La femme de chambre est éminemment sensible et aimante. Cette

disposition tient encore aux circonstances et aux objets dont elle est

habituellement entourée. Placée continuellement entre les licences de la

livrée et les délicatesses du langage des maîtres, respirant tour à tour

l'enivrement du boudoir et les miasmes de l'office, son imagination

s'exalte, ses sens stimulés se révoltent, et souvent la sagesse lui fait

défaut.--Et le moyen, s'il vous plaît, qu'il en soit autrement, quand on

a vingt ans, beaucoup d'intelligence, l'oreille fine et l'oeil bien

fendu? On a trop calomnié la femme de chambre; beaucoup en ont médit;

très-peu lui ont rendu justice. Méchanceté et ingratitude!... oui,

ingratitude. Reportez-vous seulement pour un instant aux plus beaux

jours de votre enfance; choisissez entre vos plus délicieux souvenirs,

et dites, ingrat, si, parmi toute cette poésie du passé, au milieu de

tout ce luxe de tendresses, de gâteries et de baisers accumulés sur

votre blonde tête et vos joues rosées, vous avez pu oublier cette

gracieuse fille dont les caresses étaient plus douces que celle de votre

bonne, qui savait mieux vous aimer, vous endormir dans ses bras, et

baisait plus tendrement vos petites mains blanches et vos grands yeux

bleus? Et plus tard... oui, plus tard... Pourquoi rougir? enfant que

vous êtes! l'amour ennoblit tout. Et dites-moi, je vous prie, si vous

avez jamais rencontré depuis un amour aussi vrai, aussi délicat et aussi

désintéressé? Qui se montra plus dévouée à vos caprices? Qui vous

servait constamment sans en être priée? Qui plaidait votre cause en

votre absence, et prenait courageusement la responsabilité des fautes

que vous n'aviez pu cacher? Qui entrait dans votre chambre à toute

heure, sous le moindre prétexte, vous demandant pardon d'avance des

services qu'elle venait vous rendre, vous souriant à tout propos, vous

regardant à la dérobée, passant et repassant près de vous, effleurant

votre main de sa main, et votre visage de ses longues tresses,

arrangeant et dérangeant tout autour de vous, plaçant ceci, déplaçant

cela, inquiète, troublée et heureuse, pourtant, oh! bien heureuse d'un

de ces regards qu'elle aurait demandé à genoux, d'une simple marque de

reconnaissance dont vous étiez si avare!--Naïfs artifices d'une langue

dont vous apprîtes un jour le premier mot sur les lèvres de Dorine! Ah!

ce fut un moment unique dans votre vie à tous deux, tout rempli par vous

de célestes révélations, et, pour elle, d'inexprimables angoisses!--Et

vous avez vécu ainsi dans cette chambre, dont l'amour vous avait fait un

nid si douillet et si chaud, vous, pauvre petit, qui n'aviez pas encore

vos ailes, heureux, choyé et béqueté à petit bruit, et elle, presque

toujours absente, et posant à peine au bord de votre cachette ses deux

pieds mignons et mal assurés!--Il ne vous appartient pas, croyez-moi, de

répudier un pareil souvenir. Bien peu (et ce ne sont pas les plus

heureux), parmi les jeunes hommes élevés sous le toit paternel, ont reçu

d'autre part cette première et douce initiation. Oui, n'en déplaise à

nos grandes dames et à nos maîtresses musquées, dans l'histoire de nos

amours, le premier chapitre, le plus intéressant, le plus coloré et le

plus riche de jeunes et enivrantes émotions, appartient toujours à la

femme de chambre.--Les Dorines ont le pas sur les Cidalises.

Excellente nature et touchante destinée! La femme de chambre est tout

amour. Après avoir aidé, avec un infatigable dévouement, au bonheur de

madame, et suffi, seule, aussi longtemps que possible, à celui de son

jeune maître, elle voit cet amour, qui est son ouvrage, lui échapper

insensiblement, et s'envoler tout doucement vers de plus hautes régions.

Elle le voit, elle en gémit; mais elle ne pleure pas, ne pousse pas un

sanglot; la plainte lui est interdite.--Tel est le sort de la femme de

chambre; au dedans comme au dehors d'elle-même, tout est mystère; son

coeur est plein des secrets des autres et des siens.--Qui a osé dire que

la femme de chambre était indiscrète? Quel est l'amoureux éconduit, ou

l'artiste malintentionné qui s'est permis de traduire en action cette

injurieuse pensée? La femme de chambre indiscrète! Mais l'indiscret est

celui qui désire savoir. Or, la femme de chambre sait tout. Cette lettre

que vous lui faites entr'ouvrir, c'est elle qui l'a reçue, elle qui

portera la réponse, et il faudra bien, pour le moins, acheter sa

discrétion et son habileté par une demi-confidence.

Non content d'attaquer sa moralité et les qualités qu'elle déploie au

service de sa maîtresse, on a été jusqu'à en souiller le principe. Des

écrivains qui se croient des penseurs, des auteurs dramatiques et des

comédiens, tous gens d'esprit sceptique, se sont avisés de douter de son

désintéressement, et ont trouvé plaisant de la représenter donnant d'une

main une lettre, et recevant de l'autre... une bourse pleine! Fi donc!

passe pour Figaro et Scapin, valets et fripons effrontés, gens de sac et

de corde! Sachez, messieurs, que Dorine ne vend pas plus son talent

précieux que sa jolie figure: elle donne l'un à sa maîtresse, et prête

l'autre aux jolis garçons. Un sourire de reconnaissance, une caresse

sous le menton, un baiser peut-être, un seul baiser au charmant porteur

de ce billet, moins frais à voir, et moins doux à toucher que la main

qui le donne, voilà tout ce qu'elle ambitionne et vous demande en son

âme.

Après cela, commandez, disposez d'elle à votre gré; ne craignez rien,

elle est à vous, elle veillera pour vous à toute heure, marchera devant

vous, aplanira les difficultés, écartera les dangers, vous ouvrira

toutes les voies, toutes les portes... la sienne même, s'il le

faut.--Aimable fille! puissent tous les valets présents et futurs,

puissent les plus beaux chasseurs, les commis les plus merveilleux et

les clercs les plus fringants, te payer en amour, en bonheur, en dîners

sur l'herbe, en loges des funambules, en foulards à vingt-cinq sous, en

bagues de cheveux, en tabliers de soie, en montres d'argent, en chaînes

de chrysocale, en cidre, en marrons, en chansons, tout le bien que tu

fais et les services que tu rends!--Va, mon beau messager d'amour,

laisse dire les méchantes langues qui te dénigrent quand tu passes, et

les honnêtes femmes qui te blâment tout haut et t'approuvent tout bas.

Va, pars, accomplis ta douce mission, porte ici la joie et l'espérance;

cours, glisse, mais prends garde en marchant à tes souliers si bien

cirés, à tes bas si blancs et si bien tendus; retrousse-toi bien, ma

fille, et montre ta jambe fine et ronde, pour ne pas gâter l'ourlet de

ta robe de jaconas. Baisse les yeux pour mieux voir et pour être mieux

vue. Les jeunes gens s'arrêtent ou te suivent pour t'examiner à leur

aise, et parmi les belles dames qui te regardent passer, il y en a plus

d'une qui donnerait volontiers sa robe de velours pour ta tournure leste

et gracieuse, et sa mantille bordée de maline pour les trésors que

laisse deviner le simple fichu bleu qui recouvre ton sein et tes

épaules. Il n'y a pas jusqu'à ton tablier si joyeux et si bien posé qui

ne soit appétissant, coquet et fripon, comme toi, ma charmante

soubrette.

D'où vient la femme de chambre, et où va-t-elle? Quelle est son origine,

sa destinée et sa fin? Est-elle un mythe, une personnification de la

première et la plus touchante vertu chrétienne, de celle qui fit dire

cette belle parole: _Il lui sera beaucoup pardonné..._ Et cette autre:

_Si vous donnez seulement un verre d'eau...?_--La femme de chambre en a

donné plus de mille, elle en donne au moins un tous les soirs. Que

n'a-t-elle pas donné? Elle a donné (ou à peu près) ses plus belles

années, ses soins, son industrie, son bon goût, son adresse et son zèle

à sa maîtresse, ses loisirs, ses pensées, ses rêves, ses blanches

épaules et ses lèvres vermeilles au plaisir, à l'amour... à des

ingrats!--Encore une fois, d'où vient-elle? _ou du couchant ou de

l'aurore?_ de la Lorraine, ou du pays Cauchois? Est-elle née sous le

chaume, dans la sous-pente d'un portier, dans la rue Quincampois ou la

Chaussée-d'Antin!--Grave question, que j'ai vainement sondée et

retournée longtemps en moi-même, et qui peut se résoudre indistinctement

en faveur de chacun des quatre-vingt-six départements de la France et

des quatorze arrondissements de la Seine.--Quels sont ses projets et ses

voeux? Où va-t-elle ainsi dans sa vie si remplie et si vide, si

préoccupée des autres, et si oublieuse d'elle-même? Hélas! elle va

... où va toute chose,

Où va la feuille de rose,

Et la feuille de laurier.

où vont les deux plus belles fleurs de la vie, l'amour et la jeunesse,

où vont les grandes dames et les soubrettes!

A vingt-cinq ans la femme de chambre est à son apogée; il doit durer

cinq années, après lesquelles commencera la période du décroissement. La

femme de chambre ne sera plus alors que l'ombre d'elle-même, jusqu'au

moment où elle disparaîtra totalement éclipsée derrière la quarantaine.

Cette dernière période de dix ans n'est qu'une longue nuit qui ne compte

pas dans la vie de la véritable femme de chambre.

Quel changement à cette époque brillante de son existence! Ce n'est plus

cette petite fille, gauche, timide, qu'un regard déconcertait, qu'un mot

faisait pâlir, qui ne savait ni parler, ni se taire à propos, ni mentir

et s'accuser pour sa maîtresse, qui l'habillait mal, et la fatiguait de

ses assiduités. Dorine n'est pas moins bonne qu'autrefois, l'habitude

n'a fait que développer son attachement; mais son zèle est plus utile,

parce qu'il est plus éclairé. A force d'observer et de réfléchir,

l'esprit lui est venu, comme il vient à toutes les filles. Aussi, voyez

combien elle a gagné! comme elle porte maintenant avec grâce son galant

uniforme! Une fine chaussure a remplacé l'ignoble soulier large et

grimaçant qui déshonorait son pied. Comme il est aujourd'hui fièrement

posé, ce charmant petit pied de duchesse, et bien attaché à cette jambe

de danseuse! Dorine ne fait plus, comme autrefois, gémir le parquet et

crisper tout le système nerveux de sa maîtresse. Dorine ne marche plus,

elle glisse!--Dernier perfectionnement de la femme de chambre! Ce mot

contient tout un poëme: c'est l'_oméga_ de la science; il résume toutes

les autres facultés. Si vous voulez juger du mérite d'une femme de

chambre, faites-la marcher devant vous: l'épreuve est infaillible; vous

devinerez à son allure ce qu'elle est et d'où elle vient; vous

reconnaîtrez le cachet de la femme comme il faut dans sa tournure

élégante et facile; la bourgeoise reparaîtra dans la naïve prétention de

sa démarche, et soyez persuadé que le vernis de la femme _comme il en

faut_ n'aura pas moins déteint sur la désinvolture que sur les manières

et le langage de la soubrette. On écrirait un livre sur ce

sujet.--Glisser n'est pas seulement une grâce dans la femme de chambre,

c'est aussi un talent précieux, inestimable pour sa maîtresse et pour

elle-même; c'est toujours une qualité; c'est souvent une vertu.

Dorine a maintenant un petit port de reine. A la voir traverser

légèrement le salon, à son maintien gracieux et son air tout aimable

quand elle est assise, vous la prendriez pour la maîtresse de la maison,

n'était l'inévitable tablier et l'indispensable bonnet. Le tablier blanc

est particulièrement l'abomination de la femme de chambre: c'est sa robe

de Nisus; elle le regarde avec colère et ne le touche qu'avec horreur:

c'est l'ennemi intime, implacable, qui l'accompagne partout, qui la

signale, la trahit et la déshonore! Sans lui, hélas! combien de jeunes

hommes charmants et de riches barbons l'auraient aimée, courtisée,

adorée et honorée! Qui la délivrera de la fatale percaline? Oscar,

Alfred, commis ingrats, vous acceptez son coeur et rejetez sa main!

Prenez y garde! plutôt que de rester toute sa vie vouée au blanc, comme

les vierges dont elle a la figure et non l'insensibilité, Dorine fera

une fin tragique: elle épousera Frontin, qui promet de l'affranchir du

tablier, ou le petit Figaro, qui lui remet chaque matin des billets doux

sous la forme de papillottes; elle épouserait, au besoin, le plus épais

des garçons de caisse ou le plus crotté des _saute-ruisseaux_. Le

tablier est la ligne de démarcation, la seule barrière qui sépare la

femme de chambre de la femme libre (je parle sans épigramme), barrière

si mince, si légère, et pourtant infranchissable! La femme de chambre,

forcée d'exister avec son tablier, s'en sépare sous le moindre prétexte:

c'est la première chose dont elle se débarrasse en entrant dans sa

chambre; elle le quitte à table; elle le quitte à l'office, à la

cuisine, dans l'antichambre, en traversant le salon, dès que madame est

absente ou ne la regarde pas. J'ai vu plus d'esprit, plus de ruse

féminine dépensés pour cette petite cause, qu'il n'en faudrait pour

dénouer l'intrigue la plus embrouillée, et dérouter le plus jaloux des

maris.--Des maîtresses inflexibles ont pris pour devise: je

maintiendrai, et elles ont maintenu le tablier. J'ai vu des résistances

opiniâtres d'une part, et de l'autre, de nobles sacrifices; j'ai vu de

généreuses femmes de chambre, après des efforts désespérés, résigner

noblement leurs fonctions, et se retirer vaincues, mais non humiliées!

Qui pourrait compter les mérites de la femme de chambre parvenue à son

entier développement? Elle a mesuré l'étendue de ses devoirs et compris

les difficultés de sa position. Elle appelle à son aide et met au

service de sa maîtresse tout ce que la nature lui a donné, tout ce que

l'expérience lui a appris. Elle connaît sa maîtresse jusque dans les

plus petits recoins de son âme; elle l'a vue et observée dans toutes les

circonstances; elle sait ce qui lui plaît, ce qu'elle désire, ce qui

l'attriste, comment on la console et comment on la touche; elle sait son

passé, son présent, presque son avenir; elle sait ce qu'elle a aimé, ce

qu'elle aime, et (peut-être même) ce qu'elle aimera. Elle la sait par

coeur, elle l'étudie depuis si longtemps! Comment voulez-vous qu'elle se

trompe dans les demandes qu'elle lui adresse, dans les projets qu'elle

forme, dans ce qu'elle espère comme dans ce qu'elle craint?--Je prévois

ici une objection: «Votre femme de chambre, me dit-on, est une

confidente; or, nous ne reconnaissons pas l'identité. Toutes les dames

ont une femme de chambre assurément, mais toutes nos femmes, Dieu merci,

n'ont pas besoin de _confidente_.--Pardon, messieurs, il y a entre nous

un malentendu. J'honore infiniment les femmes, en général, et les vôtres

en particulier. Mais je sais aussi que le chef-d'oeuvre de la création

est un être fragile autant que nous, et beaucoup plus délié et subtil.

La ruse est sa force, le mystère son élément. J'admets les degrés et les

nuances en toutes choses; mais vous m'accorderez en revanche que la

femme même la plus irréprochable a ses _petits_ secrets et ses

_innocentes_ cachotteries. Dès lors nous ne différons évidemment que du

plus au moins. Adoucissez ou foncez les nuances à votre gré, le trait

subsistera toujours, et le portrait n'en sera pas moins vrai.»

Et maintenant, Dorine, que tu as ainsi fourni ta carrière uniforme et si

bien remplie, glanant furtivement pour toi quelques bonheurs fugitifs

dans ce vaste champ où tu semas pour les autres tant de joies secrètes

et de billets doux! maintenant que les beaux messieurs ne s'arrêtent

plus pour te voir passer; maintenant que l'amour s'est enfui, et que le

temps a, du bout de son aile, enlevé le noir brillant de tes yeux et le

vermillon de ta bouche mignonne; maintenant que tu caches tes cheveux et

que tu n'oses plus sourire; maintenant que tu as tout perdu, jusqu'à ton

joli nom de Dorine, viens, ma bonne Marguerite; nous avons bien vieilli

tous les deux depuis ce jour... Hélas! le temps a détruit notre nid et

nous n'avons plus d'ailes. De ceux que tu aimas, plusieurs t'ont

délaissée, beaucoup t'ont oubliée; moi, je me suis toujours souvenu...

Viens, prends soin du vieillard comme tu pris soin de l'enfant, pauvre

femme qui prodigues aujourd'hui tes derniers jours comme tu donnais

autrefois tes jeunes années! Je ne te défends pas de m'aimer encore,

Marguerite, mais si tu veux que je t'aime, délivre-moi de mon

rhumatisme... Apporte mes pantoufles, ma bonne vieille gouvernante;

bassine bien mon lit, et ferme avec soin la porte en t'en allant. Adieu,

Dorine. Bonsoir, Marguerite.

AUGUSTE DE LACROIX.

[Illustration: L'AMI DES ARTISTES.]

[Illustration]

L'AMI DES ARTISTES.

QUAND nous étions tous deux petits écoliers au collége de Poligny, mon

ami Badoulot était d'une paresse admirable; cependant les professeurs ne

le punissaient guère, car il savait leur rendre une foule de petits

services, tels que rapporter un mouchoir ou une tabatière oubliés,

mettre du bois au poêle, et tendre au maître, à l'heure des classes,

chaque livre ouvert à l'endroit de la leçon. Sans cesse au dernier rang,

aux jeux comme aux études, il jasait fort bien sur toute chose et n'en

pratiquait aucune.

Les deux élèves pourvus de la dignité d'enfants de choeur étaient pour

lui l'objet d'une attention spéciale, et quand ils étaient revêtus de la

robe et du surplis, il ne les pouvait quitter. S'il passait un régiment

par la ville, il était curieux de le voir défiler. Mais ce spectacle

produisait sur lui un autre effet que sur nous. Un bataillon de la

garde, traversant un jeudi la rue du collége, causait dans nos goûts,

dans nos plaisirs, une révolution qui durait plusieurs semaines;

l'allure de la maison était tout à fait modifiée, et cette secousse

était appréciable sur les murailles même où des sabres en croix, des

guerriers à moustaches, charbonnés çà et là, remplaçaient les abbés

joufflus coiffés de bonnets coniques, que nous y esquissions auparavant,

semblables à des potirons surmontés d'un cornet de trictrac; parfois

même quelque main timide ébauchait d'un fusin séditieux _la figure du

chapeau de l'usurpateur_.

On usait alors aussi beaucoup de papier à construire des chapeaux à

trois cornes, et une forêt de manches à balais pour en faire des sabres.

Toute une division s'enrégimentait; elle nommait ses capitaines, son

général, et l'esprit d'imitation transformait la pension en caserne.

Badoulot ne s'enrôlait jamais, ou bien il restait soldat _à la suite_.

Contemplant les soldats du lycée avec autant de curiosité que ceux du

roi Louis, il n'avait point le désir d'en faire partie. Bientôt,

pourtant, il se rapprochait du général, causait avec lui de matières

guerrières, et devenait son inséparable compagnon, presque son esclave.

Là-dessus, comme sur tout le reste, il en savait dire beaucoup; mais à

la pratique ses moyens s'aplatissaient, sa volonté tombait en

défaillance. Il aimait la lecture, et il s'y livrait sans méthode, sans

suite, sans discernement; son esprit était orné à la manière de l'habit

d'arlequin. Bientôt nous entrâmes ensemble à l'école de dessin, où

Badoulot passa trois ans sans faire le moindre progrès, commençant à

copier cent objets divers et n'en terminant aucun. Tous les nez de

Raphaël, de David et de Gérard ont passé par ses mains, mais il se

bornait là. Notre camarade employait le reste du temps à donner des

conseils au plus fort de la division, lequel dessinait d'après la bosse,

à lui tailler ses crayons et à lui pétrir des boulettes de mie de pain.

Badoulot avait un genre de mérite assez singulier: si l'on raisonnait

sur le dessin, sur les peintres, il désarçonnait sans peine les plus

habiles, le maître lui-même pâlissait devant sa logique, et notre

condisciple montrait tant de savoir, tant d'idées, des notions si

parfaites sur toutes choses, que chacun disait:--Hum, Badoulot est

paresseux, mais s'il voulait!... Et Badoulot redisait tout bas:--Si je

voulais... Hélas! jamais il n'a voulu.

On ne saurait croire les efforts que l'on fit pour lui inspirer de

l'émulation. Peine perdue! Notre ami avait l'amour des belles choses et

de ceux qui les accomplissaient, sans le désir de les imiter. Il avait

des sympathies très-vives et aucune vocation.

Ce qui ne l'empêcha point de terminer sa rhétorique. A cette époque, il

savait plus de noms d'auteurs illustres, de peintres célèbres, que nous

tous à la fois. Il connaissait aussi le titre, le format d'une multitude

de livres; il parlait beaucoup et avec véhémence. Nous nous fîmes de

tendres adieux sur le seuil du collége avant de franchir le portique de

la vie.

Une année s'écoula. Comme je passais par Dijon, lieu natal de mon ancien

camarade, je le rencontrai. Il m'expliqua comme quoi l'atmosphère de la

province était indigeste, comme quoi il manquait d'air, comme quoi il

étouffait entre ces murailles (nous étions sur une grande place), comme

quoi la ville était exclusivement ornée de crétins hors d'état de le

comprendre (il n'exceptait point monsieur son père), comme quoi, enfin,

il se disposait à mourir au plus tôt. Je prononçai le mot _Paris_, et de

grosses larmes roulèrent dans ses yeux. Il m'avoua qu'il attendait

l'heure de sa majorité pour se poser.--A _nous autres_ il faut de

l'indépendance..... Ce _nous autres_ me troubla; il me vint à l'esprit

que mon ami Badoulot pouvait bien être l'affidé de quelque société

franc-maçonnique non moins ténébreuse que culinaire. Son _nous autres_

me rappela en outre le _nous autres_ de ce vilain, tranchant du

gentilhomme, à qui le marquis de Créqui répondait: Ce que je trouve en

vous de plus singulier c'est votre pluriel.

Comme nous parlions tous deux avec emphase et mélancolie, je lui vis

prendre tout à coup un visage bienveillant et respectueux avec

curiosité; il baissa la voix, appuya sa main sur mon bras, et d'un coup

d'oeil de confidence dirigea mes regards sur un passant.

[Illustration]

C'était un grand diable engaîné dans une redingote macaron beaucoup trop

large, colletée en velours d'un noir verdoyant, lequel était chaussé de

bottes tragiquement lézardées. Ce monsieur roulait de sombres prunelles

sous les bords ondulés de son feutre gris, et les notes lugubres d'un

chant caverneux serpentaient hors de sa gorge par le tuyau d'un

cure-dent qu'il mâchait.

Badoulot avait pris un air d'humilité pieuse.--Ceci est ton maître

d'armes?--Non, répliqua-t-il, c'est MONSIEUR Saint-Eugène, la première

basse-taille de notre théâtre, un homme étonnant qu'ils n'ont pas su

comprendre à Paris, ni à Quimper, ni à Montargis, ni à Épinal, ni à

Romorantin, ni à Pézénas....; il donne le _contre-ut_ grave plein, et le

_si-bémol_ avant déjeuner!

Là-dessus, Badoulot tira son chapeau jusqu'à terre; mais la basse-taille

ne l'avait pas reconnu, et comme mon camarade s'était glorifié de

l'intimité du personnage, il se hâta de dire:--Saint-Eugène a la vue

très-courte. Mais il rougit jusqu'aux oreilles. Chemin faisant, il me

donna sur la vie privée des comédiens de Dijon les détails les plus

minutieux, en me faisant prendre, comme sans intention, une petite

ruelle à gauche, et d'après la direction suivie par la basse-taille,

j'eus lieu de conjecturer que le but de notre ami avait été de couper le

chemin de l'artiste, afin de le voir repasser.--Allons, me dit-il avec

enthousiasme en me quittant à la cour des diligences, tu vas là-bas le

premier; mais dans huit mois.... majeur!.... et alors.... on verra ce

que je puis faire!

Je pensai qu'il méditait quelque mauvais coup.--Jean, mon ami, sois

prudent. Quel est ton dessein?--Que sais-je?... répliqua-t-il; le temps

nous l'apprendra. Il y a là quelque chose qui me tue (il frappa un

énorme coup de poing sur son front, qui sonna comme un baril vide); il

faut que cela jaillisse. Qu'est-ce? je l'ignore; le monde le saura quand

ma tête aura enfanté.

Je lui souhaitai une heureuse délivrance, et me félicitant d'avoir un

camarade de collége qui promettait de semblables énormités, je partis

pour la capitale, où je passai six ans sans ouïr le nom de l'ami Jean.

Ce laps écoulé, mon portier me remit une carte de visite sur laquelle,

en superbe gothique, étaient ces deux mots non moins gothiques: Jehans

Basdoulot.

Il me fut à l'instant démontré que mon ami était devenu un génie, et dès

le soir même je courus à sa demeure. Il était absent, et j'allai le

rejoindre chez le baron de ***, notre commun ami.

[Illustration]

Au milieu d'une dizaine de célébrités plus ou moins célèbres, mon ami

Badoulot, couché dans un vaste fauteuil à la Henri II, les jambes plus

élevées que le chef, et les bras pendants, parlait, discutait,

répliquait, développait, expliquait, professait, discourait d'un ton de

pacha, avec une nonchalance et une abondance admirables. Il s'agissait

d'arts, de poésies, de musique, le tout en infusion. Trois poëtes,

autant de peintres et de compositeurs connus, se trouvaient là, écoutant

Badoulot avec une déférence remarquable, et ce dernier avait raison

contre eux tous. On n'aurait pu mieux manier la question d'art, et ces

grands praticiens ne lui allaient pas à la cheville. Un spectateur peu

exercé l'aurait pris pour un critique de canapé; mais à la chaleur qui

l'animait, au farouche de ses yeux, à l'échevelé de sa phrase et de sa

crinière, à la sueur qui ruisselait sur sa barbe taillée en quinconce,

sur son gilet à la Barnave, et sur son habit en velours noir d'une coupe

fabuleuse, on reconnaissait un artiste, et même un grand artiste.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 30 / 49 段