Il faut tout dire: il y avait autrefois quelques existences d'employés

bien faites pour fasciner les regards et pour éveiller l'ambition de la

multitude des prolétaires qui ont reçu l'éducation des colléges. Jeunes

encore, ces employés avaient dix ou douze mille francs d'appointements,

arrivaient tard à leur ministère, et en partaient de bonne heure. Du

reste, qu'ils y vinssent ou n'y vinssent pas, la besogne se faisait

toujours à son temps, ni mieux, ni plus mal, car ils s'y entendaient

médiocrement, et la France ne paraissait pas souffrir de leur paresse.

Jeter les yeux sur un dossier, conférer un quart d'heure avec le chef de

division, le secrétaire-général ou le ministre, répondre aux lettres des

solliciteurs importants, jeter les demandes obscures dans le panier,

telle était leur tâche de tous les jours. Puis le soir, vous pouviez les

voir étaler leur ruban rouge et leur frais visage tantôt à la promenade

des Tuileries, tantôt à l'amphithéâtre de l'Opéra ou au balcon des

Italiens. C'étaient là d'heureux jours et un facile travail. Mais les

employés de cette catégorie s'en vont. Les temps sont changés, et c'est

au gouvernement représentatif, c'est aux honorables scrutateurs du

budget de l'état, qu'on aura dû de voir disparaître peu à peu ces

scandaleuses sinécures. Cependant la multitude, qui ignore encore cette

réforme, se rue toujours sur les emplois publics avec la même ardeur,

comptant, du reste, sur l'éternité de ses protecteurs. Solliciteurs

imprudents, examinez donc l'époque où vous vivez? y a t-il rien de

stable, de solide? Qui sait sur quelle influence d'aujourd'hui l'ouragan

parlementaire soufflera demain! Voyez plutôt. Chaque jour, tel employé

qui avait rêvé douze mille francs d'appointements, le ruban rouge et un

emploi sans travail, regarde autour de lui, cherche en vain son

protecteur évanoui, et s'aperçoit avec effroi qu'il lui faudra végéter

toute sa vie dans les sous-lieutenances de l'administration.

Un exemple fera mieux apprécier encore quels désenchantements sont

réservés à la majorité des employés et de quels trésors de patience ils

doivent avoir fait provision, pour ne pas se laisser décourager par les

raisons dilatoires qu'on oppose à leur impatience. Il est pris au hasard

entre mille.

Félicien a l'honneur d'appartenir à une administration publique. Il

avait vingt ans quand il y fut admis, et il en a trente-deux

aujourd'hui. Il compte donc douze ans de service, et ses supérieurs ont

toujours fait les plus grands éloges de son travail. Cependant, Félicien

n'a que douze cents francs de traitement, et, comme il n'est pas sans

quelque ambition, il languit, il s'impatiente, il sollicite de

l'avancement. Que de lettres n'a-t-il pas écrites du fond de sa province

pour faire valoir ses droits, et ses bons services, et son âge, et les

favorables rapports de ses chefs! Combien de fois n'a-t-il pas prié,

supplié, conjuré _son_ député d'aller le recommander en personne au

ministre duquel dépend son avenir! Soins inutiles! Un beau jour,

pourtant, Félicien, furieux, désespéré, prend une résolution énergique:

il écorne son patrimoine d'un millier de francs, et vient à Paris. Le

voilà dans l'antichambre de son chef suprême, dans le sanctuaire de la

faveur. Que répondre à un homme de trente-deux ans, qui a douze ans

d'excellents services, 1,200 francs d'appointements et qui sollicite

deux ou trois cents francs d'augmentation? Le ministre lui promet la

première place vacante.

«Celle de Verrières le sera bientôt, répond Félicien préparé à tout.

--Eh bien! vous l'aurez.»

Cependant huit jours se passent, et sa nomination n'est pas signée.

Qu'apprend-il alors? La place de Verrières est vivement sollicitée par

le protégé d'un personnage puissant et elle vient de lui être promise.

«Malédiction! s'écrie Félicien, aurai-je donc fait un voyage inutile?»

Le voilà qui se remet en course. Bon gré mal gré, il amène deux ou trois

députés chez son ministre, il lui fait écrire par des pairs et des

lieutenants-généraux; il obtient même une lettre de quelqu'un de la

cour. Enfin, grâce à ce formidable déploiement de forces, son concurrent

est évincé, et quelques jours après il se rend tout joyeux au ministère.

Mais là, au lieu d'une commission qu'il s'attendait à recevoir, un chef

de service laisse tomber sur lui ces foudroyantes paroles: «M. le

ministre éprouve un vif regret, monsieur, de n'avoir pu vous accorder la

place que vous avez sollicitée. La justice qui dirige ses actes lui a

fait un devoir d'y nommer un employé, père de famille, qui compte

vingt-deux ans de service. Du reste, soyez assuré, monsieur...--Eh quoi!

dit Félicien s'écartant visiblement, en cette circonstance, de sa

prudence ordinaire, est-ce ma faute si vous avez été injuste envers ce

père de famille pendant douze ans? Il faudra donc que j'aie vingt-deux

années de service et une demi-douzaine d'enfants pour aspirer à un

traitement de quinze cents francs! La perspective est agréable.» Le

lendemain de cette fatale journée, Félicien avait repris le chemin de

son département.

Combien d'employés se seraient fait dans le commerce, dans l'industrie,

dans les arts libéraux ou mécaniques, une position considérable, s'ils y

avaient consacré le quart de la persévérance, de l'habileté, du tact,

de l'esprit de suite et quelquefois du talent réel dont il leur a fallu

faire preuve pour s'avancer médiocrement dans les fonctions publiques!

Il y a ensuite l'employé qui est jaloux et celui qui ne l'est pas du

tout, le trembleur, le flâneur, le malade imaginaire, le piocheur, le

flatteur, le pêcheur à la ligne, le cumulard, celui qui professe pour la

politique une indifférence profonde, et celui qui, attentif aux moindres

mouvements de l'Égypte, de l'Angleterre et de la Russie, suppute chaque

matin, dans son intelligence, les futures destinées des empires.

Esquissons rapidement quelques-unes de ces intéressantes silhouettes.

Être employé et jaloux! imagine-t-on un plus terrible supplice? Vous

écrivez à un maire, à un curé, à un receveur de l'enregistrement,

n'importe, ou bien vous réglez les dépenses de telle commune située à

deux cents lieues de Paris. Tout à coup une idée, une affreuse idée se

présente à votre esprit: «Et ma femme, où est ma femme? est-elle chez

elle? qui est avec elle?» A cette pensée, votre tête se trouble, la

phrase suspendue se fige dans votre cerveau, vous serrez la plume avec

rage entre vos doigts, vous faites d'immenses erreurs d'addition.

Subjugué, poussé, entraîné par le démon de la jalousie, vous vous

esquivez furtivement de votre bureau, vous arrivez chez vous, haletant,

sous un prétexte quelconque, et vous embrassez, avec une joie mêlée de

honte, votre femme, qui déchiffrait à son piano une contredanse de

Musard ou quelque valse de Jullien; puis vous revenez vous mettre au

travail un peu plus tranquille pendant quelques heures. C'est

très-bien... Mais malheur à vous si ces visites sans motifs se

renouvellent un peu trop souvent! La crainte du Minotaure vous précipite

entre ses griffes, et dès l'instant où l'on vous soupçonne d'avoir des

soupçons, vous êtes un mari perdu sans retour.

L'employé à qui les rages de la jalousie sont inconnues n'est-il pas

mille fois plus heureux? Voyez comme il est calme, tranquille, reposé.

D'abord il se lève à son heure, avant ou après sa femme, comme il lui

plaît, commande chez lui, mange tous les jours un plat de prédilection

et arrive à son bureau quand il veut, pour n'y faire que ce qu'il veut.

Peut-être qu'en examinant son visage avec attention dans certains

moments, on y surprendrait un pli de colère, un froncement de sourcil,

une velléité de révolte; mais quelques secondes se sont à peine

écoulées, et ce nuage s'est évanoui; le teint de l'employé est redevenu

serein, pur, transparent. Au fait, que manque-t-il à son bonheur? Il a

une jolie femme, il avance rapidement sans avoir jamais sollicité, et il

récolte d'abondantes gratifications; son secrétaire-général, qui a les

plus grandes tendresses pour sa dernière fille, le charge souvent

d'aller inspecter telle prison, tel haras ou tel receveur de province,

et ses collègues disent malicieusement de lui, sous le manteau de la

cheminée: «Il paraît que la femme de Léopold va le doter bientôt d'un

nouveau _gage de son amour_, car on vient de le nommer sous-chef. _E

sempre bene._»

N'oublions pas le trembleur. Ce type comporte plusieurs subdivisions. Il

y a d'abord l'employé qui a peur des révolutions, des dénonciations et

des destitutions. Mais passons légèrement sur cette variété; elle est

digne de compassion. Vient ensuite l'employé très-exact: celui-là

tremble pendant trente ans d'arriver trop tard à son bureau, et la peur

de ne pouvoir signer le lendemain ce que, dans le langage administratif,

on nomme l'état de présence, le poursuit jusque dans son sommeil. Aussi

se défie-t-il des accidents, des rues barrées, des encombrements, des

embellissements, de sa montre, des horloges publiques et particulières,

de tout enfin. Mais, hélas! il peut se trouver une fois en sa vie

retardé de cinq minutes, et vous pouvez alors le reconnaître à son air

préoccupé, effaré, à la manière dont il se fait place à travers la

foule, à la légèreté avec laquelle il rase l'asphalte des trottoirs.

Qu'a-t-il besoin d'un omnibus? il les laisse tous derrière lui. Enfin,

il arrive, et il n'est pas réprimandé. N'importe, il ne s'exposera pas

de longtemps au reproche d'inexactitude, et pendant un an son nom

figurera en première ligne sur l'état de présence.

J'ai connu un martyr de ce terrible état de présence. Il avait

vingt-quatre ans et il était amoureux, très amoureux. Un jour, il obtint

de sa belle un rendez-vous pour le lendemain à dix heures du matin. «Dix

heures! pensa-t-il quand il se trouva seul, et le ministère, et mon

avenir, et l'état de présence! Moi qui jusqu'à présent n'ai pas manqué

de le signer une seule fois! Que dirait mon Chef?» Le pauvre diable

n'alla pas à son rendez-vous; mais quinze jours après, il aperçut

l'objet de ses amours au bras d'un de ses camarades qui était malade

régulièrement deux fois par semaine.

Il y a de ces nuances d'employés sur lesquelles il serait oiseux

d'insister, et que le nom dont on les désigne peint suffisamment. Tel

est le flâneur, qui trouve le moyen de travailler une heure par jour; le

piocheur, qui se fait scrupule de perdre une minute; le malade

imaginaire, qui est menacé pendant trente ans d'une grave maladie dans

l'attente de laquelle il se repose, se fait saigner, prend médecine tous

les quinze jours; le loustic, chargé de la partie des calembours et des

mystifications; le flatteur, auquel ses camarades attachent

ordinairement le grelot d'espion, etc., etc.: mais le cumulard demande

un coup de pinceau spécial et un cadre à part.

La vie administrative commence généralement à dix heures du matin et

finit à quatre. Tant qu'un employé est garçon, il passe à dormir ou à ne

rien faire les dix-huit heures de liberté que lui laisse l'état. Mais si

cet employé se marie et que la misère arrive avec les enfants, il faut

bien songer à tirer parti de son temps. Alors commence pour lui la vie

la plus laborieuse et la plus remplie qui se puisse imaginer. Il est à

peine six heures du matin, et le voilà déjà qui copie des actes ou des

matrices de rôles, colorie des gravures, donne des leçons de danse ou de

cornet à piston, rédige des articles pour les magasins pittoresques,

barbouille des romans ou des résumés à cinquante francs le volume,

suivant l'intelligence ou la vocation qu'il tient de Dieu. De dix à

quatre, il est à l'état. A six heures, son dîner fini, il va jouer de la

contre-basse à quelque théâtre du boulevard, ou bien, si la nature ne l'a

pas fait artiste, tenir les livres du tailleur, du grainetier, de

l'épicier ou de tout autre négociant de son quartier. Voilà son

existence de tous les jours jusqu'à onze heures du soir. Pauvre martyr

du mariage! quelle activité, quel dévouement! Moyennant cela, il est

vrai, grâce à ce travail constant de dix-sept heures par jour, l'employé

cumulard parvient à donner des vêtements et du pain à sa femme, à ses

enfants; il augmente de huit ou neuf cents francs les quinze cents

francs dont l'engraisse le budget de l'état.

Tels sont les principaux types de l'employé. La vie de l'employé dans

les départements diffère un peu de celle qu'il mène à Paris. D'abord,

presque tous les employés de province sont mariés à trente ans;

Car, que faire en province, à moins qu'on s'y marie?

et, mariés ou non, ils sont plus heureux que leurs confrères de la

capitale. Là au moins l'existence n'est pas matériellement impossible,

et ils peuvent voir de riches négociants et d'aisés propriétaires vivre

aussi sobrement qu'eux. Et puis, dans les petites villes de province,

l'employé est entouré d'une certaine considération. Garçon, ses quinze

ou dix-huit cents francs font envie à bien des mères, et plus d'une

demoiselle le préfère à quelque bon marchand du pays, parce qu'avec lui

elle n'aura pas de magasin à surveiller, parce qu'elle pourra dîner à

cinq heures, parce qu'elle sera reçue à la préfecture. Marié, il est

invité, recherché, admis dans les maisons les plus considérables de la

ville, sauf dans l'OEil-de-Boeuf de l'endroit, lorsqu'une particule bien

positive ne précède pas son nom. Si sa femme est jeune, jolie ou

spirituelle, elle est l'intime de madame la Préfète, de madame la

Générale, de madame la Sous-Intendante (pardonne, Académie, mais ces

mots ont cours en province); il est de tous les dîners, et il va les

jours des grandes et des petites soirées chez le receveur-général.

Quelle douce existence! Et ce n'est pas tout. Chaque soir, quand le

marchand aune encore ses mousselines, quand l'ouvrier regarde le ciel

avec dépit, impatient de voir le soleil disparaître à l'horizon, quand

la couturière laborieuse redouble d'ardeur en s'apercevant qu'elle n'a

pas encore gagné ses vingt sous, l'employé et sa femme, frais, bien

attifés, pimpants, vont se promener nonchalamment au jardin des plantes

de l'endroit, à l'esplanade, sur les lices, dans la campagne; ou bien,

si l'hiver est venu, ils se réunissent à d'autres employés pour jouer la

bouillotte à un centime la fiche, caqueter, contrôler les dames du pays,

lire les revues nouvelles, et parler de leurs droits à l'avancement

jusqu'à onze heures du soir.

Cependant ces mêmes employés ne sont pas heureux, ils ont un chagrin, un

ver rongeur dans l'imagination. Le croirait-on? ils portent envie aux

employés de Paris. «Ah! si nous étions à Paris, on ne nous oublierait

pas ainsi! se disent-ils. Il n'y a d'avancement, de faveurs, de

gratifications, que pour les employés de Paris. On gagne toujours

quelque chose à vivre près du _soleil_. Quand pourrons-nous aller à

Paris?» Le jour vient enfin où, après mille privations préalables, il

leur est possible de faire le grand voyage, et comme ils ont su capter

la bienveillance des députés, pairs de France et lieutenants-généraux de

toutes leurs résidences, ils ne doutent pas qu'en les faisant _donner_

habilement, ils n'emportent la place objet de leurs voeux. Mais ici je

m'arrête. On n'a pas oublié le désenchantement et l'exaspération de

l'infortuné Félicien. Ces déconvenues se renouvellent plus d'une fois

tous les jours.

On le voit donc, l'employé se plaint à Paris, il se plaint en province,

il n'est heureux nulle part. Règle générale, il n'y a pas de plus

triste condition, d'imagination plus mécontente et plus tourmentée que

celle de l'employé. Qu'on se figure un homme gagnant à peine de quoi

vivre, obligé de solliciter, de s'abaisser, de ramper pour obtenir

justice, et convaincu par les plus tristes expériences que s'il ne

sollicite pas, ne s'abaisse pas, ne rampe pas, s'il se borne à attendre,

se confiant dans l'impartialité des dispensateurs d'emplois, il pourrira

au pied ou sur les derniers barreaux de l'échelle administrative. Que

faire? dans cette dure alternative, il se résigne aux nécessités que

l'intrigue lui a faites: il intrigue à son tour, il se démène, il

s'ingénie à deviner les hommes qui deviendront puissants, s'attache à

eux et parvient quelquefois, en coudoyant celui-ci, renversant celui-là,

laissant derrière lui des droits réels, incontestables, à se carrer dans

une sinécure de huit à dix mille francs.

Quoi qu'il en soit, tandis que les uns et les autres maugréent, se

lamentent, maudissent l'intrigue ou profitent de l'intrigue, le temps a

marché pour tous. L'époque de la retraite est venue et l'employé compte

trente ans de service. Mais ici, nouvelles doléances, nouveaux sujets de

désolation. Tant que l'employé a été jeune, il a soupiré après le jour

où il pourrait prendre sa retraite, briser ses chaînes, recouvrer sa

liberté, son indépendance, son franc-parler, etc.; mais vienne l'époque

jadis tant désirée, et son langage n'est plus le même. On dirait le

bûcheron de la fable en face de la Mort. «Quoi! déjà! s'écrie-t-il;

quelle injustice! quelle barbarie! A peine commençais-je à recueillir le

fruit de mes travaux, à pouvoir vivre de ma place, et l'on me renvoie,

et l'on supprime d'un trait de plume la moitié de mes revenus! Moi, qui

ai tant de plaisir à juger, classer, rédiger, calculer, expéditionner!

que vais-je devenir?» L'employé oublie alors qu'il fut un temps où il

s'indignait de ce que des vieillards, des ganaches, s'obstinaient à

barrer le chemin aux jeunes gens. N'importe; on le met à la retraite à

son tour, contre son gré, en dépit de ses réclamations, et si tous ses

enfants sont mariés ou placés, si rien ne le retient plus à Paris, il se

retire dans quelque petite ville des environs où il vit d'ordinaire

jusqu'à quatre-vingts ans. Heureux quand ses économies lui ont permis

d'acheter un carré de terre et de s'abonner, de moitié avec le maire de

l'endroit, au vétéran des journaux de l'opposition!

Cependant cette résignation et cette longévité rencontrent des

exceptions fâcheuses. «Connaissez-vous la nouvelle? dit quelquefois, en

taillant sa plume, un employé à ses camarades de bureau; notre ancien

Chef?

--Eh bien?

--Vous savez qu'il s'était retiré dans les environs de Chantilly, aux

portes d'un charmant village, en face d'une végétation magnifique,

admirable; mais, le pauvre homme! c'est la verdure de ses cartons qu'il

lui fallait. Dès qu'il a cessé de la voir, sa santé est allée en

dépérissant, il a langui six mois, lui, si content et si heureux dans la

poussière de son bureau! Enfin, l'ennui a voûté son dos, fait vaciller

ses jambes; il s'est peu à peu affaibli, affaissé.....

--Et comment va-t-il maintenant?

--Très-bien: il est mort.»

PAUL DUVAL.

[Illustration: L'AME MÉCONNUE.]

[Illustration]

L'AME MÉCONNUE.

VOICI un état tout à fait nouveau, une existence qui n'a pas

d'antécédents, comme la plupart de celles dont on s'occupe dans ce

livre. L'écolier de la Sorbonne du quinzième siècle est l'ancêtre

pittoresque de l'étudiant; l'avoué descend en ligne directe du procureur

et a recueilli exactement tout l'héritage; le dandy n'est qu'une

transformation du raffiné, du muguet, du roué, de l'homme à la mode, de

l'incroyable et du merveilleux; et l'académicien de nos jours n'est

qu'un dérivé très-altéré des grands écrivains du dix-septième siècle.

Mais l'âme méconnue ne se trouve pas au delà de notre époque, j'ose même

dire, au delà de notre littérature. Ce n'est pas non plus une

importation comme le lion, le touriste, l'amateur de courses; c'est un

produit indigène de notre industrie littéraire: l'âme méconnue

appartient à la France; elle appartient au peuple le plus gai et le plus

spirituel de la terre, à ce qu'il dit.

Peut-être que si les Anglais étaient moins occupés à nous souffler nos

plus petites inventions mécaniques pour en faire des moteurs colossaux

de fortune; peut-être que s'ils n'avaient pas à nous enlever notre

commerce des lins, notre fabrique de soies, et que s'ils n'étaient pas

en quête de quelque lentille monstrueuse pour donner aux rayons de leur

mauvais soleil borgne une chaleur qui pût mûrir la vigne, et

transplanter dans les marécages d'Écosse les récoltes de Bordeaux;

peut-être, dis-je, que, s'ils n'étaient pas occupés à tout cela, ils

pourraient encore nous disputer la vocation de l'âme méconnue. En effet,

le premier germe de cet être réel, et fantastique tout à la fois, se

trouve peut-être dans les oeuvres de leur grand Byron. Mais, il faut le

reconnaître, c'est la graine d'une fleur poétique que nous avons seuls

recueillie; et tandis que ces pauvres gens, tout préoccupés d'intérêts

vulgaires et matériels, ramassaient à nos pieds les inventions de toute

sorte de M. Brunel, que nous y avons laissées dédaigneusement, nous

enlevions à leur barbe cette admirable semence pour la répandre et la

propager sur notre sol.

Il faut le reconnaître, la culture a été bonne; il y a eu de profonds

sillons tracés à bec de plume; il y a eu engrais de poésies

mélancoliques, fumier de romans: aussi comme elle a grandi, prospéré,

multiplié! L'ivraie le dispute au bon grain, et l'étouffera bientôt.

Qu'est-ce donc que l'âme méconnue? Je vais tâcher de vous l'expliquer.

Ce n'est pas sans intention que je l'ai comparée à une fleur (il y a des

fleurs très-laides et qui sentent mauvais). En effet, comme la fleur,

elle est des deux sexes: il y a l'âme méconnue-homme, et l'âme

méconnue-femme.

L'âme méconnue-homme est assez rare, et ne pousse guère que dans la zone

littéraire. On la qualifierait mieux peut-être en l'appelant génie

méconnu, attendu que les individus de cette espèce appellent _génie_

tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent, tout ce qu'ils disent.

Cependant ce nom n'est pas généralement adopté. Les pères de famille les

appellent des fainéants; les gens d'affaires, des imbéciles, et les

marchandes de modes les confondent quelquefois avec les poëtes. Donc, si

nous en avons parlé, c'est pour prier nos confrères en botanique morale

de vouloir bien diriger leurs observations sur ce genre de végétaux, si

par hasard il en tombe quelque individu sous leur loupe.

Je ne m'occuperai donc que de l'âme méconnue-femme, dont la

multiplication mérite de fixer les regards du philosophe.

L'âme méconnue-femme est, en général, d'un aspect plutôt bizarre

qu'agréable. Elle affecte des formes insolites et cependant

très-diverses. Toutefois, la plus commune se reconnaît aux signes

extérieurs suivants: des robes d'un taffetas bistre passé, ou de

mousseline-laine noire et rouge, un chapeau de paille cousue orné de

velours tranchant, des gants de filet, très-peu ou point de cols ou de

collerettes: tout ce qui est linge blanc lui est antipathique; un

lorgnon d'écaille suspendu au cou par un petit cordon de cheveux, une

broche avec dessus de cristal où il y a des cheveux; bague où il y a des

cheveux, bracelets tissés de cheveux avec fermoir enfermant d'autres

cheveux: l'âme méconnue a énormément de cheveux, excepté sur la tête. Le

peu que les profondes rêveries lui en ont laissé pend à l'anglaise le

long de joues creuses et d'un cou remarquablement long et fibreux.

L'auréole des yeux est d'un jaune sentimental et terreux, que les larmes

ne lavent pas toujours suffisamment; la main est blanche, tachetée

d'encre à l'index et au médius, et légèrement bordée de noir à

l'extrémité des ongles. Quant à ce parfum de femme que don Juan

percevait de si loin, il nous a paru sensiblement altéré en elle par

l'absence de toute espèce de parfums.

En général, l'âme méconnue ne prend tout son développement que fort

tard, entre trente-six et quarante ans. C'est une fleur d'automne qui

souvent passe l'hiver et résiste aux frimas qui blanchissent sa corolle.

On cite cependant quelques exemples d'âmes méconnues qui ont fleuri au

printemps, de dix-huit à vingt ans. Mais ce n'a pu être qu'à l'aide

d'une chaleur factice, d'une culture forcée, chauffée de romans dévorés

en cachette, qu'on a pu obtenir de pareils résultats. Et encore, le plus

souvent, avortent-ils complétement à la moindre invitation de bal; et il

suffit de les transporter à cet âge dans le terrain solide du mariage

pour les transformer complétement.

Il n'en est pas de même de l'âme méconnue qui s'est développée à son

terme; et celle-ci a cela de particulier que, lorsqu'au lieu d'être

transportée dans ce terrain légitime dont nous parlions tout à l'heure,

elle y vient d'elle-même, elle est d'autant plus vivace et plus

dévorante.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 39 / 49 段