pairs s'est fort élargi: des présidents de tribunaux de commerce, des
académiciens, des banquiers, des manufacturiers, des propriétaires,
peuvent être nommés pairs. L'aristocratie de naissance ne siége donc pas
seule à la Chambre; elle y donne la main à des hommes sortis du peuple,
dont le talent ou l'habileté ont fait la fortune politique. Il y a telle
de ces seigneuries qui a commencé sa carrière par être quatrième clerc
d'huissier, ou qui, la serpillière autour du corps, a été le garçon d'un
des commerçants dont la profession semble dévouée aux épigrammes des
vaudevillistes ou aux malices des rapins, d'un épicier. Ces hommes
nouveaux sont en petite minorité à la Chambre, et ne la réconcilient ni
avec une démocratie jalouse, ni même avec la nation, qui la voit d'un
oeil méfiant, parce qu'elle imagine, à tort sans doute, que la pairie
regrette l'hérédité, et parce qu'elle regarde, avec plus de raison,
cette Chambre comme un instrument forcé des volontés ministérielles,
puisqu'un ministre peut faire des pairs par fournée quand il doute de sa
majorité.
Il est difficile de savoir au juste si la pairie gagne ou perd en
considération, en joignant à ses fonctions législatives des attributions
judiciaires.
Cette question, et beaucoup d'autres qui se rattachent à la pairie, ne
sont pas de notre sujet; ce n'est pas précisément de l'homme politique
que nous voulons parler ici; ce n'est pas seulement revêtu de son habit
bleu brodé d'or, et assis sur son siége inamovible, que nous voulons
présenter un pair de France: nous entendons parler d'un type singulier
qui se perd sans se reproduire, parce que nos institutions, nos moeurs,
notre éducation, tout change, tout se modifie, et que l'à-propos d'une
restauration, qui l'a fait revivre, ne se présentera plus. Il n'est
peut-être pas indifférent de rassembler ces traits fugitifs tandis
qu'ils sont encore sous nos yeux.
L'homme dont il s'agit, c'est ce gentilhomme de nom et d'armes que la
Charte de Louis XVIII rattacha avec des droits nouveaux à l'ancienne
pairie de ses ancêtres, et qui remonte ainsi jusqu'à Charlemagne, aussi
clairement que tout bon pair d'Angleterre doit remonter au roi Arthur,
ou du moins à Guillaume le Conquérant. Ce noble pair porte
insoucieusement un beau nom; il n'y a personne au monde à qui il soit
précisément attaché, si ce n'est son agent de change, qu'il conseille
bien, mais avec lequel il ne se familiarise cependant pas trop; il a le
coup d'oeil politique bon, sous le point de vue néanmoins de son intérêt
personnel, et de celui de sa caste. Il a vu facilement que le terrain de
la Chambre n'était pas favorable à une lutte avec le ministère: on ne
gagne à cela qu'une popularité incertaine, et, selon lui, inutile. Sa
popularité, il la place ailleurs; il vote donc avec le ministère, ou il
s'abstient: mais il est l'ami des ministres, qui sont pour la plupart
ses compagnons d'enfance, de plaisir, ou ses alliés. Les ministres le
préviennent, le saluent, l'abordent; ils lui font mille cajoleries; lui,
les reçoit dignement d'un air libre et dégagé, comme un homme qui donne
son vote sans rien demander en retour; il arrive néanmoins tout
naturellement que ses plus proches parents sont placés, ses
petits-neveux bien pourvus, et que les citoyens dont il est le patron
font fortune.
Nous sommes tous égaux devant la loi: il n'y a plus de dîmes ni de
servage, plus de corvées ni de droit de main morte; comme nous ne
reconnaissons, non plus, ni fiefs, ni alleux, ni haute ou basse
juridiction; il y a des impôts consentis par les Chambres, et également
répartis sur tous les citoyens, dans la proportion de leur fortune: le
pair est grand propriétaire, il est donc un des plus imposés de son
département, et fait partie du conseil général: c'est là qu'il brille.
Dans ses terres, il est seigneur suzerain; au conseil général, il est
président. Si le département veut s'imposer extraordinairement, il fixe
le nombre des centimes additionnels; si la commune veut un pont, un
chemin vicinal; si elle désire conduire sur telle ou telle ligne le
tracé d'un chemin de fer, avoir une école primaire ou secondaire, une
salle d'asile, c'est lui que cela regarde: il se charge de tout,
aplanira toutes les difficultés; il parlera aux ministres durant la
session. En effet, quoiqu'il paraisse peu à la tribune, il fait partie
de la commission chargée de l'examen des projets de loi d'intérêts
locaux: le rapport est favorable, et la Chambre adopte. Il est vrai que
le chemin vicinal longe ses propriétés, et en augmente la valeur, que le
pont conduit à son avenue, et que l'instituteur primaire est son
protégé; mais le département, la commune, n'en ont pas moins vu leurs
voeux s'accomplir; il a tenu sa promesse, et ce n'est pas sa faute s'il
est grand propriétaire. Alors son influence s'accroît, son aristocratie
devient populaire; on ne dit plus monsieur le comte, monsieur le
marquis, ou monsieur le duc un tel; mais monsieur le comte, monsieur le
marquis, monsieur le duc tout court: cela s'entend, on sait ce que cela
veut dire. C'est ainsi que revient peu à peu l'influence seigneuriale de
1780; la forme change, le fait demeure le même; c'est un fleuve détourné
qui rentre dans son lit doucement, sans arracher ses bords, et par la
force des choses. Viennent les élections, il est une puissance,
puissance amie qui serre affectueusement la main que lui tend le
pouvoir. La session commence, et, tandis qu'il va siéger à la Chambre
haute, son fils aîné est, par le choix des électeurs de son département,
envoyé à la Chambre élective. Le ministre de l'intérieur, alors, ne peut
pas faire moins que de donner une sous-préfecture à son second fils,
tandis que le troisième, lieutenant de cavalerie, est tout à coup
distingué par le ministre de la guerre, et n'a qu'un temps de galop à
faire pour passer sur le ventre de ses camarades, et devenir capitaine.
Un autre intriguerait pour conquérir ou pour garder cette position; il
solliciterait ces faveurs, cet établissement complet de sa famille; lui
ne s'en mêle pas: il a un beau nom, il est pair, il est riche; tout
vient à lui, parce que tout doit y venir. Le trait distinctif de son
caractère, c'est l'indifférence. Il n'est point ambitieux. Que peut-il
désirer, en effet? Une préfecture? Ce serait sacrifier son repos sans
augmenter sa valeur personnelle. Il ne s'est rallié, d'ailleurs, que
pour ne pas nuire à la fortune de ses enfants, tout en gardant la
liberté de ses allures; s'il acceptait un emploi, il compromettrait un
avenir incertain, il est vrai, mais _possible_. Il obéit ainsi à un de
ces adages: _tout est possible_... Il a l'ignorance financière d'un bon
gentilhomme: une recette générale ne lui convient donc pas. Reste un
ministère; mais il est trop homme du monde pour s'asseoir sur ce banc de
douleur qui veut des athlètes plus vigoureux; trop ennemi de la fatigue
et du travail pour s'atteler à ce collier de misères; très-répandu dans
les salons, il est à peu près inconnu à la Chambre élective; sans
connaissances positives, le commerce, l'industrie, la navigation, la
guerre, rien de tout cela ne lui est précisément étranger; depuis vingt
ans il en entend parler tous les jours, mais tout cela lui est inconnu;
il n'en sait ni la marche, ni les écueils; enfin, il n'est pas orateur:
la tribune lui inspire une répulsion native, une terreur muette; sa
gorge se resserre à la vue de nos rostres de marbre ou d'acajou. Ne
demandant rien, promenant sur tout un oeil dédaigneux, il n'est donc un
danger pour personne, tandis qu'il est un protecteur pour beaucoup, et
qu'il peut être un aide pour tous.
La Bruyère dit que les courtisans sont, comme les marbres des palais,
durs et polis. Nous ne pensons pas qu'un des types distincts de la
figure que nous présentons ici soit la dureté; mais, à coup sûr, c'est
la politesse: elle est un de ses signes particuliers, un de ses
attributs. Voyez-le: il a l'oeil calme et doux, le sourire
bienveillant, une voix qui sympathise avec vos chagrins ou votre joie;
il écoute, il promet, ou, s'il refuse, c'est avec un regret, une
tristesse qui vous émeuvent vous-même: vous vous retirez satisfait. Doux
avec ses gens, il salue, chez lui, jusqu'à ses servantes. Louis XIV en
usait de même avec les jardinières de Versailles. Cependant cette
douceur de moeurs n'est pas complète, cette aménité de caractère a ses
mauvais jours; un monstre a le funeste privilége de changer son humeur
et d'altérer son sang: c'est la république. A ce nom seul, ses yeux
s'arment de sévérité, son front se plisse, le sourire s'efface de ses
lèvres, il détourne la tête avec effroi; à son imagination irritée se
peignent toutes les horreurs de 93, toutes les tueries de septembre; la
Saint-Barthélemy n'est rien auprès des images sanglantes qui
l'épouvantent. Il est encore à comprendre comment de 90 à 1805 la France
ne s'est pas abîmée sous ses propres ruines. Il secoue alors ces
souvenirs, et reporte sa pensée sur les temps antérieurs à la
révolution; il fait ainsi fuir de sombres images, car il est le premier
homme du monde sur la chronologie scandaleuse de l'histoire de France:
depuis la mort du régent jusqu'au parlement Maupeou, il en remontrerait
aux faiseurs de mémoires. Son grand-père, en effet, a vu l'aurore du
règne de Louis XV; son père en a vu le déclin. Madame de Pompadour n'a
pas dit un mot qu'il ne connaisse; madame Du Barry n'a pas fait une
folie qui ne soit enregistrée dans sa mémoire. Il sait l'étiquette de la
cour, l'ancienne et la nouvelle; il vous racontera les chasses du roi.
Tout enfant, il a vu Saint-Georges. Son père était lié avec le vicomte
de Barras; M. de Barras! bon gentilhomme d'une noblesse aussi ancienne
que les rochers de la Provence, homme d'esprit et de courage, mais qui
pensait mal. Là, il s'arrête, il trace une ligne: de Barras, il passe
sans transition à Louis XVIII. Toute la gloire de l'empire le touche
peu, ou, pour mieux dire, cette gloire l'importune; elle dérange ses
idées de noblesse et de gentilhommerie; il éprouve un certain dépit de
tous ces hauts faits contemporains, de ces fortunes militaires conquises
par des hommes du peuple; il accepterait bien les batailles, mais elles
ont le tort de n'avoir pas été conduites et gagnées par des
gentilshommes....... C'est une faiblesse qu'il reconnaît et dont il ne
peut se défendre. Il croit fermement à une aristocratie de race, à des
différences physiques de castes. Selon lui, quelque chose d'exquis
distingue la noblesse de la bourgeoisie et du peuple: c'est la finesse
de la peau, ou la sensibilité des nerfs, ou la forme des traits; sur
l'aspect de la main, il nomme la duchesse, la femme de l'avocat ou la
simple grisette. Pour soutenir cette théorie, il a ses autorités: lord
Byron, Walpole et d'Aubigné. Amoureux de Voltaire, comme les marquis du
dix-huitième siècle, il cite volontiers ce vers d'une de ses tragédies:
Ceux que le ciel forma d'une race si pure...
Et ceux-là, ce sont surtout lui et les siens. Il n'échangerait pas son
arbre généalogique contre un Raphaël. Conteur aimable, il a acquis dans
ce genre difficile une réputation d'esprit. Les anecdotes du règne de
Louis XVIII sont celles qu'il dit le mieux. Il était jeune alors; il
faisait partie de la maison rouge. Sans être précisément gastronome, il
sait tous les secrets culinaires de feu le duc d'Escars; il conserve,
écrites de la main du duc, les recettes des fameuses crépinettes et des
succulentes grives en caisse, dont le goût exquis consolait un peu Louis
XVIII des ennuis causés par le pavillon Marsan.
Deux articles de la Charte de 1830 le blessent profondément.
Le 23e, qui, dans son 28e §, déclare que le nombre des pairs est
illimité, et, dans son 29e, que la pairie n'est pas héréditaire. Il est
vrai que le premier de ces §§ offre aux ministres le moyen de réparer
les désavantages du second. Mais l'article 28, qui attribue à la chambre
des fonctions judiciaires, et décide qu'elle connaîtra des crimes de
haute trahison et des attentats à la sûreté de l'État, est un poids que
sa poitrine peut à peine soulever. C'est un homme doux et indifférent,
comme nous l'avons dit; un procès criminel est donc un topique excitant
dont la force révulsive trouble la tranquillité de ses jours et le repos
de ses nuits. L'aspect des prévenus l'oppresse; les longs débats le
fatiguent; les plaidoiries des avocats jettent son esprit dans une
inextricable indécision: il songe, malgré lui, que cet accusé de la vie
duquel il va décider est un citoyen honorable, qui à tous les torts
politiques joint peut-être toutes les vertus privées; qui, s'il eût
réussi dans son audacieuse entreprise, lui aurait donné des maîtres
nouveaux, et devant lequel alors il lui faudrait rendre compte de sa
position actuelle. Qui sait si au fond du coeur il ne trouve pas, en
cherchant bien, une secrète sympathie pour l'une des opinions
dissidentes? La peine de mort est d'ailleurs écrite dans la loi; les
boules noires lui semblent donc nager dans le sang: s'il venait à
plonger sa main parfumée dans l'urne du vote, il croirait la retirer
tachée et rougie!..... La fièvre le saisit, son rhumatisme oublié
revient, sa goutte douloureuse et complaisante accourt: il est malade,
et le président reçoit une lettre qui contient le récit de ses
souffrances et l'expression de ses regrets; _le Moniteur_ relate qu'il
ne peut pas partager les travaux de la cour. Il achète ainsi la
tranquillité et le sommeil avec des frictions et de la tisane. Après le
jugement, il entre rapidement en convalescence, et bientôt, la
conscience insoucieuse, l'esprit calme, il reprend à la Chambre le vote
interrompu des chemins vicinaux.
Sans être précisément religieux, ni le moins du monde dévot, il serait
au désespoir s'il n'avait pas un parent évêque, s'il ne pouvait pas
dire: «Mon cousin M. de Vannes, mon neveu M. de Digne.» Il redoute,
comme nous l'avons vu, les fonctions de juge, mais il est ravi d'avoir
dans sa famille des présidents de cour. C'est de bon goût; c'était ainsi
autrefois: une grande famille doit tenir à l'épée, au clergé et à la
robe.
Cet homme, de moeurs si douces et si élégantes, qui, pareil à
Fontenelle, ne se laisse agiter par aucun fait, ne permet à aucun
événement de le préoccuper avec vivacité, a eu cependant, dit-il, des
passions violentes. Sous l'empire, quand nos armées victorieuses
parcouraient l'Europe, il était alternativement à Paris ou en Italie:
riche, jeune, inoccupé, ce fut le moment des orages. Si la maturité
n'était pas arrivée à point, si l'empereur n'avait pas été vaincu, et
que Louis XVIII ne fût pas revenu, sa fortune était compromise: il la
perdait avec une danseuse; il vendait ses bois pour une comtesse
italienne. Mais heureusement il a compris, à quarante ans, la nécessité
de changer d'amours. Un pair de France ne doit pas aimer à l'étranger,
ne peut pas décemment avoir un rival préféré à l'Opéra. Il eut alors
une passion, un attachement solide; ce fut un nouveau Saint-Lambert
auprès d'une autre madame d'Houdetot. C'est lui qu'on voyait tous les
matins, à cheval, sur la route de Saint-Cloud, suivi d'une calèche vide
et d'un groom porteur d'un énorme bouquet; il allait prendre la comtesse
ou la marquise pour une promenade au bois. A défaut d'un amour jeune et
ardent, il offrait alors un amour gai, un amour spirituel. Personne ne
contait mieux l'anecdote de la veille, la nouvelle du jour. Assidu sans
être importun, il savait dire des choses flatteuses sans être fade, et
avait surtout l'art d'arriver et de partir à propos. Toujours heureux,
toujours favorisé par les circonstances, au bout de quinze ans d'une
constance à toute épreuve, d'une union que rien n'a altérée, il trouve
un jour, dans le salon de cette femme aimée, une figure nouvelle: c'est
un homme en habit noir, l'air timide, l'oeil doux et distrait.
--Quel est ce monsieur? demande-t-il à la maîtresse du logis.
[Illustration]
--Devinez.
--Je ne saurais.
--Allons donc! J'ai eu quarante ans le mois passé! Vous ne devinez pas?
--Ah! pardon.... Votre confesseur, madame.
--Précisément.
Il est homme de goût, il a passé sa vie parmi les diplomates: cela lui
suffit. A l'amour satisfait et éteint succède l'amitié. Ce sont toujours
les mêmes soins, les mêmes empressements, la même assiduité; mais l'abbé
est en tiers dans sa vie, et il le préfère. L'abbé lui a fourni un
dénoûment qu'il cherchait en vain depuis longtemps; il lui a fait
doubler l'écueil où allait échouer sa fidélité mourante. Maintenant
qu'il vieillit, qu'il n'est plus amant, et que son amie est dévote, il
songe tout à fait à lui, rentre à ses heures, avoue la faiblesse de son
estomac, et voit souvent son médecin.
Toujours simplement vêtu, il l'est cependant avec goût, c'est-à-dire
qu'il ne suit la mode qu'avec ce tact d'un vieillard adroit qui veut,
avant tout, éviter le ridicule; mais, comme il a toujours aimé les
chevaux et les équipages, sa voiture est du meilleur faiseur, et son
attelage est le plus cher qu'ait vendu Crémieux. Il loge au faubourg
Saint-Germain dans un vaste hôtel à qui les souvenirs historiques ne
manquent pas: c'est Watteau qui a décoré son salon; Boucher a peint le
boudoir de sa femme; les fantaisies, les meubles, tout chez lui est du
style Pompadour. C'est son époque.--Prenez garde, vous voilà dans un
fauteuil qu'a occupé Voltaire.--Cagliostro a passé deux heures dans
cette bibliothèque.--Cet _Esprit des lois_, magnifiquement relié, fut
jadis un présent de Montesquieu lui-même.--Ici, Marmontel a lu ses
_Contes_, et Thomas, sa _Pétréide_.--Dans cette salle à manger a dîné M.
de Maurepas.
C'est cet hôtel qu'il quitte tous les ans pour aller passer l'été dans
ses terres, où d'autres souvenirs l'attendent. Il part quinze jours
avant la fin de la session, non pas précisément pour voir serrer ses
blés et vendanger ses vignes, mais parce que juin va finir, et que
juillet ne l'a jamais vu à Paris; il n'y était pas en 1830. D'autres
voteront le budget. Il compte cependant mourir dans son hôtel, et le
prêtre qui l'assistera sera cet abbé, ce commensal de son intime amie.
Tout se tient chez lui, tout s'enchaîne, et il a si bien fait, que cet
abbé confesse sa femme, et prépare à leur première communion ses
petits-enfants.
[Illustration]
Nous l'avons dit en commençant, les pareils de cet homme noble sont
clair-semés dans la Chambre: elle a aussi ses grands propriétaires sans
suzeraineté, ses banquiers, ses industriels, ses savants, et jusqu'à ses
prolétaires, gens fort recommandables d'ailleurs, mais qui en changeant
de condition n'ont pas changé d'allure; ces hommes nouveaux sont plus
instruits, plus positifs, et moins polis que leurs nobles et rares
confrères. La Chambre présente, d'ailleurs, tous les contrastes;
contrastes de moeurs, d'âge, de fortune et d'habileté.
A côté du pair dont l'équipage armorié ébranle le pavé de la rue de
Tournon, marche à pied celui à qui sa fortune modeste ne permet, les
jours d'orage, que les coussins mal rembourrés d'un fiacre, ou les
banquettes banales d'un omnibus. L'omnibus de l'Odéon a souvent ainsi
transporté vers le Palais-Royal les sténographes du _Moniteur_, les
journalistes de la _Tribune_, et un noble duc qui, après avoir commencé
comme eux, avoir glorieusement servi l'empire, et salué de nouveau le
drapeau tricolore, vient de mourir regretté de tous les honnêtes gens et
de tous les partis.
La Chambre a, comme toutes les assemblées délibérantes, ses membres
muets, dieux du silence brodés d'or, Harpocrates en habits bleus, dont
l'opinion part du cerveau pour arriver à la main sans s'arrêter à la
langue; ils réservent leur éloquence pour les comités secrets, pour les
réunions dans les bureaux. Je ne sais quel ancien a dit qu'il est encore
plus facile d'aller à Corinthe que d'affronter la tribune. On a remarqué
que les amiraux qui font partie de la pairie parlent peu, ou même pas
du tout; ces voix qui ont dominé les orages, fait mouvoir des escadres,
fait gronder ou se taire dans leurs sabords de nombreuses batteries,
sont sans puissance quand elles n'ont pas d'ordre à donner, et s'il leur
faut se faire entendre sans porte-voix.
Les fils du roi sont pairs de France, c'est un droit de leur naissance
que la Charte a consacré; ils assistent rarement à la séance, viennent,
quand elle est commencée, s'asseoir derrière le banc des ministres, et
leur âge, comme leur position, les fait s'abstenir du vote.
La porte s'ouvre, la séance n'est pas ouverte. Voici _Ariste_; il
s'approche des secrétaires, consulte le procès-verbal, lit l'ordre du
jour, et gagne sa place; son rôle est fini: ce qui le retient, c'est
qu'il a une boule à jeter dans l'urne, et que son équipage ne doit venir
le prendre qu'à cinq heures. Du reste, il n'est plus rien; la génération
qui agit, qui s'agite devant lui, n'est plus la sienne: c'est une de ces
âmes heureuses qui peuplent l'Élysée, et jettent un regard tranquille et
indifférent sur les passions des hommes.
[Illustration]
--Voyez-vous _Caliste_? Il traverse d'un pas irrégulier la salle des
Pas-Perdus, il a un dossier sous le bras; on dirait qu'il se rend à
l'audience. Lui-même s'étonne de ne pas voir sur sa manche les larges
plis de sa robe d'avocat; il se gratte le front et tire à lui sa
perruque, comme il faisait autrefois au palais, quand l'argument imprévu
d'un adversaire dérangeait son plaidoyer. Il prend sa place, il classe
ses papiers, et si vient son tour de parler, il monte à la tribune. _La
partie adverse_, dit-il (il se reprend en souriant), _le noble
préopinant auquel j'ai l'honneur de répondre_. Caliste est toujours
avocat.
Celui qui s'asseoit auprès de Caliste est _M. Guillaume_. Il a le même
nom que le créancier de l'avocat Patelin, et, comme lui, il a vendu du
drap toute sa vie; il a inventé une trame nouvelle, un tondeur nouveau;
il a perfectionné une machine à carder; il n'a pas inventé de couleur,
il est vrai, mais mille nuances, et toujours avec son teinturier.
Regardez-le: vous croyez qu'il examine le camée antique que son voisin
porte à l'annulaire; non, c'est le drap de l'habit qui attire son
attention.--Vous avez là, dit-il, un beau _Cunin-Gridaine_.
M. Guillaume voit la prospérité de la France dans le commerce des draps.
La laine! voilà la richesse d'un pays. Il a étudié le mouton qui donne
la laine, et l'assolement des prairies qui nourrissent le mouton.
[Illustration]
Voyez-vous dans un coin de la salle ce gros homme qui se meut
difficilement, mais dont le teint est brillant et l'oeil vif? C'est un
agronome: il s'occupe d'agriculture depuis quarante ans. Il méprise la
laine, la laine ne nourrit pas son homme; ce qui fait vivre le pays,
c'est le navet, la carotte, la lentille, l'épinard, et un peu la pomme
de terre et le blé. Il prédit les bonnes années, les froids hâtifs.
Allez chez lui, et demandez-lui des grains de semence, il vous donnera
les meilleurs, vous pouvez vous fier à son expérience; il ne s'est
trompé qu'une fois: sa science a échoué devant le chou colossal; il a
cru au chou colossal, aussi hésite-t-il aujourd'hui à employer l'engrais
Jauffrey.
Il y a des pairs qui sont ministériels, parce que les ministres sont
faits pour régir les affaires de ce monde, tandis qu'eux suivent le
cours des astres, résolvent des problèmes mathématiques, ou décomposent
des sels.
[Illustration]
Regardez dans les couloirs de la chambre cet homme âgé qui ébouriffe sur
son front les cheveux gris de sa perruque, et cause avec un pair de
cinquante ans environ, d'une figure obséquieuse et douce: l'un est un
ancien préfet, l'autre est un industriel du département, qu'administrait
le préfet; le vieillard a la voix brève, le regard fier, le geste
impérieux; il n'a pas perdu ses habitudes de l'empire lorsqu'il était
vice-roi de Napoléon; le fabricant écoute, propose timidement quelques
objections, et finit par se ranger à l'avis de monsieur le préfet.
Celui-ci oublie qu'il est avec un égal; celui-là, qu'un préfet en
retraite ne rend plus d'arrêts. Ce sont deux hommes d'habitude.
[Illustration]