bien faites pour fasciner les regards et pour éveiller l'ambition de la
multitude des prolétaires qui ont reçu l'éducation des colléges. Jeunes
encore, ces employés avaient dix ou douze mille francs d'appointements,
arrivaient tard à leur ministère, et en partaient de bonne heure. Du
reste, qu'ils y vinssent ou n'y vinssent pas, la besogne se faisait
toujours à son temps, ni mieux, ni plus mal, car ils s'y entendaient
médiocrement, et la France ne paraissait pas souffrir de leur paresse.
Jeter les yeux sur un dossier, conférer un quart d'heure avec le chef de
division, le secrétaire-général ou le ministre, répondre aux lettres des
solliciteurs importants, jeter les demandes obscures dans le panier,
telle était leur tâche de tous les jours. Puis le soir, vous pouviez les
voir étaler leur ruban rouge et leur frais visage tantôt à la promenade
des Tuileries, tantôt à l'amphithéâtre de l'Opéra ou au balcon des
Italiens. C'étaient là d'heureux jours et un facile travail. Mais les
employés de cette catégorie s'en vont. Les temps sont changés, et c'est
au gouvernement représentatif, c'est aux honorables scrutateurs du
budget de l'état, qu'on aura dû de voir disparaître peu à peu ces
scandaleuses sinécures. Cependant la multitude, qui ignore encore cette
réforme, se rue toujours sur les emplois publics avec la même ardeur,
comptant, du reste, sur l'éternité de ses protecteurs. Solliciteurs
imprudents, examinez donc l'époque où vous vivez? y a t-il rien de
stable, de solide? Qui sait sur quelle influence d'aujourd'hui l'ouragan
parlementaire soufflera demain! Voyez plutôt. Chaque jour, tel employé
qui avait rêvé douze mille francs d'appointements, le ruban rouge et un
emploi sans travail, regarde autour de lui, cherche en vain son
protecteur évanoui, et s'aperçoit avec effroi qu'il lui faudra végéter
toute sa vie dans les sous-lieutenances de l'administration.
Un exemple fera mieux apprécier encore quels désenchantements sont
réservés à la majorité des employés et de quels trésors de patience ils
doivent avoir fait provision, pour ne pas se laisser décourager par les
raisons dilatoires qu'on oppose à leur impatience. Il est pris au hasard
entre mille.
Félicien a l'honneur d'appartenir à une administration publique. Il
avait vingt ans quand il y fut admis, et il en a trente-deux
aujourd'hui. Il compte donc douze ans de service, et ses supérieurs ont
toujours fait les plus grands éloges de son travail. Cependant, Félicien
n'a que douze cents francs de traitement, et, comme il n'est pas sans
quelque ambition, il languit, il s'impatiente, il sollicite de
l'avancement. Que de lettres n'a-t-il pas écrites du fond de sa province
pour faire valoir ses droits, et ses bons services, et son âge, et les
favorables rapports de ses chefs! Combien de fois n'a-t-il pas prié,
supplié, conjuré _son_ député d'aller le recommander en personne au
ministre duquel dépend son avenir! Soins inutiles! Un beau jour,
pourtant, Félicien, furieux, désespéré, prend une résolution énergique:
il écorne son patrimoine d'un millier de francs, et vient à Paris. Le
voilà dans l'antichambre de son chef suprême, dans le sanctuaire de la
faveur. Que répondre à un homme de trente-deux ans, qui a douze ans
d'excellents services, 1,200 francs d'appointements et qui sollicite
deux ou trois cents francs d'augmentation? Le ministre lui promet la
première place vacante.
«Celle de Verrières le sera bientôt, répond Félicien préparé à tout.
--Eh bien! vous l'aurez.»
Cependant huit jours se passent, et sa nomination n'est pas signée.
Qu'apprend-il alors? La place de Verrières est vivement sollicitée par
le protégé d'un personnage puissant et elle vient de lui être promise.
«Malédiction! s'écrie Félicien, aurai-je donc fait un voyage inutile?»
Le voilà qui se remet en course. Bon gré mal gré, il amène deux ou trois
députés chez son ministre, il lui fait écrire par des pairs et des
lieutenants-généraux; il obtient même une lettre de quelqu'un de la
cour. Enfin, grâce à ce formidable déploiement de forces, son concurrent
est évincé, et quelques jours après il se rend tout joyeux au ministère.
Mais là, au lieu d'une commission qu'il s'attendait à recevoir, un chef
de service laisse tomber sur lui ces foudroyantes paroles: «M. le
ministre éprouve un vif regret, monsieur, de n'avoir pu vous accorder la
place que vous avez sollicitée. La justice qui dirige ses actes lui a
fait un devoir d'y nommer un employé, père de famille, qui compte
vingt-deux ans de service. Du reste, soyez assuré, monsieur...--Eh quoi!
dit Félicien s'écartant visiblement, en cette circonstance, de sa
prudence ordinaire, est-ce ma faute si vous avez été injuste envers ce
père de famille pendant douze ans? Il faudra donc que j'aie vingt-deux
années de service et une demi-douzaine d'enfants pour aspirer à un
traitement de quinze cents francs! La perspective est agréable.» Le
lendemain de cette fatale journée, Félicien avait repris le chemin de
son département.
Combien d'employés se seraient fait dans le commerce, dans l'industrie,
dans les arts libéraux ou mécaniques, une position considérable, s'ils y
avaient consacré le quart de la persévérance, de l'habileté, du tact,
de l'esprit de suite et quelquefois du talent réel dont il leur a fallu
faire preuve pour s'avancer médiocrement dans les fonctions publiques!
Il y a ensuite l'employé qui est jaloux et celui qui ne l'est pas du
tout, le trembleur, le flâneur, le malade imaginaire, le piocheur, le
flatteur, le pêcheur à la ligne, le cumulard, celui qui professe pour la
politique une indifférence profonde, et celui qui, attentif aux moindres
mouvements de l'Égypte, de l'Angleterre et de la Russie, suppute chaque
matin, dans son intelligence, les futures destinées des empires.
Esquissons rapidement quelques-unes de ces intéressantes silhouettes.
Être employé et jaloux! imagine-t-on un plus terrible supplice? Vous
écrivez à un maire, à un curé, à un receveur de l'enregistrement,
n'importe, ou bien vous réglez les dépenses de telle commune située à
deux cents lieues de Paris. Tout à coup une idée, une affreuse idée se
présente à votre esprit: «Et ma femme, où est ma femme? est-elle chez
elle? qui est avec elle?» A cette pensée, votre tête se trouble, la
phrase suspendue se fige dans votre cerveau, vous serrez la plume avec
rage entre vos doigts, vous faites d'immenses erreurs d'addition.
Subjugué, poussé, entraîné par le démon de la jalousie, vous vous
esquivez furtivement de votre bureau, vous arrivez chez vous, haletant,
sous un prétexte quelconque, et vous embrassez, avec une joie mêlée de
honte, votre femme, qui déchiffrait à son piano une contredanse de
Musard ou quelque valse de Jullien; puis vous revenez vous mettre au
travail un peu plus tranquille pendant quelques heures. C'est
très-bien... Mais malheur à vous si ces visites sans motifs se
renouvellent un peu trop souvent! La crainte du Minotaure vous précipite
entre ses griffes, et dès l'instant où l'on vous soupçonne d'avoir des
soupçons, vous êtes un mari perdu sans retour.
L'employé à qui les rages de la jalousie sont inconnues n'est-il pas
mille fois plus heureux? Voyez comme il est calme, tranquille, reposé.
D'abord il se lève à son heure, avant ou après sa femme, comme il lui
plaît, commande chez lui, mange tous les jours un plat de prédilection
et arrive à son bureau quand il veut, pour n'y faire que ce qu'il veut.
Peut-être qu'en examinant son visage avec attention dans certains
moments, on y surprendrait un pli de colère, un froncement de sourcil,
une velléité de révolte; mais quelques secondes se sont à peine
écoulées, et ce nuage s'est évanoui; le teint de l'employé est redevenu
serein, pur, transparent. Au fait, que manque-t-il à son bonheur? Il a
une jolie femme, il avance rapidement sans avoir jamais sollicité, et il
récolte d'abondantes gratifications; son secrétaire-général, qui a les
plus grandes tendresses pour sa dernière fille, le charge souvent
d'aller inspecter telle prison, tel haras ou tel receveur de province,
et ses collègues disent malicieusement de lui, sous le manteau de la
cheminée: «Il paraît que la femme de Léopold va le doter bientôt d'un
nouveau _gage de son amour_, car on vient de le nommer sous-chef. _E
sempre bene._»
N'oublions pas le trembleur. Ce type comporte plusieurs subdivisions. Il
y a d'abord l'employé qui a peur des révolutions, des dénonciations et
des destitutions. Mais passons légèrement sur cette variété; elle est
digne de compassion. Vient ensuite l'employé très-exact: celui-là
tremble pendant trente ans d'arriver trop tard à son bureau, et la peur
de ne pouvoir signer le lendemain ce que, dans le langage administratif,
on nomme l'état de présence, le poursuit jusque dans son sommeil. Aussi
se défie-t-il des accidents, des rues barrées, des encombrements, des
embellissements, de sa montre, des horloges publiques et particulières,
de tout enfin. Mais, hélas! il peut se trouver une fois en sa vie
retardé de cinq minutes, et vous pouvez alors le reconnaître à son air
préoccupé, effaré, à la manière dont il se fait place à travers la
foule, à la légèreté avec laquelle il rase l'asphalte des trottoirs.
Qu'a-t-il besoin d'un omnibus? il les laisse tous derrière lui. Enfin,
il arrive, et il n'est pas réprimandé. N'importe, il ne s'exposera pas
de longtemps au reproche d'inexactitude, et pendant un an son nom
figurera en première ligne sur l'état de présence.
J'ai connu un martyr de ce terrible état de présence. Il avait
vingt-quatre ans et il était amoureux, très amoureux. Un jour, il obtint
de sa belle un rendez-vous pour le lendemain à dix heures du matin. «Dix
heures! pensa-t-il quand il se trouva seul, et le ministère, et mon
avenir, et l'état de présence! Moi qui jusqu'à présent n'ai pas manqué
de le signer une seule fois! Que dirait mon Chef?» Le pauvre diable
n'alla pas à son rendez-vous; mais quinze jours après, il aperçut
l'objet de ses amours au bras d'un de ses camarades qui était malade
régulièrement deux fois par semaine.
Il y a de ces nuances d'employés sur lesquelles il serait oiseux
d'insister, et que le nom dont on les désigne peint suffisamment. Tel
est le flâneur, qui trouve le moyen de travailler une heure par jour; le
piocheur, qui se fait scrupule de perdre une minute; le malade
imaginaire, qui est menacé pendant trente ans d'une grave maladie dans
l'attente de laquelle il se repose, se fait saigner, prend médecine tous
les quinze jours; le loustic, chargé de la partie des calembours et des
mystifications; le flatteur, auquel ses camarades attachent
ordinairement le grelot d'espion, etc., etc.: mais le cumulard demande
un coup de pinceau spécial et un cadre à part.
La vie administrative commence généralement à dix heures du matin et
finit à quatre. Tant qu'un employé est garçon, il passe à dormir ou à ne
rien faire les dix-huit heures de liberté que lui laisse l'état. Mais si
cet employé se marie et que la misère arrive avec les enfants, il faut
bien songer à tirer parti de son temps. Alors commence pour lui la vie
la plus laborieuse et la plus remplie qui se puisse imaginer. Il est à
peine six heures du matin, et le voilà déjà qui copie des actes ou des
matrices de rôles, colorie des gravures, donne des leçons de danse ou de
cornet à piston, rédige des articles pour les magasins pittoresques,
barbouille des romans ou des résumés à cinquante francs le volume,
suivant l'intelligence ou la vocation qu'il tient de Dieu. De dix à
quatre, il est à l'état. A six heures, son dîner fini, il va jouer de la
contre-basse à quelque théâtre du boulevard, ou bien, si la nature ne l'a
pas fait artiste, tenir les livres du tailleur, du grainetier, de
l'épicier ou de tout autre négociant de son quartier. Voilà son
existence de tous les jours jusqu'à onze heures du soir. Pauvre martyr
du mariage! quelle activité, quel dévouement! Moyennant cela, il est
vrai, grâce à ce travail constant de dix-sept heures par jour, l'employé
cumulard parvient à donner des vêtements et du pain à sa femme, à ses
enfants; il augmente de huit ou neuf cents francs les quinze cents
francs dont l'engraisse le budget de l'état.
Tels sont les principaux types de l'employé. La vie de l'employé dans
les départements diffère un peu de celle qu'il mène à Paris. D'abord,
presque tous les employés de province sont mariés à trente ans;
Car, que faire en province, à moins qu'on s'y marie?
et, mariés ou non, ils sont plus heureux que leurs confrères de la
capitale. Là au moins l'existence n'est pas matériellement impossible,
et ils peuvent voir de riches négociants et d'aisés propriétaires vivre
aussi sobrement qu'eux. Et puis, dans les petites villes de province,
l'employé est entouré d'une certaine considération. Garçon, ses quinze
ou dix-huit cents francs font envie à bien des mères, et plus d'une
demoiselle le préfère à quelque bon marchand du pays, parce qu'avec lui
elle n'aura pas de magasin à surveiller, parce qu'elle pourra dîner à
cinq heures, parce qu'elle sera reçue à la préfecture. Marié, il est
invité, recherché, admis dans les maisons les plus considérables de la
ville, sauf dans l'OEil-de-Boeuf de l'endroit, lorsqu'une particule bien
positive ne précède pas son nom. Si sa femme est jeune, jolie ou
spirituelle, elle est l'intime de madame la Préfète, de madame la
Générale, de madame la Sous-Intendante (pardonne, Académie, mais ces
mots ont cours en province); il est de tous les dîners, et il va les
jours des grandes et des petites soirées chez le receveur-général.
Quelle douce existence! Et ce n'est pas tout. Chaque soir, quand le
marchand aune encore ses mousselines, quand l'ouvrier regarde le ciel
avec dépit, impatient de voir le soleil disparaître à l'horizon, quand
la couturière laborieuse redouble d'ardeur en s'apercevant qu'elle n'a
pas encore gagné ses vingt sous, l'employé et sa femme, frais, bien
attifés, pimpants, vont se promener nonchalamment au jardin des plantes
de l'endroit, à l'esplanade, sur les lices, dans la campagne; ou bien,
si l'hiver est venu, ils se réunissent à d'autres employés pour jouer la
bouillotte à un centime la fiche, caqueter, contrôler les dames du pays,
lire les revues nouvelles, et parler de leurs droits à l'avancement
jusqu'à onze heures du soir.
Cependant ces mêmes employés ne sont pas heureux, ils ont un chagrin, un
ver rongeur dans l'imagination. Le croirait-on? ils portent envie aux
employés de Paris. «Ah! si nous étions à Paris, on ne nous oublierait
pas ainsi! se disent-ils. Il n'y a d'avancement, de faveurs, de
gratifications, que pour les employés de Paris. On gagne toujours
quelque chose à vivre près du _soleil_. Quand pourrons-nous aller à
Paris?» Le jour vient enfin où, après mille privations préalables, il
leur est possible de faire le grand voyage, et comme ils ont su capter
la bienveillance des députés, pairs de France et lieutenants-généraux de
toutes leurs résidences, ils ne doutent pas qu'en les faisant _donner_
habilement, ils n'emportent la place objet de leurs voeux. Mais ici je
m'arrête. On n'a pas oublié le désenchantement et l'exaspération de
l'infortuné Félicien. Ces déconvenues se renouvellent plus d'une fois
tous les jours.
On le voit donc, l'employé se plaint à Paris, il se plaint en province,
il n'est heureux nulle part. Règle générale, il n'y a pas de plus
triste condition, d'imagination plus mécontente et plus tourmentée que
celle de l'employé. Qu'on se figure un homme gagnant à peine de quoi
vivre, obligé de solliciter, de s'abaisser, de ramper pour obtenir
justice, et convaincu par les plus tristes expériences que s'il ne
sollicite pas, ne s'abaisse pas, ne rampe pas, s'il se borne à attendre,
se confiant dans l'impartialité des dispensateurs d'emplois, il pourrira
au pied ou sur les derniers barreaux de l'échelle administrative. Que
faire? dans cette dure alternative, il se résigne aux nécessités que
l'intrigue lui a faites: il intrigue à son tour, il se démène, il
s'ingénie à deviner les hommes qui deviendront puissants, s'attache à
eux et parvient quelquefois, en coudoyant celui-ci, renversant celui-là,
laissant derrière lui des droits réels, incontestables, à se carrer dans
une sinécure de huit à dix mille francs.
Quoi qu'il en soit, tandis que les uns et les autres maugréent, se
lamentent, maudissent l'intrigue ou profitent de l'intrigue, le temps a
marché pour tous. L'époque de la retraite est venue et l'employé compte
trente ans de service. Mais ici, nouvelles doléances, nouveaux sujets de
désolation. Tant que l'employé a été jeune, il a soupiré après le jour
où il pourrait prendre sa retraite, briser ses chaînes, recouvrer sa
liberté, son indépendance, son franc-parler, etc.; mais vienne l'époque
jadis tant désirée, et son langage n'est plus le même. On dirait le
bûcheron de la fable en face de la Mort. «Quoi! déjà! s'écrie-t-il;
quelle injustice! quelle barbarie! A peine commençais-je à recueillir le
fruit de mes travaux, à pouvoir vivre de ma place, et l'on me renvoie,
et l'on supprime d'un trait de plume la moitié de mes revenus! Moi, qui
ai tant de plaisir à juger, classer, rédiger, calculer, expéditionner!
que vais-je devenir?» L'employé oublie alors qu'il fut un temps où il
s'indignait de ce que des vieillards, des ganaches, s'obstinaient à
barrer le chemin aux jeunes gens. N'importe; on le met à la retraite à
son tour, contre son gré, en dépit de ses réclamations, et si tous ses
enfants sont mariés ou placés, si rien ne le retient plus à Paris, il se
retire dans quelque petite ville des environs où il vit d'ordinaire
jusqu'à quatre-vingts ans. Heureux quand ses économies lui ont permis
d'acheter un carré de terre et de s'abonner, de moitié avec le maire de
l'endroit, au vétéran des journaux de l'opposition!
Cependant cette résignation et cette longévité rencontrent des
exceptions fâcheuses. «Connaissez-vous la nouvelle? dit quelquefois, en
taillant sa plume, un employé à ses camarades de bureau; notre ancien
Chef?
--Eh bien?
--Vous savez qu'il s'était retiré dans les environs de Chantilly, aux
portes d'un charmant village, en face d'une végétation magnifique,
admirable; mais, le pauvre homme! c'est la verdure de ses cartons qu'il
lui fallait. Dès qu'il a cessé de la voir, sa santé est allée en
dépérissant, il a langui six mois, lui, si content et si heureux dans la
poussière de son bureau! Enfin, l'ennui a voûté son dos, fait vaciller
ses jambes; il s'est peu à peu affaibli, affaissé.....
--Et comment va-t-il maintenant?
--Très-bien: il est mort.»
PAUL DUVAL.
[Illustration: L'AME MÉCONNUE.]
[Illustration]
L'AME MÉCONNUE.
VOICI un état tout à fait nouveau, une existence qui n'a pas
d'antécédents, comme la plupart de celles dont on s'occupe dans ce
livre. L'écolier de la Sorbonne du quinzième siècle est l'ancêtre
pittoresque de l'étudiant; l'avoué descend en ligne directe du procureur
et a recueilli exactement tout l'héritage; le dandy n'est qu'une
transformation du raffiné, du muguet, du roué, de l'homme à la mode, de
l'incroyable et du merveilleux; et l'académicien de nos jours n'est
qu'un dérivé très-altéré des grands écrivains du dix-septième siècle.
Mais l'âme méconnue ne se trouve pas au delà de notre époque, j'ose même
dire, au delà de notre littérature. Ce n'est pas non plus une
importation comme le lion, le touriste, l'amateur de courses; c'est un
produit indigène de notre industrie littéraire: l'âme méconnue
appartient à la France; elle appartient au peuple le plus gai et le plus
spirituel de la terre, à ce qu'il dit.
Peut-être que si les Anglais étaient moins occupés à nous souffler nos
plus petites inventions mécaniques pour en faire des moteurs colossaux
de fortune; peut-être que s'ils n'avaient pas à nous enlever notre
commerce des lins, notre fabrique de soies, et que s'ils n'étaient pas
en quête de quelque lentille monstrueuse pour donner aux rayons de leur
mauvais soleil borgne une chaleur qui pût mûrir la vigne, et
transplanter dans les marécages d'Écosse les récoltes de Bordeaux;
peut-être, dis-je, que, s'ils n'étaient pas occupés à tout cela, ils
pourraient encore nous disputer la vocation de l'âme méconnue. En effet,
le premier germe de cet être réel, et fantastique tout à la fois, se
trouve peut-être dans les oeuvres de leur grand Byron. Mais, il faut le
reconnaître, c'est la graine d'une fleur poétique que nous avons seuls
recueillie; et tandis que ces pauvres gens, tout préoccupés d'intérêts
vulgaires et matériels, ramassaient à nos pieds les inventions de toute
sorte de M. Brunel, que nous y avons laissées dédaigneusement, nous
enlevions à leur barbe cette admirable semence pour la répandre et la
propager sur notre sol.
Il faut le reconnaître, la culture a été bonne; il y a eu de profonds
sillons tracés à bec de plume; il y a eu engrais de poésies
mélancoliques, fumier de romans: aussi comme elle a grandi, prospéré,
multiplié! L'ivraie le dispute au bon grain, et l'étouffera bientôt.
Qu'est-ce donc que l'âme méconnue? Je vais tâcher de vous l'expliquer.
Ce n'est pas sans intention que je l'ai comparée à une fleur (il y a des
fleurs très-laides et qui sentent mauvais). En effet, comme la fleur,
elle est des deux sexes: il y a l'âme méconnue-homme, et l'âme
méconnue-femme.
L'âme méconnue-homme est assez rare, et ne pousse guère que dans la zone
littéraire. On la qualifierait mieux peut-être en l'appelant génie
méconnu, attendu que les individus de cette espèce appellent _génie_
tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent, tout ce qu'ils disent.
Cependant ce nom n'est pas généralement adopté. Les pères de famille les
appellent des fainéants; les gens d'affaires, des imbéciles, et les
marchandes de modes les confondent quelquefois avec les poëtes. Donc, si
nous en avons parlé, c'est pour prier nos confrères en botanique morale
de vouloir bien diriger leurs observations sur ce genre de végétaux, si
par hasard il en tombe quelque individu sous leur loupe.
Je ne m'occuperai donc que de l'âme méconnue-femme, dont la
multiplication mérite de fixer les regards du philosophe.
L'âme méconnue-femme est, en général, d'un aspect plutôt bizarre
qu'agréable. Elle affecte des formes insolites et cependant
très-diverses. Toutefois, la plus commune se reconnaît aux signes
extérieurs suivants: des robes d'un taffetas bistre passé, ou de
mousseline-laine noire et rouge, un chapeau de paille cousue orné de
velours tranchant, des gants de filet, très-peu ou point de cols ou de
collerettes: tout ce qui est linge blanc lui est antipathique; un
lorgnon d'écaille suspendu au cou par un petit cordon de cheveux, une
broche avec dessus de cristal où il y a des cheveux; bague où il y a des
cheveux, bracelets tissés de cheveux avec fermoir enfermant d'autres
cheveux: l'âme méconnue a énormément de cheveux, excepté sur la tête. Le
peu que les profondes rêveries lui en ont laissé pend à l'anglaise le
long de joues creuses et d'un cou remarquablement long et fibreux.
L'auréole des yeux est d'un jaune sentimental et terreux, que les larmes
ne lavent pas toujours suffisamment; la main est blanche, tachetée
d'encre à l'index et au médius, et légèrement bordée de noir à
l'extrémité des ongles. Quant à ce parfum de femme que don Juan
percevait de si loin, il nous a paru sensiblement altéré en elle par
l'absence de toute espèce de parfums.
En général, l'âme méconnue ne prend tout son développement que fort
tard, entre trente-six et quarante ans. C'est une fleur d'automne qui
souvent passe l'hiver et résiste aux frimas qui blanchissent sa corolle.
On cite cependant quelques exemples d'âmes méconnues qui ont fleuri au
printemps, de dix-huit à vingt ans. Mais ce n'a pu être qu'à l'aide
d'une chaleur factice, d'une culture forcée, chauffée de romans dévorés
en cachette, qu'on a pu obtenir de pareils résultats. Et encore, le plus
souvent, avortent-ils complétement à la moindre invitation de bal; et il
suffit de les transporter à cet âge dans le terrain solide du mariage
pour les transformer complétement.
Il n'en est pas de même de l'âme méconnue qui s'est développée à son
terme; et celle-ci a cela de particulier que, lorsqu'au lieu d'être
transportée dans ce terrain légitime dont nous parlions tout à l'heure,
elle y vient d'elle-même, elle est d'autant plus vivace et plus
dévorante.