Il est certain que les fashionables du jokey's-club, l'honnête rentier du

Marais, l'entrepreneur de charpente, le bottier de la rue Vivienne,

l'avocat stagiaire, le commis, le clerc d'avoué, ne peuvent pas avoir

les mêmes moeurs, le même costume, le même langage. Tous ils sont

chasseurs, c'est vrai; mais, chez eux, désirs, habitudes, projets,

discours, costume, tout est différent. Le fashionable veut qu'on le

croie bon chasseur, et ne s'occupe nullement de le devenir. C'est tout

le contraire d'Aristide, dont je ne sais plus quel Grec disait: «Il veut

être juste et non le paraître.» Ce beau monsieur ne va point à la chasse

pour s'amuser, mais pour pouvoir dire demain: «Je reviens de la chasse.»

Si chemin faisant il rencontre une belle dame, il la suivra: qu'a-t-il

besoin de courir après les perdreaux, n'est-il pas sûr d'en trouver au

retour chez Chevet? L'essentiel pour lui est de partir pour la chasse;

dès lors il a conquis le droit de faire des histoires à son retour, et

d'envoyer des bourriches de gibier dans vingt maisons différentes.

Le fashionable n'a point le temps de devenir chasseur: si Diane est

ennemie de l'amour, l'amour est ennemi de Diane. Ce monsieur-là étant

toujours amoureux ne peut pas gaspiller son intelligence à méditer sur

les ruses du gibier, il préfère vaincre celles des dames. Mais, comme la

chasse est un plaisir où il faut déployer de l'adresse, de la force, et

quelquefois du courage, le fashionable veut passer pour chasseur, car il

désire que les dames le croient brave, adroit et fort. S'il est riche il

ne manque pas d'acheter un nouveau fusil chaque fois qu'un armurier

découvre un nouveau système: et comme ces prétendues découvertes

arrivent souvent, notre homme est à la tête d'un arsenal formidable. Il

espère qu'enfin il trouvera une arme dont les coups seront certains.

Tous ces fusils divers sont là pour deux choses: d'abord ils prouvent la

richesse de l'homme, et à Paris c'est une grande affaire, ensuite ils

servent à sauver l'amour-propre du chasseur. Lorsqu'il manque, ce qui se

voit très-souvent, il a son excuse prête: «C'est un fusil nouveau, je

n'en ai pas l'habitude. Si j'avais su, je ne l'aurais point apporté.»

Le fashionable se couche fort tard, et le 1er septembre il ne peut

parvenir à se lever matin; il est neuf heures sonnées lorsqu'il sort

tout frais des mains de son valet de chambre. Notre dandy, brossé, ciré,

pincé, luisant, les mains couvertes de gants beurre frais, s'élance

dans son tilbury attelé d'un superbe cheval qui brûle de fendre l'air.

Il lâche les guides, on part: à peine si le groom, aussi bizarrement

accoutré que le maître, a eu le temps de grimper sans être broyé par la

roue. Qu'importe un groom de plus ou de moins? Il fallait partir au

galop; on avait aperçu deux dames aux fenêtres, il était nécessaire de

se poser, de se faire voir emporté par un cheval indomptable. Qui sait?

peut-être cette émotion produite aujourd'hui rapportera-t-elle demain

quelque chose?

Il arrive, et déjà la chasse du matin est terminée; de toutes parts on

se dirige vers l'auberge isolée où le déjeuner se prépare. Le

fashionable trouve l'idée ingénieuse; il a faim; il chassera plus tard.

Quel est cet homme déguenillé qu'il rencontre en mettant pied à terre?

Ses guêtres rapiécetées sont retenues par des ficelles en guise de

boucles; son pantalon, sa blouse, ont perdu leur couleur primitive: il

est armé d'un vieux fusil lourd; sa carnassière semble tomber en

lambeaux, et le baudrier qui la retient paraît être fait avec de

l'amadou. Cet homme est un chasseur. En le voyant côte à côte avec le

fashionable, on dirait qu'il s'est placé là pour faire antithèse. Tous

les deux sont contents de leur rôle. «J'en paraîtrai plus beau par

l'effet du contraste, dit l'un.--J'aurai l'air meilleur chasseur à côté

de ce freluquet,» dit l'autre.

[Illustration]

Si vous alliez croire que cet homme déguenillé, ce mendiant armé d'un

fusil est un pauvre diable ainsi vêtu parce que son tailleur refuse de

lui faire crédit, vous seriez dans une erreur grave. Ce chasseur est le

propriétaire du château que vous apercevez au bout de la plaine; il a

des mines de charbon, des filatures de laine, des hauts fourneaux, et

même il galvanise le fer. Il a lu _le Chasseur au chien d'arrêt_, _le

Chasseur au chien courant_, _l'Almanach des chasseurs_, et comme dans

ces trois ouvrages l'auteur tombe à bras raccourci sur les fashionables,

qui mettent le même luxe à leur costume de chasse qu'à leurs habits de

bal, il a donné dans l'excès contraire. Il professe le plus souverain

mépris pour un homme armé d'un fusil brillant, vêtu d'une blouse propre.

Une carnassière neuve lui fait horreur; celle qu'il acheta il l'a

changée contre la vieille qu'il porte; pendant vingt ans elle a voyagé

sur les épaules d'un garde, et de nobles traces indiquent le gibier de

toute espèce qu'elle a contenu. Ceux qui ne connaissent point ce vieux

chasseur novice disent en le voyant passer: «Voilà un gaillard qui en

tue plus lui seul que tous les autres ensemble.» Ces propos l'amusent,

le rendent fier, et lui réjouissent l'âme. Sa manie est qu'on le croie

chasseur adroit, chasseur expérimenté, dur à la fatigue; il veut se

donner un air braconnier comme tel jeune homme de votre connaissance

espère qu'on va le prendre pour un mauvais sujet dès qu'il porte des

moustaches, et du moment qu'il parvient à fumer un cigare sans avoir mal

au coeur.

Ces deux chasseurs tiennent le haut et le bas de l'échelle: opposés

quant au costume, ils se ressemblent par leur maladresse et par leur

ignorance. Autour d'eux viennent se grouper une infinité d'amateurs ne

différant les uns des autres que par de légères demi-teintes. Peu à peu,

en abandonnant les extrémités de chaque bout, vous arrivez au centre,

et c'est là que vous trouvez le vrai chasseur. Dans une réunion de vingt

personnes portant le fusil ou la trompe, à peine si vous rencontrerez un

homme méritant ce titre glorieux; presque tous tiendront plus ou moins

du chasseur fashionable ou du chasseur épicier; presque tous auront une

tendance vers le dandysme ou vers le braconnage. Vous reconnaîtrez

facilement le vrai chasseur à sa figure basanée, à son costume

classique, à sa manière aisée de porter le fusil, à l'obéissance de son

chien. Il est bien vêtu, proprement mais sans élégance: la blouse en

toile bleue, les bonnes guêtres de peau, remplacent chez lui

l'habit-veste à boutons d'or et les bottes vernies ou les guenilles

grisâtres recousues avec du fil blanc.

Il ne change pas d'arme chaque année, il n'essaie point tous les

perfectionnements nouveaux. Content de son fusil, pourquoi donc en

prendrait-il un autre?

«Qui n'a jouissance qu'en la jouissance, qui ne gaigne que du hault

poinct, qui n'aime la chasse qu'en la prinse, il ne luy appartient pas

de se mesler à nostre eschole;» dit Montaigne. Le vrai chasseur chasse

pour le plaisir de chasser, pour combattre des ruses par d'autres ruses.

Il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; plus il rencontre de

difficultés, plus il est satisfait. S'il chasse en plaine, il n'apprécie

que les coups tirés de loin; s'il chasse au bois, il revient content

lorsque le lièvre a tenu toute une journée devant sa meute. Il aime le

combat plus pour le combat que pour la victoire et le butin; il ne veut

pas tuer dix lièvres, mais un lièvre: il rougirait de passer pour un

boucher.

Le Roy Modus, Gaston Phoebus et tous les anciens auteurs cynégétiques

ont recommandé la chasse comme un excellent moyen d'éviter l'oisiveté,

qu'ils nomment _le péchié d'oyseuse_; ils veulent qu'on marche, qu'on se

fatigue pour gagner de l'appétit et pour conserver la santé; mais ils

traitent d'infâmes les destructeurs de gibier. Un vrai chasseur

ressemble au gastronome professeur qui goûte tous les mets, et se lève

de table avec une légère envie de continuer. S'il chasse, c'est pour

déployer l'activité de ses jambes, les ressources de son génie,

l'adresse de ses bras, la justesse de son coup d'oeil; non qu'il

dédaigne le perdreau rôti, le civet de lièvre, la caille au gratin, la

gigue de chevreuil, le salmis de bécassines; bien au contraire, il

s'honore du titre de gastronome, car le vrai chasseur est un homme

d'esprit, s'il n'était pas gourmand, ce serait une anomalie, comme c'est

une exception de rencontrer un gourmand qui soit un sot. Appréciant les

choses à leur valeur, une fois le gibier tué, il le mange, mais ce n'est

pas pour manger qu'il chasse. Arioste dit: «Le chasseur n'estime pas le

lièvre qu'il vient de prendre.» Il se trompe évidemment. On pourrait lui

répéter ce que lui dit un jour le cardinal Hippolyte d'Est: «Maître

Louis, où donc avez-vous pris tant de... niaiseries?»

Le chasseur épicier chasse bien un peu pour le plaisir de chasser, mais

il faut que la valeur des pièces tuées vienne établir une espèce de

compensation pour le temps qu'il perd, la poudre qu'il brûle et les

souliers qu'il use. Un lièvre galopant dans les bois n'est autre chose

pour lui qu'une pièce de cent sous marchant sur quatre pattes. N'espérez

de lui aucun ménagement; s'il pouvait tuer mille perdreaux, certainement

il les enverrait à la Halle. Si vous lui parlez de conserver, de penser

à l'année prochaine, au lendemain, il ne vous comprendra pas, ou bien il

vous répondra comme Figaro: «Qui sait si le monde durera encore trois

semaines.» S'il est chasseur épicier flibustier, sa dépense n'étant pas

bien grande, il se contentera de peu de chose; mais s'il change ce

dernier titre en celui d'actionnaire, s'il a payé pour s'amuser, oh!

alors, le démon de l'avarice, le démon de la cupidité se joignant au

démon de la chasse, vont tellement bouleverser le coeur et la tête de ce

pauvre diable, qu'il sera toute la journée dans le plus violent état

d'exaltation fébrile, de surexcitation nerveuse.

Le jour de l'ouverture, le gibier subit une hausse de cent pour cent:

plus on en tue, plus on en vend. L'homme qui, dès le matin, a quitté sa

maison avant l'aurore, rentrant le soir éreinté, affamé, ne peut pas

décemment revenir les mains vides; on lui dirait en ricanant: «Il valait

bien la peine de se lever si matin!» Or, tout chasseur qui ce jour-là

possède 5 francs rapporte dans son ménage au moins deux perdreaux; il a

tué quelques moineaux sur les ormes des boulevards extérieurs, il les

présente comme accessoires; il a tué deux pigeons bisets, il les décore

du titre de ramiers. Oh! s'il avait rencontré quelque petit cochon noir,

avec quel plaisir il offrirait à son épouse un beau marcassin! Il faut

bien des perdreaux pour lester les carnassières de tous ces braves gens:

aussi les aubergistes des barrières qui font le commerce du gibier

gagnent autant sur les lièvres et les perdreaux que sur l'eau

transformée en vin. Ils sont les entreposeurs des braconniers; lorsque

le beau monsieur en tilbury se présentera, un petit gamin ira lui dire à

l'oreille: «J'ai deux lièvres, trois faisans, dix perdreaux à vous

offrir; c'est ça qui figurerait bien sur le garde-crotte.» Soyez certain

que les cordons de la bourse ne tiendront pas contre une si belle

proposition; car Chevet est excellent pour le lendemain, quand il

s'agira de faire des envois aux dames; mais en arrivant il est essentiel

de pouvoir montrer quelque chose.

J'oubliais le chasseur théoricien. C'est une espèce à part; celui-là ne

fait point de mal au gibier, car il ne chasse jamais. Cependant il a

chassé jadis et se propose de chasser un jour; en attendant, il parle

chasse toute la journée. Médecin, avocat, notaire, courtier de commerce,

commissaire-priseur, il préfère Du Fouilloux à Hippocrate, Salnove à

Barthole, D'Yauville à Barême. Si vous entamez le chapitre des armes à

feu il vous détaillera tous les systèmes; chaque année, en voyant les

perfectionnements nouveaux, il se félicite de n'avoir point encore

acheté de fusil. Le chasseur théoricien vous dira le jour fixe où

commence le passage des cailles, des canards, des bécassines; si vous

tuez un de ces oiseaux avant l'heure prédite, gardez le secret, vous lui

feriez un notable chagrin. Mais c'est surtout en fait de législation

qu'il brille; pour empêcher le braconnage il a trente projets de loi

dans sa poche; méfiez-vous de lui s'il aborde cette matière, il va vous

lire tout son répertoire. J'y fus pris un jour, moi qui vous parle; mais

après avoir essuyé la première bordée, j'interrompis mon homme: «Tous

les chasseurs sont jaloux, lui dis-je; la pièce de gibier qu'ils ne

tuent pas est un vol qu'on leur fait: demandez-leur une loi, ils

l'auront bientôt rédigée; la voici:

«ARTICLE UNIQUE. La chasse est défendue à tout le monde, excepté à.....

(mettre ici le nom du législateur).»

ÉLZÉAR BLAZE.

[Illustration: LA FEMME DE CHAMBRE.]

[Illustration]

LA FEMME DE CHAMBRE.

SI, par métier, ou par goût, vous recherchez avant tout les histoires

d'amour; si vous affectionnez le roman intime, le drame du coin du feu,

les scènes de la vie privée; si vous allez, feuilletoniste ou romancier

(pardon de la supposition), flairant l'anecdote et dénichant l'intrigue;

ou si, conteur par nature et bavard désintéressé, vous cultivez le

scandale par vocation et recueillez généreusement pour le seul plaisir

de donner ensuite;--si vous avez de l'ambition et que vous désiriez

monter par l'échelle des femmes; si vous êtes amoureux, adroit et bien

tourné,--croyez-moi, avant d'entrer au salon, donnez un coup d'oeil à

l'antichambre;--l'antichambre mène au salon, et le salon au boudoir;

avant de saluer madame, souriez à la femme de chambre.

La femme de chambre!...... Il y a dans ce mot je ne sais quoi d'intime,

de mystérieux, qui saisit d'abord l'esprit le plus obtus et ranime la

curiosité la mieux endormie. A ce nom seul se révèle tout à coup un

monde de faits inédits, de pensées et de sentiments enfouis au fond de

l'âme, d'histoires toutes parfumées d'amour, imprégnées de sang,

touchantes et bouffonnes.--Othello, Géronte, Scapin, Desdémone et

Célimène s'y donnent la main.--Mais de toutes ces physionomies, la plus

jeune, la plus gaie et la plus ravissante, de tous ces types, le plus

vrai encore aujourd'hui et le plus gracieux, c'est Dorine, la piquante

soubrette que vous savez; Dorine avec sa taille cambrée, son pied

aventureux, sa main si leste et son oeil si malin; Dorine, qui porte et

reçoit les bouquets emblématiques et les poulets odorants, qui protége,

bonne fille, les amours de Marianne, tend la main aux galants et sa joue

à Frontin. C'est bien elle encore, la jolie perruche du logis, qui s'en

va sautillant de l'office à l'antichambre, de l'antichambre à

l'escalier, perchant et caquetant tour à tour au premier, au second, au

troisième étage, le matin dans la loge du portier, et le soir dans la

cage aérienne où elle grimpe pour dormir et rêver. C'est toujours elle;

seulement elle a changé de nom, de langage et de costume.

Elle ne s'appelle plus Dorine, elle répond au nom d'Angélique, Rose,

Adèle ou Célestine; elle ne dit plus Frontin, Mascarille ou Crispin,

elle dit Martin, François ou Germain. Conservons lui cependant pour un

instant, et pour mieux la faire connaître, son joli nom d'autrefois, son

nom patronymique.

La femme de chambre, comme le chef de cuisine, est, par le fait même de

sa position, en dehors, sinon au-dessus de la domesticité. Ce sont deux

puissances, dont l'une ne règne que deux heures sur douze, et l'autre

toute la journée. Chacun, dans la maison, sait cela et le reconnaît sans

conteste. Et qui oserait nier la supériorité de la femme de chambre? Qui

pourrait lutter avec elle d'autorité et de pouvoir? Serait-ce le valet

de chambre lui-même? Fût-il Scapin en personne, Dorine le mettrait dans

le sac, le pauvre garçon, plus vite qu'il n'y met son maître. N'a-t-elle

pas pour elle, avec la même position, l'avantage incontestable de la

finesse naturelle à son sexe? Le valet de chambre peut être changé sans

que l'économie d'une maison en soit troublée. Ses rapports avec monsieur

n'ont ni la même importance, ni la même intimité (l'expression

convenable m'échappe); les hommes sont moins expansifs; le maître a

généralement moins besoin de raconter, et le valet d'intérêt à

recueillir. Son ministère a quelque chose de plus général, et ses

attributions, même dans les meilleures maisons, ne sont pas toujours

définies d'une manière assez rigoureuse; le cercle s'étend ou se

resserre autour de lui, selon les circonstances et les besoins du

moment; débordé quelquefois, il empiète souvent sur le domaine des

autres, sans en devenir plus riche ou plus heureux. Il appartient dans

l'occasion à madame, qui peut réclamer ses jambes ou ses bras pour un

service quelconque. On a vu des valets de chambre métamorphosés

momentanément en grooms, en cochers, en laquais; il n'y a pas d'exemple

d'une femme de chambre changée tout à coup en nourrice ou en bonne

d'enfant! L'incompatibilité est évidente: la femme de chambre appartient

exclusivement à la maîtresse de la maison; c'est sa propriété

particulière, on ne peut y toucher sans sa permission; son bien-être, sa

vie intérieure, son bonheur (et plus que cela peut-être), en dépendent.

Cette fille, en effet, sait les secrets de son coeur comme ceux de sa

toilette; elle a surpris les uns et elle confectionne les autres. Sa

maîtresse, à son tour, lui appartient corps et âme. Voyez donc!... elle

sait de qui est la lettre reçue ce matin, pourquoi madame sort seule et

à pied aujourd'hui, et pourquoi elle a eu sa migraine avant-hier, au

moment où monsieur voulut la conduire au bal. Elle sait, au juste, le

compte de la tailleuse et de la modiste. Elle sait la quantité d'ouate

qui entre dans la doublure du corsage d'une jolie femme, et la quantité

de larmes que peut contenir l'oeil d'une femme sensible. Elle sait (que

ne sait-elle pas?) qu'il n'y a pas plus de femme irréprochable pour sa

femme de chambre, que de grand homme pour son valet.

Aussi voyez comme tout, dans la maison, s'incline devant elle, Frontin

le premier! C'est à peine s'il ose lui prendre la taille à deux mains,

et il ne l'embrasse pour ainsi dire qu'en tremblant, tant cette petite

majesté lui impose. C'est qu'elle est reine, en vérité, Dorine, reine

dans le boudoir comme dans l'office, reine de sa maîtresse, dont elle

possède les secrets, et reine de ses égaux, dont elle tient le sort

entre ses mains. Dorine a la confiance de madame, et madame est

toute-puissante auprès de monsieur; que Dorine dise un mot à madame, et

madame à monsieur, c'en est fait du rival maladroit ou du camarade

insolent! Dorine est le commencement et la fin, le bras qui frappe dans

l'ombre, l'esprit qui inspire et dirige.

Que Dorine soit blonde ou brune, grande ou petite, laide même (si vous

le voulez), qu'importe? elle n'en sera pas moins fêtée, recherchée et

adorée, comme toutes les femmes qui ont vingt-cinq ans, beaucoup

d'esprit, la désinvolture facile et le regard mutin. S'il n'y a pas

autour d'elle quelque beau chasseur bien droit et bien doré, ou quelque

petit valet mince et futé, qui la courtise, et l'appelle mademoiselle

Dorine, elle jette presque toujours alors les yeux sur un séduisant

commis de magasin, ou sixième clerc d'avoué, qu'elle a rencontré, _un

jour de sortie_, à la Chaumière ou à l'Ermitage. M. Oscar, Alfred ou

Ernest, est un jeune homme _très-comme il faut_, qui porte de petites

moustaches, des gants jaunes, le dimanche, et ne cultive que les danses

autorisées par M. le préfet. Il est fort poli, ôte son chapeau en

invitant sa dame, ne se livre que médiocrement à l'enivrement du galop

et à la pantomime expressive du balancé. Pendant la contredanse, le

galant cavalier a relevé trois fois le mouchoir de sa _divinité_, et

trois fois elle lui a souri, et ils se sont pressé la main. C'en est

fait; Dorine est vaincue, Oscar triomphe, et tous deux s'en vont, sous

des bosquets très-peu mystérieux, se jurer un amour éternel, qui durera

autant que la saison des bals champêtres.

La femme de chambre, comme toutes les personnes douées d'un sens

très-fin, observe beaucoup: c'est à la fois un plaisir de son esprit et

une nécessité de sa position. On sait que, sous ce rapport, la gent

domestique a cent yeux, cent oreilles, et souvent deux cents langues.

Ces trois éminentes facultés, multipliées et perfectionnées par

l'habitude, le domestique semble s'en être réservé tacitement la

jouissance pour son utilité personnelle, et, en somme, il ne les exerce

guère qu'au détriment de ses maîtres. Il les espionne et les trahit à

toute heure; il les étudie pour les contrefaire. Il vous regarde dans le

coeur avec une loupe, y cherche minutieusement vos joies, vos chagrins

les plus intimes, exploite vos plus secrets penchants, s'empare

traîtreusement de tout votre être, et coule en bronze, dans une

frappante caricature, vos plus innocentes faiblesses et vos plus

imperceptibles travers. Les Mascarilles et les Frontins sont

certainement les inventeurs de la caricature parlante, le crayon et le

modelage ne sont venus qu'après; les meilleures charges se font à

l'office.--J'excepte la femme de chambre. Elle est généralement plus

indulgente: elle imite et ne parodie pas; c'est une _doublure_, si vous

voulez, qui copie servilement, mais avec conscience, les jeunes

premières et les grandes coquettes. Elle grasseye, il est vrai, comme le

chef d'emploi, marche de même, affectionne les mêmes gestes, les mêmes

expressions, les mêmes airs de tête. Comme madame, elle a ses jours

d'abattement, et dit aussi, en adressant à la glace un regard caressant

et un languissant sourire: «_Je suis affreusement laide aujourd'hui._»

Quand elle est seule, elle s'étudie à saluer et à rire comme madame;

elle feuillette quelquefois, à la dérobée, les livres laissés sur le

somno, et lit le soir, dans sa mansarde, ceux que l'amour lui fait

passer en contrebande. Elle confond, dans ses citations littéraires, MM.

de Lamartine et Paul de Kock, MM. de Balzac et Pigault-Lebrun; elle sait

les noms des plus grands artistes, accompagne quelquefois sa maîtresse à

Saint-Roch ou à l'exposition, parle musique et peinture, et estropie

d'un petit air pédant, devant l'office ébahi, les phrases à la mode et

les expressions techniques. Elle pousse quelquefois la manie de

l'imitation jusqu'à s'ajuster, _rien que pour voir_, les parures de sa

maîtresse. Celle-ci, rentrant à l'improviste dans sa chambre à coucher,

surprend sa femme de chambre minaudant devant la glace, à la grande

satisfaction du beau chasseur, qui, de son côté, marche, se penche sur

elle d'un air galant, et reproduit assez heureusement la pose, les

gestes et la démarche de son maître. Grand est le scandale, et peu s'en

faut que la dame de contrefaçon ne s'en aille coqueter tout à son aise,

hors de la maison, avec l'Antinoüs de la livrée. Mais enfin Dorine

pleure; Dorine est si dévouée, si discrète! et Antinoüs, qui n'a pas

moins de cinq pieds huit pouces, est un de ces hommes qu'on ne remplace

pas.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 29 / 49 段