Mais on nous a demandé le portrait véridique et non l'églogue du

ramoneur; or, nous devons dire que les fêtes villageoises, ces danses et

rondes savoyardes, ces adieux aux cimetières, aux croix des pères, à

l'écho des montagnes, même ce prêche du curé, tous ces usages, s'ils ont

jamais existé, sont aujourd'hui tombés en désuétude, ou du moins dans le

domaine de la romance, comme, du reste, la plupart des pratiques

caractéristiques de nos provinces. Les fumistes savoyards qui séjournent

aujourd'hui à Paris déclarent être sortis de leur pays muets et

silencieux comme des marmottes, pour la plupart fort heureux de le

quitter, et, par la suite, non moins heureux de n'avoir plus à y

revenir.

De même, en donnant le costume et le signalement extérieur du ramoneur,

nous devons chercher plutôt la vérité que la flatterie; car s'il est

vrai qu'un peintre doive rendre ses portraits toujours un peu plus beaux

que nature, ce devoir ne s'étend pas sans doute jusqu'à celui du

ramoneur.

Nous dirons donc, en thèse générale, que le ramoneur est ordinairement

plutôt laid que beau, d'abord parce que le type savoyard, piémontais ou

auvergnat, est fort éloigné du type grec ou romain, et qu'ensuite, avec

un nez toujours barbouillé, un bonnet de laine enfoncé sur les oreilles

et de la suie jusqu'aux prunelles, il se voit nécessairement privé de la

coquetterie qui est un des plus puissants accessoires de la beauté.

Mais disons aussi que lorsque le ramoneur est réellement gracieux et

joli, il est peut-être plus charmant à voir que tout autre enfant; rien

ne lui va mieux alors que ses gros sabots, son bonnet brun, sa veste de

bure où son corps flotte et se joue à l'aise. Quand il saute et vous

fait une révérence en souriant et en faisant le gros dos, il est parfois

irrésistible de gentillesse; on dirait un petit caniche sorti récemment

du ventre de sa mère, et qui commence à gambader, ou mieux, un de ces

petits Amours en porcelaine de vieux Saxe, affublés de grands

justaucorps et de perruques à marteaux, avec des ailes aux épaules. Si

Boucher ou Vanloo eût peint Vénus commandant à Vulcain les armes d'Énée,

nul doute qu'il n'eût placé autour de la divine enclume des Amours armés

de soufflets et déguisés en ramoneurs.

C'est ordinairement à la porte Saint-Denis, ou à la rue

Basse-du-Rempart, qu'ils se réunissent quand ils sont sans ouvrage; on y

voit, outre les Savoyards, des Francs-Comtois, des Dauphinois, et

surtout des Auvergnats. Ils attendent là qu'on vienne les louer, comme

les vignerons sur les places de certaines villes de Bourgogne. Leurs

outils sont les _genouillères_ et la _raclette_; l'étymologie de ces

instruments en indique assez l'usage. Ils logent ordinairement dans la

rue Guérin-Boisseau, et dans celles qui avoisinent la place Maubert.

On sait pourtant qu'à Paris la plupart des métiers ont leur patron, et

célèbrent entre eux leur fête annuelle; les fruitiers, les jardiniers,

les cordonniers, les maraîchers, les blanchisseuses, ont leur fête: je

m'étonne que les ramoneurs n'aient pas aussi la leur; on peut dire que

généralement ils l'auraient bien gagnée.

Ce serait aux maîtres à en faire les frais: ne serait-il pas juste que

ces pauvres enfants eussent au moins dans l'année un jour de bon temps

et de relâche? Pour ce grand jour, on les débarbouillerait, et dès la

veille, s'il le fallait, on leur mettrait des habits blancs, des

bouquets à la boutonnière mêlés de rubans; on dérouillerait de cette

sale et épaisse fumée ces cheveux qui sont peut-être blonds et bouclés

sous la suie, ces cous d'ivoire, ces peaux encore blanches comme le

lait de leurs mères; on les ferait dîner à table ce jour-là et comme des

rois, dans des couverts où ils n'auraient pas honte cette fois de se

mirer; puis après le dîner, on les ferait danser comme on danse, ou

plutôt comme on dansait dans leurs montagnes; et on parlerait de cette

fête toute l'année, le matin et le soir, à la chambrée; on n'en

ramonerait que mieux, on y rêverait même dans le fond de la cheminée, et

on ne manquerait pas de grimper jusqu'en haut à chaque expédition, pour

voir si le temps sera beau pour le jour de la fête.

Mais où allons-nous? Voici que nous chantons la gloire, la fête, la joie

du ramoneur, et nous ne pensons pas que bientôt il faudra peut-être

porter son deuil. Oui, l'industrie, cette géante qui nivelle et

simplifie tout, supprimera, avant qu'il soit peu, le ramoneur, comme

elle a supprimé tant d'autres machines vivantes, le garçon boulanger, le

garçon imprimeur, le garçon chocolatier, le filateur, le roulier, le

palefrenier, le maquignon, le cocher. Le ramoneur périra tôt ou tard par

la vapeur: en peut-il être autrement? La vapeur et la fumée ne

sont-elles pas soeurs du même lit? Vous verrez que les cheminées

trouveront un jour le secret de se ramoner elles-mêmes.

ARNOULD FREMY.

[Illustration]

[Illustration: L'INFIRMIER.]

[Illustration]

L'INFIRMIER.

Ubi non est mulier, ingemiscit æger.

C'est le coeur de la femme qui approche de plus près le mortel aux

prises avec la douleur; c'est sa main qui le touche avec plus de

douceur.

PERCY ET LAURENT.

VOYEZ-VOUS là-bas, au fond d'une salle étroite, longue, bordée de lits

de fer aux rideaux peu étoffés, mais blancs, et que surmonte une croix

de bois; voyez-vous ce petit homme qui glisse bien plus qu'il ne marche,

avec ses savates, sur le carreau ciré, luisant comme le parquet d'un

salon? Il paraît et disparaît: le voilà! ne le voilà plus! C'est qu'il

va de ruelle en ruelle demandant des nouvelles et donnant le bonjour...

savez-vous _à quoi_? A des numéros; car l'homme dont il s'agit n'a pas

de semblables dans le lieu où nous le trouvons: il y a _lui_, et puis

_un_, _deux_, _trois_, _quatre_, _cinq_, _six_, etc.

Où sommes-nous donc? Nous sommes où vont les artisans infirmes, les

commerçants honnêtes, les rentiers confiants, les serviteurs fidèles

d'une dynastie déchue, les dévouements désintéressés, les vertus

intègres et les talents modestes; nous sommes où n'arrivent jamais les

philanthropes brevetés... à l'hôpital!

Et maintenant parlez-nous de cet homme que nous avons aperçu tout à

l'heure. Est-ce par goût, par vocation, par pénitence, qu'il s'est

consacré à vivre au sein des maladies et de l'infection? Aurions-nous

devant les yeux quelque disciple généreux de la sensible mère Agnès, ou

de Gérard de Provence; quelque _chevalier_ hospitalier de Saint-Jean, du

Sépulcre, du Mont-Carmel ou de Saint-Lazare? Non; car il n'est pas

équipé à la fois pour secourir et pour combattre, pour assister les

malades dans les hospices et pour protéger le transport des blessés sur

les champs de bataille. Si adoucies que soient de nos jours les moeurs

et les coutumes militaires, l'aspect et l'attitude de ce personnage ne

peuvent rien simuler d'héroïque à nos yeux; et puis enfin, à l'époque où

nous sommes, on ne connaît presque plus, en fait de _chevaliers_, que

ceux d'industrie.

Serait-ce plutôt un de ces frères de Jean-de-Dieu, originaires d'Italie,

et que Catherine de Médicis a tenté de naturaliser en France? Pas

davantage. En effet, écoutez-le répondre à ce pauvre malade qui, mettant

tout ce qui lui reste de force à s'impatienter, l'appelle avec trop

d'instance... _il jure_.

Examinez-le de près: où pourrait-on rencontrer un air plus triomphant

sous un bonnet de coton jauni, si ce n'est chez un restaurateur _prix

fixe_, ou dans une cuisine d'hôtel garni?--Il porte sous son bras une

serviette quasi blanche, et jamais ministre n'a porté son portefeuille

avec autant de dignité et de conviction.--Au-dessous de sa veste de

bure, sa taille est prise par les cordons d'un tablier relevé aux coins,

orné de taches marbrées et veinées de sang: avons-nous donc affaire à un

boucher? Mais comment prendre pour un coutelas l'instrument si peu

tranchant qu'il manie avec une dextérité remarquable, instrument

doucereux qui n'a jamais blessé la partie adverse en face; instrument

vieilli du reste, et que remplace déjà, dans la confiance de beaucoup de

gens et ailleurs, un objet dont le nom rime avec entonnoir? J'y suis, je

le tiens... Quoi? l'instrument!... Eh! non, notre homme; vous ne devinez

pas? puisqu'il n'y a plus d'apothicaires, c'est nécessairement un

infirmier.

L'infirmier s'appelle toujours Jean, c'est bientôt dit: Jean! C'est à la

portée même du phthisique à qui il reste encore quelques parcelles du

poumon droit ou gauche, et des moyens pécuniaires pour demander qu'on

vide son crachoir ou pour faire remplir son pot de tisane. Jean!--Quatre

lettres comme dans les exclamations _Holà! Houp! Oheh!_ mais avec cette

circonstance favorable de plus qu'il y a un _h_ de moins, c'est-à-dire

une consonne très-pénible à aspirer et très-fatigante à faire sentir.

Jean! véritable nom de prédestiné qu'un gouvernement tant soit peu

humain devrait imposer à tous les nouveau-nés que leurs pères et mères

destinent à l'état de commissionnaire, de concierge, etc. Nous ne

parlons pas des grooms: leurs maîtres ont toujours la ressource de les

nommer _Tom_.

Jean tient sa vocation de sa misère, de son ignorance ou de sa

gourmandise. Ne vous étonnez pas trop vite à ce dernier mot, si peu fait

pour s'accorder avec hôpital, selon les idées communes. Les passions

s'exercent où elles peuvent, comme elles peuvent. Diète et hospice ne

sont d'ailleurs pas inévitablement synonymes. Demandez à l'infirmier si

la portion, la demi-portion, le quart, les oeufs frais matin et soir, ne

sont une réalité que sur le cahier de service, et si même cette réalité

accumulée ne pèse pas quelquefois très-lourdement sur son estomac, à la

décharge de celui des malades qui lui sont confiés; et puis, on

n'administre pas seulement de la rhubarbe et de l'huile de ricin à

l'hôpital; les sirops n'y sont pas liqueurs absolument fantastiques, ni

l'alcool un _pur esprit_: l'alcool existe si bien, que les vieux

règlements des hôpitaux prescrivaient d'altérer le goût, la couleur de

l'eau-de-vie destinée aux blessés, et d'y mêler de l'émétique, afin

d'empêcher les infirmiers, sinon d'en voler, au moins d'en boire.

Calomnie! s'écrieront les honorables de la profession. Calomnie soit;

mais on est convenu qu'il en reste toujours quelque chose, et ce quelque

chose pourrait bien approcher de la vérité. Après cela, comme disent les

hommes incorrigibles et certains grands criminels, on n'est pas parfait!

Jean a quelquefois aussi conquis son grade à l'amphithéâtre, sous le

scalpel du chirurgien. L'infirmier est alors un échantillon d'opération

difficile et _réussie_, de dissection bien faite sur _le vivant_, et

que, dans l'intérêt et pour l'honneur de la science, on ne veut pas

perdre de vue. On garde l'infirmier, on le conserve à l'hospice par le

même motif qui fait mettre les veaux à deux têtes en bocal, et les

_tænia_ dans l'esprit-de-vin. Hélas! ce même alcool est précisément ce

qui détruit l'infirmier; car tous les rôles sont intervertis, et c'est

Jean qui se fait bocal.

L'infirmier parle volontiers, _mais_ longtemps. Appuyé sur son balai,

l'un des attributs classiques de la profession, il vous racontera, si

vous n'y tenez pas le moins du monde, tout ce qu'il sait; or de tout, il

_n'en_ ignore rien. Il cause monarchie d'après les récits d'un

ex-serviteur de S. M. Louis XVI, qui est venu mourir dans le lit

numéroté précisément 95;--république, selon les souvenirs du portier

d'un girondin;--empire, conformément à la tradition que lui ont

transmise plusieurs légionnaires qui ont passé par l'hôpital _pour

arriver au champ du repos_ (couleur locale),... et peut-être aussi

d'après les feuilletons du journal _le Siècle_;--poésie, à la suite de

jeunes fous morts entre dix-huit et vingt-cinq ans, en récitant à leurs

voisins, affectés de surdité chronique, des pensées qu'aucun ami n'a

voulu entendre et des vers incompris du public;--littérature, d'après

des éditeurs ruinés;--médecine, suivant tous les médecins qui se sont

succédé ou exclus depuis son entrée à l'hôpital;--philosophie, enfin,

d'après tous les pauvres.

Chacun subit les défauts de ses propres qualités. Jean est bavard: il

doit encore être politique. En effet, Jean peut se donner aujourd'hui

comme l'homme le plus fort de France sur les faits Paris d'hier. Jean

lit en cachette tous les journaux de la veille: or je fais appel à vos

souvenirs de collége, les lectures ainsi faites ne profitent-elles pas

infiniment mieux que les autres?--Jean est donc abonné _gratis_ au

_Journal des Débats_ de l'administration, au _Temps_ du médecin, à _la

Quotidienne_ de la supérieure, et au _National_ de l'élève interne. La

foi de Jean aux feuilles les plus diverses, mais imprimées, a été une

foi modèle jusqu'au jour où il a dû constater une grave altération de la

vérité, commise par l'une d'elles et fidèlement copiée par toutes les

autres. Voici le fait: un homme ayant reçu trois coups de couteau de la

main chérie de sa maîtresse, la victime fut transportée à l'hôpital.

Jean vit sonder et panser ses blessures; elles n'étaient pas mortelles,

mais elles entraînaient une opération qui l'était à leur place, ce qui

est bien différent. L'homme fut opéré, et mourut. On imprima le

lendemain qu'il avait succombé aux coups de l'assassin: Jean maintint

que la victime était morte de l'opération; et depuis ce jour-là il se

défie un peu du mal et du bien qui se publient touchant les ministères.

Jean flâne avec volupté dans les salles, comme tant d'autres flânent sur

les quais et au soleil; il va d'une pleurésie à une gastrite, colportant

les nouvelles; il flâne d'un typhus à un rhumatisme, d'un vésicatoire à

un ulcère, ainsi que le papillon voltige du thym à la rose, de la rose

à l'oeillet. Son butin a lui, c'est une compresse qui traînait et qu'il

serre, un emplâtre tombé qu'il ramasse, des pois à cautère dont il fait

collection.

L'édifice, ordinairement peu gigantesque, de maître Jean se termine,

nous l'avons déjà dit, par un bonnet de coton. Jean a le bon goût de ne

pas s'en coiffer sur l'oreille, mais d'aplomb et sur les yeux. Sans être

peureux, Jean n'est pas _crâne_, et, en homme de tact, il fuit les airs

_tambour_, au milieu des malades. Il y a du _gâte-sauce_ et du pâtissier

dans sa façon de porter le bonnet classique; au fait, Jean n'est pas

totalement étranger à l'art de restaurer les autres: Jean restaure

quelquefois les malades que le médecin a mis à la diète, et moyennant

certaine rétribution qui s'élève en proportion de la sévérité du régime

auquel le client devrait être soumis. Le _numéro_ qui est à la _demie_

et qui veut acheter les deux tiers est taxé à un prix raisonnable,

c'est-à-dire qu'il paye comme de chrétien à juif, et de fils de famille

à usurier; mais le prix s'élève tout à coup et dans une proportion

incommensurable pour le _numéro_ qui veut, de la diète absolue, passer

simplement _au quart_; pour celui-là, l'os de poulet qui n'a été

qu'effleuré déjà par des lèvres mourantes ou par des dents ébranlées se

paye comme s'il était acheté tout neuf chez le marchand. Mais la sagesse

plutôt que l'avarice a présidé à la rédaction de ces tarifs: il est tout

naturel que celui qui veut compromettre ses jours paye son imprudence un

peu cher.

[Illustration]

Arrière! Place encore! découvrez-vous donc! voici le héros, le modèle

des infirmiers qui s'avance. Ses égaux lui obéissent, ses supérieurs

l'estiment: c'est l'infirmier type, l'infirmier hors de prix. Vous avez

peut-être été voir quelquefois l'homme qui se jette à l'eau sans se

mouiller, l'homme qui traverse les flammes sans se brûler, l'imperméable

et l'incombustible; l'homme que nous vous présentons en ce moment fait

encore plus fort que tout cela... il traverse toutes les maladies

connues sans en attraper aucune; il faut le voir. Or savez-vous comment

il s'y est pris pour arriver à ce grand résultat? le moyen est à la

portée de tout le monde: pour s'en préserver il a commencé par en

_jouir_; il a eu la fièvre d'hôpital, c'est-à-dire celle qui contient

tout, la fièvre des fièvres, la reine-mère des fièvres, celle qui guérit

de toutes les autres en vous tuant du premier coup infailliblement, ou

bien en vous donnant l'impunité. La fièvre d'hôpital est le Waterloo des

infirmiers, leur tour du monde. On n'en revient guère, mais on n'y

retourne plus.--Aussi cette espèce de _Jean_-là est-elle la plus rare,

la plus recherchée. Elle meurt, mais ne se rend pas... aux fléaux;

typhus et choléra ne sont pour elle que zéphyrs légers qui passent sans

même lui affecter le visage; elle meurt, mais uniquement parce qu'il

faut bien, un beau jour, se faire une raison et une fin.

La soeur et l'infirmier sont les deux puissances de l'hôpital; ils se

partagent l'empire, mais comme ces choses-là se partagent, c'est-à-dire

fort inégalement. La soeur est reine, l'infirmier n'est qu'un seigneur

de sa cour, et qui tire sa plus grande autorité de la faveur dont il

jouit auprès de la souveraine. Aussi l'infirmier dévot peut le plus...

après l'infirmier hypocrite, bien entendu.

Ce sont, nous l'avons dit, deux grandes puissances. Cette expression

prend un nouveau degré de justesse quand on connaît leurs rapports et

les petits présents diplomatiques dont s'entretient leur harmonieuse et

parfaite intelligence.

Les grandes négociations qu'elles poursuivent entre elles sont

ordinairement relatives à des objets de consommation, tels que les

oeufs, le lait, le vin, toutes matières fort délicates, comme vous

voyez, très-susceptibles d'altération, et qui demandent des ménagements.

Le problème que les deux puissances ont souvent à résoudre en commun est

celui-ci: «Sans rien changer à la qualité, à la quantité prescrites,

faire la part de tous les ayants droit _et de quelques autres encore_.»

Quant au vin, on peut sans fanatisme admettre que Jésus a transmis une

petite partie du secret des noces de Cana à ses chastes épouses: cette

supposition n'est point, en tout cas, la moins chrétienne. Enfin

croyez-en ce qu'il vous plaira, _et honni soit qui mal y pense_, mais le

problème se trouve résolu tous les jours, à la satisfaction générale.

La soeur représente la religion; l'infirmier, la philosophie; elle, la

résignation, lui, l'insouciance. Qu'est-ce qu'une plaie aux yeux de

l'infirmier? Un quart, une demi-livre de chair avariée.--Le sang qui

coule est moins précieux que le vin qui fuit.--Un cadavre, c'est ce qui

fait place dans le lit à un nouveau malade, ce qui rend un numéro

vacant, ce qu'on couvre d'un drap, et ce qu'on descend à

l'amphithéâtre.--Voilà.

Les poëtes s'écrient fastueusement et sans vérité

Que j'en ai vu mourir!...

Jean, lorsqu'il se trouve en sensibilité, se contente d'ajouter, mais

sans aucune prétention littéraire: _Eh bien, et moi donc?_--Jean et la

mort sont en effet de très-vieilles connaissances, à l'égoïsme près, car

elles ne passent jamais un seul jour sans faire quelque chose l'une pour

l'autre. Jean, par une stupide complaisance, ou par inattention, laisse

envoler une âme qu'il était possible de retenir un moment encore

ici-bas; la mort ajoute par un arrêt capital quelque défroque, une

tabatière en écorce de bouleau, par exemple, une pipe _culottée_, à la

garde-robe de l'infirmier. Touchant échange! Effroyable réciprocité!

Il y a des jours où les fonctions de Jean prennent un imposant caractère

de solennité: c'est lorsqu'il est chargé de conduire à l'amphithéâtre le

pauvre blessé qu'attend le fer du chirurgien. Tous les malades, assis

sur leur séant, ou debout avec leurs capotes grisâtres, représentent la

foule et forment la haie; Jean va et vient du lit du patient à

l'amphithéâtre, préparant l'un et l'autre, et l'un pour l'autre.--Les

voilà qui passent; l'infirmier soutient la victime pâle et tremblante.

Jean lui démontre, en souriant, comme quoi on ne souffre pas, et va

même, dans son humanité, jusqu'à lui en donner sa parole d'honneur, _à

preuve_. Ceux d'entre les spectateurs qui ont déjà suivi le même chemin

et qui en sont revenus heureusement, _rari nantes_, jettent aussi leurs

exhortations au passant.--Numéro tant, s'écrie celui-ci, n'aie pas peur,

on m'a bien coupé la jambe.--Numéro tant, dit l'autre, du courage; on

m'a amputé le bras, à moi.--Chacun offre ce qu'il a perdu au malheureux

qui doit laisser où on le mène une partie de lui-même. Jean assiste à

l'opération; il prend note des cris, des gémissements poussés, et classe

ensuite, suivant leur nombre, l'opéré sur sa liste et dans son estime.

Jean remarque, s'étonne et s'indigne que les femmes supportent

généralement les opérations les plus terribles sans laisser échapper un

seul mot.--Elles qui parlent si volontiers à propos de rien!

ajoute-t-il. Jean ne veut voir là qu'un esprit de contrariété de leur

part. En cette circonstance, Jean ne se montre ni juste ni galant.

[Illustration]

Combien de fois Jean a-t-il servi de notaire à l'amant qui n'avait

qu'une bague en crins et une mèche de cheveux à léguer, en mourant, à la

femme pour laquelle, dans le délire de sa jeunesse, de son amour et de

sa fièvre, le malheureux avait rêvé des fleurs, des diamants, et la

fortune!--Que de douces confidences il a reçues! que de terribles

secrets il a dû surprendre! Confidences d'une âme d'élite exilée dans un

corps et dans une condition misérables pour expier peut-être les

profanations et les raffinements d'une vie antérieure, et qui,

entrevoyant sa délivrance, racontait son espoir... et son espoir était

réputé folie! A l'hôpital, ne faut-il pas que tout rentre dans la

nomenclature des maladies ou des infirmités humaines?--Secrets de la

misère et du génie, discrets jusque-là, mais qui au dernier moment ne

pouvaient se refuser un peu de luxe, et versaient quelques aveux et

quelques larmes;--secrets du pauvre qui a laissé quelques liards dans le

coin de la paillasse de son grabat, et qui connaît trop bien le prix de

l'argent pour ne pas vouloir qu'ils profitent à quelqu'un;--secrets du

brave ouvrier qui s'éteint et regrette amèrement la femme rachitique et

les six enfants qui sont restés à la maison sans feu et sans

pain!--quels trésors de tendresse et de mélancolie lui ont été

confiés!--Dévouements célestes, crimes exécrables, pleurs de religieuse

espérance, grincements de dents.

Mon Dieu! combien l'homme qui nous occupe sait-il plus de l'homme que

tous les philosophes ensemble! combien a-t-il plus vu, de ses propres

yeux vu, d'horreurs, de drames et d'élégies que l'imagination de tous

les poëtes réunis n'en a jamais rêvé! O sublime de la science, Jean sait

tout cela sans pédantisme.

Jean regarde les malades se succéder comme les courtisans assistent aux

révolutions politiques; c'est la même sécheresse supérieure et

incurable; c'est la même insouciance profonde.--Ses fonctions se

perpétuent auprès de tous, quels qu'ils soient; voilà la seule idée

qu'il ait de la constance et qu'il se fasse de l'éternité. Quand vous

avez été (quand vous _n'êtes plus_ implique une idée d'existence

négative et de présent), Jean se dérange encore à votre intention et

fait quelque chose pour vous; il vous descend à la salle des morts, vous

couche sur la dalle, allume une veilleuse funéraire, et vous attache au

bras gauche le cordon d'une sonnette, pour le cas prévu, et non

impossible, de léthargie et de réveil. Jean ne demande pas mieux que de

vous croire vivant; mais prenez la peine de l'en avertir et sonnez fort,

s'il vous plaît. Sans cette précaution, Jean vous remettra demain à son

camarade, le garçon d'amphithéâtre, lequel viendra, le fouet en main et

la pipe à la bouche, réclamer _ses sujets_; car, le lendemain, vous ne

serez déjà plus un mort, vous serez _un sujet_: c'est ainsi qu'on

appelle ceux des hommes qui, utiles encore après leur vie, servent aux

recherches anatomiques.--Ses sujets!

Quelle royauté!

Royauté difficile et tourmentée plus qu'on ne pense.--Les jambes, les

bras, les têtes sont quelquefois d'une grande turbulence, et sans que le

galvanisme s'en mêle, l'anatomiste ne les retrouve pas toujours le

lendemain à la place où il les a laissés la veille. Ce phénomène

s'explique très-naturellement, c'est que les travailleurs se pillent les

sujets, dans les pavillons, absolument comme le font les auteurs

dramatiques au théâtre.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 20 / 49 段