sonore, tel qu'un homme à large poitrine qui marche dans sa force, puis
il reprit son gargarisme. Son texte était en ce moment la sculpture, et
il y avait lieu de penser qu'il était devenu un grand statuaire. Je
perdis cette opinion dès qu'il parla de la poésie; il en posait les lois
avec un tel aplomb que je me dis: Il est devenu poëte. Mais cinq minutes
après il était facile de voir que Badoulot était un admirable
compositeur. C'était le prodige de Pic de la Mirandole. Et partout
l'argot spécial du métier: fugues, contre-points, strettes, canons,
etc..... Un ciel bleu n'était qu'un fond de cobalt plus ou moins
_laqué_, et pour admirer un terrain broussu couvert d'ombre, il
s'écriait:--Ces bitumes, comme c'est tripoté, comme c'est fouillé, comme
c'est chauffé! Et ces herbes, comme c'est fricoté dans la pâte!
On ne s'entretint toute la soirée que d'arts, que d'artistes; le reste
du monde n'existait pas, et quand nous eûmes pris congé, Badoulot
s'était montré si généralement spécial, que, ne devinant point laquelle
de ces sciences il pratiquait, et n'osant lui adresser à ce sujet une
question qui eût trahi une ignorance impertinente, je le quittai sans
être éclairci.
Un monsieur nous avait accompagnés jusqu'à la porte, qui, durant toute
la soirée, n'avait pas articulé deux paroles brillantes; ce terne
personnage continua la route avec moi, et je cherchai à repaître en lui
ma curiosité à l'endroit de Badoulot.--Les gens de la nature de votre
ami, répliqua mon compagnon, ont besoin de naître riches. Gens de parole
et d'inaction, de théories sans pratique, incapacités sonores, ils
vivent cramponnés aux artistes, comme les moucherons aux chevaux. Doués
d'un certain sentiment, pourvus de sympathies ardentes, et privés de
fécondité, amateurs sans vocation, ces ombres nombreuses rendent par les
lèvres ce qui leur est entré par les yeux. Mais rien ne se passe au
delà. Sont-ils pauvres, de tels gens se font broyeurs de couleurs,
souffleurs de comédie, figurants d'opéra; sont-ils riches à milliards,
princes, ministres, ce sont des jugeurs, des protecteurs, des Colberts
au petit pied, des Mécènes en miniature, des Léons X de chevalet. Si,
comme votre ami, ils ont en partage une honnête aisance, ils accouplent
leur génie muet au talent d'un praticien qu'ils ne quittent plus; l'art
est leur seule occupation, le monde entier n'est pour eux peuplé que de
grands hommes, et grands hommes eux-mêmes, par frottement, par
incubation, ces fétiches manient la question d'art à merveille, talent
où excellent d'ordinaire ceux qui jamais n'ont rien fait et qui ne
feront jamais rien. Au demeurant, que sont-ils?... _Amis des artistes_,
courtiers marrons du talent; ils n'ont pas d'autre position sociale.
«Quand l'ami des artistes a senti le poids des ans, quand, à force de
répéter la même chose, il est demeuré en arrière du mouvement général,
sa verve diminue, la rigueur de ses principes devient tempérée, son
audace s'intimide, ses ailes se déplument, ses serres perdent leurs
ongles, il tombe en fusion et passe à une tendresse universelle. Au seul
mot d'art, au seul nom d'artiste, il vous embrasse, et il pleure à
l'aspect du premier _nez_ de son petit-neveu. En un mot, une fois usé,
et dès qu'il ne vaut plus rien, l'ami des artistes, devenu excellent
homme, tourne au sigisbé des artistes quinquagénaires et au brocanteur
de tableaux. S'il lui reste des rentes, il tire des amis de sa cave et
de sa cuisine. Voilà, monsieur, l'avenir de votre camarade, enluminé le
mieux possible. Au revoir, et bonne nuit.»
Depuis ce jour, j'ai souvent rencontré mon ami Badoulot, et j'ai suivi
avec attention ses transformations, admirant ses nombreuses spécialités.
Il est triste de penser que ce travers, produit par une série
d'avortements, se multiplie d'une effrayante manière depuis que
l'aristocratie de la pensée a détrôné les autres.
Mon ami Badoulot est en effet devenu un être multiple: tantôt il tourne
au critique et rampe sous le fût des journaux, tout infecté de peintres
échoués ou de musiciens _in partibus_. Ces lettrés d'une espèce nouvelle
se sont fait un déplorable argot; ils se sont créé un vocabulaire
spécial dont l'horrible mot _artistique_ est la base. L'ami des artistes
est tranchant, loquace. Loin d'être le satellite des gens célèbres, il
se fait planète à leurs côtés; il professe des doctrines dont les
célébrités ne sont que l'exemple pratique, et c'est lui-même qu'il
admire en elles. En ces temps de spéculation générale il est peu
désintéressé; il sait accaparer à petit bruit une collection de dessins,
d'aquarelles, de croquis, d'autographes.
Il n'est pas de peintre qui n'ait eu à subir les impertinences
obséquieuses de mon ami Badoulot ou des artistes marrons ses semblables.
La quantité de ces mouches bovines devient effrayante. Combien de gens
se font honneur par le monde, au sortir de leur étude d'avoué ou de leur
bureau de ministère, d'appeler les grands hommes par leur nom de baptême
tout court, de leur crier de loin: «Comment _te_ portes-_tu_?» et de
raconter les menus détails de leur vie, afin de paraître leurs
familiers! Et puis, ce sont des questions ridicules, des requêtes
indiscrètes, des observations stupides, et surtout des éloges à
contre-sens, plus irritants que la critique même; des querelles à
l'endroit de vos intimes convictions, et tout cela pour faire parade de
leur jugement prodigieux, de leur étrange aptitude, et d'une vocation
incroyable. Laissez-les dire, ils vous offriront des conseils. Je sais à
ce propos un sculpteur qui, durant tout un hiver, fuyait de maison en
maison un ami des artistes obstiné à s'insinuer dans son intimité en se
recommandant d'une foule de _noms_ qu'il qualifiait de ses bons amis, de
ses frères par les idées. Notre sculpteur s'était soustrait à ce
fâcheux, et l'avait perdu de vue, quand, partant pour un voyage, il le
retrouva dans la diligence, à ses côtés. Sur-le-champ, une dissertation
_artistique_ fut établie, et le statuaire, ayant épuisé les
monosyllabes, ne sachant plus que devenir, se pencha vers l'oreille de
son persécuteur, et lui montrant en face d'eux, sur le revers, un gros
marchand de laines qui cachait sa face ingrate sous un bonnet de coton
noir, il lui dit à voix basse: «Vous voyez ce gros papa simplement vêtu?
Eh bien, c'est M. de Lamartine qui voyage _incognito_. N'ayez pas l'air
de le savoir.
--Bah! répond l'autre; mais oui, en vérité, je le reconnais à présent...
Il a beaucoup engraissé; cependant on ne peut s'y méprendre.
Grâce à ce subterfuge, notre sculpteur fut délivré de toute obsession,
au préjudice du marchand; sur qui l'ami des artistes tourna son bel
esprit et le sel attique de sa conversation. Le ton inspiré de l'un
contrastait d'une manière adorable avec la pesanteur de l'autre. Tout
s'expliquait pour celui-là par le désir de celui-ci de demeurer inconnu,
et le sculpteur, durant vingt lieues, écouta ce colloque burlesque avec
un flegme germanique.
Malgré des travers quelquefois difficiles à supporter, mon ami Badoulot
a son bon côté; il fuit la politique comme le feu, bien différent en
cela d'une autre sorte d'amis des artistes, la plus adroite de toutes.
Elle est composée de gens qui ont des relations assez étendues, et qui
font profession de prôner la jeunesse, de vénérer les anciens et
d'admirer tout le monde avec fureur. Ils sont les plus polis, les plus
humbles du monde. Ce sont des jugeurs continuels, dont la critique est
toujours admise, vu qu'elle est toujours favorable. Ils encouragent les
arts, non pas de leur bourse, mais de leurs conseils, et il devient
avéré qu'ils sont de grands aigles et de parfaits connaisseurs.
L'acquisition de quelques croûtes complète cette réputation, et les
voilà investis d'un nom connu de toute la France, lequel ne représente
rien.
Voici maintenant leur marche: obtenir, chose aisée, une légère mission
dont l'objet touche à l'histoire, à l'architecture, que sais-je? Ils en
reviennent pourvus d'un titre, et alors ils se placent très-bien entre
le gouvernement (la partie payante) et les artistes dont ils sont les
amis. De sorte que l'argent qui va de celui-ci à ceux-là passe entre
leurs doigts, et ils les ont gluants à l'excès.
Il se fait ainsi des fortunes, on ne sait comment; des noms se
produisent, s'enflent, s'enflent, deviennent européens, et quand on
s'avise un beau jour d'ouvrir cette grande machine qui s'élève dans les
airs, superbe et rebondie, on crève un ballon, il sort du vent, et l'on
n'a plus même entre les mains une billevesée. Ce genre d'_ami des
artistes_ est loin d'être le plus niais; on l'a jusqu'ici trop peu
observé. Comme ces bonnes gens, sous leurs airs de bonté, ont des
exclusions, des haines secrètes, des préjugés, des intérêts, ils sont
nuisibles aux arts, enlèvent les récompenses à ceux qui les méritent,
pour en saturer leurs créatures ou les flatteurs de leurs caprices.
[Illustration]
Sur une plus basse échelle, l'ami des artistes s'inféode souvent à un
individu dont il développe les principes, et de qui il explique la
pensée. Hors d'icelui, tout est crétin, sauf les morts, qui servent de
point de comparaison. Le peintre, du reste, n'a pas de serviteur plus
dévoué. Ce familier _fait_ la palette, se charge des commissions
délicates, des visites aux feuilletonnistes; il met du bois au poêle de
l'atelier, et ne sollicite d'autre récompense que celle de voir sa tête
ébauchée chaque année dans le fond d'un tableau. Après une journée
employée à papillonner çà et là, il s'écrie le soir: «Nous avons bien
travaillé, notre ciel est descendu tout entier..., nos figures sont
ébauchées, _nos dessous_ finis, notre toile couverte, etc...» Il est à
la fois harassé de fatigue, et content de la besogne; plus heureux que
l'artiste, lequel ne jouit souvent que de la première de ces sensations.
En province, l'_ami des artistes_, c'est-à-dire de la troupe théâtrale,
est lieutenant, avocat, clerc, marchand de vins, fils de négociant,
cafetier; dans tous les cas, il a bons poumons et bon bras. En de telles
amitiés, le coeur palpite dans l'estomac, et l'on _fraternise_ beaucoup.
Les cabotins idolâtrés supportent la sympathie avec des airs de
matamores, et les bourgeois sont fiers d'être associés à leurs petites
passions. La rivalité de la Dugazon et de la première chanteuse cause
bien des rixes, à moins que le ténor n'ait sagement débuté par
confisquer celle-ci, comme de droit. Au surplus, les comédiens
provinciaux ont conservé je ne sais quoi de bohème, de romanesque, de
vagabond, de patriarcal, qui les rend plus divertissants que ceux de
Paris, lesquels deviennent plus bourgeoisement ennuyeux qu'on ne saurait
le dire.
Déjà néanmoins, et depuis quelques années, un symptôme effrayant de la
maladie morale qui pâlit les comédiens de la capitale se manifeste parmi
ceux des départements. Ce besoin de considération prosaïque les
recherche; ils aspirent au droit de bourgeoisie; l'ami des artistes
devient pour eux un objet d'utilité, un porte-respect qu'ils choisissent
dans les notabilités, et qui, cajolé, salué, adulé, sert alors au
comédien de marchepied pour se hausser jusqu'aux hobereaux de l'endroit.
Grâce à ce patron officieux, l'artiste pourra se glorifier, comme ses
chefs de file des théâtres royaux, d'être initié aux belles manières,
d'_avoir été couru_ par la meilleure société, et _ravagé_ par les _dames
du grand monde_ (telles sont ses expressions) dans toutes les villes où
il a _travaillé_.
Quand il n'est pas juché à la cime de l'échelle sociale, l'ami des
artistes dramatiques et lyriques des départements est obligé, pour
s'élever jusqu'à eux, de se créer une importance, de s'appuyer sur
d'autres estimes, sur d'autres relations non moins précieuses.
S'il s'agit d'une ville de garnison, la tâche est facile. L'ami des
artistes est d'ordinaire celui des officiers, et sa moustache végète à
l'ombre des leurs. L'ami des artistes est fier, un jour de revue, de
marcher au bras d'un capitaine en pantalon garance et de marquer le pas
avec lui de toute l'énergie de ses talons. Or, on sait que le guerrier
français est vénéré et tant soit peu craint de l'acteur provincial.
L'ami commun d'Apollon et de Mars est donc chargé de rapprocher artistes
et militaires; il a ses entrées partout, il est la coqueluche de la
Dugazon, fait ce qu'il veut de l'ingénue, et présenterait au besoin un
officier ou deux à la première chanteuse. Un semblable crédit lui donne
à l'état-major de la place et au _Grand-Café_ une certaine consistance,
tandis que ses familiarités avec ces messieurs du régiment, desquelles
il fait parade au foyer du théâtre durant les répétitions, le _posent_
parmi les acteurs comme un jeune homme du meilleur genre. Quinze jours
après les débuts de l'an théâtral, l'heure du triomphe sonne pour l'ami
des artistes. Un lieutenant, un capitaine, ses protégés, véritables amis
de la vigne et de l'art dramatique, sont introduits dans le sanctuaire
où se prélassent, avant le lever de la toile, le duc de Guise et Zampa,
Lucullus et Jeannot, Richelieu et M. Cagnard. D'un air à la fois
débonnaire et chevaleresque, l'ami des artistes présente ses guerriers à
ses comédiens ordinaires... On l'aime, on le remercie, on le félicite;
c'est un grand homme, il comprend et encourage les arts, et il immole
glorieusement toute la soirée le grossier public, le bourgeois,
l'épicier, le pékin.
Que de rapports naturels entre le militaire et l'acteur de province!
Tous deux ne courent-ils pas de ville en ville, d'année en année? ne
sont-ils pas tous deux pleins d'indépendance et de servitudes, et ne
volent-ils pas l'un et l'autre à la gloire trompeuse par des chemins
différents?
On reconnaît généralement l'ami des artistes à la manière dont il
exagère les habitudes, les allures des objets de son affection. Son
chapeau est plus pyramidal, sa cravate _plus convulsive_, son col plus
rabattu, sa barbe plus moyen âge, son gilet plus débraillé que chez
l'artiste. Son mobilier a l'air d'une boutique de bric-à-brac; il couche
en un lit sculpté, tout hérissé d'arabesques horriblement pointues. S'il
faisait un mouvement durant le sommeil, il ne se réveillerait pas, car
il se fendrait le crâne jusqu'au sternum. Ses buffets du temps de
Clodion le Chevelu poussent des cris de hyène quand on les veut ouvrir;
il possède l'épée à deux mains du Sanglier des Ardennes, fabriquée pour
six francs (il l'a payée soixante) dans la cour du Dragon, ou dans la
rue du Feurre, avec un ex-barreau de la grille si indignement détruite
de la place Royale. L'ami des artistes méprise son bottier, son
tailleur, son valet, son épicier, et jusqu'à son marchand de vins. Il
voudrait que chacun fût ami des artistes, et ne fît rien autre. Hors de
la question d'art, il ne doit être question de rien. Parmi les gens du
métier, il n'en estime qu'un seul, celui qu'il a élu; _le premier génie
du siècle_ à son avis.
L'ami des artistes procède avec uniformité dans ses débuts; les traits
de son origine sont constamment les mêmes: imagination vive, sympathies
vagues, sans activité, sans esprit d'ordre et d'imitation, et notre ami
Jean Badoulot peut servir d'exemple à la règle. Mais après un certain
nombre d'années et d'influences en sens divers, il s'établit de notables
divergences; des spécialités se séparent. Il est des artistes de tant
d'espèces!
[Illustration]
Parfois on rencontre aux Tuileries certains vieillards à l'oeil vif au
milieu d'un masque usé, pâle, sillonné de rides longitudinales. Vêtus
avec propreté et à la mode de demain, ces jeunes gens d'un autre siècle
ont grand'peine à vivre entre les murailles de leurs redingotes pincées
qui s'obstinent à faire prendre à un vieux corps des allures
adolescentes, maugré des rébellions de la carcasse. Appuyés fortement,
mais avec hypocrisie, sur des joncs plus robustes qu'ils n'en ont l'air,
ces messieurs se dandinent le long de l'allée des Feuillants, montrant
les façons agréables de gens qui marchent sur des oeufs. Un binocle pend
à leur cou soigneusement abrité par une cravate blanche, haute,
directoriale, destinée à masquer les flasques ondulations de la peau aux
régions sous-maxillaires. Sous des chapeaux irréprochables, ils
rassemblent en touffes, de chaque côté du visage, à force de tirer et de
rouler, certains cheveux empruntés on ne sait où. Les poils qui sont nés
sur la nuque, forcés à de longs voyages, parcourent les deux tiers de la
sphère occipitale et s'en viennent expirer, éparpillés et maigres, au
bord des déserts frontaux. Toutes les ressources sont employées, tous
les côtés faibles défendus, et chaque jour l'habile général dispose les
débris de ses troupes sur la brèche ouverte.
Ainsi affûtés, apprêtés, bichonnés, ces gens d'un âge indicible, d'un
sexe même problématique, tant ils se sont épilés dès leur première gelée
blanche, s'en vont raides comme bâtons, poupées à ressorts, momies
galvanisées, colportant çà et là un éternel sourire stéréotypé sur un
double râtelier de Pernet.
Suivez un de ces originaux depuis une heure de l'après-midi; c'est
l'instant de leur lever. Après une courte promenade, il se rendra au
cabinet de lecture. Les feuilles du jour parcourues, seconde promenade,
suivie d'une visite au _pastry-cook_, puis à un club quelconque, où il
ne trouvera que le garçon de chambre. Enfin nouvel assassinat du temps
jusqu'au dîner, après quoi séance énorme et non sans dormir, dans un
café. A toutes les minutes du jour, cet homme a bâillé; les signes de
l'ennui le plus pesant, le plus épais, se sont traînés sur son visage;
son épine dorsale fléchissait même sous le poids de l'ennui; l'ennui
faisait flageoler ses jambes.
Huit heures sonnent, et voilà qu'il se réveille, secoue le plomb dont il
est comme appesanti, remonte jusqu'à ses oreilles ses faux-cols en
talus, ramène sur l'occiput son cheveu _épars_ au fond du chapeau, se
sourit avec bonté, s'embrasse et se précipite joyeux, en fredonnant
_Adolphe et Clara_, hors du _Coffee house_ (car il recherche les
établissements anglais, on ne peut que là s'ennuyer six heures sans être
interrompu).
Ce brave homme ne vit que quatre heures, non par jour, mais par nuit. Il
est _l'ami_ des acteurs, des actrices du vieux temps, et de ces auteurs
tragiques déjà rares, espèces disparues comme les mastodontes, lesquels
(lesquels auteurs) sont situés dans la tombe, quant aux pieds, et de
qui la tête s'incline sous le bocal académique.
Donc, au sortir du café, notre homme se rend au foyer de la
Comédie-Française, ou chez quelque acteur retiré de la scène, ou chez
quelque ex-notabilité hexamétrique; et là, retrouvant quelques tronçons
de colonnes grecques ou romaines, quelques ombres d'Achille ou
d'Agamemnon, évoquées par le Tirésias du logis, il se livre à la poésie
des souvenirs, à des expansions d'amitié dignes et contemporaines de
Pylade et d'Oreste. On se rappelle de grands succès oubliés, des amours
déplumés depuis longtemps, et l'on parle de pièces, de rôles, de gens
illustres que personne n'a jamais ouï nommer, et l'on paraphrase sur des
tons lamentables le cri mélancolique du poëte, _O præteritos!_...
Au milieu de ce cercle, il est une créature à qui _l'ami_ en question
est spécialement fâcheux. C'est une jeune-première non moins éternelle
que le printemps de l'antique Idalie. Notre homme nourrit pour elle une
passion platonique et malheureuse. Il a vieilli dans cet amour
routinier, la flèche de Cupidon s'est rouillée dans sa poitrine, et la
plaie s'est refermée. Cet amant caduque ne trouve plus de mots pour la
louer; il sait par coeur tous ses rôles, chaque succès de l'objet aimé
est gravé, avec la date fatale, en traits de feu dans sa mémoire, et dès
que survient un nouveau triomphe, le tendre historiographe enchanté
amène à cette fête toutes les ovations du temps jadis. Alors il est
question d'_OEdipe_, de _la Vestale_, du _Philinthe_, du _petit
Chaperon-Rouge_, des _Visitandines_; hélas!... de _Rose et Colas_, et...
du _Mariage de Figaro_!...
Quel supplice pour cette ingénue qui vient tout à l'heure d'être
embrassée sur le front par une mère dont elle serait l'aïeule! Le rouge
lui en déteint sur les pommettes, et ses faux cheveux se dressent
d'horreur au milieu des roses qui y sont mêlées! Comme elle n'a pas
vieilli, cette déesse, comme elle persiste dans l'ingénuité la plus
primitive, comme elle persévère dans le trille et la roulade, _l'ami des
artistes_ accroche ses vieux ressouvenirs à ce buisson d'immortelles, et
il prend le crépuscule du soir pour l'aurore aux doigts de rose. Quant à
sa vie, à lui, il la dira sans peine.
Cet homme n'a jamais rien fait, rien. Officier en 82, au régiment de la
reine, il se lia, au voyage de Cherbourg, avec l'intendant des menus,
lequel, au retour, lui donna à souper chez des filles d'opéra. Il a
connu Molé, mademoiselle Clairon, et encouragé les débuts de la petite
D***... ici présente et toujours adorable (la petite D*** fait une
grimace diabolique). Depuis lors, il n'a pas quitté les coulisses; il
sait tout le vieux répertoire, c'est lui qui a enseigné a Talma son
«Qu'en dis-tu?» Il croit entendre encore Le Kain s'écriant:
Et sa tête à la main demande son salaire.
Bien qu'il fût jeune alors, le geste du tragédien qui semblait se
décapiter et manier la tête entre ses doigts, le son de cette voix
vibrante, le saisissent encore d'une poétique horreur.
Puis il se tourne vers la jeune-première qu'il idolâtre à perpétuité; il
lui reproche tendrement les soupirs qu'elle lui a dérobés, cette enfant
toujours belle, divine, surnaturelle, mais inhumaine. Et l'on sourit à
cette constante affection. Pauvre ami! hélas, il eut naguère quelques
lueurs d'espoir. Un jour, après un souper champêtre, on avait montré
quelque pitié, on devait se revoir, un rendez-vous même... Mais les
destins jaloux ont tout renversé, et... la catastrophe du 10 août...
Personne ne connaît le surplus de cette histoire, car à cet endroit
critique la jeune-première, appelant à l'aide un catarrhe peu éloigné,
tousse d'une haute façon en roulant des yeux peu langoureux; l'ami
laisse la narration brisée dans sa poche, d'où il retire une
bonbonnière, et tout finit par
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse?
car l'_ami des acteurs_ n'omet pas une occasion de citer, et d'ordinaire
la citation le conduit à l'anecdote, et l'anecdote à la biographie.
L'ami de la vieille scène lyrique et tragique a eu plusieurs passions,
plusieurs amitiés admiratives: son mobilier en fait foi. Rien de plus
hétérodoxe. Chacun de ses meubles est le legs d'un grand acteur ou une
acquisition faite à sa vente après décès. Sur les murailles sont
accrochés d'affreux petits portraits en taille-douce, encadrés dans le
_bois noir_ de l'amitié, selon le précepte de Jean-Jacques. Bien qu'il
soit riche, cet étrange mortel vit sobrement; ses revenus passent en
cadeaux considérables qu'il faisait jadis à l'instar des ducs tel et
tel. Or, il ne veut pas déroger. D'ailleurs, les attentions de ce genre
lui rapportent des caresses douces à son coeur; et puis, _nous autres_
artistes, nous jetons l'or par les fenêtres.
Quand toutes les gloires ses contemporaines ont disparu, quand il se
trouve enfin seul, sans artistes à coudoyer, il se retire à son tour,
_il abandonne le théâtre_. Son capital est endommagé, il a vécu plus
longtemps qu'il ne comptait, et il est forcé d'aller prendre sa retraite
dans certain château délabré dont il porte le nom, et qu'il n'a jamais
vu. Ses habitudes s'y trouvent dérangées, le silence le glace, les
regrets le minent; comme _il fut toujours vertueux, il aime à voir lever
l'aurore_; ce régime le fatigue, et il meurt avec les feuilles.
C'est là l'antique _ami des artistes_, doux, poli, sensible, modeste, et
d'une éducation irréprochable. Aujourd'hui ce type est rare. Les acteurs
n'aimant qu'eux-mêmes sont leurs seuls amis; et leur morgue, qui
dédaigne les auteurs et protége leurs lauriers, rebute l'humble lierre
qui voudrait s'attacher à eux. L'ami des acteurs du jour est journaliste
ou capitaliste. Dans le premier cas, on l'appelle _canaille_ dès qu'il a
le dos tourné; dans le second, on s'en rit comme d'une dupe. Cependant
les vieux poëtes ont encore de vieux amis à qui ils lisent de vieux
poëmes sur de vieux sujets, et de vieilles mains applaudissent ces
chefs-d'oeuvre inconnus. Ils s'accordent, auteurs et admirateurs, à
déplorer le méchant goût du siècle et à excommunier, à exorciser les
jeunes gens qui n'en sont pas reconnaissants, les ingrats!