Depuis la charte de 1830, le cercle dans lequel le roi peut choisir des

pairs s'est fort élargi: des présidents de tribunaux de commerce, des

académiciens, des banquiers, des manufacturiers, des propriétaires,

peuvent être nommés pairs. L'aristocratie de naissance ne siége donc pas

seule à la Chambre; elle y donne la main à des hommes sortis du peuple,

dont le talent ou l'habileté ont fait la fortune politique. Il y a telle

de ces seigneuries qui a commencé sa carrière par être quatrième clerc

d'huissier, ou qui, la serpillière autour du corps, a été le garçon d'un

des commerçants dont la profession semble dévouée aux épigrammes des

vaudevillistes ou aux malices des rapins, d'un épicier. Ces hommes

nouveaux sont en petite minorité à la Chambre, et ne la réconcilient ni

avec une démocratie jalouse, ni même avec la nation, qui la voit d'un

oeil méfiant, parce qu'elle imagine, à tort sans doute, que la pairie

regrette l'hérédité, et parce qu'elle regarde, avec plus de raison,

cette Chambre comme un instrument forcé des volontés ministérielles,

puisqu'un ministre peut faire des pairs par fournée quand il doute de sa

majorité.

Il est difficile de savoir au juste si la pairie gagne ou perd en

considération, en joignant à ses fonctions législatives des attributions

judiciaires.

Cette question, et beaucoup d'autres qui se rattachent à la pairie, ne

sont pas de notre sujet; ce n'est pas précisément de l'homme politique

que nous voulons parler ici; ce n'est pas seulement revêtu de son habit

bleu brodé d'or, et assis sur son siége inamovible, que nous voulons

présenter un pair de France: nous entendons parler d'un type singulier

qui se perd sans se reproduire, parce que nos institutions, nos moeurs,

notre éducation, tout change, tout se modifie, et que l'à-propos d'une

restauration, qui l'a fait revivre, ne se présentera plus. Il n'est

peut-être pas indifférent de rassembler ces traits fugitifs tandis

qu'ils sont encore sous nos yeux.

L'homme dont il s'agit, c'est ce gentilhomme de nom et d'armes que la

Charte de Louis XVIII rattacha avec des droits nouveaux à l'ancienne

pairie de ses ancêtres, et qui remonte ainsi jusqu'à Charlemagne, aussi

clairement que tout bon pair d'Angleterre doit remonter au roi Arthur,

ou du moins à Guillaume le Conquérant. Ce noble pair porte

insoucieusement un beau nom; il n'y a personne au monde à qui il soit

précisément attaché, si ce n'est son agent de change, qu'il conseille

bien, mais avec lequel il ne se familiarise cependant pas trop; il a le

coup d'oeil politique bon, sous le point de vue néanmoins de son intérêt

personnel, et de celui de sa caste. Il a vu facilement que le terrain de

la Chambre n'était pas favorable à une lutte avec le ministère: on ne

gagne à cela qu'une popularité incertaine, et, selon lui, inutile. Sa

popularité, il la place ailleurs; il vote donc avec le ministère, ou il

s'abstient: mais il est l'ami des ministres, qui sont pour la plupart

ses compagnons d'enfance, de plaisir, ou ses alliés. Les ministres le

préviennent, le saluent, l'abordent; ils lui font mille cajoleries; lui,

les reçoit dignement d'un air libre et dégagé, comme un homme qui donne

son vote sans rien demander en retour; il arrive néanmoins tout

naturellement que ses plus proches parents sont placés, ses

petits-neveux bien pourvus, et que les citoyens dont il est le patron

font fortune.

Nous sommes tous égaux devant la loi: il n'y a plus de dîmes ni de

servage, plus de corvées ni de droit de main morte; comme nous ne

reconnaissons, non plus, ni fiefs, ni alleux, ni haute ou basse

juridiction; il y a des impôts consentis par les Chambres, et également

répartis sur tous les citoyens, dans la proportion de leur fortune: le

pair est grand propriétaire, il est donc un des plus imposés de son

département, et fait partie du conseil général: c'est là qu'il brille.

Dans ses terres, il est seigneur suzerain; au conseil général, il est

président. Si le département veut s'imposer extraordinairement, il fixe

le nombre des centimes additionnels; si la commune veut un pont, un

chemin vicinal; si elle désire conduire sur telle ou telle ligne le

tracé d'un chemin de fer, avoir une école primaire ou secondaire, une

salle d'asile, c'est lui que cela regarde: il se charge de tout,

aplanira toutes les difficultés; il parlera aux ministres durant la

session. En effet, quoiqu'il paraisse peu à la tribune, il fait partie

de la commission chargée de l'examen des projets de loi d'intérêts

locaux: le rapport est favorable, et la Chambre adopte. Il est vrai que

le chemin vicinal longe ses propriétés, et en augmente la valeur, que le

pont conduit à son avenue, et que l'instituteur primaire est son

protégé; mais le département, la commune, n'en ont pas moins vu leurs

voeux s'accomplir; il a tenu sa promesse, et ce n'est pas sa faute s'il

est grand propriétaire. Alors son influence s'accroît, son aristocratie

devient populaire; on ne dit plus monsieur le comte, monsieur le

marquis, ou monsieur le duc un tel; mais monsieur le comte, monsieur le

marquis, monsieur le duc tout court: cela s'entend, on sait ce que cela

veut dire. C'est ainsi que revient peu à peu l'influence seigneuriale de

1780; la forme change, le fait demeure le même; c'est un fleuve détourné

qui rentre dans son lit doucement, sans arracher ses bords, et par la

force des choses. Viennent les élections, il est une puissance,

puissance amie qui serre affectueusement la main que lui tend le

pouvoir. La session commence, et, tandis qu'il va siéger à la Chambre

haute, son fils aîné est, par le choix des électeurs de son département,

envoyé à la Chambre élective. Le ministre de l'intérieur, alors, ne peut

pas faire moins que de donner une sous-préfecture à son second fils,

tandis que le troisième, lieutenant de cavalerie, est tout à coup

distingué par le ministre de la guerre, et n'a qu'un temps de galop à

faire pour passer sur le ventre de ses camarades, et devenir capitaine.

Un autre intriguerait pour conquérir ou pour garder cette position; il

solliciterait ces faveurs, cet établissement complet de sa famille; lui

ne s'en mêle pas: il a un beau nom, il est pair, il est riche; tout

vient à lui, parce que tout doit y venir. Le trait distinctif de son

caractère, c'est l'indifférence. Il n'est point ambitieux. Que peut-il

désirer, en effet? Une préfecture? Ce serait sacrifier son repos sans

augmenter sa valeur personnelle. Il ne s'est rallié, d'ailleurs, que

pour ne pas nuire à la fortune de ses enfants, tout en gardant la

liberté de ses allures; s'il acceptait un emploi, il compromettrait un

avenir incertain, il est vrai, mais _possible_. Il obéit ainsi à un de

ces adages: _tout est possible_... Il a l'ignorance financière d'un bon

gentilhomme: une recette générale ne lui convient donc pas. Reste un

ministère; mais il est trop homme du monde pour s'asseoir sur ce banc de

douleur qui veut des athlètes plus vigoureux; trop ennemi de la fatigue

et du travail pour s'atteler à ce collier de misères; très-répandu dans

les salons, il est à peu près inconnu à la Chambre élective; sans

connaissances positives, le commerce, l'industrie, la navigation, la

guerre, rien de tout cela ne lui est précisément étranger; depuis vingt

ans il en entend parler tous les jours, mais tout cela lui est inconnu;

il n'en sait ni la marche, ni les écueils; enfin, il n'est pas orateur:

la tribune lui inspire une répulsion native, une terreur muette; sa

gorge se resserre à la vue de nos rostres de marbre ou d'acajou. Ne

demandant rien, promenant sur tout un oeil dédaigneux, il n'est donc un

danger pour personne, tandis qu'il est un protecteur pour beaucoup, et

qu'il peut être un aide pour tous.

La Bruyère dit que les courtisans sont, comme les marbres des palais,

durs et polis. Nous ne pensons pas qu'un des types distincts de la

figure que nous présentons ici soit la dureté; mais, à coup sûr, c'est

la politesse: elle est un de ses signes particuliers, un de ses

attributs. Voyez-le: il a l'oeil calme et doux, le sourire

bienveillant, une voix qui sympathise avec vos chagrins ou votre joie;

il écoute, il promet, ou, s'il refuse, c'est avec un regret, une

tristesse qui vous émeuvent vous-même: vous vous retirez satisfait. Doux

avec ses gens, il salue, chez lui, jusqu'à ses servantes. Louis XIV en

usait de même avec les jardinières de Versailles. Cependant cette

douceur de moeurs n'est pas complète, cette aménité de caractère a ses

mauvais jours; un monstre a le funeste privilége de changer son humeur

et d'altérer son sang: c'est la république. A ce nom seul, ses yeux

s'arment de sévérité, son front se plisse, le sourire s'efface de ses

lèvres, il détourne la tête avec effroi; à son imagination irritée se

peignent toutes les horreurs de 93, toutes les tueries de septembre; la

Saint-Barthélemy n'est rien auprès des images sanglantes qui

l'épouvantent. Il est encore à comprendre comment de 90 à 1805 la France

ne s'est pas abîmée sous ses propres ruines. Il secoue alors ces

souvenirs, et reporte sa pensée sur les temps antérieurs à la

révolution; il fait ainsi fuir de sombres images, car il est le premier

homme du monde sur la chronologie scandaleuse de l'histoire de France:

depuis la mort du régent jusqu'au parlement Maupeou, il en remontrerait

aux faiseurs de mémoires. Son grand-père, en effet, a vu l'aurore du

règne de Louis XV; son père en a vu le déclin. Madame de Pompadour n'a

pas dit un mot qu'il ne connaisse; madame Du Barry n'a pas fait une

folie qui ne soit enregistrée dans sa mémoire. Il sait l'étiquette de la

cour, l'ancienne et la nouvelle; il vous racontera les chasses du roi.

Tout enfant, il a vu Saint-Georges. Son père était lié avec le vicomte

de Barras; M. de Barras! bon gentilhomme d'une noblesse aussi ancienne

que les rochers de la Provence, homme d'esprit et de courage, mais qui

pensait mal. Là, il s'arrête, il trace une ligne: de Barras, il passe

sans transition à Louis XVIII. Toute la gloire de l'empire le touche

peu, ou, pour mieux dire, cette gloire l'importune; elle dérange ses

idées de noblesse et de gentilhommerie; il éprouve un certain dépit de

tous ces hauts faits contemporains, de ces fortunes militaires conquises

par des hommes du peuple; il accepterait bien les batailles, mais elles

ont le tort de n'avoir pas été conduites et gagnées par des

gentilshommes....... C'est une faiblesse qu'il reconnaît et dont il ne

peut se défendre. Il croit fermement à une aristocratie de race, à des

différences physiques de castes. Selon lui, quelque chose d'exquis

distingue la noblesse de la bourgeoisie et du peuple: c'est la finesse

de la peau, ou la sensibilité des nerfs, ou la forme des traits; sur

l'aspect de la main, il nomme la duchesse, la femme de l'avocat ou la

simple grisette. Pour soutenir cette théorie, il a ses autorités: lord

Byron, Walpole et d'Aubigné. Amoureux de Voltaire, comme les marquis du

dix-huitième siècle, il cite volontiers ce vers d'une de ses tragédies:

Ceux que le ciel forma d'une race si pure...

Et ceux-là, ce sont surtout lui et les siens. Il n'échangerait pas son

arbre généalogique contre un Raphaël. Conteur aimable, il a acquis dans

ce genre difficile une réputation d'esprit. Les anecdotes du règne de

Louis XVIII sont celles qu'il dit le mieux. Il était jeune alors; il

faisait partie de la maison rouge. Sans être précisément gastronome, il

sait tous les secrets culinaires de feu le duc d'Escars; il conserve,

écrites de la main du duc, les recettes des fameuses crépinettes et des

succulentes grives en caisse, dont le goût exquis consolait un peu Louis

XVIII des ennuis causés par le pavillon Marsan.

Deux articles de la Charte de 1830 le blessent profondément.

Le 23e, qui, dans son 28e §, déclare que le nombre des pairs est

illimité, et, dans son 29e, que la pairie n'est pas héréditaire. Il est

vrai que le premier de ces §§ offre aux ministres le moyen de réparer

les désavantages du second. Mais l'article 28, qui attribue à la chambre

des fonctions judiciaires, et décide qu'elle connaîtra des crimes de

haute trahison et des attentats à la sûreté de l'État, est un poids que

sa poitrine peut à peine soulever. C'est un homme doux et indifférent,

comme nous l'avons dit; un procès criminel est donc un topique excitant

dont la force révulsive trouble la tranquillité de ses jours et le repos

de ses nuits. L'aspect des prévenus l'oppresse; les longs débats le

fatiguent; les plaidoiries des avocats jettent son esprit dans une

inextricable indécision: il songe, malgré lui, que cet accusé de la vie

duquel il va décider est un citoyen honorable, qui à tous les torts

politiques joint peut-être toutes les vertus privées; qui, s'il eût

réussi dans son audacieuse entreprise, lui aurait donné des maîtres

nouveaux, et devant lequel alors il lui faudrait rendre compte de sa

position actuelle. Qui sait si au fond du coeur il ne trouve pas, en

cherchant bien, une secrète sympathie pour l'une des opinions

dissidentes? La peine de mort est d'ailleurs écrite dans la loi; les

boules noires lui semblent donc nager dans le sang: s'il venait à

plonger sa main parfumée dans l'urne du vote, il croirait la retirer

tachée et rougie!..... La fièvre le saisit, son rhumatisme oublié

revient, sa goutte douloureuse et complaisante accourt: il est malade,

et le président reçoit une lettre qui contient le récit de ses

souffrances et l'expression de ses regrets; _le Moniteur_ relate qu'il

ne peut pas partager les travaux de la cour. Il achète ainsi la

tranquillité et le sommeil avec des frictions et de la tisane. Après le

jugement, il entre rapidement en convalescence, et bientôt, la

conscience insoucieuse, l'esprit calme, il reprend à la Chambre le vote

interrompu des chemins vicinaux.

Sans être précisément religieux, ni le moins du monde dévot, il serait

au désespoir s'il n'avait pas un parent évêque, s'il ne pouvait pas

dire: «Mon cousin M. de Vannes, mon neveu M. de Digne.» Il redoute,

comme nous l'avons vu, les fonctions de juge, mais il est ravi d'avoir

dans sa famille des présidents de cour. C'est de bon goût; c'était ainsi

autrefois: une grande famille doit tenir à l'épée, au clergé et à la

robe.

Cet homme, de moeurs si douces et si élégantes, qui, pareil à

Fontenelle, ne se laisse agiter par aucun fait, ne permet à aucun

événement de le préoccuper avec vivacité, a eu cependant, dit-il, des

passions violentes. Sous l'empire, quand nos armées victorieuses

parcouraient l'Europe, il était alternativement à Paris ou en Italie:

riche, jeune, inoccupé, ce fut le moment des orages. Si la maturité

n'était pas arrivée à point, si l'empereur n'avait pas été vaincu, et

que Louis XVIII ne fût pas revenu, sa fortune était compromise: il la

perdait avec une danseuse; il vendait ses bois pour une comtesse

italienne. Mais heureusement il a compris, à quarante ans, la nécessité

de changer d'amours. Un pair de France ne doit pas aimer à l'étranger,

ne peut pas décemment avoir un rival préféré à l'Opéra. Il eut alors

une passion, un attachement solide; ce fut un nouveau Saint-Lambert

auprès d'une autre madame d'Houdetot. C'est lui qu'on voyait tous les

matins, à cheval, sur la route de Saint-Cloud, suivi d'une calèche vide

et d'un groom porteur d'un énorme bouquet; il allait prendre la comtesse

ou la marquise pour une promenade au bois. A défaut d'un amour jeune et

ardent, il offrait alors un amour gai, un amour spirituel. Personne ne

contait mieux l'anecdote de la veille, la nouvelle du jour. Assidu sans

être importun, il savait dire des choses flatteuses sans être fade, et

avait surtout l'art d'arriver et de partir à propos. Toujours heureux,

toujours favorisé par les circonstances, au bout de quinze ans d'une

constance à toute épreuve, d'une union que rien n'a altérée, il trouve

un jour, dans le salon de cette femme aimée, une figure nouvelle: c'est

un homme en habit noir, l'air timide, l'oeil doux et distrait.

--Quel est ce monsieur? demande-t-il à la maîtresse du logis.

[Illustration]

--Devinez.

--Je ne saurais.

--Allons donc! J'ai eu quarante ans le mois passé! Vous ne devinez pas?

--Ah! pardon.... Votre confesseur, madame.

--Précisément.

Il est homme de goût, il a passé sa vie parmi les diplomates: cela lui

suffit. A l'amour satisfait et éteint succède l'amitié. Ce sont toujours

les mêmes soins, les mêmes empressements, la même assiduité; mais l'abbé

est en tiers dans sa vie, et il le préfère. L'abbé lui a fourni un

dénoûment qu'il cherchait en vain depuis longtemps; il lui a fait

doubler l'écueil où allait échouer sa fidélité mourante. Maintenant

qu'il vieillit, qu'il n'est plus amant, et que son amie est dévote, il

songe tout à fait à lui, rentre à ses heures, avoue la faiblesse de son

estomac, et voit souvent son médecin.

Toujours simplement vêtu, il l'est cependant avec goût, c'est-à-dire

qu'il ne suit la mode qu'avec ce tact d'un vieillard adroit qui veut,

avant tout, éviter le ridicule; mais, comme il a toujours aimé les

chevaux et les équipages, sa voiture est du meilleur faiseur, et son

attelage est le plus cher qu'ait vendu Crémieux. Il loge au faubourg

Saint-Germain dans un vaste hôtel à qui les souvenirs historiques ne

manquent pas: c'est Watteau qui a décoré son salon; Boucher a peint le

boudoir de sa femme; les fantaisies, les meubles, tout chez lui est du

style Pompadour. C'est son époque.--Prenez garde, vous voilà dans un

fauteuil qu'a occupé Voltaire.--Cagliostro a passé deux heures dans

cette bibliothèque.--Cet _Esprit des lois_, magnifiquement relié, fut

jadis un présent de Montesquieu lui-même.--Ici, Marmontel a lu ses

_Contes_, et Thomas, sa _Pétréide_.--Dans cette salle à manger a dîné M.

de Maurepas.

C'est cet hôtel qu'il quitte tous les ans pour aller passer l'été dans

ses terres, où d'autres souvenirs l'attendent. Il part quinze jours

avant la fin de la session, non pas précisément pour voir serrer ses

blés et vendanger ses vignes, mais parce que juin va finir, et que

juillet ne l'a jamais vu à Paris; il n'y était pas en 1830. D'autres

voteront le budget. Il compte cependant mourir dans son hôtel, et le

prêtre qui l'assistera sera cet abbé, ce commensal de son intime amie.

Tout se tient chez lui, tout s'enchaîne, et il a si bien fait, que cet

abbé confesse sa femme, et prépare à leur première communion ses

petits-enfants.

[Illustration]

Nous l'avons dit en commençant, les pareils de cet homme noble sont

clair-semés dans la Chambre: elle a aussi ses grands propriétaires sans

suzeraineté, ses banquiers, ses industriels, ses savants, et jusqu'à ses

prolétaires, gens fort recommandables d'ailleurs, mais qui en changeant

de condition n'ont pas changé d'allure; ces hommes nouveaux sont plus

instruits, plus positifs, et moins polis que leurs nobles et rares

confrères. La Chambre présente, d'ailleurs, tous les contrastes;

contrastes de moeurs, d'âge, de fortune et d'habileté.

A côté du pair dont l'équipage armorié ébranle le pavé de la rue de

Tournon, marche à pied celui à qui sa fortune modeste ne permet, les

jours d'orage, que les coussins mal rembourrés d'un fiacre, ou les

banquettes banales d'un omnibus. L'omnibus de l'Odéon a souvent ainsi

transporté vers le Palais-Royal les sténographes du _Moniteur_, les

journalistes de la _Tribune_, et un noble duc qui, après avoir commencé

comme eux, avoir glorieusement servi l'empire, et salué de nouveau le

drapeau tricolore, vient de mourir regretté de tous les honnêtes gens et

de tous les partis.

La Chambre a, comme toutes les assemblées délibérantes, ses membres

muets, dieux du silence brodés d'or, Harpocrates en habits bleus, dont

l'opinion part du cerveau pour arriver à la main sans s'arrêter à la

langue; ils réservent leur éloquence pour les comités secrets, pour les

réunions dans les bureaux. Je ne sais quel ancien a dit qu'il est encore

plus facile d'aller à Corinthe que d'affronter la tribune. On a remarqué

que les amiraux qui font partie de la pairie parlent peu, ou même pas

du tout; ces voix qui ont dominé les orages, fait mouvoir des escadres,

fait gronder ou se taire dans leurs sabords de nombreuses batteries,

sont sans puissance quand elles n'ont pas d'ordre à donner, et s'il leur

faut se faire entendre sans porte-voix.

Les fils du roi sont pairs de France, c'est un droit de leur naissance

que la Charte a consacré; ils assistent rarement à la séance, viennent,

quand elle est commencée, s'asseoir derrière le banc des ministres, et

leur âge, comme leur position, les fait s'abstenir du vote.

La porte s'ouvre, la séance n'est pas ouverte. Voici _Ariste_; il

s'approche des secrétaires, consulte le procès-verbal, lit l'ordre du

jour, et gagne sa place; son rôle est fini: ce qui le retient, c'est

qu'il a une boule à jeter dans l'urne, et que son équipage ne doit venir

le prendre qu'à cinq heures. Du reste, il n'est plus rien; la génération

qui agit, qui s'agite devant lui, n'est plus la sienne: c'est une de ces

âmes heureuses qui peuplent l'Élysée, et jettent un regard tranquille et

indifférent sur les passions des hommes.

[Illustration]

--Voyez-vous _Caliste_? Il traverse d'un pas irrégulier la salle des

Pas-Perdus, il a un dossier sous le bras; on dirait qu'il se rend à

l'audience. Lui-même s'étonne de ne pas voir sur sa manche les larges

plis de sa robe d'avocat; il se gratte le front et tire à lui sa

perruque, comme il faisait autrefois au palais, quand l'argument imprévu

d'un adversaire dérangeait son plaidoyer. Il prend sa place, il classe

ses papiers, et si vient son tour de parler, il monte à la tribune. _La

partie adverse_, dit-il (il se reprend en souriant), _le noble

préopinant auquel j'ai l'honneur de répondre_. Caliste est toujours

avocat.

Celui qui s'asseoit auprès de Caliste est _M. Guillaume_. Il a le même

nom que le créancier de l'avocat Patelin, et, comme lui, il a vendu du

drap toute sa vie; il a inventé une trame nouvelle, un tondeur nouveau;

il a perfectionné une machine à carder; il n'a pas inventé de couleur,

il est vrai, mais mille nuances, et toujours avec son teinturier.

Regardez-le: vous croyez qu'il examine le camée antique que son voisin

porte à l'annulaire; non, c'est le drap de l'habit qui attire son

attention.--Vous avez là, dit-il, un beau _Cunin-Gridaine_.

M. Guillaume voit la prospérité de la France dans le commerce des draps.

La laine! voilà la richesse d'un pays. Il a étudié le mouton qui donne

la laine, et l'assolement des prairies qui nourrissent le mouton.

[Illustration]

Voyez-vous dans un coin de la salle ce gros homme qui se meut

difficilement, mais dont le teint est brillant et l'oeil vif? C'est un

agronome: il s'occupe d'agriculture depuis quarante ans. Il méprise la

laine, la laine ne nourrit pas son homme; ce qui fait vivre le pays,

c'est le navet, la carotte, la lentille, l'épinard, et un peu la pomme

de terre et le blé. Il prédit les bonnes années, les froids hâtifs.

Allez chez lui, et demandez-lui des grains de semence, il vous donnera

les meilleurs, vous pouvez vous fier à son expérience; il ne s'est

trompé qu'une fois: sa science a échoué devant le chou colossal; il a

cru au chou colossal, aussi hésite-t-il aujourd'hui à employer l'engrais

Jauffrey.

Il y a des pairs qui sont ministériels, parce que les ministres sont

faits pour régir les affaires de ce monde, tandis qu'eux suivent le

cours des astres, résolvent des problèmes mathématiques, ou décomposent

des sels.

[Illustration]

Regardez dans les couloirs de la chambre cet homme âgé qui ébouriffe sur

son front les cheveux gris de sa perruque, et cause avec un pair de

cinquante ans environ, d'une figure obséquieuse et douce: l'un est un

ancien préfet, l'autre est un industriel du département, qu'administrait

le préfet; le vieillard a la voix brève, le regard fier, le geste

impérieux; il n'a pas perdu ses habitudes de l'empire lorsqu'il était

vice-roi de Napoléon; le fabricant écoute, propose timidement quelques

objections, et finit par se ranger à l'avis de monsieur le préfet.

Celui-ci oublie qu'il est avec un égal; celui-là, qu'un préfet en

retraite ne rend plus d'arrêts. Ce sont deux hommes d'habitude.

[Illustration]

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 34 / 49 段