fatiguera de ces rares et infructueuses représentations devant un public
de banlieue. Elle commencera à songer aux intérêts de sa fortune autant
qu'à ceux de son amour-propre. A vingt-cinq ans, elle se présentera chez
l'un de ces correspondants dramatiques, que la gent comique a
brutalement flétris du sobriquet de marchands de chair humaine; elle
sera engagée pour aller représenter, à Rouen ou à Bordeaux, les reines
de tragédie, les premiers rôles du drame moderne, les grandes coquettes
de la comédie. Comme Molière, Corneille, Racine et Marivaux sont un peu
tombés en disgrâce dans notre belle France, et que le parterre des plus
grandes villes veut le ballet d'abord, puis l'opéra, puis le drame en
lever de rideau, elle jouera cent fois la _Tour de Nesle_, la _Chambre
ardente_, et tous les ouvrages de M. Anicet-Bourgeois. Puis à ce rude
travail ses moyens s'useront; elle passera des troupes sédentaires dans
une troupe d'arrondissement, et finira, belle qu'elle est encore et
vertueuse qu'elle a été toujours, par épouser un capitaine de
recrutement de Carcassonne, ou un entreposeur de tabacs de Clermont en
Auvergne. Et alors, au front de la nouvelle demeure champêtre qu'elle se
sera choisie, on pourra écrire ces mots:
«Ici gît Herminie Soufflot, élève du Conservatoire, etc., etc.»
Gare... gare... voici Frétillon... Frétillon était fleuriste... mais à
force d'avoir vu jouer Déjazet, à force d'avoir entendu chanter Achard,
elle s'est sentie prise d'un goût singulier pour le théâtre... Elle fut
admise au Conservatoire par la protection de la concierge de
l'établissement, qui est sa propre tante... On lui trouva le minois
piquant et la jambe bien faite... On ne désespéra pas de la voir un
jour,
«Un peu trop forte en gueule et trop impertinente!...»
Elle fut classée dans les _tabliers_. Elle étudie les Dorine, les
Madelon, les Lisette, les Fanchon, toutes les soubrettes de Marivaux,
toutes les servantes de Molière! Elle serait incontestablement appelée à
faire de rapides progrès dans son emploi, si elle n'aimait pas tant les
parties d'âne à Montmorency, les promenades au bois de Boulogne en
cabriolet de régie, les toilettes élégantes et les petits repas. Son
début à la Comédie-Française ne sera pas plus heureux que celui
d'Herminie Soufflot. Un feuilletoniste, auquel elle aura été
recommandée, dira _qu'elle a de l'avenir_, et ce sera tout. Mais ne
craignez pas que nous la perdions, ne craignez pas qu'elle aille comme
Herminie s'enterrer dans une ville de province! Frétillon quitter Paris!
Frétillon, ne plus voir le boulevard Montmartre, ne plus souper au café
Anglais, ne plus parader aux avant-scènes des théâtres, ne plus étaler
ses grâces et ses dentelles au bal Musard!... Non... non!... Frétillon
restera à Paris! Elle profitera de ses études du Conservatoire pour
jouer les amoureuses sur une scène de vaudeville, et longtemps encore
elle fera l'orgueil et la joie des Lions littéraires et des Lions de la
mode!
Quel est ce groupe d'où sortent des fioritures, des roulades et des
points d'orgue? C'est celui de mesdemoiselles de la classe de chant.
Toutes elles rêvent des débuts au grand Opéra, et les succès des Falcon
et des Damoreau les empêchent de dormir! Combien d'entre elles
échoueront au port et seront réduites à aller à Angers ou à Bayonne,
tenir l'emploi des _Dugazon_! Heureuses encore quand elles ne tomberont
pas dans l'une de ces troupes ambulantes, où la _prima donna_ est
obligée de venir, dans la même soirée, chanter la Rosine du _Barbier_ et
débiter les longues tirades de l'héroïne du mélodrame en vogue!
Passons maintenant à l'intéressante division des pianistes.--Les
pianistes!--Essayez de les compter; elles sont aussi nombreuses que les
étoiles au firmament?--Quelle est aujourd'hui la maison où l'on ne
rencontre pas un méchant piano dans quelque coin? Quelle est la mère qui
se refuse le plaisir de faire apprendre le piano à sa fille? Le piano
n'est-il pas l'assaisonnement obligé de tous les maussades programmes
des maisons d'éducation? Trouverez-vous une demoiselle à marier qui ne
fasse pas tant bien que mal retentir les touches d'un piano sous ses
doigts agiles?
Au Conservatoire, la division des pianistes a cela de particulier,
qu'elle ne se compose pas seulement d'enfants des familles bohémiennes,
ou de quelques intelligences d'élite entraînées vers l'art par une
vocation irrésistible; elle compte dans son sein beaucoup de jeunes
personnes de la classe moyenne et aisée. En effet, le bourgeois, être
essentiellement positif et calculateur, se fait à part lui cette
réflexion:--«Je paie trois ou quatre cents francs de contribution par
an. C'est l'argent des contribuables qui défraie les dépenses du
Conservatoire, qui y entretient les meilleurs professeurs de Paris, y
propage les méthodes les plus parfaites! N'ai-je donc pas le droit
d'envoyer ma fille Lili au Conservatoire pour y apprendre le piano... le
piano que moi et ma femme aimons tant! D'ailleurs cela m'épargnera un
maître à domicile, et diminuera d'autant le chiffre de la somme que je
verse tous les ans dans la caisse du percepteur de mon arrondissement.»
Profondément calculé, n'est-ce pas?--Le bourgeois, qui est juré,
électeur, capitaine de la garde nationale et qui jouit d'une grande
considération dans son quartier, trouve facilement le moyen d'obtenir
pour sa fille l'entrée de l'école royale, et voilà pourquoi, lorsque par
hasard vous allez acheter un briquet phosphorique le soir chez votre
épicier, vous entendez retentir dans l'arrière-boutique le son d'un
piano qui soupire la romance de _Guido_.
Les pianistes du Conservatoire font l'orgueil de leurs parents, la joie
des fêtes de familles, les délices des concerts à trois francs par tête
et le désespoir des infortunés qui demeurent au même étage qu'elles.
Je me croirais coupable, si je n'esquissais pas la silhouette de la
harpiste.--Au Conservatoire, la harpiste est presque toujours seule de
son espèce; aussi, lorsqu'à la distribution des prix, M. le ministre de
l'intérieur recommande aux élèves une noble émulation, elle n'est pas
forcée de prendre ces paroles pour elle. Une nouvelle harpiste succède
tous les dix ou vingt ans à la harpiste qui se retire; mais il est inouï
que deux harpistes se soient trouvées en même temps sur les bancs de
l'école. Et, comme la harpe est un instrument fort difficile et qui
exige de longues études, ordinairement la harpiste qui est entrée au
Conservatoire dans la fleur de la jeunesse, en sort avec des cheveux
gris et sans savoir pincer de cet instrument fatal auquel elle a voué
son existence. Il est vrai qu'il lui reste une ressource pour ses vieux
jours; la harpe exige des attitudes fort gracieuses et fort artistiques,
et l'ex-élève du Conservatoire peut gagner sa vie en posant dans les
ateliers. Les _Corinne au cap Mysène_ lui sont naturellement dévolues.
La harpiste s'appelle Éloa. Elle porte une robe blanche, une ceinture
bleue, qui flotte au gré des vents, et des cheveux bouclés. Son âme est
pure comme l'azur d'un ciel pur, son oeil erre dans l'espace,
l'inspiration réside sur son front large et radieux... Elle est toujours
dans les nuages, au-dessus des choses de la terre... On ne lui connaît
d'autre faiblesse humaine que d'aimer la galette qui se vend à côté du
Gymnase.
Je ne sais vraiment pas pourquoi messieurs les administrateurs de l'art
dramatique en France ont, dans leur haute sagesse, séparé les classes de
danse des classes de chant et de déclamation; les classes de danse
ressortissent de l'Académie royale de musique, et sont justiciables de
la haute surveillance de M. Duponchel. Je ne m'arrêterai pas à mettre en
saillie ce qu'il peut y avoir de peu convenable à jeter de jeunes
enfants dans toutes les agitations de la vie de coulisses; il serait
hors de saison de prendre ici la grosse voix d'un moraliste. Je dirai
seulement qu'il eût été raisonnable de réunir sous le même toit, sous la
même main, sous la même direction, les trois branches de l'éducation
scénique; on y eût gagné en progrès et surtout en ensemble.
Je veux réunir ce que messieurs les administrateurs ont séparé; et pour
achever le tableau, je dirai quelques mots de mesdemoiselles les élèves
de la classe de danse. Ce ne sont plus ici les mêmes physionomies, ce
n'est plus la même nation.
Vous avez entendu parler de cette colonie de jeunes et jolies femmes qui
peuple certains quartiers de la Chaussée d'Antin. Par une belle soirée
d'été, toutes les fenêtres de la rue Notre-Dame-de-Lorette, de la rue de
Bréda, de la rue de Navarin, de toutes ces rues élégantes que
l'industrie des entrepreneurs vient de jeter comme par enchantement sur
la colline Saint-Georges, s'ouvrent avec mystère, et se garnissent de
mille jolis visages, de mille bouches souriantes, de mille tailles
divines, de mille regards bleus, noirs, verts, bruns; le vent se joue
dans les longues boucles des chevelures, et de jolies petites mains
blanches se dessinent coquettement sur le fond grisâtre des jalousies
entre-bâillées. Au premier coup d'oeil, on s'imaginerait, pour peu que
l'on ait l'imagination poétique, avoir découvert tout à coup des
échappées inconnues sur le paradis de Mahomet.
Parmi ces houris, les unes sont choristes des théâtres de vaudeville,
les autres, danseuses ou coryphées au grand Opéra; les autres,
grisettes des hauts magasins de modes et des grands ateliers de couture;
les autres enfin mènent une existence douce et oisive. Aucune de ces
dames n'a de rentes sur l'état, et cependant elles dînent chez Véry,
soupent au café Anglais, ne sortent qu'en voiture, ont des toilettes
éblouissantes, et sont entourées de toutes les jouissances du luxe.
D'où viennent toutes ces femmes de loisir, ou plutôt ces femmes
aimables, comme elles s'appellent elles-mêmes? La classe ouvrière de
Paris en fournit quelques-unes; la plupart nous sont envoyées par les
départements. Dès qu'à Strasbourg ou à Bayonne une fille jeune et jolie
a écouté avec trop de complaisance les doux propos d'un Lovelace de
l'endroit ou de quelque bel officier de la garnison, dès qu'il lui
devient matériellement impossible de dissimuler sa faute aux yeux
indiscrets de ses excellentes voisines, vite elle prend la diligence et
vient se cacher dans Paris, ce grand désert si peuplé. Là son éducation
se fait vite, et bientôt elle brille au milieu des lionnes de la
fashion!--Mais l'enfant?--Ah! tant que ce fruit d'une première erreur
est encore jeune et tendre, la mère le tient enfermé dans quelque
pension du voisinage et va tous les mois pleurer en l'embrassant. Mais
l'âge vient; l'enfant grandit. Si c'est un garçon, il prend sa volée de
bonne heure et sans demander la permission de personne: il devient
sous-officier de lanciers, acteur de province, commis voyageur pour la
partie des spiritueux, ou premier dentiste de sa majesté l'empereur de
toutes les Chines à l'usage des paysans de la Beauce et du Forez, et
n'écrit de temps en temps à sa respectable mère que pour lui rappeler
l'exemple du Pélican et lui demander, au nom de la nature, quelques écus
sonnant et ayant cours. La mère s'afflige peu de l'absence de ce mauvais
sujet, et ne parle jamais de lui à ses amis des deux sexes.
Mais si elle a une fille, oh! sa conduite est bien différente. Elle
n'est point jalouse d'elle, comme certaines mères du monde bourgeois.
Non.... elle a assez aimé, elle a été assez aimée, pour savoir au juste
ce que vaut la passion, ce que valent les plaisirs, ce que valent les
hommes, et pour n'avoir plus rien à craindre, ni à envier de ce côté-là.
Ce qu'elle rêve maintenant, c'est un brillant avenir; ce qu'elle
redoute, après sa vie de luxe et de jouissances, c'est la misère; et la
fortune qu'elle n'a pas su faire, elle veut que sa fille, sa chère
Corinne, la fasse. Grâce à ses liaisons avec le corps diplomatique,
Corinne entre dans la classe de danse de l'Académie royale de musique,
où elle retrouve toutes les filles des amies de sa mère, Néala de
Saint-Remy, Lisida de Barville, Antonia de Sainte-Amaranthe, Maria de
Bligny, Fenella de Saint-Victor, etc., etc. Là elle apprend la
_cachucha_ et les choses du coeur. Sa mère suit ses progrès avec une
admiration toujours croissante, elle vante partout le développement
hâtif de ses formes, le perlé de ses pirouettes, la blancheur de son
teint, la grâce de ses ronds de jambe, la délicatesse de ses traits et
l'élévation de ses pointes. Pour obtenir des débuts pour elle, elle fait
une cour assidue à toutes les puissances de l'Opéra, depuis le concierge
jusqu'au maître de ballets. Enfin le grand jour est arrivé; Corinne,
riche de ses quinze ans, doit danser un pas de trois dans un ouvrage en
vogue. Toutes les fées du quartier Notre-Dame-de-Lorette, tous les beaux
du jockey's-club se donnent rendez-vous rue Lepelletier. La gentillesse et
les jetés battus de Corinne ont un succès fou. La mode salue ce nouvel
astre qui se lève à l'horizon. Quinze jours après, Corinne se promène
au Bois en galant équipage avec son protecteur, sa mère et l'amant de sa
mère.
Mais toutes les élèves de la classe de danse n'ont pas le même bonheur
que Corinne. Beaucoup d'entre elles végètent assez longtemps dans le
corps de ballet, et ne sont que des sylphides à la suite: cela vient
ordinairement de ce que leur première inclination a été mal placée;
elles ont eu la faiblesse de se laisser séduire par un étudiant en droit
qu'elles ont rencontré au Ranelagh, ou par un musicien allemand qui les
menaçait de s'empoisonner avec de la potasse! Pour relever ces anges
déchus, il ne faut rien moins que la protection d'un journaliste
influent ou d'un banquier cosmopolite.
Une physionomie assez curieuse est celle du professeur de danse à
l'Académie royale de musique. Quand un danseur, après trente ans de
_loyaux services_, n'a plus la force de s'_enlever_ et de piquer avec
vigueur l'entrechat classique, quand il est fatigué, éreinté, fourbu, on
en fait un professeur: ce sont là ses invalides. Il a des cartes de
visite sur lesquelles on lit: _Polydore Larchet, ex-premier sujet de
l'Académie royale de musique, professeur de danse à l'Académie royale de
musique_.
Polydore Larchet est un petit vieillard qui marche la tête haute, le
jarret tendu et les bras arrondis. Il porte une perruque blonde, un
habit bleu barbeau, un pantalon jaune collant et des escarpins en toute
saison. C'est un partisan frénétique de la danse noble; il ne fait qu'en
soupirant des sacrifices aux méthodes nouvelles. Il rappelle sans cesse
qu'il a eu l'honneur de danser à Erfurth devant leurs majestés les
empereurs Napoléon et Alexandre, et que les grandes dames du temps ne
pouvaient se rassasier de le voir en fleuve Scamandre. Il se découvre
quand il prononce le nom de M. Vestris, et soutient que Louis XIV est le
plus grand roi que nous ayons eu, parce qu'il était le plus beau danseur
de son époque.
C'est au milieu de sa classe qu'il faut voir M. Polydore Larchet: il est
beau de dignité concentrée, ne se fâchant jamais, ne se servant que
d'expressions choisies. Il ne parle à aucune de ses élèves, même à la
plus jeune, qu'avec les formules les plus polies et les plus
étudiées.--«Mademoiselle Julia, voulez-vous avoir la bonté de mettre les
pieds en dehors.--Mademoiselle Amanda, voulez-vous être assez aimable
pour lever davantage le bras gauche.» Polydore est le dernier
représentant de la vieille galanterie française.
On ne veut plus de danseurs; on les proscrit au nom du goût. Bientôt
l'art chorégraphique ne sera plus cultivé que par la plus belle moitié
du genre humain. Le professeur de danse à l'Académie royale de musique
est donc une figure, qui dans peu de temps sera effacée de la collection
des caricatures nationales. Il était, je crois, utile de l'esquisser
dans notre recueil.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maintenant si vous me demandez combien le Conservatoire produit, par
année, de grands talents, je vous engagerai à parcourir les différents
théâtres de la capitale. Rachel, Duprez, Frédérick-Lemaître, ne sont pas
élèves du Conservatoire. Je me contente de constater ce fait, sans
vouloir entrer dans une discussion théorique qui pourrait vous endormir
et vous laisser de moi un souvenir très-affligeant.
L. COUAILHAC.
[Illustration: LE POSTILLON.]
[Illustration]
LE POSTILLON.
QUELLE QUE soit la route de France que vous parcouriez, il n'est pas une
ville, pas un bourg où vos yeux ne soient tout d'abord frappés de ces
mots inscrits sur les murs de l'une des principales maisons: _Poste aux
chevaux_. C'est là qu'entouré de ses nombreux serviteurs réside le
représentant de l'une de nos plus belles institutions, le maître de
poste.
De création royale, tour à tour décorés du titre de _maistre_ et de
celui de _chevaucheur de l'escurie du roi_, maintenus dans leurs
priviléges à ces époques de révolutions où les droits mêmes du souverain
étaient méconnus, riches propriétaires pour la plupart, les maîtres de
poste forment un corps d'élite dans les cadres duquel se trouvent
étroitement joints, par un lien commun d'industrie, le prince et
l'agriculteur, le duc et pair et le fermier.
Ce serait peu cependant pour la gloire de Louis XI d'avoir créé les
postes, si, le même jour, il n'eût exclusivement attaché à leur service
_la guide_, aujourd'hui le _postillon_. N'est-ce pas le postillon, en
effet, qui entretient l'union et le mouvement entre ces nombreux relais
dont notre France s'enorgueillit à bon droit? n'est-ce pas à lui que
sont _matériellement_ dus les rapports d'homme à homme, de ville à
ville, d'État à État? à chaque voyage, arbitre de notre vie ou de notre
mort, n'est-il pas enfin, par son travail, le principal élément de la
prépondérance ordinaire dont son maître jouit, la source première de
l'air d'aisance et de supériorité répandu sur tout ce qui l'approche?
Arrêtons-nous devant une de ces habitations placées sur la route de ***.
Elle appartient, depuis la restauration, à un vieux général qui s'y
repose en paix des fatigues de vingt années de guerre: accoutumé au
tumulte des camps, c'est encore avec plaisir qu'il contemple le
mouvement inséparable d'une maîtrise de poste fréquentée. Nous ne dirons
rien de la partie réservée à sa demeure particulière; celle destinée à
l'exploitation nous semble seule utile à décrire.
On la reconnaît facilement à un mur élevé, qui, appuyé contre l'une des
faces latérales de la maison de maître, est partagé par la grande porte,
au-dessus de laquelle se lit en longs caractères noirs l'inscription
sacramentelle: _Poste aux chevaux_.
Entrons, et si vous n'avez jamais été à même de parcourir un de ces
intéressants établissements, placés sous la surveillance immédiate de
l'autorité, et se ressemblant tous, à l'importance du lieu près, vous ne
regretterez pas, j'espère, la visite que nous allons faire de compagnie.
A droite, à gauche, devant nous, s'élèvent les bâtiments, tous destinés
à des usages différents. Ici, les écuries surmontées de greniers aérés
où se conserve le fourrage nécessaire à la consommation de chaque jour;
là, la _fainière_ ou vaste magasin de réserve où s'entassent les
provisions faites pour l'année; de cet autre côté, les remises, les
hangars, la sellerie, la forge, tous les communs enfin nécessaires à une
exploitation de ce genre.
L'espace demeuré libre entre ces trois corps de logis forme une belle et
vaste cour au milieu de laquelle s'élève un puits artésien qui fournit
une eau saine et abondante.
Le pansage est terminé, les _musettes_[17] se reposent; l'heure du repas
approche, de nombreux postillons se mettent en mouvement. Avant de
passer outre, faisons une connaissance plus intime avec eux.
[17] Sac dans lequel le postillon renferme les objets nécessaires au
pansement, et qui sont sa propriété.
De toutes les classes, la plus difficile peut-être à régir est celle des
postillons. Après avoir vanté les services qu'ils rendent, pourquoi
faut-il ajouter que, fiers de leur origine, ils possèdent au suprême
degré les défauts ordinaires aux valets de grandes maisons, c'est-à-dire
qu'ils sont pour la plupart insolents, ivrognes, paresseux, méchants, et
quelque peu bavards? Joignez à cela une grande propension à faire
_danser_ le fourrage confié à leur garde, des habitudes d'indépendance
inséparables de la vie active qu'ils mènent, une haute opinion
d'eux-mêmes due à de nombreux succès obtenus sur les Lucrèces du pays,
et vous comprendrez facilement qu'être sévère, mais juste avec eux, est
le seul moyen d'en obtenir la soumission nécessaire. Les règlements qui
les régissent sont écrits dans ce double but. Récompenses pour blessures
graves, indemnités en cas de maladie, pension de retraite au bout de
vingt ans de service, devoirs à remplir, discipline exacte, tout y est
prévu, voire même les punitions qui, selon la faute, consistent tantôt
dans une amende, tantôt dans une mise à pied, quelquefois dans le
renvoi, mais pour les cas les plus graves seulement. Au maître de poste
appartient l'exécution de ce code, sauvegarde de son autorité.
Ici le général a transmis cette tâche pénible à un de ses anciens
compagnons d'armes, qui, après y avoir gagné le surnom de _singe_,
sobriquet obligé, dans le métier, de tout gérant ou homme d'affaires,
est parvenu, avec l'aide d'une discipline toute militaire, à établir les
choses sur le pied où elles sont aujourd'hui.
Aussi voyez quelle activité et pourtant quel ordre parmi ces hommes: les
uns charrient le foin, les autres vannent l'avoine, celui-ci mouille le
son, celui-là porte la paille; tous travaillent, et les chevaux, par des
hennissements répétés, témoignent à l'envi le désir de recevoir la
ration qui leur est destinée.
Pénétrons dans l'intérieur des écuries, assez larges pour laisser un
libre passage entre une double rangée de chevaux normands parmi lesquels
il est facile de reconnaître ceux de _volée_ à leur jambes fines, au feu
qui s'échappe de leurs naseaux, les _porteurs_ et les _sous-verges_ à
leur taille plus élevée, à leurs formes carrées et vigoureuses.
_Râteliers_, _mangeoires_, _coffres à avoine_, _coussinets_ destinés à
recevoir les selles, _chandeliers_ auxquels se suspendent les harnais,
comme tout y est propre et bien tenu! Une litière fraîche attend les
chevaux en course, dont les barres mobiles indiquent la place; à
l'extrémité la plus reculée, des stalles fixes séparent ceux qu'une
maladie récente ou légère met momentanément hors de service. Des seaux,
des lanternes fermantes, seul mode d'éclairage permis par la prudence,
deux grandes boîtes sans couvercle appendues aux traverses supérieures
et appuyées contre les murs, complètent l'ameublement des écuries.
Pompeusement décorées du nom de soupentes, et placées à une distance
convenable l'une de l'autre, ces caisses, auxquelles on ne parvient qu'à
l'aide d'une échelle mobile, contiennent chacune un matelas à l'usage
des postillons de garde la nuit. C'est là ce qu'ils appellent leur
_chambre à coucher_.
Après le repas vient la conduite à l'abreuvoir.
Un seul homme suffit pour mener attachés l'un à l'autre les quatre,
cinq, quelquefois même six chevaux dont se compose son _équipage_. Monté
à poil sur l'un d'eux, n'ayant d'autre frein que son licol, il en
demeure pourtant parfaitement maître, et il est fort rare qu'un accident
fâcheux vienne interrompre les exercices de voltige auxquels il se livre
souvent dans l'eau, aux applaudissements prolongés des villageoises
accroupies au lavoir, et au grand ébahissement des _moutards_, espoir de
la commune.
Rien ne peut donner une idée de l'union intime qui existe entre un bon
postillon et les chevaux qui lui sont confiés. Ils se parlent, ils
s'entendent, ils se comprennent. Un mot, un geste, un nom,--car chacun
d'eux a le sien,--un coup de sifflet, le moindre signe, suffit pour que
l'ordre donné soit immédiatement exécuté. On a vu des postillons quitter
un relais parce qu'on leur avait enlevé un animal favori, des animaux
qui, privés de leur conducteur ordinaire, se sont laissé mourir
misérablement, ne voulant recevoir de nourriture d'aucune main
étrangère.
Bientôt les chevaux rentrent de l'abreuvoir; après avoir été légèrement
bouchonnés, tous, par un instinct infaillible, reprennent d'eux-mêmes
leurs places accoutumées. Les longes sont attachées, les postillons
libres, une scène nouvelle se prépare dans la cour. Quelques
explications aideront à son intelligence.