Jamais, au reste, coquette ne chercha à dissimuler avec plus d'habileté

les grossiers besoins de la nature humaine. Une crème, une gelée

d'orange, un biscuit à la cuiller forment la carte de son repas, et

encore ces mets passent en fragments si imperceptibles et à des moments

si bien choisis, que, pour la plupart des convives, elle ne mange rien.

Aussi ses adorateurs lui trouvent quelque chose d'aérien; son aumônier

assure qu'elle vit de la parole de Dieu, et les indifférents lui savent

gré des privations qu'elle s'impose pour leur donner quelques illusions.

Il est vrai que le soir, retirée dans sa chambre, la chanoinesse

compense par un souper substantiel les abstinences de sa coquetterie;

mais ceux qui se plaisent à environner une femme de poésie, trouvent que

cette dissimulation est plutôt un hommage pour eux, qu'un ridicule pour

elle.

Parmi les hommes qui l'entourent, la chanoinesse, comme on le pense

bien, doit avoir des préférences intimes. Elle est trop bonne chrétienne

pour oublier ce précepte: «Il sera beaucoup pardonné à ceux qui auront

beaucoup aimé;» elle est trop instruite des prérogatives féminines, pour

ne pas avoir, au moins en apparence, plusieurs adorateurs. D'habitude

pourtant ils se réduisent à trois: l'un, qu'elle a par goût; c'est un

homme médiocre, qu'elle aime et qui la rudoie: l'autre, qu'elle a par

vanité; c'est un poëte, qui l'adore et qu'elle tyrannise: le troisième,

qu'elle a par mode; c'est un homme de bon ton, qu'elle cajole et qui

s'en amuse. Avec le premier, elle est tendre; avec le second, prude;

avec le troisième, coquette. Mais ce n'est pas pour elle plusieurs

cultes à la fois; c'est un seul amour en trois personnes.

Cependant ce n'est guère qu'aux premières années de son noviciat, que la

chanoinesse conserve cette franchise d'allure et cette verdeur

d'indépendance. Plus tard, elle prend le rôle de sa robe, et se

transforme en dévote; mais ce n'est pas tout à coup et sans transition

que s'opère cette métamorphose. Un mécompte qu'elle subit lui fait

d'abord lever les yeux au ciel; les dédains d'un amant la jettent dans

la prière; l'affaiblissement de ses charmes lui rappelle son salut.

Chaque jour elle consulte son miroir, pour savoir s'il faut se conserver

au monde ou s'abandonner à Dieu. Une ride imperceptible au front la fait

gémir sur ses péchés; une ligne équivoque sur la joue ranime sa ferveur;

un cheveu blanc la ferait prosterner la face contre terre. La grâce

commence à opérer.

Il se fait alors des modifications dans le personnel des habitués et

dans la physionomie générale de la maison. Les jeunes fous s'aperçoivent

que leur verve bruyante n'est plus de saison, et s'éclipsent l'un après

l'autre. Amélie dit et fait moins de naïvetés; le maître d'hôtel prend

un air grave; la femme de chambre, un air réservé.

Souvent le matin, lorsque la chanoinesse, enfermée dans son boudoir,

fait des frais de dévotion et de toilette, on voit furtivement se

glisser à travers les salons une soeur quêteuse, qui vient, au nom de

son couvent, profiter des heureuses dispositions de cette soeur

convertie; car, dans le monde dévot, les nouvelles circulent vite.

Cependant le démon triomphe encore: avec ses douces joies et ses

aimables séductions, il est toujours maître du coeur; l'extérieur seul

appartient au ciel. Il y a partage, il y a balance de pouvoirs.

Cette espèce de compromis entre Dieu et le monde ajoute encore à

l'équivoque de sa position. Un matin (c'était le lundi gras), la

chanoinesse, nonchalamment étendue sur son lit, discutait avec Amélie

les préparatifs d'un bal masqué, où les deux amies devaient furtivement

se rendre le soir même. «Eh, mon Dieu! ma chère, s'écrie la chanoinesse,

voilà onze heures qui sonnent, et madame Leroy qui m'avait promis de

m'apporter ma robe avant dix heures! Prenez vite la plume, il n'y a pas

de temps à perdre.» Amélie s'installe dans la ruelle pour écrire

l'importante dépêche d'où dépendent les plaisirs de la soirée. Au même

instant la porte s'ouvre, et une voix nasillarde fait entendre ces mots:

«Que Dieu conserve madame la comtesse!»

LA CHANOINESSE.--Ah! c'est vous, soeur Thérèse; comment vont nos bonnes

ursulines, et notre digne abbesse? (_Bas à Amélie._) Écrivez, ma chère,

écrivez.

LA SOEUR.--Madame la comtesse nous fait trop d'honneur; toutes nos

chères brebis vont à merveille. Il n'y a qu'une chose qui nous

chagrine...

LA CHANOINESSE.--Oui, je comprends; le monde est aujourd'hui si

corrompu, que la charité, cette première des vertus chrétiennes,

s'éteint dans tous les coeurs. (_Bas à Amélie._) Recommandez-lui bien le

point de Bruxelles qui doit garnir la gorgerette.--Ma soeur, le nombre

toujours décroissant des âmes charitables rend bien difficile la tâche

des vrais fidèles.

LA SOEUR.--Ah! madame la comtesse! l'on semble oublier partout les

saints préceptes de l'Évangile: nous avons beau frapper, l'on ne nous

ouvre pas, nous cherchons et nous ne trouvons pas.

LA CHANOINESSE.--Ma soeur, nous vivons dans un temps de cruelles

épreuves. (_Bas à Amélie._) C'est un costume de châtelaine.--Courbons la

tête devant les décrets de la Providence!--Corsage de drap d'or en

pointe.--Des jours meilleurs luiront, la vérité l'emportera.--C'est une

robe à queue.--Et notre mère, la sainte Église, se relèvera

triomphante.--Dites-lui surtout qu'elle soit bien décolletée.

LA SOEUR.--Que le Seigneur accomplisse vos voeux!

LA CHANOINESSE.--(_Bas à Amélie._) Il faut que Gustave soit de la

partie.--Je ne veux pas, ma soeur, me borner à de stériles voeux.--Vous

vous chargerez, ma chère, de nous l'amener.--Il faut pourtant que

je consulte mes forces.--Cela fera bien enrager la marquise.--Je

ne puis donner que peu.--Surtout, que cela n'ait pas l'air d'un

rendez-vous.--Mais je le donne de tout coeur.

La chanoinesse se lève, chausse de fines pantoufles et donne une bourse

modestement garnie à soeur Thérèse qui se retire après force révérences,

et les deux amies achèvent leur épître.

Quelques mois se sont écoulés depuis cette scène, et voilà que, pour la

première fois de sa vie, la chanoinesse se prend d'une passion sérieuse,

et voilà qu'une rivale plus belle, plus jeune et plus riche lui ravit

insolemment sa proie. Oh! alors le dépit se traduit en dévotion outrée.

Elle prend un aumônier plus jeune, et ne le quitte plus. Elle le

consulte à toute heure, apprend de lui les douceurs du repentir, et

verse dans son coeur les soupirs de la pénitence. Enfermés ensemble

pendant de longues journées, ils se livrent à d'ascétiques

contemplations, confondent leurs prières et leurs voeux, et la

chanoinesse convertie ne reconnaît plus qu'un seul culte, une seule foi,

un seul Dieu.

Dès lors, plus de réunions, plus de festins. L'agent de change ne se

montre plus; Amélie même est congédiée; l'aumônier seul reste, maître

désormais des affaires spirituelles et temporelles.

C'est un dieu jaloux qui écarte les profanes, c'est un pasteur plein

d'amour qui enferme la brebis au bercail, afin qu'elle ne puisse plus

s'égarer. Oh! qui pourrait dire les saintes douleurs de ce coeur

attristé? Qui pourrait dépeindre les pieuses extases, les larmes

brûlantes, les cruelles macérations de cette Samaritaine? Qui pourrait

pénétrer les mystères de cet oratoire où deux âmes se confondent, l'une

offrant, l'autre acceptant de ravissantes consolations?

Mais les tentations sont encore à craindre pour la pécheresse repentie:

les éclats de ce monde qu'elle a tant aimé peuvent arriver jusqu'à elle.

L'aumônier lui commande une retraite plus austère: elle parcourt les

couvents, édifie les soeurs par les élans de sa contrition, et baigne de

pleurs la couche solitaire des cellules. Sans doute elle ira renfermer

sa vie agitée dans un de ces ports de salut; à moins que par hasard elle

ne rencontre quelque malheureux prince allemand, quelque Cobourg égaré,

qui lui offre un nom illustre en échange de sa fortune. Alors elle

finira par où elle aurait voulu commencer.

ÉLIAS REGNAULT.

[Illustration: LE JOUEUR D'ÉCHECS.]

[Illustration]

LE JOUEUR D'ÉCHECS.

LE monde est la patrie du joueur d'échecs; c'est une profession ou un

amusement cosmopolite. L'échiquier est un alphabet universel à la portée

de toutes les nations.

Le bonze joue aux échecs dans la pagode de Jagrenat; l'esclave, porteur

de palanquins, médite un _mat_ contre un roi de caillou, sur un

échiquier tracé dans le sable de la presqu'île du Gange; l'évêque

d'Islande charme le semestre nocturne de son hiver polaire avec les

combinaisons du _gambit_ du roi, et le début du capitaine Évans; sous

toutes les zones, les soixante-quatre cases du noble jeu consolent les

ennuis du genre humain.

Dans le moyen âge, le joueur d'échecs courait le monde, comme un

chevalier provocateur, jetant les défis aux empereurs, aux rois, aux

princes de l'Église, et recueillant de l'or et des ovations. Le plus

célèbre de ces guerriers pacifiques fut Boy, le Syracusain. Il

combattit, le _pion_ à la main, avec Charles-Quint, et le vainquit; il

lutta, _pièce à pièce_, avec don Juan d'Autriche, et ce prince se prit

d'une si belle passion pour le joueur et pour le jeu, qu'il fit

construire, dans une salle de son palais, un immense échiquier, avec

soixante-quatre cases de marbre noir et blanc, dont les pièces étaient

vivantes, et se mouvaient à l'ordre de deux chefs. A la bataille de

Lépante, Boy fit une partie d'échecs avec don Juan d'Autriche, et

vainquit le vainqueur des Ottomans.

De nos jours, le jeu d'échecs n'a rien perdu de sa haute valeur; mais

l'homme qui tient le sceptre de ce royaume d'ivoire n'a plus rien à

démêler avec les souverains et les papes. A Paris, à Londres, à Vienne,

à Berlin, à Saint-Pétersbourg, la gloire des plus forts se contente

d'une admiration de famille, et souvent elle ne franchit pas l'enceinte

d'un club. Deux grands noms seuls ont passé les mers, et l'Indien même

les connaît et les cite: hâtons-nous de dire que ces deux noms

appartiennent à l'échiquier français, M. Deschapelles et M. de

Labourdonnais; les cercles d'Allemagne et les clubs d'Angleterre ne leur

opposent aucun rival.

Il a été donné à M. Deschapelles de rappeler, dans quelques

circonstances de sa vie militaire, les exploits de Boy le Syracusain:

après la bataille d'Iéna, il entra à Berlin avec notre armée

victorieuse, et se rendit au cercle des amateurs d'échecs, où il défia

le plus fort, en lui proposant l'avantage du _pion et deux traits_. Ce

fut un supplément à la bataille d'Iéna. Le cercle de Berlin fut battu en

masse et en détail. M. Deschapelles finit par offrir la _tour_. La

gravité méditative et l'organisation exacte et mathématique des

Allemands furent vaincues par le calcul vif et spontané de l'amateur

parisien.

Depuis une quinzaine d'années, M. Deschapelles, l'homme des hautes

combinaisons par excellence, a abandonné le champ-clos de l'échiquier.

C'est aujourd'hui M. de Labourdonnais qui tient le sceptre, et qui règne

et gouverne en roi absolu. M. de Labourdonnais est âgé de quarante-cinq

ans environ; tout, chez lui, annonce le maître du mat: le développement

de son front est vraiment extraordinaire; ses yeux, dominés par de

fortes protubérances, semblent toujours se fermer aux distractions

extérieures, en se mettant en rapport continuel avec les méditations de

l'esprit. Petit-fils de l'illustre gouverneur des Indes immortalisé dans

_Paul et Virginie_, doué d'une intelligence supérieure et d'une

persévérance d'application incroyable, il n'a jamais ambitionné que le

titre de premier joueur d'échecs du monde et son but a été atteint.

L'Europe sait que M. de Labourdonnais demeure rue Ménars, nº 1, à Paris,

dans le bel hôtel du Cercle des échecs, et que c'est là qu'il attend les

défis, et qu'il donne des leçons. Chaque jour, les étrangers arrivent de

tous les points de la carte, les uns avec la noble prétention de

combattre M. de Labourdonnais à armes égales; les autres, avec la

soumission modeste des inférieurs qui demandent avantage, tous heureux

de connaître le maître célèbre, et de croiser le pion avec lui. M. de

Labourdonnais ne refuse aucune proposition, aucun duel, il est prêt à

tout et à tous. A midi, les batailles particulières commencent dans le

vaste salon du club Ménars, chauffé à vingt degrés en hiver, et plein de

fraîcheur en été. Là figure l'état-major de M. de Labourdonnais,

c'est-à-dire cette élite d'amateurs qui peut battre tous les joueurs

anglais du club de Westminster, sans le secours et sans l'oeil du

maître. Dès que M. de Labourdonnais s'asseoit pour faire la partie de

quelque visiteur inconnu arrivé de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de La

Haye, de Londres, toute autre partie est interrompue; la foule se porte

au quartier général; elle s'étage autour du chef, et tous les yeux sont

cloués sur le doigt infaillible qui pousse en avant la _pièce_ ou le

_pion_ victorieux. Il est inépuisable, l'intérêt qui s'attache à ces

amusantes scènes, et quoique les profanes ne comprennent pas trop ce

genre d'émotion, il suffit de dire que les plus grands hommes en ont

fait leur passion favorite, pour justifier cet intérêt auprès de ceux

qui ne sont pas organisés pour le comprendre.

Plus heureux que Napoléon, M. de Labourdonnais a fait sa descente en

Angleterre, et il a triomphé d'Albion, qui, pour lui, n'a pas été

perfide, car l'échiquier anglais n'a point de case pour la mauvaise foi.

A cette époque, on parlait beaucoup en France de M. Macdonnell, qui,

disait-on, avait un jeu supérieur au jeu de M. de Labourdonnais. Tous

les Nababs arrivés de Pondichéry et de Calcutta, tous les envoyés de Sir

William Bentinck, gouverneur des Indes, tous les explorateurs de la

presqu'île du Gange, tous les Anglais enfin de l'_Est_ et de

l'_West-India_, tous attestaient que Sir Macdonnell d'Édimbourg était

plus fort que le brame Flé-hi, natif de Jagrenat et que, par conséquent,

il battrait aisément M. Deschapelles ou M. de Labourdonnais, ces

Français frivoles et légers comme tous les Français, traduits en anglais

dans les vaudevilles d'_Adelphi-theatre_. Un jour, M. de Labourdonnais

passa la Manche, incognito, et descendit à Londres. Dès qu'on apprit à

_Westminster-club_ que le célèbre joueur de Paris était arrivé à Jouey's

Hotel, _Leicester-Square_, une invitation poliment formulée lui fut

envoyée, et la bataille ne tarda pas de s'engager entre les deux ennemis

amis. Cette fois, M. de Labourdonnais trouva un adversaire digne de lui:

les Anglais n'avaient pas trop présumé de la force de leur champion. Ce

fut une lutte vive, acharnée, intelligente, comme Londres n'en verra

plus. La victoire pourtant devait rester à la France; elle fut claire

pour tous les yeux, et triomphalement établie par une série

incontestable de coups décisifs. Il faut le dire à l'honneur de

l'Angleterre, les clubistes de Westminster se comportèrent dignement à

la suite de cette mémorable bataille; ils donnèrent à M. de

Labourdonnais un dîner splendide à _Blabe-hall_, sur la rive gauche de

la Tamise, vis-à-vis Greenwich: les toasts furent portés avec des vins

de France, le champagne et le claret.

La mort de Macdonnell laisse depuis quelques années l'échiquier

britannique dans un degré fort remarquable d'infériorité. La dernière

partie, engagée par correspondance avec le club de Londres, a duré deux

ans, et a été signalée du côté de l'Angleterre par des erreurs

déplorables. En 1838, un article inséré dans le _Palamède_, et relevé à

Londres par le _Bell's-life_, blessa les susceptibilités d'un pays qui

compte le chancelier de l'échiquier parmi ses hauts dignitaires. Cet

article rappelait le supplément à la bataille d'Iéna, que M.

Deschapelles donna au club de Berlin, et dont nous parlions plus haut.

Au bruit de la levée de boucliers qui partait de Westminster, M.

Deschapelles sortit de sa retraite, et jeta le gant à l'Angleterre.

Alors les protocoles commencèrent, en attendant les hostilités. Des

députés du club britannique arrivèrent au club Ménars, à Paris, et

furent reçus avec une urbanité toute chevaleresque; il fut convenu que

les notes diplomatiques seraient échangées à l'issue d'un grand dîner

chez Grignon. Toutes les notabilités du jeu furent convoquées chez le

restaurateur du passage Vivienne: là se réunirent des artistes, des

banquiers, des pairs, des députés, des gens de lettres, des magistrats,

des généraux, des industriels, des médecins, des avocats, des rentiers,

tout le personnel du club Ménars, enfin, sous la présidence de M. de

Jouy. Le dîner fut très-amical; les Anglais burent à la France, les

Français à l'Angleterre; au dessert, les physionomies se rembrunirent,

et le cartel fut mis sur la nappe, pour dernier mets. On discuta jusqu'à

deux heures du matin pour jeter les bases d'un traité de guerre

convenable entre les deux nations. L'habileté du cabinet de Saint-James

perça notoirement dans ces débats: à l'aurore, la question n'avait pas

fait un pas. Il fut impossible de s'accorder, on ne conclut rien. M.

Deschapelles, qui se préparait à faire aussi sa petite descente en

Angleterre, rentra sous sa tente, et il ne resta de tout ce bruit que le

souvenir d'un excellent dîner chez Grignon.

Les soirées du club Ménars ont été fort animées en ces derniers temps,

et elles ont eu, au dehors, un retentissement prodigieux, à cause des

merveilleuses parties qu'a jouées M. de Labourdonnais, le dos tourné à

l'échiquier. Philidor, ce célèbre musicien et joueur d'échecs, avait le

premier mis en vogue ces incroyables tours de force, et personne après

lui n'avait songé à les renouveler. M. de Labourdonnais avait toujours

été vivement préoccupé de cette tradition, et ce laurier de Philidor

l'empêchait quelquefois de dormir. Un jour, il essaya une de ces parties

de combinaisons intuitives, et il réussit complétement: le lendemain il

en joua deux, et ne fut pas moins heureux. Le bruit de ces parties

courut la ville, et il émut vivement le monde de l'échiquier. On ouvrit

alors les portes du club Ménars aux amateurs et aux curieux, et ce qui

n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre fort restreint de témoins adeptes

éclata au grand jour d'une publicité solennelle. Ces deux parties se

jouaient au club, dans la grande salle du billard. M. de Labourdonnais

s'asseyait dans un angle, le dos tourné aux deux échiquiers, le front

sur le mur, le visage dans ses mains. Un amateur indiquait à haute voix

le mouvement stratégique de la _pièce_ ou du _pion_ avancés. Aussitôt M.

de Labourdonnais ripostait comme s'il avait eu l'échiquier sous les

yeux. A mesure que les parties allaient à leur fin, et que la double

fosse se jonchait de pièces tombées, le croisement de ces milliers de

combinaisons, opéré par les coups antérieurs, les coups présents et

futurs, et embrouillé à l'infini dans la mémoire du joueur aveugle,

devenait si effrayant à l'imagination des spectateurs, qu'une solution

heureuse semblait bien difficile et une double victoire impossible.

Qu'on ajoute ensuite aux inextricables difficultés inhérentes au jeu

l'assaut continuel des distractions qui arrivaient de toutes les salles,

le murmure des voix étouffées, le grincement des portes, l'agitation des

pieds, les exclamations involontaires de surprise, les gammes prolongées

des rhumes d'hiver, les salutations éclatantes et joyeuses des gens qui

entraient sans se douter de rien, tous ces incidents enfin dont un seul

peut dérouter l'attention, et couper dans la mémoire le fil des

combinaisons, et l'on se fera à peine une idée de ce miracle de

l'esprit. L'analyse physiologique de ce travail intérieur est

révoltante. On constate le fait; on ne l'explique pas.

Le joueur d'échecs qui s'est voué à son art avec passion mène une vie

pleine d'émotion et de charme: c'est un général qui livre cinq ou six

batailles par jour, et ne fait du mal à personne: il a toute

l'exaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la

volupté de la vengeance, comme dans la vie militaire; seulement il ne

verse point de sang humain. Le joueur d'échecs a adopté les formules des

professions héroïques; il dit: Hier j'ai battu le général Haxo, et il

sourit avec ovation; ou bien: Ce matin, le général Duchaffaut m'a battu,

et il baisse les yeux modestement. Il est ordinaire au club d'entendre

des phrases comme celles-ci:--Vous aviez une mauvaise position.--Votre

attaque a été faible sur la droite.--Vous avez engagé bien imprudemment

vos cavaliers.--Le général a bien manoeuvré pour sauver sa tour, etc.,

etc.--On croit toujours être au bivouac le soir d'une bataille. Et ce

qu'il y a de mieux au fond de cette passion innocente, c'est que le

dégoût et la satiété n'arrivent point; c'est que les illusions

enivrantes de la veille recommencent le lendemain; c'est que, pour le

joueur d'échecs, tout est vanité, hormis le _mat_. A la suite de ces

batailles il n'y a jamais de Cincinnatus désenchanté qui court à sa

charrue; jamais de Charles-Quint philosophe s'acheminant vers l'ermitage

de Saint-Just, par dédain de la gloire et des hommes: vainqueur, on

reste sur le champ de bataille; vaincu, on ressuscite ses morts, et on

recommence le combat; un peuple de spectateurs vous complimente, ou vous

console, selon la chance; six fois par jour, on passe sous des arcs

triomphaux ou sous les fourches caudines; et l'heure qui sonne à la

pendule du champ-clos vous retrouve toujours, là, sur le même terrain,

aujourd'hui contre des Anglais, demain contre des Russes, après-demain

contre la sainte-alliance, ou en pleine guerre civile contre des

Français, contre un parent, contre le meilleur ami. Gloire, émotion,

intérêt, chagrin, joie de tous les moments et de tous les jours! La

vieillesse même ne vous arrache pas aux molles fatigues de ces

campagnes. Il n'y a point d'hôtel des Invalides pour le héros de

l'échiquier. Voyez au club Ménars ce noble et frais chevalier de

Barneville! c'est le contemporain de Philidor et de J.-J. Rousseau; il a

joué avec Émile et Saint-Preux au café Procope; il a reçu la _pièce_ du

grand Philidor. Louis XV régnant, il commençait sa partie par le _coup

du berger classique_, à deux heures après midi, avec quelque

encyclopédiste du faubourg Saint-Germain. Aujourd'hui, à la même heure,

il débute par le _gambit_ du capitaine Évans, avec M. de Jouy, avec M.

de Lacretelle, avec M. Jay; et cette figure de vieillard si fraîche, si

calme, si bonne, a gardé les mêmes expressions de joie après une

victoire, le même rayonnement de bonheur, qui éclataient devant J.-J.

Rousseau ou d'Alembert. Quel magnifique et vivant plaidoyer en faveur

des échecs! et aussi quelle hygiène puissante oubliée par la médecine!

Cette bienfaisante activité de l'esprit, mise en jeu aux mêmes heures,

et appliquée au même but, régularise admirablement toutes les fonctions

du corps, et donne aux organes une routine d'existence facile que rien

ne peut interrompre. Un joueur d'échecs n'a pas le temps d'être malade,

ni de mourir aujourd'hui, parce qu'il faut qu'il fasse sa partie demain.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 26 / 49 段