Quelques avoués ont adopté le moyen non moins adroit de signifier, entre

un commencement et une fin de requête véritable, un vieux cahier de

papier timbré, que leur collègue leur renvoie et qui sert ainsi une

seconde fois, puis une troisième, puis une quatrième, jusqu'à ce que les

feuillets ou le fil soient tout à fait usés. Je sais une étude où le

même cahier a subi un service de plus d'un lustre, et a rapporté à lui

seul près de six mille francs.

--La _licitation_ est la vente judiciaire d'un immeuble qui n'est pas

susceptible d'être partagé en nature.

Supposons deux frères qui reçoivent, à titre d'héritage, une maison à

Paris. Dans l'impossibilité de la diviser en deux lots, ils s'adressent

au même avoué pour la faire liciter.

L'avoué devrait suivre une marche bien simple. Les deux partis étant

d'accord, il lui suffirait de faire agréer par le tribunal un jugement

rédigé dans l'étude, et ordonnant la licitation, après l'accomplissement

des formalités légales.

Mais ce n'est point ainsi que l'entend l'avoué de Paris. Une procédure

aussi simplement conduite ne produirait pas un état de frais assez bien

fourni. Voici comment l'avoué de Paris procède. Chargé du mandat des

deux frères, qui n'ont qu'un même désir, une même volonté, à savoir de

vendre le plus tôt possible pour se partager le prix, l'avoué rédige la

demande en licitation à la requête de Pierre; Paul ne s'oppose pas, loin

de là? N'importe! l'avoué lui choisit fictivement un autre avoué, et,

sous le nom de ce collègue qui prête complaisamment sa signature (c'est

d'usage), il se signifie à lui-même, avoué de Pierre, au nom de Paul,

une requête à l'effet d'empêcher la licitation.

Les motifs de cette requête ne peuvent être qu'illusoires, car une

licitation est toujours de droit; aussi n'est-ce qu'une affaire de

forme, à laquelle on n'attache pas grande importance. Le second clerc a,

pour cette feinte procédure contradictoire, des phrases consacrées.

Dans cette requête qu'il rédige au nom de Paul opposant, il dira, par

exemple: «Vous le savez, et malheureusement c'est une observation trop

bien confirmée, en ce moment tout est stagnant, par suite de la crise

commerciale qui se fait sentir. Paris a surtout à se plaindre des

tristes effets qu'elle produit. Autrefois, le capitaliste recherchait

avec avidité les placements en immeuble; mais aujourd'hui que la fièvre

de la commandite s'est emparée de tous les esprits, un discrédit complet

a frappé tout ce qui n'offre pas une chance à l'agiotage et à la

spéculation; aussi les enchères sont-elles désertes, et les bâtiments

ainsi que les terrains ne peuvent-ils être adjugés même au plus vil

prix, etc., etc.»

Maintenant c'est au tour de Pierre. Pierre riposte à la requête de Paul

par une seconde requête; et le même clerc, après avoir manufacturé la

demande, se charge de la réponse. Il fait parler Pierre à peu près en

ces termes:

«Notre adversaire est dans l'erreur et s'abuse sur la situation actuelle

des affaires. La commandite est en discrédit; les fonds refluent vers

les placements solides et exempts des chances de l'industrie et du

commerce; la confiance règne partout. On ne saurait trouver de moment

plus propice pour vendre avantageusement les maisons et les terrains,

etc., etc.»

Je n'ai pas besoin de dire qu'on peut varier ce thème à volonté, et que,

sous la plume du clerc-rédacteur, ces phrases s'allongent indéfiniment,

de manière à produire une requête volumineuse. On a des formules de tel

ou tel nombre de pages, selon l'importance de la licitation. Si

l'immeuble est de peu de valeur, le style des requêtes est rapide et

concis comme du Tacite ou du Paul-Louis-Courrier; si au contraire le

prix est considérable, les requêtes sont abondantes et soufflées comme

du Victor Ducange ou du Salvandy.

Alors un échange supposé d'exploits s'établit entre Pierre et Paul, qui

se trouvent, au bout d'un certain temps, avoir soutenu un procès en

règle sans s'en douter aucunement. Singuliers plaideurs, qui, sans

cesser d'être d'accord, ont lutté dans l'arène judiciaire jusqu'à

l'épuisement complet de leurs forces, c'est-à-dire des combinaisons

procédurières!

Enfin, lorsqu'il ne manque plus que le jugement, l'avoué, qui se

garderait bien de soumettre ces ridicules moyens à l'appréciation du

tribunal, rédige et fait accepter un jugement de forme ordonnant que la

maison sera vendue; après quoi il touche le prix des deux procédures,

non sans _modérer_ ses honoraires. _Modérer_ est un mot usité. L'avoué a

toujours _modéré_, même lorsqu'il vous présente le mémoire le plus

exorbitant. C'est un autre enragé de modération.

Voilà par quels ingénieux procédés l'avoué de Paris, tout en _modérant_

ses honoraires, marche à la fortune d'un pas aussi sûr que rapide. Et

notez bien que j'en ai seulement choisi quelques-uns entre mille,

presque au hasard.

Après douze années d'exercice, d'agence d'affaires et de ventes

judiciaires qui lui suffisent communément pour se créer trois ou quatre

cent mille francs d'économies, l'avoué cède sa charge à un maître-clerc,

qui lui paie à peu près autant pour avoir le droit de recommencer, pour

son propre compte, la même exploitation.

L'avoué se retire ainsi, riche de trente à quarante mille francs de

rente. Il continue d'habiter Paris pendant l'hiver, et la campagne

pendant l'été. Alors il ne sait plus que manger, boire, digérer et

dormir; c'est désormais un homme de loisir. Il s'abonne au _Journal des

Débats_.

Il est électeur, membre d'une société philanthropique, quelquefois

adjoint à la mairie, et le plus souvent juge de paix ou suppléant; il

convoite particulièrement ces dernières fonctions, parce qu'il les

considère comme un marchepied pour la magistrature. Il a toujours la

croix d'honneur, et rate périodiquement la députation.

Cette vie inerte et placide, ou plutôt cette végétation de l'avoué

retiré n'est agitée que par des crises accidentelles. Tous les deux mois

(lorsqu'il n'est pas capitaine rapporteur, titre auquel ses antécédents

judiciaires lui font une sorte de candidature), son sergent-major

l'appelle, en qualité d'officier élu, au corps de garde, où il déclame

éloquemment contre les ambitieux affamés d'or et les factieux altérés de

pillage;--tous les deux ans un huissier le convoque, en qualité de juré,

à la cour d'assises, où, après avoir compendieusement manifesté l'homme

de palais en adressant mille questions aux témoins dans le prétoire, et

une harangue argumentassée à ses confrères dans la salle des

délibérations, il condamne le malheureux qui, poussé par la misère, a

brisé le volet d'une boutique de boulanger pour prendre une livre de

pain.

ALTAROCHE.

[Illustration: LE RAMONEUR.]

[Illustration]

LE RAMONEUR.

COMMENT oublier, dans cette nomenclature de tous les types anciens et

nouveaux, de toutes les figures françaises ou naturalisées parisiennes,

ces petits bohémiens à la face barbouillée de suie, aux joues rebondies

et enfumées, aux dents de nacre, aux lèvres fraîches et amarantes comme

des fraises, ces petits enfants, moitié chats, moitié chiens, moitié

cabris, moitié singes, qui s'en vont sans cesse gambadant, grimpant,

chantant, frétillant; la plus jeune de toutes les industries françaises,

la seule peut-être dont le monopole modeste puisse appartenir

exclusivement à l'enfance, le ramoneur enfin, ce petit être dont le cri

est devenu une des mélodies proverbiales de l'âtre, comme le chant du

grillon ou la plainte de l'hirondelle, le parasite des cheminées. Le cri

du ramoneur annonce l'hiver, et cependant on ne le maudit pas; on aime,

au contraire, à entendre du fond du foyer bien chaud, du coin de la

cheminée qui flambe, cette bonne grosse voix d'enfant, qui vient

apporter au citadin paisible, au propriétaire toujours craintif, le

salut de cet âtre, la paix de cet intérieur, préserver l'un et l'autre

d'un fléau terrible, quand il n'est pas la plus incommode et la plus

coûteuse des révolutions domestiques, l'incendie.

Mais d'abord, avant de crayonner le profil du ramoneur, débarrassons-le

de tous ses indignes collègues, de ces classes vagabondes et plagiaires

désignées assez fréquemment, et par une extension injuste, sous le titre

de _ramoneurs_ ou de _savoyards_. Nous voulons parler de ces myriades

d'enfants nombreux et importuns comme les moustiques, qui couvrent par

essaims les trottoirs des villes, pullulent aux barrières et dans la

banlieue, assaillent à chaque relais les portières des diligences;

interminable caravane de joueurs de vielle, de petits chanteurs, de

montreurs de chiens, de singes apprivoisés, de renards, de tortues, de

souris, de mulots, de belettes, de marmottes. Cette classe d'enfants,

qui appartient exclusivement au vagabondage, n'a rien ou presque rien de

commun avec le ramoneur proprement dit; elle représente les frelons de

cette colonie travailleuse. Par ses habitudes de fainéantise, sa misère

comédienne, son lazzaronisme incarné, elle revient de plein droit à la

plume chargée de retracer dans cette galerie les masques rusés et les

manoeuvres si curieuses de la mendicité parisienne.

On s'est beaucoup apitoyé sur le destin du ramoneur; mais c'est

principalement sur les ramoneurs qui ne ramonent pas qu'est tombée la

sensibilité des faiseurs de romances, de tableaux de genre,

d'aquarelles, d'élégies et d'opéras-comiques. On a beaucoup trop plaint

ces demandeurs de petits sous, de petits liards, de morceaux de pain,

ces petits vagabonds qui passent leur journée à se chauffer au soleil,

et quand le soleil est caché, à apostropher chaque passant qu'ils

appellent indifféremment _mon lieutenant_ ou _mon général_. On ne s'est

pas assez occupé, ce me semble, du ramoneur authentique, avéré, pris

dans l'exercice de ses fonctions, de l'enfant de huit ou dix ans qu'on

lance dans l'intérieur d'une cheminée à un âge où son coeur n'est pas

encore aguerri contre la peur des ténèbres, à une heure où ses yeux ne

sont toujours pas bien ouverts même au grand soleil.--Allons, courage,

petit, figure-toi que tu escalades la plus jolie colline du Piémont ou

de la Savoie.--Et il faut qu'il se résigne à devenir, pendant une heure

ou deux, muet, aveugle, et presque assourdi par la suie, à s'ensevelir

tout vivant dans une espèce de bière; il faut qu'il grimpe, gratte, se

hisse et se cramponne, jusqu'à ce que le garçon fumiste qui l'attend sur

le toit ait aperçu le bout de son petit museau barbouillé. Alors son

expédition est finie; on lui donne à peine le temps de se dégourdir,

d'éternuer et de se secouer comme un caniche qui sort de l'eau, puis on

lui fait recommencer dans une cheminée voisine une manoeuvre du même

genre. Ces ascensions ténébreuses ne sont pas toujours sans péril, car

il est plus d'une cheminée moderne construite sur de telles proportions

que la fumée y passe avec peine, y séjourne même le plus souvent et y

regimbe opiniâtrement au nez du locataire. Moins récalcitrant que la

fumée du propriétaire, le ramoneur, lui, passe et s'insinue par les

défilés les plus étroits, mais souvent aussi il y reste, il s'y trouve

emprisonné comme dans un traquenard; alors, il appelle, il crie: Au

secours! et il n'y a souvent pas d'autre ressource pour l'extraire de

cet étau que de démolir la cheminée. Quelquefois aussi, et cela est bien

triste à dire, il arrive qu'il n'a même pas le temps de crier, sa

poitrine s'embarrasse, ses poumons jeunes et délicats demandent en vain

le grand air, l'air libre; ses forces s'épuisent, il va mourir asphyxié.

Les enfants devraient tous mourir sur le sein ou contre la joue de leur

mère; lui, est mort seul, sans soleil, sans un dernier baiser du grand

jour. Voyez-le: son bonnet de laine est à jamais incliné sur son épaule;

vous diriez un oiseau qu'on a trouvé mort dans son nid; sa main est déjà

tiède et fermée, sa bouche est entr'ouverte, mais la petite chanson du

pays n'en sortira plus. Faiseurs d'aquarelles, préparez cette fois votre

douce palette, car voilà une touchante esquisse, et qui tient à la

destinée même et aux vraies infortunes du ramoneur.

J'ai remarqué cependant qu'en s'apitoyant trop ou en s'apitoyant mal à

propos sur telle ou telle condition, on la gâte presque toujours, et on

finit par lui aliéner la charité publique. Après tout, la condition du

ramoneur est dure, pénible, elle exige de la persévérance et même une

certaine résolution, mais elle a bien aussi ses avantages. Elle est

d'abord lucrative: un enfant de douze ans gagne quarante sous par jour,

c'est presque la journée d'un homme; ensuite, il fait ainsi

l'apprentissage d'un bon métier qui le mettra à même de s'enrichir un

jour et de faire à son tour ramoner les autres.

Paris et même la plupart des provinces ne produisent guère de ramoneurs.

L'artisan ou le petit négociant parisien surtout, chargé de famille,

contraint de bonne heure d'aviser aux ressources, choisira de préférence

pour ses enfants des professions qui flatteront sa gloriole. Il fera de

ses fils des apprentis épiciers, apprentis perruquiers, enfants de

choeur, enfants de troupe, ou même pères nobles du théâtre Comte; mais

ramoneurs, fi donc! cela est bon pour les montagnards, les hommes des

landes et de labour; permis à eux d'enfumer leur progéniture, de laisser

l'effigie paternelle s'altérer et disparaître sous un masque de charbon

et de fumée; il vaut bien mieux qu'elle aille s'enfariner dans un

coûteux apprentissage chez le pâtissier-traiteur, ou s'huiler et

s'ensoufrer chez l'épicier du coin.

La Savoie calcule en cela mieux que Paris, et le Piémont encore mieux

que toute la France. Le Piémont, que les dictons français accusent bien

à tort de nonchalance et de fainéantise endémiques, joint au contraire à

l'activité et à la dureté de travail des peuples de montagnes l'adroite

souplesse et l'insinuante subtilité du caractère italien. Avec son

baragouin, ses allures pliantes, son regard furtif et câlin, le

Piémontais s'est progressivement emparé de l'une des branches de

l'industrie française les plus proches des nécessités de la vie, et par

conséquent les plus productives, celle de poêlier-fumiste.

Observez, en effet, les enseignes de toutes ces boutiques où le cuivre

rayonne de tout l'éclat d'un réflecteur, où s'élèvent en pyramides et en

étages tous les systèmes de cheminées connus, cheminées à la prussienne,

à la russe, à foyers mobiles, immobiles, à doubles, triples courants

d'air: quels noms lisez-vous sur les factures de ces brillants magasins?

partout des noms en _i_ ou en _o_ comme sur un programme des Bouffes. Le

Piémont fournit à la France la plus grande partie de ses fumistes, et

par conséquent de ses ramoneurs, car tout bon ramoneur piémontais

s'établit tôt ou tard à Paris poêlier-fumiste; la patente et le brevet

de ce haut établissement existent d'avance dans le havre-sac du

ramoneur, mais avec bien plus de logique et de certitude que le bâton de

maréchal de France dans celui du conscrit. En effet, tout bon fumiste

doit avoir ramoné, sondé, tâté par lui-même l'intérieur d'une cheminée,

ce terrain plus capricieux peut-être et plus chanceux qu'un champ de

bataille. Tout bon général doit, dit-on, avoir manié le mousquet; mais

que sera-ce donc du poêlier-fumiste? il faut qu'il commande à la fois le

feu et la fumée.

Les fumistes français eux-mêmes emploient de préférence les ramoneurs

piémontais: ils les trouvent plus robustes, plus intelligents, plus

actifs que ceux des autres pays; ils les ont même presque tous chez eux

à titre d'apprentis, qu'ils logent, habillent, nourrissent, et

transforment par la suite en garçons fumistes. Ils ont pour règle, une

fois la race piémontaise introduite dans leurs ateliers, de ne point en

admettre d'autre, car le mélange des pays allumerait infailliblement la

guerre civile. Les ramoneurs piémontais, accommodants et aimables sur

presque tous les points, sont intraitables sur celui de la nationalité;

ils forment entre eux une confrérie des plus serrées, une sorte

d'oligarchie patriotique. Ils naissent au sein des sublimes horreurs du

Simplon, au milieu des plus beaux rochers du monde, des sapins, des

mélèzes, des voûtes de granit et des torrents fougueux et argentés; ils

croissent presque tous dans les environs d'une jolie petite ville qu'on

appelle _Domo-d'Ossola_, qui possède le privilége exclusif de la

production du ramoneur, comme Bergame celui des ténors, et Bologne celui

des _mortadelles_. De Domo-d'Ossola, on arrive à un village appelé

_Villa_, frais et verdoyant comme le nom qu'il porte, puis, par des

festons de vignes, des anneaux de verdure, des prairies sans cesse

humides et mouillées comme des pieds de Nymphes, on se trouve sur le lac

Majeur, et de là à Milan la bonne ville. C'est à Milan que le ramoneur

piémontais fait ses débuts; il commence par s'essayer dans les vastes

cheminées des immenses _palais_ lombards, avant de se confier aux gorges

si souvent étroites, inclinées et inaccessibles des cheminées

parisiennes.

Ainsi, dans tous les genres d'industrie, de travaux et d'applications,

Paris est le centre général vers lequel tout vient aboutir; arts ou

métiers, chacun y apporte le tribut de ses progrès, la théorie de ses

nouveaux talents: ainsi du ramoneur. Du reste, la vie de ce jeune

industriel est marquée d'avance dans les grands ateliers de fumistes des

environs des barrières: là il retrouve une colonie, un échantillon du

peuple qu'il vient de quitter; il s'aguerrit au français en entendant

encore résonner à ses oreilles les terminaisons de l'idiome natif; il

trouve dans les ouvriers supérieurs à la fois des guides, des

instituteurs, des patrons qui lui rendent la tâche plus légère, lui

adoucissent les premiers écueils de l'apprentissage. Un ramoneur

piémontais, grâce au patronage patriotique, a des chances d'avancement

et de bien-être que les ramoneurs des autres pays ne sauraient avoir. On

peut les considérer comme les enfants gâtés du métier. Il est à

remarquer aussi qu'ils apprennent la langue française avec une vitesse

excessive; trois mois leur suffisent quelquefois pour se faire

comprendre parfaitement: cette intelligence naturelle, jointe aux

garanties qu'ils présentent par les recommandations de leurs

compatriotes, explique suffisamment la préférence et la confiante

prédilection que les entrepreneurs leur témoignent dans la plupart des

ateliers.

Mais il est temps de laisser de côté le Piémontais pour nous occuper du

type du ramoneur le plus populaire, le plus répandu, et, disons-le

aussi, le moins utile, le Savoyard.

[Illustration]

On s'est plus d'une fois élevé avec raison contre le métier injuste et

souvent barbare que viennent exercer à Paris ces malheureux enfants qui

nous arrivent par milliers, au commencement de chaque année, à l'époque

où les hirondelles nous quittent, presque tous sous la conduite de

maîtres qui les exploitent sans pitié, les entassent la nuit dans des

taudis malsains, les forcent à mendier si l'ouvrage leur manque, les

maltraitent, les nourrissent à peine, les rendent enfin martyrs d'une

sorte de _traite_ plus blâmable que celle des nègres, puisqu'elle

s'exerce sur des enfants sans défense, et dans le centre d'un pays

civilisé.

Les maîtres des jeunes Savoyards se composent en grand nombre de

chaudronniers ambulants ou de marchands de peaux de lapin, assez mauvais

garnements pour la plupart, ou tout au moins, gens grossiers, inhumains,

qui considèrent les ramoneurs qu'ils enrôlent comme une matière

exploitable, dont il s'agit de tirer le meilleur parti possible. Ils

exigent que chacun d'eux leur remette le salaire de la journée, sans en

détourner une obole, sous peine d'une impitoyable flagellation. Il est

prouvé que, sur trente ou quarante sous qu'un ramoneur peut gagner par

jour, son patron ne lui en laisse guère plus de six. Ce fait seul

explique la supériorité des Piémontais sur les Savoyards: ces derniers,

avec un si chétif salaire, ne peuvent guère se nourrir; ils ne mangent

presque jamais ni soupe, ni viande, seulement quelques légumes, de

mauvais fruits. Il en résulte des corps amaigris, rachitiques,

incapables de supporter la fatigue, des coeurs et des membres

d'esclaves.

Les abus de la maîtrise savoyarde ont plus d'une fois excité les justes

récriminations des philanthropes et même des économistes, mais on n'a

pas songé que ces plaintes devaient s'adresser bien plutôt à la Savoie

qu'à la France. En effet, empêchez les pères et mères savoyards de louer

ou de vendre leurs enfants, comme des bêtes de somme, pour un an, pour

deux, pour trois ans souvent, et vous aurez amélioré le sort de ces

derniers. Mais, avant tout, enrichissez la pauvre Savoie; donnez-lui un

sol moins dur et moins ingrat qui ne la mette pas dans la nécessité

cruelle de perdre ses enfants, faute de pouvoir les nourrir; donnez-lui

comme aux autres pays d'heureuses moissons, de beaux et grands fleuves,

de gais vignobles, la ressource du commerce et de l'industrie, moins de

nature mais plus de culture: alors, vous ne la verrez plus confier ses

agneaux à ces pasteurs infidèles qui les tondent, et vendent leur jeune

toison avant même qu'elle ait eu le temps de pousser. Donnez aux

ramoneurs savoyards eux-mêmes un autre caractère, un sang plus vif, plus

de séve, plus d'esprit naturel; détruisez en eux ces penchants

invincibles à la fainéantise, et même à la mendicité, car il n'est que

trop vrai qu'il y a du levain mendiant chez tout ramoneur savoyard,

qu'il est sujet à grelotter et à gémir autant par habitude que par

besoin, et ce penchant n'est que trop bien entretenu en lui par le

traitement que son maître lui fait subir. Mais il faut songer aussi que

c'est là une colonie déjà pauvre et souffreteuse qui nous est envoyée,

et que cette misère est une exploitation savoyarde et non française; et

voilà pourquoi les fondations d'établissements publics réclamées en

faveur des jeunes Savoyards n'ont jamais eu d'effet: cela était conforme

aux voeux de l'humanité, mais non aux lois de l'économie nationale. Ce

n'est pas lorsque nos maisons d'orphelins, nos salles d'asile, et même

nos maisons de détention du genre de la prison de la Roquette, sont

encombrées d'enfants français, que l'on peut réclamer opportunément une

nouvelle fondation en faveur d'enfants étrangers. Tout en reconnaissant

et flétrissant l'odieuse exploitation de la maîtrise, on n'a pu et dû

peut-être se borner jusqu'à présent envers les jeunes Savoyards qu'à des

actes de charité partielle.

Quand l'hiver est fini, que les papillons et les parfums de violettes

recommencent à voltiger dans le ciel, qu'il n'y a plus, par conséquent,

de cheminées à ramoner, les ramoneurs s'en retournent au pays sous la

conduite de leurs maîtres; mais on en voit beaucoup rester à Paris,

abandonnés à eux-mêmes, sans direction, sans moyens d'existence, et de

là tant de mendiants et de vagabonds.

Cependant, à propos de ces départs de ramoneurs savoyards, nous aurions

voulu trouver dans les bourgs et les villages qui environnent Salanches,

car c'est de là qu'ils viennent presque tous, quelque fête, une

solennité naïve, une messe, un gala, des danses avec un triangle et la

cornemuse, que sais-je? quelque chose dans le genre des bourrées

d'Auvergne, pour célébrer le départ en masse du printemps et de l'aurore

de la Savoie, représenté par ces jeunes bannis; puis, dans le lointain,

je ne sais quoi de patriotique, un souvenir du ciel et des montagnes,

comme un ranz de vaches, qui semblerait leur dire: Adieu, petits

enfants, grandissez, enrichissez-vous, soyez sages, prudents, et

revenez-nous bien vite. Puis les mères pleureraient à chaudes larmes, en

embrassant leur dernier né, les vaches mugiraient parce qu'elles ont

perdu leurs petits bouviers, les brebis bêleraient pour dire adieu à

leurs pâtres. Quelques personnes croient qu'à l'époque du départ des

jeunes Savoyards, le curé du pays, saint Vincent de Paul campagnard, ou

le pendant du vicaire savoyard de Rousseau, monte en chaire et adresse à

ses jeunes ouailles une exhortation relative aux écueils de Paris, aux

devoirs qui les y attendent, à la conduite qu'ils y devront mener: nous

voudrions que tout cela fût vrai dans l'intérêt même de cette peinture.

Les français peints par eux-mêmes, tome 1 · 第 19 / 49 段