Je présumais bien que le discours d'Auguste, prononcé dans des

circonstances aussi peu favorables que celles qui l'entouraient, était

de ceux pour lesquels les journaux ont fait stéréotyper cette phrase:

«_La voix de l'orateur ne parvient pas jusqu'à nous._» J'avais tout

prévu: nous avions quatre copies du discours improvisé; je les portai à

différentes feuilles, et le soir, Auguste et moi nous allâmes corriger

nous-mêmes les épreuves, jeter au bas des paragraphes quelques

parenthèses: (_Bien._) (_Très-Bien._) (_Vive sensation._) (_Assentiment

général._)..... Nous changeâmes quelques mots échappés _à la chaleur de

l'improvisation_; quelques passages ajoutés après la discussion

achevèrent de rehausser la harangue, et moyennant ces petites

précautions qu'un député intelligent et soigneux de sa réputation ne

néglige jamais, Auguste put s'attendre à recevoir de ses commettants de

légitimes félicitations.

Elles arrivèrent nombreuses et empressées; il était le protecteur de son

arrondissement, le sauveur de son pays, la gloire de sa patrie. Chaque

lettre de congratulation contenait en même temps une demande, une

prière, une pétition, un placet, une sollicitation ou une commission.

Chaque commettant émettait un désir, un voeu, un souhait, une envie: le

député était proclamé par tous la providence de son arrondissement; mais

on ne voulait pas que ce fût là une sinécure. On le chargeait des

emplettes pour toutes les dames: livres, modes, fantaisies, ustensiles,

porcelaines et mobilier; il devait être l'avocat de toutes les

prétentions, faire valoir tous les droits anciens nouveaux, passés,

présents et futurs, être l'écho de tous les mécontents, le patron de

toutes les ambitions et de toutes les exigences; on lui confiait le sort

de deux ou trois écoliers, qu'il devait aller visiter souvent, faire

sortir, et amuser et régaler les jours de congé; on le rendait

responsable des fautes de quatre ou cinq étudiants en droit ou en

médecine, dont il devait surveiller la conduite. L'arrondissement avait

aussi ses vues sur la fortune de l'État; il fallait s'y consacrer sans

réserve, obtenir des secours et des faveurs en argent, en volumes, en

tableaux ou en statues; faire construire des ponts, tracer des chemins,

exhausser des vallées, aplanir des montagnes, disposer des régiments de

l'armée et détourner des fleuves. Auguste succombait; il pliait sous le

fardeau des ports de lettres; des avances continuelles dévoraient sa

fortune.

Il n'était pas au bout de son rôle de providence. Les solliciteurs

assiégeaient sa porte dès le matin: il s'épuisait en apostilles; les

petites audiences absorbaient tout son temps. Toutes les infortunes

départementales accouraient à lui; sa bourse se tarissait en prêts et en

aumônes, deux mots plus synonymes qu'on ne paraît le croire. A son

arrivée à la chambre, il était assailli par de nouvelles importunités;

on venait exprès de province pour le voir et pour l'entendre: il ne

pouvait refuser des billets de séance, une lettre de recommandation pour

voir les monuments publics, quelques heures de son temps pour faire les

honneurs de Paris et une présentation au ministre.

Les honneurs vinrent le consoler de ces tribulations: il fut invité à la

cour. Pour le coup, il se regarda comme un personnage: il songea aux

emplois, et après avoir tant demandé pour les autres, il crut pouvoir

penser à ses propres désirs. Sans être exalté dans ses opinions

politiques, sans avoir d'injustes préventions, sans prétendre jouer le

personnage du paysan du Danube, Auguste avait pris la sage résolution de

s'éloigner de tout ce qui risquait de porter quelque atteinte à son

indépendance. Je ne sais s'il a changé d'idée à ce sujet, mais

dernièrement il m'a dit que si tous ceux qui blâment le pouvoir s'en

approchaient un peu plus, ils seraient peut-être moins sévères pour lui.

Il est vrai qu'Auguste est décoré; il m'a affirmé aussi que la

décoration était un objet indispensable à un député. Selon moi, ce

signe, bien loin de le distinguer, le rejette dans le domaine commun.

Le député suit la loi des âges divers, celle que les poëtes ont tracée.

Jeune, il est ardent aux innovations, prompt à recevoir les impressions

du dehors.

Dans l'âge mûr, il est ambitieux, et, quelle que soit la route qu'il

suive, il ne l'a prise que pour arriver au pouvoir et à la renommée, les

deux objets constants de toutes ses prédilections.

Vieux, il y a un passé qu'il loue, qu'il vante et qu'il aime; il feint

de croire lui-même, et il voudrait persuader aux autres qu'il pleure le

temps de ses convictions, tandis qu'il ne regrette que le temps de sa

vigueur physique et de sa supériorité intellectuelle.

Le député se reconnaît généralement à une certaine gourme de principes

qu'il expose avec une emphatique complaisance, quel que soit le camp

dans lequel il combat. Son allure provinciale contracte de sa position

nouvelle une assurance souvent comique: à force de traiter les grands

sur le pied de l'égalité, il croit avoir le droit d'agir

très-cavalièrement avec les autres. Il aime à parler souvent de ce qu'il

fera, de ce qu'il empêchera, de ce qu'il défendra et de ce qu'il

permettra; il y a du grotesque dans l'idée qu'il a de sa force

politique: la gravité de nos institutions n'est pas suffisante pour

retenir le rire que menace d'exciter cette prodigieuse outrecuidance.

Il y a une chose que la raideur de quelques députés nous a apprise et

qui n'existait pas dans nos moeurs: c'est le pédantisme en matière

politique.

Je finirai par un dernier trait, et qui résume toute ma pensée à ce

sujet.

Après une joyeuse nuit, quelques jeunes gens montés sur des ânes

parcouraient le bois de Boulogne; les grilles étaient fermées, et les

gardiens refusaient de les ouvrir avant la pointe du jour. Dans la

troupe libertine se trouvait un député: à toutes les objections du

concierge, il répondait sérieusement et du haut de son âne: «Ouvrez, je

suis membre de la chambre des députés.»

Les hommes simples et dévoués à leur mandat, étrangers aux séductions de

la cour et de la ville; les hommes laborieux et qui se consacrent à

d'utiles et obscures études avec patience et avec désintéressement, les

nobles organisations, les hommes à vues élevées, les talents éclatants

et supérieurs quoi qu'ils fassent, les hommes droits et intègres, ceux

qui apportent humblement l'amour du pays et la science de ses besoins,

et enfin les hommes de courage et de conviction ne manquent pas à nos

assemblées. On les trouve assis à côté des dandy, des nuls, des serviles

et des mouches qui bourdonnent sans relâche autour du coche de l'État.

Il y a vingt types dans la chambre des députés; il n'y a pas un

caractère que l'observation puisse saisir et présenter comme forme

générique.

C'est peut-être parce qu'il n'y a de sérieux que la réalité. Dans nos

moeurs sociales, en politique, nous n'avons plus d'aristocratie, nous

n'avons pas encore de démocratie; entre ces deux extrêmes, tout se meut

et s'agite; le daguerréotype lui-même ne saurait fixer sur le papier ces

images mobiles et incertaines.

EUGÈNE BRIFFAULT.

[Illustration: LA CHANOINESSE.]

[Illustration]

LA CHANOINESSE.

LE faubourg Saint-Germain, type incarné du dix-huitième siècle, est

attaché à ses souvenirs comme une coquette surannée, opiniâtre dans ses

idées comme un vieillard, hyperbolique dans ses illusions comme un

adolescent. Le lendemain d'une défaite, il parle de ses prochains

triomphes; et jamais les mécomptes n'ont lassé son espoir. Fier et

railleur, il méprise la puissance des faits: pour lui Napoléon a

toujours été Bonaparte, et Louis-Philippe le duc d'Orléans. Ennemi

irréconciliable de la Chaussée-d'Antin qui représente le dix-neuvième

siècle, il lui fait une guerre de cruelles moqueries, la poursuit de ses

sarcasmes, et désole par ses dédains les bourgeois opulents, qui ont la

manie de le singer après l'avoir vaincu. Confiant dans l'avenir, malgré

les déceptions du présent, il a toute l'assurance d'une beauté qui fut

longtemps sans rivale, toute la malice d'une vieille dévote qui vit de

foi et d'espérance, mais fort peu de charité.

Toutefois dans son opposition le faubourg Saint-Germain montre toujours

une habile logique. Il ne va pas, ainsi que les héros parlementaires, se

placer sur le terrain de ses ennemis, et lutter avec eux sur des

questions qu'ils ont eux-mêmes posées. Discuter une opinion, c'est la

reconnaître. Le faubourg Saint-Germain se garde bien de cette

maladresse: son opposition est toute négative. Sous l'empire, on

proclamait la gloire des batailles; le faubourg Saint-Germain vantait

les douceurs de la paix. Sous la restauration, la Chaussée-d'Antin était

libérale, le faubourg Saint-Germain absolutiste. Aujourd'hui, la

Chaussée-d'Antin est sceptique et presque impie, le faubourg

Saint-Germain s'est fait dévot, en cela seul infidèle au dix-huitième

siècle. Aussi est-il religieux, non pas parce qu'il croit, mais parce

que ses adversaires ne croient pas. Pour lui, la vertu consiste à se

placer à l'antipode des régions ennemies.

Une fois ce rôle accepté, le faubourg Saint-Germain ne recule devant

aucune des conséquences. Il augmente le personnel de ses couvents,

stimule le zèle de ses missionnaires, et voit bientôt accourir la milice

des moines de tout sexe et de toute couleur, pénitents blancs, noirs,

gris, frères de Saint-Joseph, soeurs de la Miséricorde, franciscains,

dominicains et bernardins. Le faubourg est devenu un microcosme du

catholicisme. La métropole est à Saint-Thomas-d'Aquin, le siége des

conciles à l'Abbaye-aux-Bois, la retraite des néophytes au Sacré-Coeur,

et celle des vétérans hors de combat à Sainte-Valère.

Cette résolution de prendre le contre-pied de son siècle a bien quelque

chose d'énergique; mais elle a dû produire d'étranges anomalies. Une des

plus curieuses, sans contredit, est cette variété de l'espèce monacale,

qu'on appelle chanoinesse.

La chanoinesse est une demoiselle d'un âge mûr, qui est religieuse sans

être cloîtrée, dame sans être mariée, comtesse sans être noble.

Pour acquérir ces précieux droits, il suffit de s'adresser à quelqu'un

des petits princes catholiques de l'Allemagne, et moyennant trois ou

quatre mille francs expédiés, soit en Saxe, soit en Bavière, soit dans

une des provinces Rhénanes, on fait partie d'un chapitre tudesque, dont

l'existence est toute nominale, et n'a de réalité que comme annexe de

l'un des soixante budgets qui alimentent l'une des soixante

constitutions de la bienheureuse Allemagne. C'est là tout ce qui reste

des empiétements de la féodalité sur les domaines de l'église; c'est le

dernier débris de la puissance spirituelle de l'empire après la longue

et sanglante querelle des investitures.

Il y a dans le genre _chanoinesse_ plusieurs espèces. L'une se compose

des demoiselles nobles et pauvres, qui sacrifient une faible dot pour

obtenir, sans se mésallier, l'heureux droit de s'appeler madame.

Celles-là mènent une vie pâle et décolorée, et remplacent les douceurs

de la famille par la joie des oeuvres pieuses.

L'autre est aussi de haut rang, et comprend les demoiselles déjà

émancipées de fait, qui veulent l'être de droit. C'est une race hautaine

et tant soit peu philosophique, qui se rit des préjugés de castes et

surtout des préjugés de femmes. Sans avoir de fortune, elles savent, par

leurs séduisantes allures, se créer un rôle brillant. Elles exploitent

surtout avec un rare bonheur la vanité des étrangers opulents, tout

fiers d'être reçus, à leur débarquement, par une descendante en ligne

directe d'Anne de Bretagne ou du roi René.

La troisième espèce et la plus digne d'étude est celle des riches

roturières qui veulent effacer leur origine sous le titre de comtesse,

et voiler les malheurs de jeunesse sous un nom matrimonial. Voilà celle

que nous nous proposons de peindre.

Une fois en possession de son diplôme, la chanoinesse s'établit au

faubourg Saint-Germain; c'est là seulement qu'elle peut être prise au

sérieux. Dès lors commence pour elle une nouvelle existence; elle forme

une classe à part dans la société: elle n'est ni fille, ni femme, ni

veuve. Il y a des sophistes qui prétendent qu'elle est tout cela à la

fois.

Elle n'est pas noble, car elle n'a pas d'aïeux; elle n'est pas

roturière, car elle est comtesse.

Elle n'appartient pas au monde temporel, car elle est devenue l'épouse

de Jésus-Christ; elle n'appartient pas au monde spirituel, car elle

conserve toute sa liberté, tous ses plaisirs, toutes ses joies.

Elle a pris le voile, et ne le met pas; elle a un oratoire, et ne prie

pas; elle a un confesseur, et ne se repent pas; elle a un amant, et n'y

renonce pas.

Tout chez elle est fiction, et son titre, et son célibat, et son

couvent: c'est une existence sans harmonie et sans liens. Et comme,

après tout, même un défaut d'harmonie doit avoir sa logique, tout chez

elle se ressent de cette révolte sociale: ses manières sont équivoques,

son allure empruntée, et sa vie remplie de gênes... Elle n'est pas

admise chez les femmes qui se piquent d'être vertueuses, parce que ses

moeurs sont trop libres; elle est repoussée par les femmes faciles,

parce qu'elle est trop prude. Chez les dévots on la compare à un prêtre

défroqué; chez les incrédules on lui reproche de s'être affublée du

froc. Les uns ne veulent pas d'elle, _quoique_ religieuse, les autres

_parce que_ religieuse. Partout elle souffre des péchés de sa double

nature.

C'est en voyant les tribulations de la chanoinesse que j'ai appris

combien l'androgyne, s'il existait, serait un être malheureux. Dédaigné

par les hommes, parce qu'il est homme; haï par les femmes, parce qu'il

est femme, il n'aurait les bénéfices ni de la figure mâle de l'un, ni

des formes délicates de l'autre. Il ne demanderait que la moitié du

bonheur qu'il peut donner ou recevoir, et il ne lui serait même pas

permis de se partager. Amant et amante à la fois, il ne trouverait pas

qui aimer, ni par qui être aimé. Avec ces doubles facultés qui ne

peuvent ni être satisfaites, ni se satisfaire elles-mêmes, il

s'épuiserait en vains désirs, se débattrait impuissant sous sa trop

grande puissance, et maudirait le ciel qui, en faisant pour lui plus que

pour tout autre, lui interdit en même temps d'user de ses trésors.

La chanoinesse a perdu sa mère de bonne heure; c'est ce qui explique sa

position excentrique et son célibat, et bien d'autres choses qui ont

précédé et peut-être motivé son entrée dans les ordres. Son père, homme

simple et débonnaire, dont toute une vie de labeurs a été consacrée à

gagner les richesses qu'elle gouverne, fuit le monde qu'elle recherche,

et se retranche dans la solitude contre les réceptions brillantes

qu'elle affectionne. Sur sa figure septuagénaire se lisent quelquefois

des reproches; mais jamais sa bouche ne les fait entendre, soit qu'il

les dédaigne, soit qu'il les ait épuisés. Ainsi privée de sa mère par la

mort, séparée de son père par sa vie, la chanoinesse n'a pas de famille.

Toutefois, pour compléter les illusions de son titre matrimonial, elle

se dévoue habituellement à l'éducation de quelque produit collatéral,

choyé, fêté, gâté au delà du possible, qui l'appelle _ma tante_; cet

enfant est pour elle si adorable, et pour tout ce qui l'environne si

insupportable, qu'on s'égare à expliquer l'aveugle tendresse qu'elle lui

prodigue. Jamais, au surplus, on ne parle de la mère; il n'en reste dans

la maison aucun souvenir. Quant au père, on est moins discret; mais

l'indiscrétion n'est alors que de la diplomatie. Dans un de ces moments

de feinte indifférence où les femmes semblent laisser tomber des paroles

au hasard, la chanoinesse vous dira que cet enfant est fils de quelque

prince exotique; elle se garde bien de donner à cet aveu l'air d'une

confidence; non, elle s'y arrête d'autant moins qu'elle y attache une

importance plus grande. Elle se soucie peu, en effet, que dans votre

esprit vous lui attribuiez les honneurs de la maternité, pourvu que

cette maternité vienne de haut. Avec un prince, il n'y a pas de chute,

il n'y a que des conquêtes. N'ayant d'autres principes de vertu que des

principes de vanité, elle craindrait peu de jouer avec Jupiter le rôle

d'Europe, d'Alcmène, ou de Danaé; mais elle n'accepterait pas d'être

Vénus, s'il lui fallait épouser le serrurier Vulcain.

Le costume de la chanoinesse est en harmonie avec toute sa manière

d'être, c'est-à-dire qu'il est sans harmonie avec le milieu social

qu'elle recherche. Dans l'ensemble de sa toilette, elle est toujours en

arrière sur la mode; dans les détails, elle vise à ce qu'il y a de plus

nouveau. Ses bonnets seront de la veille, son fichu, sa collerette, sa

guimpe seront du dernier genre, et sa robe aura une coupe surannée. Elle

a résisté avec entêtement aux manches à gigot, et elle a été des

premières à porter _une fiorella_; elle a combattu avec ardeur le retour

des manches plates, et elle s'est coiffée avec enthousiasme du bonnet à

la paysanne: aujourd'hui, elle ne porte pas encore de volants, et déjà

elle a épuisé le bonnet à barbes. Au reste, comme, à part ce qu'elle

appelle les chiffons, elle affecte une grande sévérité de mise, elle a

adopté, comme type de cette sévérité, la robe de satin noir: c'est la

seule chose qui n'ait pas lassé sa fidélité. Même depuis que la robe de

satin est descendue dans la rue, la chanoinesse ne l'a pas abandonnée.

Le reste de sa personne la garantit contre les méprises.

Entrez maintenant dans le boudoir de la chanoinesse: vous trouverez

comme partout les mêmes contrastes. Sur la cheminée, l'agneau sans tache

sculpté en albâtre blanc est couché entre deux vases étrusques ornés de

faunes et de satyres. Un prie-Dieu gothique fait pendant à une

chiffonnière en palissandre; des statuettes de Pradier figurent à côté

de chérubins du moyen âge. Dans le fond d'une alcôve à demi close par

les plis ondoyants d'une draperie soyeuse, s'élève un vaste crucifix: à

l'un des angles est suspendu un bénitier de la renaissance, à l'autre se

voit une statue de la Vierge immaculée, et au pied de ces saintes

images, un voluptueux divan semble inviter à des pensées qui n'ont rien

de virginal. De chaque côté de la cheminée sont placées deux élégantes

petites bibliothèques en citronnier, fermées par des panneaux dont les

glaces sont doublées en taffetas bleu de ciel. L'une reste toujours

entr'ouverte, et laisse apercevoir des livres de piété, dont les riches

dorures et les reliures éclatantes sont encore dans toute leur

fraîcheur; l'autre, soigneusement fermée, semble avare de ses mystérieux

trésors. Les initiés prétendent qu'elle renferme les oeuvres complètes

de George Sand et de Balzac. De méchantes gens parlent de Crébillon

fils.

Depuis qu'elle a été affranchie par son entrée dans les ordres, la

chanoinesse reçoit beaucoup, reçoit avec faste, et n'ignore pas qu'un

puissant moyen d'attraction est un bon cuisinier. Aussi ne manque-t-il

rien à la partie matérielle des repas; mais ce que l'on peut appeler la

partie intellectuelle, c'est-à-dire le vin, y est détestable. Pour la

constitution d'une bonne cave, il faut un maître de maison. Or, le père

de la chanoinesse a depuis longtemps abdiqué; il ne figure à table que

comme un comparse obligé. Au surplus, les repas y sont gais, les hommes

assez aimables, et les femmes assorties pour satisfaire les goûts

modestes; car la maîtresse de la maison redoute avant tout les

supériorités féminines.

Aussi le personnel des femmes se renouvelle-t-il souvent: en effet, même

la plus médiocre n'accepte pas longtemps un rôle secondaire, et celle

qui par nature a besoin d'être dominée, préfère devenir l'esclave d'un

homme, parce que l'esclavage a ses profits. Si par hasard une coquette

de quelque mérite se montre chez la chanoinesse, elle disparaît

promptement, même sans avoir besoin d'être éconduite. Deux coquettes se

devinent si bien, qu'il n'y a pas entre elles de liaison possible: l'une

ne saurait duper l'autre; et pour une coquette, il faut qu'une amie soit

une dupe.

Sous ce rapport la chanoinesse a fort heureusement rencontré: elle a une

amie. Cette amie est jeune; elle pourrait même être belle, si ses traits

réguliers étaient animés par la pensée. Mais jamais cet oeil terne n'a

brillé d'amour ou de haine; jamais ce front lisse n'a été contracté par

la passion; jamais ces lèvres vermeilles ne se sont ouvertes que pour

laisser échapper d'insignifiantes paroles, ou un sourire sans

expression. Amélie est une de ces grandes adolescentes qui servent

d'auxiliaires aux coquettes, sans jamais devenir des rivales. Aussi la

chanoinesse s'en sert-elle à merveille. C'est avec Amélie qu'elle fait

ses courses aventureuses; c'est avec Amélie qu'elle va au bal masqué;

c'est avec Amélie qu'elle va à la messe. Si elle fait circuler une

médisance, c'est par la bouche d'Amélie; si elle veut risquer un propos

glissant, c'est Amélie qui le débite avec toute l'innocence de

_Vert-Vert_; si elle médite une conquête, c'est Amélie qui commence

l'attaque. Ce que la chanoinesse pense, Amélie le dit; ce qu'Amélie dit,

la chanoinesse le fait. Il y a chez Amélie une si forte dose

d'enfantillage, qu'elle folâtre toujours avec les positions les plus

équivoques: elle écarte en riant les soupirants malheureux; elle pousse

avec naïveté le préféré dans le boudoir. Enfin, c'est Amélie qui est le

grand ressort de toutes les intrigues, et, comme un ressort machinal,

elle suit sans conscience l'impulsion donnée.

A côté de l'amie figure, comme habitué constant et inamovible, un petit

homme bruyant, empressé, affairé, qui, à chaque interpellation de la

dame du logis, ne manque jamais de lui donner avec emphase le titre

qu'elle a acheté. «Plaît-il, madame la comtesse? Oui, madame la

comtesse; non, madame la comtesse; oh! madame la comtesse.» Infatigable

porte-voix de sa dignité, il semble avoir pour mission de rappeler sans

cesse les hommages que l'on doit à la divinité du lieu. En le voyant

bourdonner autour d'elle, affecter de lui parler à l'oreille, gronder

les domestiques et faire avec tapage les honneurs du salon, vous

demandez quel est ce personnage, et vous apprenez que c'est le porteur

complaisant des lettres intimes, l'intermédiaire officieux des

négociations mystérieuses, le secrétaire d'ambassade de la diplomatie

canonicale.

En dépit des airs de grandeur que se donnent les parvenus, toujours

quelque maladresse trahit le péché originel. Un marchand a beau acheter

un château, un titre, des amis complaisants, des prôneurs empressés, au

moment même où il se drape en prince, un faux mouvement met à nu ses

infirmités natives. Le roi bourgeois est toujours plus bourgeois que

roi. L'étude constante de la chanoinesse est de combattre ses souvenirs,

de triompher de son passé. Pour tout ce qui est de surface, elle y

réussit assez bien; mais il reste dans les replis du coeur quelques

impressions qu'elle ne peut effacer; il y a toujours sous son front

quelque lobe cérébral qu'elle tient de son père. Le vice bourgeois de la

chanoinesse, c'est de jouer à la bourse. Tous les jours son agent de

change vient secrètement s'enfermer avec elle, et, dans de longs

tête-à-tête, étudier les mouvements de la hausse et de la baisse. On a

longtemps cru que ses conférences voilaient autre chose que des reports

et des jeux de bourse. La coquette laissait dire, parce qu'elle trouvait

son compte à ces médisances: un amant de plus est un hommage de plus; et

la passion de coeur qu'on lui prêtait dissimulait d'autant mieux la

passion d'argent qui la dévorait. Néanmoins des gens qui se disent bien

instruits affirment que toutes ses relations avec l'agent de change

n'étaient autre chose que des relations financières.

Aux premiers jours de sa dignité, la chanoinesse avait voulu se montrer

difficile, et n'admettre chez elle que des noms emblasonnés; mais les

nobles du faubourg s'étaient montrés aussi difficiles qu'elle, en

repoussant ses invitations. Son parti fut bientôt pris; car les

coquettes ont toujours une certaine fierté qui les protége contre

l'insulte; et il lui fut aisé de remplacer les nobles dédaigneux par des

artistes, des littérateurs et d'aimables oisifs, qui reconnaissaient sa

généreuse hospitalité par leurs complaisances et leurs hommages.

Environnée de ce cercle joyeux de convives indépendants, la chanoinesse

trône avec assez de grâce pour les maintenir, avec assez d'abandon pour

donner toute liberté à leur esprit. C'est à table qu'elle déploie le

luxe de sa coquetterie: elle stimule les appétits gourmands, fait du

sentiment avec les poëtes, parle de progrès aux humanitaires, trouve un

mot aimable pour chacun de ses adorateurs, et ne néglige pas quelque

homélie religieuse, qui va à l'adresse de son aumônier, et passe

inaperçue pour les sceptiques, occupés au culte de la matière

représentée par les oeuvres culinaires d'un habile Vatel.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 25 / 49 段