la plupart des corps d'état ou de métier existants, reconnaissent des
coutumes dont l'usage seul perpétue chez eux les traditions. De ce
nombre sont, avant tout, le _baptême_ et la _savate_: la _savate_,
punition infligée au _capon_, c'est-à-dire au camarade convaincu d'avoir
fait des rapports au maître; de lui avoir appris, par exemple, par
quelle ruse nouvelle l'avoine continuait à se transformer en piquette au
cabaret voisin. Tout le monde connaît ce genre de supplice, qui consiste
à appliquer au coupable, sur les parties du corps le mieux appropriées à
cet effet par la nature, un nombre de _coups de soulier_ proportionné à
la gravité de la faute: justice expéditive, et dont les suites
compromettent parfois la vie même de l'infortuné patient.
Le _baptême_ est une tout autre chose. Cette cérémonie, car c'en est
une, n'a rien que de jovial et d'innocent. Elle s'adresse au novice qui
paraît pour la première fois dans un relais. Sont seuls exceptés les
enfants de la _balle_, ou fils de postillons, et le nombre en est assez
grand, car ce n'est pas chose rare, malgré l'antipathie que ces derniers
ont pour le mariage, que de rencontrer deux et même trois générations
attachées à la même poste. C'est que le métier, quoique rude, n'est pas
des plus mauvais. Le vrai postillon reçoit de toutes mains: du voyageur
en poste, du courrier de malle, du conducteur, dont il seconde trop
habilement la fraude, de l'hôtelier, auquel il amène des voyageurs, de
son maître enfin, qui ne lui paye pas moins de 50 à 60 francs de gages
mensuels.
Initiés dès l'enfance aux devoirs de leur profession future, ces jeunes
_louveteaux_ ont à peine atteint leur seizième année, âge de rigueur,
qu'ils passent en _pied_, et, grâce au livret octroyé par l'autorité
municipale, acquièrent _gratis_, du moins aux yeux des camarades, le
droit de nous verser, vous ou moi, à l'occasion.
Il n'en est pas de même à l'égard du surnuméraire auquel vont être
accordés pour la première fois le privilége de faire connaissance avec
les corvées d'écurie, et l'honneur insigne d'apprendre à manier la
fourche à fumier. Celui-là doit subir une épreuve.
Nous allons y assister.
Au milieu de la cour, et tout à côté du puits, s'élève un tréteau de
bois sur lequel une selle est posée. Recouverte de quelques planches
mobiles, l'auge lui sert de piédestal; des branches de verdure placées à
l'entour achèvent la décoration, et cachent les supports du tréteau.
La _poste_ entière est sur pied; de nombreux spectateurs venus du dehors
ont obtenu la faveur d'être admis dans l'intérieur de l'établissement;
les femmes surtout--avides de spectacles à la ville, comment ne le
seraient-elles pas au village?--les femmes sont en grand nombre; et là,
comme partout, c'est à qui sera la mieux placée. Dans cet espoir, chaque
postillon s'entend appeler de la voix la plus séduisante: «Mon p'tit
m'sieu Nicolas... Mon bon père Delorme...»
Soudain un profond silence s'établit. Le néophyte a paru, conduit par le
_loustic_ du relais, qui lui sert de parrain; il est amené près de la
monture préparée. Là, il doit _s'enfourner_ dans une paire de bottes
fortes, bottes de l'une desquelles, pour notre bonheur passé et pour
celui de nos enfants, sortit un jour l'épisode le plus curieux de la
véridique histoire de Poucet. A peine a-t-il introduit la seconde jambe
dans sa lourde prison de cuir, qu'on l'abandonne à lui-même. Que
d'efforts ne doit-il pas faire en ce moment pour conserver un équilibre
perdu à chaque pas! De trébuchement en trébuchement, de chute en chute,
il arrive enfin au pied de l'auge; alors on le hisse sur le tréteau
plutôt qu'il n'y monte lui-même; on lui met le fouet en main, et comme,
à dessein, la selle est demeurée veuve de ses étriers, et que les jambes
du cavalier, cédant au poids énorme qui les entraîne, pendent, à sa
grande souffrance, de toute leur longueur, on dirait, à le voir ainsi
perché, d'une de ces figures de triomphateur romain peinte ou tissée
dans quelque antique tapisserie de Flandre. Commence aussitôt, au milieu
des rires et des lazzis de toute sorte, l'examen du récipiendaire,
espèce d'interrogatoire que son _sel fort peu attique_ nous interdit de
reproduire. Chaque demande, chaque réponse devient le sujet de nouvelles
acclamations joyeuses. Un nom lui est donné, nom de guerre, qui
peut-être remplacera pour toujours son véritable nom. Arrive enfin cette
dernière question, prononcée d'une voix solennelle: «Tu as eu le courage
de monter sur ce cheval, jeune homme, sais-tu comment on en descend?»
Quelle que soit la réplique du malheureux, ces mots sont le signal de
son supplice: à peine ont-ils été prononcés, que les planches qui
recouvrent l'auge disparaissent sous les efforts instantanés des
spectateurs les plus voisins. Le tréteau tombe de tout son poids dans
l'eau dont elle est remplie, et entraîne nécessairement dans sa chute
l'inhabile cavalier; mais ce bain n'est point encore assez pour la
purification du novice: chaque assistant, armé d'un seau rempli à
l'avance, vient l'immerger à l'envi, et il ne recouvre sa liberté
qu'après avoir consenti à arroser à son tour le gosier de ses anciens
d'un nombre de _litres_ illimité.
Laissons le malheureux se remettre de la rude épreuve à laquelle il
vient d'être soumis, et examinons les figures qui nous entourent.
Vieilles et jeunes, toutes ont un galbe particulier, dû partie à la
fatigue et aux veilles inséparables du métier, partie à l'intempérance,
qui se trahit sous une peau plus ou moins bourgeonnée.
L'une d'elles surtout est remarquable: couronnée de rares cheveux
presque blancs résumés dans une petite queue, image dégénérée de
l'énorme catogan, gloire des postillons du siècle dernier, elle
appartient au père Thomas, qu'achèvent de caractériser le serre-tête
blanc noué autour du front, l'escarpin à boucles d'argent, le bas bleu
et le pantalon de peau descendant jusqu'à la cheville qu'il embrasse
étroitement. Agé de près de soixante ans, ses services datent du camp de
Boulogne, et rien, en aucun temps, pas même la crainte de perdre un état
qu'il ne saurait quitter sans en mourir, n'a pu l'engager à se séparer
de deux choses qu'il estime avant tout, le portrait de son _empereur_,
comme il le nomme, et ces quelques poils réunis qui lui rappellent ses
plus beaux jours. Excellent postillon dans son temps, l'adresse supplée
chez lui à ce qu'il peut avoir perdu du côté de la vigueur, et peu de
jeunes gens réussiraient encore mieux que lui à _couper_ un ruisseau ou
à _brûler_ une concurrence. La seule chose à laquelle il n'a pu se
soumettre entièrement, c'est le _menage en cocher_, qu'il regarde comme
bien au-dessous de lui; et jamais il ne s'assied sur un siége de voiture
sans pousser un profond soupir, et marmotter entre ses dents, à travers
la fumée de son vieux _brûle-gueule culotté_: Si mon empereur n'était
pas mort, ils n'auraient pas fait ça...»
C'était beau, en effet, de voir ce postillon à la veste bleue, aux
parements rouges brodés d'argent et couverts d'une innombrable quantité
de boutons, à la culotte de peau, aux grandes bottes éperonnées, le
chapeau de cuir sur le coin de l'oeil, la _verge_ dans une main, la
bride du porteur dans l'autre, guider d'un bras ferme cinq chevaux
lancés au triple galop!
La sûreté des voyageurs gagne, dit-on, au mode de conduite presque
généralement adopté aujourd'hui: c'est donc bien qu'on le préfère. Mais
on ne peut nier que la tenue extérieure, que l'amour-propre de l'homme,
si nécessaire en toute chose, que l'uniforme, quoique officiellement
demeuré le même, n'y aient considérablement perdu. Sans catogan et sans
bottes fortes, le postillon n'est plus que l'ombre de lui-même; je
l'aimerais presque autant en bas de soie, en gants beurre frais et en
perruque à la Louis XIV...
«Ohé! père Thomas! ohé! v'là _une poste_ qu'arrive!--J'ai d'la chance
aujourd'hui,» répond l'ancien, dont c'est _le tour à monter_.
En effet, le son lointain des roues suffisait pour faire reconnaître une
chaise de poste à une oreille exercée, et les triples appels du fouet
indiquaient clairement que _le bourgeois_ qu'elle renfermait payait les
guides _au maximum_.
Dans ce cas, les chevaux sont lestement garnis et sortis à l'avance hors
de la grande porte.
Le relayage s'opère donc en un clin d'oeil, et nous laisse à peine le
temps de distinguer le voyageur assis dans la voiture; cependant, à ses
bottes à l'écuyère ostensiblement placées près de lui, on reconnaît un
courrier de cabinet ou de commerce.--Oui, un courrier: c'est ainsi
qu'ils voyagent généralement. Notre délicatesse ne s'accommode plus des
courses à franc étrier, et rien de plus rare à rencontrer aujourd'hui
sur nos routes qu'un courrier proprement dit.
Le père Thomas est prêt; une mèche neuve a été lestement ajoutée à son
_fouet de malle_; il part, faisant à son tour résonner l'air de ses
_clics-clacs_ les plus harmonieux.
C'est ici le lieu de faire observer que la langue du fouet est d'un
usage universel parmi les postillons. Sur la grande route, endormi dans
sa charrette, un voiturier du pays, un ami tarde-t-il à livrer passage?
une salve prolongée le rappelle affectueusement à son devoir; un roulier
mal-appris met-il trop de lenteur à céder la moitié du pavé? le fouet,
plus rude alors dans ses éclats, lui ordonne de se hâter; hésite-t-il
encore?--le fouet, au passage, lui lance une admonition des plus vives à
la figure.
Sans le fouet, comment indiquer la générosité des voyageurs que l'on
conduit? comment dire s'ils payent les _guides_ à la _milord_, _à
l'ordinaire_ ou _au règlement_; seul, dans son langage conventionnel, il
sert de base à la célérité du service à leur égard.
On raconte à ce sujet une anecdote assez singulière.
Un plaisant paria, il y a quelques années, aller en poste de Paris à
Bordeaux, dans le laps de temps le plus court, en ne payant cependant
aux postillons que les 75 centimes de pour-boire rigoureusement dus par
cheval.
Affublé d'une grande robe de chambre, entouré d'oreillers et de fioles
de toute espèce, il réussit à se donner l'air d'un moribond prêt à
trépasser, et comme, à chaque relais, il demandait avec instance qu'on
le menât au pas le plus doux, et qu'on épargnât sa tête et ses membres
endoloris, le postillon, prévenu de son avarice par celui qu'il
remplaçait, se faisait un malin plaisir de le secouer de son mieux en le
menant au galop le plus forcé, et de l'assourdir en ne laissant aucune
interruption entre des salves de coups de fouet lancées de toute la
vigueur de son poignet. Chaque relais étant trompé par cette fausse
annonce, la ruse réussit: il gagna. Mais à moins que vous ne soyez
décidé à l'imiter, mieux vaudrait, je vous assure, voyager en patache
que de vous entendre annoncer par un seul coup de fouet, indice
ordinaire de _M. Gillet_, c'est-à-dire de celui qui ne paye les guides
qu'au taux prescrit par l'ordonnance.
A la chaise de poste succède la malle. Celle qui arrive est du dernier
modèle. C'est un coupé à trois places, très-large, parfaitement peint,
on ne peut mieux verni, dans l'intérieur duquel rien n'a été épargné
pour la commodité des voyageurs; coussins élastiques, accotoirs
moelleux, portières en glaces, rien n'est épargné. Deux choses
seules,--assez peu importantes d'ailleurs,--semblent avoir été négligées
dans sa construction: la sûreté des dépêches, qui, placées dans un
coffre en contrebas à l'arrière de la voiture, ne peuvent, en aucune
façon, être surveillées par celui à qui elles sont confiées, et la vie
du courrier, qui, perché à la manière anglaise, sur la banquette dure et
étroite d'un cabriolet élevé derrière la caisse, demeure exposé à toutes
les intempéries, et court risque de se casser le cou au moindre cahot.
Le postillon appelé à conduire la _nouvelle mode_, comme il l'appelle,
se presse d'autant moins que le courrier le gourmande d'autant plus.
Enfin il monte sur le siége en rechignant, et celui qui en descend nous
apprend, non sans accompagner ses plaintes de jurements fort énergiques,
«que ces _guimbardes_-là ne pourront marcher longtemps, qu'elles sont
trop _brutales_ à traîner; avec ça que les roues _cassent des noix_, et
que _la mistration_ ne paye que trois chevaux au lieu de cinq qu'on y
attelle, etc. etc.»
Le temps apprendra s'il a raison.
Quant à nous, notre visite au relais est terminée; il ne nous reste plus
qu'à nous mettre en route.
La diligence arrive.
«Conducteur, de la place?--Deux banquettes.--C'est bon.--Vos
bagages?--Voilà!»
Hissés tant bien que mal sur l'impériale, nous demeurons silencieux
auditeurs du colloque suivant établi entre le conducteur et le
postillon, dernier coup de pinceau à ajouter au portrait de ce dernier.
«Bonsoir, m'sieu Bibi, vous v'là ben à bonne heure aujourd'hui; l's
autres sont pas encore passés.--J'crois ben, j'les ai perdus au
repas.--Ohé! oh! toi Péchard.--Amène donc le porteur!--Arrière, arrière,
Cou-de-Cygne.--A cheval, à cheval.--Donne-moi les traits, Abel Cadet; y
êtes-vous, m'sieu Bibi?--Marche, marche.--Hi!...»
La voiture roule emportée par cinq chevaux habilement lancés au grand
trot.
La conversation continue. Le postillon raconte en détail le baptême dont
il a été l'un des principaux acteurs.
Il est interrompu par le conducteur: «Fais donc attention à ton
sous-verge.--Ahu! ahu!... Queu dommage qu'ma Suzon ait pas pu voir ça,
aurait-elle ri, aurait-elle ri! vous la connaissez ben, m'sieu Bibi;
c'est c'te p'tite blonde qu'a de grands yeux de couleur, si ben que
l'neveu à M. Cornet, l'épicier, dit toujours, histoire d'compliment,
qu'all' r'semble à un vrai gruyère! farceur, va!... Ahu! le marsouin!...
Vous voyez pas l's autres, m'sieu Bibi!--Hardi, hardi!--Amour d'femme,
va!... St.!... Flamme de punch!... J'sis altéré tout de même; l'air est
sèche à c'soir. Nous allons arrêter aux volets noirs, pas vrai, m'sieu
Bibi, c'est vous qui régale.--J'arrête pas, j'ai des ordres.--Des
ordres, est-y bon enfant, pisque l'inspecteur a passé z'hier, à même que
c'gros qui marche avant vous, vous savez ben, m'sieu Bibi, il avait cinq
lièvres qu'étions pas su feuille; si ben que l'inspecteur a dit: pincé,
vieux, qu'y dit; les lièvres, c'est des _lapins_[18]. Fameux. Enfoncé
l'gros. Avec ça qu'y a pas gras avec lui pour les pour-boire[19]; quand
y a d's enfants, y m'fait rendre deux yards... Attends, la Marquise, j'
t'vas ressoigner le cuir... Voyez-vous l'bouchon au bas d'la côte. La
mécanique y est, pas vrai?--N't'inquiète pas.--Hu, l's Arabes!... C'te
satanée descente, elle est d'un mauvaise. Et les cantonniers qui
s'foulent pas la rate, et qu'y sont pas gênés pour dire que
l'gouvernement fait pas les routes pour s'en servir, que la loi nous y
défend. Ohé! oh!... oh!...»
[18] On appelle _lapin_, en terme de messagerie, toute place ou tout
port d'article perçu en fraude par le conducteur au détriment de son
administration.
[19] Le pour-boire légalement dû par le conducteur au postillon est de
5 centimes par poste et par voyageur.
La voiture s'est arrêtée devant les volets noirs. Le postillon et le
conducteur sont descendus.
«Du rouge ou du blanc, m'sieu Bibi?--J'y tiens pas la main.--A vot'
santé, m'sieu Bibi, la compagnie; r'doublons-nous?--Pu souvent...
enlevé, c'est payé.--Nous allons nous r'venger d'ça, ayez pas peur...
donne mon fouet, toi, mal-appris... Hu, les braves!...»
Nous repartons au galop; on dirait que le _canon_ bu par le maître a
donné un nouveau nerf à ses chevaux.
La nuit est venue: la lassitude et le balancement de la voiture invitent
le voyageur au sommeil...
Bonne nuit donc, et surtout bon voyage!...
J. HILPERT.
[Illustration: LA NOURRICE SUR PLACE.]
[Illustration]
LA NOURRICE SUR PLACE.
SI j'avais l'honneur d'être père de famille, je n'oserais pas écrire cet
article, tant je craindrais d'exposer ma race au ressentiment des
nourrices futures; il y a trop de petits vices, trop de péchés mondains,
trop de qualités négatives à dévoiler. La seule chose qui pourrait
peut-être accroître mon courage, c'est cette pensée consolante qu'en
général les nourrices ne savent pas lire.
Quoi qu'en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore,
sinon jusqu'à la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de
Paris en particulier, continueront à ne pas allaiter leurs enfants. Ce
sont pour la plupart d'excellentes mères de famille, irréprochables à
l'endroit des moeurs, élevées dans le respect de l'opinion et la crainte
du bavardage, et qui savent à une unité près le nombre de sourires et de
valses qu'elles peuvent oser sans risquer de se compromettre. Si donc
elles n'allaitent pas les héritiers que la Providence leur octroie,
c'est que toute leur bonne volonté échoue devant ces deux obstacles
indépendants l'un de l'autre: le mari et le bal.
Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote impertinent auquel il
faut obéir sous peine de voir l'ennui se glisser au sein du ménage: le
bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mères donnaient leur
lait à leurs enfants comme elles leur ont donné la vie, que
deviendraient les fêtes, les parures, les danses, les concerts? La
chambre à coucher serait un cloître habité par la solitude, et nous
savons beaucoup de dignitaires de l'État, beaucoup de satrapes de la
banque, qui ne voudraient pas d'une vertu dont le premier acte serait
d'enlever au monde les charmantes reines qui aident à leurs projets par
les grâces de leur esprit et le charme de leur sourire.
Quant aux maris, aujourd'hui que toute chose se calcule et s'exprime par
des chiffres, ils savent combien il y a de dépenses économiques et
d'économies coûteuses; ils n'ignorent pas que toutes les femmes sont
plus ou moins poitrinaires ou sérieusement affligées par des symptômes
de gastrite, quels que soient d'ailleurs l'éclat de leurs yeux et la
fraîcheur de leur teint. Donc l'allaitement ne pourrait que développer
la malignité du mal que leurs lèvres roses respirent dans l'atmosphère
chaude et parfumée des bals; et quand viendra le sevrage, un pèlerinage
en Suisse ou en Italie, une promenade aux eaux des Pyrénées, seraient
indispensables pour raffermir la santé précieuse ébranlée par les
devoirs de la maternité.
Or, toutes choses égales d'ailleurs, il est plus économique de payer une
nourrice que de courir en chaise de poste avec une adorable malade qui
prend texte de ses souffrances pour se faire pardonner ses plus chères
fantaisies.
Tous les maris savent cela. Lors donc qu'en vertu de la parole divine,
qui, au commencement du monde, a dit aux hommes: Croissez et multipliez,
une femme riche des hautes classes de la société approche du terme de sa
grossesse, le médecin de la maison se met en quête d'une nourrice jeune
et vigoureuse.
Bientôt, par les soins de ce personnage imposant sous un frac de jeune
homme, la nourrice est amenée de la campagne. Soit qu'elle arrive de la
Normandie avec le haut bonnet traditionnel, soit qu'elle vienne du
Bourbonnais avec le chapeau de paille recourbé et garni de velours,
c'est toujours une forte et puissante fille qui trahit la richesse de
son organisation par la vigueur de ses contours. Son fichu de cotonnade
grossière à carreaux a peine à contenir les rondeurs sphériques de deux
seins qui promettent une nourriture aussi abondante que saine à l'enfant
qui dort au berceau.
La nourrice est installée. Sa chambre communique par un cabinet à celle
de sa maîtresse, et tout le luxe du comfort lui est prodigué.
Pauvre femme des champs habituée aux rudes labeurs de son ménage, aux
travaux incessants de la ferme, transportée soudain au milieu des
splendeurs que donne la fortune, éblouie de l'éclat qui l'entoure, elle
ose à peine se servir des belles choses qui sont à son usage, ni toucher
aux meubles qui garnissent sa chambre; silencieuse et craintive, elle
obéit sans répondre, remue sans bruit, baisse les yeux, et prodigue à
son nourrisson les gouttes emmiellées d'un lait suave et pur.
Son caractère a des contours arrondis comme ceux de ses formes; toujours
douce, avenante, timide et bonne, elle sourit et remercie quoi qu'on
fasse. Elle a l'humeur calme et patiente ainsi que l'onde d'un petit
ruisseau qui glisse sur un lit de sable et de mousse, et rien ne saurait
obscurcir la placide lumière de ses yeux ou plisser l'épiderme brun de
son front poli comme du marbre.
La jeune mère s'applaudit du hasard qui lui a fait rencontrer la perle
des nourrices, et s'étonne qu'un aussi angélique caractère se puisse
trouver sous la robe d'une femme.
C'est l'aurore splendide et vermeille d'un jour souillé d'orage. Un mois
s'est à peine écoulé que déjà de petites bourrasques de mauvaise humeur
ont rendu boudeuse la bouche entr'ouverte qui n'avait jamais fait
divorce avec le rire; les sourcils se sont froncés; des paroles rapides,
grommelées à voix basse, accompagnent des gestes brusques qui coûtent
la vie à quelque porcelaine, tasse ou soucoupe; et l'enfant s'endort,
s'il peut, sans le secours de la complainte.
La fille d'Ève se révèle sous l'enveloppe de la nourrice, et la
maîtresse du logis reconnaît enfin que l'ange n'était qu'une femme, et
quelle femme encore! un vrai diable plein de malice et d'astuce, de
rouerie et d'entêtement.
Cependant la transformation ne s'opère pas avec la magique rapidité d'un
coup de baguette: la femme ne se dévoile que lentement; ses progrès
négatifs suivent une marche oblique, mais, soyez-en bien sûr, il ne
s'écoulera pas un long temps avant que le masque ne soit tout à fait
arraché.
Les premiers symptômes de la métempsycose se développent d'ordinaire
dans les basses régions de l'office; c'est autour de la table commune où
cuisinières et laquais, grooms et femmes de chambre dévorent, en se
reposant de leur oisiveté, que la nourrice laisse apparaître les
inégalités d'un caractère revêche que la timidité, autant que la
diplomatie naturelle aux gens de la campagne, avaient couvert d'un voile
menteur.
Une aile de poulet est souvent la pomme de discorde; le majordome la
réclame, et la nourrice l'exige. Le droit des préséances de
l'antichambre est mis en discussion; l'un s'appuie sur les galons de son
habit brodé et sur l'importance de ses fonctions; l'autre fait parade de
la sacro-sainteté de son emploi intime, qui suspend entre ses bras
l'héritier présomptif de l'hôtel. L'office se divise en deux camps; mais
l'envie que tout domestique inférieur nourrit en secret contre les
serviteurs qui ont leurs entrées dans les petits appartements donne la
majorité à l'intendant. L'aile de poulet tombe dans l'assiette
masculine, et la nourrice quitte l'office en roulant dans sa main le
taffetas gommé de son tablier, et dans son coeur des projets de
vengeance.
Elle boude un jour, deux jours, trois jours même, s'il le faut. La
gravité la plus sombre siége sur son visage; son allure affecte la
colère dédaigneuse d'une grande dame insultée par des manants. Un
désordre inaccoutumé préside à sa toilette, de lamentables soupirs
soulèvent sa poitrine, et bientôt la pauvre mère, inquiète, cherche à
pénétrer le mystère effroyable qu'on ne lui cache si bien que pour lui
donner plus d'importance. Enfin après mille détours, mille
circonlocutions entrecoupées d'exclamations plaintives, le fait de
l'aile de poulet est révélé dans toute son horreur, avec enjolivement de
petits mensonges, de médisances anodines, de doucereuses calomnies qui
noircissent le malheureux intendant, et prêtent à la nourrice la
blancheur d'une colombe innocente et persécutée. Pauvre victime d'un
infernal complot, elle s'étiole ainsi qu'une fleur privée de nourriture;
on lui refuse le nécessaire à elle qui prodigue son sang le plus pur au
petit bonhomme qu'elle aime tant. Au besoin, l'embonpoint progressif de
sa taille, la rotondité lustrée de son cou, orné d'un double menton,
pourraient donner un éclatant démenti à sa mélancolique élégie; mais la
mère ne voit que son fils en tout cela. On lui a si souvent répété que
les enfants ne se portent bien qu'à la condition d'être allaités par des
femmes dont rien n'altère la bonne humeur, qu'elle tremble déjà de voir
le sien pâtir bientôt, victime des infortunes culinaires de sa
nourrice.