Quand une fois l'ami d'un artiste a vécu trente ans à ses côtés, il est

plus qu'un parent, plus que la femme et les enfants. A force de suivre

son idole, de l'écouter, de l'examiner, il est parvenu à la connaître,

il sait les replis de cette âme, et il ne s'isole plus de cet autre

lui-même. Le vieil ami de l'artiste pense alors avoir acquis des droits

sacrés.

Après la mort de mademoiselle Duchesnois, quelqu'un fit rencontre d'un

vieillard qu'il avait connu chez elle. Cet homme était pâle, abattu,

consterné. On s'efforça de le consoler, mais en vain. «Ce n'est pas

tant, s'écriait-il, sa perte qui m'afflige, que son horrible

ingratitude. Croiriez-vous, monsieur, qu'elle est morte sans me rien

léguer dans son testament... à moi! A moi qui depuis trente ans _dînais

chez elle trois fois par semaine_?...»

Malgré la ferveur de ces sympathies pieuses, Dieu vous garde, artistes,

des questions et de la logique de l'ami fatal! C'est le malin qui l'a

suscité pour vous induire au péché d'impatience et de colère.

Un tel travers, nous l'avons dit, est le résultat d'un orgueil puéril,

d'un enthousiasme immodéré et d'une impuissante ambition. La paresse y

contribue souvent. Par malheur, on ne devient point habile par

l'acquisition d'une teinture générale des choses de la science, et

l'érudition à deux sous ne conduit qu'au bavardage, à la fausseté du

jugement, la pire des qualités et la première de celles qui constituent

_l'ami des artistes_.

FRANCIS WEY.

[Illustration]

[Illustration: LA FEMME SANS NOM.]

[Illustration]

LA FEMME SANS NOM.

Et ecce occurrit illi mulier ornatu meretricio, præparata ad capiendas

animas, garrula et vaga.

(PROVERBIA SALOMONIS, cap. VII, vers. 10.)

Excepit blanda intrantes atque æra poposcit.

(JUV.)

QUEL nom, en effet, lui donner à ce type si fécond et si misérable, si

poétique et si abject, si moral et si repoussant; énigme vivante que

n'ont pu éclairer ni les recherches de la science, ni les dévouements de

la charité, ni les efforts de l'intelligence! Pendant bien longtemps

encore cette femme, dans laquelle viennent se résumer tous les

dévouements et toutes les bassesses, toutes les délicatesses de la

passion et toutes les corruptions de l'âme, se dérobera à la triple

investigation de la science, de la religion et de la morale; elle

demeurera toujours comme un des plus grands mystères du coeur humain et

des nécessités sociales.

Le meilleur moyen de la faire connaître, cette femme, c'est de ne pas la

nommer, tant est grand le dégoût qu'elle soulève alors que l'on parle

seulement d'elle, et cependant combien de motifs devraient nous

conseiller l'indulgence à son égard! combien de gens la repoussent

aujourd'hui, la malheureuse, après avoir été les complices de sa chute

première, et les instruments de sa dégradation progressive! Disons donc

quelques mots de la femme sans nom; aussi bien a-t-elle une trop grande

part d'influence dans la société moderne pour échapper à cette galerie,

qui a la prétention de réfléchir l'époque actuelle dans son ensemble et

dans tous ses détails.

Pour le public en général, la créature dont nous parlons est corrompue,

ignoble, avilie, et tout cela sans compensation, sans espoir de retour:

pour les uns, c'est la débauche en robe de soie, la paresse en chapeau

de satin; pour les autres, c'est la gourmandise qui sourit, l'ivrognerie

qui marche; pour tout le monde, ce n'est qu'un amas de vices qui battent

sous des oripeaux, et auxquels on fait bien de jeter l'éternel anathème.

Sans doute tout cela est vrai; mais croit-on que cette lèpre de la

débauche envahisse l'âme tout à coup et s'y maintienne sans espoir de

guérison? Une pareille pensée serait impie. Dieu, qui envoie aux femmes

l'ignorance et la misère qui les perdent, leur garde aussi quelquefois à

leur dernière heure le repentir, comme une compensation céleste. Écoutez

plutôt l'histoire de Mariette.

Dans une petite ville de province vivait une veuve qui n'avait que sa

fille pour soutien. Mariette était jeune et jolie; son corps semblait

être fait d'une goutte de lait, et ses yeux, des rayons d'une étoile. La

mère de Mariette vint à mourir. La voilà donc seule au monde, sans

parents, sans amis, sans soutiens. Quand elle eut versé bien des larmes

sur le corps de sa mère, et tressé bien des couronnes pour orner la

croix de bois de son tombeau, un voisin se présenta chez elle. Cet homme

était riche; il se dit l'ami de la famille, et offrit à Mariette de la

prendre chez lui: la jeune fille accepta avec reconnaissance. Le premier

jour, l'ami de la famille pleura avec elle; le second, il lui prit le

menton; le troisième, il essaya de l'embrasser. Le voisin avait

cinquante ans.

Mariette avait un cousin qu'elle croyait aimer; poussée au désespoir,

elle voulut se tuer pour rejoindre sa mère. Le voisin parvint à la

calmer; il lui avoua son amour, et lui promit de l'épouser si elle

voulait se rendre à ses voeux: Mariette, ignorant parfaitement ce que

c'était que se rendre aux voeux d'un homme, ne vit qu'une chose dans

tout cela, son mariage prochain. On lui avait dit dans maintes chansons

que les jeunes gens étaient des trompeurs; le voisin était marguillier

de sa paroisse, et de magnifiques cheveux blancs ornaient son front.

Mariette se rassura donc, et ne songea plus à aller rejoindre sa mère. A

force d'être rassurée, elle devint enceinte: au bout de neuf mois, elle

mit au monde une fille. Le voisin en cheveux blancs, l'ami de la

famille, le marguillier vertueux, envoya l'enfant à l'hôpital; et quand

la mère fut rétablie, il lui mit un louis dans la main, la plaça dans la

rotonde, et recommanda au conducteur de la faire conduire, à son arrivée

à Paris, chez un de ses amis, qui était préparé à la recevoir. Comme

Mariette pleurait beaucoup en quittant le voisin, tout le monde crut que

c'était par reconnaissance. Le dimanche suivant, le curé cita au prône

le vénérable marguillier, et quelques jours après ses concitoyens

l'élevèrent à la dignité de maire. C'était à l'écharpe municipale à

couronner tant de vertus.

Voilà donc Mariette à Paris. Elle est triste, car elle songe à sa pauvre

fille, qui est morte, à ce que lui a dit le voisin prudent. Deux jours

se sont à peine écoulés depuis son arrivée, que l'ami du voisin, autre

philanthrope en cheveux blancs, la presse déjà de céder à ses voeux.

Avec celui-là il n'est nullement question de mariage; mais il promet à

Mariette de lui faire un sort. Mariette, curieuse de savoir ce que c'est

qu'un sort, cède aux voeux du philanthrope de Paris; et elle s'aperçoit

bientôt que ce que les philanthropes appellent un sort consiste en une

chambre à un troisième étage de la rue Tiquetonne, une commode, un lit,

un canapé fané, et quatre lithographies coloriées représentant l'Europe,

l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

Mariette se mit alors à pleurer; elle voulut encore aller rejoindre sa

mère. Heureusement, le philanthrope avait un coquin de neveu,

prédestiné, comme tous les neveux, à enlever la maîtresse de son oncle.

Arthur vit Mariette; il l'aima, la conduisit rue Notre-Dame-de-Lorette,

et lui meubla un appartement somptueux, le tout avec des lettres de

change payables à la mort de l'oncle en question.

Mariette est enfin heureuse: son amant est jeune et passionné; elle est

jeune aussi, belle, riche, et enviée; de nombreuses amies l'entourent,

qui ne s'affublent plus, comme autrefois, d'une qualification

nobiliaire, mais qui ont tout simplement conservé le nom de leur père,

tant le métier qu'elles exercent leur semble naturel. La première, Adèle

Bourgeois, est pleine d'esprit et de verve folâtre; elle fait le

calembour et chante la chanson grivoise à ravir; elle est au courant de

tout, de la littérature, des théâtres et des arts: aussi, n'est-il pas

de lord spleenetique, pas de boyard désireux de se faire une idée de la

gaieté française, pas d'agent de change en train de se soustraire aux

ennuis des affaires, qui ne connaisse Adèle Bourgeois: c'est l'héroïne

des parties de campagne, l'Hébé des soupers de carnaval, la Vénus des

cabinets particuliers. Pour jouer un pareil rôle, il faut avoir reçu une

excellente éducation. Aussi Adèle Bourgeois a-t-elle été élevée à

Saint-Denis. Son père est un vieux militaire qui a acheté au prix de

vingt blessures le droit de faire instruire sa fille aux frais de

l'État; Adèle a quitté Saint-Denis à dix-neuf ans. Rentrée dans la

maison paternelle, une triste réalité s'est dressée devant ses yeux: son

père est pauvre, c'est un soldat grossier, un invalide grondeur, un

homme qui ne comprend la vie que le sabre à la main. Adèle a pris au

contact de ses compagnes des idées au-dessus de son état; elle se

croyait grande dame, il faut qu'elle redevienne grisette. Trop pauvre

pour se marier, trop jolie pour rester fille, en butte aux ardeurs de la

jeunesse, amoureuse du luxe, avide des plaisirs qu'elle n'a fait

qu'entrevoir, c'est son imagination qui la livre au vice. L'éducation

perd quelquefois une femme, comme l'ignorance. Adèle est maintenant une

courtisane femme d'esprit; elle fait partie de l'élite de la galanterie.

La seconde, Julie Chaumont, a une autre spécialité: dans le jour, elle

promène au milieu des rues bien fréquentées une élégance pleine de

richesse et de bon goût. Pendant que son costume dément toutes les

suppositions fâcheuses, son regard seul trahit la vérité par d'habiles

et imperceptibles invitations; le soir, elle s'étale aux concerts, aux

avant-scènes des théâtres dans tout l'éclat d'une toilette princière.

Vous la prendriez pour la femme d'un ambassadeur si un ami plus au fait

que vous de la rouerie parisienne ne vous donnait son adresse tout bas.

Julie n'a, du reste, ni intelligence, ni coeur; elle sait qu'elle est

belle, et elle ne comprend pas qu'il y ait un autre usage de la beauté,

que celui de la vendre. Julie est froide et régulière comme une statue;

elle poserait dans les ateliers, si elle ne posait dans les rues. Il n'y

avait dans cette femme que l'étoffe d'un modèle ou d'une femme galante.

La dernière, Arsène Drouet, un peu plus âgée que les deux autres, suit

aussi une carrière bien plus épineuse. Nulle mieux qu'elle ne sait dans

une table d'hôte verser à ses voisins le champagne qui mousse, ou

proposer une partie au bois, ou faire allumer à propos les bougies de la

bouillotte; elle devine tout de suite l'homme qui lui prêtera un louis,

ou qui lui permettra de s'intéresser gratis dans sa partie. Est-elle

associée avec le propriétaire de la maison, ou bien se contente-t-elle

d'exercer pour son propre compte? Il est probable qu'elle fait les deux

choses à la fois. Celle-ci est encore plus joueuse que courtisane.

Depuis que Frascati n'existe plus, son métier est devenu très-difficile;

Arsène fera peut-être comme les joueurs sans espoir, elle se précipitera

du haut d'un quatrième étage sur le pavé. Il n'est pas encore reçu que

les femmes se brûlent la cervelle.

Mariette est la compagne de ces trois femmes: elle goûte alternativement

les plaisirs de leur triple spécialité; elle est bien forcée d'agir

ainsi, la pauvre fille, car son amant s'est marié. Elle s'est habituée

au luxe, au plaisir, à la paresse, et la voilà qui passe du cabinet

particulier à la table d'hôte, de la table d'hôte à la table de jeu, de

la table de jeu à son alcôve; Mariette a dix-neuf ans. C'est l'âge

heureux des femmes, c'est l'époque où la vie est la plus belle, où

l'ange gardien des jeunes filles répand sur leur tête les fleurs les

plus fraîches des innocents désirs. C'est alors que l'inquiète curiosité

du coeur prête à l'existence le charme d'un gracieux mystère; on ne veut

rien savoir, mais on veut tout deviner, et la pudeur, qui s'éveille,

soulève au fond de l'âme tout un monde de rêves flottants, d'émotions

vagues, d'aspirations indéfinies: frais papillons qui secouent longtemps

leurs ailes avant de trouver cette fleur divine sur laquelle ils doivent

se poser, et qui s'appelle l'amour! Sainte ignorance, qui faites battre

le sein des enfants, et qui faites passer sur la joue des jeunes filles

tantôt l'incarnat de la rose, tantôt la blancheur des lis, Mariette vous

avait perdue sans avoir goûté vos ineffables douceurs, et sans avoir

compensé cette perte par la science de la vie. Elle était tout

simplement une femme galante, c'est-à-dire une créature n'ayant ni la

conscience de la veille, ni celle du lendemain; vivant dans cette espèce

d'ivresse que donnent le luxe, les plaisirs, et par-dessus tout

l'incessante flatterie de l'homme auquel la civilisation fait un devoir

d'acheter la satisfaction de ses sens au prix d'un éternel mensonge.

A dix-neuf ans elle n'avait plus rien à connaître: elle avait brûlé

l'éclat de ses beaux yeux aux reflets des rampes de tous les théâtres,

laissé les lambeaux de sa voix aux chansons de cent orgies; elle ne

comptait plus les baisers, et ignorait le nombre de ses amants; elle

usait de toutes les jouissances sans les éprouver: voilà le sort de

toutes ces femmes que nous voyons autour de nous, et que nous aimons

même quelquefois. Il y a quelque chose au monde de plus affreux que la

matière brute, c'est la matière qui usurpe la grâce, c'est cette

affreuse confusion de tout ce qu'il y a de plus noble avec ce qu'il y a

de plus dégradé que l'on retrouve à un si haut degré dans la femme

galante. Pour elles, il n'y a plus non-seulement ni honneur ni vice,

mais encore ni beauté ni laideur. Apollon et Ésope ne leur représentent

qu'une certaine quantité d'or, et cependant elles ne sont point avares:

cet or, elles le dépensent comme elles l'ont gagné, sans savoir comment.

On leur pardonnerait si on pouvait leur trouver un vice: ces femmes-là

ne personnifient qu'une chose, le néant!

Cependant la femme galante est belle, elle séduit à la fois

l'amour-propre et les sens; souvent elle est aimée avec ardeur, avec

passion, souvent elle empoisonne l'existence d'un homme de coeur dont la

vigilance s'est endormie et dont l'âme s'est laissé surprendre. Malheur

à celui qu'un pareil sentiment consume! Avenir, fortune, honneur même,

il sacrifiera tout pour une créature qui ne lui donnera en échange

qu'oubli et abandon, non point par cruauté, non point par méchanceté

véritable, mais par ignorance, parce qu'elle aura trouvé tout naturel

que son amant se ruinât pour elle, parce qu'enfin, pour comprendre qu'un

homme vous a donné son honneur et son avenir, il faut connaître soi-même

l'honneur et savoir ce que c'est que l'avenir. On cite quelques femmes

galantes qui ont partagé leur richesse avec un amant devenu pauvre: ces

exemples ne sauraient rien prouver contre l'égoïsme de la masse. Un

sacrifice suppose l'amour, et la femme qui parvient à aimer cesse

aussitôt d'être femme galante.

L'industrie qui s'exerce dans la rue en plein jour ou à l'éclat des

réverbères nous a semblé toujours moins dangereuse pour la société et

moins immorale peut-être que celle qui s'étale fièrement au milieu des

promenades publiques, dans les théâtres, dans les concerts, comme si le

luxe pouvait sauver de l'ignominie. Dans le premier cas, si les femmes

ne craignent pas de se mettre au-dessus de la pudeur, il y a dans les

conditions au moyen desquelles elles achètent la tolérance qu'on leur

accorde une sorte de honte officielle qu'on peut considérer comme un

châtiment et comme une précaution sociale; dans le second cas, au

contraire, les inconvénients que l'on cherche à prévenir existent sans

aucune espèce de garantie pour l'ordre moral. Ceci, dira-t-on, est bien

plutôt la faute des moeurs que celle du législateur: on s'est habitué à

séparer le vice en deux classes; on a pitié de la première, et l'on

méprise la seconde. Mais, alors, pourquoi les hommes ne manifestent-ils

pas plus souvent, et d'une façon plus énergique, cette pitié et ce

mépris, sentiments puissants qui pourraient éviter bien des malheurs, et

faire naître bien des conversions.

Arrivé à ce degré de l'échelle des vices que nous nous sommes imposé le

devoir de parcourir, nous ne pouvons nous empêcher d'insister sur le

caractère fatal et incompréhensible de ce qu'on appelle une femme

galante de nos jours. Autrefois, une courtisane, c'étaient Marion

Delorme et Ninon de l'Enclos, c'est-à-dire des femmes sages par raison,

libertines par tempérament ou par faiblesse, se désolant le lendemain de

la sottise de la veille, passant toute leur vie à aller du plaisir au

remords, du remords au plaisir, sans que l'un parvînt à détruire

l'autre, et n'échappant qu'à leurs derniers instants à ces deux grands

ennemis. Aujourd'hui la galanterie n'est pas même une spéculation, c'est

presque une manière de tuer le temps, une façon de mener la vie

d'artiste. Beaucoup, parmi celles dont nous parlons, si elles pouvaient

changer de sexe, deviendraient des rapins chevelus, des jeunes-premiers

de la banlieue, ou des poëtes incompris; d'autres, et c'est le plus

grand nombre, jetées dans cet état par hasard, le continuent toute leur

vie sans le comprendre. Si la destinée l'eût voulu, elles auraient pu

faire des épouses irréprochables. Chez ces organisations, tout dépend de

la première impression: le vice ou la vertu ne sont pour elles qu'une

habitude. Ce sont des automates en chair.

Autrefois le monde des courtisanes ne s'ouvrait qu'à l'élite de la

société: aujourd'hui toutes les classes y sont admises; il ne faut donc

pas trop s'étonner de la banalité de manières, de l'insuffisance

d'esprit qui caractérisent les femmes galantes à notre époque. Dans

l'antiquité, Phryné, Laïs, Aspasie, si elles avaient la corruption,

possédaient au moins l'intelligence; mais Louise, mais Athénaïs, mais

Laure, mais Adèle, toute la galanterie moderne, par quel côté ne

touchent-elles pas à la matière, par quel point se rattachent-elles à

l'humanité? Est-ce par la paresse, par la gourmandise, par la luxure?

Paresseuses! ont-elles le temps de l'être, leur travail n'est-il pas

incessant, continu? Gourmandes! elles le sont à leurs moments perdus,

et, pour ainsi dire, par distraction. Quant au dernier vice dont nous

venons de parler, la physiologie a démontré depuis longtemps qu'il était

chez les femmes une exception qui servait rarement de prétexte à leurs

désordres. Est-ce Dieu qui, par hasard, a voulu qu'il y eût sur la terre

des âmes ainsi déshéritées, afin qu'elles pussent servir d'exemple?

Non, ce n'est pas de Dieu que viennent les parias, mais des hommes. De

tout temps il a fallu aux générations viriles des plaisirs faciles et

des amours d'un instant. L'homme n'a plus soif des émotions pures, il ne

s'attache qu'à ce qu'il pervertit, et il trouve une certaine joie à

maculer les fruits auxquels il veut goûter. Notre intelligence blasée ne

se contente pas de la jouissance, si elle n'a été précédée de la

corruption; il semble que depuis la chute du premier homme nos plaisirs

aient besoin d'une arrière-pensée de mal pour être complets, comme

l'harmonie d'un tableau a besoin de l'ombre. Si la débauche actuelle est

telle que nous venons de la dépeindre, il faut s'en prendre à la

vulgaire dépravation de notre siècle: ce sont les Alcibiades qui font

les Aspasies.

Il y a cependant dans ce que nous venons de dire des exceptions, et des

exceptions assez nombreuses. On a vu quelquefois des femmes réaliser une

fortune considérable dans la galanterie, et s'en retirer à un certain

âge, comme un négociant qui abandonne les affaires après une vie

utilement et laborieusement employée; d'autres, après avoir vécu pendant

plusieurs années avec un homme, réussissent à s'en faire épouser. Ces

femmes étaient cependant des courtisanes comme les autres; sans doute,

mais elles avaient de plus que leurs compagnes l'habileté de leur propre

corruption: elles exploitaient leurs passions au lieu de se laisser

exploiter par elles. Leur attention était sans cesse éveillée à se

ménager une issue par laquelle il leur fût permis de rentrer de temps en

temps dans la vie ordinaire. L'une devait savoir la politique, afin

d'être au courant des conversations de certains vieillards chez lesquels

il est de tradition d'entretenir des femmes; l'autre devait probablement

donner des leçons de piano ou de dessin en ville. De cette façon, le

premier amant croyait payer des conseils et enrichir une femme d'esprit;

le second s'imaginait épouser une artiste qui lui sacrifiait son avenir.

L'homme se laisse facilement imposer des illusions auxquelles il obéit

en aveugle. Mais combien ce résultat est difficile à obtenir par une

femme! et la plupart de celles qui forment la classe des courtisanes

savent-elles seulement ce que c'est qu'une illusion?

Mariette n'était qu'une femme galante ordinaire. Cependant, moins

heureuse que ses compagnes que leur indifférence avait su préserver de

ce malheur, elle appartenait à tout le monde, et à quelqu'un en même

temps. Elle était la source cachée qui fournissait aux dissipations

d'une de ces existences mystérieuses dont le secret se perd dans la nuit

des alcôves inconnues. Son or, ses meubles, sa personne, étaient à la

merci des caprices d'un de ces hommes dont nous tracerons aussi le

portrait, mauvais génies qui semblent avoir reçu des mains de la

Providence la mission de rendre au vice ce qui vient du vice, et qui

sont sur la terre la punition de ces malheureuses auxquelles Dieu

pardonnera peut-être dans les cieux. Il n'y a que les femmes bien

lancées qui aient des liaisons de ce genre. Jugez maintenant ce que

devait être Mariette, et elle n'avait que dix-neuf ans!

On s'use vite à ce genre de vie; la beauté s'en va, mais malheureusement

les besoins restent, et, pour satisfaire à ces besoins inexorables, il

n'est aucun effort qui paraisse trop difficile. Alors se présente un

autre danger: on a été trompée par un vieillard, et l'on se trouve face

à face avec une vieille femme. On ne fait que changer de corruption: le

vieillard vous déshonorait dans son propre intérêt, la vieille femme

n'agit que dans l'intérêt des autres. La pourvoyeuse de la débauche

prend toutes les formes: elle pénètre dans les ateliers, dans les

mansardes, quelquefois même sous le toit de l'épouse chaste et fidèle:

c'est le Protée de l'infamie. Auprès de Mariette, la vieille femme prit

le costume d'une revendeuse à la toilette; depuis longtemps elle

guettait cette proie, et quand elle vit l'heure et le moment propices,

elle entraîna la pauvre enfant au plus profond de l'abîme. O Mariette!

hier encore on souriait quand vous passiez, pour vous saluer,

aujourd'hui tout le monde va détourner la tête, et personne ne voudra

vous avoir connue.

Hier, à la rigueur, Mariette s'appartenait encore; aujourd'hui elle est

à tout le monde. Le matin une femme douée d'un embonpoint extraordinaire

l'a conduite dans un bureau où elle a donné son nom, son âge, le lieu de

sa naissance. Sur ce registre où sont venues se faire inscrire des

femmes de tous les pays, depuis la blonde Scandinave jusqu'à la Turque,

hôtesse indolente des harems parfumés; sur ce registre où l'on a vu

quelquefois réunis le nom de deux soeurs, et, infamie inconcevable!

celui de la mère et de la fille, Mariette est pour ainsi dire écrouée à

tout jamais. Elle figure sur le livre de fer de la débauche universelle;

désormais elle peut exercer en paix son industrie; on lui a délivré sa

patente.

Pour ce qui concerne l'existence nouvelle de Mariette, nous n'avons pas

besoin de vous dire ce qu'elle est, vous la devinez tous; elle vend de

l'amour à tant par heure; elle porte une robe bleu de ciel, des cheveux

blonds noués en tresse et bouclés par devant; son oeil fatigué brille à

certains moments de quelques douces lueurs. Ceux qui l'ont vue dans ce

temps-là nous ont assuré qu'elle était encore fort jolie. Pour nous, qui

ne l'avons connue qu'au village, nous ne savons rien de positif à cet

égard.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 32 / 49 段