Honneur encore une fois à la sage-femme qui, sans aucune des

compensations flatteuses dont le monde entoure celles qui se vouent à

une des célébrités d'un autre genre, accomplit chaque jour une oeuvre

utile, et composée d'un million de petites choses, qui la rendent grande

et respectable aux yeux de tous!

La sage-femme ordinaire s'efface complétement, quand on a vu de quoi se

compose le rôle de la sage-femme en chef à la Maternité.

L'hospice de la Maternité admettait autrefois de rares visiteurs;

maintenant on n'y pénètre plus. Il arriva un jour qu'un de ces curieux,

qui avait obtenu une permission pour visiter l'hospice, y reconnut... sa

soeur.

Comment parler dignement de la sage-femme qui a inventé le

biberon-tétine et le bout-de-sein en gomme plus ou moins élastique, le

biberon à calorifère; qui tient une pension et crée chaque année un

nouveau procédé d'enfantement?

Or, de même qu'un état, un biberon ne s'improvise pas en un jour: il

faut au préalable que la philanthropie l'ait adopté, qu'il ait été jugé

digne d'un brevet d'invention, ou tout au moins de plusieurs médailles;

les principaux médecins sont consultés sur l'influence humanitaire du

biberon, sur l'importance sociale du bout-de-sein, et accordent leur

sanction, pour peu que la sage-femme ait mis quelque talent à prouver

l'utilité de sa découverte. Munie des attestations les plus honorables,

la sage-femme démontre chimiquement que toutes les inventions qui se

rapprochent de la sienne à l'aide d'une imitation plus ou moins

ingénieuse sont la perte des nourrices et l'écueil de l'allaitement.

Parvenue à l'état de professeur, elle donne la main aux célébrités

médicales de son époque; son auditoire n'est composé que de femmes,

comme jadis les mystères de la bonne déesse. Elle n'en est pas moins

placée à l'apogée de la science; son nom fait autorité. Elle a un

éditeur, mais un éditeur scientifique. Elle applique le forceps avec

autant de sang-froid que d'autres en mettent à broder une écharpe ou à

donner le jour à une paire de bas. On sait que la Faculté a refusé

récemment un diplôme de médecin à une femme qui en était digne sous tous

les rapports. Le docte corps a craint peut-être les rivalités, et

l'influence d'un si noble exemple sur les destinées de la médecine. Ce

fait paraît bizarre, il est simplement, selon l'expression vulgaire,

renouvelé des Grecs. L'aréopage, ayant remarqué que les connaissances

médicales se répandaient beaucoup trop parmi les femmes, proscrivit les

accoucheuses. Le préjugé de la sage-femme était tellement enraciné chez

les dames d'Athènes, qu'elles aimaient mieux mourir que d'être

accouchées par des hommes. Agnodice porta l'amour de son art jusqu'à se

déguiser en homme et à venir en aide à son sexe sous le costume d'un

Athénien. L'androgyne naquit d'un arrêt draconien de l'aréopage.

Agnodice, convaincue d'avoir pratiqué l'accouchement en dépit de

l'aréopage, fut condamnée à mort. Elle obtint sa grâce à la prière des

Athéniennes les plus distinguées. Le tribunal eût mieux fait peut-être,

en matière d'accouchements, de se déclarer incompétent.

On permet à la sage-femme d'être professeur dans sa spécialité, et même

d'envoyer des élèves dans les départements; celles qui ont exercé sous

ses yeux et sous sa main n'oublient pas de le mentionner sur leur

enseigne.

Le rôle de la sage-femme, nous l'avons dit, n'est point borné aux

pratiques vulgaires de l'accouchement: l'hygiène de son sexe la regarde

spécialement; nommer la sage-femme, c'est nommer le médecin de toutes

les maladies et de toutes les faiblesses de son sexe.

Quand un enfant a vu le jour et qu'il est exempt de _meconium_, la

sage-femme n'est pas au bout de ses épreuves: il faut encore qu'elle le

pare, qu'elle le festonne, qu'elle l'illustre; heureusement les langes

sont prêts; elle a même sous la main les vêtements de celui qui, d'après

Fitche, est le roi de la création. Le petit béret de velours orné de

rubans, la chemise de batiste, les fines broderies, tout cela passe par

les mains de la sage-femme; elle serait au désespoir qu'une autre

qu'elle inaugurât le nouveau-né. Ainsi emmaillotté, ajusté et adonisé

comme un Amour de Watteau, elle le présente à la famille, qui est forcée

d'avouer qu'après ce Cupidon lui-même, ce qu'il y a de plus admirable au

monde, c'est la sage-femme.

L. ROUX.

[Illustration]

[Illustration: LE DÉPUTÉ.]

[Illustration]

LE DÉPUTÉ.

Électeurs de ma province,

Il faut que vous sachiez tous

Ce que j'ai fait pour le prince,

Pour la patrie et pour vous.

BÉRANGER.

HEUREUSEMENT il ne s'agit pas d'un portrait politique!

J'ai été élevé avec Auguste de ***; mais pour tous deux les phases de la

vie ont été bien différentes. Pendant que je me trouvais jeté presque

violemment dans une lutte quotidienne, soldat de la presse, sans autre

arme, sans autre appui et sans autre fortune que ma plume, sa vie

s'écoulait exempte de vicissitudes au fond de sa province natale et dans

la demeure de ses pères. Après les années consacrées à ses études, il

eut tout le loisir et tout le calme nécessaires pour examiner par quelle

porte il lui convenait le mieux d'entrer dans le monde; il prit son

temps, il ne mit aucune hâte, et ce fut avec une tranquillité parfaite

qu'un beau matin il se dit à lui-même: «Je voudrais être député.» Il

avait trente-six ans lorsque cela lui arriva.

Averti de cette résolution, j'en fus surpris d'abord, inquiet ensuite;

mais lorsqu'Auguste m'eût appris qu'au moyen de ses grands biens il

avait acquis dans la contrée une influence toujours disponible qui le

plaçait en quelque sorte, sinon au-dessus, du moins en dehors des

rivalités électorales, je fus plus rassuré, et j'attendis le résultat du

scrutin.

Auguste fut proclamé député de l'arrondissement de.... Il y a de cela

deux ans.

Lorsqu'il vint à Paris, sa première visite fut pour moi. Il était

presque effrayé de ce qu'il avait osé faire; le redoutable honneur qu'il

avait brigué et obtenu l'épouvantait. Il me demandait des conseils; il

était éperdu et troublé; la tête lui tournait, et il avait des vertiges,

comme s'il se fût trouvé transporté tout à coup au sommet d'un édifice

élevé. Je le rassurai de mon mieux, n'osant pas trop rire de ses

frayeurs; car, dans ses craintes, on voyait percer de singuliers

mouvements de vanité secrète et même d'orgueil pour le titre dont il

était revêtu.

Dans les premiers moments, il rechercha mes avis; plus tard, peu de

temps après, il m'offrit sa protection.

Il s'opéra dans la personne d'Auguste une métamorphose, sinon subite,

prompte du moins et presque totale. La première chose dont il se

débarrassa fut sa timidité naturelle, j'allais dire sa modestie. Et

j'avoue qu'il ne tint qu'à moi de prendre une bien haute idée du mandat

électif, en voyant avec quelle rapidité il avait développé en lui les

facultés intellectuelles, le don de voir, celui de prévoir, et,

par-dessus toute chose, l'aptitude à diriger. A la fin du premier mois,

je cherchais sans le retrouver l'homme que j'avais vu si tremblant

devant les obligations qui lui étaient imposées, et si justement jaloux

d'être à même de les remplir. Auguste ne doutait plus de rien. Je

l'avais entendu parler avec un humble dévouement de ce qu'il désirait

obtenir pour notre arrondissement; bientôt il avait annoncé des projets

d'amélioration départementale; maintenant il ne songeait plus qu'au

bonheur, au salut même de la France, quelquefois même, il arrangeait les

affaires des deux mondes. Il est vrai que ces importantes pensées ne lui

permettaient plus de se rappeler ce qu'il avait promis à ses

commettants; c'est le nom qu'il donnait aux électeurs.

Le voyant avancer ainsi à pas de géant dans la carrière, je crus qu'un

travail opiniâtre et l'examen assidu des plus importantes questions

remplissaient tout le temps qu'il passait hors de l'assemblée, et qu'il

se préparait ainsi à d'éclatantes destinées, l'objet caché de ses rêves

parlementaires. Et de fait, son petit logis, l'appartement garni qu'il

occupait dans un des plus paisibles hôtels de la rue de Beaune, était

studieusement encombré de papiers, d'imprimés, de volumes et de

brochures, de tous les formats et de toutes les couleurs, à ne les juger

que sur la couverture. Je m'extasiais et j'admirais; j'osais à peine

porter une main profane sur cet amas de science et de lumières qui

devait tant faire pour la prospérité nationale. Je me hasardai cependant

à prendre une brochure: les feuillets n'en étaient pas coupés; je pris

un volume: il était intact; je saisis une liasse d'imprimés: ils étaient

vierges de toute lecture. J'interrogeai Auguste sur ce qu'il comptait

faire de ces trésors d'érudition politique; il me répondit, en mettant

sa cravate, que c'étaient les imprimés qu'on lui distribuait à la séance

et qu'on envoyait à son adresse; qu'il avait voulu les examiner, qu'il

s'y croyait consciencieusement engagé; mais que, dans l'impossibilité de

les lire tous, il avait pris le parti de n'en lire aucun. «Au reste,

ajouta-t-il, nous causons beaucoup, et c'est en causant qu'on

s'instruit. La conversation vaut mieux que les livres; l'entretien d'un

homme instruit et d'un homme supérieur est un livre vivant. C'est ainsi

que Casimir Périer s'est formé.» Je restai stupéfait. Les gentilshommes

de l'ancien régime, ces fils de bonne mère, qui savaient tout, sans

avoir rien appris, ne se piquaient point de lecture; mais pour s'excuser

ils n'avaient assurément rien trouvé d'aussi ingénieux que ce que je

venais d'entendre.

Il me prit fantaisie de savoir quels pouvaient être les doctes

entretiens qui avaient si bien formé mon ancien camarade. Je le suivis

au Palais-Bourbon, et pendant qu'il se rendait à la salle des

conférences, je montai dans une tribune publique. La séance devait être

intéressante, il y avait foule partout.

Ce qui surprend le plus à la vue de l'assemblée législative, c'est la

confusion et le pêle-mêle; on ne peut distinguer aucun des traits de

cette physionomie mouvante et sans cesse agitée. Avant 1830, il était

possible de désigner quelques-uns des caractères particuliers au député.

L'âge de quarante ans formait celui de son extrême jeunesse; le paiement

de 1,000 francs de contributions indiquait une certaine position

sociale; et à l'aide de cette double indication on retrouvait sur la

figure du député une partie du signalement qui désigne à tous les

regards un riche propriétaire, d'âge mûr, poussé par un grain d'ambition

hors de son fief départemental et transplanté sur le sol parisien. A ces

notions il était facile d'ajouter celles qui découlaient naturellement

d'habitudes, de moeurs, d'un langage, d'idées et même d'une attitude,

qui appartenaient à une autre époque. On devinait l'empire chez les uns,

on retrouvait l'émigration chez les autres; là on reconnaissait les

traces d'une longue retraite, ici on voyait les regrets, ailleurs on

apercevait les désirs. Ceux qu'un aspect nouveau séparait de ces indices

étaient les représentants du temps présent: chacun avait des signes

distinctifs; le costume ajoutait encore à la certitude de l'observation,

et on pouvait alors dessiner le portrait d'un député. Il n'en est plus

de même: aujourd'hui, pour la députation, l'échelle des années est celle

de la vie commune, elle s'étend depuis trente ans jusqu'à l'âge le plus

avancé; l'échelle de la fortune n'embrasse peut-être pas la plus grande

généralité de la vie sociale, mais elle est assez considérable pour que

toute la classe qui forme l'ordre intermédiaire y soit comprise; toutes

les intelligences, toutes les professions et toutes les positions

s'empressent de se présenter à l'élection. Enfin trop d'années nous

séparent des temps qui ont laissé sur les choses et sur les hommes

d'impérissables souvenirs, pour que ceux qu'ils ont marqués par des

signes particuliers soient autre chose que des exceptions. Il n'y a plus

de costume, rien ne révèle le député, rien ne le manifeste au regard,

rien ne le signale à la curiosité. Et cependant, à de certains indices

cachés, l'observation doit le découvrir. Les personnages graves étaient

en petit nombre dans la foule que les deux portes latérales vomissaient

dans l'enceinte des séances. On ne peut assurément pas se fâcher de voir

un député ressembler à tout le monde, et ne pas trop se séparer de ceux

qu'il doit représenter; et pourtant je ne sais comment il se fait qu'on

éprouve presque du dépit à le voir trop rentrer dans une catégorie

vulgaire: il y a en nous bien plus d'instinct aristocratique et d'esprit

de caste que nous ne le pensons nous-mêmes.

Le député de l'opposition ne diffère point du député qui s'est fait le

défenseur des opinions contraires. Voyez cet homme jeune encore et dont

la mise est d'une élégance recherchée: son visage est froid et sérieux,

sa démarche a quelque chose de superbe, son air est dédaigneux, son

geste est sec, et tout témoigne en lui d'une disposition qu'on pourrait

aisément prendre pour de l'orgueil. C'est un des plus vigoureux athlètes

du dogme d'égalité. Regardez ce personnage dont la mise est si simple,

la figure franche et ouverte, les manières affables et empressées, le

geste prévenant et la parole bienveillante: c'est le grand orateur des

distinctions sociales. Vous plaît-il de contempler le plus influent de

nos hommes d'état? C'est cet homme petit et vif dont les saillies

mettent en gaieté ce groupe du couloir de droite, au pied de la tribune;

il a toute la majesté d'un écolier en vacances. Jetez les yeux sur cet

homme dont le costume est si solennel, le pas mesuré, le visage

méditatif, et sur lequel on dirait que repose le destin des empires:

c'est l'homme le plus heureusement désoeuvré de l'assemblée; il est sans

exemple qu'il ait pris part à une délibération quelconque. L'histoire de

sa nomination est à elle seule une des plus amusantes anecdotes de la

vie parlementaire. Ce flegme dont il est couvert de pied en cap faisait

le désespoir de son intérieur; il se posait chez lui en censeur

incommode et inamovible, contrôlant tout avec une insupportable

pesanteur et avec une imperturbable sévérité. Sa femme imagina qu'elle

pouvait le recommander aux électeurs de l'arrondissement dans lequel

étaient situés les biens considérables qu'elle lui avait apportés en

dot; elle a réussi dans cette candidature, et la chambre est

actuellement dotée de cette figure glaciale qui désolait le ménage. Il

n'est qu'une seule espèce de personnes qui, par leur nombre, se fassent

remarquer dans l'assemblée: ce sont les avocats; et veuillez être

persuadés que ce n'est pas parce que d'avocats ils sont devenus députés,

mais parce qu'étant députés ils sont restés avocats.

J'aperçus Auguste, il était effectivement engagé dans une conversation

des plus animées; mais on riait si haut et si fort, on paraissait si

follement enjoué, que les matières politiques n'étaient sans doute pas

le sujet principal de cet entretien. D'ailleurs, les interlocuteurs,

armés de lorgnons, promenaient leurs regards sur les dames des tribunes;

leurs observations étaient évidemment la matière de la conversation; il

y avait même de leur part quelque jactance à bien faire voir qu'il en

était ainsi et à se donner des airs étourdis. En vérité, ces messieurs

n'avaient pas besoin de prendre tant de peine pour qu'on ne les

confondît pas avec des hommes politiques. A la sortie de la séance,

j'allai chercher Auguste, auquel j'avais quelques éclaircissements à

demander. Dans les couloirs de la chambre, on arrangeait les parties de

dîner; dans la salle des conférences, on parlait de quelques tableaux du

Musée; à la bibliothèque, on lisait des journaux; on riait aux éclats

dans la buvette; dans la salle des Pas-Perdus, il y avait une discussion

fort animée sur une jeune cantatrice. Comme il advint que je m'obstinais

à croire qu'Auguste était étranger à ces brillantes futilités, je ne le

rencontrai nulle part. Le soir, j'allai à l'Opéra: la première personne

que je vis au foyer, c'était Auguste. Le matin, à la chambre, il était

en costume de jeune dandy; à l'Opéra, il était vêtu comme un magistrat.

Il y avait là un petit rassemblement, Auguste me fit signe d'approcher

sans bruit, sans troubler ni déranger personne; on discutait un des

points les plus intéressants de la politique actuelle.

Un moment terrible menaçait Auguste: je le voyais sombre et soucieux, et

tout trahissait en lui de secrètes et rudes angoisses. On lui avait

écrit du chef-lieu de son arrondissement, on s'étonnait de son silence,

on en était mécontent: les uns s'en servaient pour mettre en doute sa

capacité personnelle, les autres le faisaient tourner contre la

sincérité de ses opinions politiques. Il fallait parler. Malgré tout son

étalage d'économie politique, de dévouement aux intérêts généraux, à la

cause du progrès et à mille utopies généreuses et resplendissantes de

lumière, Auguste n'avait vu dans la députation qu'un moyen de bien se

présenter à Paris. Au moyen de ce titre de député, il était tout de

suite en bonne posture dans les salons, il était admis de plein pied et

naturalisé sans enquête préalable; il avait une valeur, une

signification personnelle, une position même, car un suffrage et une

voix sont des choses toujours recherchées et dont il disposait. Il se

souvenait que le comte de....., jeune diplomate, qui s'était mis sur les

rangs dans l'arrondissement voisin de celui qu'il représentait, lui

répétait souvent: «A Paris, on ne fait plus attention qu'aux députés.»

Cette considération, et en second lieu l'amour du bien public, l'avaient

déterminé à se présenter aux électeurs. Il était donc un peu désappointé

en se trouvant aux prises avec une obligation qui dérangeait la

charmante existence qu'il s'était si doucement créée. La chambre allait

discuter une loi qui intéressait au plus haut point la localité qui

l'avait élu: rien ne pouvait justifier son silence. Il se prépara à

prendre la parole.

Je ne comprenais rien à la peur qui l'agitait. Ce retour de modestie

poussée jusqu'à la frayeur, au delà même de sa timidité d'autrefois, me

surprenait. Qu'étaient donc devenues cette assurance en lui-même, cette

confiance dans ses propres forces, et cette satisfaction du fruit qu'il

avait retiré de tant d'illustres entretiens? Comment s'étaient évanouis

tout à coup les motifs de sécurité qui lui donnaient presque de

l'arrogance il y a quelques jours encore? C'est qu'au milieu de ses plus

vives préoccupations Auguste avait un sens droit que la vanité avait

égaré un instant sans le fausser. En ce moment il se rappela les jeunes

orateurs qui, dès leur entrée dans la chambre, s'étaient élancés à la

tribune, et s'y étaient brûlés comme d'imprudents papillons qui viennent

se griller à la flamme d'une bougie. Il récapitula les noms de toutes

les célébrités de province, de toutes les gloires départementales, de

toutes les sommités de clocher et de tous les phénix d'arrondissement

qui étaient venus tomber sous les huées de l'amphithéâtre et de la

presse; il se souvint de toutes les ardeurs de réforme, de tous les

zèles de perfectionnement, de toutes les ferveurs patriotiques et de

tous les rêves merveilleux qu'il avait vus échouer et réduits à se

cacher dans l'ombre. Voilà pourquoi il tremblait à la veille d'une

épreuve qui allait lui assigner un rang parmi ses collègues et aux yeux

de ses concitoyens. Dans cette grande perturbation, que de vanité il y

avait encore!

Trois jours entiers furent consacrés à improviser le discours d'Auguste;

pour être bien sûr de son éloquence, il le répéta plusieurs fois, avec

et sans le manuscrit. J'avais pour moi une longue expérience des débats

parlementaires, je savais comment les orateurs les plus renommés se

disposaient à la parole. J'avais vu un d'entre eux corriger sur pièces

écrites la harangue qu'il avait _improvisée_; j'avais suivi sur le

manuscrit le discours d'un orateur qui l'avait appris comme un

prédicateur apprend un sermon; j'avais dit, dans une session précédente,

«*** parlera prochainement, car, depuis deux mois, il enregistre tous

les bons mots qu'il entend;» j'avais pris plaisir à épier dans les

longues promenades d'un homme, dont la parole avait un poids

considérable, le pénible enfantement d'un discours. Tous les secrets de

la parturition oratoire m'étaient connus: il en est de l'improvisation à

la chambre des députés et dans toutes les assemblées délibérantes, comme

de l'amitié dans le monde, rien n'est plus commun que le nom, rien

n'est plus rare que la chose. Quelques organisations puissantes, les

unes vivifiées par la force inspiratrice, les autres par un esprit

toujours prompt et toujours présent, plusieurs par des convictions

profondes et aussi par l'érudition la plus variée, échappent seules à

cette loi commune qui rend si difficile à l'homme l'usage de la parole

qui lui a été donné, ou pour exprimer, ou pour déguiser sa pensée. Une

dernière répétition générale eut lieu dans la chambre d'Auguste. Je

représentais l'assemblée, je fis de mon mieux pour imiter le tumulte

dans toutes ses périodes de naissance et de développement, depuis le

murmure des conversations particulières, jusqu'aux vagues des

interruptions et jusqu'à la tempête et au soulèvement général. Je le

dressai à tenir son manuscrit toujours à sa portée, de manière à ne pas

s'exposer à être averti par le président, comme cet orateur novice qui

cherchait ses idées et ses mots, et auquel M. Dupin cria si

impitoyablement: «Regardez vos feuillets.» Le triste hère, honteux et

confus, descendit de la tribune.

Le lendemain, Auguste, aguerri contre tous les accidents, même contre la

chute du verre d'eau sucrée, monta à la tribune et prononça son

discours, sans faute, sans encombre et le plus correctement du monde.

Personne n'y fit attention: les députés étaient peu nombreux, la séance

était à peine commencée, et il ne fut écouté que par quelques dames

qu'il avait galamment placées dans une tribune, au moyen de billets

obtenus la veille de MM. les questeurs pour cette grande et redoutable

solennité, dont nous étions les seuls confidents. Présentement un député

fait hommage de son premier discours, comme Thomas Diafoirus offrait la

thèse qu'il devait soutenir sur une femme morte avec son embryon.

J'étais avide de connaître les sensations de l'orateur; je m'attendais à

quelque fanfaronnade et à quelque acte de forfanterie: contre toute

attente, il fut modeste. Il confessa que la tribune lui avait paru être

à une hauteur extraordinaire; il avait ressenti des étourdissements; sa

langue s'était collée à son palais; sa bouche était devenue sèche, et

sans le secours du verre d'eau sucrée, il n'eût pu prononcer une seule

parole; ses jambes avaient fléchi, et il avait éprouvé une émotion

semblable à celle que Charlet prête à Jean-Jean, lors du premier coup de

feu. Je le consolai de mon mieux. «M. de Pradt, lui disais-je, n'a

jamais pu aborder la tribune; il n'y retrouvait pas un seul des

arguments qu'il avait préparés et savamment élaborés, pour terrasser ses

adversaires. Un jour il s'écriait douloureusement: «Je donnerais dix ans

d'expérience pour six mois de tribune.» Plusieurs orateurs vieillis dans

nos assemblées politiques m'ont déclaré que jamais ils n'étaient montés

à la tribune sans un sentiment de souffrance; pour prendre la parole, un

violent effort sur eux-mêmes leur était toujours nécessaire.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 24 / 49 段