L'infirmier, pour y revenir, n'est jamais marié.--Il n'a pas, en

général, une assez haute idée de l'espèce humaine, pour s'occuper de la

perpétuer.--Jean ne fait pas voeu de célibat; il ne s'engage à rien, et

il y tient.--Cependant, comme il y a partout des anomalies, Jean se

trouve quelquefois pourvu d'une famille; voici alors de quelle manière

elle est distribuée:

Sa mère est aux _Incurables-Femmes_.

Son épouse fait ses couches à _la Maternité_.

Son premier est à l'_Enfant-Jésus_.

Il a enfin un oncle concierge, dans un hôpital de province. Cet oncle

fait l'orgueil et l'espoir de toute la famille.

L'infirmier n'est pas, comme on pourrait le croire au premier abord, le

mâle de la garde-malade. Ils appartiennent l'un et l'autre à une race

très-différente. Celle-ci affiche des prétentions; elle est toujours une

veuve qu'a _zété_ dans l'aisance, _sous son premier_, pauvre défunt,

_qu'était_ un fort bel homme, bien _induqué_; _elle a z'héu des

malheurs_.

Celui-là, et sauf les exceptions que nous avons indiquées tout

à l'heure, descend sans honte comme sans vanité d'un père inconnu

et d'une mère dont il a perdu la trace. Les souvenirs de son

enfance ne lui rappellent communément que des jeux de bouchon,

de _pigoche_, et des escalades de lanternes et de parapets,

pour bien voir des guillotinés; il croit être né en Bourgogne; il s'est

élevé... comme s'élèvent les champignons et les orties.--La garde-malade

est ronde et grasse; elle roule plutôt qu'elle ne _va-t-en_ en ville;

l'infirmier est maigre et sec. Les malades doivent toujours être tentés

de lui répondre: guéris-toi toi-même.--La voracité de la garde-malade se

contient toujours dans les limites des choses succulentes et

sucrées.--L'infirmier, quand il lui plaît de déployer sa puissance

digestive, s'attaque à toutes les substances. Nous avons parlé plus

haut de sa gourmandise; ce n'est là qu'un défaut du caractère; mais,

hélas! les organes eux-mêmes de Jean se mêlent parfois de se dépraver,

et alors cette gourmandise prend un développement surhumain. On a vu des

infirmiers engloutir la portion d'une salle presque entière, et leur

voracité dépasser les bornes de l'honnête et du possible: appétit bien

digne des miasmes qui l'irritaient!

Nous nous apercevons à regret que jusqu'ici nous avons dit beaucoup de

mal de l'infirmier; il ne faut pas qu'il nous en veuille: médire est

aussi une maladie. Nous nous empressons de convenir que l'infirmier rend

souvent des services signalés à l'humanité souffrante, et que, lorsqu'il

lui prend fantaisie de se montrer sobre, intelligent et soigneux, il

peut beaucoup pour l'adoucissement, voire même pour la guérison de

certains malades.--En réfléchissant même, je serais presque tenté de

rétracter une partie du mal que j'ai dit de mon héros.

A propos de héros, je dois vous avertir que l'infirmier militaire

diffère du civil; d'abord le premier est revêtu d'un uniforme, et tout

le monde sait les graves modifications que cette simple circonstance

apporte d'elle-même à un individu. On pourrait recueillir aux Invalides

les éléments de son histoire intéressante; on découvrirait peut-être un

triste revers à la médaille d'Iéna, d'Austerlitz et de Friedland.

L'infirmier vous représente l'homme du monde le mieux fixé sur le genre

de maladie dont il doit mourir; là-dessus, on ne saurait le tromper;

c'est le résultat de son expérience et le couronnement de tous ses

travaux. Une fois qu'il a bien reconnu son mal, ne croyez pas qu'il

s'occupe de le guérir, pas si simple; il met son orgueil à le caresser,

à lui donner toutes les facilités imaginables, et meurt ordinairement

par où il a le plus vécu, par l'estomac et les entrailles.--En mourant,

il lègue sa pipe au _numéro_ qu'il affectionne le plus, et son corps à

l'amphithéâtre; le cimetière lui paraît un abus;--les tombes, un

obstacle à la circulation;--la sépulture, une recherche et une faiblesse

de petit-maître; le _Père-Lachaise_,... il en trouve l'emplacement

délicieux pour un _Tivoli_ d'été.--Jean recommande seulement à l'interne

qu'il croit le plus habile de se charger de son autopsie; il invite

d'ailleurs tous les externes et tous les _roupious[15] à manger un

morceau_: cela signifie, en style d'amphithéâtre, qu'il les invite à

prendre, celui-ci un bras, celui-là une jambe, qui un pied, qui la main,

qui la tête.--Quant à ses dents, s'il lui en reste, il ne peut pas en

disposer plus que de ses cheveux:

[15] Aspirants à l'externat.

C'est l'inévitable part des _garçons_.

Et son âme?

On ne peut penser à tout: l'infirmier a coutume de ne pas s'en

préoccuper; les bonnes soeurs s'empressent de prier pour elle.--Mais

nous croyons que la malheureuse a pris les devants, et qu'elle est déjà

allée au diable,--où nous conjurons nos lecteurs de ne pas nous

l'envoyer chercher ou rejoindre. Nous leur en témoignerons notre

reconnaissance en leur souhaitant de n'avoir jamais que leur mère, leur

soeur, leur femme ou leur maîtresse pour infirmier.

P. BERNARD.

[Illustration: LA GRANDE DAME DE 1830.]

[Illustration]

LA GRANDE DAME DE 1830.

Voyez-vous cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse,

c'est la fille de M. Jourdain.

MOLIÈRE.

SATISFAISONS en tous points votre curiosité d'étranger, disait le comte

de Surville au jeune duc d'Olburn, nouvellement arrivé à Paris. Je me

suis fait votre cicerone pour vous guider dans cette Babel qu'on appelle

aujourd'hui les salons de la haute société, et que vous désirez

connaître. Commençons donc le cours de vos observations par la grande

dame. Je vais vous présenter à madame de Marne; son mari est ministre

depuis hier, et ce soir elle reçoit pour la dernière fois dans son hôtel

particulier. Il n'est pas dix heures, c'est un peu tôt pour partir déjà;

mais nous arriverons avant la foule, ce qui nous permettra de mieux

voir.--Et l'équipage, emportant le duc et le comte, roulait vers la

Nouvelle-Athènes. Un pêle-mêle de voitures particulières et de remise,

de cabriolets et de fiacres, commençait à s'y étendre en _file_. Deux

municipaux, armés de pied en cap, gardaient les abords de l'hôtel de

madame de Marne. Quatre lampions illuminaient l'extérieur. Le vestibule,

paré pour la fête, était entouré d'arbres verts comme la porte d'un

café, ou un terrain concédé à perpétuité au cimetière du père La Chaise.

L'escalier, tourmenté dans son étroite cage, était brillamment éclairé,

il est vrai, mais par l'infect gaz de houille. De chaque côté des petits

battants de la petite antichambre se tenaient deux domestiques en livrée

de fantaisie, faite d'hier, couleur café au lait, galonnée d'argent et à

boutons portant les lettres D. M. Pour arriver à la reine du lieu, le

comte et son compagnon devaient traverser deux ou trois salons qui

commençaient à se remplir. Madame de Marne était assise, au fond du

dernier, sur un fauteuil doré, et, comme une reine présidant sa cour, à

la tête d'une ellipse de femmes couvertes de gaze, de fleurs et de

diamants, elle se tenait aussi raide que possible, et ne laissait que

lentement tomber de sa bouche quelques rares paroles déjà empreintes de

la réserve diplomatique du ministère des affaires étrangères, où le

lendemain elle allait faire son entrée. Ne promenant autour d'elle que

des regards protecteurs ou dédaigneux, madame de Marne essayait de faire

de la dignité; elle se posait dans sa nouvelle qualité d'astre au

firmament du pouvoir. Petite, mais parfaitement faite; blanche, rose et

jolie malgré l'irrégularité de ses traits, elle eût été une

très-gracieuse femme sans le ridicule de ses prétentions aux grands

airs. A la vue du comte, son visage resplendit d'un indicible

redoublement de satisfaction orgueilleuse, et elle cadença sa voix d'une

façon nouvelle.

«Toutes les personnes présentées par vous, monsieur le comte, dit-elle

en lui jetant un de ses plus aimables sourires, seront toujours bien

reçues chez moi.»

Puis s'assouplissant un peu:

«J'espère que monsieur le duc me fera l'honneur de venir au ministère où

je recevrai maintenant régulièrement tous les mercredis.»

A peine le duc a-t-il le temps de répondre à la gracieuse invitation,

qu'un flot de nouveaux survenants vient s'incliner devant madame de

Marne. Au retentissement de leurs noms bien plébéiens, elle a repris sa

raideur, changé de voix, et regardé le duc d'une façon qui

signifie:--Pardon, mais c'est une obligation imposée au pouvoir;

l'épidémie de l'égalité a confondu tous les rangs, il faut recevoir tout

le monde.

«A quelle famille appartient madame de Marne? demande le duc au comte,

en se retirant avec lui dans un angle du salon.

--Ma foi, je le sais à peine. Les grandes dames d'aujourd'hui viennent

de partout, sortent de toute greffe. Celle-ci, je crois, est fille d'un

forgeron du Berri, devenu grand industriel, comme on appelle maintenant

tous les rustres enrichis.

--Ce que c'est que d'être étranger, fit en rougissant la fierté

allemande du duc; je m'étais complétement trompé sur la valeur du mot

_grande dame_; je croyais qu'il fallait être de grande naissance pour

être grande dame.

--C'est-à-dire que vous le preniez dans son ancienne et véritable

acception. Mais tenez, la foule augmente, on étouffe ici; c'est un vrai

_raout_ dans toutes ses splendeurs; cinq cents personnes là où trois

cents seraient déjà les unes sur les autres; nous ne pouvons plus nous

rapprocher de madame de Marne, et il n'y a moyen de rien observer dans

une cohue pareille. Venez, voici la porte du boudoir ouverte. Nous y

serons seuls, je vais vous expliquer ce que signifie maintenant le mot

grande dame.

Sachez d'abord que la vraie grande dame, celle d'autrefois, ne peut plus

exister en France dans notre époque qu'on veut appeler de _fusion_, et

qui n'est qu'un temps de déplorable ou grotesque confusion. Emportée par

la terrible tourmente de 95, broyée sous les ruines de la vieille

monarchie, elle a dû aller achever de mourir sur le sol de l'émigration,

ne pouvant transmettre à ses filles que quelques-uns des débris tronqués

du magnifique héritage qu'elle avait reçu de ses aïeux; les autres,

épars, divisés, subdivisés, sont devenus le patrimoine de la fortune qui

seule les dispense maintenant à ses favoris d'un jour. Celle qui se

décore aujourd'hui du titre de grande dame n'est qu'une caricature ou

l'antithèse de la vraie grande dame du passé, majestueux morceau

d'ensemble dont toutes les parties parfaitement à l'unisson étaient

marquées d'un ineffaçable sceau de grandeur. Voyez les portraits de la

grande dame d'autrefois: comme les traits, l'air de tête, l'attitude

générale du corps s'harmonisent admirablement, et concourent, ainsi que

dans les statues des grandes divinités grecques, à indiquer la

supériorité native. Ce sont toutes les grâces unies à la grandeur, mais

à une grandeur qui, comme la force au repos de l'Hercule Farnèse, sent

qu'elle n'a besoin d'écraser personne pour se faire connaître ou

apprécier. Assemblage des plus nobles éléments d'une nature choisie,

polie et repolie par le temps; brillante transfiguration d'une masse de

gloire accumulée par les siècles, inscrite par cent générations sur

toutes les pages de notre histoire, la grande dame d'autrefois, c'était

le sang de tous ces hauts barons de France dont pendant dix siècles les

bannières s'étaient montrées dans toutes les batailles à côté et presque

à l'égal de l'oriflamme. A sa naissance elle avait pris rang à la suite

d'une filiation de preux, sur un arbre généalogique tout blasonné. Elle

s'appelait Crillon ou Montmorency.

Sans le secours des pompes du luxe, sous l'habit d'une femme des champs

aussi bien que sous son riche costume de cour, dans tout et partout on

reconnaissait la grande dame, en qui respirait la fierté du sang, la

beauté d'une noble race. Dépouillez celle d'aujourd'hui de la magie de

sa fortune, ôtez-lui ses cachemires et ses diamants, et il n'en restera

rien. En voyant cette grande dame actuelle, le vieux conte de la _Petite

Cendrillon_ revient en mémoire; on est tenté de le lui appliquer, sauf

la mignonne pantoufle, dans laquelle son pied ne pourrait entrer. Mais

la baguette enchantée de la marraine n'est-elle pas la saisissante

allégorie de la puissance de la fortune? Le potiron changé en équipage,

la robe de bure en robe lamée d'or, ne sont-ils pas les prodiges par

lesquels la capricieuse déesse produit la grande dame du jour?»

Le comte était un vieillard à l'esprit mordant; c'est-à-dire qu'il était

causeur et caustique. Il avait entamé le chapitre favori de ses filials

souvenirs, le duc l'écoutait sans l'interrompre.

«La grande dame d'aujourd'hui n'a ni traits arrêtés, ni formes

exclusives, ni type particulier: elle est quelquefois jolie, rarement

belle, ordinairement riche, car dans notre siècle tout métallique, sa

dot a été le plus communément le piédestal de sa grandeur. En scène,

c'est une actrice pleine de raideur et jouant faux; derrière la

coulisse, ce serait souvent une charmante et gracieuse femme, si presque

toujours l'orgueil, l'enivrement de la prospérité, n'empoisonnaient ses

qualités natives. Produit d'un coup de bourse, d'un remaniement

ministériel, d'une dissolution de la chambre des députés, d'une

augmentation de la chambre des pairs, sans passé, sans lendemain, la

grande dame de notre époque n'est qu'une étoile filante sur l'horizon

des révolutions, une improvisation plus ou moins heureuse de la fortune,

le dernier mot d'une intrigue politique. Petite bourgeoise montée sur

les hautes échasses de son orgueil, de là elle croit tout dominer, et

s'imagine être réellement ce qu'elle affecte de paraître, en changeant

quelque peu son nom, en y glissant la particule aristocratique s'il ne

sonne pas trop mal avec elle, en le faisant suivre de celui de sa

naissance; ou bien en le supprimant tout à fait, sans autorisation du

garde des sceaux, pour prendre uniquement celui du village voisin de sa

maison de campagne. Il faut avoir connu la grande dame d'autrefois pour

comprendre l'excès du ridicule de celle qui affecte aujourd'hui de la

remplacer. Tout ce que vous voyez ici en toilette, en luxe, ces petits

salons dont les plafonds effleurent presque votre tête, et où

s'étouffent trois cents personnes; tous ces hommes vêtus comme pour

aller à un enterrement; ces cinq ou six domestiques dans l'antichambre,

ces fiacres à la porte, tout cela peut-il offrir le moindre rapport avec

le cortége princier qui entourait la grande dame d'autrefois? Les

nombreux laquais, les grandes livrées, les carrosses tout armoriés, la

foule titrée, pailletée, parfumée; ces hôtels si vastes, si

resplendissants de richesses héréditaires; ces salons immenses où se

déroulaient majestueusement les flots soyeux et dorés des grands habits

de cour, les proportions des habits, comme celles des hôtels et des

fortunes, ont complétement changé. La richesse et la grandeur ont

disparu du costume; la forme de celui de la grande dame d'autrefois

n'appartenait qu'à elle, n'allait qu'à elle; l'étoffe n'en avait été

tissée que pour elle. La robe de la grande dame d'aujourd'hui n'est pas

d'une coupe différente de celles des autres femmes; elle peut aller à

toutes les tailles; ce n'est que la grâce et le goût individuels qui

sachent lui donner une certaine distinction.

Pour être juste, il faut convenir que la grande dame d'aujourd'hui a

l'esprit plus cultivé que celle d'autrefois, dont l'éducation devait

généralement encercler la pensée dans le frivole et spirituel parlage

des grands appartements de Versailles. Parfois même il lui arrive de

viser à la science. Mais devenant alors ce que les Anglais appellent _a

blue-stocking_, et ne voulant paraître étrangère à aucune de ses

spéculations les plus diverses, les plus élevées, elle disserte sur

tout: elle parle de physique et de politique, de géologie et de chimie,

de médecine et d'astronomie avec plus d'aplomb que les Franklin et les

Montesquieu, les Cuvier et les Lavoisier, les Broussais et les Arago, et

de façon à en imposer quelquefois sur la valeur réelle de son érudition,

si le plus souvent on ne retrouvait, dans les revues ou les journaux

qu'elle a lus le matin, tout le bagage scientifique dont elle se décore

le soir. La grande dame de la vieille monarchie voyait les beaux-arts

travailler à l'embellissement de sa vie dorée, sans être à même

d'apprécier leur création autrement que par le sentiment instinctif qui

généralement avertit chacun de la présence du beau. Celle d'aujourd'hui

ajoute au sentiment la compréhension; elle admire avec discernement,

elle donne souvent une partie de son temps à la poésie, à la musique, à

la peinture; quelquefois même elle aurait droit au titre d'artiste.

L'orgueil de la fortune remplace dans la grande dame d'aujourd'hui la

fierté d'une origine illustre, l'apanage de la grande dame d'autrefois.

«Est-il de noble race? dans quelles circonstances ses aïeux se sont-ils

distingués?» demandait-elle d'abord à qui sollicitait l'honneur de lui

présenter un inconnu.

«Est-il riche?» est la première question que fait en pareil cas la

grande dame d'aujourd'hui.

L'or est le seul dieu du jour, l'or fait tout passer, l'or est le

diapason du mérite; la grande dame de nos jours lui doit ses plus

gracieux sourires, ses attentions les plus polies. C'est à peu près par

lui seul qu'elle est au premier rang; aussi doit-elle proportionner à la

fortune de ceux qu'elle voit la considération qu'elle leur accorde.

Comme vous avez pu en juger lorsque nous sommes entrés ici, sa vanité

éprouve un haut degré de satisfaction quand des noms historiques

viennent orner ses salons; mais généralement, soyez-en sûr, ses plus

profondes sympathies resteront toujours acquises aux millionnaires. Dans

sa conversation, vous entendrez souvent revenir des chiffres; c'est un

effet de la force du sang. «Il a _tant_ de mille livres de rentes, des

propriétés qui valent _tant_, des usines _tant_, des manufactures

_tant_; c'est un homme dont le crédit est illimité, c'est une excellente

maison, ce qu'il y a de mieux à voir dans Paris.» Son admiration

s'attache-t-elle à un meuble nouveau, à un riche bijou, à un élégant

équipage, elle ne manquera pas de compter parmi les motifs qui la

justifient le haut prix de l'objet admiré. La grande dame d'autrefois ne

songeait jamais à la valeur numérique de chaque chose, elle ne savait

pas _calculer_; l'argent lui était étranger, elle n'en salissait pas ses

mains: c'était la tâche de ses intendants, d'estimer et de payer toutes

les créations que le luxe n'enfantait que pour elle. Si quelques

inconvénients étaient attachés à cette insouciante ignorance de la

valeur monétaire, ils étaient rachetés par d'incontestables avantages:

ses libéralités enrichissaient ceux qui l'approchaient, donnaient à tous

ses actes, même à ses plus folles dépenses, un caractère de grandiose

qui n'a rien non plus d'analogue maintenant. Mesquine en tout, la grande

dame actuelle, si elle est prodigue, ne sait qu'épuiser sa bourse sans

grandeur, dans le renouvellement incessant des mille riens que la mode

produit quotidiennement. Si, au contraire, un esprit d'ordre la

caractérise, elle ne sait mettre, la plupart du temps, dans la tenue de

sa maison que la parcimonie de ses bourgeoises traditions de famille.

Petitesse, orgueil et vanité, voilà la grande dame d'aujourd'hui; voilà

l'époque. Chaque temps semble avoir la sienne, dans laquelle il se

résume. Entre celle d'aujourd'hui et celle d'autrefois, la France en vit

deux autres sur lesquelles je ne m'étendrai pas: l'une, celle du

directoire et du consulat, rappela Aspasie et Phryné; elle en eut les

grâces, la beauté, l'esprit, le coeur, les moeurs; elle fit cesser la

terreur, arracha la France aux saturnales révolutionnaires, y substitua

les voluptueuses et brillantes fêtes dont le Raincy fut un des théâtres,

et où allèrent se préparer à leur métamorphose les Brutus de la veille,

qui le lendemain devaient se réveiller courtisans d'un despote; l'autre,

dans laquelle sa devancière vint naturellement se transformer et se

fondre, fut la grande dame de l'empire, morte avec le soleil dont elle

était un rayon. Celle-là aussi se montra un assemblage de contraires;

mais, fille de la victoire, elle en recevait jusqu'à un certain point

les fascinantes proportions; et si parfois perçait en elle quelque chose

des manières et du langage des camps, du moins son titre, l'hermine de

son manteau d'altesse, étaient-ils le prix mérité de mille actions

d'éclat sur tous les champs de bataille où l'aigle impérial avait abattu

son vol triomphant.

La grande dame d'aujourd'hui a plusieurs voix dans la voix, comme vous

avez pu le remarquer en entendant madame de Marne. Elle en enfle ou

diminue le volume selon la qualité des personnes auxquelles elle

s'adresse. Dans les prétentions de son orgueil, elle est toujours à côté

du ton juste, et fait l'effet d'un instrument discord. Elle manque de

naturel, ou l'étouffe sous l'empesage de sa politesse maniérée, opposé

de la politesse vraie, simple et de bon goût qui distinguait la grande

dame d'autrefois. Rarement elle sait être familière sans tomber dans le

commun. Arrogante et dédaigneuse avec ses inférieurs, presque toujours

elle pèse sur eux de tout le poids de son orgueil. Ses susceptibilités

sont excessives; un rien l'alarme, et, comme le soldat en faction devant

une place nouvellement conquise, sans cesse elle est sur le qui-vive;

préoccupée de la crainte qu'on ne veuille lui contester la sienne, ou

qu'on ait la pensée de lui dénier sa supériorité, elle s'apprête à

soutenir l'une et à défendre l'autre par un redoublement de hauteur dans

le ton et de roideur dans les manières.

Avec la grande dame d'autrefois ont disparu les immenses domaines, les

vastes châteaux, dont les hautes et antiques tours avaient puissance de

protéger les hameaux qui en relevaient. Avec elle sont morts tous les

droits seigneuriaux, conquête de ses ancêtres, prix de leur sang,

fleurons de sa couronne ducale. Dans ses petites maisons de campagne

bâties d'hier, et où tout est mesuré à sa petite grandeur, la grande

dame du jour essaye de ressusciter la noble châtelaine. Elle se pavane

prétentieusement dans l'exercice de son étroite et bourgeoise

hospitalité, sorte de contre-partie de l'hospitalité princière qu'on

trouvait chez la vraie grande dame. Elle veut se donner avec le maire du

village des airs de suzeraine avec son bailli; elle se fait rendre des

honneurs par le garde champêtre. En parlant des cultivateurs ses

fermiers, quelquefois plus riches qu'elle, et par conséquent plus

indépendants, puisque la fortune seule maintenant donne l'indépendance,

elle dit arrogamment: _Mes paysans_.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 21 / 49 段