du village voisin de sa maison de campagne, devant la grille de son
parc; et dans l'excès de sa munificence, elle ajoute à cette faveur
celle d'une distribution de deux ou trois pièces de petit vin, coupé
souvent à l'avance, et par précaution hygiénique sans doute, de moitié
eau. Où la grande dame d'autrefois faisait sans éclat d'abondantes
aumônes, celle d'aujourd'hui répand avec faste ses parcimonieuses
largesses, qui n'adoucissent qu'une heure la misère de l'indigent. Mais
en revanche, et on lui doit la justice de le proclamer, si dans ses
charités elle est trop économe de sa bourse, du moins faut-il
reconnaître qu'elle s'y montre prodigue de sa personne. Infatigable à
danser pour les uns, à chanter pour les autres, on la voit dame
patronesse de toutes les fêtes, bals, concerts organisés au profit des
réfugiés, des pauvres, des veuves, des orphelins, que de généreuses
sympathies et la pitié publique sentent le besoin de secourir. Poussant
le dévouement plus loin encore, et voilà le sublime! à certaines époques
de paroxysme pour l'indigence, afin de lui mieux venir en aide, la
grande dame se fait marchande en son nom dans des bazars improvisés,
oui, marchande! et, avec le courage du Rédempteur, accomplissant sa
passion, elle poursuit toutes ses connaissances, riches ou non, les
force à lui payer au poids de l'or les mille bagatelles étalées devant
elle, les contraint à compléter la sorte de taxe des pauvres que les
âmes compatissantes doivent, dit-elle, s'imposer, et dans laquelle
personnellement elle ne figure guère cependant que par de petits
ouvrages, travail de ses mains: manchettes, pelotes, écrans,
essuie-plumes, dont Harpagon, si elle eût été sa fille, lui aurait
permis de grand coeur de faire les frais. Néanmoins, et probablement
parce qu'elle se pose devant un simulacre de comptoir, au milieu d'un
appartement bien chaud, bien confortable, cette grande dame se persuade
donner au monde un édifiant exemple d'immense bienfaisance. Qui pourrait
même affirmer, car le champ du fol orgueil est aussi incommensurable que
les plaines de l'éther, si en ces moments elle ne va pas jusqu'à
s'imaginer faire admirer sur son front l'auréole de divine charité dont
resplendissait celui de saint Vincent de Paul alors qu'ayant donné son
unique manteau, sa dernière obole aux pauvres, volontairement, et pour
racheter le captif de sa chaîne, il se condamnait aux rudes et abjects
travaux des galériens?
La fibre de la foi est morte au coeur du siècle; c'est le scepticisme de
l'école voltairienne qui l'a tuée; car, telle que le simoün, ce terrible
vent du désert dont le souffle mortel flétrit, dessèche, anéantit tout
ce qu'il peut atteindre, cette audacieuse école n'a rien respecté, a
tout détruit. Sous le prétexte de ne vouloir que flageller l'ignorance,
la superstition, le fanatisme et l'hypocrisie, elle a étouffé dans les
âmes le sentiment religieux, source unique et pure des plus sublimes
inspirations, et ne l'a remplacé que par le doute qui torture, ou le
froid matérialisme qui tue l'homme dans sa plus divine essence.
Néanmoins, par ton, par mode, pour se donner un air de femme _née_, la
grande dame affecte d'observer certains commandements de l'Église. Elle
a un livre d'heures enrichi d'agrafes d'or; sa place, réservée à
l'Assomption ou à Notre-Dame-de-Lorette. Elle est quêteuse et marraine
de cloches. Dans la magnificence de sa dévote ardeur, elle donne une
Vierge de plâtre, un devant d'autel en tulle brodé, un ciboire de
_maillechore_ à l'église du village voisin de sa maison de campagne, et
un dîner de temps à autre à monsieur le curé.
Généralement la grande dame se parfume, autant que possible, d'opinions
aristocratiques. Nul plus que l'ingrate ne fulmine d'anathèmes contre
les révolutions qui l'ont faite ce qu'elle est. Si vous avez bien saisi
la pensée de madame de Marne, quand des noms plébéiens dont la fortune
ne dorait pas l'obscurité sont venus résonner à ses oreilles, vous aurez
compris combien la nouvelle grande dame souffrait de la confusion des
rangs, combien elle gémissait de la nécessité où se trouve aujourd'hui
le pouvoir de ne faire de ses salons qu'une sorte de macédoine sociale.
La grande dame actuelle est à peu près aussi libre de son temps que
toutes les autres femmes; sa vie est la même sur une échelle un peu plus
dorée. Pour elle pas de charge de cour, pas de tabouret, pas de jeu de
la reine; mais en revanche la royauté citoyenne lui donne quelques bals
qu'elle embellit de tous les attraits d'une fête de famille, en ayant
soin d'y convier les cinq ou six mille notabilités de l'_Almanach du
commerce_.
Amour, galanterie, tout est mort en France. Les femmes n'y ont même pas
maintenant le privilége de venir, pour les hommes, en première ligne
après leurs affaires; elles ne sont plus qu'une sorte d'entr'acte à
leurs plaisirs, un temps d'arrêt entre une course à cheval au Bois et un
souper au Café de Paris. Entourée de moins de séduction que la grande
dame du passé, celle qui a pris son nom est-elle plus fidèle à la foi
conjugale? J'en doute fortement; mais le siècle n'a rien à lui dire,
elle demeure vertueuse à sa façon, elle observe ses préceptes, elle
sauve les apparences. Au surplus, le mystère dans ses intrigues, dans
ses amours, est pour cette grande dame une nécessité de position, une
condition d'existence. Plante apportée d'hier sur le sol où elle se
couvre de passagères fleurs, elle sent qu'elle n'aurait pas puissance de
résister au vent du scandale si elle avait l'imprudence de lui donner
prise, et qu'il la briserait et la rejetterait dans le néant.»
Comme le comte achevait ces derniers mots, un grand jeune homme à la
longue figure pâle, et au menton couvert d'une barbe moyen âge, parut
venir se glisser mystérieusement dans le boudoir; mais à la vue du comte
et de son compagnon, il recula précipitamment.
«Je ne doute plus, dit le comte avec un sourire malin: oui, la grande
dame a ses heures de réception à huis clos. L'orchestre en effet chante
ses dernières contredanses, la foule est diminuée, hâtons-nous de nous
rapprocher de madame de Marne, si vous voulez saisir encore un trait de
la grande dame actuelle.
--Quel est cet homme qui se balance sur lui-même au milieu de ce salon,
comme un cygne dans son bassin de marbre, et qu'écoute avec une si
respectueuse attention le groupe qui l'environne?
--C'est le fils d'un ancien maître d'école de village. C'était avant
1850 un petit journaliste, répondit le comte de Surville au duc
d'Olburn; c'est aujourd'hui le représentant et le défenseur des intérêts
de la France dans toutes les cours de l'Europe, dans tous les pays du
monde. C'est le mari de la grande dame, M. de Marne, le ministre d'hier.
Madame STÉPHANIE DE LONGUEVILLE.
[Illustration]
[Illustration: LE MÉLOMANE.]
[Illustration]
LE MÉLOMANE.
Omnibus hoc vitium est cantoribus...
Ut nunquam inducant animum cantare rogati.
Injussi nunquam desistant.
HORAT.
LA révolution (nous parlons de la première) a eu des conséquences
immenses, incalculables. Non-seulement elle a opéré des changements
complets dans l'ordre politique, moral et social, mais encore, s'il faut
en croire ses détracteurs, elle a bouleversé l'ordre physique et
naturel. Écoutez quelques-uns de ceux que M. de Chateaubriand appelle
les hommes des _anciens jours_; si l'atmosphère est aujourd'hui
déplorablement dérangée, si le parapluie est devenu, comme l'amour, «de
toutes les saisons,» si le printemps s'en va, si les petits pois au mois
de mai sont rentrés dans le domaine du fantastique, c'est au mouvement
de 89 qu'il faut s'en prendre.
Sans nous laisser entraîner dans de semblables exagérations, nous
croyons être fondé à dire que la révolution a exercé en France une
influence notable sur la mélomanie. Sous l'ancien régime, on chantait...
pour chanter, comme les oiseaux, par un instinct naturel. La preuve que
nos pères n'y mettaient, en général, aucun but, aucune préméditation,
est dans la profusion de _tra de ri de ra_, de _tra la la_, de _la fari
don daine, la fari don don_, de _ton taine ton ton_, etc., qui
composaient le fond de la plupart des chansons d'alors. Ces refrains ne
sont-ils pas, sous le rapport significatif, comparables au gazouillement
du merle ou du sansonnet?
A cette époque, ce qu'on a appelé depuis le _beau chanteur_ de société
était complétement inconnu. Chacun chantait, sans apprêt, sans façon,
_le vin, l'amour et les belles_, pour sa jubilation personnelle.
C'était une affaire d'épanouissement de rate plutôt que de gosier.
On entonnait de joyeux refrains à la suite des repas, et cela tout
naturellement, de même que les canaris roucoulent au sortir de la
mangeoire. Afin de prolonger le plaisir, la moyenne des couplets était
de quinze à vingt, sans compter les chorus obligés. On peut dire
qu'alors «tout finissait par des chansons» qui n'en finissaient pas.
Sous la république et sous l'empire, _la Marseillaise_, le _Chant du
départ_, etc., imprimèrent aux refrains nationaux une direction
patriotique et guerrière. Après l'invasion et dans les premiers temps de
la restauration, alors que le _chauvinisme_ avait tout envahi, y compris
les mouchoirs de poche et la vaisselle, alors qu'on s'essuyait le front
avec un peloton de la vieille garde ou avec la jambe d'un cosaque, que
l'on mangeait une crème aux pistaches sur le champ de bataille d'Eylau
et de la Moskowa, le chant, lui aussi, fut voué à _la colonne_, au
_grognard_, à _la gloire_, à _la victoire_ et aux _succès_ des
_Français_. Plus tard, grâce à Béranger, il se transforma en moyen
d'opposition politique. Aujourd'hui le chant est devenu généralement une
prétention, nous dirions presque un calcul.
Il est bien entendu que nos précédentes appréciations, de même que
celles qui vont suivre, ne s'appliquent point aux véritables artistes,
lesquels ont toujours formé une classe à part, mais seulement aux
amateurs. Maintenant on ne chante plus pour chanter, mais dans le but de
briller, de se faire remarquer. C'est à peine si dans les repas de
province on a conservé l'usage d'adresser à la ronde aux convives
l'invitation de chanter _quelque chose_. Et même encore la prétention
dilettante a fait abandonner comme trop vulgaire ce qu'on appelait jadis
les chansons _de_ table. Il n'y a plus que des chansons _à_ table.
En guise de
..... joyeux refrain
Qui mette tout le monde en train,
Tout en vidant les verres
Comme faisaient nos pères,
on entonne de langoureuses et plaintives romances, parfois même la
cavatine funèbre chantée par Rachel _la Juive_, ou par Ninette de la
_Pie voleuse_, avant de marcher au supplice. C'est très-réjouissant.
Dans un dîner départemental auquel nous assistions dernièrement, un
Duprez de l'endroit jugea à propos de chanter au dessert le grand air
d'_Asile héréditaire_. Il _enleva_ la belliqueuse strette _Suivez-moi!_
en brandissant sa fourchette au lieu d'épée.
C'est seulement dans les repas de petites villes, lorsqu'arrive le
moment de chanter à la ronde, qu'on voit se renouveler ces excellentes
scènes de comédie, dont le proverbe de Henri Monnier, intitulé _un Dîner
bourgeois_, nous a offert une peinture si plaisante et si vraie:--le
chanteur, faussement modeste, ayant l'air de se défendre tandis qu'il
grille de se faire entendre dans ce qu'il considère comme _son
triomphe_;--un autre se faisant supplier pendant une demi-heure, pour
finir par détonner un chétif couplet;--puis, les demoiselles contraintes
à chanter par autorité maternelle ou paternelle, ce qui, à quelques
variantes près, s'exécute de la manière suivante:
LA MAMAN.
Allons, ma fille, chante-nous _un morceau_.
LA DEMOISELLE.
Mais, maman, je n'ose pas.
LA MAMAN.
Allons donc... mademoiselle... ne faites pas la sotte. Allons,
levez-vous... tenez-vous droite. Allez, son père, soufflez-la... vous
savez:
_Je n'aimais plus._
LE PAPA, _soufflant_.
_Tu n'aimais plus._
LA DEMOISELLE, _se levant et chantant_.
Je n'aimais plus...
LA MAMAN.
Tenez-vous droite, mademoiselle; vous avez l'air d'une contrefaite.
LA DEMOISELLE.
Je n'aimais plus.
LE PAPA.
_Tu étais triste et rêveur._
LA DEMOISELLE.
Je n'aimais plus...
J'étais triste et rêveur.
LE PAPA.
_Ne touchant plus à ton luth sonore._
LA DEMOISELLE.
Je n'aimais plus, j'étais triste et rêveur,
Ne touchant plus à mon luth sonore.
Avec pitié l'Amour vit ma douleur.
LE PAPA.
_Tu n'aimes plus, tu veux chanter encore._
LA DEMOISELLE.
Je n'aime plus, je veux chanter encore.
LA MAMAN, _aigrement_.
Asseyez-vous, mademoiselle; on a assez de vos chansons. (_La demoiselle
pleure._) Je vais envoyer les _pleurnicheuses_ tout à l'heure à la
porte.
Touchant effet de l'harmonie dans les familles!
A Paris, de semblables scènes ne se présentent que rarement. Ici, les
délits musicaux se commettent avec préméditation. Les dilettanti
amateurs, de tout âge et de tout sexe, ne se présentent en société
qu'après avoir longuement et laborieusement préparé _leurs morceaux_.
Ils ont soin également de choisir leurs victimes. Méfiez-vous des
billets d'invitation se terminant par cette formule: _On fera un peu de
musique_. Ce sont de véritables guet-apens.
A tout prendre, nous préférons encore l'ancien usage des chants entre la
poire et le fromage aux modernes réunions dans un salon tout exprès pour
y subir de la musique de famille ou de voisinage. A table, du moins, on
avait mille moyens polis d'éluder les approbations de rigueur et de
dissimuler son ennui. Un verre porté à propos aux lèvres servait à
masquer le sourire et le bâillement. On pouvait se donner une contenance
à l'aide de l'épluchement d'un fruit ou d'une transposition de couteaux
et de fourchettes. Dans une soirée musicale, au contraire, sur un
fauteuil à découvert, on reste exposé sans défense, sans refuge, au
martyre auriculaire, aux regards ombrageux des parents et des amis. Pas
moyen de se soustraire à l'_exécution_.
Nous en dirons autant des prétendus concerts d'amateurs, aujourd'hui
multipliés d'une manière effrayante, et qui constituent un véritable
fléau, que nous appellerons le _musica-morbus_.
Tous ces fâcheux abus prennent leur source dans la manie prétentieuse
qui s'est généralement emparée du dilettantisme bourgeois. Il n'est si
mince fredonneur ou ménétrier de salon qui ne veuille briller; il lui
faut donc un auditoire et des claqueurs _ad hoc_. Ce travers ne s'est
pas seulement emparé de la jeunesse et de l'âge mûr, il a gagné jusqu'à
l'enfance. Depuis quelques années, chaque famille met son amour-propre à
posséder dans son sein un ou plusieurs petits virtuoses. Le piano, le
violon, la flûte, voire même la clarinette, ont remplacé, comme
amusements du jeune âge, la poupée, le cerceau et le ballon. L'étude du
solfége a été substituée à la lecture des contes de la Mère-l'Oie. On
distribue aux enfants des tartines de musique au lieu de tartines de
confitures.
C'est ce qui fait que nous rencontrons à chaque pas des Malibran, des
Grisi de dix ans et au-dessous; des Hertz en bourrelet et des Paganini
en jaquette. On appelle ces artistes prématurés de _petits prodiges_...
de ridicule, soit.
Les classes populaires, elles aussi, ont été atteintes de la prétention
mélomane. Elles dédaignent la grosse gaieté des chansonnettes du vieux
temps; elles font fi des recueils imprimés sur papier brut avec
couvertures rougeâtres, et contenant les inspirations peu musquées des
ménestrels de carrefour. On veut chanter des morceaux à la Râpée, à la
Courtille et sous les piliers du marché aux légumes. Il n'est pas rare
d'entendre un robuste fort de la halle roucouler la romance langoureuse
et poitrinaire; un inculte gamin du boulevard du Temple, chanter «le
noble fils des preux,» ou «le beau page, brillant d'or et de soie.»
Témoin encore la romance de _la Sultane_:
Verse sur moi les parfums d'Arabie,
qui fait les délices des marchandes de harengs et de friture.
L'ambitieux désir de se signaler, de se singulariser musicalement, a
fait de plus éclore de nos jours une foule de soi-disant réformateurs et
novateurs lyriques. A une époque éloignée de quelque cinq mille ans,
Salomon s'écriait: «Il n'y a rien de nouveau sous le soleil;» à plus
forte raison pouvait-on croire qu'après les Haydn, les Mozart, les
Beethoven, les Rossini, il n'y avait plus rien de nouveau sous les sept
notes de la gamme. Erreur; nous avons vu récemment surgir des Mahomet,
des Calvin qui affichent la prétention de changer complétement les
anciennes croyances musicales, de même que Sganarelle se flattait
d'avoir changé _le coeur à gauche_.
Parmi ces nouveaux sectaires, nous citerons les Jacotots lyriques, qui,
s'appuyant sur l'axiome: «Tout est dans tout,» prétendent que la musique
est susceptible d'exprimer quoi que ce soit, fût-ce même un raisonnement
théologique, philosophique, politique, didactique, esthétique,
éclectique, etc.; un fait d'histoire, une discussion parlementaire, une
variation d'un demi-centime dans le cours de la Bourse, ou une dépêche
télégraphique interrompue par le brouillard.
Pour qu'on ne nous accuse pas d'exagérer, il nous suffira de rappeler
ces programmes de concerts, dans lesquels on annonce des _fantaisies_
morales ou humanitaires, des _symphonies_ fantastiques, poétiques et
dramatiques. Les auteurs de ces compositions ne prétendent-ils pas
exprimer non-seulement tous les effets de la nature physique, mais
encore les émotions les plus intimes du coeur, les vicissitudes les plus
romanesques de la destinée humaine; et cela au moyen de croches, de
bécarres et de cadences? Ainsi un compositeur a rédigé naguère une
notice biographique en symphonie, sous ce titre: _Une vie d'artiste_.
Entre autres _chapitres_, le livret explicatif indiquait la description
d'une _Promenade dans la plaine_. Or la musique consacrée à ce sujet
aurait tout aussi exactement dépeint une promenade sur les tours de
Saint-Sulpice.
Ainsi encore un jeune pianiste, aussi connu par la grandeur de son
talent que par la longueur de ses cheveux, a proclamé hautement
l'intention de transformer son piano à queue en chaire d'enseignement
humanitaire. Il n'est pas une de ses notes bémolisées ou diatoniques,
qui, d'après son système, ne tende à rendre les hommes meilleurs. Et si
parfois il frappe sur les touches au point de les briser, c'est afin
d'inculquer avec plus de force ses préceptes moralisateurs.
Nous avons enfin une troisième petite église musicale, de création toute
moderne, avec son pontife, et qui se compose de Jérémies partisans
exclusifs de la musique gémissante, souffrante et attendrissante. Leur
répertoire est formé uniquement de lamentations notées et intitulées _un
soupir_, _une larme_, _un sanglot_, _un désespoir_, etc. Lorsqu'ils se
font entendre dans une société ou dans un concert, on devrait avoir la
précaution de distribuer des mouchoirs à la porte.
En vérité, il est des moments où tout ce fatras de chants bizarres,
prétentieux et ennuyeux vous forcerait presque à regretter les beaux
temps lyriques de _la Boulangère_, du _Clair de la lune_ et de la _Pipe
de tabac_.
Nous avons dit qu'aujourd'hui le dilettantisme était aussi parfois un
calcul. Combien de parents, en effet, spéculent sur le piano et la
cavatine brillante, comme moyens d'établissements économiques pour leurs
filles! Combien de Duprez amateurs, qui se fiant à cet axiome
d'opéra-comique: «L'oreille ravie est bien près du coeur,» s'efforcent
d'atteindre à l'_ut_ de poitrine dans l'unique but de charmer quelque
riche héritière! O culte platonique de l'art pour l'art, qu'êtes-vous
devenu?
Il nous reste à signaler une classe de mélomanes qui unit le double
caractère de la prétention et du calcul; c'est celle des chanteurs de
romances. Le métier de chanteur de romances a remplacé, comme moyen
d'existence parasite, les anciens poëtes de famille, les diseurs de bons
mots, les conteurs de société, etc. Aujourd'hui le chanteur de romances
est le _lion_ obligé de toutes les réunions bourgeoises. Il a son
couvert mis à une foule de tables; il jouit du privilége des grandes et
petites entrées dans les salons et même dans les boudoirs. On le traite
comme un être neutre et sans conséquence. L'état de chanteur de romances
n'exige d'autre mise de fonds qu'un habit noir à peu près neuf et une
voix râpée.
Le chanteur de romances est ordinairement un petit homme, trapu,
courtaud, aux épaules largement cambrées, aux joues rubicondes, ornées
de favoris noirs et buissonneux, à l'abdomen proéminent comme celui d'un
caporal de voltigeurs de la garde nationale. La nature l'avait créé pour
être l'Atlas d'un commerce d'épicerie en gros, ou d'une maison de
roulage, et c'est pitié que de voir employer un si puissant appareil de
forces musculaires à soutenir de simples notes de musique.
Rien de plaisant comme les efforts de l'obèse ménestrel afin d'imprimer
à sa face réjouie une expression mignarde, langoureuse ou mélancolique,
en harmonie avec les chants de son répertoire. Impossible de réprimer un
sourire lorsqu'on l'entend se plaindre de son _malheur_, de sa
_langueur_, de son _acheminement vers la tombe_, de _sa frêle
existence_, etc. Hercule filant des sons n'est guère moins bouffon
qu'Hercule filant une quenouille.
Le chanteur de romances a l'avantage d'exercer une industrie qui ne
connaît pas de morte-saison. Il _travaille_ en tout temps. Il détache la
barcarole au plus juste prix, fournit la tyrolienne avec ou sans gestes,
pleure le nocturne, gazouille l'ariette, et expédie non-seulement pour
la ville et la province, mais encore pour l'étranger. Au printemps,
lorsqu'arrive la saison des eaux, il exporte son bagage troubadour à
Spa, à Aix, à Baden-Baden, à Vichy, à Dieppe, au Mont-d'Or, à Néris, à
Plombières.
On voit revenir le chanteur de romances vers les premiers jours
d'automne. Il reparaît dans tous les concerts que le vent du nord
refoule sur Paris.
Cependant, à force de se couronner de roses, le troubadour arrive à
l'hiver de la vie. Il perd presque en même temps son _sol_ et ses
cheveux. Alors il songe à _revoir sa Normandie_, ou tout autre pays qui
lui a donné le jour. Là, il convertit le produit de son _travail_ en
bons biens au soleil; il devient notable de village, conseiller
municipal et marguillier de paroisse. Chaque dimanche il s'installe sur
les bancs du lutrin, et consacre à chanter les louanges du Seigneur et
du patron de l'endroit les restes d'une voix jadis vouée à célébrer les
Zelmire, les Elvire, les Jeux, les Ris et les Amours.
Ainsi passent les gloires et les romances de ce monde.
En cherchant à conclure d'une manière grave, nous sommes arrivé à
découvrir que le chant peut être employé comme moyen accessoire
d'atteindre ce but qu'on prétend le plus important de la vie, la
connaissance de soi-même et des autres. A la suite d'une foule de
déductions et de raisonnements, nous croyons pouvoir poser ce nouvel
axiome: que chez la gent humaine, comme chez la gent volatile, _le
ramage répond au plumage_, et qu'on peut dire en entendant chanter un
homme: «C'est un brave, un sournois ou un sot;» comme à la simple
audition de leur chant, on dit: «c'est un coq, un corbeau ou un serin.»
Nous nous empressons d'ajouter que l'honneur de l'invention ne nous
appartient pas tout entier. Avant nous, deux grands génies, Shakspeare
et Chateaubriand, avaient déjà appliqué la musique à la connaissance du
coeur humain. Le poëte anglais s'est borné, il est vrai, à l'indiquer
comme un moyen de jugement négatif, lorsqu'il a dit: «Celui qui n'a pas
de musique dans l'âme est capable de toute espèce de noirceurs.» D'où il
suit que si l'auteur d'_Hamlet_ eût été chargé de la rédaction du Code
pénal, il aurait placé tous les gens qui n'aiment pas la musique sous la
surveillance de la haute police.
L'illustre Chateaubriand est allé plus loin: il a remarqué que les
villageois, les bergers, tous ceux enfin qui ne chantent que d'instinct,
préludent toujours en mineur, et que l'air de toutes les complaintes
villageoises est modulé sur ce ton plaintif. Le chantre d'_Atala_ a vu
dans ce fait la preuve «que la corde de la douleur est la corde
naturelle à l'homme.» Ainsi, en supposant que le grand poëte fût tombé
inopinément des régions éthérées sur notre globe terrestre, il aurait
deviné tout de suite que nous sommes sujets à la mort, à la douleur, aux
rages de dents, aux drames adultères, aux romans échevelés, à
l'asphalte, au bitume, aux sociétés en commandite, aux patrouilles de la
garde nationale, et tout cela rien qu'en entendant un villageois chanter
en _mi-bémol_. C'est une bien belle chose que le génie.
Nous nous sommes permis de glaner après ces deux grands hommes dans
l'observation du chant, et voici quelques-uns des rapports que nous
avons cru saisir entre le moral de l'homme et ses habitudes vocales et
instrumentales.
Toutes les fois que vous entendrez un de vos concitoyens préluder
invariablement, en commençant par les notes médium et en s'arrêtant avec
complaisance sur les notes basses, de cette manière:
[Musique:
là, là, là, là à à à à....]
(ces derniers sons murmurés _tremolo_ dans la cravate), vous pouvez dire
hardiment: c'est un Prud'homme, un Béotien.
Celui qui, dans la société, va jusqu'à trois couplets de romance, doit
être considéré comme ayant des dispositions à se rendre indiscret,
importun. Quant au malheureux qui dépasse ce nombre et qui ne craint pas
de se permettre les six couplets, jugez-le comme un être de l'espèce la
plus dangereuse pour la paix de votre foyer domestique, comme un
personnage essentiellement rabâcheur, ennuyeux, assommant.