mais il ne s'oppose point à ce que, selon la circonstance, elle ne se
dépouille d'une certaine roideur respectueuse pour montrer beaucoup de
bonhomie. Cette métamorphose s'opère pendant le trajet qu'il lui faut
parcourir pour se transporter de l'hôtel d'une duchesse dans une
arrière-boutique. Elle arrive chez M. Leroux, gros boucher de la rue
Saint-Jacques, dont pour la troisième ou quatrième fois la femme vient
de réclamer ses soins. Elle entre d'un air jovial et sans façon, saluant
les garçons bouchers d'un sourire de connaissance, fait un signe de tête
amical à la petite bonne. «Eh bien, monsieur Leroux, dit-elle, avec un
gros rire, vous m'avez donc encore taillé de la besogne? Tant mieux,
tant mieux: cette chère madame Leroux! J'espère que nous nous tirerons
aussi bien de cette affaire-ci que nous nous sommes tirées des autres.»
Ici, tout est fait simplement, rondement, sans phrases. La causerie avec
l'accouchée ne tarit pas, car madame Leroux s'amuse des récits qui lui
donnent un aperçu du grand monde, qui lui peignent des femmes élégantes,
des hôtels somptueux, mille détails de la vie des riches qu'elle ne
connaîtrait pas sans sa garde, et madame Jacquemart épuise tout à son
aise son recueil d'histoires tragiques et bouffonnes. Elle se montre
d'ailleurs tout à fait bonne femme, n'exige jamais rien, ne gêne
personne, est toujours prête à rendre quelque service de ménage et va
soigner elle-même son café dans la petite cuisine; «car il ne faut pas
croire qu'elle prenne jamais des airs de princesse parce qu'elle garde
de grandes dames.» Il résulte de cela que madame Jacquemart est traitée
chez monsieur Leroux comme une amie de la maison. Elle prend ses repas
avec la famille et les garçons, sans en excepter le dîner du baptême, et
quand pour le dessert arrive le fromage, M. Leroux va chercher une
bouteille d'ancienne eau-de-vie de Cognac, qu'il appelle la vieille
amie de madame Jacquemart. Alors, tout le monde de rire, de causer, ou
plutôt de laisser causer madame Jacquemart qui en raconte de toutes les
couleurs, et de prolonger le temps que l'on reste à table, afin
d'avancer un peu la bouteille. Ce n'est certes pas madame Jacquemart qui
se lèvera la première; elle s'est hâtée de dire qu'elle a laissé Nanette
près de madame Leroux pour lui donner tout ce qu'il faut.
Il ne s'agit plus, comme on voit, des mille petits soins que l'on doit
prodiguer à une femme en couche. Non-seulement dans cette maison on
frappe les portes avec violence de tous les côtés, mais il monte jusqu'à
l'entre-sol habité par l'accouchée une forte odeur de fumée de tabac, vu
que M. Leroux et les garçons fument souvent dans la boutique. Madame
Jacquemart ne fait pas plus d'attention à tout cela que madame Leroux
elle-même, et pense aussi «qu'il faut laisser ces mignardises aux
petites mijaurées dont les nerfs ne supportent rien.»
Le fait est que la mère et l'enfant se portent à merveille, que madame
Leroux se lève le quatrième jour, descend à son comptoir le dixième, et
que cette décade écoulée, madame Jacquemart se trouve libre d'aller
porter ses soins précieux dans d'autres parages.
La tenue de madame Jacquemart est toujours très-soignée, et pourtant,
comme elle dit, sa toilette est faite en un clin d'oeil. Elle a soin
d'ajouter assez souvent qu'il en était de même quand elle était jeune et
jolie, ce qui fait remarquer qu'un certain embonpoint lui maintient un
reste de fraîcheur qui autorise ses prétentions à la beauté; s'il arrive
alors qu'une personne obligeante lui dit que dans sa jeunesse elle
devait être fort séduisante, madame Jacquemart s'incline d'un air tout à
fait coquet, et bien que ce compliment porte sur le passé, il ne lui en
fait pas moins éprouver une petite émotion agréable.
Le travail d'esprit le plus réjouissant pour madame Jacquemart, c'est de
calculer de tête à quel total la somme qu'elle a placée dans le mois, et
celle qu'elle placera dans le mois suivant, porteront son avoir, en y
joignant l'intérêt du tout pendant une, deux ou trois années, selon
qu'elle a de temps pour suivre son opération arithmétique. Ce calcul a
le double avantage de l'occuper dans ses heures de désoeuvrement, et de
porter sa pensée sur le temps heureux où elle pourra jouir enfin du
fruit de ses longues veilles. Elle se voit alors, possédant un honnête
revenu, vivre chez elle en dame et maîtresse, dans la douce société de
M. Jacquemart, servis tous deux par une bonne dont elle saura bientôt
perfectionner les talents pour la cuisine; se mettant à table à l'heure
qui lui conviendra, se couchant, se levant selon sa fantaisie; en un
mot, dans la situation prospère d'une femme qui a fait sa fortune. Ce
rêve de son avenir l'aide à supporter tout ce que son état présent peut
avoir de pénible, au point qu'un grand nombre d'années se passent avant
qu'elle se décide à le réaliser: des engagements sans fin qui se
succèdent, le désir d'augmenter encore ce revenu qu'elle doit à ses
peines, et peut-être le goût de l'étrange manière de vivre dont elle a
contracté l'habitude, tout fait qu'elle atteint un âge fort avancé sans
goûter ce repos qu'elle croit ambitionner, et qu'elle n'a jamais connu
qu'en perspective. Enfin, un jour elle quitte le logis d'autrui pour
entrer dans le sien. La pauvre femme va se reposer, hélas! car elle
arrive malade, pour mourir le surlendemain dans les bras de ce bon
monsieur Jacquemart, qui n'a pas vécu près d'elle la valeur de trois
mois depuis qu'ils sont mariés. Elle meurt doucement, sans avoir prévu
sa fin, sans grandes souffrances, ayant joui dans sa vie, après tout,
d'une dose de bonheur égale au moins à celle dont jouissent l'homme de
génie ou le millionnaire.
Madame DE BAWR.
[Illustration]
[Illustration: L'AVOUÉ.]
[Illustration]
L'AVOUÉ.
IL semblerait, au premier coup d'oeil, que l'avoué exerce une de ces
industries patentes où tout est percé à jour, où il suffit de regarder
pour tout voir, et d'écouter pour tout entendre. Cela même serait
d'autant plus naturel que cette industrie est créée et réglée par la
loi, que tout citoyen est censé connaître. Il n'en est rien pourtant, du
moins à Paris. L'avoué de Paris n'est pas l'esclave du texte légal, il
en est plutôt le propriétaire avec droit d'user et d'abuser..... je
devrais même dire le bourreau, vu l'acharnement avec lequel il le
torture.--Là où l'avoué de province n'a qu'à formuler servilement,
l'avoué de Paris invente et imagine. Aussi les mystères de son étude et
de son cabinet particulier, qui sont pourtant des lieux en quelque sorte
publics, ne restent-ils pas moins inconnus à tous que les arcanes des
coulisses au béotien qui bâille au parterre. Je dis _à tous_, sans même
en excepter les plaideurs.
L'avoué de Paris a de vingt-huit à quarante-cinq ans. C'est un premier
clerc qui, d'ordinaire, après s'être élevé successivement de l'état de
petit clerc aux fonctions de président du conseil de l'étude, achète
enfin une charge pour son propre compte. Or on ne peut guère arriver à
cette position avant vingt-huit ans, un noviciat de dix à quinze ans
étant nécessaire pour passer des chaises dépaillées de l'étude sur le
fauteuil maroquiné du cabinet particulier. C'est pourquoi l'avoué de
Paris qui ne fait ses premières armes, c'est-à-dire ses premières
plumes, qu'à seize ou dix-sept ans, en compte au moins vingt-huit à
l'heure de sa prestation de serment.
Être avoué n'est pas un état viager à Paris, mais seulement une
profession transitoire. C'est en province seulement qu'on meurt avoué. A
Paris, une étude est une sorte de parc réservé, bien distribué, bien
giboyeux, où l'on achète le droit d'aller à la chasse de la fortune.
Quand on a bien rempli sa gibecière, on cède ses filets et sa clef au
premier venu. Or cette chasse dure à peu près douze ans. En d'autres
termes, l'avoué, après douze ans d'exercice, commence à sentir le besoin
de goûter le charme d'une oisiveté dorée, et bien dorée, je vous
assure... C'est pourquoi l'avoué de Paris n'a presque jamais plus de
quarante à quarante-cinq ans.
Quelques-uns s'obstinent encore à regarder l'avoué contemporain comme
une émanation fidèle de l'ex-procureur; c'est une erreur grave. Rien ne
ressemble moins à l'ex-procureur que l'avoué de nos jours.--D'autres,
abusés par les vaudevilles de M. Scribe, s'imaginent que l'avoué de
Paris est un fashionable qui, du haut de son tilbury, éclabousse ses
clients dans la rue, pose le soir au balcon des Bouffes et de l'Opéra,
joue cinq cents francs à l'écarté, et danse le galop avec une gracieuse
frénésie. C'est encore une erreur: l'avoué de Paris ne tient pas plus du
Chicaneau de l'ancien régime que des lions du Jokeys'Club ou des jeunes
premiers du Gymnase.
Il y a deux phases bien distinctes dans la vie de l'avoué de Paris, et
ses habitudes extérieures se modifient selon qu'il gravite dans l'une ou
l'autre de ces phases, garçon ou mari.
Nous avons vu qu'après avoir croupi plus ou moins longtemps sur la
chaise de premier clerc, le néophyte achète toujours une charge. Or,
lorsqu'il signe la vente, il est ordinairement sans un sou; ou s'il a
quelques économies à sa disposition, elles sont tout juste suffisantes
pour un premier à-compte. Qui se chargera de compléter la somme! Eh!
pardieu, c'est tout simple: un bon mariage.
Le premier clerc achète une charge pour se marier, et une fois
possesseur du titre, l'avoué se marie pour payer la charge.
C'est alors que l'avoué est frisé, musqué, pincé, pommadé; c'est alors
qu'il porte des bottes de Sakoski, et des habits d'Humann; c'est alors
qu'il pirouette agréablement dans un salon, qu'il fait la cour aux mères
de famille, caresse les petits chiens, pince de la guitare, et se rend
utile aux demoiselles par son empressement à figurer dans un quadrille,
ou à lire des vers nouveaux, tâche dont le verre d'eau sucrée ne suffit
pas toujours à déguiser l'amertume. En un mot, il ne néglige aucune des
mille recettes à l'usage des chercheurs de femmes.
Mais cet état exceptionnel dure quelques mois à peine: l'avoué trouve
bien vite à s'assortir; car l'avoué, même avec cinq cents francs dans
son tiroir, est toujours un excellent parti.
Quand le mariage est consommé et la charge payée, l'avoué de Paris fait
peau neuve et devient un autre homme. Il a des cravates sans noeud
prétentieux; il commande ses bottes chez le bottier du coin; il
s'approvisionne d'habits et de pantalons chez un tailleur, son client,
qui lui fait trente pour cent de remise sur les prix des tailleurs à la
mode: à l'élégant, en un mot, succède le solide. Du reste, tout est noir
sur l'avoué, l'habit autant que les bottes. Il n'y a que la cravate qui
se permette encore d'être blanche.
Adieu le bois de Boulogne et le café Anglais! L'avoué marié ne se
promène plus, il va; il ne déjeune, ne dîne, ne soupe plus; il mange
chez lui.
De tout son luxe d'autrefois, il ne conserve que sa robe de chambre et
ses pantoufles; car les pantoufles et la robe de chambre sont deux
accessoires indispensables à la mise en scène d'une étude d'avoué à
Paris. La robe de chambre et les pantoufles sont, en quelque sorte,
l'uniforme de l'avoué trônant dans son cabinet et dans l'exercice de ses
fonctions. Il en a le monopole; on ne voit point de clerc, pas même le
maître-clerc, se permettre la robe de chambre, fût-elle de simple
indienne, ou les pantoufles, fût-ce de celles qu'on débite à vingt-neuf
sous sur le boulevard. C'est la prérogative de l'avoué; or, nous vivons
dans un temps où le moindre des pouvoirs est tenacement jaloux de sa
prérogative, jaloux même jusqu'au ridicule, qui du reste est leur
prérogative à tous.
Mais si l'avoué marié est plutôt négligé que coquet dans sa mise, en
revanche son cabinet de réception est décoré avec une richesse et une
élégance remarquables. Ce n'est pas pour se rendre le travail plus
facile ou plus agréable; c'est uniquement un nouveau calcul de sa part.
Le luxe du cabinet sert à l'avoué de Paris, à l'encontre de ses clients,
comme le luxe des vêtements lui a servi à l'encontre de sa femme.
Ce sybaritisme du cabinet devient plus saillant encore par l'humble
simplicité, on pourrait même dire sans calomnie par la malpropreté
enfumée de l'école. Aussi, pour que l'effet du contraste ne soit pas
perdu, l'avoué emploie le procédé en usage dans les Panoramas, où l'on
fait traverser au spectateur de sombres couloirs, pour que son oeil se
repose avec complaisance sur le jour bien ménagé du tableau. Dans ce
but, l'appartement de l'avoué est toujours disposé de manière à ce que
le client ait besoin de passer par l'étude pour pénétrer dans le
cabinet. C'est un talent de mise en scène dont la tradition se perpétue
dans toutes les charges.
L'avoué de Paris est matinal. Il se lève ordinairement à huit heures, et
s'installe dans son cabinet à dix heures au plus tard. En été, il couche
à la campagne, car presque toujours l'avoué possède ou loue une
campagne, où il séjourne depuis le samedi soir jusqu'au mardi matin, les
avoués de Paris ayant l'habitude de faire le lundi comme les ouvriers.
En hiver, il passe de sa chambre à coucher dans son cabinet. A dix
heures les portes en sont ouvertes, et les clients qui font antichambre
dans l'étude depuis neuf heures, peuvent enfin pénétrer dans le
sanctuaire. Dans le tête-à-tête, l'avoué parle au client de son affaire;
c'est naturel, puisque tel est le but de la visite du client. Mais ce
n'est là, pour ainsi dire, qu'un prétexte pour l'avoué. Après avoir
aligné quelques mots techniques relativement au procès qu'il ne connaît
pas et dont il a seulement appris le résumé par coeur, l'avoué
généralise la conversation. Il possède un talent merveilleux pour
captiver l'attention de son interlocuteur; il l'amuse, l'intéresse,
l'amorce, le circonvient. Bref, lorsque l'avoué a noué des relations
avec un plaideur qui peut devenir une bonne pratique, il ne s'en fait
pas seulement un client productif, mais bien aussi une connaissance, un
habitué de la maison ou plutôt de l'étude. Il y a, dans chaque étude de
Paris, un assortiment de flâneurs qui vont chez leur avoué comme on va à
la bibliothèque ou au Jardin-des-Plantes. La visite à l'avoué se classe
dans la répartition de leur temps. Ils ont un avoué avec qui ils vont
causer, de même qu'ils ont un café où ils prennent leur demi-tasse;
c'est pour eux une seconde nature. On sent bien que ces honnêtes gens se
feraient scrupule de déranger leur avoué gratis, sans lui offrir aucune
autre compensation que le charme de leur société. Le procès qui les a
mis en rapport avec l'officier ministériel trouve enfin son terme; mais
les relations créées par ce procès ne manquent jamais de lui survivre.
Alors le client habitué se fait un cas de conscience de se ménager un
autre procès qui justifie en quelque sorte ses assiduités. Il a cherché
d'abord un avoué pour suivre son procès; il cherche maintenant un procès
pour suivre son avoué. Cette immobilisation du client est le plus beau
triomphe d'un titulaire.
Mais l'avoué ne se borne pas toujours à s'assurer l'exploitation viagère
et quelquefois même héréditaire de tous les procès généralement
quelconques de son client habitué. Il sait en outre verbalement
provoquer ses confidences; initié forcément à une partie de ses
affaires, il ne tarde pas à les connaître toutes. Alors il donne des
conseils officieux, offre ses services en dehors de ses fonctions
spéciales. Le client a-t-il des fonds à placer? l'avoué se charge de
trouver un placement avantageux. A-t-il besoin, au contraire,
d'emprunter? l'avoué lui procurera la somme nécessaire. Bref, de proche
en proche, l'avoué devient véritablement un homme de confiance, un
directeur des intérêts temporels. Je n'ai pas besoin de dire qu'il
prélève tant pour cent à titre de prime; cela va de soi, toute peine
mérite salaire. L'avoué de Paris se donne en général beaucoup de peine.
Voilà comment le cabinet recrute à la fois pour l'avoué et pour l'étude.
Ces merveilleux résultats sont dus à la faconde moelleuse de l'officier
ministériel. On voit que le don de la parole est une des qualités
essentielles de l'avoué de Paris, et que le talent de la causerie ne lui
est pas moins nécessaire qu'au coiffeur qui travaille en ville.
Du reste, une ou deux heures pour la réception des clients, un quart
d'heure pour les signatures, une demi-heure de conférence avec le
maître-clerc, telle est la journée officielle de l'avoué. Je ne sais pas
s'il faut y compter trois quarts d'heure pour la lecture des journaux.
L'avoué de Paris est abonné au _Siècle_ ou à _la Presse_, selon sa
nuance à cause du rabais; au _Droit_ ou à la _Gazette des Tribunaux_, à
cause de la spécialité, et aux _Petites Affiches_, à cause des annonces;
il reçoit l'_Estafette_ et les _Affiches Parisiennes_ en sa qualité
d'actionnaire.
Tout sombre et anti-épicurien qu'il paraisse, l'avoué de Paris n'est
cependant pas un ennemi systématique des divertissements du monde; il
donne quelquefois l'hospitalité aux raouts dans ses appartements, et
installe le quadrille et la valse sous les girandoles de son salon. Mais
l'ongle de l'homme du palais perce toujours sous le gant blanc de
l'amphitryon: chez l'avoué, le plaisir calcule, et le bal est encore un
hameçon. C'est un prétexte de politesses à faire mensuellement, sous
forme d'invitation, aux avocats dont on exploite la confraternité, et
aux magistrats dont on choie la connaissance; l'avoué invite même à ses
réunions ses principaux clients, qui s'empressent de venir y tremper
leurs lèvres dans le verre d'eau dont ils ont eux-mêmes fourni le sucre,
et tournoyer au son de l'orchestre dont ils paient les violons.
Ces bals, le croira-t-on, sont l'effroi des clercs de l'étude, qui
voient arriver cette nuit de délices avec plus de terreur encore qu'une
nuit de garde civique. C'est que pour eux la corvée de l'étude passe
alors pour quelques heures dans le salon! L'avoué les a chargés de
recruter le plus de danseurs possible, et c'est à ces danseurs étrangers
qu'appartiennent de droit les belles et aimables danseuses. Quant aux
clercs de l'étude, le patron, en vertu des droits qu'il a sur eux, les
commet d'office pour servir de cavaliers aux vieilles présidentes, aux
avocates sur le retour, aux clientes à leur automne, en un mot à toutes
les prétentions surannées qui convoitent l'agitation du quadrille, et
que la charité chrétienne peut seule exempter du désagrément de faire
tapisserie. Les infortunés clercs traînent toute la nuit le boulet de
ces rigaudons forcés. Galériens du bal, ils ne sont jamais libérés avant
cinq heures du matin.
On voit par tout ce qui vient d'être dit sur la distribution de sa
journée, que l'avoué joue le rôle d'un agent d'affaires plutôt que celui
d'un véritable avoué. L'étude n'est qu'un accessoire, sinon dans son
budget, du moins dans la distribution de son travail personnel. Voici
comment cette étude est gérée à côté, ou plutôt en dehors du patron.
La direction appartient au premier clerc qui est plus avoué que l'avoué
lui-même. Le second clerc fait la procédure d'après les instructions de
son supérieur immédiat. Le troisième clerc fait ce qu'on appelle le
_palais_. C'est lui qui fait viser les dossiers au greffe, qui fait
inscrire les causes au rôle, qui répond à l'appel de l'audience,
sollicite des remises, etc. Il est aussi l'intermédiaire obligé entre
l'étude et les avocats. C'est, en un mot, l'ambassadeur de l'avoué près
le Palais-de-Justice.
Au quatrième rang viennent un ou plusieurs étudiants en droit, à qui
leurs parents ont bien recommandé de travailler chez un avoué, tant pour
occuper leurs courts loisirs que pour se fortifier dans le droit et la
procédure. Ces clercs amateurs ne sont pas payés, et ils en donnent à
l'avoué pour son argent. Leur travail à l'étude consiste à faire des
vaudevilles qui seront refusés aux Folies-Dramatiques, ou des lettres
d'amour qui souvent obtiennent le même succès auprès des modistes du
coin.
Reste le dernier clerc, qu'on appelle dans le monde profane
_saute-ruisseau_, et que, dans la langue technique, on nomme le
_petit-clerc_. Celui-là est chargé des courses de l'étude. C'est
ordinairement un enfant de quinze à dix-huit ans; mais quelquefois il
est grand garçon, bien qu'il s'appelle _petit-clerc_. J'ai connu un
petit-clerc qui n'avait pas moins de trente ans.
Une étude d'avoué rapporte à Paris de vingt-cinq mille à quatre-vingt
mille francs; la moyenne du produit net serait à peu près de cinquante
mille francs.
Or, il est reconnu que si telle étude dont le titulaire tire cinquante
mille francs était gérée comme presque toutes les études dans les
départements, elle rapporterait, même d'après le tarif de Paris, vingt
mille francs tout au plus.
D'où vient cette énorme différence?
C'est que l'avoué de province (j'entends l'avoué simple et candide) ne
compte dans ses déboursés que les sommes réellement sorties de sa
bourse. Quant à ses émoluments, c'est-à-dire au prix des actes faits
dans son étude, ils ne s'élèvent jamais au delà du chiffre strict auquel
les besoins de l'affaire devaient nécessairement le porter.
Chez l'avoué de Paris, c'est bien différent. D'une part il n'y a pas que
des déboursés dans ses _déboursés_; et d'autre part, dans ses émoluments
figurent des articles dont le simple énoncé frapperait de stupéfaction
l'avoué de province (j'entends toujours l'avoué simple et candide).
En résumé, l'avoué de Paris complique la procédure autant que possible;
tandis que l'avoué de province cherche généralement à la simplifier;
pour arriver au but, l'avoué de province prend le plus court chemin,
pendant que l'avoué de Paris suit le plus long détour, sachant bien que
la route n'est pas semée pour lui de ronces et de pierres. Il introduit
le plus d'incidents qu'il peut dans la même cause; il entasse instances
sur instances, il ente procès sur procès. Il ne fait pas seulement les
actes nécessaires au procès, il commet tous ceux que la loi autorise
directement ou indirectement. Bref, son talent consiste à _faire suer_
(c'est le mot) à une cause tout ce qu'il est légalement possible d'en
extraire en la pressurant.
Il me serait aisé d'énumérer une foule d'espèces où se révèlent le génie
le plus profond et l'adresse la plus incontestable. La _requête_, comme
pièce de presque tous les procès, et la _licitation_, comme sujet de
procédure spéciale, jouant le plus fort rôle dans la caisse de l'avoué,
s'offrent de prime-abord à mon choix.
--La _requête_ est une plaidoirie anticipée, un mémoire où sont relatés
les moyens de la défense. L'avoué défendeur en signifie une copie à
chacun de ses adversaires. C'est un des actes les plus productifs de la
procédure; car l'avoué se fait payer fort cher la rédaction de
l'original, et la loi taxe assez haut les droits de copie.
Toutefois, il est divers moyens d'augmenter encore le produit de la
requête. Je ne veux point parler de la méthode qui consiste à ne mettre
dans les copies que dix-huit lignes à la page, et sept ou huit syllabes
à la ligne, quoique les règlements exigent vingt-cinq lignes à la page,
et quinze syllabes à la ligne: c'est un péché d'habitude dont l'avoué de
province n'est pas plus exempt que l'avoué de Paris, et cela ne vaut pas
la peine d'être relevé. Mais il arrive parfois que l'avoué ou ses clercs
ont négligé de fabriquer la requête en temps utile, et que la veille de
l'audience survient à l'improviste sans qu'on ait songé à cette partie
essentielle. On ne peut cependant perdre ainsi l'occasion d'une
requête... Voici le moyen auquel on a recours.
Comme on n'aurait pas le temps de transcrire une requête entière,
l'avoué se contente de signifier à l'avoué de son adversaire une fin de
requête; puis, lorsque vient le moment de la taxe, si elle est requise,
la pièce est fictivement rétablie après coup, et soufflée de manière à
produire un chiffre de rôles proportionné à l'importance de l'affaire.
C'est ce qui s'appelle en argot d'étude, _signifier en queue_.