malheureux fait presque toujours tourner
l'explication à son désavantage; il a été égaré par de faux amis, et il
retombe dans l'abîme auquel il avait voulu s'arracher. C'est alors que
la vie devient un affreux supplice: ce sont des lettres tous les matins,
des rendez-vous tous les soirs; il ne répond pas, il y manque; il va
dîner gaiement au café Douix près d'une fenêtre; il rit, il parle, il
boit. Tout à coup sa gaieté se ternit, son visage devient sombre; c'est
que l'âme méconnue vient de lui apparaître au fond d'une citadine à un
cheval: elle est folle, exaspérée, elle peut monter, faire une scène et
le perdre; oui, le perdre, car elle le rendra ridicule. Alors il prend
un prétexte pour sortir, il descend, et pour se débarrasser de cette
funeste apparition, il promet tout ce qu'on veut. Il remonte, mais il
n'a plus d'appétit; son dîner tourne, il a une indigestion; et quand il
rentre chez lui où on l'attend, il faut qu'il remercie encore l'âme
méconnue du thé qu'elle lui donne: horreur! En être réduit à avoir une
indigestion devant une femme. Il y a de quoi l'étrangler.
Mais vouloir écrire tous les accidents d'une pareille histoire, ce
serait entreprendre un livre de dix volumes: et les menaces de suicide,
et l'honneur perdu pour lui seul, et les suppositions de grossesse
impossible, et toute la fantasmagorie des sentiments faux, exagérés.
Cela peut durer six mois, au bout desquels le malheureux déménage ou
part pour les îles. Ce sont les âmes méconnues qui lèguent aux autres
femmes ces coeurs d'hommes secs et impitoyables qui ne croient à rien,
qui brutalisent les sentiments les plus délicats, ricanent des
affections les plus tendres, et qui ont créé cette phrase: Elle est
morte d'amour et d'une fluxion de poitrine.
Quelque ignoble que soit l'âme méconnue à l'état de fille, quelque
féroce qu'elle soit à l'état de veuve, ce n'est rien encore auprès de ce
qu'elle est à l'état de femme. Elle parvient à cet état par des voies
bien différentes: quelquefois elle y apporte les germes de cette espèce
d'affection cérébrale chronique qui constituent l'âme méconnue; c'est
alors quelque sous-maîtresse de pension qui épouse un marchand de vin
veuf, et qui veut donner une seconde mère à ses filles. Le gros gaillard
continue à boire, à manger, à rire fort, tandis que la femme se renferme
dans le dédaigneux silence de la supériorité, mangeant du bout des
lèvres, parlant de même, rendant de même à son époux ses caresses et ses
bons baisers d'affection. Il joue le piquet, tandis qu'elle lit
Lamartine, et il ronfle dans son lit, tandis qu'elle rêve éveillée à
côté de lui. Il est inutile de dire où doit aboutir une pareille union.
D'autres fois l'âme méconnue est entrée en ménage avec toute l'envie
sincère d'être une bonne femme; alors il peut arriver que l'affection la
gagne par les livres ou par le contact avec une personne gangrenée. Dans
ces cas-là, comme nous l'avons dit plus haut, le développement de l'âme
méconnue est énorme; car c'est tout son passé sacrifié et perdu dont il
faut qu'elle se venge, et le mari doit, en souffrances qu'elle lui
inflige, toutes les joies ineffables d'un amour céleste qu'il ne lui a
pas procurées. L'employé dans les administrations, qui laisse sa femme
toute la journée dans la solitude, est très-sujet à la femme âme
méconnue; car, en son absence, tout pénètre dans sa maison, amis,
livres, consolations, et le mal s'y développe à l'aise, jusqu'à ce qu'il
arrive à un degré d'intensité qui amène les querelles les plus
violentes, et enfin les ruptures les plus scandaleuses. D'autres fois
encore le mari accepte l'âme méconnue pour ce qu'elle est: c'est presque
toujours quand elle s'est trouvée apporter une dot considérable dans la
communauté; alors c'est l'esclave le plus insulté, le plus bafoué, le
plus déconsidéré de la terre: il n'a ni la volonté d'avoir une opinion,
ni celle de rentrer quand il veut, ni de sortir, ni d'être indifférent,
ni attentionné; et avec cela il est réputé le tyran le plus
insupportable et le plus barbare: il ne comprend pas ce qu'est une
femme; il ignore ces sentiments secrets de sensibilité qu'il blesse à
chaque instant; il a tué le rêve de ce coeur qui croyait en lui; il
écrase de sa vie vulgaire la vie ineffable de cette âme méconnue. Pour
le mari qui a une pareille femme, le supplice est de tous les jours, de
toutes les minutes, de tous les instants. S'il reste seul avec sa femme,
elle rêve; à la première question qu'il lui adresse, elle se détourne
dédaigneusement: que vient-il faire dans ses pensées, lui qui ne saurait
les comprendre? S'il insiste, elle éclate: le brutal a posé son pied de
boeuf sur cette âme méconnue qui ne peut même se réfugier dans le
silence. S'il a quelques amis à dîner, elle se tait encore, et lorsqu'il
lui dit de servir la crème, elle essuie une larme, affecte une gaieté
forcée et douloureuse et salit la nappe. Le dîner est gêné, ennuyeux. Le
soir venu, le mari demande une explication, qui se résout toujours en
une attaque de nerfs (ceci tient à la variété la plus élégante de l'âme
méconnue). C'est tous les jours la même vie, jusqu'à ce que tout cela
finisse par un procès en séparation intenté par la femme pour sévices
graves, et prononcé contre elle pour adultère.
Enfin quand l'âme méconnue a enterré son célibataire, ou perdu son
dernier jeune homme, ou abandonné son époux, elle écrit un jour la
lettre suivante à un homme de lettres quelconque:
«Monsieur,
«Vous qui savez si bien peindre les douleurs des femmes, vous me
comprendrez. J'ai bien SOUFFERT, monsieur, et peut-être le récit de
mes douleurs, retracé par votre plume, pourrait-il intéresser vos
lecteurs. Si vous vouliez recevoir ces tristes confidences d'un coeur
qui n'a plus d'espoir en ce monde, répondez-moi un mot, A madame A. L.,
poste restante.»
L'homme de lettres, qui est un gros bonhomme très-rond, qui rit, et
siffle la cachucha en corrigeant ses épreuves, prend la lettre, la
tortille et s'en sert pour allumer son cigare, qu'il va fumer dans les
allées de son jardinet en rêvant à quelque histoire bien touchante.
L'âme méconnue va à la poste huit jours de suite, et ne trouvant pas de
réponse, elle s'écrie en guignant un boisseau de charbon: «J'ai vécu
méconnue et je mourrai méconnue!» Là-dessus, elle fait chauffer son café
au lait et demande un gigot pour son dîner. O! âme méconnue!
FRÉDÉRIC SOULIÉ.
[Illustration: L'ECCLÉSIASTIQUE.]
[Illustration]
L'ECCLÉSIASTIQUE.
DE toutes les existences sociales que notre première révolution a
atteintes, c'est assurément l'état ecclésiastique qui a été frappé avec
le plus de rigueur et de persévérance. La noblesse a repris ses titres,
après avoir recouvré une grande partie de ses biens, dont l'indemnité a
complété la restitution; la bourgeoisie, dans toutes ses professions, a
fini par acquérir plus d'importance qu'elle n'en avait autrefois; mais
le clergé, raillé et déchu dans le dix-huitième siècle, proscrit et
décimé par la Convention, haï et persécuté par le Directoire et ses
théophilanthropes, protégé politiquement par l'Empire, malheureusement
favorisé par la Restauration, dédaigné, mais ménagé par le
_juste-milieu_, le clergé, ou, pour mieux dire, sous le point de vue
social, la position, la fortune, les dignités du prêtre, n'ont pu se
relever des coups qui lui ont été portés par le protestantisme, la
philosophie et l'indifférence, enfants trop bien connus aujourd'hui de
toutes les passions mauvaises.
En vain l'Assemblée constituante avait _décrété_ une dotation de
quatre-vingts millions comme indemnité de la spoliation des biens du
clergé; en vain, et plus tard, des temps meilleurs sont-ils venus pour
l'Église! Plus de ces princes ecclésiastiques dont le patronage généreux
et éclairé reflétait dans les moindres membres du clergé une partie de
son influence sociale; plus de ces conciles diocésains et de ces
assemblées générales, qui, en assurant le maintien de la discipline et
de l'indépendance ecclésiastique, montraient aux peuples la valeur et la
puissance de l'Église locale et nationale; plus de ces nombreuses
hiérarchies cléricales, qui, dans tous leurs degrés, permettaient à
chaque prêtre de trouver une place que le mérite, quoi qu'on en ait dit,
obtenait aussi souvent que la faveur; plus de ces domaines agricoles
qui fournissaient aux besoins du pauvre, et donnaient à leurs
propriétaires le droit naturel de siéger, comme les autres citoyens,
dans les états généraux de la nation; plus, ou presque plus de ces
modestes presbytères, habitations retirées, mais honorables, de l'humble
curé et de sa servante canonique; enfin, plus même de ces asiles
garantis à la vieillesse ou aux infirmités ecclésiastiques, puisque, à
l'exception d'un seul établissement fondé pour douze pauvres prêtres,
par le plus illustre écrivain de nos jours, sous les noms vénérés de la
plus auguste des filles de Bourbon, il n'existe en France aucune maison
où puisse se retirer et mourir l'ecclésiastique sans ressources, que les
travaux de l'Église ont mis hors de combat.
L'individualité du prêtre doit nécessairement se ressentir de la
situation que des lois athées ou indifférentes ont créée pour le clergé.
L'état social, ou plutôt _légal_, de l'ecclésiastique, ne commence qu'à
la dignité de vicaire, par le salaire officiel qu'il reçoit en vertu du
budget annuel. A partir de ce _grade_, son traitement est voté, comme
celui du souverain et du garçon de bureau, à titre de fonctionnaire
public; et les vingt-huit millions environ que la loi de finances
attribue aux trente mille lévites du royaume qu'elle daigne solder pour
répondre aux besoins du culte, ne représentent pas 1000 francs de revenu
pour chaque prêtre, et pas un prêtre pour chaque millier de chrétiens.
C'est donc en dehors du prêtre légalement rétribué, depuis le vicariat
jusqu'à l'archevêché, que se trouve le plus grand nombre
d'ecclésiastiques, dont l'existence dépend alors, ou des ressources qui
leur sont personnelles, ou des produits de l'église qu'ils desservent,
lesquels sont perçus et répartis par _la fabrique_ ou congrégation de
marguilliers, présidée par le curé de la paroisse.
Il résulte de cette condition générale et particulière du clergé de
France, sous le rapport matériel, que le sacerdoce ne peut guère se
recruter, sauf quelques exceptions, que dans les classes inférieures et
dans des familles honorables, mais pauvres; là où les privations
domestiques, nécessairement imposées dès l'enfance, rendront plus tard
moins rudes et moins sensibles toutes les autres privations d'un âge
plus avancé, auxquelles le prêtre est condamné par la situation sociale
que lui ont faite les lois _philosophiques_, et les moeurs publiques qui
en ont été la conséquence.
Il en résulte aussi que les vocations spontanées et libres qui se
manifestent dans les sphères plus élevées de la société, maintenant
dégagées de toute suspicion ambitieuse ou cupide, sont plus assurées,
plus durables, plus imposantes, plus respectées.