présente la table d'hôte à 25 sous, qui mérite une étude toute
particulière. Elle est toujours située par delà les barrières, ce qui
explique la modestie de ses prétentions. Sa physionomie est d'une
mobilité à défier la plume la plus exercée. Point de traits distinctifs,
point de lignes arrêtées, point d'ensemble, de généralités; mais des
individualités saisissantes, des rapprochements heurtés, un pêle-mêle de
figures, de langages et de costumes les plus disparates. Le réfugié
italien et l'intrépide Polonais y représentent quotidiennement le héros
sur la terre d'exil, vivant de l'amour de la liberté et des 50 francs de
secours mensuel inscrits au budget de la France. L'homme de lettres
incompris, l'artiste ignoré, le spéculateur malheureux, le
sous-lieutenant en demi-solde, le surnuméraire, le négociant en plein
vent, la femme qui cherche à toute heure ce que Diogène cherchait au
milieu du jour avec une lanterne, le Don Quichotte des carrefours,
l'industriel de contrebande, l'homme qui écoute aux portes et dîne des
fonds secrets, tout cela, pressé, côte à côte, mange, boit, rit, parle,
crie et jure moyennant 25 sous par tête, y compris le café.--Les
cure-dents se payent à part.--Il y a aussi des cigares au rabais pour
les amateurs des deux sexes; car ici, la plus belle moitié du genre
humain, pour mieux plaire à l'autre, ne craint pas d'adopter les goûts
et les habitudes les plus antipathiques à la délicatesse féminine.
Rassurez-vous cependant: il existe partout d'heureuses exceptions et des
contrastes consolants. Des figures honnêtes et des maintiens décents se
montrent souvent, de distance en distance, entre les profils plus ou
moins rudes qui dressent, tout autour de la longue table, leurs deux
lignes parallèles et mouvantes. Çà et là des conversations élégantes et
des paroles polies s'échangent entre deux voisins étonnés. Cette
confraternité de l'éducation se reconnaît d'abord: on se cherche
d'instinct, des rapports s'établissent; ces différentes liaisons
particulières s'agglomèrent, se centralisent, et il en résulte bientôt
un noyau qui va grossissant, et une petite société à part au milieu de
laquelle les excentricités du lieu n'aiment point à s'aventurer.
Un trait caractéristique de la table d'hôte, c'est la présence d'une ou
deux jolies femmes (selon l'importance de l'établissement) qui
s'affranchissent régulièrement chaque jour des prosaïques tribulations
du quart d'heure de Rabelais. Ces dames sont placées au centre de la
table; elles ne doivent pas avoir plus de vingt-cinq ans, être à peu
près jolies, mais surtout excessivement aimables. On ne tient pas
précisément à la couleur des cheveux, cependant on préfère les brunes:
c'est plus piquant, et d'un effet plus sûr et plus général. A ces
conditions, ces dames sont traitées avec toutes sortes d'égards,
exposées à toutes sortes d'hommages, et dînent tous les jours pour
l'amour de Dieu et du prochain. Ces parasites femelles, qu'on désigne
généralement sous le nom de _mouches_ (soit à cause de la légèreté de
leur allure, soit plutôt par analogie avec le rôle qu'elles jouent dans
cette circonstance), ne se trouvent néanmoins que dans les tables d'hôte
du premier et du dernier degré. Elles ne se montrent point à la table
d'hôte à 3 francs; la maîtresse de la maison les en éloigne avec une
vigilance qui tourne au profit de la morale et de sa coquetterie,--deux
incompatibilités qu'elle seule a trouvé le moyen de concilier.
Si jamais, dans un de ces accès d'humeur vagabonde auxquels tout vrai
Parisien est périodiquement soumis chaque année au retour du printemps,
il vous prend fantaisie de franchir la barrière pour aller voir, du haut
des buttes Montmartre, se coucher l'astre aimé auquel vous avez
l'obligation de porter aujourd'hui un pantalon d'une entière blancheur
et des brodequins d'un lustre irréprochable, permettez-moi de me joindre
à vous et de diriger votre excursion poétique. D'abord, des raisons
particulières et que vous allez connaître m'engagent à vous faire sortir
de préférence par la barrière Pigale. Au lieu de commencer immédiatement
notre ascension par la rue en face, tournons, je vous prie, à gauche, et
traversons le boulevard. Il n'est que cinq heures et demie; le soleil ne
se couchera pas avant deux heures d'ici. Vous n'avez peut-être pas
encore dîné; dans ce cas permettez-moi de vous offrir... un dîner à la
barrière. Bah! un peu de honte est bientôt passé, et je vous promets de
ne pas vous trahir auprès de vos amis du Café de Paris. Nous voici
précisément en face de la célèbre table d'hôte de M. Simon. Levez la
tête et lisez, là, à côté de cette petite porte verte grillée, sur une
affiche collée à la muraille: _Table d'hôte à 1 franc 25 centimes,
servie tous les jours à cinq heures et demie_. Allons... personne ne
vous voit... entrez.
Déjà les tables sont dressées dans le jardin, sous un berceau de vignes
et de chèvre feuilles recouvert d'une toile en forme de tente. Prenons
place, et ne vous impatientez pas. Il est 6 heures, à la vérité, et le
dîner est annoncé pour 5 heures et demie... à la montre du maître de
céans. Or, règle générale, la montre d'un directeur de table d'hôte
retarde toujours d'une demi-heure.--Avec le quart d'heure de grâce, cela
fait près d'une heure entière; pendant ce temps, le potage peut se
refroidir et le gigot brûler; mais les consommateurs arrivent, la table
se garnit, et la recette est sauvée!
Ce monsieur placé au centre de la table, carrément posé sur sa base,
coiffé d'un bonnet grec légèrement incliné sur l'oreille gauche, couvert
d'une veste ronde, c'est M. Simon, le maître du logis. Son oeil plane
avec autorité sur cette foule de têtes inclinées, tandis qu'il distribue
à droite et à gauche le potage encore fumant. M. Simon ne parle guère
que pour donner des ordres; sa parole est grave et son ton assuré. Sa
figure exprime le sentiment de la dignité personnelle et de la haute
responsabilité qui pèse sur lui. Dans les intervalles du service, il se
mêle quelquefois à la conversation de ses voisins, tout en suivant de
l'oeil les différents mouvements des consommateurs. Il apaise les
mécontents par un sourire, calme leur ardeur impatiente, et gourmande du
geste et de la voix la lenteur de la cuisinière. M. Simon possède
évidemment l'usage du commandement; il y a un sang-froid imposant dans
toute sa personne, et une précision admirable dans ses moindres
mouvements. M. Simon a été infailliblement sous-lieutenant, chef
d'orchestre ou conducteur de diligences.
Madame Simon est cette petite femme vive, maigre et alerte, que vous
voyez voltiger incessamment autour de la table et de la table à la
cuisine. Ses cheveux gris ont pu être, il y a vingt-cinq ans, d'un blond
charmant; sa taille a peut-être été ronde et souple; rien n'empêche de
croire qu'il y eût des roses sur ses joues, et je ne parierais pas que
ses petits yeux n'aient excité plus d'un incendie.....
Quoi qu'il en soit, madame Simon semble marcher incessamment sur des
charbons ardents: ses mouvements sont saccadés, ses gestes pointus, et
ses formes se dessinent à angles aigus sous sa robe étroite et courte.
L'impatience et la contrainte se révèlent dans l'obliquité habituelle de
son regard; il y a de l'amertume dans son sourire et une colère étouffée
sous la cornée jaunâtre de ses yeux ronds. Elle répond d'une voix
aigre-douce aux diverses réclamations qu'on lui adresse, et semble
vouloir ressaisir avec ses doigts crispés les suppléments gratuits
qu'elle se voit forcée d'apporter aux estomacs récalcitrants. Il y a de
la vieille demoiselle dans toute sa personne, et la matière d'un procès
en séparation dans les regards tristes et langoureux qu'elle adresse à
son mari. Au point de vue physiologique, madame Simon est un sujet
éminemment bilioso-nerveux.--Je ne comprends pas M. Simon.
Considérée sous le rapport de sa position industrielle, madame Simon est
une femme précieuse. Elle ordonne l'invariable menu, surveille la
disposition du couvert, la confection du pot-au-feu, et recueille, entre
le gigot et la salade, le tribut accoutumé des convives. Elle a, pour
cette dernière opération, une formule qui fait beaucoup d'honneur à sa
politesse, sinon à son imaginative. A mesure qu'elle va décrivant autour
de la table son ellipse journalière, elle frappe successivement et
légèrement sur l'épaule de chaque convive inattentif, et lui dit,
tendant la main et adoucissant sa voix: _Monsieur, je commence par
vous_.--Et, à chaque station, comme une quêteuse bien apprise, elle
sourit de la même manière, et répète avec la même inflexion caressante,
l'éternel et fatal: _Monsieur, je commence par vous_. J'ai vu des
organisations d'artistes tressaillir au son de cette voix criarde et
frissonner au contact de cette main osseuse.
Ce monsieur que vous examinez avec une curiosité inquiète, comme une
personne dont on a vu la figure dans un lieu quelconque, est un de ces
industriels nomades qui vont transportant, selon les exigences de la
police, de boutique en boutique, leurs marchandises au rabais, et leurs
foulards à 25 sous. Cette grosse dame, à la figure épanouie, à la large
poitrine, qui boit son vin pur, met du poivre dans ses épinards et ses
coudes sur la table, c'est la compagne du négociant de contrebande.
C'est elle qui se tient en permanence à l'entrée du magasin, comme une
séduction vivante. Elle représente tour à tour l'étrangère attirée par
la curiosité, ou la bourgeoise séduite par le bon marché et l'éclat des
couleurs. Elle est chargée de se récrier incessamment sur l'excellente
qualité des étoffes et de feindre d'acheter, afin de pousser à la vente.
C'est une variété de la famille des _mouches_.
Le grotesque personnage que vous semblez écouter avec un certain intérêt
est un _type_ particulier aux tables d'hôte, et qui mérite d'être
signalé. La monomanie funeste dont il est atteint n'a pas encore de nom
dans la science. Chaque jour cet homme dévore, avant son dîner, tout ce
qui s'imprime de feuilles publiques, quotidiennes, hebdomadaires,
artistiques, politiques, scientifiques et littéraires, à Paris et en
province, sans en passer une seule ligne, depuis le _premier Paris_,
jusqu'à la _pommade mélaïnocome_ inclusivement. Ce gargantua de la
presse périodique éprouve naturellement le besoin de soulager sa mémoire
de cette indigeste et prodigieuse consommation.--Avis aux voisins
malencontreux.--Il vous prend à partie sur un mot et vous fait avaler,
en manière de miroton, toutes les banalités et bribes de journaux
déguisées et préparées à sa façon. Il est, d'ailleurs, emphatique et
déclamateur, comme un régent de collége communal. Sa phrase filandreuse
et lourde tombe, mot à mot, dans votre oreille, comme le plomb fondu,
goutte à goutte, sur l'occiput d'un condamné.--Signalement: cinquante
ans; grand, sec, teint bilieux; habit râpé, boutonné jusqu'à la cravate,
pantalon sans sous-pieds, perruque rousse.
Ce gros homme qui trône à l'une des extrémités de la table, rappelle,
d'une manière assez heureuse, l'enseigne du _Gourmand_. C'est le même
type de sensualité, la même figure large, bouffie, luisante et colorée,
avec le triple menton, les petits yeux enfoncés et brillants, le front
déprimé, l'art inquiet. C'est la gloutonnerie aux prises avec l'avarice,
le gourmand qui dîne à 25 sous.
Je n'en finirais pas avec le portrait, si je voulais seulement esquisser
les plus saillantes de toutes les originalités dont la table d'hôte à 25
sous nous offre une si riche collection. A madame Simon seule appartient
la faculté de les saisir d'abord et de les bien comprendre, en les
faisant concourir merveilleusement à l'harmonie générale et à la
prospérité de l'établissement. Rapprocher les distances, vaincre les
antipathies physiques et morales, veiller, à la fois, sur l'ensemble et
sur les détails, dominer et faire mouvoir, pour ainsi dire, comme un
seul homme, toute cette foule de prétentions rivales et de mâchoires en
concurrence,--voilà le grand art de la maîtresse de la table d'hôte, le
triomphe et la gloire de madame Simon.
AUGUSTE DE LACROIX.
[Illustration: LE CHASSEUR.]
[Illustration]
LE CHASSEUR.
LA révolution de 1789 a totalement changé le chasseur en France; il ne
ressemble pas plus à celui d'autrefois qu'un épicier millionnaire ne
ressemble au duc de Buckingham ou au maréchal de Richelieu. Cela se
comprend fort bien: avant cette époque, la chasse était le plaisir d'un
petit nombre de privilégiés: la même terre appartenant toujours à la
même famille, les fils chassaient dans les bois témoins des exploits de
leur père, les bonnes traditions se perpétuaient, la chasse avait sa
langue, ses doctrines, ses usages; tout le monde s'y conformait sous
peine de s'entendre siffler par les professeurs. L'arme du ridicule,
toujours suspendue sur la tête des novices, les faisait trembler, car
dans notre bon pays de France ses coups donnent la mort. La chasse alors
se présentait aux yeux des profanes comme une science hérissée de
secrets: c'était une espèce de franc-maçonnerie où l'on ne passait
maître qu'après un long noviciat.
De même qu'aujourd'hui tous nos régiments manoeuvrent de la même
manière, les chasseurs d'autrefois avaient une méthode uniforme de
s'habiller, de courir la bête et de parler métier. Aussi rien ne serait
plus facile que de faire le portrait d'un chasseur de ce temps-là.
C'était un gentilhomme campagnard en habit galonné, comme on en voit
encore dans les bosquets de l'Opéra-Comique, la tête couverte d'une
barrette unicorne; il parlait en termes choisis de Malplaquet ou de
Fontenoi, de cerfs dix-cors et de sangliers tiers-an, de perdreaux, de
lapins et d'aventures galantes. D'un bout de la France à l'autre, dans
les rendez-vous de chasse, dans les assemblées au bois on respirait un
parfum de vénerie orthodoxe; tout se faisait suivant les règles de
l'art, et jamais un mot sentant quelque peu l'hérésie ne venait
effaroucher les idées reçues en se glissant dans la conversation. Ces
habitudes contractées aux champs ou dans les forêts se conservaient au
salon, à la cour, aux ruelles. Sedaine a fort bien caractérisé cette
époque en faisant parler ainsi le marquis de Clainville. «Ah! madame,
des tours perfides! Nous débusquions les bois de Salveux; voilà nos
chiens en défaut. Je soupçonne une traversée; enfin nous ramenons. Je
crie à Brevaut que nous en revoyons, il me soutient le contraire; mais
je lui dis: Vois donc, la sole pleine, les côtés gros, les pinces rondes
et le talon large, il me soutient que c'est une biche bréhaigne, cerf
dix-cors s'il en fut.» Voilà le chasseur d'autrefois, la tête pleine de
son dictionnaire de vénerie et parlant toujours en termes techniques,
même alors qu'il s'adresse aux dames.
Mais comment peindre le chasseur d'aujourd'hui? Il se présente à nous
sous tant de formes diverses, suivant le pays qu'il habite, la fortune
qu'il possède, le rang qu'il occupe, que, nouveau Protée, il échappe au
dessinateur. C'est un kaléidoscope vivant: il nous offre des figures
rustiques, élégantes, bizarres, sévères, grotesques, fantastiques; une
fois brouillées, vous ne les revoyez plus sans qu'elles aient subi des
modifications. Autrefois pour chasser il fallait être grand seigneur;
aujourd'hui, qu'il n'existe plus de grands seigneurs, tout le monde
chasse. Pour cela il s'agit de pouvoir jeter chaque année la modique
somme de 15 francs dans l'océan du budget. Que dis-je? parmi ceux qui
courent les plaines un fusil sur l'épaule, on compterait peut-être
autant de chasseurs rebelles à la loi du port d'armes que de ceux qui
s'y sont soumis.
Vous concevez que ce privilége, réservé jadis à une seule classe, étant
envahi aujourd'hui par tous les étages de notre ordre social, a dû
changer la physionomie du chasseur. Cet homme n'a plus de caractère qui
lui soit propre, il a perdu son unité. Pour le peindre, il faut d'abord
le diviser en trois grandes catégories: celle des vrais chasseurs;
viennent ensuite les chasseurs épiciers qui tuent tout, et puis les
chasseurs fashionables qui ne tuent rien. Chacune de ces divisions se
subdivise en plusieurs fractions qui souvent tiennent de l'une et de
l'autre, et quelquefois de toutes ensemble.
Dans notre siècle d'argent, l'aristocratie des écus remplace
l'aristocratie à créneaux. Les fortunes s'élèvent d'un côté, elles
s'abaissent de l'autre, car rien dans ce monde ne restant stationnaire,
celles qui n'augmentent pas diminuent. Les uns travaillent et
acquièrent, ils achètent des chiens et chassent; les autres restent les
bras croisés et ils perdent; voulant se maintenir en équilibre, ils
suppriment leurs équipages, et tirant d'un sac deux moutures, ils louent
aux épiciers de la ville le droit de chasser. Combien de nobles hommes
ne pourrais-je pas citer qui, vivant dans des châteaux à tourelles, ont
vendu à leur maçon, à leur couvreur, la permission de tuer des lièvres
et des perdreaux. Ceux-ci, ne voulant pas supporter seuls une grande
dépense, ont mis la chasse en actions comme une entreprise industrielle;
ils se sont adjoint le boulanger, le tailleur, le rentier, le marchand
du coin; et une population nouvelle vient, à jour fixe, se ruer sur les
terres seigneuriales, étonnées de se voir envahies par des chasseurs
roturiers.
Ces associations se forment aujourd'hui dans toutes les classes: les
hauts financiers louent des parcs royaux, et se persuadent que leurs
chasses ressemblent à celles de Louis XIV; elles n'en sont que
l'ignoble caricature. Mais qu'importe? cela donne l'occasion de parler
de sa meute en faisant des reports, de mêler ses piqueurs dans les
ventes à primes, ses limiers dans celles au comptant, d'avoir toujours
en bouche les cerfs, les loups et les sangliers, langage éminemment
aristocratique admiré de tous ceux qui l'écoutent. Les boutiquiers
louent une ferme et, tranchant du gentilhomme campagnard, ils aquièrent
ainsi le droit de dire: «Ma chasse, mon garde, mes perdreaux.» Voyez le
progrès des lumières: autrefois on réunissait des capitaux pour faire
une opération commerciale, aujourd'hui on s'associe pour dépenser
l'argent qu'on a gagné. La permission de courir la plaine et les bois
est mise en actions comme une houillère, comme une exploitation de
bitume. Ces actions se divisent quelquefois en coupons pour un jour, et
peut-être plus tard seront-elles subdivisées en un certain nombre de
coups de fusil. Un grand propriétaire, voyant la manie cynégétique de
ses contemporains, a eu l'heureuse idée de permettre la chasse, chez
lui, moyennant une contribution graduée qui se combine fort bien avec
ses intérêts. On paie 5 francs pour courir dans sa plaine, et 10 francs
pour entrer dans son parc, ensuite la bagatelle de 20 sous pour chaque
coup de fusil que l'on tire. Si la pièce est tuée, on demande au
chasseur 50 centimes de plus, que dans l'ivresse du succès il ne peut
pas décemment refuser; et puis, s'il veut emporter son gibier, le garde
exhibe un nouveau tarif: 10 francs pour un faisan, 5 francs pour un
lièvre, 40 sous pour un perdreau, etc. Ce digne homme entend fort bien
la spéculation. Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui dit à sa
femme: «Un tel va venir, je lui prête 1000 francs; mais, comme je
prélève les intérêts composés, voilà 500 francs que tu lui remettras en
échange de son billet payable dans deux ans.--Imbécile, répondit-elle,
et pourquoi ne les lui prêtes-tu pas pour quatre ans, tu n'aurais rien à
débourser?»
Ces actions de chasse changent souvent de maître. Aujourd'hui on est
chasseur, demain on ne l'est plus. Pourquoi? direz-vous. Parce que les
combinaisons de la banque, le jeu de la bourse ou le commerce des
pruneaux ont amené certaines phases imprévues; il faut diminuer les
dépenses pour établir une juste compensation: les actions à vendre sont
annoncées dans les journaux, cotées comme celles des chemins de fer, on
les colporte, elles subissent la hausse et la baisse; à la fin du mois,
quand vient le jour fatal de la liquidation, ceux qui perdent les cèdent
aux heureux vainqueurs, cela sert à faire l'appoint d'un paiement.
L'incertitude où l'on est de conserver longtemps cette chasse louée
cause la mort de bien des lièvres. Chacun tue toujours tout ce qu'il
peut tuer. «Pourquoi laisserais-je quelque chose à mon successeur?»
Voilà ce qu'on se dit, et on imite les commis voyageurs mangeant à table
d'hôte: ils se donnent des indigestions pour que le dîner leur coûte
moins cher.
Outre les chasseurs propriétaires et les chasseurs locataires, il existe
la classe des chasseurs permissionnaires. Ceux-là connaissent beaucoup
de monde, ils ont des amis partout, ils se font inviter, et, sans bourse
délier, ils prennent leur part d'un plaisir que les autres paient. Ce
sont les parasites de la chasse. Ordinairement ils tirent bien, tuent
beaucoup, et dînent énormément.
Après ceux-là vient la foule des chasseurs flibustiers, pirates des
bois, écumeurs de la plaine; ils rougiraient d'acheter le droit de tuer
un perdreau. Ils partent sans savoir où ils iront; connaissant le pays à
dix lieues à la ronde, ils évitent les gardes autant qu'ils peuvent le
faire. Si par hasard ils sont pris en flagrant délit, cela ne les
inquiète point: doués d'un jarret de fer, ils marchent, ils marchent, et
défient leurs ennemis de les suivre. Proposez à ces messieurs de prendre
une action dans votre chasse, ils vous riront au nez. Un d'eux me
disait: «Si je chassais sur mes terres, je n'aurais pas la moitié du
plaisir que j'éprouve chez le voisin. La crainte du garde me fouette le
sang, il me faut des émotions, et pour en avoir davantage, il est
probable que l'année prochaine je ne prendrai point de port d'armes;
alors il faudra que j'évite le garde particulier, le garde champêtre et
la gendarmerie. Ce sera beaucoup plus amusant.»
Pain qu'on dérobe et qu'on mange en cachette
Vaut mieux que pain qu'on cuit ou qu'on achète.
Ces chasseurs flibustiers ont assez beau jeu les jours d'ouverture. Dans
chaque village il existe une certaine quantité de pièces de terre
appartenant à des paysans qui permettent au premier venu d'y chasser.
Pendant que les actionnaires de la chasse voisine font feu de tribord et
de bâbord, le gibier épouvanté se réfugie dans les luzernes, dans les
betteraves, situées près des habitations, et la récolte des flibustiers
est quelquefois assez bonne. Si le garde et ses maîtres s'éloignent, eux
se rapprochent, ils accourent dans les champs qu'on vient de quitter; et
souvent leur glanage vaut mieux que la moisson des autres. J'en connais
qui ont un gamin en sentinelle avancée pour les prévenir du retour du
garde; j'en connais d'autres qui portent une lunette dans leur
carnassière, et de temps en temps ils s'assurent que l'ennemi ne vient
pas les surprendre. J'en ai vu qui portaient une blouse blanche en
dedans, bleue en dehors; le garde poursuit un chasseur bleu, celui-ci
marche vers le bois, là comme derrière une coulisse, il change de
costume en retournant sa blouse, et quand le garde arrive il paraît vêtu
de blanc avec son fusil en bandoulière, désarmé, dans une position
inoffensive. «Ah parbleu! dit-il, si vous courez après ce chasseur bleu
qui vient de passer, vous l'attraperez bientôt, il a l'air fatigué:
doublez le pas, il sera pris.» Ces flibustiers savent le nombre et le
signalement des actionnaires, le lieu et l'heure de leur déjeuner, et
comme tous les gardes possibles sont d'une exactitude remarquable à se
trouver là où l'on mange, ils ont, pendant une heure, la facilité de
tailler en plein drap. Quelquefois ils tirent au sort à qui fera marcher
le garde; pendant que l'un d'eux opère une utile diversion en se
laissant poursuivre, les autres attaquant du côté opposé tuent tout ce
qu'ils rencontrent. Voilà de la stratégie cynégétique.
Dans les environs de Paris, toutes les propriétés sont gardées, quant à
la chasse; du moment que vous êtes sorti d'un rayon de vingt lieues,
vous rencontrez des plaines que tout le monde peut traverser le fusil à
la main. Elles sont exploitées par les chasseurs voyageurs. Pendant le
mois de septembre, montez le samedi dans une diligence de Chartres,
d'Orléans, de Sens, etc., vous vous trouverez avec quinze chasseurs;
l'impériale sera remplie par quinze chiens qui se battront, ou qui du
moins grogneront pendant le voyage. Ces chasseurs nomades, qui partent
de Paris le soir, arriveront dans une plaine quelconque le dimanche
matin, ils tireront des coups de fusil toute la journée, et puis ils
repartiront pour être de retour le lundi à l'ouverture de leur bureau.
Les employés des ministères, les clercs d'avoué, de notaire, d'huissier,
sont essentiellement chasseurs nomades. Quelque temps qu'il fasse ils
ont besoin de partir le samedi, et ils partent. La chasse est une
passion qu'il faut satisfaire à tout prix. Florent Chrestien, précepteur
de Henri IV, dans sa traduction d'Oppien, exprime cette pensée dans ces
deux vers aussi harmonieux qu'élégants;
Car la chasse est coquine, en sorte que quiconques
L'a goustée une fois ne s'en lassera onques.