l'échiquier était en haute vénération dans les cours; aujourd'hui le
peuple, en affectant quelques-uns des pouvoirs de la royauté, a compris
le jeu des échecs dans les conquêtes qu'il a faites sur les trônes.
Aussi le noble jeu, devenu populaire d'aristocrate qu'il était, a fait
des progrès immenses. Les Anglais, qui publient sur tout des volumes
qu'on lit peu en Angleterre et beaucoup ailleurs, ont imprimé quelques
centaines d'ouvrages sur les échecs, et ils ont rendu service à l'art.
Autrefois Lolli et le Calabrais faisaient autorité dans le jeu: ces
auteurs, nés trop tôt, malheureusement, comme tous les écrivains qui
n'ont pas le bonheur de vivre avec nous, ont perdu à peu près tout leur
crédit, et conservent encore dans une bibliothèque une place honorable
quand ils sont proprement reliés. On a inventé depuis une foule de
débuts de parties qui remontent, de fond en comble, l'économie classique
de l'ancien jeu: chaque pièce a son _gambit_ qui porte son nom; de sorte
que Palamède, Tamerlan, Alexandre de Macédoine, Parménion, Sésostris,
Confucius, Mahomet, Sélim II, Lusignan, Charlemagne, Renaud de
Montauban, Lancelot, François Ier, Charles-Quint, tous ces grands hommes
qui avaient de si hautes prétentions à la science de l'échiquier,
tomberaient morts de surprise aujourd'hui s'ils ressuscitaient seulement
devant le _gambit_ du capitaine Évans. Il est vraiment bien singulier
que Palamède, qui a joué aux échecs dix ans consécutifs devant les
murailles de Troie, avec Agamemnon, Achille, Diomède, les deux Ajax,
tous jeunes gens pleins de verve et d'imagination, n'ait pas deviné le
moindre _gambit_. Ce fut Pâris, berger sur le mont Ida, qui inventa le
_coup du berger_; et Sinon, qui donna l'échec du cheval de bois au roi
Priam, n'a pu créer le _gambit_ du cavalier. Pourtant, quelles occasions
ils avaient tous alors, pour mettre le noble jeu en progrès! Achille ne
bougeait pas de sa tente, et jouait aux échecs avec Patrocle nuit et
jour. Agamemnon, qui se battait peu, jouait avec le vieux Nestor.
Ménélas, le front courbé et appesanti par ses infortunes conjugales,
jouait avec Ulysse, l'inventeur. Sur mille vaisseaux à l'ancre à
l'embouchure du Simoïs, il y avait deux mille capitaines grecs qui
cultivaient l'échiquier. On se battait une fois par trimestre, on se
gardait bien de prendre Troie, et le lendemain les parties
recommençaient sur les hautes poupes, _celsis puppibus_, ou sur le sable
de la mer. C'était un immense club d'échecs qui avait pour limites le
Scamandre, les portes Scées, le cap Sigée et Ténédos. On conçoit que les
nombreux chefs et rois qui bloquaient Ilium, et qui périssaient d'ennui,
aient appelé à leur secours un jeu inventé ou du moins perfectionné par
leur camarade Palamède, et que, maîtrisés par l'inépuisable attrait des
combinaisons, ils aient laissé couler les heures brûlantes du jour à
l'ombre sous un sapin de l'Ida, sous une tente, dans un entrepont, et
devant un échiquier. La longueur de ce siége qui déconcertait Voltaire
et le Vénitien Pococurante, s'explique ainsi naturellement. Avec la
donnée que nous hasardons ici, on conçoit très-bien cette longue
retraite de sept ou huit ans qu'Achille s'imposa sous sa tente, et qui,
sans la puissante diversion des échecs, eût été impossible avec un
caractère de jeune héros fort enclin aux vives locomotions de la guerre.
Supprimez la tradition homérique des échecs, et vous ne vous rendrez pas
compte de la conduite du fils de Thétis, anachorète sous un morceau de
toile de six pieds carrés. Pareil raisonnement s'applique aux lenteurs
jusqu'alors énigmatiques du siége. Tous ces rois joueurs et passionnés
oubliaient Ilium, et les désagréments de Ménélas: il fallait que
l'infortuné mari d'Hélène leur peignît souvent et avec vivacité tout le
tort qui résultait contre lui de ce long siége qui laissait vieillir sa
femme enlevée, pour arracher les rois fainéants de l'armée aux douceurs
de l'_échec et mat_. Ménélas voyait au bout de dix ans Ilium en ruines
et sa femme aussi. Le noble jeu avait donc fait le mal, et il le guérit;
ce fut donc l'échiquier qui fut la véritable lance d'Achille. Vous allez
voir. Conseillé par Ménélas, le constructeur Épeus, _fabricator Epeus_,
tailla une pièce d'échecs, grande comme une montagne, _instar montis_;
Sinon la fit manoeuvrer par des détours obliques, comme un cheval du
jeu, et il _mata_ le roi Priam: _mactat ad aras_, selon l'expression
virgilienne. Il est fâcheux que l'_Iliade_ et l'_Énéide_ n'aient pas
consacré cinquante vers à cette explication tardive: elle satisfera, je
l'espère, les savants et les commentateurs.
Les rois de l'Orient ont, de temps immémorial, l'habitude de passer leur
vie nonchalante entre les échecs et le sérail. L'histoire cite un assez
grand nombre de sultanes et d'obscures odalisques qui jouaient aussi
bien que J.-J. Rousseau, lequel n'était pas très-fort, il est vrai, quoi
qu'il en dise, l'orgueilleux! Aux époques heureuses, où la Russie et
l'Angleterre laissaient vivre en paix les monarques de l'Asie, où la
question d'Orient n'existait pas, ces brillants monarques, fils du
Soleil, et amis de l'ombre, méditaient à fond la science de l'échiquier,
et engageaient avec leurs voisins de paisibles guerres, dont l'enjeu
était une belle esclave ou un bel éléphant. On lit dans un poëme inconnu
ces vers:
Le grand roi Kosroës perdit sur une case
La rose d'Ispahan, la perle du Caucase,
La belle Dilara, sérénité du coeur
Qu'un MAT livra soumise au pouvoir du vainqueur.
Nos roués de la Régence qui jouaient leurs maîtresses au lansquenet
n'étaient que les plagiaires des moeurs antiques de l'Orient. On raconte
qu'un des petits-fils de Mahomet, le vieux Orchan, chef de la race
ottomane, en 1359, faillit perdre aux échecs sa favorite Zalouë, _rayon
du ciel_, en jouant avec son visir. Au moment où le doigt sacré du fils
de Mahomet allait pousser une _pièce_ sur une case fatale, et subir un
_mat_ foudroyant, Zalouë, qui suivait la marche de la partie, derrière
un rideau, poussa un cri sourd de désespoir qui arrêta le doigt mal
inspiré. Orchan évita le _mat_ et garda sa favorite. On rencontre aussi
souvent dans l'histoire plusieurs femmes mêlées aux anecdotes de
l'échiquier. De l'Orient à Venise, il n'y a qu'un pas. Le sénateur
Flamine Barberigo, riche Vénitien, jouait avec la belle _Erminia_, sa
pupille adorée, et ne lui donnait jamais d'autre distraction, car il
était horriblement jaloux. Le palais Barberigo était la prison
d'Erminia. A cette époque, Boy le Syracusain, qui courait le monde,
battant les papes et les rois, arriva à Venise. La renommée du
Syracusain était chère à Venise, comme partout. L'illustre joueur fut
appelé au palais Grimani, au palais Manfrini, au palais Pisani-Moreta,
où les nobles seigneurs de la république s'étaient si souvent entretenus
de l'illustre maître de don Juan d'Autriche et de Charles-Quint, de ce
grand Boy, auquel le pape Paul III avait offert le chapeau de cardinal,
après avoir été glorieusement maté en plein Vatican. Le sénateur
Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit aussi son palais au
Labourdonnais de Syracuse. Boy ne fit défaut à aucun, mais il se complut
surtout dans la résidence Barberigo, à cause de la pupille Erminia.
C'était une demoiselle de haute intelligence, qui ne s'était jamais
promenée que sur les soixante-quatre cases de l'échiquier et qui rêvait
un avenir meilleur: elle prit d'excellentes leçons de Boy, et à la
dernière elle disparut avec Boy le Syracusain. La maison Barberigo ne
s'est pas relevée de cet échec.
[Illustration]
[Illustration]
Arrivons maintenant à la partie morale du jeu: il serait à désirer que
la science de l'échiquier fût cultivée dans les colléges, où nous
apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient l'enfant et ne
servent pas à l'homme. Il y a au fond du jeu d'échecs une philosophie
pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perpétuel entre nous et le
sort. Le globe est un échiquier sur lequel nous poussons nos pièces,
souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous
_mate_ à chaque pas. De là tant de fautes, tant de gauches combinaisons,
tant de coups faux! Celui qui, de bonne heure, a façonné son esprit aux
calculs matériels de l'échiquier, a contracté à son insu des habitudes
de prudence qui dépasseront l'horizon des cases. A force de se tenir en
garde contre des piéges innocents tendus par des simulacres de bois, on
continue dans le monde cette tactique de bon sens et de perspicacité
défensive. La vie devient alors une grande partie d'échecs, où l'on ne
voit, à tous les lointains, que des fous qui méditent des pointes contre
votre sécurité. Tout homme qui vous aborde est une _pièce_ ou un _pion_;
alors, on le sonde, on le devine, et on manoeuvre en conséquence. Il ne
faut point craindre toutefois que cette tension continuelle d'esprit ne
dégénère en manie et ne préoccupe les facultés, au point d'altérer la
sérénité de l'âme. Les joueurs d'échecs sont des gens fort aimables et
fort gais; M. de Labourdonnais, homme d'esprit charmant, fait sa partie
en semant autour de lui les bons mots et les joyeuses saillies, ce qui
ne le détourne jamais d'un coup de mat. Ainsi, grâce à l'habitude,
l'homme se fait une seconde nature de la combinaison perpétuelle: il ne
sent même pas fonctionner en lui ce mécanisme d'intelligence qui ne
s'arrête jamais; les ressorts mis en jeu par une première impulsion le
servent à son insu et sans l'ordre de sa volonté. Combien de joueurs
d'échecs se sont tirés dans le monde d'une mauvaise position, par
d'habiles calculs, sans se douter qu'ils dussent leur science de
conduite au culte de la combinaison! Puissent nos réflexions augmenter
la congrégation déjà si nombreuse des fidèles de l'échiquier! Il y aura
moins d'ennuis dans les cercles, et moins de fautes dans l'univers.
MÉRY.
[Illustration: LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE.]
[Illustration]
LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE.
O vous dont la santé robuste, florissante,
Des plus riches festins peut sortir triomphante,
Approchez!
BERCHOUX.
VOUS êtes étranger, vous avez vingt-cinq ans et vous venez pleurer à
Paris la perte d'un oncle millionnaire. Après avoir essayé de toutes les
distractions, admiré convenablement toutes les merveilles de la capitale
du monde civilisé, le superbe damier de la place Louis XV, avec ses
cavaliers de marbre, ses rois et ses reines de pierre et ses pions
dorés; les pirouettes à angle droit des demoiselles Elssler, la
ménagerie royale, la chambre des députés et les concerts Musard;--un
soir, en sortant d'un restaurant renommé où vous avez fort mal dîné pour
40 francs, vous vous étonnez tout à coup d'avoir oublié, dans vos
importantes explorations, une des plus intéressantes curiosités de
Paris,--une chose qui a sa physionomie particulière, piquante, mobile et
toujours originale; une chose qui vous attire et que vous redoutez
peut-être comme un bonheur longtemps rêvé,--une chose évidemment bonne
en elle-même, et que vous avez bien le droit de trouver détestable,--ce
qui fait le sujet de cet article.
Donc, le lendemain, quelques minutes avant six heures, vous vous
acheminez, sous la conduite d'un _cicerone_ de vos amis, vers le
boulevard Italien ou l'une des principales rues qui l'avoisinent, et
vous montez ensemble au premier ou au second étage d'une maison de belle
apparence. Là on vous introduit dans un magnifique salon, occupé déjà
par un cercle nombreux et brillant. Votre protecteur vous présente, sans
trop de cérémonies, à la maîtresse de la maison, qui vous accueille
comme un ancien ami, et bientôt toute la société passe dans la salle à
manger. Le coup d'oeil est ravissant. La table étincelle, il n'y a pas
moins de cinquante couverts, et les convives paraissent tous gens de
bonne compagnie. Les femmes sont généralement jeunes, jolies, mises avec
recherche, gracieuses, avenantes et abusant plus ou moins de leurs yeux
noirs ou bleus, de la candeur touchante de leur beauté anglaise ou de la
provocante vivacité de leur physionomie parisienne. La maîtresse de
maison a quarante ans; elle est grande, un peu fatiguée, vise à l'effet
et s'exprime facilement. Elle parle volontiers de ses relations avec le
beau monde, de ses amitiés aristocratiques et de ses malheurs... Car la
femme qui préside à une table d'hôte à 6 francs par tête a toujours été
belle, riche et noble. Les larmes, à la vérité, ont légèrement flétri sa
beauté. Le tyran à qui on avait confié son innocence et sa dot a
également abusé de l'une et de l'autre, et bien que la victime ne vous
apparaisse plus aujourd'hui que sous l'humble nom de madame veuve
Martin, ce n'est là, vous pouvez l'en croire, qu'une précaution dictée
par une honorable fierté. Son véritable nom est illustre et sa famille
très-haut placée.--Il est rare que ce roman, flûté en _si mineur_ à
l'oreille de quelque céladon en perruque, n'arrache pas un gros soupir à
l'heureux confident. Sans doute le fond de l'histoire n'est pas neuf, et
c'est là précisément ce qui fait son mérite et son succès. On se
prémunit contre les surprises, on repousse tout d'abord ce qui est
extraordinaire; on est sans défiance contre les choses vulgaires. Mais
c'est dans les détails que brille particulièrement le talent de madame
Martin. Quelle habileté à varier les épisodes de son récit selon la
qualité et le goût présumé de l'auditeur! Que de fines broderies sur ce
canevas usé! Avec quelle merveilleuse légèreté elle sait glisser sur ce
qui peut déplaire, tourner les difficultés et raccommoder les
contradictions! C'est, au point de vue de l'art, à tomber à genoux
d'admiration devant cette profonde diplomatie, cette savante rhétorique
de la coquetterie.
Il faut une grande expérience ou une perspicacité surnaturelle pour voir
clair à travers ces nuages éblouissants, et tirer, du fond de son puits,
une vérité qui ne gagne pas toujours à se montrer toute nue. Dans le
fait, madame Martin n'est pas aussi infortunée qu'elle veut le paraître,
et sa douleur ne s'enveloppe pas de voiles tellement épais qu'ils
repoussent toutes les consolations. Si vous la surprenez pleurant
quelquefois, ce n'est ni sur sa fortune perdue, ni même sur sa
réputation endommagée. Les regrets de madame Martin ont un fondement
plus solide, et se traduiraient assez fidèlement par le refrain peu
sentimental d'une célèbre _Grand'-Mère_.
Madame Martin n'a pas vu le jour sous des lambris dorés, mais dans la
modeste soupente d'un portier, poétique berceau, nid fécond d'où
s'envole incessamment cet essaim de jolies femmes qui font tour à tour
le désespoir et la joie des amoureux incompris et des galants à la
réforme. C'est de là que madame Martin s'est élancée, un beau matin, de
son pied léger sur la scène du monde, comme tant d'autres charmantes
créatures de son espèce s'élancent chaque jour sur la scène du
Grand-Opéra, la corde roide de madame Saqui ou l'humble fauteuil de la
modiste. Depuis, elle a parcouru l'Europe de toutes les manières et dans
tous les équipages, à pied, à cheval, en voiture, en poste, en
diligence, sur l'impériale ou dans le coupé, selon les phases diverses
de son inconstante fortune. Madame Martin a beaucoup observé et
beaucoup appris; elle possède plusieurs langues, a étudié à fond les
moeurs de plusieurs peuples, et connaît le coeur humain comme un livre
longtemps feuilleté. Sa vertu a été soumise à bien des épreuves et sa
destinée unie à bien des destinées. Elle a descendu une grande partie du
fleuve de la vie en compagnie d'un nombre infini de passagers
compatissants et de pilotes généreux. Après avoir vu, à l'âge de 17 ans,
s'éteindre dans ses bras une des plus vieilles gloires de l'empire, elle
s'attacha à la fortune d'un jeune lord qui l'emmena successivement à
Londres, à Florence, à Vienne, en Russie, où il la laissa, sur les bords
de la mer Noire, ainsi que ses chevaux et ses équipages, entre les mains
d'une bande de cosaques irréguliers. Ceux-ci la vendirent à un juif qui
la revendit à un Turc, lequel la céda au dey d'Alger, qui l'amena avec
lui à Paris en 1831. C'est alors qu'elle établit, dans le plus beau
quartier de la capitale, plusieurs riches magasins avec les châles, les
étoffes damassées, les parfums et les bijoux que le dey ne lui avait pas
donnés. Un jeune commis, à qui elle avait livré son coeur et ses
marchandises, trahit l'un et vendit les autres, sous prétexte de venger
le dey qui n'en sut jamais rien. Madame Martin entra alors en relation
d'amitié avec une société de femmes aimables qui l'engagèrent à fonder
une table d'hôte, sur un bon pied, avec les débris sauvés de ce grand
naufrage, en lui offrant, comme mise de fonds à l'usage des
consommateurs émérites, leur habileté éprouvée et leurs agréments
incontestables.
Madame Martin n'est pas seulement une femme habile, c'est encore une
respectable dame parée, à la manière de la vertueuse Cornélie, d'une
charmante fille discrètement élevée hors du toit maternel dont elle ne
peut franchir le seuil qu'aux jours et heures indiqués par la prévoyance
et la sagesse de sa mère. Ces jours-là, le salon de madame Martin réunit
l'élite des consommateurs; les femmes sont, à la vérité, rares, presque
laides et mal mises, mais les hommes accomplis sous le rapport de l'âge
et de la fortune. Mademoiselle Martin, grande brune de 17 ans, qui danse
la cachucha à sa pension et rédige la correspondance secrète de ses
petites amies, fait ici une véritable entrée de pensionnaire; elle a les
yeux baissés, l'air candide. Les compliments et les exclamations un peu
vives, qui saluent son apparition toujours inattendue, lui causent un
charmant embarras, et elle court se cacher dans les bras de sa mère avec
un sentiment de pudeur virginale qui ravit d'admiration les spectateurs
les plus expérimentés.
Parmi eux se trouve toujours un homme d'une cinquantaine d'années, cité
pour sa fortune et sa libéralité. Ce monsieur est généralement désigné
parmi les habitués sous le nom de _protecteur_. C'est à lui que madame
Martin se hâte de présenter sa fille. La jeune personne, paternellement
baisée au front, après avoir convenablement rougi et fort gentiment joué
le premier acte de son rôle, prélude au second sur son piano et chante,
d'une voix de contralto adoucie, la romance du _Saule_ ou _Fleur des
champs_. Ensuite vient la scène des espiègleries enfantines, des
agaceries innocentes, des bouderies charmantes, des naïvetés
délicieuses.... Après quoi la débutante salue la compagnie et retourne
au couvent, en attendant que son protecteur juge à propos de l'en faire
sortir définitivement.
Il y a bien aussi, près de la respectable mère, un monsieur qui
pourrait, au besoin, passer pour son mari.--Homme de magnifique
structure, orné d'un riche collier de favoris noirs, de brillants à
plusieurs doigts, et d'une chaîne d'or où pend un lorgnon. Ce personnage
est chargé de faire, conjointement avec madame Martin, les honneurs de
la maison; son administration embrasse deux départements, et son génie
s'exerce tour à tour dans la salle à manger et dans le salon.--Il
découpe à table et corrige au jeu, avec une égale dextérité, les torts
de la fortune envers lui-même ou les personnes dont il épouse les
intérêts.
Quant aux convives, ce sont, pour la plupart, de vieux garçons, rentiers
de l'état, anciens agents de change, financiers retirés, fonctionnaires
et généraux à la retraite. Les jeunes gens se montrent fort rarement
dans ces sortes d'établissements, et n'y sont jamais accueillis avec
l'empressement qu'on leur témoigne ailleurs. Pour être admis ici, l'âge
mûr est de rigueur. Au reste, le dîner est excellent, élégamment servi,
et les vins ne laissent rien à désirer. Au dire de plus d'un
connaisseur, le repas que vous venez de faire, et qui coûte 6 fr. par
tête, en vaut 10. Que devient dès lors la spéculation de l'intéressante
veuve? Voici le mot de l'énigme.
Après le dîner, vous rentrez dans le salon, où des tables de jeu ont été
préparées. Vous prenez place à l'une d'elles, sur l'invitation de la
maîtresse de maison... et vous perdez vingt-cinq louis en un quart
d'heure. Si la chance est pour vous, malgré la prestigieuse habileté de
mains de votre adversaire, la jolie voisine qui a paru prendre un si vif
intérêt à vos succès vous demandera infailliblement, à la fin de la
soirée, une place dans votre voiture, et vous ne tarderez pas à vous
convaincre que vous en avez une autre dans son coeur.
Maintenant, si vous voulez m'en croire, nous laisserons là ces maisons
modèles, et nous irons visiter à leur tour les établissements fréquentés
par la bourgeoisie des consommateurs à prix fixe, la table d'hôte à 50
sous ou 3 francs. Ici, point ou très-peu de figures féminines; mais en
revanche les hommes sont nombreux et généralement jeunes. L'étranger
modeste qui veut passer l'hiver à Paris, le journaliste du petit format,
le provincial qui vient d'hériter, le négociant célibataire, l'employé
bureaucrate du second degré, composent le personnel payant. Au contraire
des grands établissements de ce genre, les consommateurs de passage y
sont rares, les femmes beaucoup moins fringantes, les hommes d'une
galanterie moins surannée. La conversation y est générale, facile,
souvent intéressante, et finit presque toujours, au dessert, par quelque
discussion bruyante sur la politique, la littérature, les arts et les
fluctuations de la Bourse. Quelquefois toutes ces questions s'agitent à
la fois d'un bout de la table à l'autre; alors c'est un brouhaha à se
croire au paradis des Funambules, ou à la chambre des députés un jour où
la milice du centre exécute, avec sa merveilleuse intelligence, la
savante manoeuvre des couteaux d'ivoire avec accompagnement du hourra
parlementaire. Il n'y a pas de salon de jeu, le café est servi
bourgeoisement dans la salle à manger, après le gruyère de fondation et
le pruneau quotidien. Quelquefois seulement, deux des plus vieux
commensaux engagent sans façon, dans un coin de la salle, une
silencieuse et innocente partie d'_écarté_. Les femmes, s'il y en a, ne
prennent aucune espèce d'intérêt à cette lutte sans conséquences, et
chacun se retire pour vaquer à ses plaisirs ou à ses affaires.
Quant au dîner en lui-même, il est, comme le personnel, honnête et
convenable, ni magnifique, ni mesquin, tel à peu près que peut le
désirer pour ses vieux jours l'artiste que la gloire n'a point enivré,
ou le respectable bourgeois arrivé directement de Quimper ou de
Lons-le-Saulnier.
Ordinairement, ces établissements du second degré ont une double
physionomie: on y mange et on y loge. Moyennant un supplément de 2
francs par jour, chaque convive peut être en même temps locataire d'une
ou deux chambres (selon leur dimension et le luxe de l'ameublement) dont
la maîtresse du logis s'efforce de leur rendre le séjour agréable et
commode. Celle-ci est une petite femme vive, accorte, qui ne
s'effarouche ni d'un compliment hasardé, ni d'un mot à double entente.
Sa condition est d'être aimable avec ses hôtes depuis six heures du
matin jusqu'à minuit exclusivement; l'habileté consiste à ne l'être
jamais au delà. Le bon ordre et la prospérité de l'établissement
dépendent de l'observation rigoureuse de ce principe. Le premier devoir
de sa profession est d'entendre _le mot pour rire_, de promettre
incessamment, d'entretenir les rivalités sans haine et de maintenir
constamment sa vertu entre ces deux écueils, le trop et le trop peu.
Pour cela, toute directrice de table d'hôte à 3 francs par tête doit
avoir trente ans, les cheveux bruns, la taille souple, l'oeil exercé, la
langue déliée, et avoir joué pendant cinq ans au moins les _grandes
coquettes_ en province ou à l'étranger. Si elle joint à toutes ces
qualités l'amour de l'ordre et de l'économie, et un coeur inflexible à
l'endroit des paiements comme aux déclarations de ses locataires, sa
fortune est assurée: à quarante-cinq ans elle vend son fonds, unit
irrévocablement sa destinée à celle d'un séduisant commis-voyageur, et
tous deux s'en vont en province couler des jours tissus de joies
conjugales, jusqu'à l'entière consommation des 5,000 livres de rente de
la belle hôtesse.