s'ouvrir pour un homme dont la cravate sans noeud est bien attachée,
dont l'habit étroit est complétement boutonné, qui porte naturellement
l'épée sur la hanche, vous devinez facilement la profession de ce pair:
c'est un militaire, c'est un général. Il va s'asseoir devant cette
tablette où vous apercevez une épaisse brochure bleue; c'est le budget
de la guerre. Il se place non loin d'un maréchal, à la portée d'un
amiral, à côté d'un ancien ministre de la guerre. Il étudie son budget,
et si l'on vient à discuter une loi sur les haras, il tressaille comme
le cavalier qui entend sonner le boute-selle. Si on prononce le mot de
recrutement, il prête l'oreille: il a commencé sa carrière militaire
avec Dumouriez à Jemmapes, il l'a finie aux pieds de l'empereur à
Waterloo. Il porte sa tête avec fierté; les années, qui ont courbé tant
de tailles, ont respecté la sienne, ou n'ont pu la faire ployer. Grave
comme une statue antique, il a un peu de dédain pour la parole, il aime
mieux l'épée. Pour lui, de 1795 à 1815, il s'est écoulé un siècle, le
grand siècle! et de 1815 à 1839 cent autres années se sont traînées. Or,
du grand siècle, il en était, il y a figuré: celui-là n'est pas fier de
sa pairie, il est fier de son épée, de sa croix, de ses cicatrices de
l'empire.
[Illustration]
Auprès de lui, devant, derrière, à ses côtés, et pareils à de légers
hussards voltigeant sur les ailes d'un corps d'armée, voyez-vous les
jeunes pairs? L'un laisse rouler les anneaux de ses cheveux blonds sur
ses tempes juvéniles; l'autre permet à sa jeune barbe d'ombrager sa joue
et même son menton. Ces messieurs sont les derniers produits de
l'hérédité, les derniers fruits d'un arbre coupé à sa racine; ils sont
un élément politique qui ne se reproduira plus. Que d'autres, fils de
généraux plus vaillants, de sénateurs plus utiles à la patrie,
d'ancêtres enfin plus nobles que les leurs, ne sont pas pairs comme eux!
jeunes gens confondus aujourd'hui dans la foule des citoyens, parce que
leurs pères ont vécu une heure de trop pour leur avenir! Mais tout est
hasard dans ce monde. Le jeune pair est l'espoir des riches héritières
et l'orgueil du jokey's-club. Sa carrière est semée de roses; il a la
main dans le sac du pouvoir. Jeune militaire, il est le collègue du
ministre de la guerre; apprenti diplomate, il dispose d'une voix en
faveur du président du conseil; il ne tient qu'à lui de devenir le
camarade des princes. S'il est de l'opposition, oh! alors il devient
populaire _ipso facto_; c'est un Spartiate, c'est un puritain. Une idée
généreuse double de prix, en effet, quand elle sort d'une jeune bouche,
et si elle paraît devoir entraver une fortune déjà commencée.
Voyez venir ce petit vieillard: une perruque blanchâtre couvre sa tête
chauve; il marche d'un pas prudent et un peu oblique; regardez comme les
broderies de son habit sont fanées. C'est l'homme de France qui a le
plus souvent levé la main pour l'adoption ou le rejet d'un article; nul
n'a laissé tomber plus de boules que lui dans l'urne du vote; depuis
l'assemblée des notables, il vote; c'est le Nestor des assemblées
délibérantes de l'Europe, et peut-être du monde; s'il a quitté son
moelleux fauteuil, s'il néglige son rhume, s'il se roidit contre les
étreintes douloureuses de sa sciatique, c'est que la chambre va voter.
[Illustration]
Celui qui le suit est un homme jeune encore; son habit neuf resplendit
d'un or brillant que l'atmosphère de la chambre n'a pas altéré: c'est un
nouveau pair. Il foule les tapis d'un pied orgueilleux; il passe devant
le banc des ministres et salue d'un air reconnaissant. C'est au
ministère, en effet, qu'il doit sa position nouvelle. Candidat
malheureux, dans son département, ancien député trop facile, suivant ses
mandataires aux suggestions du pouvoir, une ordonnance royale a vengé sa
défaite: il est pair parce qu'il n'a pu être député.
Le public des tribunes a souvent souri en entendant les orateurs de la
chambre des pairs se renvoyer les uns aux autres les épithètes les plus
exagérées. C'est toujours le _noble_, l'_illustre_, le _savant_, ou le
très-_judicieux préopinant_. Le public a tort de sourire et de
s'étonner, MM. les pairs étudient les grands modèles et ils les imitent.
Ouvrez Cicéron _in Catil._: _Si fortissimo viro M. Marcello dixissem_.
_Si j'avais à répondre à l'illustre maréchal_, dit l'orateur de la
pairie. Quand Cicéron veut parler de quelque prêtre romain, _clarissimus
amplissimusque pontifex-maximus_, dit-il; à la chambre des pairs, si
l'on vient à prononcer le nom de l'archevêque de Paris, on dit: _cet
éminent et vénérable prélat_. Jamais l'orateur romain ne prononce le nom
d'un consul sans y joindre des superlatifs sonores; s'il s'adresse à un
général, c'est _fortissimus vir_; à un jurisconsulte, _doctissimus_;
enfin, s'il parle à un adolescent, à un de ces jeunes hommes, chez
lesquels, suivant lui-même, on ne peut louer que l'espérance, il a
néanmoins l'art et le soin d'accoler à ce nom encore inconnu une
qualification louangeuse, _ô adolescens optimus_, s'écrie-t-il. On en
use de même à la chambre, et ce n'est sans doute par aucun orgueil
aristocratique, mais tout simplement pour faire de l'éloquence
cicéronienne.
Tous ces hommes, jeunes ou vieux, magistrats ou industriels, anciens
préfets ou agronomes, sont des pairs, il n'y a nul doute à cela; mais la
figure qui se présente à l'esprit quand on songe à un pair de France est
celle de l'homme qui porte un grand nom, a des terres, des châteaux,
dont la famille est citée dans l'histoire, et qui, par son âge, sa
fortune et son passé, est au-dessus de toute ambition présente et de
toute position à venir.
Si on jette ensuite ses regards en dehors des traits rassemblés dans
cette esquisse, on se rappelle involontairement cette maxime:
«Il n'y a de supériorité que celle du mérite, et de grandeur que celle
de la vertu.»
Cette maxime est de madame Roland. Combien de mille lieues y a-t-il de
madame Roland à un pair de France!
MARIE AYCARD.
[Illustration]
[Illustration: L'ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE.]
[Illustration]
L'ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE.
SI quelquefois, vers les dix heures du matin, vous avez flâné du côté de
la rue du Faubourg-Poissonnière (cela peut arriver à tout le monde),
vous avez incontestablement rencontré, entre les rues Richer et de
l'Échiquier, un bataillon de jeunes filles appartenant à la gent
trotte-menu dont a parlé le bon La Fontaine.--Toutes, les coudes serrés
au corps, l'air empressé, le nez au vent, toutes portant sous le bras un
_solfége de Rodolphe_ ou un volume dépareillé du répertoire de la
Comédie-Française, elles se dirigeaient vers un édifice sans prétention,
dont la porte s'ouvre presqu'au coin de la rue Bergère.
Vous vous êtes peut-être souvent demandé ce que pouvaient être ces
jeunes filles; et cependant, si vous aviez été observateur par goût, ou,
ce qui est un peu plus triste, par état; si vous les aviez examinées
avec attention, peut-être quelque signe indicateur fût-il venu vous
révéler leur position sociale.
Le voulez-vous? prenez place avec moi sur le trottoir qui fait face à
l'édifice sans prétention; nous allons les étudier ensemble.
Vous les prenez pour des grisettes? A cette heure les grisettes sont à
l'atelier, où elles travaillent depuis le petit jour. Pour des
demoiselles de la société riche et élégante? Celles-là sont encore dans
leur lit et vont bientôt se préparer à recevoir à domicile leur
professeur de grammaire. Et d'ailleurs examinez bien la toilette de
toutes ces jeunes filles. Elles sont vêtues de façon à dérouter
longtemps les suppositions les plus ingénieuses. Elles n'ont pas le
tablier noir, le bonnet coquettement posé et la robe si propre et si
gentille de la grisette; elles sont vêtues de soie et de velours, et se
pavanent sous un chapeau de paille. Mais la soie est éraillée, mais le
velours montre la trame, mais le chapeau de paille sert depuis bien
longtemps! La pauvreté perce à travers tout cela! Pourquoi cette
pauvreté ne se contente-t-elle pas du tartan et de la simple indienne?
Dans quel but s'épuise-t-elle en efforts malheureux pour prendre les
dehors de l'aisance?
Vous jetez votre langue aux chiens, comme dit énergiquement le proverbe
populaire. Eh bien!... je vais d'un seul mot trancher la difficulté.
Toutes ces jeune filles sont des élèves du Conservatoire, et elles vont
prendre leur leçon de tous les jours dans l'établissement lyrico-comique
que nous avons devant les yeux.
Vous comprenez tout maintenant... Vous comprenez cette promenade
matinale; vous comprenez ces solféges et ces brochures; vous comprenez
surtout cette toilette de juste milieu entre l'élégance riche et
l'élégance pauvre, cette misère de tenue, ce mauvais goût forcé
d'accoutrement? Presque toutes ces jeunes filles appartiennent à ces
familles intermédiaires qui ne sont pas encore bien classées dans la
société: anciens comédiens, peintres, musiciens, compositeurs,
sculpteurs, enfin toute la grande Bohême des artistes médiocres; tous
ceux qui, sur les planches ou l'archet, ou le ciseau à la main, ont eu
juste assez de capacité pour assurer leur existence de tous les jours,
mais pas assez de talent pour se conquérir un nom et une fortune. Ces
parents-là, qui souvent, dans leur vie, ont, par position, coudoyé les
grandes existences, sont orgueilleux comme des parvenus, et ne peuvent
se décider à revenir franchement au peuple du sein duquel ils sont
sortis. Ils rougiraient de faire de leurs filles d'honnêtes ouvrières;
il faut absolument qu'elles soient artistes. On ne consulte ni leurs
dispositions, ni leurs goûts. Il faut absolument qu'elles soient
artistes. Comme si les artistes, à l'exemple des notaires, des
huissiers, des apothicaires et des gardes du commerce, formaient une
corporation dans laquelle il fût loisible aux pères de transmettre leur
place à leurs enfants ou ayants droit.--Cela vous explique pourquoi nos
théâtres sont infestés de tant de médiocrités héréditaires.
Il faudrait une langue de fer et des poumons d'airain pour faire le
dénombrement de cette armée en jupons, pour en dire les variétés
nombreuses, pour en signaler les individus, pour en esquisser les
physionomies. Aussi je déclare d'avance ne me dévouer qu'à une partie de
cette tâche. Si je ne l'accomplis pas tout entière, vous vous en
prendrez à notre honorable éditeur qui me crie, au bout d'un certain
nombre de pages pleines: «_Tu n'iras pas plus loin_;» ou plutôt vous
pourrez en accuser la paresse et l'inexpérience de mon pinceau.
Suivez-moi bien.
[Illustration]
Cette demoiselle au pas majestueux et à la tête romainement portée, qui
s'avance de notre côté, et que sa mère suit à trois pas de distance, se
nomme Herminie Soufflot. Elle est née d'une flûte de l'orchestre de
l'Opéra. Comme dès sa première enfance elle avait des airs fort
dédaigneux, et traitait de haut en bas tout ce qui l'approchait, on
jugea qu'elle était éminemment propre à la tragédie. Elle fut placée au
Conservatoire, et changea dès lors son nom vulgaire de Jeannette pour le
nom plus cornélien d'Herminie.--Herminie est toute radieuse de sa
grandeur future. Elle jette sur notre pauvre monde des regards de
pitié, et semble vivre avec les héros et les princesses de la Melpomène
antique. Son père, la flûte, et sa mère, ancienne mercière du passage
des Panoramas, et aujourd'hui buraliste de première classe au théâtre
royal de l'Opéra-Comique, sont en admiration devant elle. Ils respectent
comme des ordres souverains les moindres volontés d'Herminie. Il lui
suffit de froncer le sourcil pour faire trembler toute la maison.--Son
père, la flûte, a coutume de dire, en jouant aux dominos au café
_Minerve_:
«Voisin Mignot, vous avez entendu ce matin Herminie... Hein! comme elle
a déclamé son monologue!... Quel oeil et quel nez! Ah! si elle avait
vécu du temps de ce farceur de Racine, bien sûr qu'il ne se serait pas
accoquiné à la Champmeslé.»
Herminie est toujours en dehors de la vie réelle; elle affecte d'être
absorbée par l'art. On vient lui dire que la table est servie, et elle
répond en roulant de gros yeux:
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice.
«Herminie, il est deux heures, veux-tu faire un tour aux Tuileries avec
ta cousine Fibochon?
Herminie s'écrie en posant une main sur son coeur et en élevant l'autre
vers le ciel:
Oui, vous l'aimez, perfide!
Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez,
Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés,
Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme,
Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme.
«Elle est folle! dit la cousine Fibochon.
--Mais non, cousine, reprend la mère Soufflot; vous ne voyez pas qu'elle
est en plein dans l'_aspiration_.
Herminie est ordinairement courtisée par plusieurs clercs de notaire et
autant de commis-marchands en nouveautés, qu'elle tient à une
respectueuse distance. Parmi tous ces Lovelaces en herbe, elle finit par
en distinguer un. Il lui a plu, parce qu'il a une chevelure noire et
épaisse qui rappelle celle du bouillant Achille. A celui-là elle permet
de se trouver quelquefois sur son passage et de ramasser son éventail ou
son bouquet lorsqu'il lui arrive de le laisser tomber; mais rien de
plus. La muse tragique est une vierge forte et altière, qui dédaigne les
hommages des mortels.
Herminie va en soirée dans son quartier; elle est fort recherchée par la
famille du bonnetier du coin et par celle de l'escompteur de papier qui
demeure au premier étage de sa maison. Ce mot de _théâtre_ a tant de
puissance sur la population parisienne! Ce n'est plus à Paris que les
comédiens seraient bien venus à se plaindre du préjugé. Il suffit que
l'on tienne de près ou de loin aux coulisses pour être considéré, fêté,
choyé! les machinistes mêmes, le souffleur et les habilleuses ne sont
pas exempts de la faveur publique. Le faubourg Saint-Denis et la rue du
Temple les accaparent: on leur demande des détails sur ces messieurs et
sur ces dames. A quelle heure se couche M. Francisque? combien
mademoiselle Théodorine met-elle de temps à revêtir son beau manteau du
_Manoir de Montlouvier_? M. Saint-Ernest mange-t-il comme tout le monde?
Est-il vrai que dans les entr'actes mademoiselle Georges prenne des
sorbets et des glaces qui lui sont servis par trois nègres en grande
livrée?
On comprend l'effet que produit mademoiselle Herminie dans ces réunions
bourgeoises. Elle trône, elle règne. Lorsqu'elle veut bien lire des
vers, toutes les bouches sont suspendues à la sienne; chaque fin de
tirade est accueillie par plusieurs hourras, et si les enfants effrayés
se mettent à pleurer, on les envoie coucher sans miséricorde. Mais
lorsque mademoiselle Herminie consent à jouer une scène d'_Esther_ ou de
_Bajazet_, quelle joie! Les parties d'écarté sont arrêtées, on fait
trêve aux conversations les plus intimes, les petits chiens sont
recueillis sur les genoux des grand'mamans, pour qu'il ne leur prenne
plus fantaisie de se disputer avec le chat de la maison. On coupe le
salon en deux... Une moitié figurera la salle, l'autre moitié le
théâtre. Des chandelles placées sur des chaises remplacent la rampe.
Herminie se drape dans son châle français, et son interlocuteur
ordinaire, M. Michonneau, donne un coup de peigne à sa perruque blonde.
M. Michonneau est un ancien employé de la caisse d'amortissement, qui a
passé la moitié de sa vie à l'orchestre de la Comédie-Française. Il est
fanatique d'art théâtral, et son plus grand regret est de n'avoir jamais
pu, pendant sa longue carrière, faire connaissance avec un seul artiste
dramatique. Il était à son bureau depuis huit heures du matin jusqu'à
cinq heures du soir; puis venait le dîner. Et pendant la soirée ces
messieurs de la Comédie étaient sur les planches. Donc nul moyen de
rapprochement pendant la semaine. Restait le dimanche; mais M.
Michonneau avait à un degré extraordinaire la faiblesse de la pêche à la
ligne, et il consacrait ses loisirs hebdomadaires à parcourir, un frêle
roseau à la main, les bords fleuris de la Marne, depuis Saint-Maur
jusqu'à Petit-Brie.--Aussi voyez comme M. Michonneau, parvenu au déclin
de sa vie, est fier de pouvoir se mêler aux jeux du théâtre, et d'être
appelé à donner la réplique à une jeune personne qui est l'espérance de
la scène française, et qui en doit être un jour la gloire. (Style
officiel de messieurs les professeurs de déclamation.)
Chut! Herminie est en place. Elle s'agite comme la pythonisse sur son
trépied. M. Michonneau vient se placer en tremblant à côté d'elle; il
sera l'Antiochus de cette nouvelle Bérénice. On veut lui donner une
brochure: il répond fièrement qu'il sait par coeur tout le grand
répertoire.
Le plus grand silence s'établit. Le maître de la maison lui-même fait
trêve à la mauvaise habitude qu'il a contractée de ronfler dans un coin
pendant que ses hôtes se livrent à divers genres de divertissements.
Michonneau frappe trois coups sur le plancher avec le talon de sa botte:
le spectacle commence.
BÉRÉNICE-HERMINIE.
Hé quoi! seigneur, vous n'êtes point parti?
ANTIOCHUS-MICHONNEAU.
Madame.... je vois bien que tous êtes déçue,
Et que c'était César... et que c'était César...
(_Pause d'un demi-soupir_)... que cherchait votre vue.
Mais n'accusez que lui... mais n'accusez que lui...
(_Pause d'un soupir_)... si malgré mes adieux...
De ma présence...
Ici Antiochus-Michonneau commence à perdre la mémoire; il passe
lentement la main le long de la couture de son pantalon nankin, se
gratte le front, puis enfin, faisant un effort extraordinaire, retrouve
à peu près le fil de son discours et poursuit:
De ma présence encor j'empoisonne vos yeux...
Peut-être en ce moment... peut-être en ce moment...
(_Avec volubilité_)... je serais dans Ostie...
(_Plus lentement_)... S'il ne m'eût... s'il ne m'eût...
de sa cour... de sa cour... de sa cour...
(_Très vite_)... défendu la sortie.
BÉRÉNICE-HERMINIE.
Il vous cherche vous seul, il nous évite tous.
ANTIOCHUS-MICHONNEAU.
Il ne m'a retenu... (_Temps d'arrêt prolongé_)... il ne m'a retenu...
Ici la mémoire d'Antiochus-Michonneau le trahit tout à fait. Un murmure
de désapprobation à peine comprimé circule dans l'auditoire. Herminie se
pose en victime; la maîtresse de la maison prend pitié du pauvre
comédien de société et lui apporte la brochure de _Bérénice_ et une
bougie. Michonneau saisit avec désespoir d'une main la bougie et de
l'autre la brochure, et, dans cette position peu dramatique, continue:
Il ne m'a retenu que pour parler de vous.
BÉRÉNICE-HERMINIE.
De moi, prince?
ANTIOCHUS-MICHONNEAU, _avec chaleur_.
Oui, madame.
Un cri perçant retentit dans le salon; il est aussitôt suivi de mille
cris non moins perçants. C'est que M. Michonneau, tout entier à son rôle
et à l'action qu'il exige, a trop approché la bougie de ses tempes, et a
mis le feu aux boucles de sa blonde perruque. L'incendie fait des
progrès rapides... Madame Michonneau se précipite sur la tête de son
mari et l'enveloppe d'un pan de sa robe.--Désolation générale mêlée de
quelque hilarité.--Enfin Michonneau sort sain et sauf de cette
dangereuse épreuve; sa perruque seule a succombé dans la lutte.
Il est impossible de continuer la scène de _Bérénice_ en face du crâne
chauve de M. Michonneau. On y renonce. L'assemblée, que les malheurs de
l'infortuné Antiochus ont désarmée, le salue de trois bordées
d'applaudissements, puis se met à jouer aux petits jeux innocents.
Herminie va bouder dans un coin; elle ne peut pardonner à Michonneau de
lui avoir _coupé ses effets_, et se promet bien de ne jamais prodiguer
les trésors de la poésie tragique devant des bourgeois incapables
d'apprécier son talent; ce qui ne l'empêchera pas de recommencer à la
première occasion. Le jeune clerc de notaire à la chevelure ondoyante,
qu'elle a distingué parmi tous les prétendants à son coeur, et qui est
parvenu à s'introduire dans toutes les maisons où elle est reçue,
s'approche d'elle pour lui prodiguer les compliments les plus flatteurs;
elle l'appelle _petit niais_ et lui demande ses socques.
Au Conservatoire, Herminie est la favorite de son professeur; il répète
sans cesse qu'elle a un port de reine, et la donne pour modèle à ses
compagnes.
Voici quel sera l'avenir d'Herminie:
Son professeur, qui joue les troisièmes rôles comiques à la
Comédie-Française, lui obtiendra des débuts sur la scène de la rue de
Richelieu. Elle jouera un dimanche devant quelques amis, plusieurs
parents, beaucoup de claqueurs et 120 francs de recette. Elle sera fort
applaudie, mais le directeur ne l'engagera pas, et il aura raison. En
effet, Herminie est une de ces petites merveilles d'école qui n'ont ni
coeur, ni passion, ni entrailles, mais qui chantent les vers sur une
musique assez monotone, et qui savent lever le bras droit ou le bras
gauche à un moment donné: machines fort bien réglées, mais fort
déplaisantes pour les gens de goût.
Herminie, déboutée de ses hautes espérances, se plaindra des jugements
erronés du public, accusera les grandes puissances de la Comédie d'avoir
cabalé contre elle, et ira même jusqu'à mettre en doute les chastes
vertus de monsieur le directeur, de monsieur le commissaire du roi et de
messieurs les sociétaires les plus influents. C'est ainsi qu'elle se
consolera de sa défaite; puis, se réservant pour un avenir meilleur,
elle en appellera des spectateurs de Paris aux spectateurs de la
banlieue. Escortée de quelques acteurs de province en disponibilité, ou
de quelques amateurs qui auront pris ces jours-là un congé à leur
atelier de menuiserie ou de bijouterie, apprentis Britannicus, Pyrrhus
en herbe, Agamemnon à l'état de foetus, elle parcourra triomphalement
les petites villes des environs de la capitale. Elle jouera Hermione à
Saint-Germain, Iphigénie à Pontoise, Junie à Meaux, Roxane à
Saint-Denis. L'affiche sera ordinairement ainsi conçue:
======================================================================
THÉATRE DE SAINT-GERMAIN EN LAYE.
Avec la permission de monsieur le maire et des autorités constituées,
_La troupe des Enfants de Melpomène donnera aujourd'hui........ un
spectacle extraordinaire._
PREMIÈRE REPRÉSENTATION.
MITHRIDATE
OU
LE PÈRE ROI ENTRE SES DEUX FILS,
Tragédie en cinq actes par feu Racine
de
l'Académie-Française.
Mademoiselle =HERMINIE SOUFFLOT=, ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE ROYAL
DE FRANCE, =PREMIER PRIX DE LA CLASSE DE M***=, _débutante à la
Comédie Française_, jouera le rôle de _Monime_.
PREMIÈRE REPRÉSENTATION.
LES PLAIDEURS
OU
CE QUE PEUT LA MANIE DES PROCES,
Comédie en trois actes du même feu Racine.
M. NARCISSE, du théâtre de Carpentras, remplira le rôle de Dandin.
_INTERMÈDES._
Dans un entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT chantera _Man p'tit
Pierre_ et _la Folle de Grisar_.
Dans un autre entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT dansera la
_Cachucha_.
Après la première pièce, combat au sabre entre mademoiselle HERMINIE
SOUFFLOT et M. NARCISSE.
_Dernier intermède._ Jeux de physionomie qui feront jouir les
spectateurs de la ressemblance des premiers artistes de la capitale, à
savoir: M. AUGUSTE imitera M. ALPHONSE; M. VICTOR imitera MM. CHARLES
et ALFRED.
_Le prix des places ne sera pas augmenté. Les enfants et messieurs les
dragons du 7e ne paieront que demi-place._
======================================================================
Savez-vous quel est ordinairement, pour les pauvres comédiens nomades,
le bénéfice de ces pompeuses représentations?--Il faut donner l'entrée
gratuite au maire et à ses adjoints, à leur famille, à leurs
connaissances, aux membres du corps municipal, à la gendarmerie royale,
au garde champêtre, au bedeau et au sonneur de la paroisse, au
percepteur des contributions, au directeur des messageries, au maître de
l'hôtel garni et à tous ses garçons. Restent, pour tout public payant,
quelques amis des arts aux premières loges, deux ou trois muses de
province aux baignoires, à l'avant-scène quatre ou cinq gants jaunes qui
ont suivi les actrices depuis Paris, enfin une vingtaine de vignerons et
de marins d'eau douce au parterre. A peine y a-t-il là de quoi payer les
frais de voyage et de séjour.