Il y a dans Paris deux cent vingt maisons, dont quelques-unes s'étalent

au grand jour et se transmettent en héritage (comment des filles

peuvent-elles en accepter un pareil de leur mère?) comme une étude

d'avoué ou de notaire. Dans ces maisons, de pauvres filles sont

enfermées, et rien de ce qu'elles gagnent ne leur appartient; on les

loge, on les nourrit, on les habille, mais voilà tout. Ce sont des

esclaves dont la charité n'a pu parvenir encore à briser les fers. C'est

dans un de ces établissements que vivait Mariette; le jour, elle lisait

des romans, chantait des romances folles, ou se disputait avec ses

compagnes; le soir, elle était à la disposition de tous les désirs.

Cette existence, si horrible en elle-même, avait encore cependant ses

moments de plaisir. Parfois un jeune homme candide, poussé par de

mauvais conseils ou de mauvais exemples à aller apprendre les secrets de

l'amour sur l'oreiller du vice, se penchait vers elle en rougissant, et,

ne sachant comment la nommer, l'appelait des plus doux noms qu'on

prodigue à une première amante; d'autres fois encore, c'était un homme

de lettres en train de ramasser des observations pour un prochain roman,

qui l'interrogeait avec bonté, et lui parlait d'une vie meilleure;

souvent aussi arrivait un voyageur qui, n'ayant pas le temps de songer

aux amours difficiles, faisait de Mariette sa compagne momentanée, et

lui proposait de furtives parties de plaisir. Puis venait le jour de

liberté que la spéculation accorde chaque semaine à ses pensionnaires.

Ce jour-là on avait un beau chapeau comme autrefois, une robe fraîche,

et un sourire endimanché; on allait faire à la Chaumière une de ces

passions qui durent une contredanse, puis on rentrait avec des souvenirs

dans le coeur: pendant quelques heures, cette vie pouvait paraître

supportable, elle se dorait encore des derniers reflets d'un passé plus

agréable; mais bientôt la réalité reprenait tout son empire: par des

disputes plus longues, par des chants plus fous, par des excès plus

funestes encore, il fallait essayer d'échapper au sentiment d'une

position terrible. Voilà ce que faisait Mariette; elle était forcée de

se croire plus heureuse, parce qu'elle était plus bruyante. Cette

agitation sédentaire apportait avec elle ses moments de sombre tristesse

et de mélancolique ennui. Quelquefois ce vague chagrin de l'amour

inassouvi, de la jeunesse mal employée, tourmentait la jeune fille: elle

pensait à son village, à son enfant, à la tombe de sa mère, dont les

dernières couronnes devaient s'être flétries depuis longtemps. Elle

voulut fuir et retourner au pays; mais une force nouvelle la retint

clouée au pilori: cette force, c'était la maladie, plaie honteuse et

éternelle qui signale le commencement de la vengeance divine.

Un matin Mariette se réveilla sur le lit d'un hôpital. Comme elle

souffrit quand il lui fallut étaler ses plaies devant la foule des

élèves et des médecins! Ce moment de pudeur la rendit à elle-même: les

soins des religieuses, la vue du crucifix placé au fond du dortoir, lui

firent comprendre qu'elle accomplissait le premier degré de la pénitence

qui lui était imposée. La solitude la fit redevenir femme: grâce à ce

sentiment, elle découvrit sans en être atteinte tous ces honteux secrets

que cache la couche du vice; elle échappa à ces infâmes amours qui

prennent naissance à l'ombre solitaire des lits de fer; elle aurait pu

sortir de l'hôpital pleine d'une pureté nouvelle, si la corruption ne

l'avait pas attendue à la porte. Ces horribles industriels qui

trafiquent des dépouilles de la mort, qui vendent les cheveux et les

dents de ceux qu'ils ensevelissent, livrent aussi pour de l'argent le

secret des convalescences brillantes. Cette même vieille qui avait tenté

déjà Mariette l'attendait sous un autre costume au seuil de _la Pitié_;

la jeune fille voulait rester vertueuse, mais il fallait manger. La

première fois elle pécha par ignorance, la seconde par misère. Désormais

elle était perdue sans retour.

Il y a dans la Cité des lieux de débauche sortis des premières boues de

Paris; lieux humides, noirs, malsains, affreux gynécées où les voleurs

vont chercher leurs amantes. C'est là que la vieille conduisit Mariette.

Dans ce repaire, quelle vie! Là, plus de jeune homme candide, plus de

poëte consolateur, plus de voyageur épicurien; de l'élégante corruption

de la ville fashionable il fallut passer tout d'un coup à la brutale

corruption de la ville ignorante. Là, plus d'inoffensives criailleries,

plus de romances sentimentales; mais des querelles sanglantes, des

chansons obscènes, toutes les dégoûtantes misères de cette galanterie

qui dit _Je vous aime_, en argot. Sentir sans cesse sur sa tête les bras

tatoués du charpentier en goguette, du tailleur de pierre aviné, ou du

soldat économe qui a réussi à ramasser, aux frais de l'État, le salaire

de sa débauche; reconnaître quelquefois une marque plus significative,

apercevoir en tremblant sur une épaule nue l'infâme stigmate du

bourreau, voilà en quoi se résumait la condition nouvelle de Mariette.

C'est ainsi qu'elle vécut longtemps, se laissant prendre peu à peu à la

boisson, ce dernier vice des femmes, jusqu'à ce qu'un homme se présentât

de nouveau pour l'aimer.

[Illustration]

Comment raconter cette liaison entre Mariette et Alfred Crochard dit

_Main-Fine_, industriel fort connu de tous les agents de police qui

surveillent les passages? La pauvre femme, heureuse d'être aimée, est

bientôt à la merci du voleur: plus elle le voit, plus elle l'adore. La

tête remplie des idées les plus romanesques, il lui semble, au milieu de

son esclavage, qu'elle est dans la position de ces femmes mariées qu'une

surveillance impitoyable retient loin de leurs amants, et qui n'ont que

de rares instants à leur accorder. La malheureuse se faisait illusion,

elle était mariée avec la honte; on ne la surveillait pas, mais on

l'exploitait. Un jour qu'elle fait toutes ces confidences à M. Crochard,

celui-ci, qui entrevoit de plus grands bénéfices pour son amour dans la

réalisation du rêve de Mariette, l'engage à abandonner la maison qu'elle

habite pour demeurer avec lui. «Sans toi je ne puis vivre, lui

dit-il.--Je meurs éloignée de toi,» lui répond-elle. Dès cet instant

Mariette devient la maîtresse d'un voleur.

En changeant de condition, elle change aussi de domicile. Le taudis

qu'elle loue s'appelle _un garni_; une chambre obscure, dans un de ces

immenses phalanstères du vice que, dans un but de prévoyance, la police

tolère au milieu de la Cité, abrite le couple nouveau. Mariette n'a fait

que changer de tyrannie: sa liberté consiste à aller la nuit exercer la

mendicité du carrefour. Elle a non-seulement un amant, mais encore un

trésorier sans pitié, qui sait combien de fois le soir elle monte les

marches glissantes de son escalier tortueux, et qui lui rend sa recette

en coups et en mauvais traitements. Outre cette tyrannie, Mariette en

subira une bien plus cruelle encore, celle de la police. A chaque

instant s'appesantira sur elle la volonté d'un despote. Ce despote

s'appelle le règlement. Si elle dépasse d'une minute l'heure fixée, si

elle s'arrête à parler un instant avec ses compagnes, si elle va trop

vite, si elle marche trop lentement, le règlement, en habit bleu et en

tricorne, la saisira brusquement et l'enverra à Saint-Lazare. Combien de

fois la pauvre Mariette n'eut-elle pas à subir les cruelles atteintes du

règlement pour toutes ces fautes que nous venons d'énumérer. On la

faisait monter en voiture, on l'habillait de toile grise, et on la

mettait à tisser des bretelles ou des chapeaux de paille. Courbée sur

son travail, la malheureuse ne regrettait pas sa liberté, mais son

amant. Son premier soin, quand on lui ouvrait les portes de la prison,

était d'aller se remettre à sa disposition, et de recommencer à son

profit les phases de sa pitoyable existence.

Et quel autre refuge aurait-elle trouvé, l'infortunée? Aujourd'hui il y

a des gens qui soutiennent que la loi doit être athée: comment s'étonner

qu'elle abandonne ceux qu'elle a frappés. Mariette dans la prison était

entourée de soins pieux, d'exhortations religieuses. Une fois dehors, on

la livrait à elle-même, seule, sans argent, sans ressources. Il y a des

conversions qui exigent plus que des prières: celle de Mariette était de

ce nombre. Elle entendait deux voix résonner dans son coeur, celle du

prêtre et celle de la misère: l'une stérile, l'autre coupable; elle

obéissait à cette dernière, n'osant choisir le fatal juste milieu qui

existe entre le crime et la faim, le suicide!

Autrefois il n'en était pas ainsi: de nombreux refuges étaient ouverts

au repentir. On appelait les pénitentes _Filles du Bon Pasteur_, ou

_Filles de Madeleine_, pour désigner le pardon qui les attendait. Elles

ne prononçaient que des voeux simples; on tâchait même de les marier

quand elles le désiraient. Lorsqu'arrivait le jour de se donner à Dieu,

on les revêtait de blanc, d'où on les nommait aussi _Filles Blanches_;

on leur mettait une couronne sur la tête, et les lévites entonnaient le

cantique: _Veni, sponsa Christi!_

Hélas! aujourd'hui la religion n'appelle plus l'épouse du Christ, et sa

conversion est devenue une affaire de police.

Mais continuons la triste histoire de tous ces amours qui prennent

naissance dans la nécessité de l'amour même. Vous croyez peut-être que

l'intimité dans laquelle cette femme va vivre avec son amant, que la

connaissance de ses défauts, la certitude de ses vices, vont la dégoûter

de lui; nullement. A travers toutes les humiliations, toutes les

souffrances, toutes les ignominies, elle poursuivra la réalisation de sa

chimère, l'amour! Pour avoir quelqu'un qui lui appartienne, elle qui

appartient à tout le monde, Mariette fera tous les sacrifices, elle

s'imposera toutes les privations, elle se jettera en pâture à tous les

besoins de Crochard, afin de pouvoir un jour pour toute récompense aller

s'ensevelir avec lui dans quelque recoin de théâtre du boulevard, ou

bien sous l'allée de quelque guinguette des Champs-Élysées, seul endroit

où les voleurs aillent de temps en temps faire un peu de poésie.

Mariette subit le sort de toutes les femmes, même de celles qui

descendent dans la rue: celles-là aussi, au milieu de leurs plus grands

déréglements, sont condamnées à chercher l'amour; elles en demandent à

ceux qui peuvent leur en donner. Leurs amants sont des voleurs; et qui

donc serait-ce, sinon ceux que la société proscrit comme elles?

Croyez-vous que le chevalier Desgrieux eût continué à aimer Manon

Lescaut si, au lieu de la renfermer à l'hôpital, on lui eût donné tout

d'abord la carte de la police! On s'est souvent demandé comment il se

faisait que des femmes pussent aimer ceux qui les ruinaient ainsi, qui

les accablaient d'invectives, qui les meurtrissaient de coups. L'amour

ne meurt jamais dans le coeur d'une femme, mais il se déprave. Celles

dont nous parlons sont si souvent méprisées qu'elles regrettent de

n'être pas maltraitées: pour elles, la passion ne se formule plus dans

un baiser, mais dans une contusion. D'ailleurs, chacun aime à sa

manière. Les amours du tigre ne ressemblent pas à celles de la colombe.

Pour s'expliquer jusqu'à un certain point la dégradation de Mariette, il

faut envisager les progrès qu'a faits la démoralisation à notre époque.

De nos jours, par exemple, le vol a pris des allures spirituelles, que

disons-nous, le vol? l'assassinat lui-même s'est humanisé. Comment

voulez-vous que des femmes, et surtout des femmes avilies, aient peur

d'un homme qui est gai, content, sans souci, qui sait se composer un

costume pittoresque avec des haillons, qui est au courant de tout, de la

politique, de la littérature et des pièces nouvelles? Lacenaire, le soir

même de son crime, fut se distraire un instant aux Variétés; il aurait

pu tout aussi bien écrire des vers légers pour sa maîtresse.

Malheureusement Lacenaire n'aimait pas les femmes.

Depuis que le remords a été destitué, la justice n'a plus qu'une

pourvoyeuse active: c'est la jalousie. Une trahison qui répond à une

autre trahison, c'est l'histoire ordinaire de la jalousie qui se venge.

Dans ce monde impur des forçats et des prostituées, la passion exerce

ses ravages comme partout ailleurs. Là on n'a qu'une seule manière de se

venger: c'est d'aller révéler le secret d'une complicité terrible à la

police. La prison vous débarrasse d'un rival et punit une infidèle. Sans

ce contre-poids nécessaire, la sécurité publique serait gravement

compromise; si les vingt-quatre mille forçats libérés, qui vivent tous

d'une industrie plus ou moins coupable, n'avaient chacun une maîtresse,

il serait impossible d'habiter Paris.

Mais le moment est arrivé où Mariette va être obligée de donner des

preuves véritables de son amour. Crochard a été arrêté, Crochard est en

prison sous le poids d'une accusation de vol; il est soumis au dur

régime des détenus, il n'a que le pain noir et l'eau claire de la geôle

pour toute nourriture et pour toute boisson. Le coeur de Mariette

saigne: elle redouble d'activité, de travail, d'abnégation. Par ces

terribles soirs d'hiver pendant lesquels on dit que les chiens mêmes ne

sortent pas, elle descend dans la rue, elle reçoit la pluie sans s'en

apercevoir; le froid passe sur elle sans l'atteindre. Elle attend ainsi,

pendant des heures entières, l'aumône aléatoire de la débauche. Si la

soirée a été bonne, vous la verrez passer le lendemain de grand matin,

dans la tenue d'une grisette qui se rend à l'ouvrage. Ne la regardez

pas, cette femme, qui le soir regarde tout le monde: elle rougirait,

soyez-en sûr, car elle va commettre une bonne action; elle court

consacrer son gain de la veille au soulagement d'un pauvre prisonnier.

Elle lui achètera une bouteille de vin, un pâté, une livre de tabac,

tout ce qui peut flatter ses goûts, enfin; et, en rentrant chez elle, sa

faim se contentera d'un morceau de pain. C'est ainsi que la charité se

fait souvent la complice du crime.

Crochard a été acquitté. Ce succès l'encourage à méditer de plus grandes

entreprises: Crochard ne tardera pas sans doute à devenir assassin; il

parle de ses projets tout haut, il cherche des complices; une mort

fatale l'attend. Mariette va-t-elle enfin comprendre toute l'atrocité de

son amour? Hélas! cet effort est au-dessus de ses forces. Elle a

commencé par aimer Crochard parce qu'elle avait besoin de s'attacher à

quelqu'un; elle a continué à l'aimer parce qu'il était malheureux; elle

lui sera fidèle parce qu'il est proscrit! Comment voulez-vous qu'une

femme résiste au triple attrait de l'amour, de la charité et du

romanesque? Il lui semble qu'elle est l'héroïne du dernier roman qu'elle

a lu autrefois. Son amant ne peut la voir que dans les ténèbres; les

agents de police lui font l'effet de sicaires apostés par un tuteur

barbare; les juges ne sont pour elle que les représentants de la force;

elle envisage la guillotine comme le poignard d'un mari outragé qui

frapperait dans l'ombre. Elle est heureuse et fière d'être l'unique

refuge, la Providence d'un homme. Un jour viendra où cet échafaudage

fantastique s'écroulera! On surprendra l'assassin chez sa maîtresse:

alors Mariette oubliera tout pour le sauver; elle offrira aux gendarmes

son argent, ses bijoux, et, poussée à bout, elle ira jusqu'à se croire

vertueuse: elle perdra de vue son passé et son présent, offrira sa

personne, comme si sa personne avait une valeur, et comme si de tout

temps il n'avait pas fallu des caresses de vierge pour attendrir les

bourreaux!

Ce jour-là ne vint, hélas! que trop tôt pour Mariette; Crochard fut

condamné à mort. Arrêtée comme sa complice, ses juges l'acquittèrent.

Sur la pente où elle était placée, il lui était bien difficile de

s'arrêter. Le procès de son amant avait été assez célèbre pour lui

permettre de trouver un asile opulent au comptoir de quelque limonadier

désireux d'achalander sa boutique. Renvoyée au bout de deux mois, que

serait-elle devenue? peut-être l'espionne des galériens, la pourvoyeuse

du crime, l'entremetteuse de l'assassinat!

Dieu la sauva de cette fin misérable par la mort. Épuisée par cinq

années de débauches, Mariette expira sur le grabat d'une prison, entre

un médecin et une soeur de charité. On l'enterra dans la fosse commune,

car personne ne devait venir prier sur le tombeau de la femme sans nom!

TAXILE DELORD.

[Illustration: LA JEUNE FILLE.]

[Illustration]

LA JEUNE FILLE.

L'ÉLÉGIE a raison; oui, la vie est amère,

La tristesse est durable et la joie éphémère.

Vainement on aspire à des destins meilleurs.

Dans les plus purs ruisseaux un limon se dépose;

Le serpent vit dans l'herbe, et le ver dans la rose,

Et le chagrin dans tous les coeurs.

Oui, dans ce siècle étroit, tout sublime courage

Étouffe et manque d'air, comme un lion en cage.

Nos yeux sont fatigués du spectacle du mal:

Personne ne comprend l'homme à haute pensée;

Il est traité de fou par la foule insensée,

Comme le Tasse à l'hôpital.

Plus d'amour éternel, plus de rêves mystiques;

Le souffle de la foi, dans les temples antiques,

Ne vient plus soulever le pieux labarum,

Et la fille du Christ, l'Égalité sacrée,

A des pharisiens sans pudeur est livrée

L'ange est au pandémonium.

Mais pour nous consoler des misères humaines,

Pour faire que, plié sous le fardeau des peines

L'homme ne doute point de la Divinité;

Comme en un ciel obscur deux étoiles dorées

Dieu nous donna deux soeurs en ce monde adorées,

La jeunesse avec la beauté.

De nos afflictions vous êtes le remède,

O trésors fugitifs! celle qui vous possède

A de quoi réjouir notre oreille et nos yeux.

Qui ne s'épanouit à voir la jeune fille,

Et son visage d'ange, et son oeil qui pétille

A l'ombre d'un réseau soyeux?

Que de charme en son air, en sa démarche! il semble

Que Dieu, pour la former, ait voulu joindre ensemble

Ce qu'ont de plus suave et la terre et les eaux,

Riches teintes des fleurs, doux regard des gazelles,

Corsage gracieux comme les demoiselles

Qui voltigent sur les roseaux.

Avant quelle ait parlé, de sa bouche de rose

Est prête à s'échapper quelque charmante chose,

Comme sort d'un beau vase un nectar précieux.

Sa parole a du miel, et sa voix est plus douce

Que le gazouillement du bouvreuil dans la mousse,

De l'alouette dans les cieux.

Sur son pudique front se reflète son âme;

D'une charité sainte elle ressent la flamme,

Elle sait de bienfaits peupler son souvenir;

Ses mains sont pour donner ouvertes à toute heure;

Les pauvres mendiants au seuil de sa demeure

Ne passent point sans la bénir.

N'êtes-vous point touchés des soins qu'elle dispense

A l'animal qui vit comme à l'homme qui pense,

Soit qu'elle mène en laisse un agneau favori,

Soit que le passereau la suive à tire-d'ailes,

Ou que de son giron les blanches tourterelles

Recherchent le moelleux abri?

Elle est bonne et pieuse; ardente à la prière,

On la voit à l'église, à côté de sa mère,

Tourner dévotement les feuillets d'un missel.

Elle chante, elle prie, et la bonté divine

Sans doute a distingué cette voix argentine

Dans le concert universel.

Parfois s'agenouillant au fond d'une chapelle,

Les péchés innocents que sa candeur révèle

Font monter un sourire au front du confesseur.

Elle offre à Dieu l'encens d'une âme sans reproche,

Et le recueillement l'élève et la rapproche

Des anges dont elle est la soeur.

Vienne un beau jour d'été, pur et riant comme elle.

Que de mille splendeurs le soleil étincelle,

Qu'il fasse en vagues d'or ruisseler les moissons.

Dans les champs d'alentour vous la voyez errante,

Ravir à l'églantier sa parure odorante,

Et picorer dans les buissons.

L'hiver, ce sont les bals, les fêtes, les soirées,

De lustres, de festons les salles décorées,

Et la danse, et l'orchestre aux accords enchanteurs.

Là toute radieuse, et de fleurs couronnée,

Reine par le plaisir, elle est environnée

De son cortége de flatteurs.

Oh! que d'illusions nombreuses et pressées,

Dansent à son chevet, les mains entrelacées!

Rien de son horizon n'assombrit la couleur.

Il est de pourpre et d'or, et le sort infidèle

Dans sa coupe jamais ne versera pour elle

Le suc amer de la douleur.

Lorsque pour lui voiler les peines préparées,

L'espoir a déployé ses ailes azurées,

Voit-elle les chagrins dans l'ombre s'attrouper?

Au détour du sentier que suit la voyageuse,

Peut-elle voir la mort, implacable faucheuse,

Embusquée et prête à frapper?

Non; exempt de soucis s'écoule son jeune âge;

La vieillesse à ses yeux est un lointain rivage,

Dont sa barque toujours saura fuir les brisants.

A son appel jamais le plaisir n'est rebelle,

Elle rit, elle joue, elle chante, elle est belle,

Elle est riche de ses quinze ans.

Même au bal, l'autre soir, un jeune homme au front pâle

Auprès d'elle est venu s'asseoir par intervalle;

Il la magnétisait de son regard brûlant,

La crainte contraignait ses lèvres à se taire;

L'amour habite un temple entouré de mystère

Que l'on n'aborde qu'en tremblant.

Mais d'où vient cette sombre et vague rêverie?

D'où vient que de son front la beauté s'est flétrie,

Que ses yeux demi-clos s'ouvrent languissamment?

Un pressentiment vague a visité ses veilles,

Et dans la solitude un sylphe à ses oreilles

A murmuré le nom d'amant.

Tu le connais à peine, et déjà, jeune fille,

Tu vois à tes côtés grandir une famille,

Aux sources du bonheur tu penses t'enivrer.

Vos premières amours ne seront point troublées;

Vous êtes deux moitiés par le ciel assemblées

Qu'on brise sans les séparer!

Et ton coeur bat plus vite, et tu songes sans cesse

A ce jeune homme, objet d'une ardente tendresse;

C'est l'aube de tes jours, l'étoile de tes soirs;

Et, quand autour de toi vient peser la nuit sombre,

Ainsi qu'un feu follet, tu vois luire dans l'ombre

L'étincelle de ses yeux noirs.

Qu'il est trompeur l'espoir dont son âme se flatte!

Avec son habit noir et sa blanche cravate,

Un homme, procureur ou notaire, apparaît;

Et de fleurs d'oranger parant ta chevelure,

Tu vas te consumer, victime douce et pure,

Sur les autels de l'intérêt.

Malheur à toi, malheur, âme dépossédée,

Qui d'un bel avenir avais conçu l'idée,

Qui marchais le front haut, fière de ton printemps!

C'est ainsi que tout char dans sa course dévie;

Parmi nous, qui ne peut appliquer à la vie

L'histoire des bâtons flottants?

Tu vas à chaque instant de ton pèlerinage

Contre quelque douleur te heurter au passage;

Pleure sur le tombeau de tes plaisirs défunts!...

L'âge te vient saisir dans l'ivresse et la joie,

Comme la nuit surprend une abeille qui ploie

Sous sa récolte de parfums.

Qu'est-ce donc que l'amour? Un songe de poëte,

Un esclave déchu qu'on vend et qu'on achète,

Un orphelin banni du foyer paternel,

Un beau feu que le monde éteint avec colère,

Un rêve que l'on peut commencer sur la terre,

Qui n'est réalisé qu'au ciel.

Qu'est-ce que la jeunesse? Un brillant météore,

Un jour dont le déclin est proche de l'aurore,

Dont le souffle du temps vient dissiper l'azur,

Un éclair qui s'éteint au milieu de la pluie,

Et présage au mortel embarqué sur la vie

Les tempêtes de l'âge mûr.

E. DE LABÉDOLLIERRE.

[Illustration: LE PAIR DE FRANCE.]

[Illustration]

LE PAIR DE FRANCE.

IL n'est pas inutile de remarquer, avant de parler du pair de France,

que la pairie a gagné à la révolution: avant 89, les ducs et pairs

n'avaient aucun droit politique; ils ne faisaient point partie du

gouvernement, et leurs priviléges se bornaient à la stérile prérogative

de siéger au parlement; ils étaient réduits à un droit de _veto_

toujours éludé par des lits de justice. C'est Louis XVIII qui a fait de

la pairie un des trois pouvoirs. La révolution de juillet a confirmé

l'oeuvre de l'exilé d'Hartwell; cependant, en 1830, le banc des évêques

disparut, et un seul pair ecclésiastique vint reconnaître l'élection

d'un roi par la souveraineté du peuple. Ce fut M. l'abbé de Montesquiou:

nous le vîmes arriver, les cheveux poudrés, l'habit noir, le petit

manteau flottant sur les épaules, le tricorne discrètement placé sous le

bras gauche; il prêta serment d'une voix éteinte, s'assit un moment non

loin du banc des ministres, puis quitta la Chambre sans retour, et avec

lui s'évanouit pour nous le spécimen du prêtre législateur et juge.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 33 / 49 段